‹ Les tragedies de ParisChapitre 17 sur 50 · Voir le Mnii de Mari/uerite, — édition F. Roy · texte numérisé non relu

Voir le Mnii de Mari/uerite, — édition F. Roy

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demi sur son fauteuil muni d'un rond élastique, il montra de la main un siège et demanda :

— Monsieur vient pour renseignements confidentiels ?

— Oui, monsieur...

— Affaire commerciale ou privée?

— Affaire privée...

— Intérêt d'argent ?

— Non, monsieur...

— Intérêts de cœur, alors ?

— Oui, monsieur...

— Très-bien. — Il s'agit?...

— D'une dame... d'une jolie dame... d'une petite dame...

Fumel sourit avec indulgence.

— Parfait! — dit-il. — Le nom de cette dame?

— Aline Pradier...

— C'est au mieux... — Les affaires de femmes sont du ressort de Picolet, un de nos plus habiles employés...

Et Fumel, haussant la voi.x, appela :

— Eli ! Stanislas... Eh! Stani... Venez un peu ici, mon garçon...

— Stani Picolet... — pensa Jobin. — Sta. Pi... c'est bien ça... Je le tiens...

XYIII

Une porte latérale s'ouvrit, Stanislas Picolet fit son entrée, regarda curieusement Jobin, puis, se tournant vers Fumel, attendit une question. — Sta Pi était un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, de la même taille que l'agent de police, mince et misérablement habillé de vêtements montrant la corde.

Sa pâle et maigre figure, qui n'était point sans quelque rapport avec celle de Jobin, offrait une expression spirituelle, astucieuse et cynique. — Ses cheveux bruns formaient des accroche-C(Kurs sur les tempes. — Un soupçon de moustaches poussait sous ses narines.

Jamais voyou de Paris, devenu l'un des rouages d'une agence louche et suspecte, ne fut plus complet et mieux réussi.

— Stani, — lui dit Fumel, en se servant d'une abréviation familière, — monsieur que voilà, un nouveau client de la maison, désire des renseignements sur une dame... — Prenez des notes, Stani...

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D.ill^ le i-.iliiiii;l iJr la Mdisuii d'Mr le (iiiinjno sp (léniasi|u;i. i l'upo 4 4S.)

Le jeune homme tira de sa poclic un portefeuille crasseux, un fragment Je crayon, et se tint prêt à écrire.

— Monsieur, — reprit Fumel en s'adressant à Jol.in, — veuillez répéter le nom de la personne en question...

— Aline Pradicr... — répondit le faux cocodès. Un sourire d'unr indrlinissuble expre.ssion crispa les lèvres minces de Stani Picolel.

— C'est écrit... — fit-il d'une voix tout à la fois enrouée et criarde; — l'adresse?

— Avenue de Frledland...

— Qu'est-ce que monsieur désire savoir?

— Mademoiselle Aline Pradier m'inspire infiniment de sympathie, mais très-peu de confiance... — répliqua Jobin. — Je fais pour elle des sacrifices... — J'ai quelques raisons ,de douter de sa moralité, et je voudrais savoir à quoi m'en tenir, aussi bien pour le passé

que pour le présent.

— Monsieur connaîtra son affaire dans qoarnnio-huit heures... — Faudra-t-il porter les renseignements chez monsieur?

— Non. — Je viendrai les prendre; seulement, quarante-huit heures, c'est bien long... Est-il possible d'aller plus vite?

— Oh ! tout à fait impossible ! — La police de sûreté demanderait au moins trois jours; mais nous sommes plus malins ici que les agents de la Préfecture...

Jobin, malgré lui, fit la grimace.

— Après-demain à quatre heures, l'affaire sera dans le sac, — reprit Stani qui dessina comiquement le salut militaire, pirouetta sur ses talons et sortit.

— Maintenant, cher monsieur et nouveau client, — dit Fumel, — nous allons, si vous le voulez bien, traiter la question pécuniaire... Elle sera d'ailleurs des plus simples... — Nous avons un tarif... — l'habitude de l'agence est de toucher la moitié de la somme convenue, avant de se mettre en besogne, et le reste contre renseignements...

— Oh ! mes pauvres économies ! ! ! — pensa Jobin.

Mais il avait pris l'affaire à cceur et voulait aller jusqu'au liout.

