‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 64 sur 78 · RACHEL · texte numérisé non relu

RACHEL

Nos yeux viennent de voir vn obiet fort piteux,

Mardochee en estât triste et calamiteux,

Rouler maints tiots de pleurs de ses moites paupières.

Charger le Ciel de vœux et l'emplir de prières,

Ayant le chef grisou de poussière couuert,

L'estomac pantelant tout à nud découvert,

Et le dos reuestu d'vne poignante haire :

Dieu ! qu'il auoit changé sa façon ordinaire.

A. le bien contempler on l'eust pris pour vn mort;

Mais pour vn mort parlant qui du sepulchre sort.

ESTHER

Mon oncle, mon appuy, quelle desconuenuë

Peut donques auiourd'huy vous estre suruenuë?

C^uel tourment si cruel? quel mal si rigoureux

Peut troubler en ce poinct vostre esprit bien-heureux?

Est-ce l'ambition bourrelle de la vie?

^a faim aspre de l'or? ou la maudite enuie?

Nfon, vostre cœur ne s'ouure à telles passions :

Dieu seul a trouué place en vos affections.

;ju'est-ce donc qui vous tient? Allez, douces compagnes,

Dites luy de ma part : Esther sçait que tu bagnes

res yeuk de larges pleurs, que tu frapes ton sein,

2^6 Aman.

Et deschires ton front d'vne cruelle main ;

Mais elle ne comprend (et pource nous enuoye)

Quel orage se mesle au serain de ta ioye.

Prenez des vestemens dedans mon cabinet,

Pour reuestir son corps après qu'il sera net;

Allez, et soignez viste k ce que ie commande :

Car cependant ie reste en angoisse fort grande.

» Certes, pour se parer des ornemens Royaux,

» L'on ne despoùille point le sentiment des maux :

» La Maiesté pompeuse autant que la bassesse

» Du peuple contemptible est viue à la tristesse;

li Elle a mille chardons pour trois ou quatre fleurs;

» Auprès de ses plaisirs bourionnent les douleurs,

» Comme ioignant l'espine on void naistre la rose.

» O que viure sans peine est vne rare chose!

» Encor' n'est-ce pas tout; nos propres passions

» S'aigrissent asprement par les afflictions

» Qu'endurent nos amis; car les grandeurs Royales

» N'effacent point du cœur les anîitiez loyales.

Voila ce bon" vieillard, cet oncle auquel le doy

Apres Dieu tout l'honneur que i'ay receu du Ro)'',

Qui se laisse emporter à la melancholie :

Ce nœud ferme d'amour qui nos esprits allie,

Me rend participante à sa triste langueur;

Le coup de son angoisse attaint iusqu'à mon cœur.

Mais d'où vient cette peine en son ame ©pressée ?

Sent-il quelque regret de me voir rehaussée

Au suprême degré de l'eminent honneur.

Qui semble aux fols humains le comble du bon-heur

Craint-il point que ie tombe en me voyant assise

Au milieu d'vne gent qui n'est point circoncise?

Ou plustost (Cief bénin destourne vn tel meschef)

Que ce bandeau Royal dont i'enlasse mon chef

Me face oublier Dieu .'' cesse, mon second père,

D'aprehender pour moy cette grandeur prospère;

l'estimerois mon heur vne infelicité.

Si Dieu, nostre grand Dieu, ne l'auoit apresté

Pour montrer en nos iours que de sa grand' largesse

Regorge es plus bas lieux vne mer de richesse.

Que si la Royauté m'empeschoit de seruir

Cil qui donne les biens et qui les peut rauir;

l'aimerois inieux ramper par le bas populaire,

Que régner glorieuse au throsne d'Assuere.

le sçay bien'discerner les fanges d'ici bas

Des richesses du Ciel, dont il faut faire cas.

Tragédie. 257

Cette pauure opulence et cette vaine pompe Dont le lustre esbloûit, quelqu' autre folle trompe, Elle n'aueuglera mon ieune entendement; Car pour seruir à Dieu ie m'en sers seulement.

Ni du Roy mon Espoux les douces mignardises, Ni de ses boufonneurs les brusques gaillardises, Ni mes habits pompeux d'or et d'argent frangez, Ni le long train de gens à ma suite rangez. Ni les mets délicats dont ma table est chargée, Ni les superbes lieux où ie me voy logée Ne destournent mon cœur après les vanitez, Dont ie vois les mondains follement emportez: Mon goust deuenu mousse à si fades délices, Me fait chercher ailleurs de plus doux exercices: Tu me donnes, Seigneur, qu'en méditant ta loy le nourri nuict et iour le germe de ma foy : De tes iustes Edits la lecture sacrée Ta crainte et ton amour dans mon ame recrée ; Et tes statuts diuins me seruent d'vn flambeau Qui conduira mes pas dans la nuict du tombeau. Mais voici reuenir mes seruantes tidelles, le m'en vois au deuant : quoy ' leurs moites prunelles Font encor ondoyer vn gros Beuue de pleurs ? A quelle fin, ô Dieu, ces nouuelles douleurs? Nous voulez-vous donc perdre? ô Seigneur débonnaire. Ne nous punissez point en vostre aspre cholere.

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