JOLIET
Après avoir consulté V Indicateur, M. RouUeau-Duvernet reprit :
— Jobin, j'ai besoin de vous...
— Aux ordres de monsieur le juge d'instruction...
— Je vais signer les mandats d'amener. — Vous partirez ce soir avec deux agents, par le train de six heures dix minutes. — Vous ramènerez les inculpés cette nuit, si c'es' possible, et vous les ferez écrouer à la Conciergerie en arrivant à Paris... — Je désire vivement procéder demain au premier interrogatoire.
— Oui, monsieur le juge d'instruction.
— Vous aurez soin que le vicomte et la baronne voyagent dans deux compartiments séparés. — Vous vous chargerez de la jeune femme... — Vos hommes veilleront sur M. de Presles. — Ayez tous les égards compatibles avec l'exécution stricte de votre mandat, mais je vous recommande une surveillance rigoureuse.
— Monsieur le juge d'instruction peut compter absolument sur moi.
— II serait possible que le vicomte, se sentant perdu, fît en route quelque tentative de violence et d'évasion... Soyez armés, mais ne vous servez de vos armes que comme moyen d'intimidation...
— Je doute que M. de Presles ait la folie d'aggraver par d'inutiles violences sa situation déjà si grave, — répliqua Jobin. — Enfin, toutes les précautions seront prises. — Oserais-je prier monsieur le juge d'instruction de me permettre de lui adresser une n\quête?
— Laquelle?
— Je le supplie de vouloir bien prendre les mesures nécessaires pour que personne, avant mon retour, ne puisse franchir le seuil du cabinet où le crime a été commis... Je nie propose d'effectuer dans ce cabinet certaines recherches qui, j'en ai l'espoir, ne seront point sans résultat...
— Des recherches? à quel sujet? — 3emanda le magistrat d'un air étonné. — Les coupables sont dans nos mains... — Dès le premier interrogatoire, ils avoueront. — Que fautil de plus? — Jamais affaire fut-elle aussi simple?
— Que monsieur le juge d'instruction me pardonne, — murmura Jobin, — mais il m'est impossible d'être absolument de son avis...
— Ah! ah! — fit Roulleau-Duvernet.
— Certes, — reprit l'agent, — certes, un réseau de preuves qui semblent écrasantes enveloppe M. de Presles et la baronne Worms, et néanmoins je crois entrevoir en tout ceci beaucoup de choses mal expliquées, beaucoup de points obscurs, sur lesquels je désire passionnément porter la lumière... — Mon Dieu ! j'ai tort, je le sais bien, en apparenccr du moins, mais c'est plus fort que moi, je doute...
— De la culpabilité du vicomte et de la baronne? — s'écria le juge d'instruction stu[)éfait. — Allons donc!... allons donc!... —Vous, un garçon de tact et d'esprit!... — Mais ce serait nier l'évidence!...
— Aussi, je ne nie rien... — Ils sont coupables, soit!... — Mais je doute qu'ils soient seuls coupables, — ha.sarda Jobin en étudiant du regard la physionomie de lloul!ean-l)uvernet.
— Coniinent l'enfendez-vous?
— S'ils avaient un ccraplice?
— Un complice! — répéta le magistrat. — Le croyez-vous?...
— Oui.
— Qui serait-il?
— Ah! voilà ce qu'il faut découvrir, et, si ardue que soit la tâche, je ne désespère point de la mener abonne fin, pourvu toutefois que monsieur le juge dïnstruction veuille bien, pendant quelques jours, laisser le champ libre à mes investigations minutieuses, ainsi que tout h l'heure j'avais l'honneur de le lui demander.
— Eh bien! soit, — répondit le magistrat après un instant de silence et de réflexion. — Vous savez que je vous estime et que j'ai confiance en vous... — Aussitôt que j'aurai lail procéder à la levée du corps, je fermerai moi-même les deux portes du cabinet où se trouve la caisse... j'en garderai les clefs, et je ne les remettrai qu'à vous.
Jobin, très-satisfait, témoigna vivement sa gratitude, — assujettit son pince-nez, — prit les mandats d'amener que venait de signer M. Roulleau-Duvernet, jeta un dernier regard sur le portrait de la baronne, et sortit de l'appartement, puis de l'hôtel, après avoir eu soin de s'arrêter un moment dans la cour, au milieu des groupes d'employés et de domestiques, pour écouter ce qui se disait.
Rien de ce qu'il entendit ne lui sembla digne d'attention. — 11 acquit seulement la certitude que le défunt baron était peu regretté de ses serviteurs, et qu'au contraire toutes les sympathies allaient à madame Worras.
On s'étonnait — on s'affligeait surtout — de la disparition de cette dernière, et personne ne semblait admettre qu'elle pût être directement ou indirectement complic^e de l'assassinat de son mari.
— Vox popiili, vox Dei! — murmura Jobin. ^^ C'est vrai quelquefois, souvent même, mais pas toujours. — Enfin nous tirerons la chose au clair, ou je ne suis qu'un sot... ce qui ni'étonnerait bien !...
L'agent de la siîreté entra dans le premier restaurant qui se trouva sur son chemin, déjeuna solidement, but une bouteille de vin de Bordeaux, héla une voiture qui passait à vide et se fit conduire au quai des Orfèvres où il occupait un petit appartement, au quatrième étage d'une maison de modeste apparence.
11 grimpa chez lui, ouvrit la porte avec un passc-partout dont il ne se séparait jamais, traversa une antichambre absolument démeublée et pénétra dans une pièce assez vaste lui servant de chambre à coucher et de cabinet de travail, ou plutôt de cabinet de toilette.
On eût dit — sauf les dimensions, bien entendu — une loge de comédien.
Le long des murailles étaient suspendus une foule de costumes, depuis la blouse bleue tachée de plâtre de l'ouvrier maçon, ou l'uniforme du ^uu^Ae pioupiou, jusqu'à l'habit noir orné d'une rosette rouge à la boutonnière.
Au-dessus de chaque costume se voyaient accrochées la perruque et la coilTure qui (li'vaicnt compléter le déguisement.
Près (le l'une des fenêtres donnant sur le (]uai et laissant la Inniièro entrer à flots, se trouvait une grande table de toilette, surmontée d'une glace mobile.
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Des fards liquides ou eu pâte, des pots de blanc, de rouge et de bistre, des crayons de pastel, des estompes, des pattes de lièvres, — enfin les objets variés qui servent aux acteurs pour se faire une tète, encombraient la large tablette dans un désordre pitton^squo.
Jobin ne passa que quelques instants dans cette pièce et ne modifia d'aucune taçon l'apparence qu'il avait reçue de la nature.
Il prit quelque argent, — glissa dans l'une de ses poches un revolver de petites dimensions, — mit sur son bras un paletot chaud, dans la prévision d'une nuit fraîche, et se rendit à la préfecture de police où il fit désigner deux agents pour l'accompagner.
A six heures et quelques minutes il les retrouvait à la gare, et montait avec eux dans un compartiment du train qui se dirigeait vers la frontière.
Là, — s"accotant confortablement dans un des angles, — il ferma les yeux et parut dormir... — Mais son apparence était trompeuse, — il ne dormait pas, — il pensait.
Tandis que Jobin prenait le chemin de la Belgique, le juge d'instruction faisait transporter au premier étage le cadavre raidi du banquier.
On retendit, tout habillé, sur le lit somptueux de la chambre à coucher.
Les scellés furent posés sur les meubles. — Des agents- reçurent l'ordre d'exercer d;ins l'hôtel une surveillance incessante, et comme le baron appartenait, de son vivant, au culte Israélite, on fit prévenir le rabbin de la plus proche synagogue, afin qu'il vînt prier auprès du corps selon le rite juif.
Il importait d'éviter qu'une suspension de payements, mémo momentanée, vînt jeter la perturbation dans une fraction du commerce parisien.
Les magistrats appelèrent devant eux le caissier Frédéric MuUer.
Il reçut l'autorisation de réinstaller les employés dans une partie des bureaux, et de faire retirer de la Banque, par les fondés de pouvoirs et sous sa responsabilité personnelle, les sommes indispensables pour faire face aux échéances et aux remboursements, jusqu'au jour où commencerait la liquidation judiciaire de la maison "Worms.
De cette façon, aucun de ceux qui se trouvaient avoir des aHaires d'intérêt avec la banque du défunt baron n'aurait sujet de s'inquiéter, et on éviterait toute castastrophe.
Frédi'M-ic MuUer parut apprécier vivement la sagesse de ces mesures, mais pendant une ou deux secondes son visage devint pâle et ses lèvres blanchirent lorsqu'il apprit que le cabinet qui avait été le sien resterait fermé, — jusqu'à nouvel ordre, — pour lui connue pour tout le monde.
Il fit observer que divers papiers, renfermés dans ce cabinet, lui seraient utiles p(iur le règlement de certains comptes.
Ce fut en vain.
Le juge d'instruction avait pris avec Jobin l'engagement que nous connaissons. 11 ne céda point, et le caissier dut se retirer sans avoir obtenu qu'une exception à la consigne générale fût faite en sa faveur.
Au moment de quitter l'hotcl le jeune substitut rappela à M. RouUeau-Duveriiet qu'il avait négligé de prendre connaissance de la lettre remise par le baron à son valet i\c chambre, la veille au soir, et adressée à mademoiselle Aline Pradier, avenue de Fi'iedlaud.
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— Vous avez raison... — répondit le juge d'inslruction; — qui sait si cette lettre ne contient pas quelque renseignement utile?...
11 brisa le cachet et il lut :
" Ah! que tu n"as donc été gentille et drolichonne ce soir comme un beau petit diable, ma Liiine, malgré que je t'avais refusé bien vilainement les pauvres petits dix mille francs que tu me demandais si câlin'^ment!...
