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Vous ri:lusf?. V... Irèf-hii-n I Dans ce cas, je les jette au feu! dit le vieux ficiitilliouiiiin. Il'nsfi 64.)
M Vous vous tairez, m)ul('niniselle... — (à quoi bon me clùfuiulre?) — mais dans le fond de votre cœur vous vous direz que je n'élais point coupable et que je m'éloigne désespéré.. .
.< Faul-il rester? — Faut-il |i.iilir? n
DiMix fois, dix fois, cent fois pcul-étrc la jeunu flllf rrliil ce liilli'l. In'.';-liuliilc sans
doute en sa banalité, et pi-ès duquel le? lettres les plus ardente? de la Nouvelle Héloïse lui semblaient pâles et sans chaleur.
Elle en murmurait à demi-voix chaque ligne, chaque mot, chaque syllabe, croyant entendre résonner autour d'elle les accords d'une musique céleste, quelque chose de comparable aux chœurs des anges chantant les joies paradisiaques.
— Il m'aime!... il m'aime !... il m'aime !... — se répétait-elle en délire — C'était donc vrai !... Je ne me trompais pas!... il m'aime!...
Pour se calmer, pour se remettre, il lui fallut beaucoup de temps. — Enfin, peu à peu, la fièvre d'exaltation qui fouettait son sang fît trêve, — son vi=age baigné d'eau fraîche reprit ses tons d'une pâleur chaude qu'un vermillon brûlant avait remplacés pendant plus d'une heure. — l'éclair de ses yeux s'éteignit.
Elle quitta son appartement et, d'un pas mal affermi, elle descendit le grand escalier pour aller rejoindre son père.
Dans le salon qui précédait la chambre de ce dernier, elle se vit à l'improviste en face de Robert.
Le jeune homme allait passer en la saluant très-bas et sans lui adresser la parole, mais elle s'arrêta, et appuyant la main sur son côté gauche, pour contenir les battements de son cœur qui sautait dans sa poitrine comme un oiseau captif, elle balbutia- ce mot :
— Restez...
— Je resterai... — répondit simplement Robert en s'inclinant plus bas encore qu'il ne l'avait fait, puis il se remit en marche et quitta le salon.
Henriette restée seule tomba presque inanimée sur un siège ; — elle avait eu la force de parler, mais maintenant son audace l'effrayait et elle ne pouvait plus se soutenir.
— Pauvre petite fille!... — se disait pendant ce temps M. de Loc-Earn avec le sourire de Méphisto songeant à Marguerite. — Elle tremblait comme la feuille, mais elle n'a point hésité! — Présentement elle est h. moi, beaucoup plus que la France au roi! — il ne me reste désormais qu'à choisir mon jour et mon heure... — La chère mignonne attend... — Je ne la ferai point attendre...
XVllT
L'appartement de mademoiselle d'Anberive situé au premier étage du principal corps de bâtiment de l'hôtel, se composait d'une antichambre d'un petit salim, d'une clinmbre h coucher et d'un grand cabinet de toilette qu'un escalier dérobé mettait en comnmirication avec le logement cITrsnle. la vii-ille femme de clianibre ou plutôt la gouvernante de la jeune fille.
La chambre i\ coucher, délicieusement virginale, se recommandait par une exquise simplicité qui n'excluait pas la richesse.
Les boiseries, sculptées par les artistes ingénieux delà fin du dix-huitième siècle, et
d'un blanc mat que ne rehaussait aucun filet d'or, étaient éclairées — (si nous pouvons nous servir de cette expression) — par quatre chefs-d'œuvre accrochés dans leurs panneaux : — une tète de Vierge, de Guido IJeni, un paysage, de Claude Lorrain, une scène d'intérieur, de Greuze, et un pastel, de la Hosalba...
Des rideaux de satin de Chine, d'un blanc un peu jaune, brodés d'oiseaux fantastiques, de papillons bizarres et de fleurs éclatantes, enveloppaient le lit peint en blanc et se drapaient devant les fenêtres.
Les médaillons des fauteuils et du petit canapé Louis XVI, blanc comme le lit, oll'raient des tapisseries au petit point, représentant des sujets tirés des fables de La Fontaine, en grisaille sur fond bleu de sèvres.
La tablette de la cheminée, recouverte et drapée d'une étoffe pareille à celle des rideaux, supportait une pendule mignonne, en bois sculpté et doré, de la même époque que le reste du mobilier. — Quatre figures, groupées autour d'un temple en miniature, personnifiaient le printemps, l'été, l'automne et l'hiver; — un enfant campé sur le couronnement de l'édifice et se penchant pour voir le cadran indiquait l'heure avec l'extrémité de sa petite torche.
Deux flambeaux et deux vases de porcelaine de Saxe à médaillons peints flanquaient la pendule'que nous venons de décrire.
Le tapis de haute lice était blanc, semé de bouquets de fleurs où dominaitmt les grappes de lilns les bluets et les myosotis.
Un soir, — six mois et demi environ après l'installation du comte de Loc-Earn dans la maison de M. d'Auberive, — Henriette avait, comme de coutume, quitté son père au moment où sonnaient dix heures.
\près avoir terminé sa toilette de nuit, elle venait de congédier Ursule.
Une cordelière de soie bleue sériait autour de sa taille un peu frêle les plis de son ample peignoir de cachemire blanc.
Ses longs cheveux d'un bluiid tloré, tressés en une double natte, s'enroulaient autour de sa tête.
Elle ne semblait point songer à se coucher, quoicjue son lit ilécouvert fût tout prêt pour la recevoir.
Assise sur un sié;je très-bas, près de la cheminée où le feu pétillait joyeusement, — (on était au mois de janvier), — la jeune fille, les yeux fixes, les mains jointes sur ses genoux, s'abandonnait à une rêverie profonde.
Depuis qu'un sentiment nouveau et d'une puissance incomparable seluil emparé d'elle, niadoraoiscUe d'Auberive ne visitait plus l'armoire aux livres défendus.
.\ quoi bon se repaître de fictions? — à ([uoi bon dévorer les vaines images d'un amour dont elle avait la réalité?...
Henriette aimait mieux mille fois charmer ses heures de solitude en feuilletant les pages inédites du roman écrit dans son cœur.
'l'iiut à coup elle tressaillit, releva la tète et se retourna brusquement.
Un bruit faible, mais distinct, venait de frapper son oieille. — Ce bruii. ^jurtait du cabimt de toilette dont la porte était cntre-bAillée.
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On eût dit que l'une des grandes armoires pleines de robi's suspendue? comme les sept femmes du sire de Barlje-Bleue venait de s'entr'ouvrir doucement.
— Est-ce Vous, Ursule? — demanda mademoiselle d'Auberive supposant que peutêtre sa femme de chambre était redescendue...
Aucune réponse ne fut faite à cette question.
— J'aurai malentendu... — se ditlajeune fille, et elle rt rjrit son attitude et sa rêverie.
Au bout de quelques secondes, le même bruit se renouvel > , mais plus fort. 11 était impossible de s'y tromper. — Quelque chose d'iuo.vplicable se passait dans le cabinet.
Cette fois Henriette eut peur.
Elle se leva d'un bond et balbutia :
• — Oui est là?... — Répondez... mais répondez donc!...
En même temps elle s'approchait de la cheminée pour saisir et pour agiter le cordon de la sonnette qui devait i-éveiller Ursule et la faire descendre au plus vite.
Elle n'eut pas le temps de finir le geste commencé.
La porte du cabinet de toilette s'ouvrit tout à fait, et Robert de Loc-Earn se montra dans l'encadrement sombre, imposant silence à la jeune fille d'un geste suppliant, et disant d'une voix très-basse :
— C'est moi, mademoiselle. — Au nom du ciel, n'appelez pas !
— Vous! — répéta Henriette bouleversée par une émotion qui n'était plus de l'épouvante; — vous, monsieur! dans ma chambre!... la nuit ! — Comment êtes-vous ici et qu'y venez-vous faire ?. . .
