‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 63 sur 78 · MARDOCHEE, SARA, RACHEL, ESTHER · texte numérisé non relu

MARDOCHEE, SARA, RACHEL, ESTHER

MARDOCHEE.

^i pour estre accueilli d'vn essain de misères, Je devois naistre au monde en ces temps si contr Que ne furent mes yeux de ténèbres couuerts Soudain qu'à la lumière ils se veirent ouuerts?

Hé! pourquoy mon berceau ne fui ma sepultui

Auorton misérable, abhorré de nature?

Que ne puis-ie auiourd'huy espandre autant de pleurs Que ie sens en mon cœur fourmiller de douleurs ! Que ne puis-ie former autant de iustes plaintes, Qu'en l'ame ie reçois de cruelles attaintes ! Que ne puis-ie lascher autant de chauds sanglots, Qu'en mon esprit troublé d'orages sont enclos ! Il faudroit transformer mes yeux en deux fontaines, Employer mille voix à raconter mes peines, Et le souffle des vents nuit et iour emprunter : » Mais possible vn mal plaint est trop doux à porter.

O Seigneur, ie sçay bien qu'vn grand amas d'offences Attire dessus nous tes tardives vengeances : Que nos péchez commis contre ta sainte loy, Te font de père doux iuge rempli d'effroy : Que l'orgueil fastueux de nostre tiere audace Tarit sur Israël les surions de ta grâce : Que bref tu ne vois plus sinon d'œil courroucé, Le reste des Hebrieux çà et là dispersé.

Tu Tas réduit aux fers des Nations estranges. Afin que par leurs mains ton honneur tu reuanges Si laschement trahi par ce peuple insolent, Qui vit sous vn dur ioug angoisseux et dolent. Que ne di-ie plustost qu'il va cesser de viure? lusqu'au bord du tombeau veux-tu donc le poursuiure, Chassé de lieu en lieu comme les tourbillons Tracassent les festus de sillons en sillons.

Si par les contrepois de ta sainte lustice Il te plaist balancer l'horreur de nostre vice. Nous ne deuons iamais espérer de pardon. » La mort seule au péché demeure pour guerdon. La mer a moins de dots au fort de la tempeste.

Tragédie. 2^5

Et de moins de cheueux pulule nostre teste, Que ne fait de péchez nostre cœur et nos mains : Le front tant seulement nous fait sembler humains.

Mais si nostre recours est ta miséricorde; Ta grâce au repentir désormais elle accorde; Prenne nostre querelle, et nous tienne la main Contre l'effort maudit de ce Tigre inhumain Prest à nous deuorer : que pour tlechir ton ire Elle t'offre les pleurs d'vn peuple qui soupire, Qui leue vers le Ciel et les mains et le cœur, Pour rabatre le coup de ta iuste rigueur.

Ta sainte Maieste fut iadis oft'encee Par nos mesmes Ayeux de fait et de pensée; Et cent fois tu les as expose's aux souhaits, Que contre leur salut leurs ennemis ont faits. En tin sont-ils venus à pleurer leur offence? Tu les as aussi tost repris en ta deft'ence : Tant et tant ta bonté surmonte les péchez, Quand de t'auoir fasché les hommes sont faschez!

Seigneur, durant nos iours fay reconnoistre encore, Que tu ne mesconnois le peuple qui t'adore : Car combien qu'il se soit indignement poilu De tous sales péchez, toy-mesme l'as esleu, Toy-mesme en preciput l'as choisi pour partage, N'ignorant toutesfois quel seroit son courage.

Pour ce respect vnique après vn temps prefis Tu desgageas son col des liens de Memphis, Le guidas à pied sec à trauers la marine; Et submergeas l'armée incrédule et mutine Des ennemis suiuans, qui furent si hardis De tenter les chemins à leurs pas interdits.

Mais, ie ne veux entrer, ô grand Dieu des merueilles, Es œuures nompareils de tes mains nompareilles; Veu que les raconter ie m'essay'rois en vain, Fust ma bouche de fer et ma langue d'airain. Tout ce large vniuers combat à ton seruice. Dépend du "grand ressort de ta haute lustice : Rien n'est fait, rien n'est dit que par ta volonté, Et si tost qu'il te plaist tout est exécuté. Aussi fut-ce ta voix qui créa ciel et terre : Ce que de grand, de rare et l'vn et l'autre enserre Porte grauee au front la marque de tes doigts : Les animaux des champs, et les bestes des'bois. Du vague espars de l'air les troupes vagabondes, Les peuples escaillez qui ioùent par les ondes,

2^4 Aman.

Et bref ce qui fut onq' et doit estre d'humains, Son estre successif a receu de tes mains.

Tu n'as fait seulement cette machine ronde; Mais a}'anl d'vn chaos construit vn si beau monde, Comme maistre absolu, tout en tous, seul en toy, Tu vins à chasque chose imposer vne loy, Qui par se conseruer constamment immuable, Conserue la nature et la rend perdurable : Car bien que tout retombe en cette vaste mer. Tout se retrouue en elle et court s'y reformer.

Seul aussi tu connois les plus obscures choses; Les âmes à tes yeux ne furent iamais closes; Leurs rais percent nos cœurs, ainsi que le Soleil Trauerse la verrière exposée à son œil. Si donques ie n'ay point adoré ce brauache. Dont l'orgueil insolent à toy-mesme s'attache; Si ie n'ay point courbé le chef et les genoux. Pour Hâter son courage indigné contre nous. Tu sçais si ie l'ay fait par vne outrecuidance. » Aux sacrez Magistrats on doit la reuerence, Et tant de mon amour ne me suis-ie abusé, Q.ue pour me trop priser ie l'aye mesprisé : Mais lors, aime Soleil, ton flambeau ne m'esclaire, Quand pour plaire aux mortels on me verra desplaire Au Seigneur immortel, et lasche déserteur, Mettre la créature au lieu du Créateur.

le sçay combien son cœur brusle de ialousie, Quand l'homme se guidant selon sa fantasie, Qui veut égaler l'homme et vient à l'adorer : » Il vaut bien mieux mourir qu'vn Dieu faux reuerer.

Toy donques le vray Dieu, Dieu de miséricorde Eff'ace nos péchez, et clément te r'accorde A ton peuple affligé qui t'adresse sa foy. Non pour l'amour de luy, mais pour l'amour de tcy. Chasse de son esprit tant de craintes funèbres, Rallume son flambeau, fay luire ses ténèbres. Change ses pleurs en ioye, en plaisir ses douleurs, Et creuc sur Aman l'orage des malheurs. Qui semble auoir pour but nostre innocente teste : Mais si ta main nous couure, en vain telle tempeste. Parmi nous seulement est inuoqué ion nom. Permettras-tu que l'homme en perde le renom? Fermeras-tu la bouche au peuple qui te loue, Qui Créateur te nomme et qui Sauucur t'auouë ? Ceux qui sont enfermez au monument poudreux

Tragédie. 255

Se releueront-ils de son sein ténébreux,

Afin de publier par les peuples estranges

Les honneurs immortels de tes saintes louanges?

Haste toy donc, ô Dieu, vueille nous retirer

Du Lion rugissant qui nous va deuorer;

Bride sa gueule ouuerte, et retien sa furie.

O Pasteur éternel, garde ta Bergerie 1

Page 1