‹ Les tragedies de ParisChapitre 16 sur 50 · IV · texte numérisé non relu

IV

Le juge d'instruction continua :

— Si vous aviez réussi à passer à l'étranger en compagnie de madame 'Worms, quels étaient vos projets ?...

— Je comptais voyager avec elle, — tous deux sous des noms supposés, — assez

longtemps pour faire perdre nos traces, puis ensuite installer la baronne dans quelque introuvable retraite et lui consacrer mon existence...

— Platoniquement, toujours?...

— Oui, monsieur... — oui, certes!... — En ce moment cela vous paraît invraisemblable, mais quand vous aurez vu celle de qui nous parlons, vous comprendrez combien peut et doit être pure la tendresse inspirée par elle.

— Vous avez parlé de longs voyages et d'une installation bien cachée, bien mystérieuse... — On ne va pas loin avec les quelques milliers de francs dont vous pouviez disposer chaque année...

— Madame Worras emportait des pierreries pour une somme importante, facilement • réalisable.

— Vous vous proposiez de vivre, sans doute, avec la fortune personnelle de 1» baronne?

Un nouveau flot de sang vint empourprer le pâle visage du vicomte de Presles.

— Ah ! monsieur, — balbutia-t-il, — qu'ai-je donc fait pour mériter de votre part un si profond mépris?... — Vivre aux dépens d'une femme!... — De quel droit me soupçonnezvous capable d'une action si lâche?...

— Répondez 1... — dit presque durement Roulleau-Duvernet. — Sur quelles ressources comptiez-vous?. ..

— J'avais de l'argent.

— Combien?

— Pi'ès de cinquante mille francs.

— Où est cet argent ?

— Dans l'escarcelle qui m'a été enlevée au moment de mon arrestation...

Roulleau-Duvernet prit sur son bureau le petit sac de maroquin suspendu à une courroie de cuir verni et fermé par une mignonne serrure, et dit en le tendant au vicomte :

— Voici l'objet dont il est question... — Ouvrez-le...

M. de Presle introduisit dans la serrure une clef microscopique.

Le magistrat tira de l'un des compartiments de l'escarcelle un paquet de billets de banque, et de l'autre trois rouleaux d'or, de mille francs chacim

11 compta les billets, — ils étaient également de mille francs, il y en avait quaranlpcinq.

— (Juarante-liuit mille francs!... — dit-il. — Comment vous trouvez-vous avoir une pareille somme dans les mains?...

• — C'est bien simple.... — J'ai fait vendre mes rentes à la Bourse, il y a trois jours...

— Par un agent de change ?

— Oui. '

— Son nom?...

ji;®***'

— M. Jules Blerzy.

— Alors les capitaux que voilà représentent tout ce que vous possédez, en dehors des libéralités de votre parent ?

— Oui, monsieur.

Il y eut un silence, puis, brusquement, — à brûle-pourpoint en quelque sorte, — Roulleau-Duvernet demanda :

— Qu'avez-vous donc fait des quatre cent cinquante-sept mille francs en billets de banque et en or que vous avez pris au baron Worms, après avoir tenté de l'assassiner?...

M. de Presles, en entendant ces mots, se dressa avec une si grande impétuosité que le gendarme, debout dans l'un des angles du cabinet et croyant que le prévenu allait se livrer à quelque acte de violence, se précipita et voulut le saisir à bras-le-corps.

Mais déjà le vicomte était retombé sur sa chaise comme un homme frappé de la foudre.

— Ainsi, — murmura-t-il d'une voi.v presque éteinte, — ce n'est pas seulement de vol, c'est d'assassinat qu'on me croit coupable !...

— Et je vais vous dire comment les choses se sont passées : — reprit Roulleau- Duvernet, s'emparant de la version, et presque des expressions de Jobin. — Une fois dans l'hôtel, et au moment d'en sortir avec la baronne pour n'y plus rentrer, vous avez résolu de mettre la main sur les sommes considérables que devait renfermer la caisse... mais les serrures solides elles combinaisons secrètes vous opposaient un obstacle insurmontable... — l'idée vous est venue de faire ouvrir le coffre-fort par le banquier lui-même... — M. Worms venait de rentrer... — Vous l'entendiez marcher au-dessus de vous... — Vous étiez certain qu'il suffirait d'un bruit léger pour attirer son attention et pour l'engager à descendre... — Vous avez écrit rapidement, en déguisant votre écriture, les quelques lignes que voici...

Le juge d'instruction prit, parmi les papiers entassés sur son bureau, la lettre anonyme que nous connaissons et la lut tout haut, puis il poursuivit :

— A peine acheviez-vous, que le banquier descend. — Vous placez l'écrit accusateur bien en vue, puis, tapi derrière un meuble ou caché sous un rideau, étouffant votre haleine, imposant silence aux battements de votre cœur, vous attendez, comme le jaguar blotti dans l'ombre des buissons épais attend sa proie pour l'égorger...

« M. Worms franchit le seuil, voit le billet anonyme, le lit, et, voulant s'éclairer sans retard, ouvre sa caisse...

« Le moment est venu... — Vous bondissez sur lui... — vous l'abattez d'un coup de couteau, et vous prenez la fuite, chargé de ses dépouilles...

n Voilà bien la scène hideuse de l'assassinat et du vol, n'est-ce pas?.. — La voilà tout entière, cette scène qui devait, croyiez-vous, rester à jamais inconnue ! — Heureusement Dieu veille, et met aux main< de la justice un flambeau qui ne s'éteint point!... — Ou'avez-vou.s à répondre?... "

Gilbert, paie comme un mort, ne prononça pas une parole.

La stupeur et l'épouvante semblaient l'avoir changô en statue. — Rien ne vivait en lui, sauf ses yeux égarés.

— Vous vous taisez! — reprit Roulleau-Duvernet avec un accent de triomphe, — l'audace vous manque pour nier le crime !... — Ah ! vous faites bien de garder le silence, car aucune dénégation ne prévaudrait contre réclatante vérité !... — Nous avons, grâce au ciel, autre chose que des preuves morales, autre chose que des présomptions discutables !... — Nous avons une voix que vous espériez muette pour toujours, et qui parle !...

— Le couteau meurtrier dont vous étiez armé a mal servi votre main tremblante... — La blessure faite'par vous n'était point une blessure mortelle !... — L'homme que vous avez assassiné est vivant, et il vous accuse !...