Si mademoiselle d'Auberive avait réfléchi, elle n'aurait point prononcé les paroles banales que nous venons de reproduire.
Cent fois ses lectures clandestines avaient mis sous ses yeux des situations semblables à celle qui se présentait pour elle. — L'action d'un amoureux se ménageant à près de minuit un tète-à-tête avec la femme qu'il aime et le but qu'il se proposait se passaient assurément à merveille d'explications et de commentaires.
Mais il est des moments dans la vie où l'on ne réfléchit point, et même où l'on ne se souvient pas.
En se voyant seule h une telle heure, eu face de celui qu'elle aimait et vers lequel, cinq minutes plus tôt, s'envolaitsa pensée, l'iiniirudeute et romancsijue jeune lille redevint soudainement une enfant timide et chaste.
— Henriette... -— murmura Robert qui, pour la première fois, se servait du nom de baptême de mademoiselle d'Auberive en s'adressant à elle,— vous savez bien que je vous aime! oui, je vous aime! et j'en ai le droit!. . En m'ordonnant de ne point partir, vous m'avez permis de vous aimer...
— Peut-être...— répondit la Jeune fille cachant dans ses deux peUtes mains son visage (empourpré par cet aveu direct, — mais je ne vous ai point permis de me le dire., oh! non.
jamais ! et je vous iléfends surtout de me le répéter au milieu de la nuit... ici... dans cette chambre !... dans cette chambre où vous vous êtes introduit par je ne sais quelle ruse inexplicable, indigne de vous, indigne de moi...
— Il faut cependant que je vous parle... il le faut... — reprit Robert, — car si vous ne consentez point à m'entendre, mon cœur trop gonflé se brisera...
— Eh bien! soit... — Je vous entendrai... oui... je vous le promets... mais pas en ce moment... demain...
— Pourquoi pas à l'instant?
* — Pouvez-vous me le demander?... votre présence ici, vous «e l'ignorez point, est
presque une insulte pour moi...
— Henriette, une semblable parole est bien injuste et bien blessante !... — Insulte-t-on ce qu'on adore?... Et je vous adore... et cette chambre est un sanctuaire où je voudrais m'agenouiller pour en mieux honorer l'idole...
— Monsieur Robert, je vous en supplie, retirez-vous !...
— Je voudrais obéir et je n'en ai pas le courage...
— Mon Dieu,! mon Dieu !.. vous voulez donc me compromettre!... vous voulez donc me perdre !
— Et comment? — Personne au monde ne peut soupçùnni;r ma présence ici... Les valets sont couchés... Ui-sule est endormie...
— Qu'importe? ma conscience me défend de vous écouter cette nuit... — Demain... je vous l'ai promis... demain, je vous le promets encore... demain, vous parlerez...
— Demain, comme aujourd'hui, comme hier, l'occasion de me trouver seul avec vous ne se présentera pas...
— S'il le faut, je la ferai naître... — mais letirez-vous... (jh ! retirez-vous... je le veux...
— .\insi vous me chassez!... — dit le jeune homme douloureusement; — ah ! comme il aurait mieux valu, comme il aurait été moins cruel, quand j'ai mis mon cœur à vos pieds, quand j'ai rais mon sort dans vos mains, quand je vous ai écrit : « Faut-il rester? Faut-il partir? n de me répondre : « Il faut partir/... » J'aurais souffert, sans doute... oh! (lui, beaucoup souffert!... mais moins qu'en ce moment!... — vous m'abandonniez à m.i destinée... vous ne me chassiez pas !
Robert, en disant ce ([ui précède, fit un geste d'angoisse et du revers de sa main essuya sur sa joue ime larme qui ne cijulait point.
— Dieu me garde de vous faire soulfrirl... — ^ balbutia mademoiselle d'Auberive; — si je le fais, c'est sans le savoir... sans le vouloir, je vous le jure ; mais vous voyez bien que je tremble., mais vous voyez bien que j'ai peur...
— Peur de moi!... — répéta M. de Loc-Earn avec un air de profonde amcitume; — ainsi vous doutez de mon respect... vous doutez de mon honneur... vous dout(!Z de ma loyauté... — Allons, voilà le dernier coun!... tout est fini et bien fini !... Adieu, mademoi- ■^'■lle... adieu pour toujours!
Robert s'inclina devant la jeune fille et se dirigea lentement vers la porte par laquelle il était entré.
Une résolution terrible se lisait sur le visage sombre de ce grand comédien.
— Oii allez-vous^ — lui dcman'la Henriette toile de terreur.
— Vous le savez bien... — répondit-il.
— Vous quittez l'hôtel ?...
— Je quitte la vie...
Mademoiselle d'Auberi\ e ne p;irvint qu'à grand'peine à étouffer le cri d'angoisse appelé sur ses lèvres par celte réponse qui i'erail sourire aujourd'liui dans les théâtres de mélodrame.
— Mourir... — balbutia t-elle, — vous voulez mourir!...
— Oui, pardicu ! — répliqua Robert; — qu'ai-je à faire désormais en ce monde où C'ile qui cit tout pour moi me méprise et me le dit en face?...
— Moi... vous mépriser! mni! — fit avec des sanglots la malheureuse enfant. — Je vous ai dit que je vous mépiisais... iiiui? moi?...
— Vous avez fa!t mieu.K que de me le dire... vous me l'avez prouvé!... — Le mépris de la femme que l'on aime, c'est trop, voyez- vous, cela tue...
— Et pour vous prouver que vous ne m'avez point comprise... pour vous prouver que je vous estime... que faudrait-il?...
— 11 faudrait — répondit Robert — me témoigner cette confiance que vous m'avez tout à l'heure si durement refusée... —il faudrait, pendant ([uelques minutes — (vous voyez que je ne suis pas exigeant) —me pernicflre de m'asseoirtî côté de vous, mettre dans mes deux mains une petite main qui ne hcuildo plus, me regarder en souriant et m'écoutcr sans avoir peur... — Voilà ce qu'il faudrait. — Mais c'est trop, n'est-ce pas?... adieu...
— Restez... — dit vivement mademoiselle d'Auberive, — asseyez-vous... — voici ma main... — l'arlez... j'écoute... je souris... j'ai confiance...
liobeit, au lieu de s'asseoir, s'agenouilla devant la jeune fille et, tout en appuyant contre ses lèvres ses main; mignonnes et frémissantes qu'il dévorait de baisers, il murnmra :
— Merci, ma douce bien-aimée !. . — Pour la seconde fois vous me rendez la vie ! — ah ! vous êtes un ange, et je vous aime... Je vous aime !... Si vous saviez comme je vous aime !...
Ueu,\ heures plus tard le comte Robert de Loc-Karn, tnut fier de son triomphe; (itlirux, quittait la chambre d'Henriette en frisant sa moustache brune, et la jeune fille, resiée seule, croyait sortir d'un révc étrange et s'éveiller d'un lourd cauchemai'...
LES TRAGEDIES DE l'AKlS 79
A partir de ce jour, ou plutôt de cette nuit, Henriette ne fut plus la même.
Ce qui restait de délicieusement enfantin dans son caractère disparut ; — une tristesse • profonde s'empara d'elle et ne la quitta plus.
Elle aimait toujours Robert, néanmoins, mais il y avait au fond de sa tendresse une désillusion morne, une sorte de douloureuse angoisse.
C'était donc cela, l'amour!...
Elle se rappelait ces peintures colorées trop vivement des romans dangereux qu'elle avait lus, ces scènes spirituellement licencieuses qui faisaient monter à ses tempes tout le sang de son cœur ; — elle les comparait à ses souvenirs et le dégoût lui venait aux lèvres...
Ses illusions de toute nature, comme les feuilles d'un jeune arbre secoué par un vent d'orage, jonchaient le sol autour d'elle.
