V.Wi- était éblouissante de beauté
Gilbert de Presles, superbe sous ^;on déguisement de Palikare avec ses longues moustaches blondes, la dévorait des yeux.
Un Arménien de haute taille, masqué, se tenait immobile dans l'embrasure d'une fenêtre, et, n'adressant la parole à personne, semb^ait s'isoler volontairement et refuser de prendie part au mouvement joyeux qui l'entourait.
C'était Frédéric Muller, sombre, triste, dévoré de soycis dont nous connaîtrons la cause, et plein de haine pour le baron depuis que ce dernier lui avait pris Aline Pradier.
Les salons se remplissaient. — Le coup d'œil devenait vertigineux. — La variété des couleurs, la magnificence inouïe des costumes de femmes, l'éclat des pierreries, causaient une sorte d'éblouissement.
Quinze ou vingt millions étincelaient, sous forme de diamants, sur les épaules et dans les chevelures.
Deux orchestres invisibles, placés dans des tribunes pratiquées ad hoc, préludèrent; les quadrilles s'organisèrent et le bal fut bientôt ii l'apogée de son animation.
Le baron Worms, toujours à son poste dans le petit salon, paraissait fatigué et inquiet.
Le tcunps avait passé. — Il était près de minuit et la personne attendue n'arrivait pas.
— Capricieuse et folle Aline... — se disait le banquier tout bas — Elle est capable de ne point venir à cette fête donnée pour elle... — Si ehe ne vient pas, que fait-elle? — Pardieu, c'est bien simple... elle me trompe...
Minuit sonna.
Une valse d'un rhythme entraînant venait de finir.
Les deux orchestres se taisaient. Tout à coup une sorte de murmure vague s'éleva près de la porte du premier salon, gagna de proche en proche, s'étendit et grandit trèsvite.
Du côté masculin ce murmure exprimait une admiration mêlée d'étonnement; — du côté féminin un étonnement panaché d'indignation.
Les invités assis se levaient. — Chacun avait quelques mots à dire à l'oreille de son voisin ou de sa voisine.
Une femme venait d'entrer d'un pas ferme, d'une allure nette et presque majestueuse, et, sans lu moindre nuance d'embarras, s'avançait au milieu des groupes stupéfaits.
Cette femme, dont un demi-masque de velours noir sans bai'be cachait le haut du visage, était grande et d'une incomparable beauté plastique, ce dont on pouvait se convaincre à souhait, et même un peu plus que les convenances ne l'auraient voulu.
La nouvelle venue portait un costume à Océanide, costume absolument négatif comme on n'en voit que dans les féeries, à l'acte de V Aquarium ou à celui du triomphe d'un dieu marin (juelconque.
Ce costume consistait en un maillot de soie couleur de chair, collant comme un secoua épidémie et laissant à découvert les bras jusqu'aux épaules, les épaules aussi bas que possible, et les deux tiers de la gorge.
LES TRAGÉDIES DE PAUIS 45a
Un peu de gaze verte et quelques algues marines formaient une tunique illusoire. — Les cheveux d'un noir bleuâtre, épais et longs, luisants, magnifiques, tombaient libres en lourdes masses, cachant à demi le dos éblouissant.
La splendide créature avait des bracelets d'or étages sur ses bras superbes. — Des anneaux pareils attiraient les regards sur ses chevilles d'une finesse sculpturale.
De la main droite elle tenait un petit trident.
— C'est un chef-d'œuvre! — pensaient les hommes.
— C'est une horreur!... — disaient les femmes.
Le baron Worms, aussitôt après l'entrée de l'Océanide, était venu se mêler à ses invités et maudissait in petto le déguisement par trop mythologique de sa favorite.
En vain, depuis trois jours, il la questionnait au sujet de ce tiéguisement. — Elle avait catégoriquement refusé de répondre autre chose que ceci :
— Calme tes nerfs, mon lapin azuré... Casera réussi, je t'en fiche mon billet, et (;a fera son petit effet.
Fine-Orange n'avait point menti.
Le petit effet se produisait, — il ne se produisait même que trop.
La brune Océanide ne semblait pas s'en apercevoir et portait son maillot avec autant d'aplomb que la A'énus à'Orphée aux Enfeis.
Cependant les invitées se pressaient autour de la baronne Worms et l'enlaçaient dans un réseau d'interrogations indirectes, pouvant se résumer ainsi :
— Bien belle personne... mais bien excentrique aussi... — Elle paraît être venue seule... — Son visage étant caché, on peut espérer qu'aucun' de ces messieurs ne la reconnaîtra... — Vous la connaissez, vous, chère baronne... — un jour vous nous apprendrez son nom...
— Elle est dans mon salon... donc je dois la connaître... — balbutiait Valérie plus émue qu'on ne saurait dire et le cœur serré par une vague angoisse; — et cependant je ne devine pas... non, en vérité, je ne sais qui elle est...
— Mais le baron le sait, lui qui reçoit les cartes...
— Vous avez raison, et je vais le lui demander à l'instant.
Valérie se mit aussitôt à la recherche de son mari, qu'elle trouva, non sans quelque peine.
En la voyant se diriger vers lui, M. Worms fronça légèrement le sourcil.
— Mon ami, — lui dit la jeune femme avec un embarras manifeste, — je viens me faire auprès de vous l'interprète de ces dames...
— Ces dames s'adressent à moi par ambassadeur... — interrompit le banquier iioniquenient. — Elles me font beaucoup d'honneur...
— Elles s'étonnent... elles s'inquiètent — continua la baroime — de la présence dniii^ personne très-belle assurément, mais vêtue d'une façon tout au moins singulière...
— Oui, le costume est un peu risqué, j'en conviens, — répliqua M. Worms, — j'avoue-
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rai même volontiers qu'il est presque inconvenant ; mais que voulez-vous, ces Italiennes ont si peu de tact ! ! Habituées aux statues de leur pays, elles se déguisent naïvement en statues et ne voient pas de mal à cela...
— Ah ! c'est une Italienne?...
— Et une grande dame, ma foi!... Oui, ma chère... Une très-grande dame, immensément riche... — La marquise de Mentana...
— C'est la première fois que j'entends ce nom, — murmura Valérie.
— Je ne le connaissais pas plus que vous il y a deux jours. — Mais soyez tranquille, il est authentique et bien porté. — L'ambassadeur d'Italie m'a écrit lui-même, hier, sollicitant pour sa noble compatriote une invitation à votre bal.
— Vous avez sans douto invité le marquis en même temps que sa femme?...
— La marquise est seule à Paris... — Tout ceci est clair, n'est-ce pas? — Rassurez donc ces dames qui, toute pruderie à part, seraient peut-être bien embarrassées s'il leur fallait porter, avec cette crânerie superbe, un costume aussi peu discret.
Valérie s'éloigna. — Un instant après on entendait circuler dans les salons cette phrase répétée de proche en proche à voix basse :
— C'est une grande dame italienne, patronnée par l'ambassadeur.
Et le scandale naissant s'assoupissait aussitôt.
Tout ce qui précèi-lc s'était passé en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à l'écrire.
Les orchestres se remirent à jouer, et bon nombre de jeunes gens s'empressèrent autour de l'Océanide, sollicitant l'honneur d'être ses cavaliers pour le prochain quadrille.
Elle prit la main de l'un d'eux et se laissa conduire.
Il se fil alors un immense mouvement de curiosité.
Chacun voulait voir comment dansait l'étonnante marquise qui s'habillait avec si peu d'étoffe, et généralement on s'attendait à quelque nouvelle excentricité.
L'attente universelle fut déçue.
L'Océanide, — dont l'aplomb ne se démentait pas — 'se distingua par une grâce voluptueuse, mais décente, qui ne pouvait effaroucher personne.
Le cavalier de la belle étrangère s'étonna bien de certains mots d'allure évidemment risquée qu'il entendit sortir des lèvres rouges de sa danseuse ; mais 1'^ jeune homme., ayant peu voyagé, se figura sans peine qu'au beau pays où l'oranger fleurit les grandes dames étaient ainsi toutes.
Plusieurs buffets installés avec luxe occupaient une galerie attenant aux appartements de réception.
Le jeune homme y conduisit la noble Italienne.
— Quelques gouttes de vin de Champagne frappé, madame? — lui dit-il.
— l'arfaitement... — répundit-elle ; — et si le verre est [ilein, vous savez, ça n'en sera pas plus mal...
L'Océanide vida son verre, — puis un second, — puis un troisième.
— Je crois que ça va mieux ! — reprit-elle ensuite ; — voilà les troubad qui pistonnent... Allons pincer une polka... J'ai des fourmis dans les tibias...
— Oh ! rives du Tibre et de l'Arno, — pensa le cavalier... — Oh ! terrasses de la ville éternelle !... Oh ! lagunes de Venise la Belle, pont des Soupirs et place du Lion de Saint- Marc, comme vos patriciennes d'aujourd'hui parlent bien l'argot de Mabille !...
Une heure s'écoula.
La prétendue marquise avait mis le temps à profit pour rendre de fréquentes visites au buffet et sabler force cliquot frappé, entremêlé de bordeaux tiédi et de punch brûlant, et, tout doucement, elle se grisait.
