‹ Les tragedies de ParisChapitre 13 sur 50 · A CELLE QUE J'AIME · texte numérisé non relu

A CELLE QUE J'AIME

Jeune fille dont les yeux sont pleins du charme le plps doux, De ta beauté si pure les anges mêmes seraient jaloux...

— Vous dites que ce sont des vers?... — interrompit le baron.

— Qu'est-ce que ça serait donc? — répliqua le jeune Octave. — Vous entendez bien que ça rime -.jaloux et douxll ! — Oui, ce sont des vers! — Les deux premiers sont peutêtre un peu longs, mais comme il y en a de beaucoup plus courts, ça fera une moyenne... — Vous comprenez ça?

— Très-bien...

— Je continue :

Ton visage est charmant... la voix est tendre,

On voudrait toujours te voir et t'enlendre!

Je suis un bon jeune homme encore adolcscnnl.

Je t'olTre mon cœur et l'hommage de mon printemps.

Je n'ai jamais ainir que toi, chùre enchanteresse,

Aussi, je t'aime avec vine étonnante ivresse,

Et, quoique ayant vingt ans, me voici prêt à mourir,

Si, par un peu d'espoir, tu ne viens me secourir...

Sache bien que le ciel en te créant si belle

Ne t'a pas donné le droit d'être cruelle...

« J'en suis là... Vous voyez qu'il y en a déjà douze... et je n'ai mis qu'une heure à les l'aire... — Comment les trouvez-vous?

— Très-curieux.

— Pour un homme qui n'en fait pas son état, ils ont un rode cachet, hein?... On y sent la passion?

— C'est-à-dire qu'elle y déborde, la passion!... — C'est de la poésie volcanique!... — Sans compter que les rimes sont d'une richesse ! — Mes compliments sincères!...

Le baron disait ces choses avec le plus parfait sérieux. — Octnve les écoutait avec un sérieux non moins admirable et les prenait le mieux du monde pour argent comptant.

— Mais d'où vous est venu cet accès de lyrisme?... — poursuivit M. de Croix-Dieu. — Uien, hier, n'annonçait cette crise...

— Rien absolument!... Mais c'est que, voyez-vous, depuis hier il s'est passé quelque chose d'énorme ! ! !

— Quoi donc? ^

— Baron, je connais l'amour!»., oui, l'amour!... je suispincé!... moi. Octave Gavard!... ce qui s'appelle tout à fait pincé I... Ah! pour un joli béguin, c'est un joli béguin!... — Uuel relief!

XLVU

Il nntrait dans les intentions de M. de Croix-Dieu de paraître ne rien savoir.

- Et — fit-il en souriant — peut-on sans indiscrétion vous demander quel est l'objet de cette flamme si soudaine et si vive?

— Parfaitement, — c'est un ange...

— Les anges ont un nom...

— Dinah Bluet, voilà le sien...

— Qu'est-ce que c'est que Dinah Bluet?

— Une jeane comédienne d'un étonnant cachet et du plus grand avenir... — Vous la connaissez d'ailleurs...

— Moi, pas du tout...

— Vous l'avez vue hier au soir... Elle débutait dans les Aspasies.

— Ah! oui... je me souviens... — une petite personne assez médiocre...

Octave se leva d'un bond.

— Médiocre! — s'écria-t-il. — Ah! baron, ne répétez pas ça!... — Médiocre!... — La plus mignonne créature qui jamais ait posé ses petits petons sur les planches d'un théâtre !

— Des yeux grands comme ça! Des yeux qui lui font le tour de la tête! — Une bouche pas plus grande que ça! — Une taille! des mains! — Médiocre!... ah! par exemple, elle est forte, celle-là! — Baion, qu'avez-vous donc fait de votre jugeotte? — Moi qui vous croyais connaisseur...

— Je ne discuterai pas avec vous, mon cher enfant... — répliqua Croix-Dieu; — je perdiais mes paroles... — Vous voyez mademoiselle Dinah Bluet à travers vos illusions...

— Vous avez la tète montée. — Ça vous passera.

— Jamais!...

— Combien de fois et pour combien de femmes avez-vous dit la même chose!...

— Certainement je l'ai dit, mais, quand je le disais, je ne savais pas ce que je disais...

— Voulez-vous que je vous cite cinq ou six jolies personnes dont vous avez été trèsépris?

— C'était du caprice, ce n'était pas de l'amour...

— A'ous avez aimé Reine firandchamp...

— C'est-à-dire que je tenais à elle parce que c'est une femme très-chic... une fcninie connue et classée, (jui po.se un homme... Quand on dit de n'importe qui : — // est avec Reine Grandchamp, vous savez... — ça donne tout de suite un rude cachet, mais au fond je me souciais d'elle comme de Colin-Tampon! — c'était de la vanité, ce n'était pas de l'amour! — Aujourd'hui seulement je connais l'amour. — Si vous saviez comme c'est bon !... — Il me semble que j'étais \ ieux et que je deviens jeune... — Je ne me leconnais plus... J'ai des ailes...

— Et vous en profitez pour monter dans l'azur et composer des vers! — répliqua le baron avec une ironie très-peu dissimulée, mais dont Octave ne se formalisa point.

— Ma foi, oui ! — dit-il en riant; — je me sens léger comme un petit ballon rougo... — pour un rien je m'envolerais... — Quel relief 1

— Et maintenant, qu'allez-vous faire?

— Aimer Dinah et le lui dire... être aimé... être beureu.v..,

— Toujours du lyrisme !

— Toujours.

— "Vous aimera-t-clle, cette petite?

— Pai'bleu ! — L'amour est comme la rougeole, il se gagne...

— Peut-être avez- vous des rivaux...

— Des rivaux?.... — Je m'en moque pas mail... — Je les provoquerai, mes rivaux, si j'en ai... Je les mènerai sur le terrain et je leur casserai une patte ou deux... Oh! mais, très-bien! — Me battre pour Dinah!... quelle chance!...

— Est-ce que vous savez son adresse?

— Depuis hier au soir... — Vous pensez bien, baron, que je l'ai suivie après le spectacle... — Elle demeure rue des Marais-Saint-Martiii...

— Joli quartier!...

— On demeure où on peut...

— Vous lui avez parlé?

— Impossible... — Elle avait avec elle une vieille bonne femme très-caricature. . un vrai type!... — C'est sa tante... — Et puis nous étions trois à la suivre...

— Ah! ah!

— Mais qu'est-ce que 'ça me fait? — Fussions-nous douze, je ne m'en inquiéli'rais pas!... j'évincerai tout le'mondel... — 11 ferait beau voir que quelcju'un essayât seulement de se mettre entre moi et Dinah! je défie l'univers!

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans!...

« Ça, c'est encore un vers... mais il n'est pas de moi... — Je suis retourné tantôt rue ois Marais... une maison borgne... — Dinah était au théàti-e pour un raccord... — J'ai fait liavarder le portier .. un pipelet de l'ancien jeu... — je sais bien des choses... — Diuali est sage comme une image et pas le sou!... — Non, je vous dis que c'est un ange! — Je la verrai ce soir!... — Qu'est-ce que vous avez, baron?...

M. de Croix-Dieu, en effet, fronçait visiblement le sourcil.

— Ce que j'ai? — répondit-il. — Mieux vaudrait vous le taire..

— Dites toujours...

— Mon cher enfant, je suis désolé de ce qui vous arrive...

— Ah bah! Et pourquoi donc ça?

— Gomment! vous, Octave Gavard! vous, un garçon si bien posé!... von-», connu, classé, faisant école — (car vous avez des imitateurs)... — vous alhv. vous donner un de ces ridicules dont on a peine à se relever !...

— Un ridicule 1... Moi?...

— Pardieu!... — Pouvez -vous fdirc, s'il vous plaît, chose plus absurde que de vous mettre sur les bras une petite fille sans le moindre chic, sortant on ne sait d'où et cabolinant obscurément sur des planches de quatrième ordre!... — Ah! si seulement elle était des A'ariétés, du Palais-Royal ou des Bouffes!... passe encore... Mais du boulevard!... — C'est tm crime de lèse-haute gomme, ça, mon cher!... — Il faut laisser les ingénues de mélodrames aux négociants enrichis de la rue des Bourdonnais!... — Que va-t-on dire?... que va-t-on penser?...

— On dira et an pensera tout ce qu'on voudra... — répondit vivement Octave; —je me fiche des potins, que c'en est épatant!... — J'ai reçu un coup de marteau sur ma cloche d'amour, je ne connais que ça, moi!... — Ceux qui ne seront pas contents pourront se fouiller!... — Et quant à ce ^|!i^ est du chic, Dinah Bluet en a plus dans son petit doigt que toutes ces dames de la vieiflc garde, et quand elle aura une Victoria sérieuse et des robes du bon faiseur, on verra, je ne vous dis que ça!... Ah ! mais!...

