SARA
Nous t'auons obey, mais pourtant vainement.
l'auois aussi porté ce riche vestement
Pour reuestir ton oncle, il ne l'a voulu prendre;
Vn seul mot de response il ne daigne pas rendre.
l'ay peur que de sa vie il abrège le cours ;
Il pleure incessamment, il lamente tousiours:
De son aigre douleur la playe est très-profonde,
Mais, et c'est bien le pire, il en refuit la sonde.
)) \'n malade est à craindre alors qu'il ne luy chaut
» D'apliquer à son mal le remède qu'il faut.
ESTHER
O Seigneur tout-puissant, quelle humeur le possède! Cacher ainsi son mal, en fuir le remède? Hé peut-il, ie vous pri' sa tristesse tlater, Pour la tenir cachée à sa fidèle Esther? Auroit-il pris de moy quelque sinistre ombrage? Ou croit-il que ma voix démente mon courage? M'a-il reconnu telle? O vieillard malheureux,
2^8 Aman.
Quoy qu'on me presentast cent tourmens rigoureux, Pour diuertir l'amour si constante et si forte Dont tu doutes à tort, tant l'erreur te transporté! Si les voudroy-ie encor' moins que rien estimer, Pourueu qu'en la mort mesme il te pleust de m'aimer. Va donc, mon cher Athac, mon seraiteur fidèle, Découurir le tourment que ce cruel me celé.
ATHAC.
l'y cours afin d'oster à vostre cœur le dueil.
Le doute à vostre esprit, les larmes à vostre œil.
CHŒVR.
O Seigneur éternel n'exerce ta vengeance Sur ton peuple captif touché de repentance. Toy qui luy fus tousiours si clément et si doux, Ne luy donne à humer le fiel de ton courroux. Remets, dans le fourreau ton glaiue de lustice : Car si tous ont failli tous confessent leur vice.
MARDOCHÉE
Retournon nous vers Dieu, saint peuple de Sion, Et luy chantons cet Himne en nostre affliction.
Les Barbares entrez en ton saint héritage Ont poilu nostre Temple et pille' ses thresors; lerusalem la grande exposée au rauage.
En des monceaux de pierre a veu changer ses forts.
On a donné la chair de ton peuple en viande Aux Oiseaux carnaciers qui raudent par les Cieux; Des Ourses et des Loups l'auidité gourmande A fait des fils d'isac ses mets délicieux.
On a versé leur sang comme de l'eau coulante; Les carrefours noyez en ont tous regorgé : Nul n'a sépulture leur charoigne relante. Dont l'horrible Squelet gist au champ mi-mangé.
lacob sert aux Gentils de fable et gosserie; C'est le ioûet honteux des prochains habitans : Tous laschent contre luy maint trait de moquerie, Comme si son malheur les auoit fait contans.
O Dieu, iusques à quand ? tousiours dedans ton ame Bouillira le dépit de te voir offencé?
Tousiours s'embrasera de ton ire la flame ? Tousiours sera ton cœur de fureur élancé?
Vien plustost les vaisseaux de ta cholere espandre Dessus les nations qui blasment ton pouuoir. Voire qui ton grand nom ne daignent pas entendre; Et nous fay maintenant ta grâce aperceuoir.
Tragédie, 2^9
Elles ont de lacob presque la race esteinte, Et iusqu'aux fondemens leur main osa raser De ta riche Sien i'esmerueillable enceinte, Que le feu plus clément ne voulut embraser.
Ne te ramentoy point nos fautes ià passées; De les compassions preuien nous vistement; Autrement les douleurs en nos cœurs amassées, Nous feront succomber aux fardeaux du tourment.
Dieu de nostre salut, pour l'amour de ta gloire Du peuple circoncis sois le ferme suport; Et ^arde en nous gardant de ton nom la mémoire, Qu on veut faire mourir par nostre seule mort.