Une dernière séance l'acheva.
Elle se remit en place en titubant un peu, et tout à coup elle s'écria :
— La danse des salons, oh ! malheur ! il n'en faut plus ! — Rangez vos gambilles, vous autres ! — Vous allez voir comment on distille un cavalier seul un peu tapé ! Ohé ! Markowsky ! Dieu ! qu'il fait chaud ! ! ! Ah ! bah ! tant pis, je suis bonne à voir ! ! où y a d' la gêne, y a pas d' plaisir !...
Et l'Océanide, enlevant son loup de velours, découvrit à tous les regards le visage de Fine-Orange.
Beaucoup des jeunes gens, et quelques-uns des hommes mûrs qui se Irouvaie-it la, connaissaient particulièrement Aline Pradier.
Personne n'ignorait la nature très-intime de ses rapports avec le baron Worms.
Ce fut une stupeur inouïe, suivie d'un mouvement de dégoût nullement dissimulé.
Un frémissement de révolte, dos exclamations indignées trahirent l'état des esprits.
Valérie avait tijut vu, tout compris.
Une pâleur mortelle, une rougeur ardente, envahirent successivement son visage.
Pendant le quart d'une seconde elle parut hésiter, puis, prenant un parti soudain, elle so dirigea d'un pas chancelant mais rapide vers son mari, qui, nous devons on convenir, avait grand'peino à ne point perdre contenance en face de cette réprohatiiui universelle et visible dont i était l'objet.
Il se fit un silence immédiat et profond, et les groupes s'écartèrent pour li\ ici' passage à l'épouse outragée dans sa propre maison.
Valérie appuya sa main sur le bras du Itarun. (.-l lui dit d'une voix bas=e et cependant dislincte ;
— Je ne vous accuse point, croyez-le-bien, monsieur, d'être complice de l'infamie qui vient de s'accomplir... Je devine qu'on vous a trompé... qu'on a surpris votre bonne fui, et tout le monde en aura la preuve à l'instant, car par respect pour moi, si ce n'est par respect pour vous, vous allez chasser cette femme...
Le baron Worms devint écarlatc.
Il se sentait pris. — 11 déplorait amèrement, non l'acte honteux qu'il avait commis, mais les conséquences inattendues de cet acte...
Une seule issue honorable s'offrait à lui.
Il lui fallait faire appel à toute son énergie et jeter à la porte l'impudente créature cause de ce hideux scandale.
Il n'en eut pas le courage, et, comme le sanglier acculé qui tient tète aux chiens et revient sur le chasseur, il résolut d'échapper, à force de brutalité, à la situation qui l'écrasait.
— Devenez-vous foUe ? — répliqua-t-il en s'efforçant d'intimider Valérie par l'âpreté de son accent. — Est-ce la coutume de cette maison, je vous prie, d'insulter ses hôtes'? — J'entends autrement l'hospitalité ! ! ! — Quiconque est invité par moi est le maître chez moi !... — Quiconque m'a fait l'honneur de venir me fera l'honneur de rester !...
— Ainsi, cette femme...
— Madame est mon hôte, — interrompit violemment le baron, en désignant Aline du geste. — Je vous ordonne de la respecter...
— Vous ne la chasserez pas?...
— Non, certes ! et je la défendrai contre vous, s'il le faut !
— Alors c'est moi qui suis de trop ici? — balbutia Valérie. — Alors,' c'est moi qui dois sortir ?
— Si tel est votre avis, vous êtes libre...
Madame Worms frissonna de la tête aux pieds. Elle regarda tour à tour son mari et Aline Pradier.
Le visage du baron, maintenant livide, offrait une expression d'implacable dureté et de, résolution farouche.
Fine-Orange ricanait.
Valéiie poussa une exclamation rauque, pareille à celle qui s'échappe des lèvres d'un homme souflhîté; elle fit un geste d'égarement et s'enfuit à travers les salons, tandis que s'élevait sur son passage un murmure d'immeuse sympathie et de pitié profonde.
Aussitôt qu'eut disparu la malheureuse femme, ce murmure se modifia et devint si méprisant, si hostile en quelque sorte, que M. 'Worms, incapable de tenir tête plus longtemps à l'orage qu'il avait provoqué par son cynisme, saisit brusquement le bras d'Aline Pradier en s'écriant :
— Venez, madame!... — On avait raison tout à l'heure!... Ma bonne foi a été surprise et votre place n'est point ici !...
11 conduisit la drôlesse ou plutôt il l'entraîna jusqu'au vestibule, lui jeta sur les épaules
Oui, iiiailoiiiuisi;!!.-, et voici ma carte d'ageul. (l'iigc 401.)
un manteau, chargea son valet de chanilji-i' de l;i mettre en voiture et rL-nha dans les salons où il sefTorça d'expliquer et d'atténuer sa conduite, en attribuant ce qui venait do se passera un déplorable abus de confiance commis par quelque secrétaire de l'ambassade d'H.di.'.
(Ju i-iil la poli(essi; ili; l'écdiitiT ; on puuss.i la couiLiiisii! jusqu'à leiiidre d(! li' croire et même de le plaindre, mais on savait h ((uoi s'en tenir, et la scène racontée brièvement par nous venait de jeter un si gnind froid que l'entrain de la fêle ne pouvait pas renaître.
Les belles invitées du baron Worms se regardaient d'ailleurs, à bon droit, comme offensées grièvement par l'intrusion d'une deiyioiselle dans les salons qu'elles honoraient de leur présence. L'esprit de corps les poussait en outre à faire cause commune avec lu baronne.
Bref, les deux orchestres eurent beau redoubler de verve en jLuant leurs valses les plus enivrantes et leurs quadrilles les plus entraînants, la désertion commença, grandit, et bientôt il ne resta, dans les immenses appartements de réception, que quelques rares et intrépides amateurs du cotillon final.
La première pensée de Valérie avait été de remonter chez elle et de s'enfermer dans sa chambre pour y verser en liberté des larmes de douleur, de colère et d'humiliation, mais elle se dit que la force lui ferait défaut, qu'elle tomberait suffoquée sur les marches de l'escalier, et eUe se réfugia dans un jardin d'hiver faiblement éclairé, plein d'une végétation luxuriante, touffue comme une forêt vierge, et faisant suite à la galerie oîi les buffets étaient installés.
Gilbert de Presles, naturellement, la suivit, en ayant soin de décrire au milieu de la foule des méandres prudents pour déjouer toute curiosité indiscrète, et l'Arménien, ou plutôt le caissier, Frédéric Muller, témoin muet sinon impassible du scandaleux éclat provoqué par Aline Pradier, suivit furtivement le vicomte.-
Valérie Worms s'était laissée tomber sur un banc de verdure, dans l'angle le plus sombre du jardin d'hiver, et, froissant entre ses doigts crispés les nattes défaites de ses beaux cheveux, elle pleurait avec amertume.
Soudain elle tressaillit et le sanglot commencé s'étouffa dans sa gorge.
M. de Presles venait de s'agenouiller devant elle.
Pour la première fois Valérie abandonna passivement ses deux petites mains aux baisers de celui qu'elle croyait chérir comme un frère.
Qui donc aurait le courage de le lui reprocher?... La pauvre enfant avait tant besoin d'être consolée... tant besoin d'être aimée!...
— Ah ! Gilbert, — balb'utia-t-elle, — il ne me reste que vous au monde... — C'est trop de honte et trop d'infamie!... — Aujourd'hui l'outrage est public ! — Dieu sait que je n'aj rien fait pour mériter cela, et ma force est à bout!... — Protégez-moi, Gilbert!... défendez-moi!... sauvez-moi!...
Séparé seulement du vicomte et de Valérie par un réseau de lianes flottantes et de feuillages entrelacés derrière lequel il se blottissait, Frédéric Muller fut l'auditeur invisible de l'entretien qui commençait ainsi.
Il surprit le secret de ces deux êtres charmants dont les co'urs débortlaicnt d'amour, quoique pas un mot d'amour ne fût prononcé par leurs lèvres.
Il comprit que Gilbert possédait une clef de la petite porte. — Il connut le mystère des rendez-vous nocturnes dans le kiosque rustique du jardin de l'hôtel, et il se dit avec une joie sombre :
— Le baron Worms m'a pris ma maîtresse... — le jour est proche oii je lui jetterai au visage la trahison de sa femme!!! — Innocente, jusqu'à présent, cette platonique tendresse prendra hionlôt d'autres allures... — La scène de cette nuit fait marcher à toute
vapeur les affaires de M. de Presles... —La soif de la vengeance mûrira l'adultère... — il me faudra des preuves... — J'en aurai...
Des le lendemain Muller retournait à l'agence de la rue Jlontmartrc et :^'abouclulit de nouveau avec le bras droit de Fumel, l'inestimable Picolet.
Sta. Pi. fut prié par lui de recommencer son petit travail d'espionnage ; seulement, cette fois, il ne s'agissait plus d'espionner mademoiselle Aline Pradicr, mais la femme du baron Worms.
Picolet fit un haut-le-corps.