« Mais ma ladrerie n'était qu'une simple farce de fumiste, mon mignon et amoureux canard bleu!... — à preuve que je vais descendre de mon pied loger, tout à l'heure, à ma caisse — (ma grosse caisse, comme tu dis), — quoiqu'il soit minuit passé, et que j'y prendrai quinze beaux billets de mille, tout neufs, et que je te les porterai demain, à deux heures, avant la Bourse...
(I Les cinq mille de supplément seront pour les intérêts des dix mille!..
(I Qui ne t'embrasse sur tes deux n'œils?... et qui ne t'aime tout plein?... — hein?...
« C'est ton baron pour la vie.
« NaTH.\NIEL. 1)
Telles étaient les dernières lignes éciites par le baron Worms, cinq minutes avant de mourir.'...
Mil
Le mot type est assurément l'un de ceux dont on a fait le plus étrange abus depuis quelques années.
11 nous souvient d'un (emps — qui n'est pas loin de nous — où romanciers, vaudevillistes et chroni(jueurs l'appliquaient à tout propos et hors de tout propos.
L'étudiant, — la griselte., — la cocotte, — le cocodès, — la grande dame, — le pâle voyou, ..— l'usurier, — le clerc d'huissier, — le professeur de solfège, — et jusqu'au marchand de vin du coin, fidèle abonné du Siècle, — étaient autant de types...
J'en passe et des meilleurs!...
Si démodée, si ridicule même que soit devenue l'expression, nous sommes bien forcés, cependant, de nous en servir aujourd'hui.
Jobin, lui, était bien véritablement un type, — un type essentiellement moderne et parisien, — impossible à une autre époque que la nôtre, — impossible dans un autre milieu que celui de la grande ville.
Ce personnage doit jouer un rôle important dans notre récit. — Nous allons donc tracer un croquis rapide de son passé, jusqu'au moment où nous venons de faire connaissance avec lui.
Nous croyons d'ailleurs que celte courte et indispensable notice biographique ne sera point dépourvue d'intérêt.
Qui êleevous, monsieur? 'Jenjundtt-t-il d'un ton sec. — Un agcat de la Préfecture.
Pamphile-Tiraofhée Jobin, âgé de vingt-sept ans et demi un mois d'avril I8U5, — et dont nous avons tracé le portrait dans un précédent chapitre, — était fils unique d'un père qui possédait, rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur, un fonds d'épicerie d'un assez joli produit.
Ce brave homme, veuf de bonne heure et vivant dans une aisance relative, nourrissait a singulièic ambition de faire de son fils un avocat.
En conséquence le jeune Jobin suivait comme externe les cours d'un collège, mais,
paresseux avec délices, il méprisait profondément les thèmes grecs et les vers latins," et passait la meilleure partie de son temps à dévorer tous les romans, bons, médiocres et mauvais, fournis à son insatiable appétit par un cabinet de lecture auquel il s'était abonné avec l'argent de ses semaines.
Il grandissait ainsi, — dans une ignorance à peu près complète, — mais l'imagination étonnamment farcie de tous les incidents romanesques, ingénieux ou absurdes, inventés par les plus charmants et par les plus exécrables conteurs.
Parmi ces volumes innombrables à couvertures jaunes encrassées, Pamphile Jobin honorait d'une préférence toute spéciale ceux qui, par des peintures et des études réalistes ou fantaisistes, l'initiaient aux mystères des différents mondes pai-isiens, — le grand monde, — le demi-monde, — et surtout le monde bizarre et ténébreux qui grouille dans les pittoresques dessous de la cité reine.
11 ne se lassait pas de lire et de relire les Mystères de Paris, — les Vrais Mystères de Paris (cette' rapsodie signée Vidocq, — les Drames de Paris, — les Viveu7-s de Paris, — les Enfers de Paris, — le Grand Homme de province à Paris. — 11 aurait dévoré les Tragédies de Paris, mais elles n'existaient point encore.
Il avait des aspirations insensées vers la vie à grandes guides, — le high-life, — le tour du lac, — les chevaux de sang, — les grandes cocottes, — les baccarats nerveux, — les folies à outrance, — les paris, les duels et le reste...
En d'autres moments il rêvait l'existence des écrivains et des journalistes, existence qu'il se figurait échevelée, joyeuse, bruyante, presque oisive, émaillée de billets de banque conquis à la pointe de la plume en une heure da travail amusant, semée de soupers fins avec des actrices, et de rendez-vous adultères avec des femmes du inonde.
Lucien de Rubempré devenait alors son héros, — il regardait autour de lui et cherchait dans la foule le terrible abbé Carlos Herrera...
Puis, à ces mirages, d'autres mirages succédaient, — plus sombres mais non moins attractifs, -y et l'héritier du père Jobin aspirait à jouer le rôle d'une sorte de prince Rodolphe au milieu de ces tragédies inconnues, de ces mystères d'iniquité, d'angoisses et de terreurs, que Paris cache dans ses bas-fonds.
Tout à ces rêves multicolores qu'il faisait les yeux ouverts, Pamphile- Timothée Jobin doublait ses classes, il n'avançait pas, et ne prenait point le chemin par lequel on arrive à cette robe d'avocat qui renferme, de notre temps, dans ses phs, tant d'emplois, tant de dignités, tant de ministères.
Il avait un peu plus de dix-huit ans quand son père mourut des suites d'un refroidissement, laissant, outre sa boutique bien achalandée, une somme de cent-soixante-dix mille francs en rentes sur l'Etat.
Le fonds d'épicerie fut vendu trente mille francs.
Jobin, émancipé par un conseil de famille composé d'indiflérents, se trouva donc à la tête de dix mille livres de rente.
Cette fortune modeste était suffisante pour lui permettre de vivre heureux, au sein d'une tranquille obscurité, mais le jeune héritier ne vit dans ses billets de banque qu'un moyen de s'initier sans retard aux joies de toutes sortes dont ses livres chéris avaient fait scintiller sous ses yeux le tableau décevant.
Il piil aussitôt, dans un quartier chic, un petit entre-sol qu'il encombra de meubles du bon faiseur.
11 eut deux chevaux, — un valet de chambre, — un groom, — beaucoup d'amis et quelques maîtresses.
Nous ne surprendrons personne en disant qu'il se ruina, mais nous étonnerons les connaisseurs en ajoutant qu'il mit quatre années à consommer sa ruine.
Combien d'autres, à sa place, n'auraient fait qu'une bouchée de ces pauvres petits deux cent mille francs !
Quand les chevaux, les vrais amis et les folles maîtresses eurent disparu en même temps que le dernier coupon de rente, — Jobin vendit son mobilier, qui produisit un millier d'écus; — il se réfugia dans une chambre d'hôtel garni, mal garnie, et se demanda pour la première fois comment et par quels moyens, désormais, il viendrait à bout de vivre.
— Parbleu! — se répondit-il avec une admirable philosophie, — c'est bien simple et tout est pour le mieux! — J'étais blasé sur les plaisirs de la vie à outrance... — Je vais connaître les joies de l'existence littéraire. — De nos jours le roman nourrit grassement son homme, et le théâtre le rend millionnaire! — Fortune, influence et célébrité viennent en môme temps... — Je vais écrire...
11 acheta, sans plus tarder, une rame de papier écolier, un demi-ccnt de plumes do ter, une bouteille d'encre, et se mit à l'œuvre.
Au bout de deux mois d'un travail de mano'uvre, il avait noirci bon nombre de feuillets de beau papier blanc, et se flattait d'avoir produit un roman et un drame.
Le roman s'appelait : Les Hirondelles du pont d' Aréole.
La fine fleur des égoutiers parisiens y coudoyait les duchesses dans une intrigue noire et corsée, où les coups de couteau, les empoisonnements, les infanticides et les substitutions d'enfants s'épanouissaient à chaque chapitre comme des roses mousseuses dans une villa d'Asnières ou de Chatou.
Le drame, d'un réalisme féroce, portait ce titre plein de promesses : Le Nouveau Comte de Sainte-Hélène, précédé d'un prologue non moins alléchant : Le Bar/ne de Brest.
— Et maintenant, - se dit Jobin, armé de ses deux manuscrits, — avant six mois je serai célèbre.
Alors commença pour le malheureux l'elfroyable existence du débutant qui veut placer sa prose et ne peut en venir à bout.
Le talent lui faisait défaut, nous devons en convenir.
Il n'avait ni l'invention puissante qui parfois fait oublier las imperfections de la forme, ni la forme séduisante qui souvent déguise la trop grande pauvreté du fond. — 11 recouvriiil d'un style incoriect et lourd un amas de réminiscences assez sottement agencées. — l!n,'f, il méritait pleinement d'èlre mal accueilli; mais on le condamnait sans jugement, — on l'excluait sans examen. — On ne ra\ait pas lu, ce qui lui permettait, hélas! de cunscrver ses illusions sur sa propre valeur, et de se couronnoi" lui-nièmu de l'auréole du génie méconnu.
Partout il obtint cette réponse, identique dans le fond et presque dans la forme, et difîérentc seulement par le ton, tantôt poli, tantôt brutal, selon lo tcmpcranient lymphatique ou bilioso-nerveux de celui qui la lui faisait.
— Nos cartons sont pleins! — Nous avons de la copie pour deux ans. — Nous n'examinons pas de nouveaux manuscrits, et d'ailleui's nous ne publions que des noms faits. — Voyez ailleurs, cher monsieur, voyez ailleurs ! ! 1
Ailleurs, c'était la même chose.
Le drame subissait une destinée plus lamentable encore.
Les portiers de théâtre, aussitôt qu'ils voyaient apparaître Jobin avec un rouleau sous le bras, prenaient une physionomie farouche, toisaient l'intrus de la tête aux pieds, et, tout en l'engageant à déguerpir au plus vite, posaient sur un manche à balai, ou sur quelque bâton de rideau égaré dans un coin de la loge, une main presque menaçante.