Il marchanda néanmoins avec une si grande énergie et tant de persistance qu'il obtint, un notable rabais sur les prix du tarif dont avait parlé Fumel, et, laissant quelque argent aux mains de ce dernier, il battit en retraite.

En sortant de l'antichambre il rencontra sur le carré Stani Picolet, qui très-évidemment le guettait. ^

— Vous êtes d'accord avec le patron ? — lui demanda vivement l'employé de Roch et Fumel.

— Oui.

— Vous avez casqué?

— Voici mon reçu.

— Allez m'attendrc au petit café qui fait le coin de la rue du Croissant... — J'y serai dans cinq minutes et j'aurai quelque chose à vous dire... quelque chose d'intéressant pour vous.

— Cdnvcnu.

Enchanté de la tournure nouvelle (|ui' prenait l'alfaire, Jobin se rendit an lien indiqué, s'installa dans un angli! et parcourut un journal.

Avant (,ue les cinq minutes fussent écoulées Stani entra, se dirigea vers le déteclif, s'assit et débuta i>ar celle question :

LES TRAGEDIES DE PARIS - 4i3

— Qu'est-ce que vous payez?

- — Tout ce que vous voudrez... — Faites-vous servir...

— Parlait ! — Vous m'avez l'air d'un bon enfant ! ! ! — Eh ! garçon, deux œufs sur le plat et vivement, une tranche de jambon, une bouteille de Màcon, une demi-tasse et du cognac...

Le garçon semblait incertain.

— C'est monsieur qui paye... — ajouta Stani en désignant Jobin. Le garçon n'hésita plus.

— Ils me font ici des misères pour un vieux compte de dix-sept francs... — murmura Picolet. — C'est une pitié ! ! ! — Je finirai par leur retirer ma clientèle et j'irai chez Brébant... — Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit... — Roch et Fumel sont des pleutres, figurez-vous ! ! ! — Ils ne pourraient se passer de moi et ils me laissent crever de faim ! ! I

— Jamais -du malheureux sou dans ma poche...

— Bref, vous avez toujours bien besoin de vingt francs... — • ne put s'empêcher de dire Jobin, se souvenant de l'invariable post-scriptum des lettres de Sta PL

Ce dernier regarda le faux cocodès avec une surprise mêlée de défiance, mais il réfléchit que la phrase de son interlocuteur était en somme la conclusion logique de l'affirmation qu'il venait d'émettre lui-même, et il poursuivit :

— Hélas! oui, comme vous dites, j'ai toujours bien besoin de vingt francs... — Étesvous homme à m'en donner quarante?

— Ça dépend... — répliqua Jobin. — Ce n'est ni un don, ni un prêt que vous attendez de moi, j'imagine.,. — Eu échange des deux louis en question, que m'olTrez-vous ?...

— Les renseignements demandés sur Aline Pradier, illico... Le détectif joua l'étonnoment.

— Vous les avez!... — s'écria-t-il.

— Sur moi, et bigrement complets... — Ah! il n'y manque rien !... — Vous aurez, pour deux jaunets, cinq cents francs de détails... — Ça vous va-t-il?

— Marché conclu, — répondit Jobin en tirant son porte-monuaie.

— Avez-vous entendu parler d'un assassinat qui fait grand biuil? — reprit Picolet après avoir empoché la somme.

— L'assassinat d'un banquier?... — le baron Worms?... — Est-ce cela?...

— Juste. — Eh bien! le baron Worms était l'amant en titre de la demoiselle... Il l'avait enlevée, sans s'en douter, à son caissier, un certain Frédéric MuUer qui, ne m'ayaut jamais confié ni son nom ni son adresse, et se faisant adresser mes lettres poste restante, se figure que je ne le connais pas!... — Plus souvent! — il lui donnait de l'argent gros comme elle, à Fine-Orange, ce Mnller! — Où le prenait-il? — Ce n'est point mon alTaire...

— J'ai fait delà police pour son compte... — C'est connn(; ça que je suis si Ijien renseigné...

— J'avais deviné juste... — jiensa Jobin, — c'e-t la même femme... — il l'aut savoir le reste, et je le saurai...

Stani Picolet dôvoiait son jambon après avoir englouti ses œufs, et vidait sa bouteille avec un cnliain merveilleux.

