‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 62 sur 78 · Acte ne fut iamais plus digne d"vn grand Roy · texte numérisé non relu

Acte ne fut iamais plus digne d"vn grand Roy

» Si rien peut signaler ccluy-là qui domine,

» C'est que les bons il garde et les meschans ruine.

Mon Prince, auance donc cet effet bien-heureux ;

Et pour te rendre encor de tant plus désireux

De suffoquer par tout si maudite semence.

Qui ne doit trouuer place en ta douce clémence;

le suis prest à fournir dix mil talens d'argent

Et que de comble en fonds on perde cette Gent.

ASSUERUS

Mais aussi, mon Aman, seroit-il point inique D'oprinier tout par tout vn peuple pacifique : lusqu'ici pour le moins ie n'en oy point parler.

AMAN

C'est vn peuple meschant, né pour dissimuler.

Qui couue au fonds du cœur le maltalent qu'il porte.

Tant que l'occasion en euidence sorte.

ASSUERUS

» Les remu'mens d'Estat sont tousiours dangereux, » Et qui s'en peut passer ie le tien bien-heureux.

AMAN

C'est vn peuple bani, sans force, sans adresse, Sur qui le Ciel espand son ire vangeresse, Couard à dire vray, mais fort malicieux, L'oprobre de la terre et la haine des Dieux. Ton Estât par sa mort n'aura nulle secousse; Là ne faut auoir peur que des bras il repousse L'effort de tes soldats animez contre luy; Il est sans conducteur, sans argent, sans apuy. Ta seule volonté suffit pour le deffaire; Mais négligé du tout il donra plus à faire.

ASSUERUS

S'il en va, mon Aman, comme tu me fais voir. Qu'il soit exterminé; ie t'en donne pouuoir : Mais haste, le delay pourroit estre nuisible. )) A des gens condamnez tout effort est possible, » Et leur salut consiste à n'en point espérer. Or afin que les miens tu puisses asseurer

Tragédie. 249

Quelle est ma volonté, ce cachet ie te donne; \'ses-en à ton gré, ie n'excepte personne; Et si me plaist encor que Ion deliure argent. Pour faire exterminer cette inutile Gent.

AMAN

le donne donc attainte au but de mon attente ? Mon ame, tu t'en vas satisfaite et contente, Puis qu'il m'est accorde par ce cacliet du Roy De punir ce galand qui ne fait cas de moy ; De sacmenter pour luy son peuple misérable, Que le seul nom de luif me fait iuger coupable.

Hà, gentil glorieux, tu ne m'eschapes pas : le te feray souffrir le plus cruel trespas, La plus sensible mort, le plus aigre suplice, Qui iamais s'inuenta contre le maléfice. En vain tu gémiras l'erreur de ton orgueil, L'angoisse dans le cœur et les larmes à l'œil: Ta misérable tin fera cesser l'enuie.

L'ombre dont ma grandeur est maintenant suiuie. Tu m'as par trop braué, baffoûé, mesprisé, Pour estre d'vn pardon ores fauorisé.

le veux que sans delay, que sans espoir de grâce, Tu goustes au doux fruict que produit ton audace.

On verra cette fois si ce Dieu trois fois grand Contre mes bras vangcurs vous peut estre garand. On dit qu'il vous passa par la mer Erithrée, Et qu'il noya l'Egipte en ses gouftres entrée; On dit qu'il vous" guida par les vagues desers, De iour auec la nue errante dans les airs, De nuict auec la tlamme en l'ombrage allumée ; Qu'il vestit, qu'il nourrit quarante ans vostre armée En vn païs steril de la manne des Cieux; Qu'il vous tarda le cours du Soleil radieux, Vous abatit les murs d'vne ville assiégée, Vous vainquit trente Rois en bataille rangée, Vous domta de sa main les peuples à monceaux, Et du deuue lourdain vous entr'ouurit les eaux ; Bref pour dire en vn mot vous fist plus de merueilles Que iamais n'en croiront les faciles oreilles; Et toutesfois sa main foible pour mes desseins, Ne sçauroit auiourd'huy vous tirer de .mes mains ; Non, ie n'ay pas le cœur si ramoli de crainte, Que vos contes de vieille y facent quelque empreinte.