L'auteur inédit rentrait le soir dans sa mansarde, brisé de fatigue, découragé... et recommençait le lendemain, avec un résultat identique.
Cependant les derniers écus provenant de la vente des meubles disparaissaient l'un après l'autre...
Quelques jours encore, et Jobin allait se trouver sans ressources... et sans espérances...
Une soudaine, mais décevante éclaircie, se fît alors dans ce ciel si noir.
Le propriétaire d'un journal à un sou, — prétendu littéraire, — imprimé sur papier à sucre avec des têtes de clou, et illustré de vieux bois d'occasion sans aucun rapport avec le texte, fut séduit par le titre du roman : Les Hirondelles du pont d'Arcole, — le lut, trouva suffisante la dose de crimes de toute nature dont chaque page était éniaillée, consentit à le publier, et promit de le payer à raison de cinq centimes la ligne.
Vingt mille lignes à cinq centimes, cela faisait mille francs, — une fortune pour Jobin.
Seulement, le généreux Mécène refusa de faire une avance.
D'un autre côté, le directeur d'un théâtre de la banlieue, ayant encaissé quelques recettes avec un vieux drame, jadis célèbre : Le Comte de Sainte-Hélène, se persuada qu'il obtiendrait un regain de succès en jouant l'œuvre du débutant, et la mit en répétition.
— Il faut un commencement à tout! — pensa le jeune homme, — journal et théâtre sont obscurs, c'est vrai, mais qu'importe? — Si modestes que soient mes débuts, ils suffiront pour affirmer que j'existe et pour prouver ce que je vaux. — Mon plus grand tort, mon seul tort, est d'être inconnu... Je ne le serai plus demain...
Hélas ! il était écrit là-haut que Jobin ignorerait toujours les ivresses du triomphe littéraire. Le lendemain du jour où, corrigeant les épreuves du prologue de son roman, il avait
eu la joie de se voir imprimé pour la première fois, le mnrcliand de papier réclama fort intempestivemeut le payement d'une facture ai'riérée, et ne l'obtenant pas — (pour de trop .bonnes laisons) — refusa de livrer les quelques rames attendues pour le tirage...
Le journal à un sou mourut obscurément, — comme il avait vécu.
Tous les espoirs de Jobin se concentrèrent sur son drame.
Le Nouveau Comte de Sainte- Hélène fut joué, mais ne vécut qu'un soir.
Le public de la banlieue, qui n'a jamais passé cependant pour un juge bien sévère, se fâcha dès les premières scènes, et l'unique représentation faillit ne pas finir.
De mémoire d'homme on n'avait entendu dans une salle de spectacle tant de huées et tant de sifflets.
Le directeur, — un brave homme qui s'était pris de sympathie pour son auteur pendant les répétitions du malheureux drame, — le vit si pâle, si sombre, si désespéré, qu'il se sentit ému et qu'il entreprit de le remonter.
— Un peu de courage! — lui dit-il, — personne n'est ù l'abri de ce qui vous arrive... vous écrirez une autre pièce...
— Jamais!..,
— Ah! Êahl... — on croit cela et l'on recommence... et la seconde fois on est plus heureux...
— Quand on le mérite, peut-être... — répliqua Jobin. — Moi, je ne le mériterais pas...
— La leçon que je viens de recevoir est dure, mais elle est juste... — Je me suis trompé sur mon propre compte... — J'ai cru que j'avais du talenl... je n'en ai point et n'en aurai jamais... — Je renonce...
— Avez-vous une profession?
— Aucune.
— Un peu d'argent, au moins?
^ Dix flancs.
— Diable!... ce n"est pas lourd!... — Qn'allez-vous faire?
— Une chose bien simple, cher monsieur... — Je vais acheter un pistolet d'occasion avec ces dix francs, rentrer chez moi, écrire trois lignes au commissaire de police de mon quartier, et dénouer d'une façon rapide et radicale le roman mal agencé de ma vie...
— Vous tuer! — s'écria le directeur enjoignant les inuins, — malheureux, y pensezvous? — si jeune!
— C'est justement parce que je suis j(!uno que j'y pense... — réplii|ua Joi)in en souriant.
— Incapable de gagner ma vie, j'ai trop longtemps à vivre! Désarmé pour la lutte, et ne Voulant devenir ni mendiant ni voleur, j'aime mieux en finir tout de suite...
— Essayez queUiue chose...
— Quoi ?
— l>iigagez-vous!! — C'est un bel état (|ue d'être soldat...
— Uui, dans la /)ame blanche!! \\\ I .-i l'on se battait, ii la bonne lieun... Mais, en leuips de paix, je n'ai pas la vocation...
— Faites- vous acteur...
— Je serais mauvais...
— Rien n'est moins sûr...
— Et d'ailleurs, bon ou mauvais, qui m'engagerait?
— Qui?... moi, parbleu!! — Je ne vous payerais pas grassement, surtout pour commencer; les recettes sont maigres, vous le savez bien, mais enfin, avec soixante francs que je vous donnerais par mois, on existe à peu près... on vivotte tant bien que mal... — Je vous les ofïre, — acceptez vous?...
— Entre nous, j'en ai bien envie...
— N'hésitez pas, et touchez là! !
Jobin mit sa main dans la main du brave homme qui l'arrachait littéralement à la mort, et, huit jours après, il débutait sous un nom de fantaisie.
Il ne fut ni bon, ni mauvais. — Il fut terne. — L'originalité lui manquait absolument. — 11 ne parvenait point, malgré tous ses efforts, à donner un cachet tant soit peu individu 1 au personnage qu'il représentait, quel qu'il fût...
Et cependant, de quelle façon expliquer cette bizarrerie? — H possédait], au plus haut point, par une sorte d'intuition, le grand art, l'art si difticile de se faire une tête, — comme on dit au théâtre.
Il se grimait avec un talent dont Brasseur et Berthelier auraient été jaloux. — 11 modifiait sa physionomie d'une manière rapide et merveilleuse, et parfois il s'amusait à copiei- si exactement le visage de quelqu'un de ses camarades de la banlieue, qu'au moment de son entrée en scène le public le prenait pour celui dont il se faisait le sosie.
11 ne s'en tenait pas là, et complétant ses imitations avec une habileté digne d'Alexandre Michel et des frères Lionnet, il reproduisait à s'y méprendre les voix de ses camarades dont il avait déjà reproduit les visages.
C'étaient là ses seuls mérites. — Pour tout le reste, nous le répétons, il ne dépasscdt point la moyenne d'une honnête et consciencieuse médiocrité.
Enfin, tel quel, il so rendait utile.
Doué d'une mémoire exceptionnelle, il apprenait un rôle en le lisant deux fois, ce qui lui permettait de remplacer, presque au pied levé, un artiste atteint de la grippe ou d'un enrouement subit.
Les appointements mensuels avaient été portés au chiffre de cent francs par la libéralité de son directeur. — Il végétait sans se plaindre du sort, — ne regrettait pas trop ^es splendeurs évanouies, — et dévorait, comme autrefois, tous les livres qui lui tombaient sous la main.
A cette époque le roman judiciaire fit son entrée dans la littérature, et l'on se souvient du succès qui l'accueillit.
Le bon public, un peu blasé sur les simples intrigues d'amour, suivait avec un intijrèt passionné les péripéties savamment conduites des drames de cour d'assises racontés par des iilumc's émouvantes.
Le héros naturel, le Deus ex mac/iina de ces récits poignants oîi chaque ligne surexcitait la curiosité, était l'agent de police circulant d'un pas ferme dans les obscurs méandres
d'une trame mystérieuse et serrée, — démasquant le criminel malgré ses ruses les mieux ourdies, et sauvant Vinnocent que de fausses apparences enveloppaient dans un lilut aux mailles inextricables.
En somme, les gredins seuls exècrent la police. — Ils la calomnient parce qu'ils en ont peur. — Nous parlons ici, bien entendu, de la police de notre temps, et non point de celle qui se recrutait, jadis, parmi les repris de justice.
Vidocq, cet adroit misérable, — Vautrain, ce génie du bagne que Balzac a peiut plus grand que nature, — ne seraient plus possibles aujourd'hui.
Jobin s'enthousiasma pour les héros de la police contemporaine, ces vivantes et palpables incarnations de la Providence. — Il se dit qu'il n'existait aucun rôle plus beau que celui de ces hommes, intelligents, courageux, dévoués, infatigables, consacrant des facultés de premier ordre à défendre la cause de la justice et de la vérité, prenant toutes les formes, bravant tous les périls.
Les côtés à la fois sublimes et romanesques de ces existences pleines d'aventures tragiques et de luttes terribles le séduisirent irrésistiblement. — Il crut découvrir en luimême les aptitudes qui font les premiers ténors du genre, et, sans hésiter (après avoir réfléchi longuement), il alla trouver le chef de la police de sûreté, — il lui exposa ses ambitions et lui fit offre de ses services.
Une enquête fut ordonnée.
EUe démontra jusqu'à l'évidence que le passé de Jobin était absolument pur de toute action douteuse, et que le jeune homme, en ses folies, n'avait causé de tort qu'à luimême.
En conséquence il reçut l'autorisation de faire ses preuves, et les premières affaires dont il s'occupa lui permirent de déployer une vive intelligence qui, jointe à un zèle soutenu et à une merveilleuse activité, lui concilièrent l'estime de ses chefs et les sympathies du parquet.
A la préfecture où ses collègues — nous savons pourquoi — le désignaient généralement sous le sobriquet de Pince-nez, on le regardait comme un garçon capable et rempli d'avenir.