M. de Presle tressaillit comme tressaille un cadavre que touche l'étincelle électrique d'une puissante pile de Voila.

Une expression de joie inouïe rayonna sur son visage, et le juge d'instruction, stupéfait d'un résultat si diflerent de celui qu'il attendait, se demanda delà meilleure foi du moude si le prévenu perdait soudainement la raison.

— Ah ! — cria Gilbert, — le baron est vivant, et il a vu le voleur?... il a vu l'assassin ?... je suis sauvé, alors!

— Je vous dis qu'il vous accuse... — murmura Koulleau-Duvernet tout k fait déconcerté.

— Il est possible qu'il m'accuse, et, puisque vous l'affirmez, monsieur, je le crois...

— répliqua le jeune homme, — mais c'est qu'alors il a la fièvre, c'est qu'alors le délire égare sa raison !... — qu'importe? — un jour arrive où la fièvre cède, où le délire s'envole, où le calme revient avec la mémoire... — Ce jour-là, monsieur, vous saurez la vérité !...

— Le baron Worms est un mauvais mari, mais rien ne prouve qu'il soit un méchant homme, et quand même, se croyant bien à tort offensé mortellement, il nourrirait contre moi une irréconciliable haine, soyez certain, monsieur, qu'il est incapable d'une action infâme, et qu'il ne commettra point le crime de laisser les soupçons de la justice s'égarer sur un innocent... — Je demande, j'implore une confrontation immédiate avec le baron.,.

— Ne me refusez pas cette grâce... — je trouverai des paroles pour arriver à sa pensée à travers son délire... — je sortirai de chez lui justifié... — Ah ! monsieur, je vous en conjure, ne retardez pas d'une heure ce moment que je payerais de la moitié des années qui me restent à vivre...

Jamais embarras et déception no furent plus complets que ceux de HouUeau-Duvernet. Le baron Worms, — nos lecteurs ne peuvent conserver l'ombre d'un doute à cet égard,

— était mort, hélas ! et bien mort.

Le digne magistrat avait cru faire un coup de maître en le ressuscitant pour les besoins

de l'instruction.

Cette phrase à effet : — L'Iiomme que vous avez assassiné est vivant, et il vous accuse/... — devait, selon lui, arracher au criminel un aveu immédiat.

Le succès, d'ailleurs, aurait selon toute apparence couronné ce plan ingénieux si Gilbert de Prestes avait été véritablement coup;i!)lo...

Son innocence faisait avorter la combinaison, et Roulleau-Duvernet, ne pouvant

tov x.y)

admettre cette innocence que battaient en brèche tant de preuves qui semblaient indiscutables, ne comprenait plus rien à l'attitude du prévenu. — Volontiers il eût dit comme Jobin : Cet homme est plus fort que nature ! ... Tout à coup il prit un parti.

— En face du cadavre de sa victime, — pensa-t-il, — il se trahira !... Puis il ajouta tout haut :

— Eh bien ! soit... — Je consens à la confrontation que vous demandez...

— Oh ! merci, monsieur, merci !... Je suis sauvé ! !

Cinq minutes après, deux fiacres se dirigeaient vers l'hôtel du baron Worms.

Dans le premier se trouvaient le juge d'instruction et son greffier.

Le second renfermait M. de Prestes, Jobin et un autre agent.

Depuis la veille une foule compacte stationnait en face de l'hôtel, — quoiqu'il n'y eût absolument rien à voir; — mais les foules sont partout ainsi.

Sur un ordre de Roulleau-Duvernet, la porte principale fut ouverte et les voitures pénétrèrent dans la cour, au grand désappointement des curieux.

Le magistrat et les quatre autres personnages montèrent au premier étage.

Le juge d'instruction fit signe à Jobin de retenir M. de Presles dans l'antichambre précédant l'appartement du banquier et franchit, seul avec son greffier, le seuil de cet appartement.

Nous avons dit que le corps inanimé du baron reposait sur le lit de la chambre à coucher.

Ce lit était en bois de rose et décoré de grands médaillons de porcelaine, illustrés de scènes galantes.

Une ample draperie noire galonnée d'argent cachait en ce moment ces peintures presque erotiques.

Tout autour du lit brûlaient des cierges dans de grands porte-flambeaux d'argent.

Le visage du mort conservait cette expression d'eti'arement et d'horreur constatée par oous au moment où le crime commis venait d'être découvert.

On avait essayé vainement d'abaisser les paupières. — La rigidité cadavérique les rendait rebelles, et les yeux largement ouverts, aux prunelles ternes et sans regards, offraient quelque chose d'eflrayant.

Un mouchoir garni de dentelles, posé sur le cou du baioii Worms, cachait l'effroyable blessure par où la vie s'était échappée.

Le juge d'instruction donna l'ordre de faire disparaître pour un instant les cierges et la draperie noire.

11 détacha les embrasses des rideaux des fenêtres, de manière à ne laisser pénétrer dans la chambre qu'un faiblo demi-jour qui, sous les tentures du lit, so changeait presque en obscurité.

Ayant achevé cette mise en scène, le magistrat envoya son greffier clierciier Johin, auquel il donna d'une voix basse de brèves instructions.

io^= — ==^

L'agent fit signe qu'il avait compris, quitta la cliambre et revint aussitôt, ameuant M. de Presles qui sentit une vive angoisse s'emparer de lui, tandis que sans transition il passait d'une lumière vive à une sorte de crépuscule.

Roulleau-Duvernet étendit la main vers le lit, en disant au vicomte :

— Le baron Worms est là... — Approcliez.

M. de Presles marcha d'un pas ferme jusqu'au lit, et fouilk du regard les ténèbres à peine transparentes entretenues par les tentures abaissées.

Dans ce demi-jour sombre la forme du corps étendu se dessinait vaguement. — 11 était impossible de distinguer les traits du visage et sa pâleur sinistre.

Gilbert, au bout d'une ou deux secondes, se tourna vers le juge d'instruction et lui dit d'une voix très-basse :

— Il semble endormi... — Peut-il m'cntendre?.,.

Le magistrat resta muet.

— Monsieur le baron, — reprit le jeune homme après un silence, — écoutez-moi, je vous en conjure... — Me reconnaissez-vous?... C'est moi... Gilbert de Presles... moi qu'on accuse d'un double crime dont vous savez que je suis innocent... moi qui viens, avec confiance, faire un appel suprême à votre loyauté...