— Très-joli, — s'écria-til, — mais ça n'est pas sérieux! ! !
— Pourquoi donc ?
— Je suis un malin, je le sais bien, mais si vous m'indiquez un bon truc pour m'introduire dans l'hôtel d'un banquier et dans l'intimité d'une baronne et d'un vicomte, je vous déclare que vous serez plus malin que moi et que je vous rendrai les honneurs militaires...
Frédéric Muller répliqua que l'espionnage nocturne qu'il s'agissait de pratiquer devait avoir un jardin pour théâtre.
Picolet secoua la tète.
— Ça continue à ne pas m'allerl — fit-il. — Jardin clos de murs, naturellement! Donc, escalade!... — Merci!... — Trop romanesques, les échelles de corde!... — Bons enfants les sergents de ville, mais quand ils voient un particulier achevai nuitamment sur le chaperon d'un mur, c'est étonnant comme ça les taquine!... — Et le jury, ce joli petit jury dont nous ne parlons pas! Ilyadans le Code pénal, figurez-vous, chapitre II, section 1, un certain petit article 381 qui m'irait comme un gant si j'étais pincé... — J'aurais beau raconter que mon but unique et moral était de surveiller une intrigue amoureuse, vous n'avez pas d'idée comme on me croirait peu, et en avant Brest ou Toulon!... — Mauvaise affaire... J'aime mieux Paris...
— Si vous aviez une clef de la petite porte, le danger n'existerait plus... — répondit le caissier. .
— Quesil que si!... Il existerait toujours!... emploi de fausses clefs, c'est prévu. — Mais enfin, en prenant ses précautions, on pourrait s'en tirer... — Où est-elle cette clef?
— La voici...
— El la porte?...
— A onze heures et demie, ce soir, je vous la montrerai
Picolet commença séance tenante son espionnage qui, sans résultats immédiats, ne tarda point cependant à aboutir.
Le i)aron 'Worms se montrait de plus en plus brutal, de plus eu plu.s insultant avec sa femme, et rendait par ses violences la vie commune impossible.
Un jour, dans un accès de colère folle que rien ne motivait, if leva la main sur Valérie.
Te jour-là, pour la première fois, ta pensée de se soustraire par la fuite ù une existence absolument odieuse naquit dans l'esprit du la baronne. 1
i60 LES TRAGÉDIES DE PARIS
Picolet, que son espionnage d'un nouveau genre amusait beaucoup, assista au dcveveloppoment et presque à t'éclosion du plan de départ, et tint religieusement Muller au courant de ce qui se passait.
Quand il écrivait: c'est pour demain; cela signifiait que le lendemain Gilbert du Prcsles et Valérie quitteraient l'hôtel.
L'employé de l'agence Roch et Fumel — un peu gris comme nous savons — raconta ces choses avec d'interminables détails h Jobin, qu'il prenait pour un cocodôs agréablement idiot, fort épris d'Aline Pradier et très-jaloux de cette demoiselle.
Il termina son récit en s'écriant entre deux hoquets :
— Et ils ont filé comme ils l'avaient dit, ces tourtereaux!... Mais le diable me patafiolo si je me doutais qu'avant de se donner de l'air ils refroidiraient le banquier, et feraient subir à la caisse une ponction radicale!
— Ainsi, vous croyez, monsieur Stani, que ce sont eux qui ont fait le coup? — demanda Jobin.
— Elle est bien bonne !... — Qui donc voulez-vous que ça soit?... — Ce n'est ni vous ni jiKii, j'imagine...
— Combien de personnes, selon vous, savaient qu'ils devaient partir? — reprit le faux cocodès.
— En gros et en détail, il y en avait deux : — moi et le caissier...
— Pas d'autres?...
— La tète sur la guillotine, j'en jurerais, foi de Stani !...
— Buvez donc! — fit Jobin tout haut, et tout bas il ajouta : — L'affaire est dans le sac !...
Il était tard lorsque Jobin sortit du Rocher de Cancale, laissant Stani Picolet complètement gris, endormi sur un divan.
L'agent de la siireté prit une voiture et, sans quitter son déguisement de cocodès, se fil conduire avenue de Friedland, chez mademoiselle Aline Pradier.
L'aimable enfant attendait la visite d'un Moldo-Valaque Ibrl riche, qui lui avait élé présenté dans la journée, et la consigne la plus rigoureuse fermait sa porte pour tout le monde, excepté pour cet étranger de distinction.
Jobin écrivit sur un chiffon de papier cette simple ligne : — De la part de monsieur le prrfvt de police, — et engagea la femme de chambre à mettre ce papier sans retard sous les yeux de sa maîtresse.
L'effet attendu se produisit inslantanénient, et Jobin fut introduit dans le boudoir de Fine-Orange.
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Il la trouva très-agitée, très-inquictc, et faisant de vains efforts pour cacher son agitation et son inquiétude.
— C'est vous, monsieur, — dit-elle avec son insouciance habiluclle dos formes grammaticales, — c'est vous qui venez de la police?
— Oui, mademoiselle, et voici ma carte d'agent.
— Qu'est-ce qu'il y a?... Que me veut-on?... Je n'ai rien fait de mal... — Est-co que j'ai quelque chose à craindre?
— Absolument rien si vous répondez franchement à une ou deux questions que je dois vous adresser... — Dans le cas contraire, Saint-Lazare...
— Saint-Lazare!... — répéta Fine-Orange en devenant pâle.
— Mon Dieu, oui... — Il ne faudrait pour vous en ouvrir les portes, vous le savez bien, qu'une simple mesure administrative.
— Je répondrai, monsieur... je \ous dirai la vérité la plus vraie.., — Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?
— Le chiffre des sommes que Frédéric MuUcr, le caissier du baron Worms, a dépensées pour vous pendant les quelques mois qu'a dures votre liaison, voilà tout, mais j'exige un chiffre e.\act...
Aline Pradier — (suivant en cela l'exemple de quelques-unes de ses collègues) — avait beaucoup d'ordre dans son apparent désordre, et très-régulièrement elle inscrivait ses recettes aussi bien que ses dépenses.
L'agenda qui lui servait de grand-livre fut mis par elle sous les yeux de Jubin.
— C'est bien ce que je voulais savoir, — dit ce dernier après avoir relevé lui-même un total de près de 60 000 fr. — Souvenez-vous, mademoiselle, que personne au monde, et surtout Frédéric Muller, ne doit se douter que vous m'avez vu... — Au bout dune indiscrétion il y aurait encore Saint-Lazare...
Aline effarée jura de se taire et l'agent de la Préfecture, remontant dans son fiacre, donna l'adresse de M. Roulleau-Duvernet qui demeurait rue de Constautiiie, à deux pas du Palais de Justice.
Le magistrat n'était point sorti.
"L'affaire Worms commençait à lui p^iraitre un peu moins simple (jue dans l'origine; il en avait apporté le dossier chez lui et il l'étuiliait.
— Vous!... à cette heure!... — s"écria-t-il en voyant entrer Jobin; — vous avez donc du nouveau à m'apprendre?...
— Monsieur le juge d'instruction, je l'espère.
— Tant mieux, car, saperlipopette! le vicomte et la baronne me; causeront beaucoup d'embarras... — Rarement, dans ma longue carrière, j'ai vu des coquins endurcis, des chevaux de retour, se .tenir aussi bien! — Madame 'Worms est allée jusqu'à l'évanouissement... un évanouissement séi'ieux, constaté par un médecin... — Ils n'avoueront pas I — 11 faudrait avoir contre eux quelque preuve bien écrasante, bien irrécusable... — Avez-vous cette prouve?
— Je crois en effet avoir une preuve sans réplique...
— De leur crime?...
— De leur inrutcence.
Roulleau-Duvernet tressaillit sur son fauteuil, mais cette fois ne se cabra point et entendant l'assertion de Jobin, comme il l'avait fait précédemment.
— Dans ce cas, — murmura-t-il après un instant de silence, — quel serait donc, selon vous, l'assassin du baron?
— Je vais répondre à cette question; mais monsieur le juge d'instruction veut-il me permettre de lui demander d'abord si la lettre anonyme écrite à M. Worms se trouve dans le dossier que je vois sm- ce bureau?...
— Voici cette lettre.
Jobin la prit, tira de son portefeuille le carré de papier bleuâtre saisi par lui dans le buvard du caissier et le rapprocha de la lettre.
Non-seulement les denteltares des deux fragments se raccordaient avec une précision mathématique, mais encore les mots : papeterie d'Essonne, visibles dans le filigrane de la pâte, se trouvaient reconstitués.
— Ah! — s'écria-t-il, non sans un involontaire accent de triomphe, — je le savais bien!... et maintenant je puis dire avec une certitude absolue : — L'assassin du baron Worms est Frédéric Muller!...
— Le caissier?...
— Lui-même.
— IMais c'est insensé t...
— J'affirme.
— La preuve... la preuve...
— J'en ai di.\ plutôt qu'une!... — Voici l'emploi de mon après-midi et de ma soirée...
