‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 61 sur 78 · ASSUERUS. AMAN · texte numérisé non relu

ASSUERUS. AMAN

ASSUERUSs

VOUS, Dieux immortels, ie doy grâce immortelle, Car c'est vous qui rendez ma fortune si belle, Que tout rheur à venir et présent et passé,

, Semble estre comme en bloc pour moi seul amas:

Possible vostre Roy ce grand Dieu du tonnerre, Se reserue le Ciel et me donne la terre, La terre vniuerselle où s'estend mon pouuoir. Aussi loin que le cours du Soleil se fait voir.

» Les Dieux auec les Rois semblent faire partage; » Les Rois tiennent des Dieux par vn certain parage : » Et pource quand ils sont hautains et triomphans, » On les nomme ici bas leurs bien-heureux enfans, » Sainte race du Ciel, qui tire sa puissance » Du suprême pouuoir de reternelle essence.

» Car qu'vn homme tout seul renge dessous le frain » Tant de peuples guerriers ainsi hauts à la main;

Tragédie. 24^

» Que le front d'vn Monarque à tous soit vénérable,

» Son port impérieux, et son bras redoutable;

» Que le tiltre sans plus d'Empereur ou de Roy

» Comble les cœurs hardis de tremeur et d'effroy,

» C'est ton œuvre pourvray, puissant Moteur du monde,

M Qui veux qu'à ta grandeur nostre grandeur respondc.

» Aussi tousiours me plaist à ce poinct reuenir, » Que le Ciel veut les Rois en grandeur maintenir » Comme ses Lieutenans; leur donnant accroissance » D'entendement, d'honneur, de vertu, de puissance; » Qu'il est leur sauuegarde, et qu'il ne perd le soin » De s'employer pour eux quand ils en ont besoin. )) Mais sa plus grand faveur sans doute se démontre, » Quand cl'vn ami tidele il leur donne rencontre, » Qui les puisse alléger du lourd et pesant faix, » Dont les charge le temps et de guerre et de paix; » Qui d'vn esprit capable aux affaires s'adonne, » Et pendant leur sommeil veille pour leur Couronne » Qui tienne seurement leur Royaume en depos, » Et de ses grands trauaux engendre leur repos; » Qui donne vn bon conseil, qui fort bien en dispose, » Et qui l'honneste vtile en tous faits se propose : » Bret qui n'a si grand soin de son particulier, » Que linterest public ne marche le premier. Tel est ce braue Aman que toy, Ciel fauorable, As fait naistre en nos iours pour m'estre secourable. A peine sans son aide aurois-ie le pouuoir D'exercer sur les miens vn paternel deuoir : Le moyen de régir cent vingt et deux Prouinces, D'acorder les humeurs d'vn grand nombre de Princes, De ranger sous vn ioug mille riches Citez, Si mes conseils n'estoient de son bras assistez? Pour ma grandeur Royale heureux on me renomme ; Mais ie me tiens heureux de posséder cet homme : Ce que de plus exquis sous l'aube on va chercher, Certes au prix de luy ne me peut estre cher. Bien donc qu'incessamment de grades ie l'honore, Il doit en espérer de plus rares encore : » Car faire aux bons le bien qu'on les void mériter » C'est à faire encor mieux leur eflbrt inuiter; » Et donner des honneurs à vn homme honorable » C'est exciter maint autre à se rendre semblable. Mais ne le voy-ie pas arriuer deuers moy? Que son front est seuere! il médite à part soy. Le feu perdroit plustost sa chaleur coustumiere.

246 Aman.

La glace sa froideur, le Soleil sa lumière,

Qu'H fust sans ces proiets par lesquels mon bon-heur

Monte au plus haut Solstice où paruienne l'honneur.

Te voici, mon Aman; quelle digne pensée

Tient en diuers discours ton ame balancée ?

AMAN

O Prince redoutable, ô Seigneur glorieux,

Qui pour le bien du monde es descendu des Cieux;

le serois composé d'vne ingrate nature,

Si me reconnoissant ton humble créature,

le ne taschoy respondre au moins en quelque part,

Aux honneurs signalez que ta main me départ.

Car encor, ô grand Roy, que ma foible puissance

Suiue ma volonté d'vne longue distance,

le cherche en tous suiets les moyens de montrer,

Qu'vn plus hdele serf tu ne peux rencontrer;

Soit qu"il faille auoir l'œil à descouurir les trames

Et les sourds remumens de ces brouillonnes âmes.

