‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 72 sur 78 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Voicy Sophonisbe qui reuient sur le théâtre vestue dVn habit neuf et mieux séant à sa grandeur que celuy dont auparauant ie Pavois accommodée. Si tu veux elle t'entretiendra de ses fortunes, te dira la prise de Siphax et la surprise de Cirthe, les nopces de Massinisse et d'elle, la rigueur du chaste Scipion, sa résolution de mourir plutost que de tomber en seruitude et seruir de spectacle aux Dames Romaines. Le tout auec telle constance et générosité que tu connoistras qu'elle n'auoit moins de courage que de beauté, moins d'honneur que d'amour, moins de mérite que d'ambition. C'est ce qui la fera regretter au valeureux Massinisse, avec vn si grand ressentiment de douleur qu'il en sera réduit aux termes du desespoir. C'est ce qui luy en fera soupirer le regret, avec vne voix si triste et des cris si piteux qu'il en émouueroit à compassion la cruauté mesme, si elle auoit des oreilles pour l'ouïr. Je propose cest exemple non seulement aux princes, mais à tous hommes pour leur montrer combien est incertaine leur félicité, et que quand ils pensent estre paruenus au comble de leurs désirs la fortune se iette à la trauerse, et les précipite en des misères autant fâcheuses qu'inespérées.

Commentaire. 293

L'édition de 1601 donne ainsi la liste des «entreparleurs» : Sophonisbe; Nourice; Messager; Chœur; Massinisse ; Furie ; Lelie ; Scipion ; Siphax ; Hiempsal.

Le sujet de cette pièce est tiré de Tite-Live, livre XXX, ch. xii-xv. Montchrestien a connu, en outre, la Sophonisbe italienne du Trissin , jouée à Vicence vers 1^14; celle de Mellin de Saint-Gelais, jouée à Blois en 15^9, n'est qu'une traduction du Trissin ; de même celle de Claude Mermet, imprimée à Lyon en 1583. Tout en s'inspirant du Trissin, dont il suit le plan, Montchrestien demeure assez personnel dans le développement des idées et des sentiments.

Page 1 1 6 :

Tout ce qui luit n'est or, venant à l'esprouuer... C'est-à-dire à l'épreuve. Infinitif pris substantivement.

Page 1 1 7 :

Pour expier la faute égalent ces malheurs. Egalent est au subjonctif.

Page 1 1 8 :

Pour se donner tourment ne sont recompensées, Ne sont point compensées par les tourments qu'on se donne.

Et pourtant tenez bride à cette affection. Le texte porte tentez, mais la faute est corrigée àl'Errata. Pourtant, c'est-à-dire à cause de cela.

Page 1 1 9 :

Après le mal le bien : cela doit arriuer.

Le texte porte : Cela void s'arriuer, qui peut-être n'est pas inintelligible , et signifie : Cela se voit arriver.

294 Commentaire.

Page 120 :

Qui pour l'ardeur du iour au chemin il se fasche.

// fait pléonasme, comme dans le vers 806 des Femmes savantes :

... Et bel esprit, il ne l'est pas qui veut.

Qui veut celer son mal, le tourment se prolonge.

Stratonice, confidente de Pauline, en la pressant de lui raconter le songe qu'elle a fait, lui dit :

A raconter ses mau.x souuent on les soulage.

(Polyeucte, v. 161 .)

Le texte de 1601 portait ce vers :

Le récit en rendra vostre âme soulagée.

Page 122 :

Que de l'ardent Lipare exhalant ses fourneaux.

Les îles Lipari, au nord-est de la Sicile, renferment des volcans encore en activité.

Page 12') :

c'est de la cire aussitôt consumée.

Le texte porte : C'est de la Circe, etc. Page 126 :

Et pour ce, 6 Dieux sauueurs, maintenant ie proteste.

Ce s'élide devant ô Dieux, comme le dans ce vers des Plaideurs :

Condamnez-le à l'amende, et, s'il le casse, au fouet.

Page 129 :

Tu te craindras possible...

C'est-à-dire, tu t'effrayeras peut-être. Craindre, jusqu'au seizième siècle, s'est souvent conjugué prono-

Commentaire. 295

minalement. LaBoétiedit : Les tyrans sont contraints se craindre de tous.

Page 131 :

La ioye après le dueil auioiird'huy vous possède.

Possède est au subjonctif.

Page 1 3 5 :

Mais surmonté d'iole il trempa dedans l'eau Sa généreuse main pour filer au fuseau.

lole fut aimée d'Hercule , mais c'est Omphale, reine de Lydie, qui lui fit tourner le fuseau. Page 156 :

si ie connois mon bien et suy tout le contraire. Imitation du célèbre vers d'Ovide :

video mcliora proboque, Détériora sequor.