La seule pensée d'un nouveau tète-à-tête nocturne avec l'homme dont une surprise avait fait son amant lui causait une indicible terreur.
Elle le leçut encore cependant... elle n'osait pas lui résister, — il s'imposait à elle... — il la dominait .. Mais, le lendemain des soirs où M. de Loc-Earn avait franchi le seuil de sn chambre, c'est avec un trouble immense, c'est en pâlissant, c'est en tremblant qu'elle présentait son front au baiser de son père.
Il lui semblait que sur ce front le vieillard allait voir une souillure, et qu'au lieu de ses douces et tendres paroles une malédiction pour la fille coupable était prête à sortir de sa bouche irritée.
Un jour, s'armaut de fermeté, elle dit à Rol)ert :
— (^uiitinucr il vivie ainsi, voyez-vous, ne m'est plus possible!... La faulc que vous m'avez fait conmietlre est un fardeau trop lourd pour moi... — J'étouffe dans celte atmosphère de dissimulation, de mensonge, d'hypocrisie; — il faut en finir...
— En finir? — Et comment? — demanda l'aventurier.
— Ayons le courage de nous jeter ensemble aux genoux de mon père, et, sinon de lui tout avouer, de lui dire au moins que nous nous aimons... — Il est bon... il m'adoie... il a pour vous, vous no l'ignorez pas, une affection toute paternelle... — ilnous pardonnera... il fera plus, il nous unira... — Robert, je serai votre femme, et le prêtre, on mettant ma main dans la vôtre devant le Dieu de miséricorde, me donnera le droit do vous aimer enfin sans rougir!... Nous ferons cela, n'est-ce pas? — nous le ferons bientôt?... nous le ferons aujourd'hui plutôt que demain?... à l'instant plutôt que dan< une heure?...
— Non, — répondit M. de Loc-Eain. — imus ne le ferons pas...
— Vous refusez de vous joindre ;ï inni |innr ini|iliiiri' Ir pardnn i\r nnni iiri-i'? — uuirmura douloureusement la jeune fille.
— Il le faut...
— Mais pourquoi?
— Parce que vous êtes riche et parce que je suis pauvre.
— Qu'importe cela?
— Il importe. à mon honneur de gentilhomme; que M. d'Auberivene puisse soupçonner dans mon amour quelque honteux calcul, quehiue spéculation basse et vile! — Que suis-je ici, sous le toit de votre père ?... un ami, soit! mais en même temps un secrétaire, un subalterne investi de la confiance de celui qui l'emploie... — Et j'aurais abusé de cette confiance pour séduire Théi-itière de trois ou quatre millions et pour solliciter impudemment sa main ! Allonsdonc! savez- vous bien que ce rôle serait infâme ! Et M. d'Auberive me croirait capable de le jouer si je faisais ce que vous dites!
— Non , cent fois non ! il ne le croirait pas!
— Il le croirait, — répéta Robert, — et il aurait le droit de le croire...
— Il vous estime, vous le savez bien.
— Son estime se changerait en mépiis, et je refuse d'être méprisé!... — L'honneur d'abord! l'hùnncur avant tout!...
— Vous parlez de votre honneur! — dit Henriette avec amertume : — qu'avez-vous fait du mien?
— Le vôtre est à l'abri, puisqu'on ignore notre secret et qu'on ne peut rien soupçonner !...
— Je vous ai déjà dit que je ne voulais plus de mensonges I
— Garder le silence n'est pas mentir...
— Gardez-le donc, ce silence, si cela vous plaît... moi, je parlerai...
— Même si je vous prie de vous taire?...
— Oui, même dans ce cas...
— Même si je vous défends de parler?
— Je n'obéirai pas...
Faites, Henriette, — dit Robert d'une voix somure; faites, — vous êtes libre!... mais
je le suis aussi, moi, d'employer, pour me soustraire au plus flétrissant des soupçons le seul moyen qui soit en mon pouvoir!... — Au moment où M. d'Auberive saura que je suis votre amant, je me ferai sauter la cervelle !...— Enface de mon cadavre, il sera bien forcé de convenir que c'est vous que j'aimais, vous seule et non votre foitwne, et que, si j'ai commis une faute, l'expiation est suffisante.
La jeune fille baissa la tête et ne répondit pas. — Elle était vaincue. — Le comte de I,oc-Earn tru,;i'.phait une fois déplus. — En présence do cette délicatesse ombnigeuse, Henriette sentait g.mdir son admiration et sou amour.
Et cependant, à partir de ce jour la chambre à coucher de mademoiselle d'Auberive fut feimée impitoyablement. — Robert n'en franchit plus le seuil.
Mais que lui importait?
11 avait atteint son but en rendant tout autre mariage impossible pour Henriette. — Désormais il ne s'agissait plus que d'attendi'e avec patience la mort prochaine du vieillard.
Le lendonuiin de cette nuu-t, il iraposeriiit silence à ses beaux scrupules et deviendrait, sans se faire prier plus (\m: de raisiui, l'heureux mari de l'héritièru.
Grand fut sou élt)uneMieut (juaiid un soir — (ciiKj mois euvirou aprèsla scène que nous
H'AmtI du LMC-li.ini se uiMUtra il.nis reri(Ni'lreni«ut .-oiiiljr''. l'.i-^ ;<
venons de raconter) — mademoiselle d'Auberive, se croisant avec lui dans le salon qui préci;il;iit la chambre de son p(";rc, lui élit tout bas (;l vivement :
— A iiiinuil... chez moi. ..il le l'aiil...
— J'y serai... — répliqua-t-il.
Henriette continua son chemin.
— Que se passe-t-il et que me veut-elle? — se deniauda Robert en la regardant s'éluigucr. — Pourquoi cette poite hermétiquement close va-t-elle se rouvrir aujourd'hui?...
— Est-ce un caprice de fille amoureuse? — Je n"en crois pas uu mot! — Mais alors, qu'est-ce donc?... Ah! bah! bous verrons bien !..
A l'heuie indiquée l'aventurier quitta son appartement sans emporter de lumière et en étoullaut le bruit de ses pas, chose facile sur des escaliers et sur dos parquets couverts d'épais tapis.
Henriette, vêtue de ce peignoir blanc à ceinture bleue que nous connaissons, l'attendait dans les ténèbres auprès de la porte entre-bàillée qu'elle referma après l'avoir introduit. — Puis, le prenant par la main, elle l'entraîna jusque dans sa chambre à coucher.
— Chère bien-aimée, — murmura-t-il, — laissez-moi vous dire combien je suis heureu.x!
— Je n'espérais pas... je n'osais plus espérer un pareil, un si grand bonheur...
En même temps il essaya de porter à ses lèvres la petite main qui venait de le guider et que la jeune fille lui retira par un geste rapide.
— Robert, — dit-elle impérieusement en se posant devant lui, — rog,irdoz-nioi !
Le visage d'Henriette semblait modelé dans un bloc do ciro vierge, tant sa pâleur olait inouïe; — un sillon bleuâtre entourait ses paupières rouges; elle vouait do pleurer beaucoup, — ses joues restaient humides de larmes.
— Vous seniblez souffrir, mou amie, — reprit M. de Loc-Earn ; — qu'avez-vous?...
— lime demande ce que j'ai ! — s'écria mademoiselle d'Auberivc sansparaîti'e se souvenir que des oreilles indiscrètes pouvaient l'entendre parler si haut, et ses traits contractés exprimaient la colère et la douleur; — mais vous ne \uyoz dune riou ! mais vous ne voyez doue pas que je suis perdue! Et, cette fois, bien perdue! oii! tout à fait perdue !...
— Oui, c'est vrai, je ne vois rien... — répliqua Robert, — rien que votre pâleur !... Je vous écoute, mais je ne vous comprends pas.., — Que vous arrivo-t-il et pourquoi seriez- vous perdue?... ■ ■
— Parce que Dieu, dans sa justice, a maudit notre amour ! — il ne me reste plus à présent la misérable ressource de ce silence hypocrite et lâche que vous m'aviez imposé, et ma honte sera bientôt visible pour tous les yeux! — Depuis deux mois j'essayede douter.. .
