‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 8 sur 78 · SUR MONTCHRESTIEN. XXV · texte numérisé non relu

SUR MONTCHRESTIEN. XXV

que de les commettre en concurrence d'industrie... Cela les oblige à prendre garde à soi de plus près. » Il est « protectionniste « quand il s'agit des marchandises que la nation produit en suffisante abondance, et dont on ne saurait sans danger laisser la production languir. Il est « libre-échangiste » pour toutes les denrées qui manquent à notre sol, et ne croit pas qu'un pays s'appauvrisse en achetant beaucoup s'il travaille et produit lui-même en proportion. Il a déjà des vues qu'on croit bien plus modernes' : il préconise ainsi la division du travail : il ne faut point « mélanger tout en une seule main. Les Allemands et Flamands ne s'emploient volontiers qu'en une besogne. Ainsi s'en acquittent-ils mieux; où nos Français voulant tout faire sont contraints de faire mal. » Il est très dégagé de certaines banalités chères à plus d'un moraliste : comme de croire que la richesse est nécessairement immorale, et la pauvreté nécessairement vertueuse. Il combat l'excès du luxe et la prodigalité ; mais il pense que « la pudeur, fidèle garde des vertus, reluit aussi bien sous la soie que sous la bure » .

Ayant visité la Hollande durant le temps de son exil, Montchrestien fait une description enthousiaste des ressources infinies que ce pays a su se créer par son travail : « Ce pays, dit-il, est un miracle d'industrie. Jamais État n'a tant fait en si peu de temps, jamais des principes si faibles, si obscurs, n'ont eu

I . Il est vrai qu'il observe déjà des maux qu'on croit, à tort, beaucoup moins anciens : il se plaint déjà (en 1615) « qu'on déserte les champs; on laisse ces vives sources d'honneur, de contentement, de profit, où nos pères puisaient, pour se précipiter aux charges publiques, laissant les terres à des fermiers, à des mercenaires, à des valets ». Il se plaint que nous manquons de patience et de constance (en France) : « Je ne sais comment, nous avons cette coutume de commencer assez bien, mais de finir toujours mal. »

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de si hauts, si clairs et si soudains progrès... Si je voulais laisser à la postérité un tableau de l'utilité du commerce, je décrirais ici, d'un côté, les villes d'Amsterdam et de Middelbourg en l'état qu'elles étaient il y a vingt-cinq ou trente ans, et de l'autre, celui auquel elles sont maintenant : grosses de peuples, comblées de marchandises, pleines d'or et d'argent. » Cette prospérité lui fait envie pour la France. Tout le livre est animé d'un patriotisme ardent. Montchrestien aspire à voir la France riche au dedans, grande au dehors, non seulement par l'influence politique et militaire, mais par la colonisation : il montre à ses concitoyens l'Amérique entière et une partie de l'Asie et de l'Afrique ouvertes à leurs efforts, champ magnifique où toute activité, toute ambition pourrait trouver à se satisfaire ; s'ils hésitent, les Anglais, les Espagnols prendront la place et la garderont ; et notre race, confinée dans ses frontières, perdra sa prééminence en Europe.

Pour joindre aux théories la pratique et sans doute aussi pour faire fortune (il n'y avait point de mal à cela), Montchrestien, peu après son livre publié', se transforme en industriel. D'abord vers la forêt d'Orléans, à Ousonne-sur-Loire, puis à Châtillon-sur- Loire, il travaille l'acier; il fabrique des lancettes, des couteaux, des « canivets, et autres instruments qu'il venait vendre à Paris »,chez un taillandier établi dans la rue de la Harpe. Le Mercure ajoute niaisement que Montchrestien était aussi grandement « soupçonné de faire de la fausse monnoie » . Pour un journal semi-officiel, voilà une sotte façon d'encourager l'industrie nationale.

Nous avons presque honte à défendre Montchres-

I . Ou même avant de le faire paraître ; mais je n'ai relevé dans le livre aucune allusion formelle à son entreprise industrielle.

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tien contre une telle imputation. Mais dans le temps même où le Mercure prétend qu'on le soupçonnait d'être un faux monnayeur, Montchrestien continuait à voir la meilleure compagnie ; il fréquentait beaucoup un personnage assez dédaigneux et peu jaloux de se compromettre, Malherbe. Le 2 août 16 18, Malherbe écrit à son cousin, M. de Bouillon-Malherbe : u Je vous ai dit qu'il y avait un livre de la noblesse de Normandie qui avait passé avec le duc Guillaume... Un nommé M. de Montchrestien est celui de qui je le tenais, et qui me l'a dit, non une fois ou deux, mais une douzaine. » Malherbe ne se doutait pas alors que ce M. de Montchrestien, bon gentilhomme normand, si au courant de ce qui intéressait l'histoire nobiliaire de son pays, et qui peut-être bien se vantait à demi-voix d'avoir un ancêtre couché sur le livre d'or des conquérants de la Grande- Bretagne, était destiné à faire assez prochainement une fm fâcheuse. Trois années plus tard, Malherbe, qui déclare ici en passant qu'il a vu Montchrestien mainte et mainte fois, se croira obligé de désavouer la fréquence de leurs relations. Alors il écrira négligemment a son ami Peiresc ' : « Montchrestien a fait un livre de tragédies en vers français ; je crois que c'est ce qui lui avait donné sujet de me venir voir deux ou trois foisK » Mais c'est beaucoup de parler « douze fois » en deux visites du livre d'or des nobles normands!