Page 1 37 :

De mourir atterré tout ioignant la fonteine.

J'ai respecté le texte ; mais je pense que la vraie leçon doit être : De mourir altâc. Le texte de 1 60 1 porte :

D'ainsi mourir de soif auprès de la fontaine.

Page 1 38 :

Quand vn œil de ses traits a blessé nostre cœur Il implore salut de son propre vainqueur, Fait sage par Telephe ; à sa playe ancienne Seule remédia la hache pelienne Qui l'auoit offencé.

C'est-à-dire : rendu sage par l'exemple de Télèphe ; ce fils d'Hercule, blessé par Achille, fut instruit par un oracle que cette blessure ne pouvait être guérie que par celui qui l'avait faite; les Grecs avaient d'autre part été avertis que, sans l'aide de Télèphe, ils ne pourraient arriver jusqu'à Troie. Achille guérit

296 Commentaire.

Télèphe en appliquant sur la plaie la rouille du javelot qui l'avait blessé; Télèphe, reconnaissant, enseigna aux Grecs la route qu'ils devaient prendre. (La hache pélienne est la hache d'Achille, fils de Pelée.) Page 1 46 :

'Ainsi comme la nef que plusieurs vents diuers.

L'édition de 1601 renferme ici une imitation de la célèbre allégorie de Platon, dafis le Phèdre. L'édition de 1604 a supprimé ces vers :

Pense voir à ton char cinq généreux chenaux Qui font sous le collier et mille et mille sauts, Qui n'arrestent en terre, et dont le pied superbe N'imprime point ses pas en marchant dessus l'herbe : Obéissans au fouet, à la resne et au frain, Ils vont où les conduit de ton cocher la main ; Mais si pleins de fureur ils courent par la pleine, N'escoutant ni la voix ni la main qui les meine, Char, cocher et chenaux viennent à tresbucher, Emportés l'vn par l'autre aual quelque rocher : De mesme si tes sens à leur guide obéissent, Si leur fidélité iamais ils ne trahissent. Tu ne pourras aussi encourir nul danger : Mais s'ils ne veulent pas sous elle se ranger. Malgré toy ces mutins te conduiront au vice, Pour te faire tomber dedans son précipice.

Page 1 46 :

si mon seul intherest couroit en cette affaire.

Au lieu de ce vers et du suivant, le texte de 1601

porte :

Il veut ( le sénat ) que ie conduise en mon triomfe à Rome, Entre autres prisonniers, Sophonisbe et son homme.

Page 1^0:

Xénocrate d'amour, infidèle hipocrite.

Le philosophe athénien Xénocrate était célèbre pour avoir refusé les présents d'Alexandre et les avances de Phryné. Scipion, dont on vante la conti-

Commentaire. 297

nence, est appelé par Massinissa « Xénocrate d'amour ».

Page 1^3:

Ne croye point qui sera sage.

Ce chœur manque dans l'édition de 1601.

Page i^:

D'auoir faussé sa foy pour vous garder la foy. C'est-à-dire qu'il laisse mourir sa femme ; mais d'autre part il lui tient parole en ne la livrant pas aux Romains. Ce méchant vers est déjà dans l'édition de 1601.

^ Page 1 5 5 :

D'vn illicite hymen n'eust point veu mon tombeau.

L'édition de 1604 supprime quatre vers après celui-ci, qui sont dans l'édition de 1601 :

Sophonisbe, tu crains, ta face devient palle,

Ce n'est rien qu'un poison; bon cœur, auale, auale.

0 liqueur agréable, ô nectar gracieu.x !

En boit-on de meilleur à la table des Dieux ?

Dans l'édition de 1601, le désespoir de la nourrice s'exhale plus longuement dans des vers que l'édition de 1604 a heureusement supprimés :

Il me plaist dans ce corps enfoncer vne lame, Afin qu'auec le sang l'en puisse tirer l'âme ; Mais las ! elle me manque à ce dernier besoin, le puis trouver la mort sans la chercher bien loin : Heurtons contre ce mur pour nous rompre la teste ; Suffoquons nos esprits d'vn licol deshonneste ; Aualons des charbons ; ayons à l'eau recours ; La mort de tous costés se présente au secours.

Page 1 56. — L'épigramme finale deSophonisbc, n'étant pas signée, doit être attribuée à Montchrestien.

298 Commentaire.

LES LACENES.

Dans l'édition de 1601, cette pièce est intitulée: Les Lacènes ou La Constance.

Les Lacènes sont les Lacédémoniennes ; ce nom traduit le grec Aâxatva, féminin de Aaxwv.

Le texte de 1601 est précédé de cette Épigramme, non signée, dont Montchrestien lui-même est probablement l'auteur :

O Fortune, cesse ta rage ; Quel bien en peux tu acquérir, Puis que tu connois mon courage.

