‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 50 sur 78 · ACTE IL · texte numérisé non relu

ACTE IL

VRIE, DAVID.

CELLE peur refroidit l'ardeur de mon courage ? Quelle terreur de mort fait pallir ce visage, Porté si constamment au deuant des bazars Tombans plus dru que gresle en l'orage de Mars?

D'où vient que maintenant ma pensée est attainte D'vn soupçon inconnu, d'vne incertaine crainte ? Pourquoy sens-ie frémir et dedans et dehors le ne sçay quel frisson qui me glace le corps? Sans doute que le Ciel désormais me menace, » C'est signe d'vn malbeur que de perdre l'audace.

Dans mon esprit troublé passent incessamment Mille horribles pensers iuges de mon tourment ; Or' ie me voy trahi de mes propres Gensdarmes. Or' ie me sens tomber au plus fort des alarmes, Accablé de cent traits qui tous portent la mort. Mais, ô Ciel, si ma vie est à son dernier sort, Au moins en vn combat la trame en soit coupée. Le bouclier en la gauche, en la dextre l'espée. le suis mandé du Prince, et ie le viens trouuer: Possible il veut ailleurs ma valeur esprouuer, Et ie ne cherche rien qu'vn suiet honorable, Pour dégager du corps mon esprit misérable. » Ce n'est vn petit bien que d'auoir le bon-heur » De mourir auec gloire ayant perdu l'honneur.

le ne puis iamais plus conceuoir nulle enuie D'allonger mon malheur par les iours de ma vie, Si ma temme trop belle, où faisoient leur seiour Les pudiques vertus et l'innocente amour, Soit de son désir propre, ou bien d'estrange force. N'a craint d'en receuoir la lettre de diuorce, S'arrachant toute honte et du cœur et du front. O Ciel, puis-ie espérer vn si honteux atTront!

Femme cent et cent fois plus meschante que belle, Si tu trompes ainsi mon amitié fidelle! Non, non, vn tel forfait ne peut tomber en toy, Tu as trop de vertti, trop d'amour, trop de foy. Chacun le dit pourtant, par tout le bruit en vole :

2/0 David.

Mais ie ne le croy point, et cela me console.

» L'amour des grands seigneurs s'aperçoit aisément;

» Car sa bouillante ardeur se montre impuniment;

» Et du faux et du vray la promte messagère,

» Ne craint à l'éuenter de sa langue légère.

Mais bien, qu'il soit ainsi; Dieu réside là haut,

Qui me peut reuanger si le pouuoir me faut;

» Sa main s'estend par tout, et la grandeur mondaine

» Est vn foible rempart, vne deffence vaine;

» Car quand il veut punir, le Ciel, la terre et l'eau

I) Fournissent de tourmens, d'archers et de bourreau.

l'ateste sa grandeur que iamais en ma couche,

le n'iray receuoir des baisers de ta bouche,

Si ie puis descouurir qu'vn autre ait moissonné

Le fruit de ton amour à moy seul destiné.

Que si tu m'as fîestri d'vn si vilain diffame,

Va, tu n'as plus d'espoux, et ie n'ay plus de femme.

Mais voy-ie pas le Roy? ie m'en vay deuers luy. Serene toy, mon cœur, et cache ton ennuy; Desguise toy, mon front, et feins vne liesse : C'est assez que moy seul connoisse ma tristesse.

DAVID

Dieu te gard, mon Vrie.

VRIE.

O redoutable Roy, Par ton commandement ie suis venu vers toy.

DAVID

Tu sois le bien venu ; çà çà que ie t'embrasse, L'honneur de mes guerriers, et l'amour de ta race. Et bien, de nostre Camp? que fait Ion mamtenant? Quel espoir de victoire a pris mon Lieutenant? Par la valeur des miens, par sa bonne conduite, L'orgueilleuse Raba doit-elle estre réduite?

VRIE.

loab se porte bien, et tes braues soldars,

Vrais foudres de Bellonne et tempestes de Mars,

Sont tous plus rauis d'aise alors que la trompette

Les appelle au combat, qu'au son de la retraitte.

La superbe Cité ceinte de hauts remparts.