Pourquoy diront les gens d'vne profane bouche : Qu'est deuenu le Dieu qu'ils souloient inuoquerr Qu'en lin le cher souci de tes seruans te touche, Et ne permets qu'en nous on te puisse moquer.
Que du Soleil leuant iusqu'au bout de la terre Soient connus les meschans par leur punition, Afin que désormais nul n'esmcuue la guerre Contre le Dieu des Dieux qui préside en Sien,
L'humble gémissement de tant de serfs paruienne lusques à ton oreille, ô Seigneur bon et fort; lit fay que la puissance en vie nous maintienne Lors que nos ennemis nous vouent à la mort.
Rens au cruel Aman qui bruslant de cholere A le trespas des tiens ouuertement iuré. Le double par sept fois du honteux vitupère Qu'il a non tant à nous comme à toy procuré.
Alors le saint Troupeau de ta Pasture sainte Bénira ton secours à perpétuité, Et touché viuement de merueille et de crainte Racontera ta gloire à la postérité.
ATHAC.
Devers toy, bon vieillard, m'a renuoyé la Reine, Pour sçauoir quel suiet te met en telle peine. Quoi? ie voy de nouueau tes larmes redoubler? » Vn courage constant ne doit point se troubler. Mais en fin, ie te pri' la cause ne me cache. Qui la haire poignante à ton espaule attache: Certes, cet habit rude est mal séant à toy, Qui touches de si près une Espouse de Ro)'.
MARDOCHÉE
Si i'ay quelque raison de gémir et de plaindre La fortune des miens, que le sort veut estraindrô
200 Aman.
Dans les nœuds de la mienne, Athac tu le sçauras,
Et possible auec moy nos malheurs pleureras.
Aman fasclié de voir le peuple ludaïque Respirer en repos sous vn Roy pacifique, Qui par l'ombrage heureux qu'espandent ses loriers Fait renaistre et tieurir les féconds oliuiers; Sans raison, sans sujet, en soy-mesme conspire D'en perdre la mémoire et du tout le destruire, De crimes controuuez le chargeant faussement : Il offre des talens pour payer largement Les Bourreaux inhumains, qui d vue main cruelle - \ oudront exterminer cette race fidelle ; Qui ne mérite, ô Ciel ! rien moins que le trespas, Si la sainte Equité residoit ici bas.
Mais l'Arrest est donné, la lettre depeschée. Pleure donc maintenant, soupire, Mardochée; Misérable vieillard, par le Ciel destiné. Pour voir le saint lacob tout d'vn coup ruiné; Pour voir le fier soldat de sa lame sanglante Hors du sein des vieillars chasser l'ame tremblante; Pour voir la Vierge en vain embrasser les genoux Des Bourreaux aueuglez d'vn barbare courroux; Pour voir les enfançons pendus à la mamelle. Empourprer de leur sang vne blanche allumelle; Bref pour voir mille horreurs auec ces propres yeux, Puis receuoir au cœur un glaiue furieux. Que le courroux du Ciel qui sur nous se décharge, Ne me permettoit-il de mourir à la charge, A l'heure que i'auois le courage et le soin De deffendre nos murs le coutelas au poin? Que ne versay-ie l'ame en l'horrible carnage, Où ie vi forcener des Perses le courage? Où ie vis tout l'enclos de la sainte Cité Fait le riche butin du Medois irrité ? Où ie vi les Autels vouez aux sacrifices. Profanez vilement de sales immondices?
O vous heureux trois fois, Citoyens malheureux. Qui souffristes alors vn trespas rigoureux Aux yeux de vos parens; ô race généreuse, Et trois et quatre fois ie vous appelle heureuse; Non point pour estre morts au milieu des combas; Mais pour ne viure plus entre tant de trespas.