— Alors, avec Reine Grandchamp, c'est fini?...

— Fini, baron !... archi-fini!... et pas de revenez-y... foi d'Octave !...

— Vous la quittez d'une façon un peu brutale, savez-vous, la pauvre Itcino...

— Ma foi, tant pis! Et après tout, c'est bien fait... elle le mérite...

— Qu'avez-vous à lui reprocher?

— Elle passait son temps, quand j'étais de deux jours en retard pour son mois, à me juguler en me criant qu'elle allait me flanquer h la porte illico!... — Vous figuiez-vous qu(^ c'était drôle?

— Elle avait toit, mais au fond elle vous aime bien. Vous le disiez vou^^-mème il y a (juelques jours.4^

— On dit ces ciioses-là et on n'en croit pas un traître mot... — Vous savez, i)aron. Reine est sentimentale à peu près comme une porte de prison...

— J'ai passé chez elle avant de venir ici... — Elle ne s'expli(|uait ni vulre brusque disparition d'hier au soir, ni votre absence prolongée d'aujourd'hui... — Elle était trèsinquiète... très-désolée... elle pleurait...

— De vraies larmes? — s'éciia Octave en riant. — Vous auriez h'n^n dû en lécolter une pour la faire monter en épingle!.. Ça aurait eu un rude cachet! — Ah! elle pleure! — Eh bien! elle se sèchei-a, la bonne fille, et, aussitôt que j'aurai touché quelques fonds, je lui enverrai un joli bijou... — Seulement, pour peu que ça taide d'une dizaine de jours, j'aurai beau joindre un carte à l'écrin, elle ne saura pas de qui ça vient! — Il est épatant, ce bébé, pour oublier jusqu'au nom des gens!

M. de Croix-Dieu Cûiiipiit que toute tentative pour ramener Octave à Reine Grandchamp serait désormais inutile. — L'amour naissant retidait le jeune homme absolument rétif; — il devenait impossible de le prendre, même par la vanité.

En conséquence, laissant à sa /;oes(e l'héritier des six millions de feu Gavard, le baron s'en alla très-mortifié, mais espérant encore néanmoins que quelque obstacle inattendu surgirait à l'improviste entre le gommeux et l'ingénue, et cherchant le moyen de faire naître cet obstacle s'il fallait venir en aide au hasard.

— Où va monsieur le baron? — demanda James voyant que son maître remontait en voilure sans lui donner d'ordre.

— Au boulevard, — répondit Philippe. — Arrêtez-moi près de la Madeleine. — Je marcherai.

M. de Croix-Dieu alla dîner, mais en ayant soin de choisir un restaurant dans lequel il ne mettait jamais les pieds. — Sa préoccupation était telle qu'il redoutait de rencontrer des visages de connaissance et de se voir engagé malgré lui dans quelque conversation banale.

Plus on a l'habitude d'avoir confiance en son étoile et de réussir en toutes choses, plus on se laisse facilement abattre par un insuccès. — C'est une règle sans exception.

Le baron découragé cessait de croire à sa chance, et les événements accomplis depuis vingt-quatre heures semblaient lui donner raison et justifler son abattement.

Dans un but mystérieux l'araignée parisienne avait multiplié les fils de sa toile autour de Tréjan et de Fanny Lambert, d'André de San-Rémo et de Germaine de Grandlieu, d'Octave Gavard et de Reine Grandchamp.

Or deux intrigues sur trois échouaient lamentablement.

Philippe lui-même, avec une imprudence fatale, venait de jeter San-Rcmo sous l'épée du capitaine Grisolles.

Octave Gavard, rompant sa chaîne au moment le plus inopportun, échappait aux tendresses meurtrières de Reine Grandchamp. — Une fois hors de cette atmosphère énervante où la Circé blonde le tuait par l'amour et par l'orgie, qui sait s'il ne dépasserait pas ce terme de onze mois au bout duquel se trouvait sa majorité?

Il était amoureux... — Évidemment Dinah Bluct, devenue sa maîtresse, prendrait sur lui une influence sans bornes.

Quel usage ferait-elle de cette influence? — Ne verrait-on pas l'humble comédienne hériter, sans discussion possible, des six millions ardemment convoités par le futur mari de madame veuve Blanche Gavard?

A cette pensée, Croix-Dieu sentait un frisson courir sur sa chair.

Restaient Tréjan et Fanny Lambert; mais ils ne devaient se marier que dans deux mois et demi, et tant que le oui légal n'aurait pas été prononcé, le mariage pouvait se rompre...

Tout en se disant et en se répétant ces choses, le baron avait terminé son repas solitaire; il alluma un cigare et prit pédestrement le chemin de son logis.

Sorti depuis le matin, il voulait voir s'il était arrivé quelque chose pour lui, avant do gagner la rue de Boulogne où, selon toute apparence, il apprendrait ([u'André vcTiait de mourir.

— Les lettres sont sur la cboiiiinée de la chambre à coucIkm- do monsieur le barun... — lui dit son valet de chambre, — il y en a trois...

Croix-Dieu jeta un coup d'ieil sur les adresses de ces trois lettres. — L'écriture de l'une d'elles lui élail incniinne. — Ce fut celle-là ([u'il ouvrit. Elle ne contenait (|u'nn tielit iKinilirc de lignes.

■«*is

Les voici :

(1 Monsieur le baron,

(I Un di.' vos anciens amis, qui n'a pas eu comme vous le talent ou le bonheur d arriver à une belle situation, prend la liberté de s'adresser à votre générosité avec une confiance d'autant plus grande qu'il se trouve par hasard connaître à fond vos petites affaires.

« Cet ami, pour s'établir honnêtement, a besoin de dix mille francs, — une bagatelU;, comme vous voyez. — Il complique vous vous ferez un véritable plaisir de les lui adresser demain, en billets dr banqu(\ sous enveloppe, poste i-estante, aux initiales : X. Y. Z.

« Un refus de vqtre part l^I tmit à fait invraisemblable, mais il est bon de vous prévenir qu'un simple retard entraînerait pour vous certaines conséquences infiniment lâcheuses.

(( Soyez donc cxr.ct, monsieur le baron, — dans votre propre intérêt, — et recevez à l'avance l'expression de la gratitude -

(I De votre ancien ami.

« /'. S. Dans le cas oii, vous ^agantà un point de vue tout à fait faux pour juger cotte épitre, vous feriez la maladresse insigne d'envoyer au bureau de la poste restante un ou doux agents de police, animés d'intentions malveillantes à l'endroit de votre correspondant, vous êtes averli qu'X. Y. Z. croirait devoir se recommander, à qui de droit, du comte de Loc-£'ai^9^^e Itobert Saulnier.

(( A bon entendeur, sîilut. »

Livide, les prunelles dilatées, Croix-Dieu lut jusqu'à la fin.

(Juand il eut achevé, la lettre s'échappa de ses mains tremblantes.

— Ah! — balbutia-t-il, — voilà le dernier coup!... Une seule créature lunnuiue peut avoir écrit cela... — Sarrioll... — Sarriol est vivant!... Sarriol m'a retrouvé!... Sarriol me tient !... Tout s'écroule !...

n:; de la riii:Mii;iu-; p.mitie

Kt^U^ ^tt*2 X

DI^UXIÈME B-ARTIE

LA FEMME DU BAÏiON WORMS

Les dernières lignes du précédent chapitre ont arfirraé à nos lecteurs ce que sans doute ils soupçonnaient depuis longtemps, c'est-à-dire l'identité tlu baron Philippe de Croix- Dieu avec Robert de Loc-Earn, le héros de notre prologue. *

Comment l'amant d'Henriette, l'assassin de Sarriol, le bandit que nous avons vu, cei-tain soir de l'année 1853, au sortir du pénitencier de Poissy, sonner à la porte de l'hôtel d'Auberive devenu désert, et chercher vainement à l'île Saint-Denis la trace de son fils André; comment cet homme avait-il conquis les moyens de faire figure à Paris, sous un nom d'emprunt que personne ne songeait à lui contester, etde vivre en paix avec la police, si clairvoyante d'habitude, et si prompte à trouver le mot des existences mystérieuses?

C'est une histoire dramatique, étrange, une tragédie de Paris, — absolument vraie, — que nous allons raconter brièvement.