Ayant murmuré ces paroles, le vicomte attendit, le cœur serré.

Rien ne vint interrompre le silence profond qui régnait dans la chambre.

— Au nom du ciel, monsieur le baron, répondez-moi... — poursuivit Gilbert. — Dites un mot, du moins, un seul mot qui me prouve que vous m'entendez...

Le juge d'instruction fit un signe.

Jobin et le second agent, prévenus d'avance, écartèrent à la fois les rideaux des deux fenêtres, laissant un flot de lumière inonder brusquement la couche funèbre.

Gilbert tressaillit.

La face marmoréenne du baron, ses yeux ouverts, ses prunelles vitreuses, disaient clairement la lugubre vérité.

Le jeune homme joignit les mains avec un sentiment dïncxprimable angoisse.

— Mais il est mort! ! — s'écria-t-il; — il est mort!

— Tué par vous!... — répliqua Roulleau-Duvernet; et d'un geste rapide enlevant Id mouchoir qui cachait le cou du banquier, il ajouta : — Reconnaissez-vous la blessure que vous avez faite?...

Jobiu i^iiitta riiôtel, gagna son log«mcnt, se fit une tète de cocodès excentrique.

Un frisson convnlsif secoua le corps di; Liilbert, mais il ne détourna point ses regards fixés sur le cadavre, et pendant près d'une minute il le contempla tristement.

— Voilà votre victime! — reprit le juge d'instruction étonné de cette attitude... — En sa présence oserez-vous soutenir que vous n'êtes pas l'assassin?...

— Ainsi, — balbutia M. de Presles, — vous me tendiez un picge ! — vous me croyiez si bien C(ni[iable que voii-; comptiez sur mn surprise et sur mon épouvante pour m'arra-

SifiT-*-

cher l'aveu d'un crime dont la seule pensée me révolte!... Vous vous êtes trompé, monsieur...— Regardez-moi... — Lisez-vous sur mon visage la terreur et le remords?... Suisje donc à vos yeux un de ces criminels endurcis qui restent calmes, les pieds dans le sang? — Supposez-vous que si j'avais tué cet homme je ne tremblerais pas devant lui? — Eh bien ! c'est la main étendue sur son cadavre que j'affirme mon innocence !

Gilbert mit un genou en terre.

— Et si Dieu daignait faire un miracle, — continua-t-il, — s'il rendait pour un instant la parole à ces lèvres muettes, cette bouche à jamais fermée dirait que je suis innocent!...

— Audace sacrilège ! ! ! — s'écria le magistrat.

— Fermeté d'une conscience pure, monsieur! — répliqua le vicomte en se relevant.

L'épreuve avait décidément échoué.

La confrontation donnait des résultats négatifs, en admettant même qu'on refusât de les considérer comme favorables à M. de Prestes.

— Emmenez le prévenu... — • commanda Roulleau-Duvernet.

Gilbert, après s'être incliné devant le cadavre, se plaça de lui-même entre les agents et sortit avec eux de la chambre mortuaire.

— Non! non! et cent fois non! ! ! — se. disait Jobin tout bas en descendant le grand escalier. — Ce n'est pas ce jeune homme qui a fait le coup! ! I — Mais qui est-ce? il faudra bien que je découvre le pot aux roses, et que je le découvre à moi tout seul, car le digne Roulleau-Duvernet, convaincu qu'il tient le coupable, ne m'aidera pas... au contraire. . .

En même temps, le juge d'instruction pensait :

— Rien ne le déconcerte.,, rien rie l'émeut... rien ne le trouble!... — Le misérable est encore plus bronzé que je ne le croyais! — Gomment le convaincre? — Il luttera jusqu'au bout!... Quelle organisation pour le crime!... Quelle énergie!... Quel sangfroid !... Une seule chose m'étonne, c'est qu'il ait laissé la lettre anonyme dans la main du cadavre... — Et puis, qu'a-t-il fait de l'argent volé? — Enfin, s'il plaît à Dieu, l'instruction éclaircira tout cela...

Et il descendit avec son greffier derrière le prévenu et les agents.

Le bruit de l'arrivée du magistrat s'était répandu dans la partie de l'hôtel où les représentants de la justice laissaient fonctionner les bureaux de la maison de banque, ainsi que nous l'avons expliqué précédemment.

Roulleau-Duvernet, traversant la cour, fut abordé par un homme grand et mince, au teint mat, aux cheveux cuivrés, qui le sahia et lui dit avec le léger accent tudesque signalé par nous :

— Monsieur le juge d'instruction me fait-il l'honneur de me reconnaître?...

— Vous êtes, si je ne me trompe, le caissier de la maison Worms?... — répliqua le magistrat.

-si»*

LES TRAGEDIES DE PARIS i27

— Frédéric MuUer, oui, monsieur.

— Mapportez-vous quelques renseignements sur la triste affaire qui nous occupe?...

— ^Malheureusement non... — Je viens solliciter de vous une faveur.

— Laquelle?

— Vous avez interdit formellement l'entrée de la pièce oii le crime a été commis... — Or, dans le bureau de cette pièce se trouve un papier couvert de chilTres, une sorte de brouillon que je devais transcrire le lendemain et qui m'est indispensable pour l'apurement de ma comptabilité... — Je vous demande l'autorisation de prendre ce papier.

Roulleau-Duvernet appela Jobin.

L'agent de la sûreté était déjà monté en voiture avec M. de Presles et le second policier.

11 s'empressa de descendre et d'accourir.

— Jobin, — lui dit le magistrat, — quand vous aurez reconduit le prévenu à la Conciergerie, vous reviendrez ici; vous- introduirez monsieur dans la pièce fermée sur votre demande, et dont voici les clefs, et vous assisterez à la recherche qu'il fera d'un papier nécessaire à l'établissement de ses comptes...

— Ouij monsieur le juge d'instruction, — répliqua le détectif en prenant les clefs avec un vif sentiment de joie, et en attachant sur le caissier un regard inquisiteur que Frédéric MuUer soutint d'ailleurs avec un calme parfait.

— Dans le plus bref délai possible je serai de retour, monsieur, — dit-il à ce dernier, — et tout à votre disposition...