— Monsieur le juge d'instruction remarquera dans ma conduite des illégalités, je l'avoue, mais il daignera me les pardonner, je l'espère, en faveur du motif qui les a fait commettre, et surtout en faveur du succès qui les a couronnées...
Jobin raconta clairement, brièvement, ce que nos lecteurs savent déjà. Plus d'une fois, pendant qu'il parlait, le magistrat fronça le sourcil, mais il n'interrompit point le récit, et quand ce récit fut achevé, il dit :
— Vous avez raison... l'évidence est là... je me rends... — Frédéric Muller pillait la caisse pour disputer une maîtresse au baron... — 11 a tué le baron, non-seulement ;ilin
de cacher ses vols, mais dans le but de tirer vengeance de celui qui le supplantait...
— Instruit par son espion du départ de madame Worms et du vicomte, il a profité de leur fuite pour se décharger sur eux du fardeau de son crime et pour les écraser sous un monceau de preuves apparentes... — En le démasquant, Jobin, vous avez fait un coup de maître... — Je suis content de vous... — 11 ne faut pas qu'un si dangereux malfaiteur échappe à la justice... — Je vais vous remettre un mandat d'amener que vous mettrez à exécution cette nuit même...
ié
Et Roulleau-Duverncf, prenant sur son bureau un mandat en blanc, le remplit, le signa, et le tendit à Jùbin qui le serra dans son portefeuille mais ne' fit point mine de bouger.
— Eh bien, qu'attendez-vous? — demanda le magistrat.
— Monsieur le juge d'instruction m'a fait l'honneur de me dire qu'il était content de moi, — murmura l'agent d'un air humble et embarrassé; — eh bien! j'ose le supplier de me témoigner sa confiance en m'autorisant à remettre à demain soir l'arrestation de Frédéric Muller...
— Pourquoi ce retard"?
— Un tel homme est certainement fertile en ressources, et j'ose affirmer qu'il possède une imagination inépuisable... il donnera du fil à retordre à l'instruction et trouvera moyen de rendre douteuse l'évidence elle-même... — Eh bien ! je me charge de simplifier tout, en le contraignant à s'avouer coupable avant même qu'il ne soit amené devant vous.
— Vous ferez cela?...
— Je le ferai...
— Par quel moyen?...
— Je conjure monsieur le juge d'instruction de ne pas m'interroger h ce sujet... — Ma réponse serait facile; mais, — comme le dit un vieux poëte, en deux vers que je ne suis pas bien sûr de ne point estropier lamentablement :
.Mais, pour être approuvés.
De seuililables projets veulent être achevés
Roulloau-Duvernet réfléchit pendant une minute.
— Soit!... — fit-il ensuite, — je ne vous questionne pas... — Agissez à votre guise.. Seulement, prenez garde que le misérable ne vous glisse dans les doigts...
— A cet égard, aucun danger... — Je vais passer à la Préfecture... — Je surveillera moi-même celte nuit la petite maison que le caissier habite seul... — Demain matin deux agents viendront me relayer et ne perdront pas de vue notre homme quand il sortira de chez lui... — Ces agents seront porteurs du mandat... — Si l'rédéric Muller, averti par son instinct, se sentait soupçonné et cherchait à gagner un chemin de fer, on l'arrèteiai séance tenante...
— Allez... — vous avez carte blanche...
— Merci, monsieur le juge d'instruction... i
Les trois quarts de la journée du lendemain s'écoulèrent sans amener d'incidents (pii vai lent la peine d'être racontés.
A son heure habituelle, dans la matinée, le caissier sortit et prit à pii'ii li- rlinnin de la maison Worins, suivi à distance par un des collègues de Jobin.
L'autre policier resta il son poste, et, vers les dix heures, \it la icmme de ménage qui composait tout le domestique de Frédéric .Muller arriver, liiei- une clef de sa poche et entrer dans la maison.
=«*ôi
Sa besogne achevée, c'est-à-dire A-ers midi, cette femme reparut, referma la porte et s'éloigna tranquillement.
L'agent la laissa filer pendant une centaine de pas, puis, la rejoignant et l'accostant, déclina ses titres et qualités et l'invita à le suivre chez le commissaire de police, ce qu'elle lit non sans trembler beaucoup, quoiqu'elle n'eiàt probablement aucun méfait sur la conscience.
Le commissaire, mis au fait par le déteclif, la rassura, lui demanda sa clef et lui donna le conseil de rentrer chez elle et de n'en plus sortir jusqu'au lendemain matin, — conseil qu'elle suivit religieusement.
Après la fermeture des bureaux de la maison de banque, Frédéric Muller alla s'installer dans un café, parcourut les journaux et s'absorba longuement dans la lecture de la Gazette des Tribunaux et du Droit, qui donnaient des détails sur 1' Affaire Worms, rendaient compte de l'arrestation des assassins présumés, et relataient quelques-unes des preuves principales relevées contre eux.
Tandis que le caissier lisait, ou plutôt étudiait les articles en question, son visage exprimait un calme parfait, sans le moindre mélange de tristesse ou d'inquiétude.
Il alla dîner, comme de coutume, à la taverne anglaise de la rue de la Madeleine, gagna les Champs-Elysées en fumant un cigare, et, toujours à pied, se dirigea du côté de l'avenue de Neuilly, qu'il atteignit un peu après neuf heures.
La très-petite maison qu'il occupait seul n'existe plus aujourd'hui.
Elle était voisine des fortifications, et composée d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage.
Au rez-de-chaussée se trouvaient une salle ù manger, un salon et une cuisine. — .\u premier étage un cabinet de travail et deux chambres à coucher.
Derrière s'étendait un jardinet grand comme la main, planté de trois arbres chétifs et donnant sur le chemin de ronde des fortifications.
Nos lecteurs se feront une idée exacte de la dimension de l'immeuble et de ses dépendances, quand nous leur aurons dit que Frédéric Muller payait pour tout cela un loyer annuel de douze cents francs.
Les becs de gaz, placés de distance en distance dans l'avenue, combattaient mal les ténèbres d'une nuit particulièrement obscure.
Le caissier ne fit aucune attention à un grand fiacre arrêté, trente pas plus loin, devant une maison voisine de la sienne. — Il ouvrit avec son passe-partout, fit craquer une allumette-bougie sur la muraille du couloir, monta au premier étage, entra dans une chambre si simplement meublée qu'elle oflrait presque l'aspect cénobitique d'une cellule, et se mit en devoir d'allumer sa lampe.
Il achevait, à peine quand le bruit de la sonnette de la porte d'entrée retentit brusquement et le lit tressaillir.
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m; lailus Uouc pas le iiiuliu! — Mei [nécauliuui buul [.iL-es. ^l'age iCS.;
— Que signifie cela?... — se demanda Fiédéric Muller. — Je n'altends personne... je ne reçois jamais personne... — Qui peut sonner ù cette heure?... — quelqu'un qui se trompe, sans doute, ou quelque gamin qui s'amuse...
Et, posant l'abat-jour sur sa lampe, il demeura immobile, l'oreille au guet, le cœur ballant à coups redoublés.
Une minute s'écoula.
— Je le pensais bien, — murmura le caissier en respirant plus librement; — c'est par erreur qu'on venail ici...
Un second coup de sonnette, prolongé, vibrant, impérieux, lui donna un démenti immédiat.
Muller alors se dirigea vers la fenêtre, l'ouvrit, non sans peine car un tremblement nerveux agitait sa main, et se pencha sur l'avenue.
Près de la porte une forme noire, piétinant l'asphalte du trottoir, se dessinait vaguement.
— Oui demandez-vous? — fit le caissier.
— M'sieu Muller, s' vous plaît.. — répondit une voix enrouée, qui fît de nouveau tressaillir le questionneur.
— Que lui voulez-vous? — reprit-il.
— Je vous le dirai à vous-même, m'sieu Fréd., quand vous m'aurez introduit dans votre Louvre, ce que je vous engage à faire le plus vite possible afin de faciliter le dialogue.
— Qui êtes-vous?...
— Ah! bah! vous ne me reconnaissez point à la voix?... — C'est paiticulierl... — J'ai cependant un galoubet qui n'est pas commun, je m'en vante... — J'aime peu crier mon nom dans la rue... — Ça manque de distinction... — Donc ouvrez-moi, et dépêchez-vous, car j'ai des choses bigrement intéressantes à vous dire, monsieur Ercd... et qui ne soufl'rent point de retard...
— J'y vais... ,
Muller referma la fenêtre, prit dans le tiroir d'une commode un petit revolver qu'il glissa tout armé dans une de ses poches, descendit, tenant sa lampe de la main gauche, et ouvrit la porte.
— C'est pas gentil de faire faire comme ça le pied de grue à ce pauvre Sta Pi!... — s'écria le visiteur en se glissant dans la maison comme un furet.
— Eh quoi ! c'est vous, monsieur Picolet ! — murmura le caissier en entrevoyant dans la pénombre la figure pâle et canaille, les accroche-cœurs bruns sur les tempes, et le soupçon de moustaches sous les naj-ines de l'employé de l'agence Roch et Fumel.
— Eh! oui, pardieu, c'est moi, en personne véritable et naturelle... — On croirait que ça vous étonne !
