‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 66 sur 78 · ACTE IIIL · texte numérisé non relu

ACTE IIIL

ESTHER, ASSUERE, ARPHAX.A.T.

^VAND i'ydeurois mourir, i'en courray le danger. Laisser mon peuple en proye à l'orgueil estranger A l'abri, sans douleur contempler son orage? Me rire sur le port de le voir au naufrage: Cesse mon cœur de batre et mes nerfs de mouuoi

Quand ce lasche dessein ie voudray conceuoir.

l'aime certes bien mieux courir mesme fortune,

Que de traîner après vne vie importune.

« C'est plaisir de mourir quand et nos chers amis,

« Si le viure auec eux ne nous est plus permis.

Tragédie. 265

Sus donc Esther, il faut souffrir en leur souffrance, Ou bien les deliurer auec ta deliurance. Que me sert, ie vous pri' ce bandeau sur le chef, Si foible ie ne peux destourner ce meschef? Q.uoy ce sceptre Royal, ornement de ma destre. Si ie n'ay nul pouuoir, nul crédit à mon maistre ? Que me doit-il rester sinon à bien mourir, Si ie ne puis les miens de la mort recourir?

Cil qui tient en sa main les destins de la vie, Ne le permettra point; sa gloire l'y conuie : Ou bien s'il le permet, l'emporte ce confort, Que ie mourray pour luy : mais ie me trompe fort; Car s'il ferme mes yeux aux ténèbres mortelles, C'est pour me les r'ouurir aux clartez éternelles,

Encor, si le Roy m'aime, il ne souffrira pas, Qu'innocente de coulpe on me traine au trespas; Et pour l'amour de moy, son Espouse plus cnere. Saunera tous les miens. Tu fais que ie l'espère Toy qui les cœurs des Rois fléchis à ton souhait, Aussi bien que l'espoir donne m'en donc l'effet. Vien, preste moy l'espaule; il faut que ie m'apuye, La douleur m'affoiblit : marche auant, ie te prie.

ASSUERE.

Quel Paradis d'amour est à mes yeux ouuert,

Où s'égare ma veué, où mon esprit se perd ?

Est-ce ma belle Esther que i'aperçoy paroistre?

A voir ce port gentil ie la pense connoistre.

Voyez comme elle fait couler ses graues pas;

lunon niesme au niarcher ne l'egaleroit pas.

Mais la voici bien près; il faut vn peu me feindre,

Qu'aussi bien qu'à m'aimer elle apprenne à me craindre.

» Ce sexe par la crainte au deuoir est remis :

Elle vient sans mander et ne l'est pas permis.

ESTHER

Filles, soustenez-moy, souleuez-moy, ie pasme.

ASSUERE.

Qu'as-tu, ma chère amour, mon petit œil, mon ame;

Si tu t'esuanoûis tombe aumoins en mes bras.

Cette légère erreur ne se punira pas;

Pour le peuple commun est faite l'ordonnance.

Esther, reuiens à toy, change de contenance :

En signe de pardon ce sceptre est mis sur toy,

O Reine de mon cœur baise donques ton Roy.

ESTHER

Mon ame à ton regard comme d'vn foudre attainte,

266 Aman.

A senti ce défaut, ô Roy de qui m'est sainte L'auguste Maiesté et me sera tousiours, Tandis que durera la trame de mes iours. le te pensois vn Ange enuironné de gloire: La clarté de ton front me forçoit de le croire, • Et ce feu qui iallit du sommet de ton chef : Mais las! suportez-moy, ie pasme derechef,

ASSUERE.

Hé qu'as-tu mon Esther, ma douce et chère vie, Pourquoy m'as-tu si tost cette clarté rauie, CLui seule à mon esprit peut apporter le iour? Pourquoy vous cachez-vous, ô beaux Soleils d'amour, Qui d'vn contraire effort engendrés dans mon ame, Tantost des froids glaçons et tantost de la tlame. S'il te reste du sens regarde ta moitié; Si ce n'est par amour, soit aumoins par pitié. Qu'elle est froide, ô douleur! que i'endure de peine!