Trois quarts d'heure plus tard le magistrat, réinstallé dans son cabinet, faisait amener devant lui madame Worms dont le visage décomposé, les yeux rougis, la beauté touchante, rendue plus touchante encore par sa pâleur mortelle et les larmes qui coulaient sur ses joues, lui inspirèrent une compassion involontaire. Mais il se raidit contre cette émotion; il se dit que cette feinte douleur n'était qu'un masque d'hypocrisie, et il commença son interrogatoire.

Cet interrogatoire fut court, et nous n'en reproduirons d'ailUmrs que la [jartie la plus importante.

— Comment vous nommez-vous? — demanda tout d abord le juge d'instruction.

— Valérie Worms...

— ^'otre nom de famille?

— Laugier.

— Votre âge?

— ^'ingt et un an.

— ( (il êtes-vous née?

— A Parii

— Depuis quand êtes-vous mariée?

— Depuis deux ans.

— Vos parents vivent-ils encore?

— Je suis orpheline.

— Avez-vous apporté en mariage au baron Worms une fortune considérable ?

— Non, monsieur, pas même une fortune modeste... J'étais pauvre... tout à fait pauvre...

— Votre mariage fut donc un mariage d'inclination?

— Du côté de mon mari, oui, monsieur...

— Où M. Worms vous avait-il connue?...

— Dans la famille d'un grand industriel de ses amis, dont j'élevais les filles... J'avais seize ans quand mon père mourut, me laissant pour tout héritage une éducation très-sérieuse que j'utilisai en me faisant institutrice...

— M. Worms vous reconnut-il au contrat de mariage un apport dotal ?

— Un apport de trois cent mille francs, oui, monsieur... 11 me donna en outre des bijoux d'une grande valeur.

— Ces agissements témoignaient, vous en conviendrez, d'un désintéressement remarquable...

— Je suis loin de le nier...

— Et cependant vous n'aimiez pas votre mari?

— J'avais pour lui beaucoup de reconnaissance, mais point d'amour, c'est vrai.

— Pourquoi l'avez-vous épousé, alors?

— Eh! monsieur, quelle jeune fille dont le cœur est libre, et le mien l'était, refuserait d'échanger une situation précaire et dépendante, pleine d'humiliations et de soucis, contre la position brillante qui m'était offerte? — Savais-je d'ailleurs, dans mon inexpérience de la vie, si ma reconnaissance ne deviendrait pas un jour une affection plus vive?

— Depuis quand connaissez-vous le vicomte Gilbert de Prestes?

La pâleur livide de la baronne fit place à une rougeur ardente.

Ce fut en cachant son visage empourpré dans ses petites mains que la pauvre femme balbutia :

— Le vicomte de Presles était un des familiers de la maison de .M. Worms... — Je le connais depuis mon mariage.

Et, profitant de son intimité avec votre mari et de la confiance que lui témoignait

ce dernier, M. de Presles vous a fait la cour?...

— C'est-à-dire qu'il est devenu pour moi le plus dévoué, le meilleur des amis...

— Vous prétendez qu'entre le vicomte et vous il n'existait que de l'amitié?

— Une amitié pure et frateinelle, oui, monsieur...

— Vous aviez cependant tous deux des rendez-vous nocturnes?...

La baronne baissa la tête et garda le silence.

— Il faut répondre... — reprit le juge d'instruction.

— Des rendez-vous bien rares... bien courts... et dans le jardin seulement... jamais chez moi... jamais... — dit Valérie d'une voix faible comme un souffle.

— Le vicomte tenait de vous une clef de la petite porte du jardin?

— Oui, monsieur...

Ici furent adressées à la jeune femme plusieurs questions inutiles à reproduire, relatives à la clef, à la fréquence des rendez-vous, et à ce fait, — inadmissible selon le juge d'instruction, — que M. de Presles n'avait jamais, pendant la nuit, franchi le seuil de l'hôtel.

— Vous aviez, parait-il, à vous plaindre de votre mari? — continua Roulleau-Duvernet.

— Je ne me plains pas! — s'écria vivement Valérie. — Non ! oh ! non, je ne me plains pas! Le baron m'avait donné la fortune et une position honorable... — Que me devait-il de plus, et de quel droit me plaindrais-je?...

— Si M. Worms n'avait pas eu des torts graves à votre égard, comment expliqueriezvous, comment tcnteriez-vous de justifier votre fuite?...

— Eh! monsieur! je ne cherche ni à l'expliquer, ni à la justifier... — En quittant la maison de mon mari j'ai été bien coupable, je le reconnais... Mais coupable de folie seulement... innocente de toute trahison...

— M. de Presles, devant vous accompagner cà l'étranger, avait à faire des préparatifs... — Quand le projet de départ a-t-il été arrêté entre lui et vous?

— Deux jours avant son exécution.

— Vous aviez certainement la crainte d'être poursuivie... — Gomment n'avez-vous point quitté Paris par un train de nuit, ce qui vous donnait la chance de franchir la frontièri; avant que votre disparution fût constatée?...

— Il arrivait parfois à M. Worms de passer chez moi lorsque, vers minuit, il rentrait à l'hôtel... — il pouvait en être ainsi ce jour-là...

— N'est-ce pas le vicomte de Presles qui a insisté pour que votre fuite n'eût lieu qu'après le retour du baron?...

— Non, monsieur... — Le vicomte de Presles n'avait d'autre volonté que la mienne...

— A quelle heure, ce soir-là, est-il venu vous prendre?

— Il est entré dans le jardin un peu avant minuit... — Il s'est avancé jusqu'au perron d'une porte de dégagement que j'ouvrais depuis l'intérieur... — Je l'ai rejoint à minuit et quelques minutes.

— Où était le baron, en ce moment?

— Dans son appartement. — Je ne suis descendue qu'après l'avoir entuadu rentrer chez lui.

— Et vous avez gagné sur-le-champ la voiture ijui vous atli'udait?

— Oui, monsieur...

— Et là, vous avez attendu que le vicomte \î(it vous letrouver?

— Non, monsieur... M. de Presles était avec moi et ne m'a poiiil quittée. ^- Il vous a «luittée, madame...

— Jf vous affirme le contraire...

Èfv -- ■ m

— Il vous a quittée, vous dis-je... — Il vous a quittée pendaEt le terep» nécessaire pour voler votre mari après l'avoir assassiné !...