Tremble au seul branleinent de nos tiers estendarts,

Le courage lui faut, et sa forte muraille

Semble auoir desia peur que nostre Camp l'assaille.

DAVID

Le Ciel nous en permette vn bon euenement! Mais, {ittendant ae moy quelque commandement,

Tragédie. 211

Où ie veux employer ton sens et ta prouesse, Va t"en à ton logis, et ta femme caresse. » Le repos est permis quand l'on a combatu. » Car tousiours ne peut estre aciiue la vertu.

vrh;.

Certes, ie ne le veux ni ne le doy pas faire. » L'homme doit par raison du plaisir se distraire : Puis au mal, Dieu merci, ie ne suis point nouueau; le soutlVe de long temps le chaud, le froid, et l'eau; Et, comme il me conuient, les rudes exercices Non les mouls passetemps, sont mes chères délices.

DAVID

Nostre cœur n'est de fer, nos corps ne sont d'aymant, » Vn labeur continu va l'homme consommant : » Et c'est grande sottise et non pas grand courage, » Si celuy qui le peut son trauail ne soulage.

VRIE.

L'arche de l'alliance habite es pauillons;

Ton armée est gisante emmi les durs sillons;

Et mon seigneur loab surueillant à la guerre.

Ne permet qu'vn sommeil les paupières luy serre, i

Qu'il n'ait bien longuement deyà delà tourne.

Visité les quartiers, des gardes ordonné.

Fait mainte et mainte ronde autour de la tranchée;

Ma propre compagnie est durement couchée.

Ayant dessous le chef pour cheuet vn gason,

Et dessus pour courtine vn ombreux Orison :

Et moy soldat d'amour, i'iray prendre mon aise;

Lasche ie permettray qu'vne femme me baise.

Pour destremper mon cœur en ses esbats plaisans.

Non, n'imiton iamais vn tas de Courtisans,

Qui s'arment seulement de soupirs et de larmes,

Pour vaincre vne Venus auec ses propres armes.

le craindroy trop qu'vn iour il me fut reproché.

» Les voluptez d'amour ne vont point sans péché.

» Pour moy ie suis soldat; ce me seroit diffame

» De reposer en guerre au giron d'vne femme.

DAVID

Puis que la ieune ardeur d'vn sang si généreux

N'escnauHé qu'au trauail tes membres vigoureux,

Et que ton ame aciiue à la gloire animée,

Bouillonne d'vn tel zèle après la renommée,

» 11 faut bien l'employer : la vertu voirement

» Est dedans l'action comme en son élément.

Va cueillir des Lauriers dans le champ de la gloire;

212 David.

Va gaigner tout l'honneur de la proche victoire; Ouure toy ce chemin qui conduit l'homme es Cieux, Par le sanglant effort d'vn bras victorieux : Fay toy craindre et louer de toute mon armée; Assez pour toy n'aura de palmes l'Idumee. Reuien tantost à moy, ie te veux festiner, Puis vers ton gênerai tu pourras retourner.

Seroit bien ia nouuelle k luy-mesme venue. Que mes bras ont pressé sa femme toute nue? Ce courage obstiné ne se pourra ployer, n Où la force ne vaut il faut l'art employer. le m'en vav de ce pas le mettre en bonne chère, Cela que ie n'ay peu le bon vin le doit faire : » Car il chasse la haine, il bannit la rigueur, 1) Et l'amour endormi resueille dans le cœur.

CHŒVR.

LE siècle sur tout autre à bon droit est vanté, » Oij la femme obseruoil la pure chasteté, » Qui la contregardoit nette de corps et d'ame : )) Car deux cœurs amoureux en vn estoient fondus; )« Deux corps d'vn seul esprit viuans estoient rendus, » Et deux esprits brusloicnt d'vne pareille tiame.

)) Alors le mariage estoit pqr tout prisé, » Son lict estoit alors du Ciel fauorise, )) Chacun en ses doux fers pensoitviure en franchise : » Si tost que de l'amour il auoit sentiment. « Il cherchoit sa moitié, s'y couploit prontement, » Sans brusler et trembler pour vue conuoitise.

» L'homme estant sans compagne est vn homme à demi; » Sans auoir vne amie il ne peut estre ami; » Qui n'aime point la femme il n'aime son semblable; » Qui n'aime son semblable est sans contentement; » Et s'il vit, il ne vit qu'en dormant seulement; » Ou s'il veille, il demeure en veillant misérable.

