‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 52 sur 78 · DAVID, MESSAGER · texte numérisé non relu

DAVID, MESSAGER

D WID.

)N cœur est satisfait, i'av le comble du bien : Ores tu seras mienne, et ukjv ie seray tien. . ' Nul ne me gardera de venir dans ta couche Gouster cent fois le iour des douceurs de tabouch. Ton mari qui pouuoit destourber nos esbas, A tait retour au camp pour n'en reuenir pas, ;ij

là contre luy se brasse vue telle tempeste Qu'vn foudre ineuitable écrasera sa teste. ■ '

Certes eust-il cent bras, et de ces bras armez Leuast-il cent pauois aux coups sur luy semez, Encor' il n"en pourroit euiter les atteintes; De sang en mille lieux ses armes seront teintes, \'n orage de dards sur son chef greslera. Son corps de sa longueur le champ mesurera,

222 David.

Bien qu'il soit vigoureux et de cœur magnanime, II tombera de Mars la sanglante victime, Si les lacs que ie tends ont de la force assez, Pour retenir ses bras et ses pieds enlacez. le ressens en mon cœur plus d'aise et plus de gloire. Si par ruse i'aquiers cette seule victoire, Q.ue si par cent combats, heureux auanturier. Sur dix mille Empereurs i'emportoy le Laurier.

le ne prise plus rien la célèbre despoûille Du superbe Géant ià couuerte de rouille, le ne fais plus nul cas du trophée érigé Dans le champ Philistin par mon bras sacagé, Cela m'est vil et vieil ; mais cette seule guerre M'aporte plus d'honneur que de vaincre la terre.

Reine de mes désirs, si tu perds ton espoux. Tu triomphes d'vn Roy qui triomphe de tous: Tu réduits pour ta gloire vn Monarque en seruage, Grand en authorité, mais plus grand en courage, Et qui par sa main seule admirée en tous lieux A borné son pouuoir de la mer et des Cieux. Tien toy donc désormais heureuse et glorieuse D'estre par tes attraits seule victorieuse D'vn qui sçauoit donner, non receuoir la loy, Mais qui d'vn cœur soumis la prend ores de toy. Mais quel homme suruient en si grand' diligence .'' le le tien Messager: il faut que ie m'auance. Mon ami, d'où viens-tu? et qui te haste ainsi?

MESSAGER

Sire, ie vien du camp et deuers vous aussi.

DAVID

Et bien, que fait loab ? quelle bonne nouuelle?

MESSAGER

La fortune à vos gens se montre peu fidelle.

DAVID

Nous est-il suruenu quelque estrange malheur?

MESSAGER

Oui, Sire, par destin, non faute dj valeur.

DAVID

Reprens vn peu d'haleine afin que ie la sçache. Au reste, rien du fait ne pâlie et ne cache.

MESSAGER

le le vous conteray sans obmcttre ou changer; Car moy-mesnie ay. couru ma part de ce danger. là le Soleil doroit le coupeau des montagnes, Et peu à peu ses rais dardoit sur les campagnes,

Tragédie. 223

Qui sembloient s'esgayer de reuoir la clarté; Alors que par ton camp contre Raba planté, S'excite en plusieurs lieux vn éclatant tonnerre' De pifFres et tambours appelans à la guerre. Nostre Chef généreux esueille des premiers, Amasse les soldats venus de leurs quartiers, Les dispose à combatre, et d'vn constant visage, Inspire dans leur sein la force et le courage.

Comme on voit sur le soir les soigneux Pastoureaux Séparer dans le champ les brebis des Agnéilux, La houlette en la main, ce braue Capitaine La pique haute au poing marchoit parmi la plaine. Arrangeant ses soldats comme il le iugeoit mieux, Pour donner à la ville vn assaut furieux.

.\yant fait tout deuoir d'ordonner ses batailles, Qui ià dedans le cœur menacent les murailles. Il les harangue ainsi : Auantureux Guerriers, Vous sçauez le mestier qui gagne les Lauriers, C'est pourquoy mon discours ne vous pousse aux alarmes. Pour bien vous animer suffit l'esclat des armes. Apres auoir tenté mille estranges hazars. Sans encourir iamais la disgrâce de Mars, Prenez encor' ici l'exemple de vous-mesme. Qui me promet de vous vne valeur extresme.

Tout le monde maintienne et sa force et son rang; Pressez pied contre pied, collez Hanc contre flanc, Et d'vn effort commun escalez la muraille, Qui sert de fort rempart à si foible canaille. Le chemin esleué semble rude et fascheux. Parsemé de buissons et haliers espineux ; » C'est tout vn, la vertu ne craint nulles aproches, » Et s'ouure le chemin par les plus hautes Roches.

