‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 51 sur 78 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

DAVID, NADAB, VRIE.

DAVID

^'ay fait tout mon pouuoir et si, ie n'ay rien fait, Cet ennemi d'amour ne peut estre distrait De ce ferme dessein establi dans son ame, Pour tout il ne veut point qu'on luy parle de femme. A qui l'en solicite il change de propos,

» Et dit que le soldat doit haïr le repos.

l'ay voulu par le vin changer sa fantasie,

l'ay le mesme essayé par douce courtoisie.

Mais rien; son dur esprii ne s'amène à raison,

Il abhorre tousiours l'ombre de sa maison. le commence à douter qu'vne bouche ialouse

De mes esbats secrets pris avec son espouse,

N'ait soufflé dans son cœur vn dangereux venin Contre ce parangon du sexe féminin.

O quiconque tu sois dont la matidite enuie Trouble par son caquet le repos de ma vie, Et diuulgue en public mon plaisir amoureux, Tandis que tu viuras vy tousiours malheureux.

Mais que dov-ie entreprendre en cette grand' détresse, Pour sauuer nion honneur et cil de ma maîtresse? D'entre mille desseins en puis-ie vn seul choisir, Q.ui donne quelque attainte au but de mon désir?

» Ce qu'vne fois au iour la voix public auance, » Ne sçauroit iamais plus rentrer dans le silance. » O combien, courts plaisirs, sont longues vos douleurs! Mon fait ne trouue point d'assez iustcs couleurs, Et le tenir secret m'est du tout impossible. » La grandeur aux Amans est fascheuse et nuisible. Si i'estoy du commun ie viuroy sans tourment; Secret ié brusleroy d'vn doux embrasement, Et nul œil ne verroit la lueur de ma tiame, Que cet Astre d'amour qui l'attise en mon ame : Où sur vn haut théâtre estant ore monté, le suis à tout le monde à toute heure obiecté; Le peuple me regarde et de si près m'esclaire, Q.ue me voulant cacher ie ne le sçauroy faire. Mais ne perdon plus temps en friuoles discours; Nadab, ton bon aduis i'inuoque à mon secours : Trouue vn expédient, vne trame subtile Salutaire à Dauid, à Bethsabee vtile.

NAD.\B

» Q.uand par la douce voye on ne peut rien gagner, » Il nous reste l'espée, il faut l'embesoigner.

DAVID

» Meurtrir vn innocent! ce forfait est extresme.

NADAB

» Il vaut mieux perdre autruy que se perdre soy-mesme.

D.WID.

» Les loix n'accordent point cette licence aux Rois.

NAD.iB.

» Les Princes absolus sont par dessus les loix.

DAVID

» Vn légitime Roy selon elles doit viure.

NADAB

V Son profit seulement le conuie à les suiure.

2i6 David.

DAVID

» S'il veut se dispenser à commettre du mal, . » Le mesme à son exemple osera son vassal.

NAD.\B

» Qu'il punisse en autruy ce qu'il veut se permettre, » Le mal à son exemple il ne verra commettre.

DAVID

» Ce que l'on ne craint faire en autruy condamner, » Est-ce pas contre soy le mesme arrest donner?

NADAB

» Pour faillir vne fois l'on n'en fait pas coustume.

DAVID

» Quand la vie est estainte aucun ne la r"allume.

NADAB

Apres tant de grands Chefs par toy mis au trespas, D'vn soldat maintenant tu fais beaucoup de cas.

DAVID

» Pour tuer Tennemi dans l'ardeur des alarmes

» Nul n'en fut onq' blasmé, c'est le hazard des armes;

» Mais occir son ami, son fidèle suiet,

» Ce n'est un coup de Prince, ains de tyran abiet.

NADAB

Mon conseil n'est aussi que cette courbe espee Dans la gorge d'Vrie auiourd'huy soit trempée ; Mais que par autre voye on vienne à mesme effet.

DAVID

» Qui fait faire est fautif comme celuy qui fait.

NADAB

» Il est vray, mais la haine aisément s'en deriue » Sur celuy-là sans plus par qui la mort arriue.

DAVID

Et bien, qu'il meure donc, encores qu'innocent. Mon esprit s'y résout et mon cœur y consent; Arrachon nous du pied cette espine moleste. Vn moyen bien secret tant seulement me reste, Pour faire que le coup soit au monde caché; Car s'il se descouuroit, l'en serois empesché.

NADAB

Il faudra que quelqu'vn le poursuiue à la piste. Et sur le grand chemin le prenne à l'improuiste.

DAVID

II est fort vigoureux, et si iainais son cœur Pour se trouuer surpris n'est affoibli de peur.