)) Rien ne se vit iamais que le Ciel aimast mieux, » Qu'vn couple dont les cœurs s'attachent par les veux; » Cueillant au champ d'amour les doux fruits de son âge : » Le iour plus clairement reluit en sa faueur; » L'amertume est pour luy d'agréable saueur, « Et sans espines croist la rose en son courage.

» O biett-heureux transports tous conhts en plaisir, » Vous chatouillez nos cœurs des pointes du désir, » Et purgez nos esprits et raffinez nos âmes :

Tragédie. 215

» Par vous tous nos labeurs finissent en repos;

» Vous tenez nostre bien en tidele depos;

» Et par vous nous chantons au beau milieu des flames.

Pour ces heureux etfets Dieu forma de ses mains Vne femelle humaine au premier des humains, Commandant à tous deux de peupler ce bas monde; Et pour les réunir en estroite amitié, De sa coste animée il tist cette moitié, En qui deuoit germer sa semence féconde.

Dans ses yeux amoureux il forgea mille traits; Sur sa bouche mignarde il sema mille attraits; Il embellit son ris d'vne modeste grâce. Composa son maintien dvne chaste façon, Anima ses discours d'vn agréable son, Et de charmes secrets couurit toute sa face.

Si tost qu'Adam la void il en brusle d'amour : Contemplant ses beautez il abrège le iour. Et se perdant en elle en elle il se retreuue; Tous les traits de ses yeux il voudroit receuoir. Son œil ne s'ouure point si ce n'est pour la voir, Et d'vn vin amoureux tous ses sens il abreuue.

Le mariage entre eux se contracte deslors, Indissoluble nœud, qui ioint en vn deux corps. Et qui les tient serrez d'vne éternelle estreinte : Dieu mesme y fut présent. Père commun de tous. Qui donna par la main Tespouse à son espoux, Les Anges assistans en respect et en crainte.

Mariage sacré, source du genre humain.

Qui rend doux les trauaux du cœur et de la main, Qui détrempes l'absinthe au miel de tes délices; Par toy nous ioûissons du plaisir deffendu. Par toy l'homme mortel immortel est rendu, Bref il est fait par toy moins accessible aux vices.

S'il fust en son estât sagement demeuré. Il estoit en toy seul de tous poincts bien-heure; Par discours seulement il eust connu la peine : Ton arbre pour ses fleurs eust des grâces produit, Les vrais contentemens eussent este son fruit. Et son ombre eust tué les serpens de la haine.

11 se fust affranchi d'impatiens désirs. En vieillissant eust veu raieunir ses plaisirs, Croistre son amitié quand l'âge diminue; Eust eu auec qui plaindre et s'esioûlr aussi. Par qui se descharger d'vn importun souci. Et par qui modérer sa fiéure continue.

2 14 David.

On dit que nostre Adam en sa neuue saison Toutes sortes de biens possedoit à foison, Dont il paissoit ses yeux et souloit son courage; Si ne croiray-ie point qu'il eust bien ne plaisir, Qui peust si largement assouuir son désir. Que faisoient les douceurs d'vn si bea^i mariage.

» le sçay qu'vne Beauté qui se fait regarder, » Seroit aux yeux d'Argus difhcile à garder, » Et qu'à peine d'aimer on la sçauroit distraire : » Mais d'autant que le vice est bien sans la beauté, » Ne l'impute iamais qu'à l'impudicité, » De l'esprit seul prouient le bien ou le mal faire.

» La femme belle et chaste est vn don précieux; » Aussi ne la peut-on obtenir que des Cieux; Prens-la donc à ton gré, humble, discrette et sage : Si tu te vois en hn trompé de iugement N'en désespère point, porte le doucement, Chacun à ses despens fait cet aprentissage.

Mais garde bien sur tout les oeillades des Rois; » Leur désir effréné n'admet aucunes lois; » L'apetit inconstant, non la raison, les guide : » Quand l'amour a gagné dans leur affection » Tout respect cesse en eux, et lors leur passion » S'emporte à tous forfaits comme vn cheual sans bride.

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