Et que ie sçay qu'il faut mourir.

Ainsi disoit dedans son cœur Cleomene en valeur extrême; Qui vaincu, se rendit vainqueur De la fortune et de soy-mesme.

Suit une préface intitulée : Au lecteur.

C'est icy la fin de Cleoménes, homme certes digne d'estre roy de Sparte, et celle de ses compagnons, dignes aussi de luy estre compagnons. Tu peux y voir combien la discipline augmente le courage, et combien le courage honore la discipline. Et d'avantage encor, comme les femmes qu'on estime naturellement timides, à l'imitation de leurs maris et parens font paroistre vne constance qui ne cède en rien à celle des hommes plus généreux. Dont tu pourras apprendre qu'vne bonne ame est plantée en si ferme assiete, que nul accident de fortune ne peut l'ébranler, et que les traits du malheur tombent tous rebouchés aux pieds de la vertu, sans la blesser en aucune sorte. La Tragédie te dira le reste : tourne le fueillet et la ly.

Commentaire. 299

Entreparleurs : Ombre, Cleoméne, Panthée, Chœur, Cralesicléa, Archidamie, Stratonice, Léonidas, Agis, Pausanias, Phéax, Damoiselle, Ptolomée, Messager.

La tragédie est tirée de Plutarque, qui a raconté {Vie de Cléomènc, chap. lxi-lxxi) la défaite, la fuite en Egypte, la prison et la mort de Cléomène. Tous les détails de son récit ont passé, presque sans exception, dans la tragédie de Montchrestien.

Page 159:

Tu vois encore vn coup le preux Thericion.

Voir dans Plutarque {Cléomène, lxi-lxiii) le discours que tient ce personnage à Cléomène et le récit de sa mort.

Page 1 6 5 :

Et bref me départit mille faueurs de court.

Le texte de 1601 portait :

Bons Dieux ! qu'il me donna d'eaux benistes de court !

Comme faisoient iadis les filles d'Achelois

Qui trompoient les nochers des douceurs de leurs voix.

Il y avait diverses généalogies des Sirènes ; une entre autres les faisait filles d'Acheloûs, le plus vieux des fleuves.

Page 16^ :

Moi qui donnay la fuite a ce fameux Arat.

Aratus, général de la Ligue achéenne, s'allia à Antigone, roi de Macédoine, contre Cléomène.

Page 1 66 :

0 toy Mars nourricier de la race Spartaine. On pourra, en comparant le texte de ce couplet dans les deux éditions de 1601 et de 1604, s'assurer

500 Commentaire.

que Montchrestien n'a pas toujours corrigé avec bonheur; voici le texte de 1601 :

G Mars, Dieu nourricier de la race Spartaine, Inspirant ce dessein à nostre capitaine, Donne à nous, ses soldats, de bien l'exécuter ; Puisque sous ta faueur nous l'ozons attenter. Allume dans nos cœurs vne si viue audace, Qu'on en voye l'esclair sortir de nostre face, Le foudre de nos mains; si bien qu'en nostre effort, Nous ne donnions vn coup qu'il ne donne la mort. Que s'il nous faut mourir en si belle entreprise, Chacun pour son honneur tous les hazards mesprise, Et faisant à l'enui l'aquit de son deuoir. Monstre que son courage est plus que son pouuoir : Afin qu'ayant rendu mainte preuue honorable D'vne valeur extresme et toujours mémorable On sçache qu'en mourant la gloire ne meurt pas, Mais que, lorsqu'on meurt bien, elle naist du trespas.

Page 1 69 :

Permettez derechef l'accez de vostre dance.

J'ai dû modifier un mot et une lettre dans le texte de 1604, absolument incompréhensible :

Permettez derechef lassez de vostre dance A nos ieunes garçons dont le masle troupeau Contemplera vos corps et ce qu'ils ont de beau, Deuenu tout esprit de vous voir comme Fées Baller à retins nuds et tresses décoiffées.

L'Errata corrige esprit, mais laisse lassez.

Page 171 :

Jusqu'au thrône des Dieux où gisent les tonneaux, etc.

L'allégorie des deux tonneaux qui versent les biens et les maux est dans Homère, Hiadc, chant XXIV,

Page 172 :

c'est l'espérer en tout pour ne désespérer. Espérer est employé ici substantivement, et accom-

Commentaire. 301

pagné de l'article, comme quand on dit : le boire, le manger. C'est l'action d'espérer, etc.

Le texte est le même dans l'édition de 1601.

Page 1 80 :

Il appelle Thelere, aux armes redoutables.