— aujourd'hui le doute est impossible !... l'enfant dont vous êtes le père a tressailli di'jà dans mou sein!...
Robert, à son tour, deviiït pâle ; — il lui .sonii)la ((u'il recevait sur la tète un de ces chocs qui, pour quelques secondes, aiiéautissent la pensée.
Cette grossesse inopportune déjouait tous ses plans et risquait de faire échouer ses combinaisons si bien ourdies.
C'était un désastre complet, absolu, inévitable.
Son crime découvert le ferait honteusement chasser, comme on chasse un volour, comme on chasse un infante ! — M. d'Anborivo, le loyal gentillionmie, n'hésiterait pas un instant, sachant bien qu'il ne sauverait point l'honneur d'Henriette en la donnant au mi-
sérable, au bandit sans foi ni loi capalile d'abuser si lâchement de la confiance d'un père et de l'innocence d'une enfant!
Tout s'écroulait !
Les choses que nou> venons d'écrire se heurtaient confusément dans le cerveau trouble de l'aventurier, tandi<; que la jeune fille attachait sur lui son regard à la fois suppliant et désespéré.
Mais Robert reconquit bien vite la présence d'esprit qui si rarement lui faisait défaut.
La situation, en somme, n'était point sans issue. — Serait-il impossible de cacher la grossesse, de cacher la délivrance et de garder l'enfant, qui deviendrait une arme contre Henriette si par aventure ses volontés se modifiaient quand M. d'Auberive n'existerait plus?
Ces multiples questions posées rapidement, il fallait, avant d'y répondre, les examiner h loisir, froidement, avec un esprit calme.
— Eh bien! — reprit la jeune fille stupéfaite et effrayée du silence de Robert, — maintenant vous savez tout! — Me direz-vous encore qu'il faut garder le secret de notre faute ?
— me parler^z-vous encore de votre honneur compromis? — me commanderez-vous de me taire, et me menacerez-vous de vous tuer si je n'obéis pas?
— Me tuer? — répliqua l'aventurier, — je n'en ai plus le droit... — ma vie appartient désormais à l'enfant qui va venir au monde ! — ma mort le forait orphelin... Je vivrai, je vous le jure!
— Alors, — poursuivit la jeune fille dont la physionomie s'éclaira, — cet aveu qu'il y a cinq mois vous repoussiez avec tant de hauteur, vous consentez à le faire à présent
— Moins que jamais!..
Henriette regarda Robert avec des yeux étranges. — Pendant une minute elle sembla folle.
— Je rêve... — balbutia-t-elle, — je rêve ! — j'ai mal entendu... je comprends mal...
— Vous avez dit qu'il faut se taire... Se taire ! — répéta-t-elle, — se taire ! — quand on ne peut plus rien cacher !
— Il faut pouvoir ! — reprit M. de Loc-Earn, — il le faut, Henriette... il hî faut à tout prix...
— Pourquoi? — Répondez ! répondez vite !
— Pour que la faute commise no devienne point un crime, entendez-vous, Hem'ielte I pour ne pas être meurtrier! pour ne pas être p;>rriciile !
Mur'tte, livide, glacée de terreur, mademoi~i'lIi> dAulicrivc recula comme si quehiue f intùme venait de surgir devant elle.
— Commencez-le, cet aveu qui vous vient aux lèvres, cimlinua le jeune lioninu! imjjitoyablement, — avant qu'il soit achevé, votre père, tué par vous, sera tombé uiurt à vds pieds!...
Henriette poussa un cri faible, ou plulAtun K'-missetnent, et elh; se serait ahattiie sans connaissance sur le tapis, si Robert ne l'avait soutenue dans ses bras...
Cette fois encore, M. de Loc-Earn avait cause gagnée.
Quand la jeune fille reprit connaissance, son âme étaitbrisée aussi bien que son corps; sa volonté n'existait plus; l'exaltation fiévreuse dont elle venait de donner la preuve avaij fait place à une prostration complète.
Vous avez niL-on... — inurmura-t-elle — l'aveu de mon déshonneur tuerait mon
pauvre père... — ilfiiut donc garder le silence... — je m'abandonne à vous... — c'est vous qui m'avez perdue... c'est à vous de me sauver, si le salut est encore possible...
Et à partir de ce moment Henriette devenue passive s'enferma dans une résignation muette et s'efforça de ne plus penser.
11 n'en était point de même pour Robert dont le cerveau en ébuUition travaillait sans cesse, et qui, jour et nuit, cherchait le moyen de sortir victorieusement d'une situation en apparence inextricable.
Cacher la grossesse lui paraissait presque facile.
M. d'Auberive, Joseph le valet sexagénaire, et Ursule la vieille gouvernante, étaient les seules personnes qui vécussent à côté d'Henriette.
Le vieillard, aussi bien que les deux serviteurs, était assurément inaccessible au soupçon. — Le cliangeraent progressif delà taille de la jeune fille ne leur causerait donc ni étonnement ni défiance, en supposant même qu'il attirât leur attention.
Hien de moins malaisé, d'ailleurs, que de déguiser quand il le faudrait, sous des peignoirs amples et fiottants, l'ampleur trop significative de certains contours.
La délivrance clandestine d'Henriette restait donc, pour le comte, la seule question épineuse et non résolue.
Introduire dans la maison de M. d'.\uberive un accoucheur ou une sage-femme, il n'y fallait point songer.
Faire sortir la jeune fille de l'hôtel et prolonger son absence pendant plusieurs jours ? — Comment? Par quel moyen?
Le problème semblait insoluble. — Robert trouva pourtant un moyen de le résoudre,
M. d'Auberive avait une sœur, la comtesse de Nancrey, un peu plus âgée que lui, veuve, sans enfants, fort riche, et ne quittant point, depuis de longues années, une grande terre qu'elle possédait aux environs d'Orléans, tout près des sources du Loiret, et dont Henriette devait hériter.
Madame de Nancrey, toujours souffrante, passait les trois quarts de sa vie sur sou lit ou sur une chaise longue, mais son intelligence n'était point altérée. — Elle aimait hcauciiup sa nièce qu'elle avait vue une fois, tout enfant, et qu'elle connaissait, jeune tille, par une photographie.
Heniiette écrivait à sa tante au jour de l'an et à l'époque de sa fête.
.Madame de Nancrey répondait quehjues lignes pleines d'affection, terminées invariablement par ces mots : <( Embrasse pour moi ton père- — Je souhaiterais fort vous embrasser moi-même tous les deux aeaiil de mourir, mais Je n'y compte pas beaucoup. »
Robert déroba dans la chambre d'Henriette un de nés courts billets dont un large cachet rouge, aux doubles armes des d'Aubei-ive et des Xancrey, fermait le pli.
L'adroit aventurier prit avec de la cire à modeler l'empreinte en relief du cachet de la comtesse, et sur ce relief il coula du soufre, qui, sdlidifiô, donna la reproduction identique, en creux, des deux écussons accolés.
Ensuite il étudia l'écriture.
L'imitation de ses grands caractères aristocratiques, mais tremblés, no devait être et ne fut qu'un jeu d'enfant pour une main aussi habile et aussi expérimentée que celle de Robert.
Le résultat de ses petits travaux préparatoires nous sera bientôt connu.
Quelques jours avant l'époque où, d'après ses calculs, l'accouchement de mademoiselle d'Auberive deviendrait imminent, M. de Loc-Earn se mit en quête des collaborateurs dont il ne pouvait se passer.
Il lui en fallait trois — (sans compter la sage- femme), — mais il tenait beaucoup et pour cause à ce que ces indispensables complices fussent en quelque sorte inconscients de la besogne à laquelle il allait les employer, et ne soupçoimasseiit ni son importance ni ses probables résultats.