— Comment avez-vous-vous appris mon nom?... Comment savez-vous mon adresse?...
Le nouveau venu haussa les épaules.
— Pou)' une question bigrement naïve, — répliqua-t-il en riant, — voilà une question bigrement na'ivc!... Est-ce que ce n'est pas mon métier de tout savoir?... Quand je vous écrivais, poste restante, aux initiales F. M., je n'ignorais point, soyez-en ^ûr, que j'avais
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l'honneur de correspondre avec M. Frédéric Muller, le caissier du baron Wornis, et je me faisais même d'assez jolies pintes de bon sang en vous voyant si fort en peine de garder l'incognito...
— Pourquoi venez-vous ce soii'?
— Pour causer...
— Qu'avons-nous à nous dire? — Vous m'avez servi, je vous ni payé... Nous sommes quittes...
— C'est une chose à discuter... — Je vous crois mon débiteur et pput-êfrc bien, dans cinq minutes, serez-vous de mon avis.
Frédéric Muller secoua la tête.
— Je paye ce que je dois, — dit-il, — jamais plus...
— Soit, mais si vous devez. . .
— Je ne dois rien...
- A votre aise... — Du moment que c'est comme ça, je vous tourne les talons, monsieur Fred, et je prierai certain juge d'instruction dont vous avez entendu parler, un brave homme, M. Roullcau-Duvernet, d'intervenir pour régler notre petit compte, — puisqu'il ne TOUS convient point d'arranger l'affaire à nous deux... Le caisssier était devenu livide.
— Je ne comprends pas, — balbutia-t-il.
— Vous comprendrez demain... — Bien le bonsoir, monsieur Frcd, et pardon de vous avoir dérangé... — Je file...
— Pas avant de m'avoir expliqué vos paroles...
— Vous refusez de m'écouter...
— Je ne refuse plus... — Montez avec moi...
— A la bonne heure... — vous voilà devenu gentil, et je suis sûr que tout à l'heure nous finirons par nous accorder très-bien...
Frédéric Muller gravit les marches de l'escalier, suivi par le visiteur intempestif qu'il introduisit dans sa chambre.
— Asseyez-vous... — fit-il en désignant un siège, en mémo temps qu'il poitnit la lampe sur un meuble éloigné, afin que la pâleur effrayante de son visage ne fût pas trop visible.
Il revint ensuite s'asseoir à son tour et reprit :
— Vous m'avez parlé du juge d'instruction... — Pourquoi?...
— Vous ne vous en doutez pas?
Non.
— 'rrès-bien!... — J'aurai donc, avant peu d'instants, le vif plaisir de vous l'apprendre... — J'ai travaillé pour vous, cher monsieur Fred, et j'ose croire que vous avez été content de mes petits services... c'était de la besogne soignée...
Muller fit un geste d'impatience.
— Au fait!... — dit-il — arrivez au fait!...
— Mais j'y suis, au fait!... j'y suis en plein!... — Vous allez voir... — Savez-vous ce que je vous ai cai-otté, et non sans peine, tandis que j'espionnais successivement Aline Pradier, le baron Worms, la baronne sa femme, et leur ami le vicomte de Prestes?... — une somme piteuse!... — trois ou quatre cents francs, tout au plus...
— Qu'importe cela?...
— 11 importe beaucoup... — Je suis un pauvre petit diable, habituellement sans sou ni maille!... — Je passe les trois quarts de ma vie, vous le savez bien, à courir après une pièce de vingt francs qui ne se laisse attraper que bien rarement... — Est-ce une existence, je vous le demande, quand on a comme moi l'appétit du plaisir et le goût de la dépense? — Eh bien! je me suis juré, si jamais je rencontrais sur mon chemin une occasion de faire fortune, de la saisir par les cheveux, quelle qu'elle fût, et de ne la lâcher sous aucun prétexte... — L'occasion se présente aujourd'hui... — je la tiens... je ne la lâcherai pas... .\h! non, par exemple!...
Le visiteur s'interrompit.
— Je vous laisse parler, — murmura le caissier avec une expression de fatigue, — mais je vous comprends de moins en moins...
— Monsieur Frédéric MuUer, j'ai besoin de cent mille francs...
— Vous dites !
— Je dis : cent mille francs...
— Compteriez-vous sur moi pour vous les donner, par hasard?
— Absolument.
Muller haussa les épaules.
— Vous êtes un' mauvais plaisant ou un fou... — reprit-il.
— Ni l'un ni l'autre! Très-sérieux, je vous assure, et plein de bon sens... — Donnezmoi donc ces cent mille francs, cher monsieur... — ça ne vous ruinera pas... — il vous en restera trois cent cinquante-sept mille sur l'affaire... ce qui est un joli denier.
Muller se leva brusquement.
— Quoi?... que dites-vous? — balbutia-t-il d'une voix étranglée.
— Je dis que vous avez pris quatre cent cinquante-sept mille francs dans la caisse du baron Worms après l'avoir assassiné, et que j'en veux ma part...
— Ail ! misérable!... — cria le caissier en s'apprêtant à bondir, la main levée, sur son visiteur.
Ce dernier, sans quitter son siège, l'arrêta net en lui présentant tranquillement la sextuple gueule d'un revolver, et répliqua :
— Ne faites donc pas le malin! — Mes précautions sont prises, vous voyez! — je ne vous veux d'ailleurs aucun mal... — N'étant point de la vraie police, rien ne m'oblige à vous dénoncer... — Donnez-moi cent mille francs et je deviens votre complice en gardant le silence, ce qui d'jiillenrs est extrêmement canaille, mais tant pis!... — l'argent a\aut
tout!... — La pratique de toutes les vertus ne me rapporterait jamais c\nq mille francs do rentes... — Est-ce marché conclu?...
Frédéric Muller avait reconquis son sang-froid.
— Vous êtes un hardi coquin, — dit-il avec une ironie méprisante, — mais cette tentative de chantage ne saurait aboutir... — Qu'ai-je à craindre de vous? — Que m'importe une accusation absurde et ridicule? — Les assassins du baron Worms sont sous la main de la justice, il paraît que vous l'ignorez, ou tout au moins que vous l'oubliez... Eh bien ! je vous l'apprends, ou je vous le rappelle. — Vous n'êtes pas seulement un misérable, monsieur Picolet, vous êtes un sotl...
Le visiteur se leva, fit graveaient un salut comique et répondit :
— iMerci du compliment, monsieur et cher caissier... — Tout ça c'est très-joli, mais nous nous égarons... — Le soir de l'assassinat, de onze heures et demie à une heure du matin, je me trouvais dans le jardin dont vous m'aviez remis la clef... — Que voulezvous... — une idée à moi... — Je continuais en amateur l'espionnage commencé pour vous... — J'avais fantaisie d'assister au départ de nos deux amoureux... — Je les ai regardés partir, laissant une porte entr'ouverte... — Poussé par la curiosité, et peut-être aussi par une pensée cupide — (je suis un gredin, moi, comme vous), — je me suis glissé dans l'hôtel... — J'ai vu vos doigts tremblants tracer les quelques lignes de la lettre anonyme qu'on devait retrouver, un peu plus plus tard, dans la main du mort... — J'ai vu le baron Worms descendre... j'ai vu... — Faut-il achever?
— Non! — commanda Muller d'une voix sourde. — Taisez-vous! taisez-vous!!
— Et tout cela je l'ai écrit, et tout cela je l'ai signé, — continua le visiteur; — et si par aventure il m'arrivait un accident cette nuit, le bon juge Roulleau-Duvernet recevrait demain, avant midi, en son cabinet du Palais de Justice, par une voie très-sùre, le petit documenl en question : présentement, sommes-nous d'accord?
— Oui.
— Vous donnez les cent mille francs?
— Je les donne... — à une condition...
— Laquelle?
— C'est qu'avec cet argent vou.s quitterez Paris pour trois mois...
— Et j'y pourrai revenir ensuite?
— Oui, car dans trois mois j'aurai fait ce qui me reste à faire...
— C'est convenu... — J'attends la monnaie...
— Vous me croyez intelligent, sans doute ; donc vous comprenez à merveille que les billets de banque ne se trouvent point ici où quelque descente de police pourrait, d'uni; heure à l'autre, les faire découvrir... — Ils sont dans une cachette sûre... — Je ne puis les avoir cette nuit, mais ne me quittez pas si vous croyez que je cherche à vous tromper, et demain matin, au point du jour, votre silence sera payé.
— Il le sera, pardieu, tout de suite!... — s'écria le visiteur d'une voix qui n'était phij< ni enrouée ni criarde — le traquenard était bien tendu!... — Vous y avez donné en plein!... Vous êtes servi!!
•*«il
En disant ce qui précède il arrachait sa perruque aux aecroche-cœur pommadés, ses moustaches postiches, et montrait, au lieu du visage cynique de Stanislas Picolet, la figure moqueuse de Jobin, sans rival à la Préfecture dans l'art de se faire une tête, et l'émule, sous ce rapport, de Brasseur et de Berthelicr.