Un richebanquier d'origine prussienne mais naturalisé Français, le baron Worms, habitait en 1863, avec sa jeune femme, un hôtel situé dans un de ces élégants quartiers dont le baron Haussman dotait alors le nouveau Paris, et qui couvrent les vastes terrains compris entre la Madeleine et le parc Monceaux.

Cet hôtel — précédé d'une cour et suivi d'un jardin — se composait d'un vaste corps de logis, flanqué de deux pavillons en retour.

Les appartements particuliers du baron et les appartements de réception occupaient le rez-ùe-chaussée et le premier étage du corps de logis principal.

Le pavillon de droite renfermait les bureaux do la maison de banque.

Celui de gauche contenait les écuries, les remises et les chambres des domestiques.

Un escalier dérobé établissait une communication directe entre l'appartement du banquier et son cabinet, contigu à celui du caissier.

Chaque soir un cniiiluyé suhalterne, nommé Jean Lepaul, ancien soldat il'une probité

L'uf;eiit de sûreté s'agenouilla de noiivenii, df'joi-nit lf■^^ doigts crispés du mort.

h toute épreuve, tlicssait un lit de camp dans les bureaux et ne sCiulorniait qM^ipivs avoir placé, à portée de sa main, un revolver tout armé.

Debout depuis le point du jour, .Ican Lopaiil jouait énnrgif|ii(nnont d.; la hro^c et du balai, de maiiii-re à ce fine tout fut en l,oii onir.' an moment do larrivén du caissier et des commis.

Le 8 avril 1865, — à sept heures et demir do malin, — ce brave garçon, qui, le cœur

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coa^erit et la conscience légère, venait de com^^Kr sa besogne accoutumée, sortif, nu plutôt se précipita hors des bureaux.

U était d'une pâleur livide, — un tremblement convulsif secouait ses membres. — 11 courut, en trébuchant à chaque pas, vers là loge du concierge qui le voyant paraître ù l'improviste ainsi tout effaré, s'écria :

— Ah çà! mais, qu'y a-t-il donc, monsieur Lepaul? — Vous avez une mine chavirée qui fait vraiment peur, savez- vous?...

— Ce qu'il y a? — murmura l'ancien soldat d'une voix si brisée qu'elle était méconnaissable. — Il y a un malheur... un crime...

— Un crime? — fit le concierge avec stupeur. ^

— Oui... un crime affreux... — Monsieur le baron...

Il ne put achever.

— Eh bien? — balbutia son interloogteur... — parlez donc!... monsieur le baron...?

— Assassiné ! — dit sourdement Jean Lepaul.

— Assassiné ! — répéta le concîerge^^^^enant livide à son tour. — Mais où? — Mais quand? — Mais comment? — ajouta-l-^Hefffeiint de cuiiosité que d'épouvante.

— Le corps est sur le tapis, près de la caisse, dans une mare de sang... — répliqua le garçon de bureau. — Le crime a été commis cette nuit, voilà tout ce que je sais.

— Cette nuit!... — Et vous n'avez riea entendu?...

— Rien.

Et vous êtes siàr que monsieur le baron est mor||^

Trop sûrl... impossible de douter!... J'ai touché sa main, elle est déjà raido...

— Et la caisse? ^

— Ouverte et vide...

— .\ssassinat suivi de vol!... — Quel évéï^penl! — Que faire?...

11 n'y a qu'un parti à prendre, c'est de courir chez le comH|saire de police... — il

faut qu'il vienne sans perdre une minute... — Ne dites rien dan(jÉftjmaisûn avant qu'il soit là.. Madame la baronne apprendra toujours assez tôt son malïiCTff...

Pour ce qui est de ça, — murmura le concierge avec un intraduisible mouvement

d'épaules, — madame n'est pas déjà si fort à plaindre de ce malheur-là... A moins, bien entendu, que cette mort ne la ruine... — Le défunt ne la rendait guère heureuse, la pauvre petite i'emnie !... Mais ce ne sont point mes adaires... — Ce que c'est que de nous, miséricorde!... — Quand on pense que M. le baron est rentré très-gaillard, sur le coup de minuit, et que présentement... — Brrr... ça fait froid dans le dos!... — Enfin je cours chez le commissaire... — 'Veillez sur la porte à ma place, monsieur Lepaul, s'il vous plaît..

Jean Lepaul fit un signe d'adhésion et le concierge, se tirant le cordon à lui-même, prit sa course dans la rue aussi rapidement que le lui permit sa respectable rotondité.

Au bout d'à peu près vingt-cinq minutes le commissaire apparut, accompagné de son secrétaire et de quatre soldats requis par lui au poste le plus proche pour garder les issues.

Il avait pris soin, avant de sortir, d'expédier deux émissaires, — l'un au parquet, afin d'aviser du crime qui venait d'être commis le substitut et le juge d'instruction délégués, — l'autre au chef de la police de sûreté, pour lui demander un de ses agents les plus habiles.

En attendant l'arrivée des magistrats qui devaient procéder à une enquête approfondie, il s'agissait de constater l'état des lieux, de dresser procès- verbal, et de veiller à ce que toutes choses restassent dans l'état où elles se trouvaient au moment de la découverte du crime.

— Peut-on sortir de l'hùtel autrement que par ici? — demanda le commissaire au concierge.

— De ce côté, non, monsieur... — mais derrière l'hôtel il y a un jardin, et, dans le mur du jardin, une petite porte...

Deux sentinelles furent placées à l'entrée principale, et deux autres à l'issue du jardin, avec une consigne rigoureuse. ^

— Aquelleheure arriventles employés delamai-on dcbanquo? — repritle commissaire.

— A neuf 'lieures moins quelques minutes... — répliqua le concierge.

— Vous laisserez entrer ces messieurs après les avoir reconnus, mais personne ne pourra sortir de l'hôtel, sous quelque prétexte que ce soit, sans une autorisation spéciale.

— Oui, monsieur le commissaire...

— Par qui le corps inanimé de M. Worms a-t-il été découvert?

— Par moi... — répondit l'homme de peine en s'avançant.

— Vous vous nommez?...

— Jean Lepaul. *

— Quelles sont vos fonctions dans la maison?

— Je couche dans le^Lureaux, je les mets en ordre le matin, et je fais les courses dans la journée...

— Quel est ce ruban que vous portez à la boutonnière?

— Celui de la médaille militaire.

— Vous êtes donc un ancien soldat?

— Soldat de Crimée et d'Italie, oui, monsieur.

— C'est bien, — conduisez-moi...

Jean Lepaul se dirigea vers les bureaux. — Le commissaire et son secrétaire le suivirent.

Les nombreux domestiques du baron Worms, — cochers, palefreniers et marmitons, femmes de chambre et valets de pied, — comprenant qu'il se passait quelque chose d'anormal, commençaient à se rassembler dans la cour et bourdonnaient comme des abeilles au bord d'une ruche.

Ils faisaient force conjectures, croyant à quelque vol important mais ne soupçonnant point un assassinat.

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— Il faudrait cependant prévenir M. le baron... — dirent deux ou trois voix, aussitôt que le commissaire eut disparu dans le vestibule qui précédait les bureaux.

— Ma foi, je me risque!... — fitle valet de chambre, — je monte chez monsieur, quoiqu'il m'ait formellement interdit, une fois pour toutes, d'entrer dans son appartement avant son premier coup de sonnette... — J'aime à supposer que ce matin il me pardonnera l'infraction à la consigne en faveur de l'intention...

Le concierge s'était approché du groupe. — 11 posa sa main sur l'épaule du domestique, qui déjà se dirigeait vers l'hôtel.

— Auguste, mon cher garçon, — murmura-t-il, — ce n'est pas la peine de monter... — Restez là, et -songez à vous procurer quelque place aussi bonne que celle que vous aviez ici... — Vous ne servirez plus monsieur le baron...

— Ah ! bah !... — Est-ce que monsieur aurait fait banqueroute, par hasard?

— Monsieur le baron est mort !

— Hein? quoi? vous dites? — s'écrièrent tous les valets affolés d'étonnement.

— Je dis que notre maître est mort assassiné cette nuit...

Un silence d'épouvante suivit ces paroles, puis les exclamations s'entre-choquèrent, les interrogations se croisèrent, mais le concierge ne pouvait répondre à aucune par l'excclk'ute raison qu'il ne savait rien.

Pendant ce temps le commissaire de police, guidé par Jean Lepaul, traversait les bureaux et arrivait au seuil de la pièce où se trouvait la caisse.

— C'est là, monsieur... — dit à voix basse l'ancien soldat, en désignant du doigt la porte qu'il n'avait point refermée.