Thelere, Cléandre, Bias, Damis, Lisander, Panthée, et plus loin Hippotas (p. 182); ces noms sont de fantaisie, à l'exception des deux derniers, pris de Plutarque.

Page 18^ :

Au vinaigre, mes sœurs, faison la reuenir.

Cette exclamation, qui nous paraît ridicule, était d'usage quand on voyait quelqu'un se pâmer. (On la retrouve dans la Peste de la peste, tragédie de Du MoNiN, 1 584.) Le premier texte de Montchrestien portait :

Portou la sur vu lit, faison la reuenir.

Nous viuon pour mourir et mouron pour reuiure.

Plusieurs beaux vers du texte de 1601 ont été changés par Montchrestien mal à propos.

J'ai conservé le texte du 4^ vers :

Conduisant à la vie où l'on ne renient pas.

Mais revient doit être une faute pour rememt, qui offre un sens beaucoup plus clair; 1601 porte:

Mais le trespas aussi, quand l'honneur on veut suiure, Conduit à vne-vie où l'on ne remeurt pas.

Le 20' vers est plus clair aussi dans 1601. Au lieu de :

Que c'est vn grand soûlas a l'homme misérable, Qui fuit à son malheur, s'il chet dans le tombeau,

^02 GOMMENTAIRE.

on lit dans 1601 :

Qu'aux hommes douloureux la mort est agrenble, Quand fuyant leurs malheurs, ils treuuent leur tombeau.

Les couplets suivants sont d'un tour bien plus ferme dans le texte de 1601 :

Ne trouble donc ta mort par le soin de la vie, Et ne trouble ta vie au souci de la mort ; Mais vi comme n'ayant de viure plus d'enuie, Meurs comme si la mort des maux estoit le port.

Que pourrois-tu gagner par vn siècle d'années ? Faut-il estimer long ce qui doit auoir tin ? Les ans sont limitez, les saisons sont bornées, Aussi bien que son cours, Phœbus a son déclin.

Quoyque le temps soit Roy de ces choses mortelles, Il n'est luy-mesme exempt de la mortalité : Puis qu'on le voit finir en toutes ses parcelles, Puis qu'il limite tout ', il sera limité.

Si donc tu ne vois rien d'éternelle durée Et que mesme les Cieux attendent leur trespas, Suy la vertu qui seule est au monde asseurée, Et qui tout défaillant ne défaillira pas.

Page 1 88 :

Nous auons bien raison de pleurer et de plaindre.

Le chœur se partage en deux groupes qui chantent alternativement des quatrains plaintifs.

Page 189 :

Par leur mort on connut la constance des hommes Disputer à soy-mesme et faire pour l'enui.

c'est-à-dire s'efforcer de se surpasser elle-même ; mais pour rcnvi ne peut s'expliquer. Montchrestien savait-il que ce mot n'a rien de commun avec invid'ui;, qu'il vient de invitas, et que le sens premier est malgré soi, d'où : avec effort, puis avec latte et rivalité^

I. Je pense qu'il faut lire : luy qui limite tout, comme dans l'édition de 1604.

Commentaire. 503

Page 192 :

Qui veut monter au ciel la souffrance est l'éclielle.

Texte de 1601 : Aux Cieux. Qui pourrait dire pourquoi Montchrestien a modifié ce beau vers, en y introduisant seulement une consonance désagréable ?

Si cette expression les deux lui a paru plus chrétienne qu'antique, il commet, sans scrupule, des anachronismes plus graves.

Page 193 :

Devois-ie retourner de Canibe la belle

Canobe ou Canope, ville située près d'Alexandrie.

Ne pouuant satisfaire au dueil de mon courage, Ni mesme à ces amis la raison demandans.

Ni même à ces amis qui demandent raison, vengeance de la mort qu'ils ont soufferte.

Page 195 :

Toy me quittas des lors sans m'auoir aduertie. Toy n'est jamais proprement sujet, mais tu est sous entendu. Toy (tu) me quittas. Le texte de 1601 a tu.

Page 199 :

Ces Busires cruels en la place arriués.

Busiris, ancien roi d'Egypte, et par conséquent prédécesseur des Ptolémées, sacrifiait les étrangers à ses dieux.

DAVID

Dans l'édition de 1601, cette tragédie est intitulée : David ou l'Adultère. Voici la liste des entreparleurs : David. Nadab. Choeur. Urie. Messager.