Une autre preuve que Montchrestien ne fit pas de

I. Lettre datée de Caen, 14 octobre 162 1. Malherbe ajoute : « je me trompe, ou il donna en ce même temps-là un livre in-quarto de sa façon, assez gros, à M. le garde dès sceaux ; et me semble que le sujet de son livre était du commerce ou quelque chose pareille. » Il y a un peu d'affectation dans ce dédain ; et probablement Malherbe avait le Livre chez lui.

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la fausse monnaie, c'est qu'il ne s'enrichit point. Vers 1619, ayant probablement éteint ses forges de Châtillon, il s'occupait de commerce maritime et de colonisation. A cette époque, il a un procès à Rouen « pour un embarquement « contre un sieur de Pont- Pierre'. Mais déjà se préparaient des événements graves qui allaient terminer sa courte vie par une catastrophe.

Les protestants, depuis la première assemblée de Loudun (2^ septembre 1 619), se remuaient et menaçaient de se soulever. L'assemblée de la Rochelle (2 janvier 1621) adressa au Roi des remontrances hautaines, bientôt suivies d'une insurrection. L'armée royale dut faire campagne en Anjou, en Poitou, et investir Montauban.

Montchrestien était-il protestant de naissance.-^ Nous l'ignorons. Un de ses biographes, M. Joly, croit qu'il était catholique; mais la preuve qu'il en donne est sans valeur : Montchrestien, dans son Traictc d'cecononûe poUtiquCy s'est prononcé contre la liberté de conscience. Faut-il donc répéter que personne à cette époque, les protestants non plus que les catholiques, n'admettait la liberté de conscience.? Les protestants la réclamaient d'abord pour euxmêmes ; ils l'acceptaient pour les catholiques en pays catholique, ne pouvant faire autrement ; ils la repoussaient pour tous autres. Le plus tolérant des protestants, Théodore de Bèze, a écrit le traité De lurcticis a magistratu piiniendis. L'opinion de Montchrestien sur la liberté de conscience ne prouve donc absolument rien pour ou contre son orthodoxie.

I . Il est possible qu'il s'agit, en cette occasion, de l'exportation des produits de son industrie. Mais il nous parait improbable que Montchrestien fût encore à la tète d'une entreprise industrielle sérieuse, lorsqu'il se jeta dans la révolte protestante.

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Dans le récit de la défaite et de la mort de Montchrestien, publié en plaquette au lendemain de l'événement, on dit très positivement: « Vatteville-Montchrestien faisoit profession de la religion prétendue réformée. » Le Mercure dit, l'année suivante : « Il n'était pas tant huguenot et zélé en sa religion. » C'est, du moins, qu'il faisait profession de l'être. Nous croyons que le Mercure dit vrai : probablement Montchrestien était protestant de naissance et, dans son for intérieur, assez indifférent en matière religieuse. Il est certain que ce n'est pas l'ardeur de sa foi, mais c'est l'ardeur de son ambition qui le jeta dans la guerre civile'.

Cette faute fut d'autant plus grave que Montchrestien, depuis deux ou trois ans, avait été fait gouverneur de Châtillon sous M. le Prince. D'après le Discours véritable de ce qui s'est passé en Normandie-, il quitta cette ville au mois de juin 1621, et, prenant ouvertement parti pour les rebelles, il se jeta dans Jargeau avec deux cents hommes, juste au moment où cette ville, pressée vivement par l'armée royale, venait de capituler ^ Malgré ses efforts, il ne put obtenir des habitants qu'ils déchirassent l'accord

1. M. Funck-Brentano incline à croire qu'il était catholique, (Revue bleue, 14 septembre 1889, p. 343.) Il allègue un passage du Traicté d'œconnmie politique (p. 214, édition Funck-Brentano) où l'auteur parle, en effet, des « hérétiques « anglais et hollandais comme le pourrait faire un catholique ; mais dans ce livre tout scientifique, non théologique, Montchrestien, pour ainsi dire, parle politiquement au nom du roi de France qui est catholique, et de la France, en grande majorité catholique. Aujourd'hui même des ministres français, qui peuvent être protestants ou juifs, sont officiellement « protecteurs des intérêts catholiques dans le Levant » . En un mot, le passage allégué, dans les circonstances où il est écrit, ne nous parait pas décisif.

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