Bref, il avait trouvé sa voie, mais les lauriers de l'illustre M. Lkcocq troublaient son somn: îil. — Il appelait de tous ses vœux une affaire exceptionnelle, une de ces affaires étranges, obscures, indéchiffrables, oîi tout le monde fait fausse route excepté Yayent, servi par son instinct et sa bonne étoile, et saisissant au milieu dos ténèbres l'extrémité du fil conducteur.
Une telle affaire peut et doit, d'un seul coup, placer un homme au premier rang.
Tout en roulant vers la Belgique, Johin se demandait si l'assassinat du baron Worms serait pour lui cette atîaire-là?...
Tandis que l'agent de la sureîé se livrait aux réflexions dont nous avons indiqué la nature, le train marchait à grande vitesse ve; s la frontière lielge.
La nuit était noire et pluvieuse au moment où il fit lialte à la dernière station française
Jobin descendit, accompagné de ses acolytes, et demanda le commissaire de police.
Ce dernier, convaincu que le parquet de Paris agirait sans retard, attendait à la gare même, dans le cabinet du commissiùre de surveillance, les agents qu'on ne pouvait manquer de lui envoyer.
Jobin, après s'être fait reconnaître et avoir cxliibé les mandcits signés par le juge d'instruction, demanda ;
— Comment l'arrestation s'est-elle opérée?
— De la façon du monde la plus simple... — répondit le commissaire ; — ni bruit, ni scandale... — tout a marché sur des roulettes... — C'est à peine si quelques voyageurs ont deviné ce qui se passait. — Le vicomte de Presles et la baronne Worms se trouvaient seuls dans un compartiment. — La merveilleuse précision des signalements envoyés par io parquet faisait ma tâche facile et rendait un erreur presque impossible. — La fugitive surtout était parfaitemeotreconnaissable à la nuance rare de ses cheveux et au petit signe placé au bas de sa joue gauche. — « — Vous êtes la baronne Worms, — ai-je dit brusquement en ouvrant la portière — et monsieur est le vicomte de Presles? » — Ils sont devenus trèspâles tous les deux et m'ont regardé avec une angoisse manifeste, mais ni l'un ui l'autre ils n'ont eu la pensée de nier leur identité; toute dénégation, d'ailleurs, eiît été pour moi comme non avenue. « Qui donc êtes-vous, monsieur? — muimura le jeune homme d'une voix qu'il essayait vainement de rendre un peu ferme. — Je suis commissaire de police et chargé d'une mission pénible, celle d'interrompre votre voyage. — En vertu do quel droit agissez-vous ainsi? — J'obéis à des ordres venus de Paris pcJi'le télégraphe...
Madame et monsieur, veuillez descendre... m
— Et ils descendirent aussitôt? — demanda Jobin. A l'instant même, avec une docilité merveilleuse,,.
— Sans ajouter un mot? sans faire une question? — reprit l'agent.
— Ni un mot, ni une questiou.
— Semblaient-ils atterrés?
Ils semblaient surtout abattus. — La jeune femme tremblait s'i lort qu'elle pouvait
h peu.? se soutenir... — Pauvre petite baronne! elle est bien jolie et paraît très-intéressante... L^ .'-omtede Presles, lui non plus, n'aguère la physionomie d'un malfaiteur...
J'espère que l'accusation qui pèse sur eux n'a rien de tout à fait grave... — Il s'agit d'un péché mignon, je suppose?...
Vous vous trompez, — répliqua Jobin, — il s'agit d'un assassinat...
La pilleur livide de ses joues conlrastait avec le feu sombre de ses regards. (Page 409.)
Lf commissaire de police liondit.
— Gniiid Dieu! que mé dites-vous li'i?... — s'6cria-t-il. — Un assassinat!,..
— Commis sur la iiersoiine du baron Worms, par le vicomte de Presles, amant de sa femme, de complicité avec cette dernière, mon Dieu! oui... — continua l'agent. — Assassinat suivi du vol de quelques centaines de mille francs. — Voilà de quoi sont inculpés M. de Presles et la baronne.
— Mais cost ein-oyable, cela!... — Fiez-vous donc aux physionomies!... — Et le crime est prouvé?... ,
— Je n'oserais vous répondre affirmativement; — je conviens que des charges graves, de formldaljles apparences, s'élèvent contre le vicomte et contre madame Worms... — Mais je dois avouer que les apparences, comme les physionomies, sont quelquefois singulièrement trompeuses... Ma conviction n'est pas encore faite... — Où avez-vous mis nos fugitifs?
— Ne soupçonnant point ce que vous venez de m'apprendrc, et me trouvant en présence de gens du monde, je n'ai pas cru devoir les envoyer en prison... — Ils sont en lieu sur, cependant, à l'hôtel voisin de la gare, séparés l'un de l'autre, bien entendu, et gardés à vue par les gendarmes... — Me blâmez-vous?
— En aucune façon. Vous avez très-bien fait d'agir ainsi... — Le vicomte de Presles, je le sais, avait aux bagages une valise asse'z grande... — L'avez-vous reteaue?..
— Je n'aurais eu garde d'y manquer... — La valise est ici, à votre disposition... ainsi qu'une escarcelle en maroquin fauve, assez lourde et fermée à clef, que le jeune homme portait en bandoulière.
— C'est au mieux... — Dans combien de temps passera le premier train se dirigeant vers Paris?...
— Dans une heure trente-cinq minutes... — répondit le commissaire après avoir consulté sa montre.
— Nous prendrons ce train... — continua Jobin; — quant à présent, veuillez, je vous prie, me faire conduire à l'hôtel où se trouvent les inculpés..,
— Je vais moi-même vous servir de guide...
Api-ès cinq ou six minutes de marche, l'agent et le commissaire arrivèrent à une maison d'apparence modeste, auberge plutôt qu'hôtel, ayant au rez-de-chaussée une vaste pièce servant de salle à manger, de salle de billard et d'estaminet, et, au premier étage, cinq ou six chambres meublées. — L'ensemble de ces choses était sous le patronage du Bon Saint- Eloi.
Malgré l'heure avancée, de nombreux indigènes, grands culotteurs de pipes, grands tarisseurs de chopes, comme Rabagas, emplissaient l'estaminet. — Le bruit s'étant répandu qu'une double arrestation avait eu lieu au passage du train de Paris et que les gendarmes gardaientà vue, au Bon Saint-Êloi, un superbe jeune homme et une jeune femme de toute beauté, l'un et l'autre vêtus comme des princes, les clients affluaient et jamais, — même aux jours des fêtes les plus carillonnées, — le propriétaire de rétal)lissement n'avait vu faire chez lui une si prodigieuse consommation de faro et de laml)ic.
Les aménagements de l'auberge élaieut si primitifs que. pour monter au premier étage, il fallait traverser la salle basse.
Jobin et le commissaire, escortés de deux agents, avaient à peine franchi le seuil et pénétré dans les nuages de fumée lourde s'ôchappant des longes pipes de terre bourrées de tabac de contrebande, que leur présence fut signalée; — il se fit un brouliaha soudain et les consommateurs, s'attend.uit à quelque chose d'extraordinaire, quittèrent leurs places, se pressèrent autour des nouveaux venus et leur barrèrent absolument le chemin. — Plusieurs monlèrent sur les tables.
— Monsieur le commissaire, — dit Jobin, — un pareil vacarme, en de telles circonslances, vous semble certainement scandaleux... — Donnez l'ordre, je vous prie, d'évacuer cette salle, et invitez ces braves gens à regagner au plus vite leurs logis respectifs... — Quand nous redescendrons avec la baronne et le vicomte, je désire que nous ne trouvions personne sur no're passage.
Quelques gendarmes, à qui le service laissait des loisirs, se trouvaient mêlés à la foule ;
— le commissaire leur fit signe de s'approcher, et leurs efforts, unis à ceu.x du propriétaire de l'auberge qui craignait un procès-verbal de contravention, assurèrent, mais non sans peine, le résultat désiré par Jobin.
Les curieux, penauds et désappointés, quittèrent la salle basse, et les gardiens de l'ordre public tinrent la main à ce qu'aucun groupe trop obstiné ne stationnât, malgré la pluie, devant l'établissement.
Un escalier de bois, très-raide, conduisait à l'étage, coupé dans toute sa largeur par un corridor sur lequel s'ouvraient plusieurs portes numérotées; — à droite les numéros impairs,
— à gauche les numéros pairs.
Une lanterne ronde, aux vitres poudreuses, suspendue au plafond, éclairait le corridor. Deux gendarmes assis, leurs long sabres entre les jambes, montaient paisiblement lu
garde auprès de deux portes entre-bâillées, qui se faisaient face.
Il se levèrent et se mirent au port d'armes en voyant le commissaire.
-^ Madame Worms est ici au numéro 3... — dit ce dernier à Jobin. — M. de Presles vis à-vis, au numéro 4... — Rien de nouveau? — ajouta-t-il en s'adressant à l'un dos gendarmes, qui fit le salut militaire et répliqua :
— Rien de rien, mon commissaire... — Les prisonniers sont des particuliers tout à fait commodes à g;irder, et ne donnent pas le moindrement de fil à retordie à la force publique... — Le pékin du n° 4 s'est d'abord promené pendant plus de deux heures de long en large et de large en long dans sa chambre... Quand ses jambes ont refusé le service, il s'est cissis et n'a plus bougé... — La petite dame du n° 3 est tranquille comme Baptiste...
— On croirait qu'elle dort, n'était qu'elle sanglote de temps en temps, si tristement que ça vous met l'àme à l'envers... — La consigne n'étant point de les priver de nourriture, on leur a monté des vivres pour se substanter, mais, sauf vot' respect, mon commissaire, je doute qu'ils aient eu seulement l'idée de chiquer les légumes...
— Monsieur le commissaire, — dit Jobin, — je vais entrer d'abord chez la baronne.
— Désirez-vous que je vous accompagne?...