— Un croirait presque que vous n'aviez pas déjeuné ce matin, tant vous fonctionnez d'un bon courage... — reprit l'agent tout haut.

— J'ai déjeuné, mais une saucisse et un pain d'un sou, ça laisse ^u creux...

— Vous avez un riche appétit!...

— Je mangerais trois jours de suite sans me reposer.

— Alors, je vous invite à dîner...

— Vrai?... vous m'offrez un dîner sérieux?

— Hue Montorgueil, au rocher de Cancale...

— Mon rêve!... — Mais pardon, client prestigieux, d'où vous vient tant de sympathie pour mon humble personne?...

— Votre conversation me plaît; j'adore les petits mystères, et je suis convaincu que vous me raconterez, en dînant, les choses du monde les plus curieuses sur Aline Pradier, sur le baron Worms, sur son caissier...

— Et sur sa femme aussi... — ajouta Stani Picolet.

— Vous connaissez la baronne Worms? — demanda Jobin vivement.

— Et le vicomte de Presles, donc! !! — Je connais tout le monde! !! — Ah! vous pouvez m'en croire sur parole, les agents de la police de sûreté ne sont que de la Saint- Jean à côté de moi ! ! !

Jobin fit de nouveau la grimace, mais à cette grimace un sourire succéda presque sans transition.

L'agent ne pouvait s'empêcher de trouver la situation curieuse.

N'était-il pas original, en elfct, de voir un des détectifs les plus habiles de la brigade de sûreté quêtant des renseignements auprès d'un policier marron de l'agence Roch et Fumel?...

Jobin paya les consommations, qui semblaient n'avoir produit sur l'estomac élastique de Picolet que l'effet apéritif de l'absinthe, et, comme cinq heures du soir sonnaient et qu'il ne voulait pas perdre de vue un seul instant le jeune homme, il l'emmena séance tenante rue Montorgueil, s'attabla avec lui dans un cabinet du restaurant cité plus haut, commanda un menu solide et des liquides variés dont l'infaillible effet devait être de délier la langue à. son convive et de lui faire oublier toute prudence.

Stani, du reste, ne demandait qu'à parler.

11 le fit, et si longuement qu'à dix heures sonnantes les deux dîneurs étaient encore dans le cabinet, que Picolet, complètement ébriolé, versait des larmes d'attendrissement sur le gilet en cœur de Jobin, lui jurait d'être un frère pour lui, et le conjurait de se marier au plus vite afin de lui fournir l'occasion de surveiller sa femme et de le prévenir aussitôt qu'une catastrophe conjugale serait imminente, — chose qui, sans doute, ne tarderait guère.

Le policier n'avait désormais plus rien à apprendre, — il en savait autant ([uo Picolet lui-même.

LES TRAGÉDIES DE PARIS Mo

Nous lu- reproduirons point les récits de ce dernier, que l'influence de la bonne chère et des vins capiteux rendait veibeux et prolixes un peu plus qu'il n'aurait fallu. — Nous ncus contenterons de les analyser rapidement, en y joignant certaines circonstances, — en très-petit nombre — que l'agent de la maison Roch et Fumel ne pouvait pas connaître.

Le baron Worms, avant son mariage, appartenait à la catégorie de ces hommes absolument dépourvus de sens moral, qui ne savent opposer aucune résistance à leurs passions de quelque nature qu'elles soient.

Sa grande fortune, dont la source d'ailleurs était mal connue, et le succès constant de ses opérations pécuniaires, faisaient de lui un financier universellement considéré dans le monde de la Bourse. — Pas une signature sur la place ne jouissait d'une plus haute estime que la sienne.

Uuand, pour étayer sa probité, on a derrière soi des millions, il est facile d'être probe.

Le baron Worms, pauvre et voulant cesser de l'être, aurait recouru certainement à tous les moyens pour devenir riche.

Il est une chose, néanmoins, que le Prussien naturalisé préférait même à l'argent. — Nous voulons parler du plaisir.

Il adorait les femmes et, très-inconstant dans ses caprices, il changeait souvent de favorites.

Un jour, — nous le savons déjà, — il s'éprit d'une jeune fille, d'une orpheline, 'Valério Laugier, admise chez un riche industriel en qualité d'institutrice, et il la compromit par ses assiduités au point de lui faire perdre sa place.