NADAB

Il en faut depescher vn, deux, trois, voire quatre, Puis qu'vn le surprenant auroit peine à Tabatre.

DAVID

» Quand vn fait d'importance à tel nombre est commis, » Il est bien tost connu iusques aux ennemis. » Deux au plus soient receus en tout secret affaire, » Car il est décelé qui tente le contraire.

NADAB

» N'entreprenon iamais sans bien exécuter » Ce qui peut de la honte ou du mal aporter.

DAVID

Plus l'y pense attentif plus à penser-i'y trouue : Tantost i'approuue l'vn, tantost ie le reprouue, Et mon esprit passant de discours en discours, Aperçoit ses proiects inutiles et courts. n O qu'il est aux mortels mal aisé de mal faire!

NADAB

» Il faut pour l'entreprendre estre vn peu téméraire. » Mais qui de tous périls se laisse espouuanter, » Iamais rien de hardi ne peut exécuter.

DAVID

A vn dessein formé mon ame est arreslee.

Le conseil en est pris, la cliance en est iettee :

Car luy-mesme sera de sa mort !e porteur,

Et le fer ennemi le seul exécuteur;

Ainsi nous gagneron que de sa mort funeste

» Le reproche viendra dessus le sort moleste,

» Qui se prend volontiers aux plus braues soldarts,

» Dont le cœur valeureux s'expose à tous hazards.

Il me le faut charger d'une lettre bien close Adressée à loab, qui ne chante autre chose, Sinon qu'estant \'rie à son camp retourné. D'aller faire vn assaut il lui soit ordonné : Luy qui de sa nature a l'ame ambitieuse D'aquerir aux combats la palme glorieuse Courra résolument au plus espais des coups; Là ie veux qu'il me soit abandonné de tous, Ahn qu'outre-percé d'vne playe honorable, \'ictime de la guerre il tombe sur le sable. Mais mot, mon cher Nadab, retiron nous d'ici. Ce soldat nous orroit, regarde, le voici : AUon viste, couron luy dresser sa depesche; Puis que i'ay le suiet rien plus ne m'en empesche.

2i8 David.

VRIE.

Femme sans loy, sans foy, que ie t'eusse peu voir!

Que de toy i'eusse peu le salut receuoir!

Que l'eusse peu baiser cette impudique bouche,

Qu'vn autre a mignardee au milieu de ma couche!

Non, non, i'ay trop d'honneur, i'aimerois cent fois mieux

Perdre par cent tourmens la lumière des Cieux :

le sçay fort bien mourir, non souffrir vne honte.

Mon cœur est grand et haut, moname ardente et pronte,

Sensible au vitupère encor' plus qu'aux douleurs;

le pense que l'affront surpasse tous malheurs.

Tu le sçaurois desia, meschante desloyale, Si ie ne respectoy l'authorité Royale : Rien n'eust sçeu m'empescher en ce iuste courroux De te creuer le tianc sous mes roides genoux, De planter ce poignard dans ton sein misérable, D'expier par ton sang ton forfait exécrable.

Qui m'auroit sçeu mal gre de m'estre fait raison D'vne infâme putain qui honnit ma maison? Qui me deshonorant par son deshonneur mesme, Fait naistre sur mon front vne infamie extresm.e, Vne honte, ô douleur! qui flestrit les Lauriers, Dont ma teste s'honore au milieu des Guerriers. Pourray-ie à l'aduenir porter haute la face, Releuer le sourcil d'vne agréable audace. Et respirer des yeux vn air de liberté. De la bouche vn discours rempli de vérité, Du cœur auantureux vne ardeur magnanime? Des bons, non des Seigneurs, faire tousiours estime? Las! parvn seul malheur ie perds tout à la fois Tous ces riches trésors qu'heureux ie possedois. Faut-il, ô Cieux malins, complices de l'outrage, Qu'vn autre ayant failli i'en porte le dommage: Qu'vn autre ayant souillé son nom par son péché, Le mien plain d'innocence en demeure taché? C'est là donques, Dauid, toute la recompense Que i'ai de m'estre armé pour prendre ta deffence. De m'estre à cent dangers pour ta gloire exposé, D'auoir pour ton honneur tout fait et tout osé. Voila le beau loyer, le guerdon honorable, D'estre pour ton seruice au labeur indontable; De passer sans frayeur à trauers mille morts; Et casser du harnois ces membres grands et forts. Bref surmonter pour toy mainte place assiégée. Gagner mainte victoire en bataille rangée,

Tragédie. 219

Prostituer ma vie ainsi qu'à l'abandon, Meritoit à ce conte vne honte en pur don.