En conséquence, un soir il revêtit le plus fané de ses vêtements, mit dans sa poche un foulard rouge, sur sa tête un vieux chapeau, et sortit pour explorer ces bouges dans lesquels, quand il s'appelait Robert Saulnier, il n'avait point dédaigné de vivre.
A cent pas de l'hôtel il noua son foulard rouge autour de son cou, en en lai-^saiit pendre les deux pointes sur les revers uu peu graisseux de sa redingote.
11 inclina son chapeau vers l'oi^eillo droite, à la crâne, en casseur d'assielles, — il fit l'acquisition d'une canne de grosseur respectal)le,^il ébouriffa et retroussa ses longues moustaches dont les pointes effarouchées menacèrent ses sourcils, et il n'en fallut pas [ilus pour donner b.~M. le comte de Loc-Eain toute la physionomie d'un assez mauvais drôle.
En 1850, le boulevard du Temple, qui se nommait aussi le boulerard du Crime — (sans doute à cause de la prodigieuse ([uantité de vols avec efiraction, soustractions de teslaments, substitutions d'enfants, faux de toute nature, viols, incendies, assassinats, ctc .., perpétrés chaque soir de sept heures à minuit par d'innocents acteurs, dans les théâtres de mélodrames aujourd'hui disparus), — le boulevard du Temple, disons-nous, et la rue des Fûssés-du-Temple, sa proche voisine, étaient émaillés de cafés suspects et d'estaminets mal famés, dont la police tolérait l'existence pour les changer, à son heure, en souricicr- ?.
Parmi ces viviers à coquins où les agents de la sûreté jetaient assez souvent leurs filets en eau trouble, l'estaminet de VEpi-scié avait su se faire un nom -qui ne péiira pas. — C'est là que Robert entra d'abord.
L'un des premiers visages connus qui frappèrent ses regards fut celui de Sarriol. 11 avait vu ce drôle à l'œuvre, dans le temps, — il le savait adroit, intelligent, sans .scrupule. — Bref, on ne pouvait trouver mieux.
Sans hésiter, il lui frappa sur l'épaule, se fit reconnaître, paya les consommations les plus luxueuses, raconta qu'une amourette contrariée nécessitait l'enlèvement momentané de l'objet nimé, et finit par lui proposer trois cents francs — (dont les deux tiers payables à
l'iiislant même) — s'il voulait se constituer pendant quelques jours le gardien officieux d'une vieille femme qui devenait gênante pour les deux amants.
Sarriol — ■ nous le savons déjà — accepta cette proposition avec enthousiasme, — mais, flairant quelque mystère productif, — nous le savons aussi, — se fit l'espion du prétendu Robert Saulnier, quand ce dernier quitta l'estaminet de VÉ/n'-scié -pour continuer ses recherches un peu plus loin.
L'aventurier visita sans résultat deux ou trois bouges de la rue des Fossés-du-Temple, et finit, dans un quatrième, par rencontrer ce qu'il lui fallait, c'est-à-dire deux autres gaillards prêts à tout pour quelques écus.
Le premier se nommait Limassou, — il devait partager avec Sarriol les fonctions de geôlier, de manière que, quand l'un des gredins dormirait, l'autre fit bonne garde.
Le rôle du second devait être plus simple encore. — 11 ne s'agissait pour lui que de conduire une voiture fournie par Robert Saulnier. — Il avait été cocher de fiacre et s'appelait Bijou.
Très-satisfait de l'emploi de son temps, le fils du Vendéen regagna la rue de la Villel'Kvêque.
A peine avait-il eu le temps de traverser la cour que Sarriol sonnait à son tour et disait au concierge do l'hôtel :
— Un monsieur qui était en voiture à votre porte, tout à l'heure, et qui m'a donné deux francs pour ma peine, m'envoie prévenir son ami, M. Christophe, de ne pas l'attendre et de venir le retrouver à mitmit chez Tortoni.
— Vous vous trompez de maison, jeune homme, répliqua le concierge ; — nous ne connaissons point de Christophe...
— Mais cette personne qui vient d'entrer...
— Cette personne qui vient d'entrer est M. le comte de Loc-Earn, ami parliculior et secrétaire intime de M. d'Auberive, mon maître...
— Si c'est comme ça, je vais voir à la porte à côté... Je suis honnête... Je ne veux pas voler mes quarante sous... — Excusez, monsieur le concierge...
— Il n'y a pas de quoi... — Bonsoir, jeune homme, et bonne chance 1...
Sarriol savait ce qu'il voulait savoir et se frottait les mains.
— Je suis sur une piste, pour sûr ! ^ murmurait-il en s'éloignant. — .\lil ah! l'ami Robert Saulnier est à présent mossieu le comte gros comme le bras ! — Plus que ça de chic !... merci ! — Je parierais qu'il est en train de faire entrer une héritière dans sa nasse, et que la petite amourette est une grosse affa're d'argent! — Est-il assez roublard, ce Robert! et veinard donc! — Mais, comme on dit à l'Ami; igu : — Part à deux, mon genlillinmme!
Le lendemain, dans l'après-midi, M. de I.oc-i'>arn prit un cabriolet de régie et donna l'ordre au cocher de le conduire sur la route assez mau^^sade qui traverse la plaine de Montrouge, mal égayée par les gigantesques roues dominant les carrières béantes et remplaçant la verdure, mais sans la faire oublier le moins du monde.
A deux ou trois kilomètres dos fortificalions, Roljcrl vit une niaisoniicttc d'a^^pect mi-
sérable, debout au bord du chemin, dont elle n'était séparée que par un jardinrt mal tenu, qu'entourait une haie d'épines fort en désarroi.
Des haillons sordides pendaient accrochés aux liranches poudreuses des pruniers du petit jardin.
Une femme maigre, vêtue de loques noires et traînant derrière elle un enfant criard et barbouillé, cueillait dins les plates bandes quelques brins d'une oseille rare, étouffée par les mauvaises herbes.
Au-dessus de la porte on lisait sur un écriteau suspendu ces trois mots : Maison a
VE.NDRE.
Le crépissage de cette maison, presque neuve pourtant, s'écaillait; — la gouttière du toit pendait. — Tout sentait la misère; — rien ne semblait solide, sauf les volets épais des deux fenêtres du rez-de-chaussée et des trois du premier étage.
Que voulez-vous! — la réputation des carriers de la plaine de Montrouge n'est pas absolument rassm-ante. — On prend ses précautions quand on tait bâtir à portée de ces sauvages de la banlieue ; — on les prenait du moins eu 1830.
Robert donnal'ordre au cocher de s'arrêter, desccnditdu eaiiriolet. entra dans le petit jardin et saluant la femme à l'oseille, qui le reg.n-dait d'un air stiipide, il lui dit :
— Cette maison est avons, madame?...
— Oui, monsieur...
— Vous cherchez à la vendre?...
• — 11 le faut bien... — Depuis que mon mari est mort, l'enfant et moi nous mourons de faim... — Si je trouve acquéi'eur, nous mangerons avec le prix...
— Uuel est ce prix ?
— Cinq mille francs...
— -Vu besoin, loueriez-vous?...
— Certainement...
— Meublé?...
— Si on voulait. .. mais les meubles ne sont pas beaux...
— Combien par an?...
— Cinq cents francs...
— Eh bieiil je loue volie maison telle qu'elle est, non pour un an, mais pour quinze jours. . — Je donne pour ces quinze jours deux cent cinquauti,' francs et je paye d'avance...
La femme maigi'e n'en pouv.int croire ses oreilles attachait sur Robert de gros yeux cll'arés.
— Seulement, — continua le jeune huninie, il me faut la maison ileniaiii ..
— Ah ! aujourd'hui, si vous voulez... — J'irai pendant ces quinze jours chez ma sieur qui demeure à Sceaux...
— Entrons donc... — reprit Robert; — je vais vous compter votre argent, vous m'en donnerez un reçu...
