‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 67 sur 78 · AMAN, SARES, CHŒUR, ASSUERUS , ESTHER, MARDOCHÈE · texte numérisé non relu

AMAN, SARES, CHŒUR, ASSUERUS , ESTHER, MARDOCHÈE

AMAN

(EPUis que le Soleil alluma son flambeau. Pour espandre le iour sur le monde nouueau, Traçant au Zodiaque vne oblique carrière Où sans cesse il refait sa course iournaliere, Vn de tous les mortels ne peut auec raison Disputer contre moy pour la comparaison.

Il s'en est prou connu qui viuans loin de guerre, De cent couples de bœufs ont cultivé la terre; Ont recouucrt les champs de mille gras troupeaux, Où sembloit que la nege esclatast sur les peaux : Mais ces riclies vilains comme ils viuoient sans gloire, Sont morts pareillement sans laisser de mémoire; Et le mesme tombeau qui receuoit leurs os, Enfermoit leur renom veuf d'honneur et de los.

Maints autres sont venus qui par mille beaux gestes, Dont le los egaloit la gloire des célestes,

Tragédie. 269

Se sont montrez au monde illustrez de l'honneur, Qui mourant toutesfois n'ont point eu le bon-heur De reuiure en leurs fils par suite continue, Et de rendre leur race en tous siècles connue. Mais moy qui tiens Fortune enclose dans la main, le ramasse auiourd'huy tout le bon-heur humain Espars diuersement en tous ces personnages, Et ie les passe encor en beaucoup d'auantages. l'ay des biens, des Estats, du crédit, du renom. Nombre de beaux enfans héritiers de mon nom, De mon bien, de ma gloire, et que i'espere encore Successeurs des vertus dont le lustre m'honore : Mais tout ceci pourtant ne me contentera Tandis que Mardochee à la porte soira : Mes yeux ne receuront vn seul trait de bon somme. Que ie ne sois vangé de ce misérable homme.

Resortant du Palais l'ay-'e pas rencontré? Tant s'en faut qu'il se soit plus humble démontré, Pour le proche péril qui sa teste menace, Qu'vn dépit aparent s'est peint dessus sa face, Et d'vn œil enfoncé me regardant marcher, Il a semblé des mots en ses dents remascher. Tu t'en repentiras : cette main m'en asseure.

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