304 Commentaire.

Betsabee. Natan. Il y a un avis au lecteur (sans titre) :

Que l'homme est misérable si Dieu l'abandonne à luy mesme. Ses propres sens sont autant d'ennemis domestiques coniurés contre luy; ses propres désirs des cordeaux qui le tirent insensiblement à sa ruine. Comme sans la grâce de Dieu il ne pouuoit vouloir ny faire aucun bien, sans son assistance il ne peut vouloir ny faire que tout mal. Ayant la guerre contre Dieu, iln'aiamais pai.xne trefue auec sa conscience; aussi bien qu'ayant la paix auec luy, rien n'en trouble iamais le repos. On iugeroit quelque fois que le pécheur est stupide en son vice; mais c'est alors qu'il court plus grand péril. Les maladies qui sont sans ressentiment de douleur, sont les plus à craindre. Au contraire, le patient qui se plaint fort, et qui peut dire au médecin ou le mal le tient, donne encore beaucoup d'espérance de sa guarison. Le pécheur qui s'afflige de la connoissance de son péché est en chemin de salut : celuy qui endort son ame d'vne profonde letargîe et ne se reueille point à la voix de l'Éternel, minute lui-mesme sa réprobation. Dauid prouue une partie de cecy; Dauid, di-ie, qui fut le mignon de Dieu et l'homme selon son cœur. Il falloit qu'il fust entré en quelque présomption de se pouuoir tout seul tenir ferme debout, puisque Dieu qui luy auoit tousiours serui d'appuy au chemin glissant de ceste vie, luy quitta la main, le laissa chanceler, voire trébucher, pour luy faire reconnoistre en sa cheute que l'homme n'est que foiblesse; en sa ressource, que Dieu n'est que puissance. Il le cite à la fin devant luy par son Prophète Natan, l'accuse, le conuainq et le condamne, sans qu'il puisse douloir ny appeller. Mais aussitost le paujre criminel renient a soy mesme, se trouue coupable de crimes énormes

Commentaire. 505

et les confesse franchement deuant la iustice de Dieu, pour en obtenir une abolition deuant sa miséricorde. Elle est interinée aussi tost que Dieu reconnoit sa vraye pénitence, signée et scellée par le ministère du Prophète. Exemple singulier à tous pécheurs, pour leur apprendre qu'ils ne doiuent point désespérer de leur salut. Clair enseignement aux gens de bien pour leur montrer qu'il ne faut point se glorifier de soy-mesme en soy-mesme, ains en celuy de qui procède tout le bien, et iamais le mal, et qui couronne ses grâces en ceux ausquels il les départ. A la suite vient cette épigrainine :

Dauid ayant offencé Dieu, A Dieu iuy mesme a son refuge Et n'attend secours d'autre lieu ; Car il est son Père et son luge.

Mercy donc, à Seigneur, mercy, Dist-il d'vne voix languissante ; Ne frappe plus longtemps ainsi, le sçay que ta main est pesante.

On lit ensuite, dans l'édition de 1 60 1 , ces « Stances sur la tragédie de David », signées Brinon :

Montcrestien désireux que son nom Iuy conuienne, Quand il fait a David ses péchez ressentir. Change sa Tragédie en école crestienne Pour apprendre aux pécheurs qu'il se faut repentir.

Suiuons de ce grand Roy le salutaire exemple. Et pleurons nos péchez pendant qu'il en est temps ; Sa vie est un miroir oii nostre foy contemple La grâce que Dieu donne aux pécheurs repentans.

Nous auons la nature aux vices tant apprise. Qu'ils se font éléments de nostre humanité; L'inconstance en est l'eau, le feu, la paillardise, La terre en est le ventre, et l'air, la vanité.

Puis donc que le péché nous tient lieu de nature. Le seul et seur moyen pour ne pécher jamais. C'est de sortir de nous qui ne sommes qu'ordure. Et nous faire la guerre afin de viure en paix.

3o6 Commentaire.

Ainsi Dauld dolent de sa faute commise, Se bande contre luy, se combat , sedéfait, Puis quand il eut sur soy la victoire conquise, Il conquist le pardon du mal qu'il auoit fait.

Aussi ce n'est l'enfant qui meurt par maladie, Ny la mort du mary qu'on tue en autre lieu; C'est la mort de Dauid qui fait la Tragédie, Car il mourut en luy afin de viure en Dieu.

Nous avons parlé ci-dessus (p. 280) de Brinon. Le texte de 1601 ajoute encore deux êpigrammes.

Crestiens, laissez le mont Parnasse Et venez à ce Montcrestien :

C'est là que lesus-Christ amasse, D'vne particulière grâce.

Tout ce qu'on peut dire de bien.

Celle-ci est signée du même Brinon. La suivante est signée : D. P. Baillif de Hotot.

Deux tragiques grégeois sont encore en débat Pour la palme d'honneur qu'au mieux disant l'on donne : Mais nostre Montcrestien est hors de ce combat. Puisque Garnier luy cède auiourd'huy la couronne.