Qui de ta Maiesté viennent à tous propos

Destourber les plaisirs et troubler le repos;

Soit que poussé du vent de ton ire enflamée,

le conduise en campagne vne puissante armée

Contre vn peuple mutin rebelle et desloyal,

Tenant ton foudre en main; tel que l'Aigle Royal,

Qui portoit à lupin les traits de la tempeste.

Quand aux Titans armez il écrasa la teste

Dessus les champs de Phlegre, où leur bras furieux

Présenta l'escalade aux murailles des Cieux.

ASSUERUS

le connois la vertu qui ton courage auiue.

Et sçay que ta vertu ne languit point oisiue:

Ton conseil salutaire et tes exploits guerriers

A nostre heureuse oliue entent plusieurs Lauriers:

C'est pourquoy, mon Aman, moy-mesme ie t'honore,

Ma Cour te glorifie, et mon peuple t'adore ;

Et s'il se peut encor' inuenter plus d'honneur,

le t'en seray tousiours très libéral donneur :

Car le surabondant qui peut estre en ma gloire

Se destine à toy seul, afin qu'il soit mémoire,

Qu'Assuere a voulu mesurer ton deuoir

Loyal et volontaire au pair de son pouuoir,

Et que comme infinie est sa grandeur Royale,

De mesme il a rendu la tienne sans égale.

» "Vn Prince à ses amis n'a rien de limité ;

» Car tousiours ses faueurs vont à l'extréinité.

Tragédie. 247

Mais toy qui nuict et iour discours en ta pensée, En iugeant du présent par la chose passée; Toy qui n'as d'autre soin que l'honneur de ton Roy, Di nous que tu son^eois venant tantost à moy : Car i'ai connu souiïain à l'air de ton visage, Qu'vn dessein d'importance agitoit ton courage,

AMAN

Tu n'ignores, mon Prince, auec combien d'ardeur l'aspire à promouuoir ton auguste grandeur; Et si quelqu'autre soin dedans mon ame a place. Me tarisse auiourd'huy la source de ta grâce. Aussi tant de bien-faits qui me viennent de toy T'ont si fort engage' mon seruice et ma foy, Que de mille péchez ie me tiendrois coupable, Ne t'aduertissant pas d'vne chose importable, Qui le repos public peut vn iour agiter; Daigne tant seulement l'oreille me prester. Vn peuple est espandu çà et là par la terre, Inutile à la paix et mal propre à la guerre: Il a ses loix à part, il est en tout diuers Des autres Nations qui sont en l'vniuers: Il ne fait cas de toy ni de tes ordonnances; Il ne fournit ton Camp ni n'acroist tes tinances ; Au contraire est mutin, léger, séditieux, Auare, desloyal, perfide, ambitieux; Et pour se voir captif couue vne sourde rage; S'etForce d'esmouuoir quelque ciuil orage, D'esbranler ton repos, desunir tes Citez, Exciter le debord de mille aduersitez ; Bref reuolter d'vn coup cent Nations estranges,' Que sous vn frain paisible à ton vouloir tu ranges. Sire, on connoist assez que tels commencemens Ont produit à la tin de grands euenemens : Car comme en la forest cette foible estincelle, Qu'vne souche creusée en la cendre recelle. Rampant de peu à peu par le plus menu bois. Mille arbres de cent ans brusle tout à la fois; Vn seul n'est pas sauué de ce bruyant rauage. Qui de flots enflammez deçà delà fourrage : Où si comme il naissoit quelqu'vn l'eust fait mourir, On n'eust veu sa fureur par les branches courir: De mesme vient parfois du lieu que l'on néglige Vn grand sousleuement qui tout le monde afflige; Et puis quand le discord est aux cœurs allumé, 11 ne cesse iamais qu'il n'ait tout consumé;

Là où si de bonne heure on eust voulu l'esteindre,

Courant par le public il ne se feroit craindre.

Plaise toy donc, grand Roy, commander promtemeni

Qu'on coure sus par tout à ce vil garnement,

A ce peuple maudit, et qu'auecques l'espée

On chasse de tous lieux cette gent dissipée.

Sans amour, sans honneur, sans courage, sans foy :

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