Allez, pauures soldars, et faites du seruice A ces Seigneurs ingrats, à ces Monstres de vice, Arin que voslre sang versé dans les combats, En remporte vn atlront, et par fois le trespas. Mais voici le Tyran, quelle pointe de rage Transperce maintenant mon sensible courage, D'estre comme forcé par les loix du deuoir D'honorer celuy-là qui me fait peine à voir ! Afin donques d'oster cet obiet à mon ame. Qui ma secrette playe à tous momens rentame, Allon le retrouuer, couron y prontement, Pour ne plus différer nostre département.

DAVID

l'accorde ton congé, desloge, mon Vrie, Pour retourner au camp de ma gendarmerie. Rends à ton grand loab cette missiue ici, Et comme de ma part tien ce discours aussi ; Qu'il dispose l'armée en ordre de bataille. Pour assaillir Raba iusques sur sa muraille.

le ne t'exhorte point à rendre vn bel effort : Car ie sçay le mespris que tu fais de la mort. Là comme ailleurs par tout tu seras indontable. Si tu ne cesses d'estre à loy-mesme semblable : Encor les hauts bouillons de la ieune valeur Qui t'eschauffe aux combats n'ont perdu la chaleur. \'a t'en à la bonne heure, et reuien plain de gloire. Des premiers au triomphe ainsi qu'à la victoire.

CHŒVR.

O» que c'est vn grand heur de viure » Sous un Prince ami de la loy, » Qui la raison veut tousieurs suiure » Reine du bon et iuste Roy !

» Mais que c'est vn malheur extresme, » D'obéir à la volonté » De celuy qui croit à soy-mesme, » Plus qu'aux raisons de l'équité.

» A bon droit l'homme de bien tremble » Sous un Monarque quand il ioint » La force et la malice ensemble; » Car de mal faire il ne craint point. » Le couteau n'est si dommageable

220 David.

» Dedans la main du furieux,

» Que la puissance est redoutable

» En vn Seigneur iniurieux.

» Son plaisir lui semble loisible; » Ses volontez n'ont point de loy.

» Le iuste il mesure au possible, M Et ne tient conte de la ioy :

» 11 pense que pour son seruice 11 Tout autre soit au monde né, » Où considérant son office, » Il se irouue aux autres donné.

» Celuy tousiours est bien coupable, » Qui veut mal faire et ne le peut; » Mais encore est plus misérable, >) Celuy qui le peut et le veut :

» Quand l'on obtient plus de licence, » C'est lors qu'il faut moins en yser : » Bien rarement sans pénitence » On présume d'en abuser.

» Qui connoist quelle est sa puissance, » La voix de lustice entendra ; » Comme on lu}' rend obéissance, » Au Roy des Roys il la rendra :

» Car quoy qu'vn peuple le renomme, » Quoy qu'il le respecte en tout lieu, » C'est en tant qu'il se connoist homme, » Qu'on le reconnoist estre Dieu.

» S'il porte en son chef la couronne, » Et le sceptre dedans sa main, )> Le Ciel auiourd'huy les luy donne, » Mais peut les oster dés demain.

» Qu'il n'en face donc point accroire )) A son orgueil ambitieux, » Tout ce qu'il possède de gloire » Ne vient d'autre part que des Cieux.

» Lors qu'à mal faire il se hasarde, « Pensant de nul n'estre aperçeu, » Ce grand œil tousiours le regarde, » Qui ne sçauroit estre deçeu.

» L'homme doit viure deuant l'homme » Comme s'il viuoit deuant Dieu, » PZt deuant Dieu tout ainsi comme » Si l'homme le vist en tous lieux.

» Car quand en son ame il arreste » D'accomplir vn meschant dessein.

» Dieu ne fait que branler la teste, » Sans tirer son hras hors du sein, n O comme à clair il nous reuele » Ce que l'on fait secrettement !

» L'homme luy-mesme se décelé.

» Q.uand Dieu le tire en iugement.

» Contre luy porte tesinoignage » Sa conscience pour le ir.oins, » Qui le conuainq bien dauantage » Que deux occulaires tesmoins :

» Elle se peint en vn teint blesme » Si tost que le mal est commis, » Et ne se cachant à soy-mesme, " Se descouure à ses ennemis.

» Quelquefois tardiue est la peine, » Comme si Dieu n'en print souci ; )) Mais tant plus qu'vn long temps l'ameine, » Elle s'en fait plus griefue aussi, Arrachant ce mot au supplice De ces misérables esprits :

Mortels, apprenez la lustice.

Et ne mettez Dieu à mespris.

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