— Non... je préférerais être seul... — si cependant vous le trouvez bon...
— Faites, monsieur... — Vous représentez ici la Préfecture et le païquet, et vous êtes le maître absolu...
L'agent de la sûreté s inclina; il fiancliit le seuil de la chanilire n" 3, et repoussa la porte derrière lui sans cependant la fermer tout à fait.
Une seule bougie, placée sur la cheminée dans un flambeau de cuivre tuul oxydé, échiirait faiblement la pièce, assez vaste mais à peine meublée.
Lii baronne, assise et tournant le dos à la porte, appuyait ses coudes sur une pelito
fe^ --r,^
table de bois blanc et cachait son visage entre ses mains. — A côté d'elle se voyaient quelques aliments intacts.
Valérie Worms avait jeté sur le lit son chapeau de voyage et le grand châle des Indes dont mademoiselle Hortense, la jolie femme de chambre, avait constaté la dispcirition.
Le corsage de sa robe noire dessinait les contours de sa taille élégante. — Les nattes à demi défaites de ses merveilleux cheveux cendrés ruisselaient sur ses épaules dans un désordre qui faisait valoir leur beauté.
La jeune femme était à ce point immobile qu'on aurait pu la croire endormie, ainsi que le gendarme venait de le dire.
Le bruit du plancher mal joint, craquant sous les bottes de Jobin, lui fit faire un mouvement brusque. — Elle tourna la tête, et voyant près d'elle un homme jeune encore, dont l'attitude était respectueuse et dont le visage exprimait la compassion, elle se leva, rendit sommairement le salut que lui adressait son visiteur et elle attendit qu'il lui adressât la parole.
Quelques heures auparavant, — nos lecteurs s'en souviennent peut-être, — Jobin avait longuement contemplé le splendide portrait placé dans la chambre à coucher de la baronne, et il en avait photographié pour ainsi dire les moindres détails dans sa mémoire.
Maintenant que l'original de ce portrait se trouvait en face de lui, il l'étudiait avec une curiosité qui ne surpi'endra personne, et, tout en constatant la ressemblance prodigieuse de la peinture et du modèle, il s'étonnait qu'une journée d'angoisses eût pu produire de tels ravages sur cette figure jeune et charmante.
C'étaient bien les mêmes traits purs et corrects, mais contractés, fatigués, presque flétris.
La blancheur mate et délicatement rosée du teint avait disparu. — L'épiderm'e, livide était marbré par endroits de taches bleuâtres. — Un cercle de bistre qu'on eût dit tracé à l'estompe entourait les paupières rougies et gonflées. — Une sorte de brouillard, résultant des larmes versées, ternissait l'éclat des yeux aux prunelles d'un bleu sombre. — Le corail des lèvres avait pâli.
Debout, immobile et muette, dans sa robe noire relevée sur son jupon rouge, A'alérie Worms, avec son regard fixe et ses cheveux épars, semblait l'incarnation de ces deux formes de la douleur qu'on appelle l'angoisse et l'épouvante.
Elle restait belle cependant, mais d'une beauté étrange, inquiétante. — Son attitude d'ailleurs et sa physionomie étaient celles d'une martyre et non d'une coupable.
Ceci n'échappa point à Jobin qui, tout en se disant qu'une femme adroite sait composer en toute occasion sa physionomie et son attitude avec plus de talent que le plus habile acteur, s'avoua cependant que la fugitive était bien jeune encore pour être si grande comédienne en une si terrible occurrence.
— C'est à madame la baronne Worms — fit-il — que j'ai le regret de m'adresser en ce moment?
— Je suis en effet la baronne Worms, — murmura Valérie. — Et vous, monsieur, qui êtes-vous?...
Jobin salua de nouveau et répliqua :
— Vous voyez en moi, madame, un agent de la brigade de sûreté, délégué par le préfet de police sur la réquisition du procureur impérial...
En entendant ces mots formidables : agent de la brigade de sûreté, — préfet de police, — procureur impérial, Valérie Worms frissonna de la tète aux pieds, et, pour se soutenir, lit obligée de s'appuyer de la main droite au dossier de la chaise qui se trouvait à côté d'elle.
Au bout de quelques secondes elle fit un violent effort, domina cette émotion, et demanda d'une voix distincte, quoique brisée :
— Qu'allez-vous faire de moi, monsieur?...
— Vous ramener à Paris, madame, — répouu't l'agent.
— Quand cela?...
— Cette nuit même.
Un tremblement convulsif s'empara de nouveau de la baronne.
— Chez mon mari? — balbutia-t-elle avec une sorte d'effarement. — Ah ! par grAce, monsieur, tout, tout au monde... mais pas cela!... — Je suis coupable, oui, bien coupable, je le reconnais, quoique je ne le sois certes pas autant que vous le croyez sans doute... — Ma faute est une faute aux yeux du monde... un crime peut-être devant la loi... — Je dois être punie... — Qu'on me condamne, qu'on m'emprisonne... Mais rac ramener à mon mari, je vous le jure, monsieur, ce serait trop cruel!... Si vous saviez ce que j'ai souffert, vous auriez pitié de moi!... — J'aimerais mieux mourir à l'instant que de reparaître devant M. Worms!... — Quand il n'avait rien à me reprocher, j'étais déjà si malheureuse... — Maintenant je suis coupable envers lui... Il peut le croire du moins... il doit le croire... que serait-ce donc alors?
Jobin tressaillit à son tour.
11 lui paraissait impossible d'être dupe, en cet instant, d'une liabilcié supéiiL'urc. — Évidemment les larmes qui tombaient comme une pluie d'orage des yeux de madame Worms n'étaient point des larmes factices... Évidemment cette femme anéantie, brisée, qu'un frisson d'épouvante secouait du crâne aux talons, et qui tendait vers lui ses deux mains suppliantes, ne jouait pas une comédie...
L'agent .sentait grandir les doutes qui s'étaient emparés de lui h un ci'itain moment de l'enquête, et que le juge d'instruction avait traités de chimériques.
La baronne devait être innocente, sinon de l'adultère que les faits semblaient démontrer péremptoirement, au moins de toute participation, même indirecte, à l'assassinat. — Elle ignorait qu'un crime eiit été commis!... — Fille croyait son mari vivant!... — Cette conviction s'empara de Jobin et le domina, mais son impassibilité ne se démentit point, et rien sur son visage ne laissa deviner ce qui se passait en lui.
— M. le baron "Worms, — reprit-il, — semble vous inspirer, madame, une bien profonde terreur.
— Bien profonde, oui, c'est vrai...
— Vous avez donc beaucoup à vous plaindre de lui?...
— Je ne me plains pas, monsieur... ce serait indigne de moi... et je regrette qu'un cri de détresse se soit tout à l'heure échappé de mes lèvres... — En apprenant que vous alliez me reconduire à la maison de mon mari, j'ai cessé pendant un instant d'être maîtresse de mon émotion...
— Je n'ai garde d'insister, madame... mais il n'en est pas moins acquis pour moi que vous êtes malheureuse... — Ignorez- vous donc que, lorsque la vie commune devient intolérable, il existe des moyens de s'y soustraire... des moyens légitimes et légaux?
— Lesquels?
— La séparation judiciaire, par exemple...
— La séparation ! — • répéta Valérie. — Ah ! monsieur, mon mari n'y consentirait jamais! Je le connais bien, allez!... — C'est pour cela que j'ai voulu fuir... — Vous le voyez, monsieur, je n'ai point réussi, et maint<'iant la mort seule peut briser ma chaîne...
— La mort du baron Worms, n'est-ce pas? — demanda Jobia en attachant sur les yeux de la baronne un de ces regards qui descendent jusqu'au fond des âmes.
— C'est de la mienne que je parle, monsieur, — répliqua la jeune femme. — Dieu me garde, malgré tout, de souhaiter malheur à l'homme dont je porte le nom!...
Cette réponse fut faite avec un tel accent de sincérité que Jobin se sentit ému.
— Vous venez de me dire, madame, — reprit-il au bout d'un instant, — que votre mari ne consentirait point à une séparation.,.
— Hélas!... j'en ai la certitude...
— Gomment avez-vous pu croire, alors, qu'il ne ferait aucune démarche pour vous, arrêter dans votre fuite?...
Ah! monsieur, pas un seul instant je ne me suis leurrée de cette chimère, mais j'espérais, une fois à l'étranger, faire perdre ma trace en déguisant mon nom et en cachant ma vie... — Je comptais voyager beaucoup, changer longtemps de place, avant de clioisir une retraite où je disparaîtrais tout à fait...
11 en coûte très-cher pour mener cette existence errante... — continua l'agent. —
M. le vicomte de Presles, sans doute, est riche?...
Un flot de sang monta du cœur de la baronne à son pâle visage, et le couvrit d'un nuage pourpre.
Je n'en sais rien... — répondit-elle vivement; — cela m'importe peu! .M. de Presles
n'aurait osé m'oll'rir que son dévouement, et je n'aurais accepté de lui que cela, il le sait bien...
— Vous avez alors vous-même des ressources personnelles importantes? — Oufiud on quitte son pays sans esprit de retour, on emporte avec soi de grosses sommes.
— J'emportais ceci, monsieur, — répliqua Valérie en prenant sur une chaise le sac à main en cuir de Russie dont mademoiselle Ibuteiise avait parlé au juge d'instruction.
Elle pressa le ressort et tira du nécessaire de voyage plusieurs écrins qu'elle ouvrit. — Ils contenaient diverses parures de diamants, de perles et de rubis, d'une grande beauté el d'une valeur considérable.
— Ah ! ces bijoux nnudits, — reprit-elle, — j'avais le droit de les conserver .. Us sont bien à moi. — M. Worms les a placés dans la corbeille lorsque s'est accompli le funeste mariage qui me liait à lui... — Aux termes du contrat ils m'appartiennent, et j'en puis disposer à ma guise... Ce même contrat me reconnaît, en outre, la propriété d'une somme de trois cents mille francs, mais je l'abandonne... — Je n'y prétends rien... je n'en réclamerai jamais un sou...