— Et vous emporterez la clef... — interrompit la femme maigre. Dix minutes plus tard, l'affaire était conclue et l'amant de mademoiselle d'Auberive reprenait le chemin de Paris.
Robert fit de beaux rêves cette nuit-là !... — Les choses allaient à souhait. — Tout permettait de supposer qu'une entreprise commencée si heureusement marcherait sans encombre jusqu'à son dénouement.
Le lendemain, l'amant d'Henriette se rendit au boulevard des Batignolles, où il eut avec la sage-femme l'entrevue à laquelle nous avons assisté dans l'un des premiers chapitres de ce prologue.
Le jour suivant une lettre portant le timbre d'Orléans, et scellée d'un large cachet de cire rouge au.\ armes accolées de; d'Auberive et des Nancrey, arriva par le courrier du matin.
— C'est de ma sœur ! — s'écria le vieillard aussitôt que cette lettre lui fut remise. — Déchire l'enveloppe, Henriette, et lis bien vite... — Il me semble que l'écriture de la comtesse est changée et pics irrégulière que de C(nitumc... C'est mauvais signe ..
La jeune fille obéit.
Elle savait ce que contenait la lettre, — elle avait conscience du mensonge dont elle allait se i-endrc complice; aussi sa main tremblait en brisant le cachet, sa voix tremblait eu lisant les lignes suivantes :
« Mon frère ,
:< Dieu me rappelle à lui... — Mes jours sont comptes, je le seiis, et peut-être mes heures. — Le médecin qui sortd'icine me l'a point caché. Je ne vous reverrai plus, car, si grande que soit notre alfcction mutuelle, il vous est aussi impossible de venir à moi qu'il m'est impossible d'aller à vous...
« Dans cette lettre, la dernière que vous recevrez de moi, — je vous demande un sacrifice et je suis sûre que vous ne me le refuserez pas.
« Je désire embrasser ma chère nièce Henriette avant de mourir. — Ayez donc le coulage de vous séparer d'elle pour un temps qui sera bien court. — Envoyez-la me fermer les yeux.. — Qu'elle vienne... qu'elle vii'nne... et qu'elle se hâte!...
K .\dieu, mon frère, — ou plutôt au revoir... là-liaul !... « Votre sœur qui vous aime,
(( CoMTESSt: Diî Nancrey. »
M. d'Auberive avait écouté, la tête basse.
Du revers de sa main gauche il essuya deux grosses larmes qui roulaient sur ses joues, et, quand Henriette eut aclievé, il nuirmiira :
— Pauvre sti'iir!... je savais bien, je savais depuis longtemps que je ne la reverrais
Hubert, au lieu de s'asseoir, s'agenouilla devant la jeune fille. (Page 78.)
plus, et copendanl, un j^ongcuiit à lUIi', iiion cii-iir so scrn-... — Elle a raison dY'crifo : An ri:v(jir... In-liaul! ... et le moment est proclic où j irai la ii'jrjiiidic...
Puis il ajouta d'une voix plus liante et plus l'eriiie :
— Meniiette, mon enfant, pour la première l'ois imus allons nous séparer.... — Pas plus que moi tu ne voudrais désobéir <\ la suprême volonté de ta tante... — Tu partiras ce Sdir. ..
— Oui, mon père... — répondit la jpunp fille.
— Ton voyage, vraisemblablement, sera court... — reprit M. d'Auberive. - Ma pauvre sœur nous le dit, ses jours sont comptés... — Il suffira donc d'emporter un peu de liage et des vêtements noirs... — Combien faut-il de temps pour préparer une petite malle?:..
— Une houre peut suffire, et au delà, mon père...
— Ursule t'accompagnera... — Je voudrais te donner aussi Joseph, mais, tu le sais, je ne puis me passer de lui... Préviens Ursule et commande-lui de prendre ses mesures.
— Oui, mon père...
— Charge Joseph en même temps de monter chez Robert et de le prier de venir ici... J"ai besoinde m'entendre avec lui sur bien des choses relativement à ce départ... — Vivant depuis tant d'années tout à fait en dehors de ce qui se fait dans le monde actif, je ne sais plus rien, je ne peux plus rien...
— Oui, mon père... — répéta Henriette pour la troisième fois.
Elle quitta la chambre, où M. de Loc-Earn entra quelques minutes plus tard.
Vous savez ce qui nous arrive, mon ami? —dit M. d'Auberive en lui tendant la
main.
Robert secoua négativement la tète.
— Ma fille nous quitte... — reprit le vieillard.
Robert fit un geste de .surprise.
Nous venons de recevoir une triste nouvelle... — la comtesse de Nancrey, ma sceur,
est mourante... — Henriette va lui fermer les yeux...
— Aujourd'hui? — demanda Robert.
— Ce soir...
Peut-être désirez-vous, monsieur, que j'accompagne mademoiselle d'.\uberive?...
J'aurai recours à votre obligeance en effet pour lui servir de garde-du-corps, mais
seulement jusqu'au chemin de fer... — Pour le voyage, Ursule suffira...
— Je suis à vos ordres...
Il est possible, n'est-ce pas, de prendre ses mesures de telle sorte que deux femmes
se trouvent à l'abri de tout contact déplaisant dans un train de voyageurs?... — S'il faut retenirun wagon entier, je le ferai... la question d'argent est sans importance...
Ce serait une dépense inutile... — l'administration réserve, dans chaque train, un
compartiment pour les dames seules...
— Je voudrais savoir les heures de départ...
— Rien de plus facile... — Je vais me procin-er un indicateur...
Robert en avait un dans sachamliro; il n'eut donc pas même besoin de sortir de l'hôtel et M. d'.Huberive s'émerveilla de sa prom|itilude.
On étudia l'indicateur, et il fut décidé qu'llrmietteetsa femme de chambre parafaient par le train de cinq heures vingt minutes.
fc(§^=
— 11 va loin de la rue de la Ville-l'Evèque au boulevai'd de 1 Hôpital, uù se trouve la gare... — reprit M. de Loc-Earn ; — mademoiselle votre fille devra doin" jiour être sûre de ue pas manquer le train, vous quitter à quatre heures précises...
— Vous réglerez vous-même le départ, mon cher comte... — il faudra se procurer une voiture...
- J'ai quelques courses à faire, si vous n'avez pas besoin de moi, dans l'après-midi... — je me charge de ramener un véhicule, sinon brillant, du moins commode...
— Vous êtes l'obhgeauce même et j'accepte...
Cinq ou six vieu.\ carrosses, très-luxueux jadis, moi.^issaient sous les vastes remises de l'hôtel, et le drap de leurs doublures otl'rait une manne inépuisable à des générations de mites ; mais depuis dix ans M. d'Auberive, ne sortant plus de sa chambre, n'avait pas de chevaux.
Une partie de la journée s'écoula.
A quatre heures moins un quart, Robert vint aimoncer que la voiture attendait devant la porte.
Henriette pleurait auprès de son père.
Le vieillard murmurait à son oreille de douces et tendres paroles pour la consoler, pour la rall'ermir, mais tout en parlant il pleurait lui-même.
Le moment des adieux fut d'une tristesse déchirante. — M. d'Auberive embrassa sa fille avec tout ce qui lui restait de forces, et, comme elle sanglotait les deux bras passés autour de son cou, il lui dit vivement :
— Va-t'en, cliere Henriette... va-t'en! il le faut... — Si tu restais une minute de plus, l,' courage me manquerait et je ne te laisserais plus partir...
— Venez, mademoiselle... — ajouta Robert; — l'heure s'écoule et le train n'attend pas.
La jeune fille embrassa le vieillard une dernière fois et sortit de la chambre eu cachant son visage dans ses muins.
Elle prit place dans la voiture, sur la banquette du fond, ayant Ursule à côté d'elle.
M. de Loc-Earn s'assit en face de cette dermère.
La petite malle se trouvait déjà sur l'impériale, garantie de toute chute parla classique galerie de 1er.