Le commissaire fit deux pas en avant e^s'arrèta, muet d'horreur, en présence du lugubre et hideux spectacle qui frappait ses regards.

Le banquier — les bras en croix, les mains crispées — était étendu sur le tapis au milieu d'une grande flaque de sang caillé. — Une coupure entaillait sa gorge, coupure si large et si profonde que le malheureux avait dû mourir foudroyé et sans pousser un cri.

Les yeux restaient ouverts et semblaient pleins d'ellarcnient. — L'expression figée sur son visage immobile était celle de l'angoisse et de la terreur.

Ce cadavre portait un costume de soirée d'une irréprochable élégance, — habit et pantalon noirs — bottines étincelantes — gilet à un seul bouton — cravate blanche. — Des éclaboussures sanglantes maculaient la cravate et souillaient le plastron brodé et bouillonné de la chemise.

Le baron Worms offrait le type prussien d'une façon très-accentuée : — taille moyenne, épaisse, annonçant une constitution vigoureuse; — figure large; — mâchoire lourde; — peau blanche; — yeux d'un bleu pâle; — cils incolores. — Les cheveux blonds étaient un peu crépus et partagés par une raie au-dessus de la tête, — les favoris longs et d'une nuance plus pâle que les cheveux; — les moustaches et le menton soigneusement rasés.

Rien n'indiquait que la chambre où gisait le corps du banquier eût été le théâtre d'une

scène violente. — Les différents meubles se trouvaient à leur place accoutumée. — La bougie d'un flambeau placé sur une petite table avait, en se consumant jusqu'au bout, fait éclater sa bobèche de cristal.

La caisse, — une de ces caisses d'invention moderne qui défient les tentatives des voleurs les plus hardis et les plus malins, — était ouverte au grand large.

La clef, restée dans la serrure, prouvait jusqu'à l'évidence qu'aucune elfraction n'avait eu lieu.

Le commissaire s'approcha du coffre-fort et inventoria l'intérieur. — 11 y trouva des actions de la banque, des obligations de chemins de fer, des titres du Crédit foncier, diverses valeurs nominatives, et, en outre, quelques sacs de mille francs en pièces de cent sous, mais pas un rouleau d'or, pas un billet de banque.

Évidemment l'assassin n'avait voulu s'embarrasser ni des sacs d'écus, difficiles à transporter, ni des titres d'une négociation compromettante.

Le commissaire prit place au bureau du caissier et commmença son procès-verbal.

Il achevait à peine la rédaction de cette pièce importante, quand arrivèrent ensemble le substitut, le juge d'instruction et le secrétaire de ce dernier.

Le substitut, — î!. de Favières, — était un jeune homme de vingt-sept anstoutau plus, joli garçon, élégant, riche, fort mondain, très-capable d'ailleurs, et que de hautes protections avaient fait attacher au parquet de Paris.

Le juge d'instruction, au contraire, blanchi sous le harnais judiciaire, se trouvait du mauvais côté de la cinquantaine.

Sa vieille expérience le rendait redoutable aux malfaiteurs dont il éventait, avec une adresse de premier ordre, les ruses les mieux ourdies, dont il déjouait les plus savantes combinaisons. — II avait démoli plus d'une fois en un instant des ali/ji préparés de longue main et qui semblaient inattaquables. — On ne lui pouvait reprocher qu'un peu d'entêtement. — Une fois sa conviction formée, il s'y retranchait plus qu'il n'aurait fallu.

Son apparence était dépourvue de toute distinction, et sa tenue presque aussi négligée que celle du juge Popinot immortalisé par Balzac. — Il se nommait RouUeau-Duvernet.

En arrivant sur le théâtre du crime mystérieux dont il fallait découvrir l'auteur, M. de Flavières était très-ému, et cette émotion n'étonnera point nos lecteurs quand nous leur aurons dit que le substitut connaissait personnellement la victime. — Plus d une fuis il avait pris place à la table du banquier, et professait à l'endroit de la baronne Worms une admiration respectueuse et presque passionnée.

Certain soir, sortant de l'hôtel, il s'était demandé tout bas en souriant :

— Est-ce que je serais par hasard amoureux de cette charmante femme?...

11 devint pâle en voyant à ses pieds le cadavre de l'homme dont, huit jours auparavant, il avait serré la ma'n, et il essuya avec son mouchoir de batiste parfumé les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son front, à la racine de ses cheveux.

Sa première parole fut celle-ci :

— Madame la baronne est-elle prévenue?

— Je ne crois pas, monsieur le substitut... — répondit le commissaire de police.

M. de Favières dit quelques mois tout bas au juge d'instruction, et ce dernier donna l'ordre d'aller chercher la femme de chambre de madame Worms.

Au bout de deux ou trois minutes, madcmuiselte Hortense, — jeune et jolie soubrette trés-coquettement vêtue, — arriva toute tremblante.

A l'aspect du corps sanglant et inanimé elle jeta un cri, cacha son visage dans ses mains, et parut très-sérieusement près de se trouver mal.

— Calmez-vous, mon enfant, — lui dit le substitut avec bonté, — et apprenez-nous si madame la baronne est instruite de l'affreux malheur qui la frappe?

Lajeune fille sembla se rassurer un peu en reconnaissant M. de Favières, qu'eLe avait d('jîi vu à riiùk'l.

— 11 est absolument certain — balLiUtia-t-clIe — que madame ne sait rien encore.

— D'où vous vient cette certitude?

— Personne autre que moi n'enti'e chez madame le matin, et j'ai l'ordre formel de ne la réveiller jamais, et sous aucun prétexte, avant neuf heures.

— Vous allez monter chez votre maîtresse...

— Oui, monsieur...

— Et, tout en ayant soin de ne point lui laisser soupçonner l'effroyable crime qui s'est commis cette nuit dans sa maison, vous lui direz que je sollicite l'honneur d'être r. çu par elle sans le moindre retard... — Si madame la baronne s'étonnait de cette demanda d'audience à une heure si indue, vous ajouteriez que je ne viens point comme visiteur, mais comme magistrat. — L'inquiétude que ces paroles feront naître préparera madame Worms à la terrible nouvelle dont je vais être le messager... — Hâtez-vous, mou enfant, et revenez me prévenir aussitôt que madame la baronne sera visible...

Mademoiselle Hortense sortit.

Au moment oii elle quittait le théâtre du crime, un nouveau personnage parut sur le seuil et salua respectueusement, presque humblement, les deux magistrats et le commissaire de police.

C'était un jCune homme de vingt-six à vingt-sept ans, — petit plutôt que grand. — très-mince, — proprement mais simplement vêtu, et d'une app;irence, en somme, insignifiante et un peu vulgaire.

Son visage d'une pâleur mate, et rasé de si près que le menton et les contours des joues offraient des tons bleuâtres, lui donnait l'aspect d'un acteur de province venant chercher un engagement à Paris chez les correspondants dramatiques. — Ses cheveu.x noirs, coupés courts, dessinaient nettement cinq pointes sur son front très-bombé.

— Bonjour, Johin, — lui dit M. Roulloau-Duvcrnet avec un geste de protnction bienveillante. — C'est la Préfecture qui vous envoie?

— Oui, monsieur le juge d'instruction, — répondit le nouveau venu. — M. le chef do la sûreté m'enjoint de me mettre à vos ordres...

— Je suis bien aise qu'il vous ait choisi... — Vous êtes un agent dont j'apprécie l'intelligence et le zèle, et vous m'avez été fort utile en mainte occasion, je me plais à le reconnaître...

Celui que nous venons d'entendre appeler Jobin rougit de plaisir en recevant cet éloge du magistrat.

Il salua de nouveau et, d'un geste machinal, qui semblait lui être familier, il assujettit le pince-nez d'écaillé dont le double verre amortissait l'éclat de ses yeux noirs, d'une vivacité et d'une mobilité inquiétantes.

— Monsieur le juge d'instruction, — dit le commissaire de police en désignant Jean Lepaul, — voici le garçon de bureau, qui, après èlre entré le premier dans cette pièce et avoir vu le cadavre de M. le baron, m'a fait aussitôt prévenir.

.Sur un signe du juge d'instruction le greffier disposa devant lui ses feuilles de papier timbré, et se tint prêt à écrire; — mais, avant que M. Roulleau-Duvernet eût posé la première question de son interrogatoire, un incident inattendu se produisit, amenant à sa suite une stupeur facile à comprendre.

Au moment où le juge d'instruction allait parler, où le greffier trempait sa plume dans l'encre, mademoiselle Hortense reparut.