Le policier continua :
— Frédéric Muller, je vous arrête au nom de la loi! — Voici le mandat d'amener. — Pas de résistance, croyez-moi... — Vous savez que je suis armé... Le commissaire de police est devant la porte, dans un fiacre, avec deux agents solides... — Rendez-vous, je vous le conseille...
Le caissier poussa un cri de rage et jeta autour de lui le regard d'une bête fauve prise au piège, cherchant une issue et n'en trouvant pas. Jobin, calme et souriant, jouait avec son revolver. Au bout d'un seconde Muller parut se calmer tout à coup.
— Je me rends... — fit-il d'une voix sourde.
— C'est le meilleur parti à prendre...
L'agent approcha de ses lèvres un petit sifflet d'ivoire dont il tira un son aigu.
— Histoire de prévenir le commissaire et mes collègues que l'afTaire est finie... — ditil; — ils vont monter... — Soyez paisible, ils ont une clef... celle de votre femme de
ménage...
On entendit la porte donnant sur la rue s'ouvrir et se refermer.
Frédéric Muller poussa un étrange éclat de rire, plongea dans sa poche une main qui reparut armée d'un revolver, et, presque à bout portant, fit feu trois fois de suite sur Jobin.
L'agent tomba comme une masse.
Le misérable alors renversa la lampe, et les ténèbres devinrent profondes dans la chambre pleine de sang.
XXI y
La police, généralement, prévoit tout.
Le commissaire et les agents s'étaient munis par précaution d'une petite lanterne sourde qu'ils ouvrirent en entrant dans la maison.
Les trois coups de revolver éclatant dans le silence de la nuit leur apprirent que quelque tragédie sinistre se jouait au premier étage.
Us s'élancèrent dans l'escalier et franchirent le seuil de la chambre où vcnaitd'avoirlieu la .«cène racontée par nous.
LES TRAGÉDIES DE PARIS m
Jobin, étendu au milieu d'une flaque de sang qui s'élargissait de seconde en seconde, lut le premier objet qui frappa leurs regards.
L'infortuné détectif ne donnait aucun signe de vie^
L'un des policiers le souleva et voulut examiner ses blessures.
— Nous nous occuperons de lui dans un instant, — dit le commissaire, — mais d'abord et avant tout il faut chercher et trouver l'assassin...
La chambre à coucher — pour s'en assurer, il sufflsait d'un coup d'œil — n'offrait pas un recoin, pas un grand meuble, pas un placard, où Frédéric Muller pût tenter de se cacher après son nouveau crime.
On explora les deux autres pièces; elles étaient vides et à peine meublées.
La fenêtre de l'une d'elles se trouvait largement ouverte, et cette fenêtre donnait sur le petit jardin.
— Il a dû s'échapper par là... — murmui-a l'un des policiers. — Mais l'étage est élevé, et peut-être legredinse sera-t-il cassé une ou deux pattes dans sa chute...
Sans perdre une minute on descendit.
Il avait plu les jours précédents. — Les empreintes profondes de deux hauts talons se voyaient dans la terre molle du jardin.
Les mêmes empreintes se continuaient, nettes et distinctes quoique plus légères, jusqu'au mur peu élevé contigu au chemin de ronde.
Un vieux treUlage garni de lierre s'appliquait à ce m r, et, pour un homme leste et résolu, faisait de l'escalade un véritable jeu d'enfant.
Le jardin, bien entendu, était désert.
— Le misérable nous échappe! 1 — s'écria le commissaire — Jolie expédition ! !
— Bah ! — répliqua l'un des agents, — c'est partie remise, voilà tout... — Qu'il essaye nu non de quitter Paris cette nuit, on le repincera demain... — Toutes les brigades de g('ndarmerie vont recevoir le signalement par dépêche, et lo gaillard est rcconnaissable... — Il ne tentera même pas de prendre le chemin de fer... j'en réponds... il est bien trop rusé pour se fourrer comme un imbécile dans la souricière d'un wagon... — Bref, je le défie de s'échapper... — Ce n'est point ça qui m'inquiète...
— Et quoi donc, alors?
— C'est Jobin! — Un si bon enfant, et un malin n° 1 1... — 11 me fait l'effet d'en avoir un peu plus que son compte... — Pauvre garçon! je le regretterai !... et pourtant c'est par sa faute, ce qui lui arrive! — il voulait agir seul, pour avoir tout l'honneur... — Le voilà bien lolil...
— On le tirera peut-être de là...
— Espérons-le, mais je n'y compte guère...
Le Commissaire et les agents rentrèrent dans la maison et l'emontèrent au premier étage.
On déshabilla Jui)in; on constata, non .sans épouvante, qu.; trois balles avaient traversé
les chairs; on arrêta le sang tant bien que mal avec de la charpie et des bandes, on porta le corps inanimé dans le fiacre et l'on prit le chemin de l'hôpital le plus proche.
Le médecin de service procéda sur-le-champ à un nouvel examen, et, au grand étonnemcnt du commissaire et des deux agents, il déclara que, si profondes que fussent les blessures, aucune ne lui semblait mortelle ni même particulièrement dangereuse, et qu'à moins de complications imprévues le détectif, qu'on avait cru mort, serait sur pied dans quelques semaines.
Disons-le tout de suite, cette rassurante prédiction devait se réaliser, et si nous perdons de vue, quant à présent, notre ami Jobin, nous le retrouverons certainement un peu plus tard.
lloulleau-Duvernet attendait avec une impatience facile à comprendre la nouvelle d'une capture qui devait mettre à sa disposition l'homme que maintenant il considérait comme le vrai et le seul coupable.
Il avait enjoint à Jobin de venir chez lui — fût-ce au milieu de la nuit — aussitôt que le mandat d'amener aurait été mis à exécution.
Vers les onze heures du soir il vit arriver non le détectif sur lequel il comptait, mais le commissaire de police fort déconcerté qui lui raconta les événements accomplis et lui causa la plus violente déception.
Le digne magistrat recouvra cependant un peu de calme en se répétant à satiété que Frédéric Muller ne pouvait manquer d'être repris le lendemain.
Mais, en attendant l'arrestation du misérable, il fallait statuer au plus vite sur le sort de la baronne et du vicomte, dont l'innocence se trouvait péremptoirement démontrée par le nouvel assassinat et par la fuite du caissier.
lloulleau-Duvernet passa la nuit à rédiger son rapport, la chambre des mises en accusation rendit dans le plus bref délai une ordonnance de non-lieu, et les prévenus furent mis en liberté.
En quittant la Conciergerie, Valérie Worms n'eut avec Gilbert de Prestes qu'un entretien de quelques minutes et se retira, pour y passer l'année de son deuil, dans une de ces maisons religieuses oii l'on admet des dames pensionnaires.
Nous retrouverons le vicomte et la baronne, mais il importe d'apprendre tout de suite à nos lecteurs qu'au bout de quelques jours Valérie reçut une nouvelle bien inattendue, qui d'ailleurs la laissa parfaitement calme.
On venait de trouver dans les papiei-s du banquier un testament écrit de sa main, aux premiers jours de son mariage, alors que la lune de miel faisait tout rayonner autour de lui.
Par ce testament, qu'il avait négligé d'anéantir quand l'indifférence était venue remplacer la passion, il constituait madame Worms sa légataire universelle.
Or, la fortune dont Valérie héritait ainsi à l'iraproviste atteignait le chiffre de onze millions !...
Rejoignons Frédéric Muller, qui pour nos lecteurs est une moins nouvelle connaissance que bon nombre d'entre eux ne le supposent peut-être.
Après avoir abattu Jobin de trois coups de revolver, le caissier, avant de renverser la
Fréiii'Tic Muller fit feu trois fois de auite sur Jobia. (l'ago 470.)
lampn, eut l'incroyalilo présence d'esprit de prendre son chapeau qu'on entrant il avait déposé sur un meuble
Les agents appelés par le coup de sifllet do Jubiii étaient déjà dan-; la maison... — il les entendait... — ils montaient... — comment fuir?...
Muller s'élança dans la chambre voisine dont il rererma la porte sur lui; il ouvrit la fenêtre, et, au risque de se tuer, sauta du premier étage daiH In jardin.
Il tomba sur ses pieds et no s'étourdit môme pafi.'
Une minute après, grâce au grillage, il atteignait le chaperon du mur, et de là se laissait couler dans le chemin de ronde des fortifications.
— Je l'ai échappé belle, — murmura-t-il. — Mais je suis sauvé !
Rien certain que pendant quelques minutes au moins on allait le chercher dans son logis, il traversa l'avenue de Neuilly du pas tranquille d'un premeneur attardé, s'arrêta sur e trottoir faisant face à sa maison, vit la lumière de la lanterne aller et venir derrière les vitres du premier étage, se remit en marche dans la direction de l'Arc de Triomphe, prit à l'heure un fiacre stationnant en haut de l'avenue des Champs-Elysées, se fit conduire à la barrière du Trône, entra dans une maison quelconque d'où il ressortit presque aussitôt, après avoir demandé au concierge un locataire inconnu, renouvela trois ou quatre fois le même manège dans des quartiers différents, et enfin, vers une heure du matin, paya son cocher à l'entrée de la rue Saint-Dominique, au Gros-Caillou.