Le juge d'instruction avait à peine prononcé ces mots terribles que madame Worms se leva, les yeux égarés, livide, effrayante.

— Volé... assassiné... — répéta-t-elle d'une voix rauque, qui s'étranglait en passant dans sa gorge. — Et c'est lui qu'on accuse ! lui ! Gilbert !

Elle fit un geste de folle, puis, battant l'air de ses deux bras comme pour chercher un point d'appui qu'elle ne trouva pas, elle tomba sur le parquet, raide et sans connaissance.

Tandis que cette scène dramatique se passait dans le cabinet du juge d'instruction, Jobin regagnait rapidement l'hôtel du baron Worms, et prévenait le caissier qu'il était prêt à l'accompagner.

— Je vous suis, monsieur, — répondit Frédéric MuUer, — et je n'abuserai pas de votre temps... — Une minute me suffira pour opérer la recherche en question.

— Guidez-moi, je vous prie...

— Le cabinet où se trouve la caisse a deux portes, sans compter celle de l'escalier dérobé conduisant chez mon regretté patron... — l'une de ces portes donne sui' les bureaux... — il nous suffira de les traverser pour l'atteindre... — Avez-vous la clef?...

— Oui.

— Venez donc.

L'agent ouvrit, et s'effaça pour laisser entrer Frédéric Muller en l'observant, non avec défiance — (il n'avait aucune raison de le soupçonner) — mais avec cette curiosité inquiète toujours aux aguets chez un policier par vocation.

Le caissier franchit le seuil et s'arrêta en face d'une immense tache d'un brun rouge maculant le tapis et indiquant la place où M. Worms était tombé mort.

Sa figure pâle et fatiguée prit une expression de tristesse profonde. — Ses paupières dcvmrent humides.

— Que de sang!... — murmura-t-il, — pauvre baron!... — si jeune encore... si riche... si heureux... et finir ainsi!... Quel malheur!...

Il essuya ses yeux et baissa la tête.

— Le meurtrier est deux fois coupable !... — dit sentencieusement Jobin. — L'homme qui laisse après lui de tels regrets devait être bon...

— Il l'était pour moi... — répliqua le caissier, — et si d'autres avaient à se plaindre de lui, je ne veux même pas le savoir.

— Sentiment qui vous honore!... — reprit le détectif. — M. le substitut et M. le juge d'instruction vous ont d'ailleurs apprécié fout d'abord... — Permettez-moi d'ajouter que mes sympathies les plus vives vous sont également acquises... — ^On va sans doute vous nommer liquidateur?...

— Je l'ignore, mais c'est possible... — c'est même probable... — Personne ne connaît mieux que moi les affaires de la maison Worms...

— Ces affaires étaient bonnes?

— Magnifiques... — Les héritiers du baron trouveront des millions nuls et liquides...

— sans parler dos capitaux engagés dans plusieurs spéculations excellentes... — Mais ce sont là, monsieur, des choses dénuées d'intérêt pour vous... — Je vais vous rendre libre en prenant sans retard le document qui m'est nécessaire...

Le bureau de Frédéric Muller, — un grand bureau d'acajou massif faisant face à la caisse, — s'adossait à la muraille, immédiatement au-dessous d'un guichet fermé par un grillage en cuivre découpé, et par une petite porte mobile.

De chaque côté du guichet se superposaient des casiers étiquetés.

Sur le bureau se voyaient un large buvard, un encrier à pompe, une petite presse h copier, une boîte à timbre, ouverte, munie de son tampon et de sa griffe, un couteau à papier, etc., etc.

Un vaste tiroir occupait toute la largeur du meuble. — Au-dessous, à droite et à gauche, s'étageaient des tiroirs plus petits.

Frédéric Muller s'assit dans le fauteuil garni de basane verte qui était son siège habituel, et attirant à lui successivement deux ou trois des casiers étiquetés, il en explora le contenu.

Jobin, debout à côté de lui, ne le perdait pas un instant de vue, tout en affectant un air de distraction insouciante.

— Où donc ai-je mis cette feuille? — murmura le caissier se parlant à lui-même, mais assez haut pour être entendu ; — l'événement fatal m'a causé un trouble si grand que ma mémoire, habituellement infaillible, me fait aujourd'hui défaut...

— Prenez votre temps, monsieur, — dit le policier, — rien ne presse..,

Frédéric Muller repoussa les casiers et ouvrit un buvard, rempli de lettres dépliées et de feuilles volantes qu'il parut examiner avec le plus grand soin.

— Ah! — s'6cria-t-il tout à coup en mettant la main sur un papier couvert de chilîres,

— Ce (jne je cherchais! — Voyez monsieur...

11 tendit le papier à Jobin qui, après y avoir jeté les yeux, le lui rendit en disant :

— Pour moi, c'est un grimoire... — Mais, où je ne vois goutte, vous verrez clair... — C'est l'essentiel... — Vous tenez votre document... — Nous n'avons plus licn ;i l'ain.' ici, n'est-ce pas?

Le caissier, au lieu de répondre alfirmativeinent, lira de sa poche une petite clef, l'introduisit dans la serrure du principal tiroir et dit

fc

If*-^

— J'ai là-dedans quelques papiers qui ne regardent point la maison... des lettres absolument personnelles... — Il m'est permis de les emporter, je suppose?...

Il allait ouvrir.

Jobin lui mit la main sur le bras, en répliquant avec vivacité :

— Non pas!... bigre!... non pas!... — Rien ne doit sortir d'ici... rien absolument... sauf la feuille que vous tenez...

— J'ai l'honneur de vous répéter, monsieur, qu'il ne s'agit point de papiers d'affaires, mais de correspondances intimes... — reprit le caissier.

— J'ai parfaitement compris et je suis convaincu de l'exactitude absolue de votre assertion... Mais une consigne est sacrée pour le soldat, et je suis un soldat de la justice, moi qui vous parle!... — J'ai une responsabilité, que diable!... et une conscience aussi!... — Ayez un mot du juge d'instruction qui m'autorise, et je vous laisserai emporter la maison si vous voukz...

Une contraction involontaire des muscles de la lace creusa une ride profonde entre les sourcils de Frédéric Muller, qui répondit cependant avec un naturel parfait :

— Très-bien, monsieur... — Je n'insiste plus...

