RIMES. — VERSIFICATION
Nous joindrons à ces notes quelques observations générales concernant les rimes et la versification chez Montchrestien. Il n'offre d'ailleurs rien qui lui soit particulier dans ses procédés de facture; les observations qui suivent s'appliqueraient également bien aux poètes de son temps.
Notons d'abord les rimes de mots où r final sonne aujourd'hui avec des mots où ce r est assourdi :
Air rime avec aller, aveugler; chair rim.e avec rocher; cher (adj.) rime avec chercher; mer rime avec abismcr, allumer, armer, nommer, ramer; enfer rime avec triompher; Esther rime avec flatter, inventer; hiver rime avec arriver, priver.
Montchrestien, qui était Normand, se fût interdit moins que personne les rimes normandes. « En quelques provinces de France, principalement vers la Loire et dans le Vendômois, d'où était Ronsard, et dans la Normandie, d'où était Malherbe, on prononce nier, enfer, Jupiter avec un 6- fermé, comme aimer, triompher, assister. » (Lancelot, Règles de la poésie française, 1663.)
Œil se prononçait tantôt eil, tantôt comme aujourd'hui. (Voy. Thurot, Histoire de la prononciation française, t. I, p. 46^.) De la sorte il rime avec cercueil, d.ueil, orgueil, soleil, sommeil.
Montchrestien fait rimer (p. 13) familles avec villes, ce qui est contraire à l'usage universel. (Voy. Thurot, Histoire delà prononciation, t. II, p. 30^.)
Il fait rimer (p. ^9) renaistre avec destre. Le s ne sonnait dans l'un ni l'autre mot. On prononçait dêtre. (Voy. Thurot, Histoire de la prononciation, t. II,
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p. 542.) Dextre rime avec naistre, reconnoistre ; on prononçait détre, reconnêtrc ou reconnouctre.
Signalons quelques autres rimes remarquables.
Page 40. — Vefves (pr. vèves) rime avec glaives.
Page 68. — Scur (sûr) rime avec sœur. La prononciation de sûr était déjà plus répandue, mais celle que Montchrestien donne ici à ce mot se rencontre jusqu'au dix-septième siècle; elle existait encore dans quelques provinces en 1737. (Voy. Thurot, Histoire de la prononciation, t. I, p. ^ i ^.) De la même façon, demeurer rime avec asseurer; asseure ri.me avec que je meure, etc.
Page 117. — Pensais rime avec les Rois. On prononçait pensoués, les Roués.
Page 129. — Acroistre rime avec aparoistre; la prononciation dominante était acrouétre, aparouétre.
Page 130. — Le poète modifie le nom de Sophonisbe en Sophonisse et le fait rimer avec Massinisse (p. 150, 146, 147, i^o).
Page 2^0. - — Paroist rime avec s'acroist. (On prononçait parouét et s'acrouét.)
Voici maintenant quelques remarques sur la façon dont Montchrestien compte les syllabes :
L'e muet, non appuyé d'une consonne précédente, c'est-à-dire précédé d'une voyelle, compte dans la mesure des syllabes, s'il n'est pas à la fin du vers, ou suivi d'un mot commençant par une voyelle devant laquelle il s'élide. Cette façon de compter Ve muet après une voyelle fut rejetée par Malherbe; mais
5i8 Commentaire.
Régnier, fidèle à l'ancienne versification, s'est moqué, dans la satire à Rapin, de ces grammairiens qui ne savent qu'épier, entre autres vétilles,
... si la voyelle à l'autre s'unissant Ne rend point à l'oreille un son trop languissant.
Cent ans plus tard (dans une épître), Regnard écrit encore :
Voilà depuis cinq ans la vie que je mène,
OÙ vie fait deux syllabes, de sorte qu'il faut en le prononçant faire sentir distinctement Ve muet : vi-c.
Les exemples de cette licence (qui n'en était pas une en 1604) abondent dans Montchrestien : 7, employé; 38, ruent; 97, entrée; 149, foye (foie); 1^3, croye; 196, vie; 2 2-j, Urie; 242, emploie; 243, ayc, fait deux syllabes, de même ayent; id., p. 2^4; 253, jouent; 2^9, vouent et vie, etc.
Beaucoup de mots comptent chez Montchrestien pour une syllabe de moins qu'ils ne font aujourd'hui : ce sont ceux où la finale icr est précédée des lettres / ou r.
Baudrier, bouclier, meurtrier, ouvrier, vous devriez, vous voudriez, sont dissyllabes dans notre auteur. Corneille le premier fit meurtrier de trois syllabes dans le Cid, et fut blâmé par l'Académie. Ménage dit que de son temps les cavaliers et les dames évitaient d'employer ces mots, dont ils trouvaient la prononciation difficile et désagréable. (Voir ces mots p. 34, 6$, 132, 134, 192, 199, 209, 277, etc.)
Notons /utr dissyllabe (p. 6^, 80). Vaugelas nous apprend que les poètes de son temps le font monosyllabe, le trouvant insupportable à l'oreille quand il est de deux syllabes.
Commentaire.
Le Lexique suivant renferme la liste alphabétique des mots du vocabulaire de Montchrestien qui ne sont plus en usage ou qui, quoique usités, n'ont pas conservé la signification que leur a donnée notre poète.