Quand il vit la pauvre enfant isolée et sans ressources, il se persuada qu'il la tenait à sa merci et voulut l'acheter.

Mais Valérie n'était point à vendre. — Elle repoussa avec un tel dédain, avec une détermination si visible, les offres brillantes du baron, que ce dernier dut renoncer à tout espoir de faire d'elle sa maîtresse et qu'il essaya de l'oublier en se jetant plus que jamais à corps perdu dans une existence de débauche.

11 manqua son but; — non-seulement il n'oublia pas, mais ce qui dans le début n'avait été qu'un vif caprice devint une passion violente.

Le baron se dit alors que sans la jeune fille convoitée il ne pouvait vivre, qu'il la lui fallait à tout prix, et, quoique ennemi déclaré du mariage en général et des mariages d'inclination en particulier, il résolut d'épouser Valérie.

Sans être éblouie le moins du monde par l;i furtune brillante et inespérée qui s'ofl'rait il elle, la jeune fille consentit à devenir la femme du banquier, et M. Worms, dix fois millionnaire, fit preuve d'une générosité relative en eonstituant à Valéri(' un .iiiport

dofnl de cent mille écus, et en lui donnant en toute propiiété des bijoux d'une grande valeur.

Valérie n'attendait rien, ne désirait rien, et n'accepta ces libéralités qu'avec une sorte de répugnance.

Le mariage fut célébré.

Pendant quelques mois la nouvelle baronne ne se trouva point malheureuse.

L'ex-Prussien, très-épris, et tirant vanité d'ailleurs de la merveilleuse beauté de sa jeune femme, traita madame Worms comme il avait coutume de traiter ses maîtresses, c'est-à-dire qu'il lui prodigua des plaisirs et des distractions de toute sorte, et la lança dans un tourbillon si brillant et si bruyant que l'ennui, et par conséquent la tristesse, ne pouvaient s'approcher d'elle.

Puis, fidèle à ses vieilles habitudes, le baron se lassa de sa femme aussi vite qu'il s'était lassé, jusque-là, de ses favorites. — La satiété remplaça l'amour brusquement, sans transition, ne laissant pas même une affection douce et respectueuse à la place de la passion disparue. — M. Worms, du jour au lendemain, mit Valérie de côté et recommença avec un cynisme superbe sa vie de célibataire libertin, ne se gênant point pour afficher les bonnes fortunes qu'il payait, argent comptant, se montrant partout en compagnie des com'tisanes les plus connues de Paris, et poussant l'impudence jusqu'à recevoir ces drôlesses, la nuit, dans son appartement particulier, au su et au vu de tous ses valets.

Si calme que fût la tendresse de Valérie à l'endroit de son mari, il était impossible que l'épouse légitime, atteinte ainsi dans sa dignité, ne ressentît point l'insulte.

Elle aurait accepté docilement l'indifférence, mais un outrage de ce genre impliquait le mépris, et le mépris la révoltait.

Elle hasarda quelques observations bien humbles, quelques plaintes bien timides

Dès ses premiers mots le baron "Worms lui ferma brutalement la bouche, et lui répondit avec une sauvagerie prussienne qu'épousée sans fortune et devant se trouver trop heureuse de la position qu'elle tenait de lui, elle n'avait rien à réclamer, rien à dire, et qu'il prétendait agir à sa guise dans l'avenir, comme il avait agi dans le passé.

— C'était bien le moins, — ajouta-t-il, — puisqu'il avait fait l'irrémédialjle sottise de s'attacher à la cheville la chaîiie d'un mariage ridicule, qu'on ne lui rendît point cette chaîne trop lourde !

Valérie baissa la tête, essuya ses yeux, se tut, et de toutes ses forces regretta le temps où, pauvre et dépendante, elle donnait des leçons pour vivre. — A cette époque de labeur et presque de misère, l'espérance d'un meilleur avenir la soutenait du moins... — tous les rêves lui étaient permis...

Isolée maintenant dans son inutile fortune, l'avenir ne lui promettait plus rien. — Les mirages disparus ne pouvaient plus renaître. — Il lui fallait désormais marcher triste et privée de toute affection, au sein d'une existence brillante en apparence, monotone et désolante en réalité, et sans consolation possible...