Le but unique de toutes ces courses était de rester en voiture le plus longtemps possible.
Frédéric Muller regarda le fiacre s'éloigner, fit une cinquantaine de pas et tira deux fois de suite le bouton de sonnette d'une haute maison de médiocre apparence.
La porte s'ouvrit.
Une obscurité profonde régnait dans l'allée. — Le concierge avait éteint le gaz avant de se coucher.
Muller y comptait bien.
— Qui va là? — demanda le portier depuis son lit, à travers le vitrage de sa loge.
— C'est moi, père André, moi, Godard... — répondit le caissier d'une voix qui n'avait plus le moindre accent germanique.
— Ah! ah! vous voilà donc revenu de la campagne, monsieur Godard?
— Comme vous voyez, père André...
— Et votre santé est bonne?
— Très -bonne...
— Voulez- vous de la lumière?
— Merci, j'ai des allumettes...
— Allons, bien le bonsoir, monsieur Godard...
— Merci, père André... Ne montez pas chez moi de trop bonne heure... — Je suis fatigué et je veux dormir la grasse matinée.
Le caissier gravit l'escalier jusqu'au cinquième étage et entra dans un petit logement composé de deux pièces meublées d'une façon très-sommaire.
Quatre mois auparavant, en prévision d'événements possibles, il avait loué ce logement sous le nom de Godard, se disant propriétaire campagnard dans les environs de Pontoise, et désireux d'avoir un pied-h-lerri" à Paris.
Il y venait coucher de temps en temps, loujours après minuit, et se montrait fort libéral avec le poitier chargé de mettre de l'ordre dans son ménage.
Après avoir refermé la porte derrière lui, il alluma deux bougies, prit un flacon sur la
tablette d'un vieux secrétaire et mélangea le tiers du contenu de ce flacon au contenu d'une cuvette remplie d'eau pure.
Il plongea sa tête dans ce mélange et lava fortement et à plusieurs reprises ses cheveux dont la teinte cuivrée disparut, et qui devinrent du plus beau noir.
Il se coucha ensuite et dormit fort tranquillement pendant quelques heures, puis, aussitôt levé, il coupa ses favoris, et, avec le soin d'un comédien qui se prépare dans sa loge avant d'entrer en scène, il ajusta sur ses joues et sous son menton une barbe noire et floconneuse et colla sur sa lèvre supérieure des moustaches longues et bien fournies.
Cette besogne achevée il mit un biuiuie d'écaillé à cheval sur son nez et, se regardant dç face et de trois quarts dans la glace un peu verdâtre, il murmura :
— A coup sûr, ce n'est pas ici qu'on viendra me chercher, et d'ailleurs Godard, bon propriétaire en Seine-et-Oi?e, ne ressemble pas plus à Frédéric Muller, le caissier allemand, que Frédéric Muller ne ressemblait au comte Robert de Loc-Earn!...
L'ex-amant d'Hemiette, en sortant du pénitencier de Poissy, se trouvait à la tête de quelques billets de mille francs économisés par lui sur ses appointements de secrétaire et d'intendant, billets que nous l'avons vu glisser dans sa poche au moment de son arrestation à l'hôtel d'Auberive.
Après l'écroulement inouï résultant de l'entrée d'Henriette dans un couvent qu'on refusait de lui désigner, et de la disparition de l'enfant confié aux pêcheurs de l'île Saint-Denis, Robert de Loc-Earn, découragé complètement et ne voulant pas recommencer sa vie d'aventures dans les bas-fonds où la police ne manquerait pas de le surveiller, jugea que le séjour de Paris était impossible pour lui pendant quelques années.
Il résolut de quitter la France et de tenter la fortune dans les casinos de Bade et de liuuiljourg.
L'élégant misérable, dont uous connaissons la brillante intelligence et la facilité prodigieuse, possédait au plus haut point la faculté rare de s'assimiler les idiomes étrangers. — Il avait appris au collège l'allemand, l'anglais, le russe et l'italien.
Après avoir vécu deux ou trois ans, tant bien que mal, de l'autre côté du Rhin, il parlait la langue allemande avec une irréprochable pureté et sans le moindre accent.
Désireux, — pour des raisons que nous connaissons, — de donner le change sur son origine française, il se faisait pa.eser pour Badois et s'était procuré sans peine un acte de naissance au nom de Frédéric iMuUer.
Un jour vint où la veine au jeu s'étant montrée contraire avec obstination, Robert de Loc-Earn ou, si l'on veut, Frédéric Muller, se trouva décavé complètement et sans la plus minime ressource.
11 ne lui restait désormais qu'à se faiie sauter la cervelle, mais le hasard l'avait mis en
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rclalion avec un jeune Prussien ;i qui ses façons de gentleman et la prodigieuse variété de ses connaissances acquises inspiraient beaucoup de sympathie et de confiance.
Ce jeune homme, fils d'un riche banquier de Berlin, voyant l'embarras de celui qu'il croyait sinon Prussien, du moins Allemand, lui oiïrit de le faire admettre dans les bureaux de son père.
Loc-Earn n'eut garde de refuser et s'acquitta avec une supériorité incontestable de l'emploi qui lui fut confié; aussi, lorsque le baron Worms pria son collègue de lui procurer, pour la correspondance générale, un employé connaissant plusieurs langues, le Berlinois s'empressa de lui expédier Frédéric Mullcr avec les recommandations les plus chaudes.
Nous savons déjà qu'au bout de deux ans le faux Badois fut élevé à l'importante situation de caissier.
Si invraisemblable que cela puisse paraître, nous affirmons que pendant cette longue période de près de sept ans, Robert de Loc-Earn agit en honnête homme, malgré son effroyable passé, ou qui sait, peut-être même à cause de ce passé...
En comparant sa vie d'autrefois, dangereuse, précaire, inquiète, avec son existence actuelle, calme, facile, honorée, le caissier s'avouait volontiers qu'il était doux de s'endoimir le soir, après une journée de travail, avec la certitude de ne pas être réveillé le lendemain malin par un commissaire de poUce escorté de deux agents.
Le gredin repenti se voyait déjà, au bout de vingt années de labeur assidu, possesseur d'une fortune assez ronde et n'ayant à rendre aucun compte à la justice humaine.
Seulement, et par malheur, cette moralité nouvelle était une moralité de calcul et d'égo'isme ; elle ne reposait sur aucune de ces bases solides d'honneur et de croyance qui, seules, peuvent rendre un homme inébranlable dans sa droiture et dans sa loyauté.
Aussi — nous le savons, — dès que Robert de Loc-Earn qui n'avait jamais aimé, non, jamais, pas même Henriette d'Auberive, cette adorable créature, se fut bestialement épris de mademoiselle Fine-Orange, il vola sa caisse après avoir épuisé ses économies, et, voulant combler le déficit, il tenta de hasardeuses opérations de Bourse qui, loin de remédier au mal, le rendirent irréparable.
Bref, quelques jours avant le bal travesti donné par le baron Worms, il était devenu impossible que le caissier réussît à retarder de plus d'une ou deux semaines la découverte des détournements commis par lui, malgré l'habileté avec laquelle il avait falsifié ses livres.
ICu apprenant tout à coup l'amour de Valérie Worms et du vicomte de Presles, et leur projet de départ, l'idée vint au pseudo-Badois de commettre un dernier vol, plus important que tous ceux qui l'avaient précédé, et de s'arranger de façon à mettre ce vol à la charge des fugitifs.
Le soir du départ de la baronne et de Gilbert, il s'introduisit dans le jardin, puis dans l'hôtel, alluma une bougie, ouvrit la caisse, prit les billets de banque et l'or, referma le coffre-fort, et s'apprêtait à disparaître qnand il entendit dans l'escalier dérobé le pas tudesque de M. Worms.
Il n'eut que le temps d'éteindre la bougie et de faire retomber sur lui les rideaux de la fenêtre.
Le banquier, un bougeoir à la main, venait chercher quinze mille francs pour Aline Pradier. — A son tour il ouvrit la caisse, et, la trouvant vide, il jeta autour de lui un regard plein d'effarement.
Ce regard s'arrêta sur le rideau et vit ses plis agités par un léger tremblement dont il comprit mal la nature.
— Derrière ces draperies, — se dit-il, — la fenêtre est ouverte, et c'est par Va que le voleur a pris la fuite...
11 fit deux pas pour s'en assurer.
Le caissier allait infailliblement être découvert. — Le baron, sans nul doute, appellerait à l'aide. — C'était rarrestation immédiate, la cour d'assises et le bagne.
Robert de Loc-Earn portait toujours dans sa poche un couteau-poignard. — Il bondit comme un chat-tigre, et le baron, la gorge coupée, tomba sans pousser un cri.
L'assassin alors, avec un monstrueux sang-froid, ralluma la bougie, coupa en deux une feuille prise dans son buvard, écrivit la lettre anonyme en déguisant son écriture, et, sans laisser aux dernières lignes le temps de sécher complètement, froissa le papier et le glissa dans la main du mort.
Nous savons le reste.
Un mois s'écoula.