Le fond de la tragédie de David est emprunté à la Bible (Rois, II, ch. xi et xii); mais le récit des Livres Saints est fort succinct, et le développement que Montchrestien a donné avec un peu de complaisance au tableau des amours du Roi avec Bethsabée, appartient tout entier à notre poète.

Corneille écrit dans V Examen de Polycucte : « Si j'avois à exposer (sur le théâtre) l'histoire de David et de Bersabée, je ne décrirois pas comme il en devint amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que l'image de cette nudité ne fît une impression tropchatouilleuse dans l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour se seroit emparé de son cœur. »

Commentaire. 507

Montchrestien est loin d'observer cette retenue. Ajoutons que le texte de 1601 développe bien plus longuement cette description qui choquait assez justement Corneille. Le texte de 1604 a supprimé beaucoup de vers, entre autres une étrange comparaison de Bethsabée avec Vénus. Dans cette brûlante idylle on trouve quelques vers gracieux; mais beaucoup d'autres sont un pur galimatias, ceux-ci, par exemple (p. 20^) :

le senti s'escouler la glace de mon ame Sous le feu doux-cuisant de sa iumelle flame, Qui demeurant touiours dans les flots allumé lallissant hors des flots m'a le cœur consumé.

Il s'agit là, probablement, des deux yeux de Bethsabée qui ont brûlé David à distance.

Faut-il avouer que nous ne comprenons pas bien les vers suivants (p. 206) :

Ton amour est ma vie, et sans elle, ie croy Que ie cesseroy d'estre ou de n'estre plus moy.

Cela veut dire, peut-être, que n'étant déjà plus lui-même, il ne peut plus cesser d'être lui, mais seulement cesser d'être un autre.

Page 209 :

Mille horribles pensers luges de mon tourment.

Il faut rétablir ainsi ce vers d'après l'Errata de 1604 :

... Mille horribles pensers; iugés de mon tourment.

— Si ma femme trop belle, ou faisoient leur seiour Les pudiques vertus et l'innocente amour... N'a craint d'en recevoir la lettre de diuorce.

C'est-à-dire n'a pas craint de divorcer ouvertement avec les pudiques vertus, etc.

3o8 Commentaire.

Page 2 1 0 :

L'orgueilleuse Raba doit-elle estre réduite.

Rabba^ ville principale des Ammonites, à l'est de Jérusalem, au delà du Jourdain.

Page 2 12. — Le Chœur du Mariage a dix-huit strophes au lieu de seize dans le texte de i6oi.

Page 214 :

Mais d'autant que le vice est bien sans la beauté. C'est-à-dire : mais d'autant que le vice peut bien se trouver séparé de la beauté.

Page 221 :

Mortels, apprenez la lustice, Et ne mettez Dieu a inespris. Discite justitiam moniti, et non tcmnere Divos. (Enéide, VI, 619.)

Page 225 :

Au braue Abimelech auança le trespas.

La mort de ce Juge d'Israël est racontée au Livre des Juges, chap. ix, et rappelée au II' Livre des Rois, chap. IX, 21. Thèbes est au nord de Sichem et de Samarie.

Page 228 :

Qui s'est montré trop homme et trop absolu Roy.

Au lieu de ce vers très plat, le texte de 1601 porte :

Et se montrant moins qu'homme a fait voir qu'il est Roy. Page 229 :

Qui ne voudroit mourir pour estre ainsi pleuré ? Cette galanterie mièvre est insupportable en un sujet au fond si tragique. Montchrestien ne sent pas le ridicule de ces afféteries; dans Aman, p. 26^, Assuérus dira à Esther chancelante :

si tu t'esuanouis, tombe au moins en mes bras.

Commentaire. :;o9

Page 2 5 1 :

Tu le sçauras auoir des mains comme des yeux.

C'est-à-dire, tu connaîtras qu'il (Dieu) a des mains comme des yeux. Nous ne dirions plus ainsi; cet emploi de la tournure par l'infmitif, inconnue à la langue d'oïl, accréditée à la Renaissance par l'imitation du latin, s'est fort restreinte au dix-septième siècle.

Ne mérite rien moins que la mort éternelle.

Montchrestien s'est trompé sur le vrai sens de ce tour, qui signifie : mérite tout, plutôt que la mort, ou ne mérite pas du tout la mort. Il fallait rien de moins, ou mieux rien de moindre que la mort. Pages ^2 et 260, il a employé correctement la même locution.

Ces dix-sept quatrains, débités par David, sont la paraphrase ou plutôt la traduction assez exacte du psaume l : Miserere mei, Deiis, seaindiun magnam misericordiam tuam.

Page 232 :

obscure à ma blancheur sera la nege mesme.

C'est-à-dire, auprès de ma blancheur, en comparaison avec. (Psaume l : super nivcm dealbabor.)