— Tant mieux, — répli(|u;i Jobin, — car autant vaudrait essayer de persuader à une muraille qu'elle n'est point à l'alignement... — Je suis une machine, moi, monsieur... rien autre chose... — Soyez d'ailleurs tout à fait certain que vos secrets seront respectés...

— Mes secrets!... — répéta Muller, — je n'en ai aucun...

— Enfin, vos lettres personnelles et vos papiers intimes... — Aucun regard curieux ne les effleurera... — Gardez la clef du tiroir... — M. le juge d'instruction vous la demandera en temps et lieu, s'il juge convenable, ce dont je doute, d'ouvrir ce meuble en votre présence.

Le caissier se leva silencieusement et suivit Joliin.

Ce dernier remarqua,— non sans quelque surprise — que si la physionomie de Muller restait calme, ses narines dilatées offraient les indices d'une contrariété violente.

Les deux hommes quittèrent la chambre où le crime avait laissé ses traces sanglantes.

Le policier referma la porte, Frédéric Muller alla reprendre sa place dans les bureaux, et Jobin s'empressa de rejoindre l'un des agents chargés d'exercer dans l'hôtel une surveillance assidue.

— Ordre supérieur! — • lui dit-il. — Cours chez le serrurier le plus proche... Montrelui ta carte et amène-le ici avec toi, muni des instruments nécessaires pour ouvrir une serrure compliquée, sans rien fausser et sans rien forcer... — Explique-lui qu'il ne s'agit point d'une porte, mais d'un tiroir.

— Oui, monsieur Jobin... — j'y vole...

— Allons, file! — il faut être revenu dans dix minutes...

Tout en attendant le retour de son collègue et du serrurier, le détectif reprit le chemin de la pièce qu'il venait de quitter et dans laquelle il se proposait de rentrer, mais cette fois sans traverser les bureaux.

g®«aT

'i^^:-^ /'.'/V/'/,r^/iilKl[ih'':l4H'^\

P (<?c^li J

Picolel, complètement ébriolé, versait des larmes d'attendrissemcat sur le gilet de Jobin. (Page lit.)

Il in.'iicliait la lùte basse, en murniuiiiut :

— Saperlipopette! comme dit cet excellent RouUeau-Diivernet, brave homme et digne juge d'instruction, mais plus têtu que quinze mulets, ce que je vais faire est illégal au premier chef! ! ! — Une pcrriuisition sans commissaire, sans ordre du parquet, il y a là de quoi motiver cent fois un dégommage immédiat, précédé d'un galop monstre!!! — Mais bah! l'intention fait tout... — j'agis pour le bon motif!!! je viole la loi, c'est vrai, mais dans l'intérêt de la justice... — Si j'échoue et qu'on le sache, je serai bon à pendre et à ne

ic^

y. Si.,

pas dépendre!

grand homme !

. — Si j'obtiens, au contraire, un résultat inattendu, on me proclamera .. oui, arand homme! Ainsi va le monde...

Il tourna et retourna ces idées dans sa cervelle, puis, toujours se parlant à lui-même, il ajouta :

— Ce caissier avait beau faire... son inquiétude était visible... son désappointement aussi... — Il veillait sur son regard et composait son attitude, mais on ne pense pas à tout... sa narine gonflée trahissait quelque chose de louche... — Qu'y a-t-il donc dans ce tiroir?...

Jobin entra. — Il alla s'asseoir sur le fauteuil de basane verte, il ouvrit machinalement le buvard placé sous ses coudes et par conséquent sous ses yeux, et, tout en continuant à monologuer, il en examina presque distraitement le contenu.

Soudain il tressaillit, et, poussant une sourde exclamation, il saisit un papier bleuâtre sur lequel rien n'était écrit, et il l'examina sur toutes ses faces avec une attention dévorante.

Ce papier, de la dimension d'un in-octavo à peu près, était indiscutablement la moitié ou le quart d'une feuille plus large dont il avait été séparé sans précautions et d'une façon précipitée, car la coupure, au lieu d'être nette, offrait sur toute sa longueur des irrégularités que nous pourrions appeler des dents de scie.

Jobin chercha sur le bureau et trouva sans peine le couteau ù papier.

Il était en bois noirci simulant le vieux chêne, de ceux qu'on fabrique par grosses dans certaines parties de la Suisse. — Quelques rudiments de sculpture en décoraient le manche. - ■ La lame n'otlrait de tranchant que d'un seul côté.

L'agent prit dans le buvard un carré de papier blanc, le plia en deux et, se servant du dos du couteau pour opérer la section, obtint des dentelures exactement pareilles à celles de la lettre anonyme et de la demi-feuille découverte par lui une minute auparavant.

— Plus de doute!... — dit-il alors presque à voix haute. • — C'est ici même qu'a été tendu le piège où dextiit se prendre le baron Worms... C'est dans cette pièce que le billet accusateur a été écrit par quelqu'un qui connaissait bigrement bien les habitudes de la maison...

Il plaça le carré bleuâtre entre son O'il et la lumière du jour, et vit se dessiner en transparence sur le fond azuré de la pâte les caractères formant ces mots : rie d'Essonne.

— Papeterie d'Essonne... — reprit Jobin, — je parierais ma tête contre cinquante centimes que dans le filigrane de la lettre anonyme je trouverai les six lettres faisant : papele, qui manquent ici, et que les dentelures des deux papiers se raccorderont... — Je tiens évidemment quelque chose!.,. — J'ai le nez sur une piste... — Le bout du lil conducteur est dans mes mains... il ne s'agit que de savoir le suivre...

Ji)l)iii s'occupait à serrer avec soin dans son portefeuille le fragment de papier bleu, quand l'agent en sous-ordre revint avec un ouvrier serrurier nuuii de son trousseau de clefs do toute espèce et de crochets de toute nature.

Les serrures du bureau n'offraient rien de particulièrement compliqué.

Au bout de cinq minutes, les tiroirs étaient ouverts, et il suffisait d'un coup d'd'il à

fc®**-

Jobin pour s'assurer qu'ils ne contenaient qu'un nombre très-restreint de lettres et de notes.

— Voilà qui va bien, mon brave... — dit-il à l'ouvrier en lui glissant une pièce de cent sous dans la main, — allez boire un bock à ma santé et revenez dans une heure pour remettre tout cela en ordre.