Le véliicule était un \i(.'ux fiacre à l'ancienne mode, très-large et garni de velours d'Utrcclit, avec des rideaux de calicot rouge.— Les deux bidets bretons qui le traînaient semblaient plus solides que quelques-uns de leurs confrères en infortune. — Le coclier n'avait pas mau\aise figure.
— Où allons-nous, bourgeois, s'il vous plaît? — deraanda-t-il en se penchant vers l'une des portières.
— Au chemin de fer d'tJrléuns... — répondit llobei't, — et du train! vingt sous de pourboire...
— Suffit!... on va brûler le pave...
L'atk'l.ige s'ébranla, mais l'apparence des chevaux sans doute était trompeuse, cl 1 appât du pour, cire promis ne suffisait point à leur donner des jambes, car jamais allure de fiacre ne fut plus lente et plus monotone.
M. de Loc-Karn en fit la remarque à hautu voix et il iijsjuta :
— Heureusement nous avons du temps devant nous...
Le silence s'établit.
Henriette appuyait son mouchoir sur ses yeux humides.
Robert observait Ursule à la dérobée. — Tout à coup il sourit, en remarquant les premiers symptômes d'un phénomène au moins bizarre, mais qui ne sembla pas l'étonner.
La vieille fille venait d'éprouver soudainement un irrésistible besoin de dormir. • — Par respect pour sa maîtresse et pour M. de Loc-Earn, elle luttait avec énergie, mais sans résultat, contre ce sommeil intempestif.
Ses yeux se fermaient, et vainement elle essayait de les tenir ouverts. — Ses paupières à peine soulevées retombaient. — Sa tète roulait d'une épaule à l'autre et ne se redressait une féconde que pour recommencer bientôt son mouvement de balancier.
Enfin la digne gouvernante, tout à fait vaincue, perdit la conscience de son état et ne résista plus. — Sa tête abandonnée s'appuya contre le velours fané de la voiture, et, — chose inconvenante au premier chef, surtout pour une personne âgée, respectable et bien au courant des saines traditions de l'étiquette, — Ursule se mit à lonfler comme dans son lit.
La pauvre fille était au fond moins coupable en réalité qu'en apparence...
Robert, sous prétexte de lui donner un ordre pressant de la part d'Henriette, avait franchi le seuil de l'ofiice où elle dînait avant de partir, et pendant une minute il était demeuré seul en face du potage entamé et du verre à moitié rempli.
11 n'en fallait pas plus, ce nous semble, pour expliquer le sommeil d'Ursule.
Le fiacre marchait toujours, mais il laissait notablement sur sa gauche le chemin qui devait le conduire à la gai'e du boulevard de l'Hôpital, et, après avoir traversé tout Paris, il se dirigeait vers les hauteurs aboutissant à la plaine de Montrouge.
Il dépassa les fortifications et s'engagea dans la campagne nue et piesque sinistre dont nous avons tracé le croquis.
Robert prit alors dans sa poche une fiole microscopique et une petite boule de coton, — il versa sur le coton quelques gouttes du contenu de la fiole, et il appuya celle sorte de coussinet entre les narines d'Ur.sule qui cessa aussitôt de ronfler, tandis qu'une odeur pénétrante et sut yeneris se l'épandajt dans la voiture.
— Qu'est-ce donc? — demanda mm sans iM(iuii'lude lleinielle tirée de sa rêverie douloureuse par le mouvement de Robert et par l'odeur pénétrante du liquide.
— Du chlorofomie, tout simplement... — répondit le jeune homme ; — n'ayez aucuiu! crainte, ma chère...
— Du chloroforme; — répéta mademoiselle d'Auberive épouvantée; — on dit que cela lue!...
— Quelquefois, jnais très-rarement... lépliqua M. de Loc-Earii avec philosophie.
Le fiacre s'arrêta.
On était nrrivé en face de l'oFFroyable petite maison louée l'avant-veitle par Robert.
— Baissez votre voile, Henrielte... — dit vivement ce dernier; — il ne faut pas qu'un puisse vous voir...
Mademoiselle d"Auberive, — obéissant à cette brève injonction, — achevait à peine de cacher ses traits sous les plis épais de la dentelle noire à larges fleurs, quand la portière du fiacre s'ouvrit en grinçant.
Sarriol encadra dans l'ouverture sa pâle ligure de voyou cynique, souleva sa casquette plate, jeta sur la jeune fille un regard étincelant de curiosité, cl fit une grimace de désappointement en rencontrant l'obstacle du voile.
— Vous êtes là tous deux? — demanda M. de Loc-Earn.
— Oui, mon maître, — répliqua Sarriol, — et solides au poste, pour vous servir... — Je suppose que cette dame est la personne... — ajouta-t-il en désignant Ursule endormie.
— C'est elle, et il faut la porter dans la maison sans perdre une minute.
— Suffit! ça ne pèsera pas une once... Aidez-moi un peu, s'il vous plait, pour le déménagement.
Robert et Sarriol se mirent en devoir d'extraire la gouvernante de son coin et de la sortir du fiacre comme un colis d'une nature encombrante et fragile ; — ils y parvinrent, mais non sans peine, et le bandit parisien entreprit de soulever ;i lui tout seul cette masse inerte.
.\vant d'avoir fait trois pas il dut y renoncer... il ployait sous la charge.
— Mazette ! — dit-il avec un gros juron qu'il nous paraît supeiflu de reproduire, — la brave dame est plus lourde qu'elle n'en a l'air! — une demi-douzaine de forts de la Halle, avec leurs chapeaux blancs dans le dos, ne sciaient pas de trop! — Vite un coup de main, Limas.si)u.
Limassuu accourut.
Il prit Ursule par les pieds, tandis que Sarriol la soutenait par les épaules, et, le fardeau ainsi divisé devenant d'un transport facile, les deux homnu's traversèrent le jardin, entrèrent dans le logis délabré, puis, par une sorte d'échelle de meunier, arrivèrent à l'une des chambres du premier étage oii ils placèrent délicatement Ursule sur la paillasse d'un lit qui n'avait ni matelas, ni drap, ni couvertures.
.Nous avons entendu la femme maigre avouei- à Hnluit ijuc le mobilier de sa maisnn n'élait rien moins que brillant.
f^edit mobilier se composait, pour la chambre en quesliun, de deux chaises buitcuses, d'une table en bois blanc et d'un petit miroir fêlé accrochéii la nnn'aillc nue.
Ottc simplicité toute Spartiate pcrmellail, on le voit, de défier les maraudeuis delà plaine dj Montrougo.
Jl.
L'unique fenêfre prenait juur, non sur le jardin et par conséquent sur la route, mais sur les terrains vagues s'étendant derrière la maison.
— Maintenant, la consigne? — demanda Sarriol.
— Elle est bien simple... — répliqua Robert; — il faut que la personne dont je vous cùuMe la garde ne puisse sortir d'ici sous aucun prétexte avant que je vienne la chercher moi-même; retenez-la donc de gré ou de force, mais je vous défends de la maltraiter...
■ — Soyez paisible, mon maître, ou sera chevaliers français!... on connaît les égards qui sont dus au beau sexe, mémo quand le beau sexe n'est pas beau... Mais dites-moi, s'il vous plaît, monsieur Robert, va-t-elle dormir longtemps comme ça, la bonne dame?
— Quatre ou cinq heures, je pense... un peu plus ou un peu moins... ceci n'importe guère...
Pardunnez-moi, ça importe beaucoup... \ oici pouiquoi : — quand elle ouviira l'œil, nous aurons beau être bien gentils et faire la bouche en cœur, Limassou et moi, naturellement elle ne sera pas contente...
— C'est probable, en effet... — dit Itobert avec un sourire.
— Elle voudra savoir pourquoi, s'endormant dans un fiacre, elle se réveille dans une cliainbre qui n'est pas belle, entre deux bons garçons... — • Elle demandera oîi elle est, et pourquoi, et comment, et ce que la petite demoiselle est devenue... — Enfin une ribambelle de questions... — des questions à n'en plus finir... Que faudra-t-il répondre?