— Pourquoi donc?... — Ces trois cent mille francs, je le suppose, constituaient votre apport dotal?...
— Non, monsieur... — j'étais pauvre... absolument pauvre... je n'apportais rien... que moi-même, hélas!...
— Mais alors le baron Worms, en vous reconnaissant cent mille écus que vous ne possédiez pas, faisait preuve de grandeur et de générosité, ce me sembli-.
— Oui, vous avez raison... — murmura Valérie en baissant la tète. — M. Worms était grand... il était généreux...
Après un silence de ((uelques secondes, l'agent contiiia: •
— Laissez-moi vous conseiller, madame, de prendre quelque nourriture... Vous avez besoin de toutes vos forces pour résister aux fatigues que vous venez de subir et à celles que vous subirez encore — Avant une heure, nous repartirons.
— Pour Paris? — répéta Valérie avec un nouveau frisson.
— Oui, madame, pour Paris... j'ai des ordres et je dois les exécuter...
— Eh! bien, soit, monsieur... je me soumets puisqu'il le faut, mais il existe, je le sais, une maison où l'on enferme, en attendant que la justice ait prononcé sur elles, les femmes qui, comme moi, sont ou paraissent coupables d'avoir oublié leurs devoirs... Si pénible que puisse être l'existence en cette triste maison, je vous demande comme une grâce de m'y conduire. . cela dépend de vous, n'est-ce pas?
— Non, madame... Je ne suis rien, absolument rien, qu'un instrument docile. Gomme le soldat, je reçois une consigne, et, comme lui, je l'exécute... — Demain, ou plutôt aujourd'hui, car il est minuit passé, vous paraîtrez devant un magistrat, et c'est lui qui décidera de votre sort...
- Ce magistrat m'cnleiidra-t-il avant que mon mari m'ait revue et en l'absonce de ce dernier?
— Sans aucun doute...
— Eh bien! s'il le faut, je lui dirai tout... et il aura pitié de moi... Vous avez raison, monsieur, je veux garder mes forces... J'en aurai besoin... Je vais suivre votre conseil...
Et madame Worms prit quelques bouchées du pain et de la viande froide qui se trouvaient sur la petite table.
- Je suis heureux, madame, de vous voir aussi raisonnable, et dims peu d'instants je viendrai vous chercher... — dit Jobin en saluant la baronne et en se dirigeant vers la porte.
1^ tiu?"'
Valérie l'arrêta du geste.
— Encore un mot, monsieur... — raurmura-t-elle. L'agent revint sur ses pas.
— Vous semblez bon... — poursuivit la jeune femme, — et je suis sûre que toute rigueur inutile est loin de votre pensée... — vous répondrez donc à une question?
— Si je le puis sans manquera mon rigoureux devoir, oui, madame...
— Eh bien! M. de Presles, lui, n'est coupable de rien... — il est libre, n'est-ce pas?
— Je regrette d'avoir à vous désabuser... — M. de Presles se trouve dans la même situation que vous...
— Prisonnierpourmoi!... — à cause de moi!... — balbutia Valérie enjoignant les mains. — Oh! mon Dieu!... — Combien va lui coûter cher son généreux dévouement!... — Pourrais-je au moins le voir, lui parler? — ajouta-t-elle.
— Non, madame... — tout entretien entre vous et M. de Presles est absolument interdit...
— Quoi! même en votre présence? ■ — je voudrais lui dire un mot cependant... un seul mot, que vous entendrez...
— N'insistez point, madame, je vous en prie, — interrompit l'agent, — la chose que vous me demandez est absolument impossible, et l'unique résultat de vos supplications serait de rendre très-pénible l'exécution d'un mandat que, néanmoins, je remplirai jusqu'au bout.
Jobin salua la baronne, et, cette fois, quitta la chambre.
Le commissaire l'attendait dans le couloir et lui demanda curieusement :
— Eh bien! y a-t-il du nouveau? — Savez-vous quelque chose? — Cette jeune dame a-t-elle avoué?...
— J'aurai l'honneur de vous faire observer, monsieur le commissaire, — répliqua Jobin, — qu'il ne m'appartenait nullement de procéder à un interrogatoire, et que j'ai dû me borner à certaines constatations judiciaires... — L'affaire dont il s'agit n'a donc pas fait un pas... — Permettez-moi de continuer, chez M. de Presles, ce que j'ai commencé chez la baronne...
Et Jobin franchit le seuil de la chambre n° 4.
Gilbert de Presles, — nous l'avons entendu dire au gendarme, — après avoir marché fiévreusement de long en large pendant plusieurs heures, s'était laissé tomber, brisé de fatigue, sur une chaise. — 11 se leva en voyant entrer Jobin, et rendit à ce dernier le salut qu'il en recevait.
Le valet de chambre de M. Worms (peut-être ne l'a-t-on pas oublié) avait décrit le vicomte en ces termes : — Un bien joli homme! — un type d'élégance! — un chic énorme! — vingt- si.\ ou vingt-sept ans... — grand et mince... — des cheveux châtains, coupés assez courts et naturellement bouclés... — des yeux gris... — des moustaches presque blondes, fines et très-longues, — point de favoris... — une petite cicatrice à la joue droite, provenant d'un coup d'épée reçu dans un duel.
iii>yf3
pna-l-il; il pM morl. tn^ pnr vous!...
Tout ceci, — nous ne parlons pas, bien entoiulii, de la cicatrice h peine visiMe, — — constituait un ensemble cbarmant et de la plus parfaite distinction.
Peut-être pouvait-on reprocher dans l'habitude de la vie à Gilbert de Presles de paraître savoir un peu trop qu'il (Hait beau garçon; mais, au moment où nous le présentons à nos lecteurs, ni son visa.t;p ni son attitude n'citTraient la moindre trace de cette ■instinctive fatuité.
La pâleur livide de ses joues contrastait avec le feu sombre de ses regards,
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— Monsieur, — s'écria-t-il en faisant deux pas vers Jobin, — depuis de longues heure?, depuis le moment de mon étrange arrestation, je me heurte contre dos gens qui ne savent rien ou qui ne veulent rien me dire... — Savez-vous quelque chose, vous, et consentirezvous à m'apprendre enfin pourquoi je suis prisonnier?
L'agent de la sûreté attacha sur M. de Presles le même regard fixe et investigateur avec lequel, un instant auparavant, il avait essayé de lire au fond de l'âme de la baronne. Le vicomte ne baissa point les yeux.
■ — Vous me demandez le motif de votre arrestation, monsieur?... — dit Jobin d'une voix lente.
— ■ Certes!...
— Il me semble que, mieux que personne, vous devez le connaître,
— Sur mon honneur, monsieur, je vous jure que je l'ignore...
— Sur votre honneur!... en vérité!... — fit le détectif avec ironie,
— Ah! — murmura Gilbert, — vous ne me croyez pas!
— Non, monsieur, je ne vous crois pus.
En recevant ce démenti si net, M. de Presles oublia sa situai ion. — L'homme du monde se révolta. — Ses yeux étincelèrent.
— Monsieur! — s'écria-t-il avec un accent de menace, un faisant deux pas vers Jobin immobile, — monsieur, prenez garde!!
— Je vous conseille de parler moins haut, — dit simplement le policier.
Le vicomte était déjà calmé. ^
— Qui êtei-vous, monsieur? — demanda-t-il d'un ton sec.
— Un agent de la Préfecture.
— Ah!
Après avoir articulé déd.,igneusement ce monosyllabe, Gilbert de Presles tourna le dos à son interlocuteur et retourna s'asseoir.
Il y eut un instant de silence.
Jobin contemplait avec une sorte de pitié ce beau jeune humme dont la roiitenance était redevenue assurée, fière, presque hautaine.
— Est-:e l'attitude d'un coupable? — se demandait-il. — Si vciilablemeut il a lue le baron W'urms, il est plus fort cjuc iiafnre!...
Le vicomte réfléchissait et se disait tout bas :
LES TRAGEDIES DE PARIS Ali
— Je suis à la discrétion do cet agent. — Si je le blesse par un mépris visible, il peut se venger non-seulement sur moi, mais sur Valérie... Je dois le ménager... il le faut... non pour moi, mais pour elle...
De nouveau il quitta son siège, et revenant auprès de Jobin, il reprit :
— Je vous ai tout à l'heure affirmé, monsieur, que j'ignorais la cause de mon arrestation; c'est la vérité littérale... Il me paraît en effet impossible d'admettre que M. Worms, instruit, je ne sais comment, de ma présence dans le train ovi voyageait madame Worms, et supposant qu'une rencontre due au seul hasard était préméditée, ait porté plainte contre la baronne et contre moi... Une telle supposition serait une offense grave au bon slus du baron et à la réputation sans tache de sa femme.
— Êtes-vous sûr également, monsieur, — répondit Jobin, — que le hasard seul dont vuus parlez vous ait conduit la nuit dernière, un peu après minuit, à Vhôtel du Brahant. dans la même voiture que madame la baronne?...
— Ah! — balbutia Gilbert avec un geste de désespoir, — M. Worms sait aussi celai Alors la malheureuse femme est perdue... perdue à tout jamais... — et pourtant, je le jure sur mon âme immortelle, et pourtant elle est innocente... — Ah! cet Allemand... j.i sera sans pitié!...
— Vous Souviendrez, — répliqua Jobin, — que l'innocence de madame Worms, en de telles circonstances, doit paraître à son mari tout au moins problémati([ue...