Aussitôt seul avec son subordonné le détectif déplia l'une après l'autre et parcourut du regard les lettres adressées au caissier de la maison Worms.

Ces lettres, les premières du moins, relatives pour la plupart à de minuscules alTairps privées, étaient si prodigieusement insignifiantes que Jobin s'écria tout h coup avec un désappointement manifeste :

— Sapristil mais je fais chou blanc, moi!... — Quelle idée drôle avait ce Muller de tenir à ces paperasses !

Enfin, tout au fond d'un tiroir, il trouva deux petites liasses très-minces, attachées, l'une avec une ficelle rouge, l'autre avec un ruban bleu.

Une odeur prononcée de mauvais tabac s'échappait de la première; un parfum pénétrant d'ess-bouquet s'exhalait de la seconde.

Jobin délia la ficelle rouge de la liasse qui sentait le tabac, et il examina l'adresse de la première lettre.

Cette adresse était ainsi conçue :

« POSTE hkstanti:. »

MomieurF. M. — n" i, 00 'i.

EN MLI.I:.

Le timbre de la poste indiquait le bureau de la place de la Bourse. — La date remontait à quatre mois. — Aucun timbre d'affranchissement.

— Tiens! tiens! tiens! — murmura le policier. Il tira la lettre de son enveloppe.

L'en-tête imprimé le fit tressaillir :

'< Agenck Uocu et Fu.mkl. — /tenseiijnemcnls conlidentiels de tnttle nature. — Recherches de débiteurs. — Enquêtes sur projets de mariarje. — Tous les /ours, de neuf heures du matin à dix heures du soir.

<' Rue .Mont.mautiii;, l.'H iijrhs la Bourse et le boulevard), ii

— Diable! — reprit Jobin, — notre caissier est en rapport avec l'agence Roch et ti/^-, xte

436 • LES TliAGI^DIES DE PARIS

Fumel qui nous fait concurrence, et on lui écrit poste restante!... — C'est curieux!... voyons un peu...

Le contenu de la lettre était des plus succints. Le voici ;

(( Monsieur,

« On a marché. — Renseignements obtenus.

« Je vous attendrai demain jeudi, — galerie Vivienne, — huit heures du soir.

« Salutations empressées

(( Sï.\. Pi.

(( P. S. — J'ai bien besoin de vingt francs, n \

Jobin fit la moue.

— Hum ! — murniura-t-il, — ça manque de détails ! — voyons les autres.

La seconde enveloppe portait la même adresse que la première. — La lettre incluse ne contenait rien autre chose que l'indication d'un nouveau rendez-vous, la bizarre signature : Sta. Pi. et un post-scriptum conçu dans ces mêmes termes : J'ai bien besoin de vingt francs.

La troisième, la quatrième, la cin(juième lettres, — séparées les unes des autres par intervalles de plusieurs semaines, ainsi que le démontraient les timbres de la poste, — étaient identiques, sauf le lieu des rendez-vous et l'indication des heures.

Le post-scriptum, lui, ne variait point.

Jubin se mit à rire.

— 11 parait que Sta. Pi. a toujours bien besoin de vingt francs! — peusal-il. — J'ai connu ça!... Je plains Sta. Pi.l

Le contenu de la sitxième lettre se modifiait, quoique son laconisme restât le même :

« Monsieur,

« Renseignements d'importance capitale obtenus sur les deux personnes et leurs agissements.

(I Hendez-vous pris pour ce soir, huit heures, galerie d'Oiléans. « Tour de force accompli par votre obéissant :

« Sta. Pi.

<i /'. .S. — J'di bien besoin de cinquante francs, n

— Peste ! — se dit Jobin, — les besoins de Sta. Pi. grandissent ! ! — Cinquante francs ! ! Comme il y va, le gaillard I !...

La sejitirmo IcIIit domiail un rendez-vous et demandait vingt francs. La Imilirme, enfin, foute récente, disait :

<i Monsieur,

« C'est pour demain.

« Passez à l'agence aujourd'hui, à cinq heures et demie, sans faute. — Je vous attendrai...

« Joli travail. — Vous verrez...

« Voire :

« Sta. Pi.

« P. S. — J'ai liien besoin de cent francs. »

— Que veut dire Sta. Pi. — murmura le policier, — quand il écrit : C'est pour demain?... — Serait-ce du départ de la baronne et du vicomte qu'il est question, par hasard? — Très-obscur, mais j'éclaircirai... — Quand l'insatiable Sta. Pi. me sera connu, je veux perdre mon nom de Jobin si je ne trouve moyen de le confesser.

Le détectif défit alors le ruban bleu atlaciiant la seconde liasse, parfumée à l'ess-bou- 4uet, et compta les lettres.

11 y en avait six.

Pas une ne portait le timbre de la poste, et le nom de Frédéric Midler n'était suivi d'aucune adresse.

Jobin les retira de leurs enveloppes.

Le papier anglais, épais et résistant comme du parchemin, avait en tête, en guise ae blason, un A et un B entrelacés dans un écusson timbré d'une couronne de roses et soutenu par deux petits amours.

Chaque lettre, signée d'un A, ne contenait que quelques lignes d'une écriture capricieuse et d'une orthographe fantaisiste.

Nous allons reproduire ces lettres sans modifications et sans commentaires.

N° 1. — (I Tu es un n'amour, mon Fred, et j'ai rêvé de toi. — Vient ce soir. — C'est demain le billait du tapicier. — N'oubli pas d'aporté cinq mile franc pour le payé, sans quoi je serais protéceté et je la trouverait mauvaise. — Je suis folo de toi, oui, mon Fred. »

N" 2. — " Non, mon bon bébé, ne vient pas ce soir. — Je vait chez ma marraine à Saint- Germ;iint. — J'ai resu une des-pêches. — La pauvre femme est très-malle. — J'ai bien du chagrain, va, mais je me consolerai en pansant à toi tout le tant. — Ma ponète, celle qui a une balsanne possetérieure est tombé boitcusse. — Va chez le marchant pour apareiler l'autre. — Tu sait que je n'aime que toi, mon Fred. »