ARPHAXAT.

Non, Sire, ce n'est rien qu'vne frayeur soudaine. Qui comme vn prompt éclair passant légèrement, Empesche ses esprits d'auoir leur mouuement. La voilà reuenue.

ASSUERE.

Hà Prince misérable.

S'il aduient que l'obiet qui t'est le plus aimable. Par ton visage austère endure le trespas! Meurs alors hardiment et ne la surui pas.

ARPHAXAT.

Sire, esiouissez-vous, la voilà releuée.

ASSUERE.

Tu ressembles, Esther, à la fleur agrauée Par vn cruel orage, alors que le Soleil Rauiue sa vigueur par les rais de son œil. Belle ame à qui ic dois les plaisirs de ma vie, Di sans plus ditTerer dequoy te prend enuie, )) le le veux rendre tien : qui possède le Roy » Peut disposer de tout; ie ne suis plus à moy. Demande donc sans peur, ta parole auancée De l'effet aussi tost sera recompensée.

ESTHER

O Prince que la gloire aux Astres doit hausser, Puis qu'il t'a pieu sur moy ton regard abaisser, Par ta clémence insigne accordant dauantage, Que ie n'eusse onq' promis à mon humble courage, Plaise à ta Maieste au banquet assister.

Tragédie. 267

Q.ue i'ay fait pour toy seul n'agueres aprester; Toutesfois, s'il te plaist, Aman soit de la bande, Et cela seul, grand Roy, maintenant ie demande.

ASSUERE.

Est-ce tout, mon Esther? vrayment c'est peu de cas. Aman, puis qu'elle veut allons-y de ce pas.

CHŒVR.

ATTEN du Ciel ta deliurance, » Espère le salut de Dieu, » Tout le bien prouient de ce lieu, » Et sa crainte donne asseurance » Aux cœurs naturellement bas, » Contre les frayeurs du trespas.

» Quelquefois pour punir l'outrage » De ces esprits ambitieux , » Qui cracheroient contre les Cieux, » A la femme il croist le courage » lusques là, qu'elle ose attenter » Ce qui peut l'homme espouuenter.

» C'est sans doute vn don de sa grâce, » Que la hardiesse aux liazards » Qui roulent dans le champ de Mars; » Non vne naturelle audace, » Qui le plus extrême danger » Fait sembler petit et léger.

» Mille fois on a veu combatre » Ce soldat sans estre troublé.

» Et sans que l'eftbrt redoublé » Des ennemis ait peu l'abatre, » Qui tout surpris d'estonnement, » S'enfuit ores trop laschement.

» Cet homme timide au contraire » A qui son ombre faisoit peur, » Se sent fortifier le cœur, » Quand Dieu veut courageux le faire » De façon qu'il ne craindroit pas » L'horreur de dix mille trespas.

» Aussi pour montrer sa puissance, » Et faire connoistre aux humains, » Que contre les coups de ses mains » Moins que verre est la résistance, » Il confond sans aucun effort » Par le plus foible le plus fort.

268 Aman.

» C'est afin que mieux apparoisse » La grandeur de ses iugemens, » Et que par leurs euenemens » Sa prouidence on reconnoisse :

» L'œil qui ne lit en ce tableau, » Est bien couuert d'vn noir bandeau.

» Pour estre esleué de courage, Pour tenir les grades premiers, Pour commancier tant de guerriers, Ne t'en promets point d'auantage.

» Si Dieu veut cette force peut, » Et ne peut rien s'il ne le veut.

Abaisse donc tes fieres cornes, Ou bien tu les verras briser; Ne t'emporte par trop oser, Et plante à ton désir des bornes.

» Car qui ne se mesure point, » Se ruine en fin de tout poinct.

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