Donques mon cher Athac, si le sort misérable Où tu nous vois réduis peut t'auoir secourable. Retourne vers Esther; et luy di de ma part,
Qu'auiourcf huy sa Patrie est au dernier hazard :
Pource, aille vers le Roy le suplier de bouche,
Qu'à son peuple innocent le fier Aman ne touche ;
Qu'elle empesche l'Edit de sortir son effet,
Auquel ce cœur barbare aspire du souhait.
Renforce, ô Dieu bénin, son débile courage
Contre tous les efforts de ce cruel orage.
Forge dedans son œil tant d'agréables traits,
Tant de ris en sa bouche, en son ris tant d'atraits,
Fay couler tant de miel des douceurs de sa langue,
Et mesle telle force aux mots de sa harangue,
Que ses traits, ses attraits, sa parole et son ris,
Puissent percer, brûler, et charmer les esprits
Du Monarque Assuere, afin que par sa grâce
Nous euitions la mort que ce tyran nous brasse.
O Dieu, fay la tomber dessus son propre chef.
Possible, ô tout-puissant, il te plaist derechef
Mettre en œuure le bras d'vne débile femme,
Pour sauuer ton Isâc de mort et de diffame.
» Bien que ton arsenal soit pleinement fourni
)) D'vn tas d'horribles fléaux dont le monde est puni ;
» Bien c^ue le Ciel, le feu, l'air, la mer et la terre
» Ranges sous ton drapeau pour toy marchent en guerre,
» Si fis-tu plusieurs fois naistre nostre salut
» D'vn rien en apparence à l'heure qu'il te pleut;
» Afin que voiren"ient en la foiblesse humaine
» Apparust d'autant mieux ta vertu souueraine.
Ce que mesme n'ont peu mille fameux Guerriers, Qui pouuoient ià conter grand nombre de Lauriers Achetez de leur sang au front d'vne muraille. Au pied d'vn bouleuart, au cœur d'vne bataille, Tant di-ie de Saûls et de forts lonathans, C'est pour vn Bergerot à l'âge de vingt ans. » Chacun t'apelle aussi pour cent œuures pareilles, » La merueille des Dieux et le Dieu des merueilles, » Qui du fort fais le foible et du foible le fort, » Qui fais mourir le vif et reuiure le mort, » Qui deliurcs en tin de la main aduersaire » Ceux de qui l'espoir mesme au salut désespère; » Comme pouuant toy seul remuer nos destins, » Et selon ton plaisir les conduire à tes fins. Empruntons-en la foy de nostre antique Histoire. Toy la terreur d'Egipte et d'Israël la gloire, Moyse, grand Propriété et grand Duc clés Hebrieux, AUois-tu pas iadis vagabond en tous lieux.
202 Aman.
Fugitif égaré d'vnè Gent fugitiue,
Pour n'estre mis aux fers de ta race captiue;
Quand au buisson tiambant Dieu s'aparut à toy,
Son effroyable voix te dist : va t'en au Roy,
Dont ie plante le throsne au Memphien riuage ;
Commande luy d'oster ton peuple de seruage
Au nom du trois fois grand, qui séant dans les Cieux,
Tempère l'vniuers du seul clin de ses yeux :
II te trauersera d'vn grand nombre d'obstacles;
Mais contre ses efforts oppose tes miracles.
Ainsi te pleut choisir ce grand Législateur,
Qui parmi les déserts seruit de conducteur
Aux enfans d'Abraham, n'ayans lors espérance
Ni du libérateur ni de la deliurance.
Et moins l'Egiptien doutant que de ce lieu
Deust procéder sa perte et le salut Hebrieu.
» Nul n'a de tes secrets la connoissance entière :
» L'œil humain ne void goutte en trop grande lumière.
Mais voy-ie pas Athac deuers moy retourner?
Aumoins quelque confort il me puisse donner;
Me rapportant qu'Esther est toute résolue
De suplier le Roy pour sa Gent mal-vouluë.