Elle était livide, — elle semblait ne se tenir debout qu'à grand'peine, et pour ne pas tomber elle fut obligée de s'appuyer au montant de la porte.

Tous les regards se tournèrent vers elle.

.M. de Favicres frissonna de la tête aux pieds. — L'idée traversait son espiit qu'il allait apprendre un nouveau malheur, un nouveau crime, et que la Ijaroune Worms avait succombé, comme son mari, sous les coups d'un assassin.

— Eh bien? — demanda-t-il d'une voix agitée, — vous avez vu voire maîtresse?., vous lui avez parlé?

Mademoiselle Hortense secoua négativement la tète.

— Que veut dire cela? — poursuivit le substitut. — D'où vient ce trouble qui vous domine? — N'avez-vous donc point fait ce que je vous avais ordonné de faire?...

— J'ai obéi — balbutia la femme de chambre. — Je suis entrée chez ma maîtresse... — Je l'ai cherchée... — Je l'ai appelée... — l'appartement est vide. ..le lit est intact...— Madame n'a point passé la nuit à l'hôtel! Les assassins de M. le baron l'ont enlevée, bien sûr! !

Et mademoiselle llorten-se, après avoir fornmlé celle conclusion quelque peu fantaisiste, se mit à pleurer à chaudes larmes.

Le juge d'instruction regarda Jobin.

Les yeux de l'agent élincclaient sous les verres de son pince-nez. — Le même soupçon venait évidemment de naître à la fuis dans l'esprit du magistrat et dans rchii du détuctif.

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— Comment M. le baron et maclamo la baronne vivaient-ils ensemble? — demanda brusquement le juge d'instruction.

La question formulée par Roulleau-Duvernet s'adressait h la femme de chambre, mais, comme cette dernière semblait hésiter, ce fut le substitut qui répondit :

— J'avais l'honneur de connaître M. et madame Worms, — dit-il, — je les voyais souvent... — Le l)aron, s'il faut en croire certains bruits, entachés peut-être d'un peu d "exagérât! on, se permettait quelques légèretés au dehors... mais la baronne semblait indulgente, et j'ai tout lieu de croire que c'était en réalité un excellent ménage... Un ménage très-uni...

Mademoiselle Hortense hochait la tête en écoutant le substitut.

Quand il eut achevé elle fit un geste brusque, et s'écria impétueusement :

— Un ménage uni! — Ah! non, par exemple! — Non, non, monsieur, n'en croyez rien! — Oui, madame la baronne était la plus douce et la meilleure dos créatures... — Elle supportait tout avec une patience d'ange et ne se plaignait guère... Mais ça ne l'empêchait pas de souffrir! — Par moments son cœur éclatait, et je l'ai vue pleurer... — Oh! oui, souvent... bien souvent... trop souvent...

— Oh ! oh !... — murmura le juge d'instruction.

Il échangea un nouveau regard avec Jobin, puis il s'approcha du substitut, le prit par le bras et, l'emmenant dans l'embrasure d'une croisée, lui dit à demi-voix :

— Si nous étions tout simplement en face d'une vengeance de femme? hein? qu'en pensez-vous?...

M. de Favières tressaillit.

— Oh! — répliqua-t-il vivement, — impossible!... impossible!...

— Pourquoi donc?

— La baronne est très-jeune, très-frêle, très-délicate... c'est un roseau qu'un souffle ferait ployer... — Pour ne parler que des impossibilités matérielles, sa main d'enfant n'aurait pu frapper un coup pareil à celui qui a tué le baron. .

— Il faut faire la part des effets nerveux, qui parfois tiennent du prodige... — la colère centuple les forces!...

— Je l'admets... — Mais cette caisse vide? — Une femme outragée tue son mari, soit!... — Elle ne vole pas à côté de son cadavre...

— A moins que, se voyant perdue après le crime commis, elle ne prenne le parti do fuir en emportant une fortune... — répliqua froidement le juge d'instruction.

Le substitut baissa la tête. — Il ne se sentait pas convaincu, mais il ne trouvait rien à répondre.

— Comment expliquer, selon vous, l'absence de la baronne? absence ignorée de ses domestiques! ! — continua le vieux magistrat.

— Je ne sais... Je suis comme vous dans les ténèbres... — IMais la lumière se fora sans doute...

Splendide pemturel I - ujurmuia le juge U'iuslrucUun. IM;-,. .-(m.

— Ahl sapcrlipoputtc, j'y cmiptu bien... - murmura ItuuUeuu-Duvumct. Puis, s'adressant h mademoiselle liorteuse, il lupi'it :

— Vous vous nommez?

— Hortensc Hardy.

— Votre à<^<:'.>

— Vingt et un ans..,

— Vous êtes depuis longtemps la femme de chambre de madan.e Worras?

fgw-

— Depuis deux ans. Je suis entrée au service de madame presque aussitôt après son mariage...

— Vous êtes dévouée à votre maîtresse, à ce qu'il paraît?

— Dévouée? — oh! oui, monsieur!... — Je l'aime de tout mon canir!... Elle est si bonne!... — Tout le monde l'aime à l'hôtel et tout le monde la plaint! — II ne faut pas accuser les morts, mais on peut dire que feu monsieur le baron lui en a fait voir de toutes les couleurs!...

— Les torts réels ou prétendus de M. Worms à l'égard de sa femme étalent donc connus des serviteurs?...

- Ils étaient connus de tout le monde! — M. le baron se croyait tout permis, tout absolument, et ne se cachait guère!... — Combien de fois a-t-il fait entrer ici ses drôlesscs par la petite porte du jardin ! ... — On ne parlait que de cela à l'office... — vous pouvez le demander au valet de chambre... il en sait long... — C'était un scandale abominable!...

— Supposez-vous, — reprit le juge d'instruction après un instant de silence, — supposez-vous que madame Worms, blessée dans ses affections, outragée dans sa dignité de femme, ait quitté l'hôtel cette nuit pour se réfugier dans sa famille?

— Je ne puis répondre à cette question. — J'ignore complètement si madame avait des parents... — Dans tous les cas, ils ne venaient jamais ici...

— A quelle heure avez-vous vu votre maîtresse, hier au soir, pour la dernière fois?

— Un peu avant minuit...

— Elle rentrait, sans doute?

— Non, — Madame n'était point sortie. — Elle me sonna, mais, au lieu de se faire déshabiller comme de coutume, elle me dit qu'elle n'avait pas besoin de mes services et me permit de me mettre au lit, ce que je fis immédiatement.

— Quelle était la physionomie de la baronne pendant cette dernière entrevue?

— Madame me parut agitée et très- triste... — La voyant pâle, avec les yeux rouges, je pris la liberté de lui demander si elle se sentait souffrante... — Elle me répondit qu'elle croyait avoir un peu de fièvre, mais que ce ne serait rien...

— Madame Worms recevait-elle beaucoup de monde?

— Oui, monsieur... surtout des hommes. — Cela ennuyait et fatiguait souvent madame, mais elle ne pouvait faire autrement... M. le baron connaissait tout Paris...

— Parmi ces nombreux visiteurs il y en avait sans doute quelques-uns plus piu-ticulièremcnt assidus et plus familiers dans la maison?

— Deux ou trois, oui, monsieur... mais un surtout...

— Le nom de ce dernier?

— M. le vicomte Gilbert de Presles...

— Un jeune homme?

— Oui, monsieur, un jeune homme très-joli garçon et très-élégant...

— M. de Presles venait souvent?

— Presque tous les jours...

— Est-il venu hier?

— Oui, monsieur, de trois à cinq heures... — M. le baron faisait grand cas de M. le vicomte et quand, à son retour de la Bourse, il le trouvait ici, il ne manquait jamais de le retenir à dîner. . .

— Savez-vous l'adresse de M. de Presles?

— Oui, monsieur; — -il demeure rue Neuve-des-Mathurins, n° 21...

— Ses assiduités donnaient-elles lieu, à l'office, à quelques commentaires?...

— Je ne comprends pas bien cette question... — murmura mademoiselle Hortense.

— Supposait-on, par exemple, — reprit le magistrat, — que madame Worms éprouvât pour cet élégant jeune homme une sympathie trop vive, imparfaitement expliquée et autorisée par les relations mondaines?...

La femme de chambre rougit jusqu'à la racine des cheveux.

— Jamais, monsieur!... — s'écria-t-elle avec une chaude conviction. — Jamais, nu grand jamais, aucun de nous ne s'est permis de supposer rien de pareil !... —Nous savions trop bien que madame la baronne était la sagesse même!... — Je me crois une honnête fille, monsieur, eh bien ! s'il fallait répondre de la vertu de madame autant que de la mienne, — et même plus, — je n'hésiterais pas! !