AMAN

Cette tragédie est intitulée dans l'édition de 160 Aman ou La Vanité.

V Épigramme suivante précède le texte :

Fortune, par mon seul défaut Geste peine tu me viens rendre

310 Commentaire.

D'avoir ozé plus qu'il ne faut, Mais le ne pouuois pas entendre Qu'après m'auoir monté si haut Tu peusses me faire descendre.

Suit Vargiiment, ou analyse de la pièce :

Aman, Syrien, estant en grand crédit auprès du monarque Assuerus, brigue les honneurs diuins, ne se contentant des humains, et par ordonnance publique contraint vn chacun à l'adorer. Mardochée, homme juif et craignant Dieu, le refuse et se monstre a bon escient indigné de telle outrecuidance. La dessus Aman se pique et bouillant d'vn ardent désir de vengeance, complotte la mort de Mardochée et de tous ceux de sa nation ; impetre du Roy l'exécution de ce complot et proscrit indifféremment tous les luifs. En ce grand péril ils ont recours a Dieu. Il les deliure auec Mardochée par le moyen d'Ester, qui fait iustement receuoir au superbe Aman la peine qu'il auoit iniustement préparée aux autres.

Suit la liste des Entrcpirlcurs : Aman, Girus, Chœur, Assuerus, Mardochée, Sara, Rachel, Ester, Athac, Arphaxat, Sares.

Les historiens du théâtre au dix-huitième siècle ont quelquefois daté de 1602 la représentation fort hypothétique d^Aman. La date est d'autant plus improbable que cette tragédie figure dans l'édition de 1601.

L'histoire d'Esther avait été plusieurs fois traitée dramatiquement avant Montchresîien ; on connaît un Aman d'André de Rivaudeau, imprimé à Poitiers en 1566, c( tragédie saincte » en cinq actes et en vers, et une Esthcr de Pierre Mathieu, imprimée à Lyon en i^Ss; l'œuvre est en deux parties: la première est la répudiation de Vasthi, la seconde est la chute d'Aman ; aussi Mathieu fit plus tard deux pièces de

Commentaire. 511

son Esthcr, une Vasthi et un Aman. Ni Riveaudeau ni Mathieu n'ont inspiré Montchrestien, qui n'emprunte sa pièce qu'aux Livres saints et à son propre talent. A son tour a-t-il inspiré Racine, ainsi qu'on l'a souvent prétendu? Le petit nombre de rapprochements formels qu'on peut faire entre les deux pièces s'explique par le commun modèle que les deux poètes avaient sous les yeux. Quelquefois le mouvement du style de Racine rappelle (avec une supériorité qu'il est inutile de déclarer) certains vers de Montchrestien. Par exemple le couplet qui commence ainsi :

Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : « Il fut des Juifs, il fut une insolente race ; Répandus sur la terre, ils en couvraient la face: Un seul osa d'Aman attirer le courroux, Aussitôt de la terre ils disparurent tous. »

Comparez les imprécations d'Aman contre les Juifs (p. 242), et surtout cette fin du couplet :

le veux que par le monde il soit notoire à tous Qu'Aman a sur les luifs sa colère espanchée Pour punir à son gré l'orgueil de Mardochée, Et que ce peuple vil par la terre espandu, Pour la faute d'vn seul fut vn iour tout perdu.

Racine a dit :

Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.

Et Montchrestien :

Toi qui tiens dans ta main des princes le courage.

Mais la Bible suffit à expliquer ces rencontres ; et en somme nous n'oserions même affirmer que Racine a lu Montchrestien; il ne le nomme nulle part.

Que le succez heureux respond à son souhait. Il y a là une forte ellipse, car le sens est : Que le

312 Commentaire.

succès ne réponde, ou : Sans que le succès réponde.

Aussi pour tel suiet me tien-ie glorieux.

L'interlocuteur d'Aman est désigné en abrégé par ces deux lettres : Ri, dans l'édition de 1604. L'édition de 1601 nous restitue son vrai nom : Cirus.

Page 242 :

Ils ont beau dans le Ciel espandre des sanglots, Verser des larges pleurs, former des tristes mots.

Ce second vers si faible est une correction ; le texte de 1601 porte :

Pour ne les point ouïr son oreille il a clos.

Montchrestien a-t-il changé son vers parce que dans le premier texte il ne faisait pas l'accord du participe passé avec le complément qui précède ? Depuis un demi-siècle, en effet, la règle de l'accord tendait à s'imposer. Mais Montchrestien lui-même s'y est soustrait ailleurs bien des fois. Voyez ci-dessus, page 288.

Page 243 :

0 toy, potiron d'vne nuit.