Toy donc, Abisai, condui ce bataillon ; Pour ioindre au pied du mur coule par ce valon. Et quand i'esleueray le signal de bataille, Présente l'escalade à ce pan de inuraille. Moy ie vay cependant çà et là voltiger. Vois-tu bien celte tour, ie m'y pense loger; Car à mon iugement ie la prendray d'emblée, Pourueu qu'en plusieurs lieux la ville soit troublée.

Toy, braue Vrie, auance et marche le deuant. Cette gaillarde troupe ira tes pas suiuant; Donnez sans reconnoistre, emportez cette porte. Si vous auez bon cœur elle sera peu forte.

Ayant d'vn tel langage animé ses soldars,

224 David.

Il fait espandre en l'air ses bouffans estendars. On sonne les tambours, les trompettes s'entonnent ; Les champs circonuoisins dessous leur bruit resonnent. Selon le mandement tous ont l'œil au deuoir ; Chacun veut à l'enui sa valeur faire voir.

Le courageux Yrie ombragé de sa targe, D'vn pas superbe et grand s*achemine à la charge ; Vne forte cuirasse à son dos flamboyoit, Et sur son morion le pennache ondoyoit : Mais la trougiC ennemie au combat animée, Laschement ne demeure en ses murs r'enfcrmée, Ains le vient receuoir, et son cours arrestant, D'vn asseuré courage à luy se va bâtant. La meslee est cruelle en l'vne et l'autre bande ; La sanglante fureur non la raison commande; L'vn tombe mort à dents, et l'autre est renuersé. De l'espée et du choc mortellement blessé. L'horreur erre par tout, et la campagne verte D'vn rouge esmail de sang est ça et là couuerte; Bref, tant de bruits diuers sont par l'air espandus, Que les cris des mourans ne sont plus entendus: Tous les tiens font très bien ; mais par sus tous Vrie Embrasé de fureur, s'acharne à la tu'rie; Autant de coups qu'il donne il en tombe vn à bas. H n'est nul si hardi qui ne lasche le pas Quand il void qu'à son corps il adresse l'espée Qui du sang ennemi distile retrempée. ■ j

Ainsi que le serpent darde si promptement /C}

La langue çà et là qu'il semble proprement 'r

Encor qu'il n'en ait qu'vne en auoir trois ensemble ; De mesme itn'a qu'vn bras, et si, de plusieurs semble Assener plusieurs coups près à près se suiuans Sur les plus courageux qui tiennent les deuans. En tin, à sa fureur les ennemis font place; Dedans leur sein tremblant coule vne froide glace, Le cœur leur tombe aux pieds, iLs regagnent le fort. Mais plusieurs pour courir ne différent leur mort ; Car le vaillant Vrie ardant à la poursuite, Passe comme vn esclair et les tûe en leur fuite.

D'vne traite il arriue à ce lieuinalheureux, Oli deuoient expirer tant d'hommes valeureux: Il le void, il l'attaque, on rabat son audace; Il ne change non plus de couleur que de place : Semblable à ces Rochers sur la mer s'esleuans, Qui ne sont esbranlez pour ondes ni pour vents.

Tragédie.

Maint cercle flamboyant, mainte ardante grenade Deçà de là tournoyé autour de sa salade; Les flèches luy font ombre, et mille et mille dars Le choisissent pour bute entre tous les soldars, Et les coups ennemis de tous costez abatent La pluspart des guerriers qui près de luy combatent. De sorte que le Camp soupire ce malheur Par lequel sont perdus tant d'hommes de valeur.

DAVID

C'est faire bon marché des âmes généreuses,

Trop prestes à tenter les choses hazardeuses.

O Ioat5, au besoin Tesprit t'a défailli.

Vieux routier, sçais-tu point que d'vn mur assailli

Contre les assaiïlans à toute heure on élance

Des bois et des cailloux de roide violence ?

Au braue Abimelech auança le trespas

^'ne pièce de meule, estant iettée en bas

Par la débile m.ain d'vne femme affligée

De la mort de son flls à Thebes assiégée.

MESSAGER

Vrie est aussi mort ce généreux soldart.

Du peuple circoncis le plus ferme rempart.

Ceux qui l'auoient suiui d'assez braue courage

Rebutez à la tin ont tourné le visage.