— Eh! monsieur, les apparences, bien souvent, sont menteuses!... Mieux que personm' vous devez le savoir, vous qui voyez l'envers de tous les crimes... — D'ailleurs, si le baron se regarde comme offensé par moi, je suis à ses ordres... — Qu'il me provoque... Je ne me défendrai pas... Qu'il me tue. s'il lui faut du sang pour laver la tache imaginaire faite à son honneur... Mais qu'il épargne sa femme!... KUe ne survivrait pas au scandale d'un procès en adultère...
— Ah! — murmura Jobin assez haut pour être entendu, — s'il n'y avait que l'adultère'...
M. de l'resles regarda l'agent d'un œil effaré.
— S'il n'y avait que l'adultère? — répéta-t-il; — il y a donc autre chose?... — quoi?... — qu'y a-til?. ..
— Eh bien! mais, et la caisse ouverte?... et les,billets de banque disparus?.., n'est-ce rien, ce petit détail?...
— On a volé! — cria le vicomte.
— Un peu plus de quatre cent ciinjuante mille li-ancs, mon Dieu! oui... — Une jolie somme...
— Et je suis accusé du vol?... Et je suis airèté conmie voleur?
— Qui diable voulez-vous qu'on accuse? Qui diable voulez-vous qu'on arrête?
Ui;e rauque exclamation s'échappa de la gorge de Gilbert de Presles. Il devint pourpri', puis livide; il chancela comme un homme qui vient de recevoir un coup de maillet sur la tète et parut prêt à tomber ;i la renverse.
Déjà Jobin s'apprêtait à le soutenir.
=s- — =^^mii^ J^
11 n'en eut pas besoin. — La réaction fut immédiate. — Le vicomte reprit possession de son sang-froid, releva la tète avec un sourire d'une expression étrange, et dit :
— Allons, c'est aussi trop absurde !... — On manque le but quand on le dépasse !... — Le baron, dans son haineux aveuglement, essaye de me flétrir... — La honte en retombera sur sa tête...
— Que supposez-vous donc? — demanda Jobin, stupéfait de ce langage.
— Je suppose que M. Worms s'est volé lui-même, pour donner une base à l'accusation insensée qu'il voulait lancer contre moi... — Mais je suis tranquille... — la/uslice, grâce à Dieu, verra clair dans cette infamie... — Quallcz-vous faire de nous, monsieur?
— Vous conduire à Paris...
— Quand partons-nous?
— Dans un instant.
— Tant mieux... — j'ai hâte de me trouver en présence d'un magistrat... — Puis-je parler à madame Worms?...
— C'est impossible...
— Nous ne voyagerons donc pas ensemble?... '
— Si, mais dans des compartiments séparés, et, avant le départ, il me faut remplir un devoir pénible... "'
— Un devoir pénible, — répéta Gilbert. — Lequel?
— Celui de m'assurer que vous ne portez sur vous aucune arme cachée...
Le vicomte tressaillit.
— En d'autres terme?, vous allez me fouiller?... — demanda-t-il d'une voix sourde.
— C'est indispensable...
— Faites, monsieur.
L'agent de la sûreté passa légèrement ses mains sur les vêtements du jeune homme et n'y trouva rien de suspect.
— Deux de mes subordonnés seront vos compagnons, — dit-il ensuite; — vous n'aurez à vous plaindre en aucune façorr de leur politesse, mais je vous engage à ne leur adresser aucune question, leur consigne rigoureuse étant de ne pas vous répondre. . — Je crois inutile d'ajouter qu'une tentative faite par vous pour déjouer leur surveillance n'aurait nuUe chance d'aboutir et ne pourrait qu'aggraver votre situation.
M. de Prestes haussa les épaules et le policier sortit de la chambre, entièrement convaincu que le vicomte n'avait point assassiné le baron Worms, mais se demandant de quelle manière il lui serait possible de démontrer son innocence, — si véritablement il n'était pas coupable.
Et nous devons ajouter qu'il cherchait en vain le mot de l'énigme ainsi posée. Le commissaire prévint l'agent qu'il était temps de se rendre à la gare pour ne point manquer au passage le train se dirigeant vers Paris.
Jobin quitta le premier Vliùtel du ùun Sainl-Eloi avec madame Worms, qui, brisée par
l'émotion, le chagrin et l'épouvante, fut obligée de s'appuyer sur son bras pour paicourir un espace de quelques centaines de pas à peine.
Un instant après, le vicomte sortit à son tour, escorté par les deux agents en sous-ordre, et suivi à distance par les deux gendarmes.
On le fit attendre sur le quai.
11 chercha des yeux Valérie et ne l'aperçut point.
Jobin avait conduit madanic-Worms dans le bureau du commissaire de surveillance, où elle se trouvait à l'abri de toute curiosité indiscrète.
Le train arriva, et, tandis qu'on procédait à la visite de la douane, aucun compartiment ne se trouvant libre, on ajouta une voiture au train, sur la réquisition du commissaire de police.
M. de Presles prit place dans la première caisse avec les agonts.
Jobin installa la baronne dans la seconde, et s'assit en face d'elle.
A la lueur faible de la veilleuse du plafond il ne pouvait voir son visage, caché d'ailleurs par un voile épais, mais son attitude affaissée exprimait si bien un désespoir immense, qu'il se sentit pris d'une profonde compassion pour la malheureuse femme.
Pendant toute la nuit madame Worms pleura silencieusement et Jobin, comme un dramaturge préparant le scénario d'une pièce dont l'intrigue doit être touffue, posa dans son esprit les jalons principaux de la contre-enquête qu'il se proposait d'entreprendre, pour son propre compte, parallèlement à celle du juge d'instruction.
On arriva en gare de Paris.
Jobin avait eu soin d'expédier une dépêche à qui de droit.
Deux fiacres attendaient.
Le vicomte et ses gardiens montèrent dans l'un, Valérie et Jobin dans l'autre, et les véhicules prirent le chemin de la Conciergerie.
Xussitôt après avoir fait écrouer les prévenus, l'agent, sans même se donner le temps di,' déjeuner, gagna l'une des galeries du Palais de Justice sur lesquelles s'ouvrent les cabinets des juges d'insti-uction, et fit provenir M. RouUeau-Duvernet qu'il se tenait à ses ordres.
Le digne magistrat ne le laissa pas attendre longtemps.
11 expédia rapidement l'interrogatoire auquel il procédait, et donna l'ordre d'introduire le nouveau venu.
— AfaI vous voilà, Jobin... — lui dit-il, — vous n'avez perdu ni une heure, ni une minute... — vous êtes l'exactitude même, — c'est très-bien... — M'apport(;z-vous de bonnes nouvelles? — Le vicomte et la baronne, dans ce trouble d'esprit qui suit presque toujours une arrestation imprévue et foudroyante comme celle-là, ont-ils avoué leur crime?
— Non, monsieur le juge d'instruction, ils n'ont rien avoué, pas même le délit d'adultère pour lequel madame Worms paraii croire qu'elle est poursuivie et arrêtée... — Elle se prétend irréprochable...
— Leur attitude?...
Mi LES TRAGÉDIES DE PARIS
— Est celle d'honnêtes gens injustement accusés... — Voici d'ailleurs le rt-suniu (rèsexnct de ce qui s'est dit entre eux et moi...
Johin raconta par le menu, au juge d'instruction, les choses que nos lecteurs savent déjà.
Quand il eut achevé, M. Roulleau-Duvernet hocha la tête en s'écriant :
— Saperlipopette ! — (Volontiers il se permettait cet innocent juron). — Saperlipopette! Ces gens sont très-forts! Qu'en pensez-vous, Johin?
— Mon Dieu! monsieur le juge d'instruction, — répliqua l'agent, — je ne sais trop, en vérité, comment vous faire cet aveu... Je pense que, s'ils paraissent forts, c'est qu'ils ne sont pas coupables.
Roulleau-Duvernet bondit.
— Hein? sécriat-il, — vous dites?
Jobin répéta sa réponse.
— Mais c'est absurde ! - reprit le juge. — 11 y a contre eux une monlagne de preuves '. Tout les accuse ! absolument tout!
— Je le sais.
— Eh bien?
— Eh bien! c'est justement pour cela que je crois qu'ils sont innocents...
M. Roulleau-Duvernet haussa les épaules.
— Prenez garde, Jobin... — dit-il avec quelque froideur; — un agent sérieux doil. éviter, par-dessus tout, la fantaisie et le paradoxe... — Je vous vois dans une fausse route... — Vous avez une façon de nier l'évidence ([ui me ferait douter de votre bon sens...
— Mais, monsieur le juge d'instruction... — liasartla Jobin.
— En voilà assez !... — interrompit sévèrement le magistrat. — Je n'ai ni le temps ni le désir de discuter avec vous... Vous avez été roulé comme un enfant par des gens à qui. je me charge de faire avouer leur crime en dix minutes. — Où est la valise de M. de Presles?...
— .\u grert'e, monsieur le juge d'instruction.
— Que m'apportez-vûus là?
— Le sac à bijoux de la baronne, et l'escarcene de voyage du vicomte...
— Qu'y a-t-il dans cette escarcelle?
— Je l'ignore... — Elle est fermée à clef, et, comme elle a été enlevée à M. de Presles
au moment même de son arrestation, j'ai cru que mon devoir m'enjoignait dn réserver à monsieur le juge d'instruction le soin de la faire ouvrir sous ses yeux.
— Déposez ces objets sur mon bureau. — Bien. — Dites-moi, Jobin, depuis qu'ils sont arrêtés et gardés à vue, les prévenus n'ont pu communiquer ensemble et s'entendre pour leurs réponses, n'est-ce pas?
> — 11 leur a été matériellement impossible d'échanger soit une parole, soit un signe.
— A merveille... — Allez transmettre mes ordres à la Conciergerie; qu'on m'amène sur-le-champ le vicomte de Prestes... et tenez-vous à ma disposition... — Je puis avoir besoin de vous d'une minute à l'autre...