N" 3. — « Qu'est-ce que ça me fiche, à moi, ta position et les convenances? — Un homme qui n'ose pas sortir avec une femme, non, tu sais, c'est embêtant. — Conduis-moi donc ce soir aux Vaiiéttés ou va te promenair. — Je veux bien que ce souhoit dans une baignoir grillé. — Tu voit que je te fait des concaissions. — J'ai joué au baquarat hier chez Cora et point de vaine!! — Je doit cent louis, aporte-les, — tu serat trèsmignon, u

N° 4. — « Oh! rafTrcux Fréd !... l'horrible jalout !... Tu me fais donc espionner par ta police? Eh bien ! mon cher, elle te voile! — Tout ca, s'est des baitises? — Si je te trompait, j'aurai de l'argent, et la preuve que je ne te trompe pas, c'est que je n'en ai pas. — C'est domain le billait du marchant de chevaux pour la ponète. — N'oubli pas d'aporter ce soir trois mille cinq cents francs. — Si je n'étais pas rentré, attend moi. — Je serait chez Anna. »

N° 5. — « Eh bien! après? — Oui, mon bon, c'est la vairité. — Ques-ce-que tu veut que j'y fasse? — Tu n'est qu'un égoïst. Si tu màimais comme tu le prêtent, tu voudrait avan tout que je sois heureuse. — Peut tu lutcr contre un pareil sac? — Si tu le peut, éclaire. — Si tu ne le peut pas, tient toi tranquille. — Dailleur quesceque ça peu te faire ! le cœur ni ait pour rien, tu sais bien... — Ci tu n'a plus les grandes entres, tu auras tougour les petites, qui ne sont pas les plus movaises... — ça te va-t-il ? »

N" 6 et dernier. — «Ah! zut, alors ! — • n-i-ni c'est fini. ■ — • Bonsoir. — Je panse, monsieur, que vous auré la délicatése de payer le dernier billait du tapicier, qui ait de cinq mille francs, le 30 du mois, et je vous prie de recevoir l'assurance de mes sentiment distingué :

« Votre servante

Jobin additionna de tête le chiffre des demandes d'argent contenues dans la petite correspondance que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

— Quinze mille cinq cents francs en trois ou quatre moisi... se dit-il, — sans compter les réquisitions directes !... — Peste, il allait bon train, le caissier! — S'il afait des économies sur ses .ippointcments, cela me surprendi'abien.

Au fond du tiroir, sous les lettres Sta. Pi. et sous celles de mademoiselle A.... se trouvaient divers bordereaux d'agents de change indiquant des opérations de Bourse, dont la plupart se soldaient en perte.

Le policier les examina en hocliant la tête.

— Hum ! — murmura-t-il. — Le jeu ! 1! — Triste et dangereuse ressource quand on peut puiser à belles mains dans une caisse toujours truffée de l'argent d'autrui 1 ! ! — C'est prodigieux comme ce Frédéric Muller me devient suspect. — Mais allez donc dire cela à M. Roulleau-Duvernet... Le digne juge d'instruction me rirait au nez très-bien I... — Il faut chercher et trouver tout seul... — Quelle peut être cette demoiselle A. P., de tant de style et de tant d'orthographe?...

Jobin réfléchit pendant un instant, puis, frappé d'une illuminalion soiidaino, il reprit :

— • Si c'était .\liue Pradier, la maîtresse du baron Worms?... — Pourcjuoi non? — Ce sac, dont parle la donzcUe, et contre qui la lutte est impossible, doit être celui du banquier... — Rivalité d'amour entre le caissier et son patron... — besoins d'argent grandissant sans cesse... — Le mot de l'énigme est peut-être là... — Mais cette femme est-elle Aline? — Comment savoir?

Après s'être posé cette question, JdLiii réfléchit de nouveau, puis, au bout d'une ou deux secondes, il se répondit à lui-même :

— S ta. Pi. me le dira...

L'agent copira trois ou quatre des courtes lettres faisant partie de la double correspondance qu'il venait de lire. — 11 renoua la ficelle rouge et le ruban bleu des deux liasses qui reprirent leur place au fond du tiroir, sur les bordereaux. — L'ouvrier serrurier revint et referma sans peine les serrures ouvertes par lui une heure auparavant; puis, toute trace des recherches accomplies ayant disparu, Jobin quitta l'hôtel du baron Worms, gagna son petit logement du quai des Orfèvres, se fit une tète de cocodès excentrique, revêtit un costume d'une élégance exagérée et prétentieuse, et, sans perdre une minute, se rendit au numéro 131 de la rue Montmartre, où se trouvaient les bureaux de l'agence Roch et Fumel ' .

La maison était soigneusement tenue.

Jobin monta au second étage et franchit le seuil d'une antichambre assez vaste, bien époussetée, bien cirée, garnie de banquettes d'attente recouvertes en cuir rouge, et orné ■ d'un petit vieillard chétif qui, assis à une table auprès de la fenêtre, griffonnait du papier timbré.

Ce petit' vieillard leva la tête, salua de la main, et d'une voix lente et monotone prononça cette phrase interrogative qu'il adressait invariablement à tous les visiteurs :

— M. Roch, personnellement, ou l'agence Roch et Fumel, s'il vous plaît?

— L'agence, — répondit Jobin.

— Pour renseignements confidentiels?

Jobin fit un signe affirmatif.

— Très-bien... — Le cabinet à gauche... — M. Fumel est seul.,.

Jobin ouvrit une porte et pénétra dans une pièce de dimension moyenne, meublée de cartonnicrs étiquetés montant presque jusqu'au plafond, de deux ou trois chaises et d'un bureau à cylindre derrière lequel trônait Fumel, l'associé de M. Roch, ex-avoué.

Fumel réalisait l'e.vacte incarnation d'un Inireaucrate austère, économe, exact, méticuleux, formaliste.

Long, maigre, grisormant, il ofîi'ait, sous ses clievcux plats, un visage glabre et blafard.

Une haute cravate blanche serrait son cou non moins démesuré que celui d'un éciiassier.

En même temps que la cravate blanche il revêtait, dès le matin, l'habit noir classique à pans carrés, bien brossé, merveilleusement propre, mais lusti'é par de longs services.

Des bas noirs et des souliers cirés, attachés avec des cordons de liloselle, complétaient ce costume. — Des lunettes d'acier, à cheval sur le noz pointu de Fumel, éteignaient l'éclat de ses yeux noirs et perçants.

Il répondit avec beaucoup de dignité au salut de cocodès de Jobin, et, se soulevant ù

Page 1