En cela, elle se trompait.

Un consolateur se présenta.

Le vicomte Gilbert de Presles était depuis deux ou trois ans, sinon l'intime ami du banquier, du moins son compagnon de plaisir et l'un des familiers de son logis.

L'admiration très-vive que lui inspirait Valérie aux premiers temps de son mariage devint une pitié profonde, une ardente sympathie, quand il vit la jeune femme Iraliie, délaissée, outragée.

Cette sympathie elle-même se changea bien vite en amour, et, disons-le tout de suite,

— puisqu'il nous faut analyser en quelques lignes des faits et des sentiments qui, en dehors de cet épisode, nous auraient fourni la matière d'un volume bien rempli, — l'amour de Gilbert fut partagé, et Valérie Worms se réfugia dans la tendresse revivifiante qui s'offrait ta elle.

Hâtons-nous d'ajouter que cette tendresse resta pure et en quelque sorte fraternelle,

— du moins du côté de la baronne.

Jeunes tous deux, et beaux l'un et l'autre, Gilbert et Valérie avaient fait l'échange de leurs cœurs, mais leurs lèvres ne s'étaient jamais touchées.

A coup sûr le vicomte, aucunement naïf, espérait bien qu'un jour, dans un avenir plus ou moins prochain, la baronne couronnerait sa flamme, comme on disait au dernier siècle, mais il cachait discrètement cette espérance, et la jeune femme, de la meilleure foi du monde, ne voyait rien au delà de cette platonique union des âmes qui la rendait heureuse et lui faisait presque toujours oublier ses douleurs.

Les réponses faites à deux ou troiî questions de Rouileau-Duvernet, au début de l'enquête, quelques heures après l'assassinat du baron, nous ont appris que Frédéric MuUer, se disant sujet allemand non naturalisé Français, était depuis sept ans employé et depuis cinq ans caissier de la maison Worms.

Pendant la plus grande partie de ces cinq dernières années, Frédéric Mullcr aurait pu revendiquer à bon droit la qualification de caissier modèle.

Ardeur infatigable au travail, exactitude, capacité, probité, ce prétendu Bndois réunissait en lui seul, à un haut degré, toutes ces vertus.

Malgré son apparence d'homme du monde il vivait comme un sage, fuyait les occasions de plaisir, s'isolait dans une toute petite maison louée par lui avenue de Neuiliy, dépensait le moins possible et faisait valoir avec une mervcillmise habileté les économies assez rondes réalisées sur ses appointements.

Le baron Worms se frottait les mains et bénissait matin et soir son correspondant de Berlin de lui avoir expédié ce parangon des employés passés, présents et h venir.

Un jour, ou plulôt un soir, Frédéric MuUer ne put décliner une invitation à dincr au cabaret, à lui adressée par un collègue, caissier do l'une des principales m;usons de banque de Paris.

Ce dîner, qui réunissait cinq convives, fut joyeux et se prolongea, grâce aux cigares et aux liqueurs, jusqu'il plus de minuit.

C'était un samedi. — Point de caisse à tenir le lendemain. — On pouvait se fatiguer sans qu'il en dût résulter rien de fâcheux pour In travail.

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Frédéric MuUèr, malgré lui mais n'osant résister dans la crainte du ridicule, se laissa conduire par ses compagnons au bal de l'Opéra, où l'attendait l'aventure la plus vulgaire.

Une femme, au foyer, prit son bras et se mit à le blaguer au sujet de son air sombre et de sa physionomie mélancolique.

Cette femme était grande. — Un capuchon rabattu cachait ses cheveux, un loup de velouis masquait son visage, les longs plis de son domino déguisaient sa taille, sa voix sans distinction avait un timbre rauque et voilé, et cependant on la devinait jeune, et, sinon belle, du moins attrayante. -^ Un parfum vague et sensuel s'exhalait de sa personne.