AU moment où mademoisellR Hortense achevait cette véhémente profession de foi, neuf heures sonnaient à la pendule de marbre noir placée sur la cheminée du cabinet.

Les deux magistrats furent prévenus par un agent que le caissier venait d'arriver et qu'il attendait sous le vestibule, en compagnie du plus grand nombre des employés de la Maison.

Le juge d'instruction autorisa la femme de chambre à se retirer, et donna l'ordre d'inti'od'uire à l'instant même le caissier.

Presque aussitôt ce dernier parut.

Sa physionomie bouleversée exprimait la plus poignante émotion. — La vue du cadavre parut produire sur lui une impression terrible. — Son visage se décomposa, ses lèvres tremblèrent.

— Ah! — murmura-t-il d'une- voix sourde, avec un accent allemand très-prononcé, — c'est donc vrai!! Je n'y pouvais croire!! M. le baron assassiné!!... quel crime et quel malheur!! — Pardonnez h mon troubU;, messieurs, — ajouta-t-il en s'adressant aux deux magistrats — Celui qui ('st là sans vie, lâchement frappé, était bon pour moi... il m'avait fait ce que je suis... il m'accordait sa confiance entière... je lui dois tout ! ! je l'aimais... je l'aimais tendrement...

L'émotion étrangla la voix dans la gorge du caissier, et des larmes coul'rent sur ses joues pâles.

— Remettez-vous, monsieur, — lui dit le juge d'instruction du ton le plus bienveillant. — Vous n'avez aucun besoin d'indulgence et votre douleur vous honore. — J'attendrai quelques minutes avant de vous adresser des questions nécessaires... — Puissent vos réponses nous apporter la lumière dont nous avons besoin.

— Hélas! — balbutia le caissier en secouant la tête, — je ne sais rien... absolument rien... — La fatale nouvelle m'a frappé tout à l'heure à l'improviste, comme un coup de foudre... — Interrogez-moi sur-le-champ, monsieur, vous le pouvez... — Si profond que soit mon chagrin, je suis maître de moi et j'aurai la force de vous répondre...

L'homme qui venait de parler ainsi était de taille élevée, pâle, très-brun de peau, d'une tournure distinguée, et vêtu avec une élégance de bon goût. — Ses traits, d'une beauté régulière, offraient des traces de fatigue. — De petites rides très-fines commençaient à dessiner leur réseau, en forme d'éventail, à l'angle externe de ses paupières. — Ses cheveux épais, naturellement ondes, d'une couleur fauve à reflets de cuivre rouge, tranchaient avec les teintes bleuâtres de son menton soigneusement rasé. — Il ne portait pas de moustaches, mais des favoris de la même nuance que les cheveux.

Son apparence, en somme, était celle d'un homme du monde, d'un homme de plaisir, autant que celle d'un caissier.

— Nous commencerons donc sur-le-champ, puisque vous vous sentez suffisamment remis... — dit le magistrat. — Greffier, écrivez... — Votre nom, monsieur?...

— Frédéric MuUer.

— Votre âge?

— Quarante-quatre ans.

— Le lieu de votre naissance?

— Manheim.

— Vous êtes Allemand?

— Oui, monsieur.

— Naturalisé Français? ■

— Non, monsieur.

— Votre domicile?

— Avenue de Neuilly, 92.

— Êtes-vous marié?

— Non, monsieur.

— Vous êtes caissier dans la maison de banque fondée par M. If baron Worras?

— Oui, monsieur.

— Depuis quand?

— Depuis cinq années, mais il y a sept ans que je suis employé de la maison. — .l'avais été recommandé au baron par son correspondant de Berlin, — J ai vécu eu .Allemagne, mon pays natal, jusqu'à ce moment.

— Quel est le chitlVe de vos appointeiniTits? *

— Dix-huit mille francs.

— Quand avez-vuus vu M. le baron Wornis pour la dernière fois?

Mf

— Hier, à midi.

— A quelle heure avez-vous quitté votre poste?

— Comme de coutume, entre quatre heures et demie et cinq heures moins un quart.

— Quelle somme laissiez-vous en caisse?

— Pour vous donner un chiffre absolument exact, je dois consulter mon carnet...

— Faites...

Frédéric MuUer tira de sa poche un petit portefeuille dont toutes les pages étaient chargées de chiffres.

— Six cent quatre-vingt-dix mille francs, — dit-il après avoir jeté un coup d'o'il sur la dernière de ces pages.

— Comment décomposez-vous cette somme, on, pour poser mieux ma question, sous quelles formes se trouvait-elle dans la caisse?

— Quatre cent-quarante-cinq mille francs en billets de banque, — douze mille en or, — huit mille en pièces de cent sous, et des titres divers pour deux cent vingt-cinq mille francs, environ...

— Les billets de banque et l'or faisant ensemble, d'après votre dire, une somme de quatre cent cinquante-sept mille francs, ont été soustraits. — Ce vol important compromet-il la situation de la maison et peut-il entraîner, par exemple, une suspension de payements?

— En aucune façon... — Nous avons à la Banque plus de deux millions... — U suffirait d'une signature des fondés de pouvoir pour les retirer...

— Combien cxistc-t-il de clefs de la caisse?

— Deux.

— L'une est en votre possession, sans doute?

— Oui, monsieur.

— Et l'autre?

— L'autre restait aux mains de M. le baron.

— Où est la vôtre ?

— Elle ne me quitte jamais... La voici...

— La clef que je vois à la serrure du cofTre-fort serait alors celle de M. Worms?

— Cela n'est pas douteux...

— Le baron se séparait-il parfois de sa clef?

— Je l'ignore... — Je sais seulement que, d'hai)itude, il la poilaitdatis la poche droite de son gilet...

— Jobin, — dit le juge d'instruction, — voyez un peu...

Le jeune homme assujettit son pince-nez par ce geste rapide que nous avons constaté déjà. — Il s'agenouilla près du cadavre et il introduisit délicatement deux de ses doigts dans la. poche signalée par Frédéric Muller.

Il en lira une vingtaine de pièces d'or, un porte-crayon de vermeil et un [letil peigne d'écaillc blonde.

L'autre poche, également explorée, ne contenait qu'une montre k répétition, lort belle.

— Pas la moindre clef... — fit-il. — Mais je constate la présence d'un papier fripé dans la main gauche du cadavre... — Faat-il ouvrir cette main et prendre le papier?

Si maître que le caissier fût de lui-même, et si bien qu'il sût commander à sa physionomie, son visage s'altéra et durant une seconde la pâleur livide de ses traits s'empourpra visiblement.

— Chaque chose doit venir en son temps, — répliqua le juge d'instruction; — nous nous occuperons de ce papier tout à l'heure.

L'agent de la sûreté se releva.

M. Roulleau-Duvernet parut réfléchir pendant une ou deux minutes, puis il reprit son interrogatoire

— Je suppose, — dit-il en étendant sa main vers la caisse, — je suppose que ce coffrefort est à combinaison et à secret?...

— Oui, monsieur, — répondit Frédéric Muller. — Les quatre boutons placés autour de la serrure correspondent chacun à plusieurs lettres de l'alphabet. — Au moment de fermer la caisse on forme, avec ces lettres, un mot qui disparaît ensuite à volonté. — Quelqu'un qui se serait emparé de la clef essayerait vainement de s'en servir s'il n'avait connaissance du mpt, et s'il ne le reproduisait avant tout. — A défaut de cette opération préliminaire, les plus patients efforts n'arriveraient qu'à fausser la serrure ou qu'à briser la clef...

— Changiez-vous souvent la combinaison des lettres ? — demanda le magistrat.

— Tous les quinze jours, à peu près...

— Sur quel nom avez-vous fermé, hier?

— Sur un nom de femme : ZINA. — L'idée de choisir ce nom m'était venue, la semaine dernière, en assistant à la représentation de la Muette, à l'Opéra... — Une des danseuses se nommait ainsi...

— D'autres personnes connaissaient-elles ou pouvaient-elles connaître le mot choisi par vous? — reprit le juge d'instruction.

— Une seule, le baron Worms, — répondit le caissier. — Je le lui remettais, écrit au crayon sur une feuille volante, lorsque je modifiais la combinaison... — Il pouvait ainsi vérifier mes comptes en mon absence, s'il le jugeait convenable, ou prendre de l'argent dans la caisse, s'il en avait un besoin immédiat...

— Gela lui est-il arrivé souvent?

— Trois fois en cinq ans, pas davantage, et jamais pour s'occuper de mes comptes, mais pour ciiipmnti'r à la caisse quelques billets de mille francs...