Il ne s'agit pas ici de citrouilles, mais d'une espèce de gros champignons, dont les citrouilles prirent le nom plus tard pour l'analogie de leurs formes

Page 24s :

Que le tiltre sans plus d'Empereur ou de Roy Comble des cœurs hardis de tremeur et d'effroy.

Le texte de 1601 donne ces vers :

QuVn pauure fainéant portant le nom de Roy Rende d'vn seul regard les Braues pleins d'effroy.

Ainsi plusieurs vers furent corrigés en 1604 qui, dans le texte de 1601, avaient pu paraître irrespectueux à l'endroit des Majestés.

Commentaire. 313

Page 246 :

Qui portoit à lupin les traits de la tempeste...

Il fallait que le préjugé fût bien fort en faveur des souvenirs de la Fable et de l'Antiquité, pour que Montchrestien ne sentît pas le ridicule de ces vers dans la bouche d'un Amalécite.

Page 249 :

Ha, gentil glorieux tu ne m'eschapes pas...

Est-il besoin de faire remarquer l'extrême vigueur des soixante vers qui suivent? Montchrestien, dans tout son théâtre, n'a rien de supérieur ni peut-être d'égal à ces deux pages.

Page 2^3:

Mais si nostre recours est ta miséricorde Ta grâce au repentir désormais elle accorde ; Prenne nostre querelle et nous tienne la main...

Que désormais ta miséricorde accorde ta grâce au repentir; qu'elle prenne notre querelle, etc.

Page 254:

Tu vins à chasque chose imposer vne loy Qui par se conseruer constamment immuable, Conserue la nature et la rend perdurable.

Cette construction de l'infinitif avec la préposition par n'est plus usitée, quoiqu'elle se soit maintenue avec d'autres prépositions : c'est un tour regrettable et qu'on ne supplée pas sans longueur.

Page 254:

le sçay combien son cœur brusie de jalousie Quand l'homme se guidant selon sa fantasie, Qui veut égaler l'homme et vient à l'adorer.

J'ai conservé le texte, mais il est peu intelligible, et je pense qu'il faut lire :

Lui veut égaler l'homme.

314 Commentaire.

C'est-à-dire, quand l'homme veut égaler l'homme à Dieu.

Mais si ta main nous couure en vain telle teinpeste. C'est-à-dire, cette tempête est vaine, inutile.

Page 2 5 6 :

Des richesses du Ciel dont il faut faire cas.

Le texte de 1601 portait:

Des richesses du Ciel qui ne périssent pas.

C'est un exemple entre mille, de corrections dont la cause échappe, et qui ont substitué trop souvent un vers médiocre ou plat à un vers fort bon.

Page 2^7 :

Cette pauure opulence et cette vaine pompe Dont le lustre esbiouit, quelqu'autre folle trompe.

Trompe est au subjonctif. Que cette opulence trompe, etc.

Et ne permets qu'en nous on te puisse moquer. J'ai corrigé le texte, qui porte : invoquer. Page 260 :

0 vous, heureux trois fois, Citoyens malheureux Qui souffristes alors vn trespas rigoureux Aux yeux de vos parents.

Virgile, Enéide, I, 93, 95; et Odyssée, V, 306.

... 0 terque quaterque beati Queis ante ora patrum, Trojas sub mœnibus altis Contigit oppetere...

Page 261 :

si fis tu plusieurs fois naistre nostre salut D'vn rien en apparence à l'heure qu'il te pleut.

Commentaire. 51$

Je note dans le texte de 1601 une forme assez rare, le passé défini du vieux verbe chaloir :

De ceux dont parauant aux hommes ne chalut.

Page 26^ :

Est-ce ma belle Esther que i'aperçoy paroistre ?

Toutes les corrections de Montchrestien ne sont pas malheureuses : le texte de 1601 porte :

Mettant sans y penser la teste a la fenestre,

J'ai veu ma belle Esther comme un soleil paroistre.

Suivait une description d'Esther en trente vers fort précieux, que le poète a sagement supprimés dans sa seconde édition.

si tu t'esuanouis, tombe au moins en mes bras.

Cette galanterie peu tragique manque au texte de 1601, qui porte :

Je suis ton cher espoux, ma belle, ne crain pas.

Page 266 :

Pourquoy vous cachez-vous, à beaux soleils d'amour ?

J'ai corrigé le texte, qui porte : Pourquoi les cachezvous, etc.

Page 272 :

Ils en font peu de cas, ce n'est rien ce leur semble. Le texte porte : se leur semble.

Page 277. — Aman se termine par le « chœur des fidèles prisduPs.cxxiv». Mais dans l'éditionde 1601, ce chœur ne fait pas partie de la tragédie. Il est précédé du mot^n, qui termine Am.in, et il n'est pas intitulé chœur, mais simple.ment: Sur le Psal. cxxiv.

?i6 Commentaire.

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