ATHAC.
le n'ay rien oublié de ce que m'as enioint;
La Reine sçait ton dueil; ses larmes elle y ioint;
Elle y ioint ses soupirs, et ses humbles prières
Parlent auecques Dieu du cœur et des paupières;
Mais d'aller maintenant trouuer sa maiesté.
Et c'est son dur regret, tout moyen est osté;
D'autant, s'il te souuient, qu'vne expresse ordonnance
Luy deffend en ces iours la Royale presance;
Mais sans contreuenir aux loix de son deuoir,
Le poincî approche fort qu'elle peut le reuoir :
Elle s'atend bien tost d'en estre r'apelée.
MARDOCHÉE
Est-elle donq' ainsi vers son peuple zélée?
Vn si foible regard la peut-il engarder?
» La mort mesme ne doit le bien faire tarder.
» Dieu! combien est nuisible vne grandeur prospère!
Retourne d'oij tu viens, di luy qu^elle n'espère
Ce triste iour passé, pouuoir se garantir;
Le naufrage est commun, elle n'en peut sortir.
Que si nostre espérance est d'elle abandonnée,
Deliurance d'ailleurs nous peut estre donnée;
Mais elle et sa maison par sa faute de cœur.
Tragédie. 263
De l'éternelle main sentiront la rigueur. Ne se void-elle point à ce degré promeuë. Pour calmer la tempeste insperement esmeuë? Pour retirer les siens de ce mortel danger, Où les iette l'orgueil d'vn esclaue estranger? » Dieu dispose de tout, Dieu preuoit toute chose. Va t'en luy proposer ce que ie te propose.
CHŒVR.
LORS que l'affliction t'empresse, » Ta prière au Seigneur adresse; » Sans crainte vien t'y présenter :
» Rien ne luy plaist tant qu'escouter » L'homme qui sa honte reclame » Des yeux, de la bouche et de l'ame.
» Quand le Ciel, la mer et la terre » T'auroient ià dénoncé la guerre, » Et quand tout seul de ton parti, » L'on te tiendroit anéanti, » Implore la grâce éternelle, » Elle espousera ta querelle.
)) Ce qui te faisoit violence » Entreprendra lors ta deft'ence, » Le Ciel et la terre et la mer » Courront à ton aide s'armer; » Dieu luy-mesme empoignant son foudre, » Réduira tes haineux en poudre.
» Mais s'il veut de toy faire espreuue, » Fay que courageux il te treuue ; » Ne crain point d'espandre du sang, » Pour demeurer ferme en ton rang :
» Qui combat et gagne victoire, » iMerite le prix de la gloire.
» Le Guerrier qui de coups s'estonne, » lamais n'a Palme ni Couronne :
» C'est l'euenement du combat, 1) Qui fait connoistre le soldat; » Et le seul péril des alarmes » Fait iuger le cœur des Gensdarmes
» Ccluy qui d'vn lasche courage » Craint les bourrasques de l'orage, » Aux flots ne doit s'abandonner; » Mais il ne faut pas s'estonner, » Pour voir sa Nauire eslancée
» De flots et de vents menacée.
» Ne se mette en la troupe sainte, » Qui des afflictions a cramte; » Elle court tousiours maint danger :
» Si ne void-on point submerger )) La Nef de l'Eglise fldelle, » Qui vogue en vue mer cruelle.
» La croix est sans cesse attachée » Sur l'espaule toute escorchée » De ceux que Dieu chérit le mieux :
» Et pourtant allaigres de ioye, » Ils marchent par la dure voye, » Qui mené en la Cite des Cieux.
» Là paruenus, le Chœur des Anges » Deuant Dieu chantent leurs louanges, » Dieu mesme espoint de leur amour, » Les brusle du sien nuict et iour, » Et se meslant dedans leurs âmes, » Les rauit d'agréables fiâmes.
G sainte et bien-heureuse race, Viuez donc tousiours en sa grâce; Et franche du mortel combat, Chommés cet éternel Sabat, Dont la glorieuse iournée Ne sera iamais terminée.