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— Supposez-vous qu'une personne étrangère ait pu purprcndrc le secret du nuit tracé sur la feuille volanle remise par vous au baron?...

— Cela est sans doute admissible, mais je ne suppose rien... -- J'ignore ce que mou regretté patron faisait de cette feuille après l'avoir reçue... — • La seule chose certaine et

incontestable c'est que, pour rendre la serrure obéissante, il a fallu tout à la fois posséder la clef et connaître le mot... — De là à conclure que M. le baron a été surpris par l'assassin ou par les assassins au moment où lui-même venait d'ouvrir la caisse, il me semble qu'il n'y a qu'un pas...

Un geste approbatif du juge d'instruction prouva clairement qu'il partageait de point en point cette manière de voir.

— Très-logique, le caissier!... — murmura Jobin.

— Je vous prierai, — reprit le magistrat, — de me donner quelques renseignements sur la façon dont le baron et sa femme vivaient ensemble...

— Cette question m'embarrasse beaucoup, monsieur, — répondit Frédéric Mullcr. — ■ M. Worms me faisait quelquefois l'honneur de m'inviter à sa table et à ses bals... — En ces occasions, le baron et la baronne semblaient presque toujours s'accorder à merveille... — En était-il de même dans l'intimité? — Voilà ce qu'il me serait impossible.de dire d'une manière positive...

— Vous n'ignorez point cependant que M. Worms passait pour un lionime de mœurs... légères?...

— Mon Dieu, je sais qu'on accusait le baron d'avoir des maîtresses et de ne pas rendre sa femme absolument heureuse. — Il était même question d'une scène regrettable et publique, à laquelle je n'ai point assisté... — Mais oti parlait rarement de ces choses devant moi... — Mon attachement à mon cher patron était bien connu... — On avait la certitude de me blesser au vif en attaquant celui à qui je devais ma position, et l'on s'abstenait... — J'aurais d'ailleurs imposé silence, très-vertement, aux méchantes langues...

— Une telle délicatesse de sentiments vous honore, monsieur... — reprit le magistrat. — Je n'insiste pas relativement au baron Worms; mais je tiens essentiellement à conuiiître votre opinion sur sa femme.

— J'ai l'honneur de vous répéter, monsieur, (ju'a\ aut vu nuidaïuo la baronne trèsrarement, sauf dans des occasions en quelque sorte officielles, je la connais à peine... Elle me semble une personne accomplie et charmante... — un peu nerveuse peut-être, et plus romanesque qu'il ne faudrait; elle le paraît, du moins, mais je n'oserais affirmer qu'elle le soit réellement...

— Avant d'être iNti'iKliiit dans ce cabinet, — dcniiinda le juge d'instruction, — avezvous appris que madame la baronne a quitté riiùtcl cette nuit?

Le visage mobile de Frédéric Muller expi'ima rétonnement et la consternation.

— Je l'ignorais! je l'ignorais!... — s'écria-t-il joignant les mains; — mais alors... — oh! la malheureuse!...

.'\près avoir prononcé, — comme malgré lui, — ces quebiues paroles, le caissier s'interrompit et cacha sa figurj dans ses deux mains.

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— Que voulez-vous dire? — demanda vivement le juge d'instruction.

— Rien, monsieur... rien... — murmura Muller avec un effort visible. — Une pensée funeste et folle avait traversé mon esprit, mais elle a disparu déjà... — Ne cherchez point à savoir quelle était celte pensée, je vous en supplie... — Ne m'interrogez point... — il me serait impossible de vous répondre...

M. RouUeau-Duvernet n'avait nul besoin de questionner. — 11 devinait sans peine l'accusalion terrible cachée sous les réticences du caissier.

11 procéda rapidement à l'interrogatoire de Jean Lepaul.

L'ancien soldatne pouvait éclairerlajustice. — Aucun bruit suspect n'était venu troubler son paisible sommeil. — Il avait trouvé intacts, le matin, les verrous poussés parlui la veille au soir. — En conséquence il affirmait, avec une certitude absolue, que personne n'avait pu, pendant la nuit, s'introduire dans le cabinet du caissier en passant par les bureaux.

Le juge d'instruction autorisa Jean Lepaul et Frédéric Muller à se retirer, en leur enjoignant toutefois de ne point quitter l'hôtel et de se tenir à sa disposition jusqu'à nouvel ordre, et il resta sur le théâtre du crime avec le substitut, le commissaire de police, l'agent de la sûreté et le greffier.

— Jobiii, — dit alors le vieux magistrat, — vous avez parlé tout à l'heure d'un papier fripé qui se trouve dans la main gauche du .cadavre...

— Oui, monsieur le juge d'instruction.

— Voyons ce papier...

L'agent delà sûreté s'agenouilla de nouveau, disjoignit non sans peine les doigts crispés du mort que la rigidité cadavérique avait envahis depuis longtemps déjà, et il en retira une sorte de tampon bleuâtre qui sans doute avait été roulé et comme broyé par une main frémissante, dans un moment d'indicible fureur.

Jobin déroula ce papier, lentement et avec des précautions minutieuses afin de ne le point déchirer dans ses cassures. — Cette première partie de sa tâche achevée, il plaça la feuille toute ouverte sur son genou, et il la lissa avec le drap de sa manche de manière à en effacer le mieux possible les plis.

Tout en opérant de cette façon, il lisait à la dérobée les quelques lignes tracées d'une grosse écriture renversée, évidemment contrefaite, et à mesure qu'il avançait dans sa lecture, ses prunelles noires étincele.ienl comme des lucioles sous les verres de son pince-nez.

— Eh ))ieu!... voyons, est-ce fait? — demanda M. RouUeau-Duvernel avec un peu d'impatience.

Jù.bin se redressa, grave, impassible, les yeux baissés.

— Voilà, monsieur le juge d'instruction... — répondit-il en présentant respectueusement au magistrat la demi-feuille de papier bleuâtre, empruntée à une feuille plus grande par une personne m;iladroite ou singulièrement pressée, car la coupure formait ce que nous appellerions volontiers des dents de scie, comme si, pour l'opérer, on s'était servi du dos d'un couteau au lieu d'en employer le tranchant.

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I...-S gendarmes se levèn-nl i-l -.■ luniiii m iinrt irnrnies eu \uyaijl le (.■uinniisfaire.

Cette demi-feuilli' avait dû rire \i\\r>' en tornie ilc lettn;, mais n'ollrait mille trace de cactift et ne portait aucune adresse.

— Ahl ah! — sY'cria le juge d'instruction avec un accent de triomphe, après avoir lu. — J'avais deviné juste ! — Que répondrez-vous à ceci, mon cher substitut'?...

Et il lendit la lettre à M. de Favières qui hit à son tour, à haute voix, les lignes suivantes :

Mimskur le baron, — un ami dévoué mais qui, pour des raisons personnelles, tient à

reste?' inconnu, ne veut pas — {s'il peut Vempècher), — que vous soyez dupe plus longtemps d'une femme infidèle et d'un faux ami. — Madame la baronne doit quitter l'hôtel cette nuit et prendre la route de Belgique avec le vicomte Gilbert de Presles, son amant. — Quand vouf recevrez cette lettre il sera temps encore, peut-être, de mettre obstacle à leur dépai't. — On vous donne le conseil, s'ils sont partis, de vérifier votre caisse au plus vite... — Vous y pourrez trouver du vide.

— Eh bien ! — demanda le .juge d'instruction en souriant magistralement, lorsque le substitut eut achevé sa lecture, — que dites-vous de cela?

— Je dis que cette lettre, étant anonyme, ne prouve pas grand'chose en somme... — répliqua M. de Favières.

— En toute autre occasion, je vous l'accorderais, — s'écria le juge, — mais ici la parfaite bonne foi de l'écrivain ne saurait être mise en doute, puisqu'elle est péremptoirement démontrée par les faits accomplis... — L'instruction ne peut plus s'égarer désormais... Les coupables nous sont connus... — Cela me paraît aussi lumineux que le soleil, aussi incontestable que l'évidence.

— Ainsi, selon vous, la baronne Worms?... — commença le substitut.

— Est complice du crime accompli !... — interrompit le juge d'instruction — oui! cent fois oui!... — Remarquez bien que je dis : complice et non plus auteur principal... — Vous aviez raison tout à l'heure... la main d'une femme est trop faible pour frapper un pareil coup... — • Ce n'est point la baronne qui a tué... — Cest le vicomte Gilbert de Presles, à l'instigation de sa maîtresse...

Le substitut fit un geste duliitatif.

