A MAX
le rendray la vengeance à l'offence pareille,
Et s'il se peut, plus grande, afin que désormais.
Tous perdent le désir de m'en vouloir iamais.
CIRUS.
Ne vous colerez point pour si peu d'importance : » Tousiours à la santé l'ire porte nuisance.
242 Aman.
Sans mener plus grand bruit dites moy seulement
Contre qui vous gardez ce mescontentement;
Si la punition satisfait à vostre ame,
Dans son coulpable sang va boire cette lame;
Afin que tout le monde aprenne par sa mort
» Qu'au foible n'apartient de se prendre au plus fort.
» Mais qu'il faut honorer ceux que le Prince honore,
» Pour leurs rares vertus et les aimer encore.
Mon Maistre, mon Seigneur, reposez-vous sur moy;
le n'ay point de ce iour à vous prouuer ma foy.
AMAN
Seroit bien pour si peu ma vengeance assouuie?
Doit finir mon courroux en la tin de sa vie?
Faut-il point que ma main s'estendc plus auant?
le le veux, c'est raison; ne demeure viuant
Vn seul de tous les luifs; que sans miséricorde
On employé contre eux et le fer et la corde :
Non, puis que i'en vien là, ie ne souftViray pas,
Que les enfans à naistre euitent le trespas :
Qu'ils me soient arrachez du ventre de leurs mères.
Et batus aux parois deuajit leurs propres pères,
Afin qu'auec le iour l'espoir leur soit osté,
De reuiure iamais en leur postérité.
Soient aux yeux des maris les femmes violées;
Des Bourreaux impudens les Vierges soient souillées.
Qu'on les estrangle après d'un infâme cordeau.
Ou qu'vne pierre au col on les iette à vau-l'eau :
Bref que le sang fumeux ruisselle de la gorge
Des Hebrieux massacrez et çà et là regorge :
Que leurs corps tous relens n'ayent autres tombeaux,
Que les chiens affamez et les goulus corbeaux.
Leur Seigneur éternel, leur grand Dieu des armées
Vienne les garantir de mes mains animées.
Ils ont beau dans le Ciel espandre des sanglots,
Verser des larges pleurs, former des tristes mots,
letter des cris piteux, allonger des complaintes,
Les amcs de pitié n'en seront point estraintcs.
Quoy qu'ils tendent auant leurs supliantes mains.
Pour implorer merci des glaiues inhumains.
Nul, touché de leurs maux, nul ne leur fera grâce.
Voila l'horrible fin qu'à ce peuple ie brasse
Pour esteindre en son sang l'ardeur de mon courroux :
le veux que par le monde il soit notoire à tous,
Qu'Aman a sur les luifs sa colère espanchée.
Pour punir à son gré l'orgueil de Mardochée,
Tragédie. 24?
Et que ce peuple vil par la terre espandu, Pour la faute d'vn seul fut vn iour tout perdu.
CHŒVR.
LE Soleil tournant par les Cieux » Ne sçauroit voir en ces bas lieux » Vn animal plus misérable, » Q.ue celuy qu'on tient raisonnable; » Et rien de plus ambitieux!
» Il promet à son esprit vain, » Que tout doit fléchir sous sa main, » Qu'en sa faneur Phebus esciaire, » Et que chacun lui veut complaire, » Tant il se plaist d'estre mondain!
» Il croit que la terre n'est pas » Digne de soustenir ses pas; » Il pense que l'aime Nature, » Qui le rend foible créature, M En lu}' seul prend tous ses esbats.
» A raison qu'il se va haussant » Au feste d'vn honneur glissant, » II pense enchaîner la fortune, » Et que iamais disgrâce aucune w En bas ne l'ira renuersant.
» Mais l'espoir qui déçoit son cœur » Comme vue légère vapeur, » Auec luy s'enuole en fumée; » Et sa gloire tant estimée » Se perd auecques son bon-heur.
» Iamais le crédit n'est constant :
» Ainsi qu'il vient en vn in^tant, » Il s'en retourne en peu d'espace :
» Plus soudain qu'vn songe se passe » Ce que le monde admire tant.
O toy potiron d'vne nuit.
Que l'orgueil a si fort séduit, Qu'aueuglé d'vne erreur extresme Tu ne sçais connoistre toy-niesme, Pourquoy menes-tu tant de bruit?
N'aye point le courage enflé.
Du vent que le sort t'a' soutlé; Car combien qu'il te donne en poupe, T'esleuant dessus mainte troupe, Ton boisseau s'en va tout comblé.
244 Aman.
» Mesure ton ambition » Au pied de ta condition.
» Hé! ne faut-il quVn vent contraire, » Ou toy-mesme pour te deffaire, » Contre ta propre intention?
» Contemple que l'aduersité )) Talonne la prospérité; » En ton heur ne te glorifie ; » O fol qui au monde se tie !
» Ce n'est que pure vanité.
» Bien que tout t'arriue à souhait; » Possible Fortune te fait, » Comme vn traistre à ceux qu'il caresse, » Lors que mesmement il leur dresse « Vne embusche en vn lieu secret.
« La douceur de ses vains appas )) Tire souuent l'homme au trespas; » Elle nous fait vne pipée; » De peur que l'ame en soit trompée, » Clos l'oreille et tourne le pas.