Sus, sus, Dieu mensonger, inuisible, inconnu, Montre quel tu veux estre à l'aduenir tenu.

2^0 Aman.

11 ne faut maintenant que ton bras se repose; Fay voir à ce bon coup si tu peux quelque chose. Aman tout à l'ouuert va s'armer contre toy : Il a de son parti l'authorité du Roy, Les soldats aguerris de cent vastes Prouinces, La voix du populaire et la faneur des Princes, De l'or et de l'argent, de la force et du cœur ; Peut-il auec cela n'estre point le vainqueur? laçoit que l'on te vante en armes indontable, Il perdra malgré toy ton peuple misérable. Misérable vrayment et simple de tout poinct De fonder son apuy sur ce qu'il ne void point, Sur vn Dieu qui tousiours a permis, belle gloire! Que cent peuples diuers eussent de luy victoire.

Soit connu désormais à la postérité, Que ce Dieu d'Israël par Aman irrité De parole et d'effet, n'en a pris la vengeance; Que son courroux est feint et feinte sa puissance; Que c'est vn Dieu sans nom, vn songe sans eff'et; Qu'il n'a tout fait de rien, car rien àe rien n'est fait ! Qu'il ne préside point au destin des batailles, Ains qu'il fut controuué pour piper ces canailles, Qui sont de l'vniuers la racleure et l'esgout. » La superstition n'a limite ne bout, » Et rien tant que l'erreur ne luy est ordinaire. Mais cesson de parler et commençon à faire. » Souuent en discourant perte du temps se fait, » Qu'il vaudroit beaucoup mieux employer à l'effet, » Et par le trop parler le courroux se consomme. le m'en vay depescher le paquet à mon homme.

GHŒVR.

'est vne chose bien à craindre » Que l'ire d'vn Prince offensé, » Car elle brusle sans s'esteindre » Dedans son courage insensé.

» Son ame vne fois allumée » De ce feu vif et deuorant, « S'emplit tant de noire fumée, » Qu'elle est aueugle au j:lemourant.

» Comme par la brouée obscure » Vn corps petit bien grand paroist ; » Pour petite que soit l'iniure, » Par la colère elle s'acroist.

Tragédie. 251

» Ceux qui commettent moins d'offence » Sont les plus affligez de tous, » Pleine d'excez est la vengeance, » Alors qu'on la fait en courroux.

» Oste cette maille estenduë » Sur l'œil de ton entendement, » Et la clarté sera rendue » A son aueugle iugement.

» Quand vne fois la fantaisie » S'emplit de fausse impression, )) Elle est incontinent saisie » De cette chaude passion.

» L'ame qui redoute la honte » A toute heure vient à douter :

» Qu'on ne fait d'elle autant de conte, » Qu'elle pense le mériter.

» Par ce moyen elle demande » Ce qui ne luy peut estre deu, » L'honneur que le grand Dieu commanda « Estre à luy seulement rendu.

» N'est-ce pas vne erreur extresme » Que d'oser ainsi présumer?

» L'homme qui connoist bien soy-mesme, » Ne se fera tant estimer.

» On ne vid iamais créature » Prendre la place au Créateur, » Qu'vne misérable auenture » N'ait affronté cette fureur.

» C'est aussi trop d'outrecuidance » A l'homme fragile et mortel Que de croire sa suffisance Mériter l'honneur d'vn autel.

Pan, si tes plumes t'orgueillissent, Pour y voir tant de beaux miroirs; Qu'au moins tes yeux se retlechissent Dessus tes pieds sales et noirs.

Aman.

Page 1