Frédéric Muller lui répondit d'abord avec une sorte de nonchalance et de fatigue. — Il semblait hésitant et embarrassé comme un homme à qui l'on parle un langage inconnu; mais, peu à peu, tandis que le domino défilait le chapelet de ses gauloiseries court-vètues, dont quf'lques-unes étaient drôles, tandis que ce parfum subtil dont nous avons parlé se dégageait de ses vêtements, ainsi que les arômes d'un vin capiteux s'échappent d'un verre mousseline échauiïé dans la main, l'employé du baron Worms se transfigurait, l'hypocrite gravité allemande de sa physionomie faisait place à la joyeuse effronterie d un viveur émérite, et bientôt il parla, avec une verve au moins égale à celle de son interlocutrice, cet intraduisible et pittoresque langage qu'il avait d'abord semblé ne pas comprendre.

Il alla même si loin que le domino s'écria :

— Pour un caissier allemand, mon cher, tu es bigrement Parisien !... ^

— Tu me connais? — demanda Muller stupéfait.

— Un peu, mon neveu 1 et j'ai pour toi une cigale dans ma guitare, depuis certain jour où tu m'as payé certain chèque à travers le petit guichet de ta caisse... — Oui, parole d'honneur, tu me vas beaucoup!... — Allons souper, ou plutôt déjeuner, car il est cinq heures du matin...

Dans le cabinet de la Maison d'Or le domino se démasqua, et Frédéric Muller se souvint vaguement d'avoir jadis entrevu son visage.

C'était Aline Pradier, surnommée Fine-Oi-ange, une fille brune et commune, d'une beauté bestiale mais troublante, avec d'épais cheveux presque bleus et d'immenses yeux noirs diaboliques, rayonnant d'un feu charnel.

Aline Pradier passait, non sans raison, pour une hcta'i'rc ultra-fantaisisto. — Elle faisait des passions, elle avait des caprices. — Créature dangereuse, en somme, plus que beaucoup de ses pareilles.

En quittant, dans l'après-midi de ce même jour, le petit hôtel de l'avenue de Friedland habité par l'ex-ma rchande d'oranges, Muller se dit que c'était fini et qu'il enverrait le lendemain à sa maîtresse d'une heure un bracelet de vingt-cinq louis, pour solde de tout compte.

Mais, le lendemain, il porta le bracelet lui-même...

Huit jours après, absurdcment épris, et, qui plus est, enVoyablement jaloux, il était devenu : Monsieur, pour la femme de chambre de cette drôlesse...

Cahin-caha, tant bien que mal, pendant deux ou trois mois cette liaison marcha sans de trop grands tiraillements, émaiUce de nombreuses lettres dans le genre des épîtrcs trouvées par Jobin et reproduites par nous.

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Enlevunl son luup de velours, découvrit à tous les regards le visage de Fine-Oruiifie. (Pape 455.

Frédéric MuUcr, à force d'argfut, m.iintitit ;i peu i)i'i'!s sa posiliuii, jus([u'aii jour uii il s'aperçut qu'il devenait gènatit et qu'autour de lui tout craquait.

Plus amoureux que jamais, il (|uesliotina. — Fine-Orange, naturellement, mentit — et il le vit bien. — Il résolut alors de la surveiller.

La surveiller? — Oui, — mais conmient?...

De neuf heures du in.ilin ii qualri! heures du soir, un caissier est cloué à sa caisse comme une sentinelle ù s(jii poste. — La dôserlion est impossible.

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Frédéric Muller trouva un biais. — D'autres feraient pour lui ce qu'il ne pouvait l'aire lui-même.

Un prospectus de l'agence Rocli et Pumel, tombé dans ses mains, le conduisit à la rue Montmartre. — Stani Picolet reçut la mission délicate d'espionner Aline Pradier, et le caissier, croyant possible de cacher son nom, donna la consigne de lui adresser les renseignements, sous ses initiales, rue Jean-Jacques Rousseau, au bureau de la poste restante, où cliaque jour il passerait en quittant la maison de banque.

Muller eut promptement la preuve que ses soupçons étaient bien fondés. — 11 avait un rival, et un rival singulièrement redoutable : — son propre patron — le baron Worms.

Le mari de Valérie s'était toqué de Fine-Orange en la lorgnant dans une avant-scène du Palais-Royal, et, chose inouïe, invraisemblable, Fine-Orange, plus fantaisiste que jamais, faisait faire antichambre au riche banquier, après s'être, comme on l'a vu, jetée à la tête du caissier.