Jobin. singulièrement penaud d'avoir été si mal compris, s'inclina et sortit.
Dix minutes après, Gilbert faisait son entrée dans le cabinet tendu de papier vert et meublé d'un grand bureau chargé de dossiers, d'un fauteuil pour le juge d'instruction, (l'une chaise pour le greffier, et de deux autres sièges.
Rien ne se peut imaginer de plus mesquin que l'aspect général de ces pièces étroites qui se ressemblent toutes, et qui, malgré leur vulgarité, semblent sinistres quand on se souvient que la justice y prépare le terrible travail dont l'échafaud est parfois le dernier mot.
Comment exprimer ce qu'avait souffert le jeune homme en traversant ainsi qu'un criminel, sous la conduite d'un gendarme, un labyrinthe de couloirs, en gravissant des escaliers où il rencontrait à chaque pas des avocats en robe, qui, surpris de son apparence distinguée, le regardaient curieusement, et surtout en pénétrant dans la longue galerie pleine de gens dont quelques-uns peut-être le connaissaient.
11 sentait son cœur comprimé douloureusement comme sous l'étreinte d'une main impitoyable. — La honte, l'angoisse, la colère résultant du sentiment de son impuissance absolue faisaient affluer le sang à son cerveau, — les veines de ses tempes battaient avec une violence inou'ie, — il ne distinguait rien; il lui semblait que sa tête allait éclater.
En franchissant le seuil du cabinet, en se trouvant en présence du magistrat, il éprouva un soulagement relatif.
11 allait donc enfin pouvoir s'expliijuer. — La lumière se ferait dès ses premières paroles. — La situation effroyable qui l'éciasait touchait certainement à son terme.
En se disant ces choses, il respirait plus librement. — Le nuage qui l'aveuglait devenait moins opaque.
11 salua le juge d'instruction en homme du monde.
M. Roulleau-Duvernet ne lui rendit pas son salut.
Cette nouvelle blessure, cette blessure inattendue, fut horriblement cuisante pour M. di' Presles. — Dans quel abîme roulaifc-il donc? — Trouvait-il un ennemi devant lui, au liou du sauveur espéré?...
Son cœur, dilaté un instant, se serra do nouveau.
Le juge d'instruction lui indiqua de la maiu une chaise f(jncée de crin noir, placée devant son bureau, et dit :
— Asseyez- V(ju>...
-BW^
Gilbert obéit.
— Monsieur, — murmura-t-il d'une voix qu'il s'efforçait vainement de rendre assurée, — l'agent de police chargé par vos ordres de procéder hier à mon arrestation m'a laissé comprendre qu'une honteuse accusation pesait sur moi... — Une accusation de vol!... — il y a là, monsieur, un effroyable malentendu... — J'ai hâte de me justifier d'un crime impossible, et je vais...
— Attendez que je vous interroge, — ordonna sèchement le juge d'instruction. — Greffier, écrivez.
Gilbert baissa la tète avec un découragement profond.
— C'est un ennemi... — pensait-il, — je suis perdu !...
Après un instant de silence, Roulleau-Duvernet commença rinterrogatoire :
— Quel est votre nom? — demanda-t-il.
— GiDjert-René, vicomte de Presles.
— Votre âge?...
— Vingt-sept ans...
— Êtes- vous marié?
— Je suis garçon.
— Où êtes-vous né?
— Au château de Presles, en Picardie.
— Ce château, dont vous portez le nom, vous appartient-il?...
— II a été vendu il y a quinze ans, après la mort de mon père, au moment où on liquidait les affaires de la succession.
— Où demeurez- vous?...
— A Paris, rue Neuve-des-Mathurins, n° 21.
— Quelle est votre profession?...
— J'ai suivi les cours de l'école de droit et passé mes examens... — Je suis avocat. — Vous n'êtes point inscrit au tableau de l'ordre?...
— Non, monsieur, et je ne l'ai jamais été...
— Que faites-vous donc?...
— Rien...
— Vous êtes un homme de loisir!... Alors vous avez de la fortune?...
— Très-peu... — Mon père ayant compromis presque tout son avoir dans des spéculations malheureuses, j'ai hérité seulement de cinquante mille francs...
— Deux mille cinq cents livres de rente... — On ne mène pas avec cela l'existence mondaine qui est la vôtre...
— Un proche parent... — un oncle... — le marquis de Favcrne, veut bien me servir une pension annuelle de mille écus...
— Cinq mille cinq cents francs vous sutfisent-ils donc pour faire face aux besoins matériels, et subvenir aux frais de votre élégance?...
^^g^^jj^^jAlA JiiiiliiiÊMiL àik\;:àMmmi.)sàM^^^^^^
Madame Worms se leva, les yeux ('■garés, livide, cITrayante. (Page 430.)
Je vais beaucoup dans le monde... — Je suis un joueur de whist qu'on dit liahile,
et la chance me favorise...
— Ah ! ah ! l'argent du jeu !... et vous le comptez parmi vos ressources?...
— l'ourquoi non?...
Il y eut un nouveau silence; puis le juge d'instruction, regardant iM. de Prcslcs Lien en face, lui dit brusquement :
— Vous êtes l'amant de la baronne Worms. Gilbert tressaillit et devint pourpre.
— Non, monsieur!... — répliqua-t-il avec force... — Non!... cent fois non!... — Vous calomniez la vertu la plus pure !...
— Ainsi, vous niez l'évidence?...
— Cette évidence, où donc est-elle?... — J'éprouve pour madame Worms une affection profonde et respectueuse, un dévouement sans bornes... — Gela je l'avoue et je m'en fais gloire, mais je défie le monde entier de tiouver rien qui ne soit absolument chaste dans mes relations avec elle...
— Dites-moi quel a été l'emploi de votre temps pendant la soirée d'avant-hier, àpartir de onze heures du soir... — Je vous préviens, pour vous éviter d'inutiles mensonges, que cet emploi m'est connu minute par minute...
— Pourquoi me le demandez-vous, alors?...
— Vous êtes ici, non pour m'interroger, mais pour rae répondre... — Répondez donc !...
Jamais trouble ne fut pareil à celui de Gilbert. — Chacune des paroles qu'il allait prononcer serait une accusation contre Valérie, il le comprenait bien, et cependant il fallait parler, car le| silence l'accuserait plus encore...
11 tremblait...
Des gouttes d'une sueur froide perlaient sur son front à la racine de ses cheveux...
^ J'attends, — dit le juge d'instruction.
— Eh bien!... monsieur, — balbutia le vicomte, — je suis arrivé en voiture, un peu avant minuit, h la porte du jardin qui se trouve derrière l'hôtel du baron Worms. . ~ J'ai pénétré dans ce jardin...
— Par la petite porte, naturellement?...
— Oui, monsieur.
— Vous aviez une clef de cette porte?...
— J'en avais une, — répondit Gilbert d'une voix faible comme un souffle.
— Vous la teniez de la baronne, bien entendu, et cette clef vous ouvrait, non-seulement le jardin, mais la maison, mais la chambre à coucher de la femme du banquier...
— Jamais, monsieur, — cria Gilbert, — jamais, non, pas une fois, je le jure! pas une seule fois, je n'ai franchi, la nuit, le seuil de l'hôtel...
— Ainsi, selon vous, — reprit Roulleau-Duvernet, — vos rendez-vous nocturnes avec madame Worms avaient lieu dans le jardin?
— Oui, monsieur, et ce que vous appelez des rendez-vous n'étaient que des caus.eries intimes, durant quelques minutes tout au plus et à de longs intervalles...
— Revenons à la soirée d'avant-hier... — il est minuit passé; — vous voilà dans le jardin. . — la baronne vient vous y rejoindre, allez-vous me dire?...
— Oui, monsieui'.
fc'fir
— Qu'avez-Tous fait alors?...
— J'ai conduit madame Worms à la voiture qui nous a menés, en face de la gare du Nord, à y hôtel de Brahant où j'avais retenu deux chambres... — La baronne a passé le reste de la nuit dans une de ces chambres, et, le matin venu, nous avons pris ensemble le premier train partant pour Bruxelles...
— Ainsi, vous enlevez une femme à son mari et vous soutenez n'avoir avec cette femme que les rapports les plus respectueux?... les plus fraternels?...
— Je le soutiens parce que c'est vrai...
— Pourquoi l'enleviez-vous, alors?...
— Pour la soustraire à l'existence lamentable qui lui était imposée par son mari et que, malgré tout son couracre, courage poussé jusqu'à l'héroïsme, elle ne pouvait endurer plus longtemps...
— M. Worms rendait sa femme malheureuse?...
— Oui, monsieur...
— De quelle manière ?,..
— Pe toutes les manières... — il l'humiliait avec une cruauté froide... — il lui reprochait dans les termes les plus durs de l'avoir enrichie en l'épousant... — il lui donnait des rivales de tas étage, et il poussait l'oubli de toute convenance, de toute pudeur, jusqu'à introduire des créatures perdues dans le domicile conjugal...
— Vous formulez là des faits graves, mais qui ne sont rien moins que prouvés...
— Ils sont publics. — Les scandales dont je parle se sont renouvelés à maintes reprises... — J'en ai moi-même été l'un des témoins.
— Soit. — L'instruction vérifiera. — Bref, à vous entendre, votre rôle auprès de madame 'Worms aurait été celui d'un consolateur désintéressé?
— Oui, monsieur...
— Il est difficile d'admettre qu'un homme de votre âge n'ait point ressenti pour une femme jeune, belle et malheureuse comme la baronne, un sentiment plus tendre que la simple amitié...
— Eh ! monsieur, je n'analysais pas ce qui se passait en mui. — Je savais que mon respect sans bornes égalait mon affection et mon dévouement... — Voilà tout... et c'était assez...