Luv qui de tous endroits se void abandonné,

Pliis le péril est grand moins demeure estonné,

Son cœur n'amoindrit point, son front ne dénient blesme,

Il eust bien sans frayeur veu tomber le Ciel mesme.

Le pauois tout couuert d'vne forest de dars, Le corps percé de coups en cent diuerses pars, Encor il resistoit d"vn esprit indontable. Et se montroit de force à la Palme semblable, Qui tant plus on la presse et charge de fardeaux. Tant plus releue en haut ses robustes rameaux. Bref comme aux soustenans alloit croissant la rage, A ce braue assaillant augmentoit le courage; Quand d'vn honteux despit ardemment allumez, D'en voir vn résister à tant d'hommes armez, Ils le forcent en fin de mesurer la terre, Luy tassent sur le corps les moissons de la guerre : Escus, lances, espieux, gantelets et brassaris, Cuirasses, iauelots, cimeterres et dards.

O guerrier nompareil ! ô soldat admirable! On ne t'eust peu donner tombeau plus honorable

226 David.

Que celuy que t'ont fait nos propres ennemis, » Les hommes valeureux doiuent eslre ainsi mis.

DAVID

)) Ce dommage est fort grand, mais quoy? le sort des armes )) Tombe comme par chois sur les meilleurs Gensdarmes, » Leur vaillance les perd ; on diroit que la mort » Espargne le poltron et poursuit le plus fort.

CHŒVR.

CHACVN a son plaisir qui puissamment l'attire : » L'vn se plaist à la Cour, l'autre aime le barreau, » L'autre aux Palmes aspire; » L'autre fait le labour, et l'autre va sur l'eau, » Séparé de la mort d'vn seul ais de nauire.

» Par mille soins diuers la vie est exercée, » Et tousiours ses désirs renaissent de leur fin?

» C'est vne Nef poussée » De l'orage du monde et des flots du destin, » Dont à faire naufrage elle est souuent forcée.

» O l'homme bien-heureux qui peut couler son âge, » D'esprit comme de corps demeurant à requoy

» Dans quelque bas village; » Et qui de son vouloir se bastit vne loy, » Sans qu'aux plus grands seigneurs sa liberté s'engage.

» Mais trois et quatre fois malheureux est cet homme » Qui veut de leur faueur à son gré triompher

» Afin qu'on le renomme :

» Car lorsqu'elle l'embrasse il s'en void estouft'er, '» Comme de ces voleurs que Philistes on nomme.

» L'amour des Rois ressemble au feu pront et volage, )) Qu'on apperçoit la nuict dans le Ciel iiamboyer

» Auprès d'vn gras riuage; )) Si le passant le suit il le mené noyer » Esblouy des rayons qu'il darde à son visage.

» D'vne bonté fardée ils se masquent la face ; » D'vne feinte douceur ils amorcent leur œil;

» Ils font luire leur grâce ; » Mais c'est comme vn tiambeau qui conduit au cercueil » Celuy-là qui l'honneur à leur suite pourchasse :

» Si le moindre despit eschauffe leur courage, » Adieu le souuenir des seruices passez.

Tragédie. 227

» Ayez mis tout vostre âge » A suiure leur fortune, vn seul mauuais succès » De toutes vos moissons sera comme l'orage.

)) Ne craignez point pour eux ni vos biens ni \ ostre ame ; » Ayez pour leur maintien combatu brauement,

» Et trauersé la tlame ; » Ils ne s'en souuiendront qu'à l'heure seulement, » Non plus quand le courroux contre vous les entîame.

» Mais en fin quel loyer de sauuer vne armée? » De forcer vne ville ou de prendre vn chasteau .''

» Vne vaine fumée, » Qui monte dans le Ciel pour s'y dissoudre en eau ; » Vne gloire aussi tost esteinte qu'allumée?

» Les Palmes de victoire acquises à la guerre » Ont les périls pour Heurs et la peine pour fruit :

» La frayeur les enserre, » Le danger et l'horreur, le tumulte et le bruit, » Et ne croissent iamais qu'en infertile terre.

» Cultiuez rOliuier qui de sang ne s'arrose, » Mais seulement d'amour, de paix et de vertu,

M Mortels, cueillez la rose, n Pourueu qu'elle ne soit dans vn halier pointu » D'aiguillons hérissez de toutes parts enclose.

» Hé! vaudroit-il pas mieux mourir privé de gloire, » Que pour la vouloir croistre en abréger ses iours;

» Aussi bien la mémoire » Des plus grands Empereurs ne dure pas tousiours; » Mais ainsi que leur vie, est courte et transitoire.

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