Cett» résistance anormale ne se prolongea point d'ailleurs outre mesure, et mademoiselle Aline Pradier, après avoir congédié Frédéric Muller qui refusait fièrement de conserver chez elle des entrées de faveur, prit sur le baron Worms un empire absolu, et, grâce sans doute à la supériorité de ses vices, le domina bien vite comme aucune femme ne l'avait jamais dominé.

Cet ascendant inouï' devait amener une scène eflroyablement scandaleuse, à laquelle deux ou trois témoins interrogés par Houlleau-Duvernet ont fait allusion devant nous.

Certain soir, ou plutôt certaine nuit, Pine-Orauge, introduite par le baron sous le toit conjugal, eut fantaisie de visiter les appartements de réception de l'hôtel.

M. "Worms, toujours docife, s'empressa de la guider, un bougeoir à la main.

— C'est très-chic, mais ça manque de gaz ! — fit la drôlesse après examen. — Il faudrait voir ça tout flambant...

— Veux-tu qu'on allume'/ — demanda M. Worms en riant.

— Cette nuit ?

— Pardieu !... à l'instant... — Dis un mot, j'éveillerai mon valet de chambre, et, dans dix minutes, illumination générale...

Aline Pradiei-, secouant la tête, répliqua :

•— J'ai une autre idéi' qui vaut mieux.

— Une autic idée, (]ni vaut mieux"? — répî'ta M. Worms — laquelle?..

— Doimi' un hal, et j'y viendrai... — répliqua Fiiie-Orauge cai'rénieut.

Le baron regarda .sa maîtresse avec stupeur.

Si habitué qu'il fût aux caprices de la drôlesse, celui-ci lui paraissait dépasser de beaucoup les limites de la plus haute fantaisie.

— Eh bien! quoi? qu'est-ce que c'est? — s'écria Aline Pradier. — Pourquoi ces gros yeux ronds en boules de loto? — On croirait que j'ai dit quelque chose d'énorme!!

— Tu veux venir au bal, ici !... — balbutia le banquier.

— Oui, je le veux.

— Chez ma femme ! ! . . .

— Chez ta femme, c'est chez toi... — Après?

— Mais c'est impossible ! impossible ! ! impossible ! ! !

— Es-tu bête ! ! — Si le bal est masqué, qui saura que j'y suis?

Le bciron, complètement rasséréné, se mit à sourire.

— Tiens, au fait, c'est vrai, — fît-il — si tu es masquée, qui saura? — L'idée est drôle.

— Elles sont toujours drôles, mes idées.

— Nous allons arranger ça... — mais pas de bêtises, hein, au bal?...

— Pour qui me prends-tu?... — Sois paisible !... j'aurai une tenue de chanoinesse...

Dès le lendemain M. Worms, dont le cynisme ne reculait point devant la honteuse folie imposée par Aline, lançait dans Paris de nombreuses invitations pour un bal travesti et masqué, qui devait avoir lieu la semaine suivante.

Une note, placée au bas des cartes roses, prévenait les invités que le masque ou tout au moins le loup de velours était obligatoire pour les dames, de même que le costume do caractère ou le manteau vénitien pour les hommes.

L'annonce de ce bal fut un événement dans le monde de la finance.

Les femmes des riches banquiers, des agents de change, des grands spéculateurs, saisirent avec enthousiasme cette occasion de rivaliser de luxe, d'élégance et de gracieuse originalité.

Pendant une semaine, les dessinateurs, les tailleurs pour dames, les couturières en vogue furent sur les dents, comme à la veille du fameux bal donné [jar le duc de .Morny et qui a laissé tant de souvenirs.

Enfin arriva cette soirée si impatiemment attendue.

Vers dix heures, les voitures, prenant la file, couimeucèrenl à s'arrêter devant le perron de l'hôtel.

.M. Worms, en habit de drap d'or — (un costume de financier Louis XV) — se tenait debout dans un petit salon faisant suite au vestibule, et recevait lui-nièmi! les cartes d'invitation, qu'un valet de pied plaçait ensuite dans une immense coupe du Japon.

Valérie, le visage découvert, portait un travestissement de paysanne bretonne, très-simple mais d'une coquetterie exquise. — Elle accueillait les invités lorsqu'ils avaient (ianehi le seuil du premier des grands salons.

Presque tous, d'un mot dit tout bas, se faisaient reconnaître en la saluant.

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