Le prétendu Godard, propriétaire en Seine-et-Oise, prétextant une douleur rhumatismale subitement venue, ne quittait point son pied-à-terre de la rue Saint-Dominique, et le concierge, qui répondait au nom de père André, lui apportait ses repas et les journaux.
Au bout de quinze jours, le reclus volontaire eut lieu de constater qu'on ne s'occupait plus guère de l'affaire Worms.
Toutes les démarches de la police pour trouver Frédéric MuUer ayant échoué, ou supposait que le misérable avait eu l'habileté de passer la frontière et de retourner en Allemagne.
Personne n'admettait que le caissier fût caché en plein Paris, et, les renseignements ii son sujet faisant défaut, on parlait d'autre chose.
La barbe vraie du faux Godard poussait pendant ce temps sous la barbe postiche. — Il reconnut à la fin du mois que l'emploi du crêpé devenait inutile. — La métamorphose était complète. — Il semblait impossible désormais d'établir l'identité de ce Français à la barbe et aux cheveux noirs, avec le caissier allemand aux cheveux cuivrés et aux longs favoris roux.
Celui qui avait été Frédéric .Muller annonça donc au père André que, son rhumatisme faisant trêve, il s'empressait de retourner à la campagne, et en effet il quitta Paris, emportant avec lui les quatre cent cinquante-sept mille francs du baruu Worms.
Beaucoup se seraient contentés de cette somme qui constituait une malhonnête aisance, mais Robert de Loc-Earn, à la suite de sa liaison passagère avec Aline Pradier, avait senti renaître et grandir en lui ses instincts de luxe et de haute vie, ses appétits de jouissances effrénées.
Comme au temps où il se voyait déjà possesseur de l'immense fortune de M. d' Auberive, il rêvait des millions.
Pourquoi s*éloignait-il de Paris, et quels étaient ses projets immédiats ?
D'abord, il jugeait indispensable de vivre à distance de la grande ville jusqu'au jour où l'afFaire Worms n'existerait plus qu'à l'état de souvenir; jour peu éloigné du reste, étant données la légèreté des Parisiens et la promptitude avec laquelle ils oublient.
Ensuite, il sentait l'impérieuse nécessité de se créer une individualité nouvelle, non pas seulement probable et d'une suffisante vraisemblance, mais absolument indiscutable, trouvant trop dangereux les noms de fantaisie qui, forcément suspects, abritent mal un passé sinistre.
Pour arriver à réaliser cette incarnation difficile il se disposait à voir du pays, attendant tout du hasard et de sa bonne étoile.
L'un et l'autre le servirent à souhait.
Une aventure galante, ébauchée en chemin de fer et tout à fait inutile à raconter, l'avait conduit en Franche-Comté, dans la petite auberge d'un petit village de la vallée de Gusance, pas bien loin de Baume-les-Dames.
Un soir, fumant son cigare sur la porte de l'auberge après dîner, il admirait en artiste le paysage pittoresque et un peu sauvage étalé sous ses yeux, — un demi-cercle de collines, rocheuses à leur base, boisées à leur sommet, dominant le village, et, sur le plateau de la plus élevée, émergeant d'un océan de verdure, les ruines d'une construction féodale, et la superbe allure d'une tour carrée presque intacte, découpant ses créneaux noirs sur l'azur foncé du ciel.
— Qu'est-ce que c'est que ça? — demanda-t-il à l'aubergiste.
— Ça, monsieur, c'est ce qui reste du château de Croix-Dieu...
— Un joli nom... — murmura Loc-Earn.
— Les barons de Croix-Dieu, monsieur, — reprit l'aubergiste, — ont été dans le temps des anciens nobles très-renommés et plus riches que le marquis de Carabas lui-même ! — Tous les bois et toutes les terres labourables étaient à eux, depuis Cusance jusqu'à Pontles-Moulins, de l'autre côté de Guillon, et même plus loin... — Ça s'est en allé petit à petit...
— Famille éteinte?...
— Pas tout à fait, mais c'est à peu près la même chose.
— Ah! il y a encore des Croix-Dieu?...
— Chut! — fit l'aubergiste au lieu de répondre, en mettant un doigt sur sa bouche
Loc-Earn cherchait le motif de cette brusque invitation au silence, quand il vit un petit vieillard tout courbé, l'œil éteint, la lèvre pendante, vêtu d'une longue redingote raccommodée en vingt endroits, chaussé de sabots et coilfé d'un bonnet de laine, s'approcher de la porte.
Ce vieillard tenait à la main un panier renfermant une bouteille vide, de la contenance d'un litre, une autre fiole plus petite, une écuelle avec son couvercle et un plat creux en fer-blanc mal élanié.
— Jean-François Simon, — dit le vieillard d'une voix particulièrement chevrotante, — deux sous de pain, s'il vous plaît, deux sous de soupe, quatre sous de viande, quatre sous de vin et six sous d'eau-de- vie de marc...
— Tout de suite, monsieur le baron... — répliqua l'aubergiste en prenant le panier, qu'il rapporta un instant après garni des humbles provisions en échange desquelle il reçut quatre-vingt-dix centimes en monnaie de cuivre.
— Au revoir, monsieur le baron, — fit-il.
— Au revoir, Jean-François Simon...
Et le petit vieillard reprit d'un pas lent et saccadé le chemin par lequel il était venu.
— Quel est ce bizarre personnage? — demanda Robert.
— C'est le dernier baron de Croix-Dieu, monsieur... — Vous lui donneriez quatrevingt-dix ans, n'est-ce pas? — il n'en a que soixante-dix... — ça n'est pas étonnant... le brave homme se prive de tout, sauf d'eau-de-vie de marc qui le soutient un peu... — Vous avez vu ce qu'il vient d'acheter... — il en a pour deux jours.
— Il est avare?
— Non... — il est pauvre. — Trois cents francs de rentes, monsieur! on no va pas loin avec ça...
— Il habite le château?
— Il habite un 3 vieille maison croulante batte dans les ruines par son grand-père et que naturellement il ne peut entretenir... — il y pleut comme sur la route.
— Il est seul, là-dedans?
— Tout seul... ni femme, ni enfants, ni servante... — il ne s'est jamais marié... il avait un frère beaucoup plus jeune que lui... à peu près de votre âge, qui a quitté le pays il y a longtemps pour se faire officier à l'étranger, ne voulant pas servir en France, rapport à ses opinions politiques... On dit que ce frère est mort, mais je n'en sais rien... Quant à celui-ci, il ne durera pas longtemps... Un beau matin, on le trouvera froid sur son grabat... — Du reste, il ne doit pas tenir beaucoup à la vie... à sa place, je n'y tiendrais guère...
Robert de Loc-Earn, cette nuit-là, dormit fort peu et pensa beaucoup.
Le lendemain matin il alla visiter le débris féodal, fit causer le vieillard dont la tèto était faible, mais qui néanmoins croyait vaguement se souvenir d'avoir reçu, quelques années auparavant, la nouvelle de la mort de son frère; il admira la situation du manoir dévasté, vanta la belle vue, et offrit enfin d'acquérir les ruines pour la somme ronde de dix mille francs, payés comptant.
Dix mille francs!... Cinq cents francs de rente !... — L'opulence!...
Le dernier des Croix-Dieu ne pouvait pas y croire... — il craignait qu'on ne se raillât de lui.
Loc-Ef>rn le rassura et l'acte de vente fut signé le jour même, chez un notaire de Baume-le.s-Dames.
En revenant de la ville avec le vieillard dans une voiture de louage, l'ex-Frédéric
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Muller tira de sa poche cinquante louis, et faisant miroiter les pièces d'or sous les yeux éblouis de son compagnon, lui dit :
— Je vous offre ces mille francs en échange de vos papiers de famille et de la correspondance de votre frère.
Pour moitié moins, le septuagénaire aurait donné de grand cœur tous les parchemins et toutes les correspondances de la terre. — Séance tenante le marché fut conclu.
Loc-Earn se fit délivrer à la mairie du village un extrait de l'acte de naissance du baron Philippe de Croix-Dieu, et s'assura que l'acte de décès de ce gentilhomme, mort à l'étranger, n'avait jamais été transcrit sur les registres de l'état civil de la commune.
Puis, désormais propriétaire du château de Croix-Dieu, il quitta la Franche-Comté, en chargeant l'aubergiste de lui donner de temps en temps, à une adresse qu'il indiqua, des nouvelles du vieillard.
Robert de Loc-Earn étudia les lettres, en petit nombre d'ailleurs, adressées par Philippe de Croix-Dieu à son frère aîné, à de longs intervalles.
Cette correspondance lui apprit que le gentilhomme français, devenu officier au service de l'Autriche, ne s'était point marié ; qu'ayant fait son chemin d'une façon assez rapide, il était parvenu à un grade honorable accompagné de diverses décorations, puis qu'un jour, irrité par un passe-droit, il avait brusquement donné sa démission.
La dernière lettre, remontant à plus de quatre années, annonçait son départ pour un voyage en Asie-Mineure.
Là, sans doute, une fin prématurée l'attendait.
lA SCITE A LA PROCUArXE LIVRAISON.