— Ah çà! mais, — s'écria M. Roulleau-Duvernet, — vous paraissez mal convaincu!

— C'est que je ne le suis pas, en effet...

— Que faut-il donc pour vous persuader?... — Car enfin, je le répète, tout ceci est clair comme le jour... — Je pourrais reconstruire de point en point la scène de l'assassinat, telle qu'elle a dû se passer, telle qu'elle s'est passée certainement... — Je le pourrais, et je vais le faire... — Le baron, hier au soir, est rentré sans défiance; — il a reçu la lettre anonyme et il s'est mis aussitôt à chercher sa femme. . . — Ne la trouvant point, et persuadé qu'elle avait déjà quitté l'hôtel avec son amant, il a voulu vérifier l'état de sa caisse, ainsi que le lui conseillait son correspondant mystérieux. — C'est au moment où il venait d'ouvrir lui-même le cofire-fort encore intact que M. de Presles s'est jeté sur lui, et d'un seul coup, d'un coup terrible, l'a tué raide. — Aussitôt après le meurtre, l'assassin s'est fait voleur, et, s'emparant de l'or et des billets de banque, a pris la fuite avec sa complice... — Qu'en dites-vous, mon cher substitut? — Ma version n'est-elle passimple et logique? — .4tta([U(v.-la si vous le pouvez...

— Elle n'est que trop vraisemblable, j"en conviens, — muimura M. de Favières, — et cependant j'affirme que, si vous aviez connu la baronne, vous douteriez encore.

Le juge d'instruction eut aux lèvres un sourire indulgent.

— Elle est adorable, celte baronne, je vous l'accorde, — répliqua-t-il, — mais ça n'empêche rien... — Ah ! vous êtes jeune et poiiil bronzé!... — Un doux visage cl île gentilles

petites manières vous semblent des preuves, ou tout au moins des présomption' d'innocence... — Quand vous aurez comme moi blanclii dans le métier, vous vous défierez des jolies femmes et des grands yeux candides. — Je me souviens d'une jeune fille de dix-sept ans, tête de madone, regards de vierge, voix de chérubin... tout un ensemljle d'une grâce si chaste et d'une si merveilleuse candeur qu'on se surprenait à chercher autour de son front le nimbe d'or dont les peintres couronnent les saintes et les anges... Eh bien ! cette exquise créature Vvait empoisonné son père avec une dissolution de phosphore afin de s'emparer d'un millier d'écus qu'il possédait, et de les manger en compagnie de son amant, un drôle de la pire espèce... — Lorsque au bout' de cinq ou six mois elle fut lasse de cet amant elle voulut s'en débarrasser, pour en prendre un autre sans doute, et, l'ayant grisé d eau-de-vie, elle mit résolument le feu aux rideaux de son lit, espérant bien le brûler vif pendant son sommeil... — Je la contraignis à tout avouer... — Messieurs les membres du jury, bons bourgeois et pères de famille, la trouvèrent si jolie qu'ils admirent à son bénéfice des circonstances atténuantes... — Elle ne fut condamnée qu'à vingt ans de réclusion... — La baronne W'orms, en somme, est beaucoup moins coupable... — Sa complicité dans l'assassinat de son mari peut passer à la rigueur pour une peccadille, à côté d'un parricide suivi d'une tentative de meurtre compliquée d'incendie I. ..

Le substitut — n'ayant rien à répliquer — baissa la té'.e, et M. UouUeau-Duvernet se frotta triomphalement les mains.

Depuis quelques instants Joliin, l'agent de la Piéfecturc, seml)lail piénrcupé.

— Monsieur le juge d'instruction veut-il me permettre d'examiner la Ictlie anonyme? — dcmanda-t-il.

— Sans doute, je le permets... — répondit lo magistrat en la lui ti'ndant. — Examine/, mon cher, et faites-nous part de vos observations... — Vous savez que j'ai grande confiance en vos lumières... — Certains rapports rédigés par vous, notamment dans l'an'aiie de l'horloger du boulevard Beaumarchais, et dans celle du marchand de vins du quai des Tournelles, étaient admirables de logique, de perspicacité, et prouvaient des aptitudes policières de premier ordre... — Mais l'all'aire d'aujourd'hui est liicn sinijile, et je doute qu'elle vous fournisse une nouvelle occasion d'exercer vos talents...

Jobin salua le juge d'instruction, ôta son pince-nez dont le but vérilahle était sans doute de masquer l'éclat de ses yeux, tira de sa poclie une de ces loupes ii verres fortement grossissants dont se servent les amateurs de tabU-aux anciens pour constater l'existence des repeints, et, à l'aide de cette loupe, il étudia avec une altenliiui profonde les délails de l'écriture et les cassures du papier.

Après quelques secondes d'examen il lit un nuiuvement iirusque qui décelait une prodigieuse surprise.

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— Qu'y a-t-il? — demandèrent à la fois le substitut et le juge d'instriictiou...

— Une chose ti-ès-grave... — répondit .lobin. o

— Laquelle?

— Au moment où cette lettre a été remise au baron Worms, l'encre des dernières li,t;ne.s n'avait pas eu le temps de sécher...

— Allons donc!... — s'écria Roulleau-Duvernet. — C'est impossible!...

— Impossible, soit! — répliqua l'agent. — Mais incontestable, et je le prouve : il sulfit de regarder avec un verre grossissant l'écriture des trois dernières lignes, pour constater que les maculatures en forme d'arabe.sques produites par le liquide encore frais se rapportent exactement aux cassures du papier et se reproduisent dans ses moindres plis... — Nul autre que le baron Worms n'a pu rouler et broyer pour ainsi dire cette lettre entre ses mains dans un premier mouvement de fureur... Donc elle est tombée sous ses yeux au moment précis où l'écrivain anonyme venait d'achever son œuvre...

• — C'est étrange, en effet... — murmura le substitut, après avoir constaté de visu que l'agent ne se trompait pas. — Très-étrange!...

Le juge d'instruction prit à son tour la loupe et le papier, et son examen ne fut ni moins long, ni moins minutieux que celui de Jobin.

— En vérité, — dit-il ensiii'e, — il y a là quelque chose de singulier, de mystérieux, d'incompréhensible, qui bouleverse toutes mes idées ! — Gomment admettre, en effet, que celui par qui venait d'être écrite cette dénonciation, l'ait remise au baron avant même que l'encre fût sèche?... — Il aurait fallu la tracer poui' ainsi dire sous ses yeux !... — Parler, dans ce cas, eiit été plus simple...

— Peut-être — fit observer le substitut — la lettre anonyme est-elle arrivée aux mains de M. Worms avant son retour à l'hôtel.

— Peut-être, en effet, — répondit le vieux magistrat, — nous allons tâcher de le savoir...

Un agent reçut l'ordre d'aller chercher le valet de chambre qu'il ramena presque aussitôt, fort troublé, très-inquiet, car le fait de comparaître devant la justice à la suite d'un crime commis cause toujours une angoisse involontaire, même à ceux qui n'ont rien à craindre, n'ayant rien à se reprocher.

— Comment vous nommez-vous? — lui demanda le juge d'insdiiction.

— Auguste Maret.

— 'Vous étiez an service du barcm Worms?

— Oui, monsieur, en qualité de valet de. ciiainbre, depuis quatre ans.

— Vous avez attendu votre ra aîtrc hier au soir?

— Comme de coutume, oui, monsieur.

— A quelle heure est-il i-entr S?

— A minuit et quelques miriu des.

— Seuiblait-il soucii'ux, pré( iccu^ié, agité?

— En aucune façon... — M. le baron était au contraire très-gai et je nie souviens qu'il

LES TilAGEDlES DE PARIS 381

fredonnait entre ses dents l'air que eliante mademoiselle Schneider dans la Belle Hélène, aux Variétés :

u Dis-moi, Vénus, pourquoi t'amuses-tu?... »

— Tenait-il à la main quelque papier?

— Pas le moindre... — il avait des gants... des gants paille... — il les ôta tranquillement et les posa sur la cheminée, où ils sont probablement encore... — 11 s'c.ssit ensuite devant son bureau, écrivit un billet de quelques lignes et me le remit, en me donnant l'ordre de le porter à son adresse ce matin, avant déjeuner... ce que j'allais faire quand j'ai appris, comme tous les gens de la maison, la teirible nouvelle...

— A qui ce billet est-il adi'cssé?

— A une dame.

— Remettez-le-moi.

— Le voici.

Le juge d'instruction prit l'enveloppe, fortement parfumée an houquet du jockeij-club, sur laquelle étaient tracés ces mots ;

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