— Uien.
— Alors elle voudra s'en allej'... — et dame!... je comprends ça!... mettez-vous à, sa place...
— Vous l'empêcherez de partir.
— Elle fera un sabbat d'enfer... El'-e poussera des cris de paon...
— Vous l'empêcherez de crier.
— Et comment? — Il y a certainement des moyens très-expéditifs pour imposer silence aux dames... — Je connais des gourdins d'une persuasion incomparable... — Mais vous nous commandez la douceur et la politesse... — C'est pas avec des salamalecs que nous lui ferons entendre raison.
— Je vous permets de la menacer et qui plus est de lu bâillonner, s'il le fallait absolument.
— A la bonne heure !..
liubeit tira de sa poche un mouchoir de soie.
— Tenez, — dit-il en donnant ce mouchoir à Sarriol, — quand vous lui aurez attaché ceci sur la bouche pendant cimi n 'luiles, elle ciunprendra que vous êtes les plus forts et elle deviendra docile ; mais ne recourez à cette violence qu'à la dernière extrémité... en désespoir de cause... — Faites bonne garde, i^t quand l'un de vous dormira, que l'autre ne quitte pas un instant la prisonnière...
— Parbleu 1 ça va de soi 1 •
— Vous avez des provisions pour plusieurs jours, rien ne vous appelle donc au dehors... — Ne sortez de la maison sous aucun prétexte...
Kig^** ' ' ''♦'lis
— C'est promis, cVst jure ! — fit Sarriol. — On est honnête ou on ne l'est pas...
— Je viendrai d'ailleurs de temps en temps, à l'iniproviste, m'assurer par moi-même de la façon dont les choses se passent... — reprit Robert.
— Vous nous trouverez l'œil ouvert et l'oreille au guet.
— Et si je suis content, outre la somme payée d'avance et la somme promise, vous toucherez une prime...
Sarriol battit un entrechat, et comme le prétendu Robert Saulnier quittait la maison isolée, il voulut le reconduire jusqu'à la voiture.
— Bon voyage, mon maître, et bien du plaisir!... — lui cria-t-il après avoir refermé la portière.
Bijou avait tourné la tête de ses chevaux du côté de Paris ; — • le véhicule recommença lentement à rouler.
Sarriol le laissa filer pendant une centaine de pas, puis, prenant son élan, il se mit à courir après lui avec une vélocité prodigieuse, le rejoignit et s'assit tranquillement, les jambes pendantes, sur la planchette de derrière, entre les deux ressorts rouilles qui soutenaient la caisse vermoulue.
Tout ce qui précède avait pris beaucoup de temps, — la nuit tombait au moment où le fiacre quittait la plaine de Montrouge. — Elle était profonde quand il fit halte, au boulevard des Batignolles, devant l'immeuble du sieur Vignot, dit Fil-en-Quntie.
Nous avons assisté a l'installation d'Henriette d'Auberive dans la propre chambre de la sago-femme.
Et maintenant que voici nos comptes avec le passé liquidés d'une façon complète et, croyons-nous, suffisamment claire, rejoignons M. de Loc-Earn à la minute précise où, mal remis de la stupeur et de la colère qu'il avait éprouvées en voyant tous ses secrets et tous ses projets aux mains de Sarriol, il se préparait à pénétrer de nouveau dans la maison suspecte, en murmurant cette phrase grosse de menaces à l'endroit de son complice plus clairvoyant qu'il ne l'aurait fallu :
— Le drf'ile en sait trop long !... — ça pourrait bien lui porter n^alhcur!
Hubert s'engagea lésolùment dans l'allée noire et fétide.
Les hommes de la police venaient d'emporter sur une civière le cadavre du comte de Randal.
S'il avait fait jour, on aurait pu voir çà et là des taciies de sang rougissant la boue.
L'aventuiier gravit à tâtons l'escalier et, ari'ivé sur le carré du premier étage, sonna à la porte qui lui faisait face.
Au bout de deux ou trois secondes, un guiiln'l grillagé s'ouvrit dans cctle i>orfe, et la clarté d'une bougie permit d'enfreviur la figure t;rlniaçante di- niad.une .\ngut ilernandant d'une voix aigrelette :
—Qui est là et ((ir; nie veut-on encore?...
— Ne me reconnaissez-vous pas, madame? — répliiiua Hubert. — J'avais prévenu que, selon toute apparence, je reviendrais cette nuit...
La voix aigreletffi redevint mielleuse aussitôt.
— Oui... oui... très-bien... — fit la sage-femme. — Ah! cher monsieur, recevez toutes mes excuses... — Je tire les verrous... Entrez donc!...
La porte, en effet, tournait sur ses gonds.
— !\fa parole d'honneur! — poursuivit madame Angot avec volubilit(^ quand Robert eut franchi le seuil, — je ne sais pas comment je puis encore me tenir debout 1 je devrais être dans mon lit, certainement, avec une grosse maladie !... Quelle nuit! que d'événements ! je vais vous conter la chose .. — mais d'abord il faut vous dire que, pour vous les nouvelles sont bonnes... — tout s'est passé le mieux du monde... — la jeune dame a très-peu souffert... — à minuit cinq minutes, c'était fini... — Mon Dieu, oui ! — vous êtes père d'un beau garçon qui vous ressemble déjà !... — vous serez content de moi. j'imagine... et maintenant figurez-vous, cher monsieur...
— Un suicide dans la maison... une descente de police, — interrompit Robert ; — je sais tout cela...
— Déjà ! — murmura madame .\ngot dont l'étonnement arrondit les yeux gris.
— Donc je vous serai fort obligé — reprit M. de Loc-Earn — de me conduire sans le moindre rclard près de la personne qui m'intéresse...
— Venez donc, mais entrez bien doucement et avec les plus grandes précautions... — Si elle dort, la chère mignonne, il ne faut pas la réveiller...
La sage-femme marcha sur la pointe des pieds jusqu'à l'extrémité du couloir, ouvrit une porle et fit signe à Robert d'entrer le premier.
Uu reste de braise se consumait dans la cheminée. — Une veilleuse placée sur la table de nuit, sous l'abri protecteur d'une sorte de tour en porcelaine, éclairait faiblement la chambre.
,\ demi cachée par les maigres plis du damas de laine des rideaux de ce lit d'acajou dont la sage-femme était si fière, la tête d'Henriette reposait sur l'oreiller blanc.
Le visage doux et fatigué de la jeune fille s'encadrait dans les masses épaisses de ses beaux cheveux blonds. — Ses paupières roses étaient fermées.
A côté du lit, — tout près du chevet, — dans une barcelonnette fanée par de longs service?, un petit enfant dormait.
Les regards de Robert allèrent droit à cet enfant qui, nous devons l'avouer, n'était ni plus ni moins joli que ne le sont en général les frêles créatures âgées seulement de quelques heures.
— C'est ça mon fils ! — se dit l'aventurier; — l'avorton n'est pas beau, et la sagefemme, en affirmant qu'il me ressemble, me fait un piètre compliment !
Ces simples paroles nous paraissent indiquer que la fibre paternelle n'offrait point chez M. de Loc-Earn un développement exagéré.
Toujours sur la pointe du pied, madame Angot traversa la chambre et se mit en devoir, (l'une main adroite et légère, d'arranger les couvertures de mademoiselle d'Auberive.
Celle-ci ouvrit aussitôt les yeux.
LimSssou accourut, prit Ursule par les pieJs, tandis que Sarriol la soutenait par les épaules. (Pag. 93.)
— Je ne dors pas... — fit-elle d'une voix faible; — • Robert est-il venu?
— Je suis là, mon amie... — répondit le comte en s'avanç.int. Un pâle sourire entr'ouvrit les lèvres d'Henriette.
— Vous savez, Robert, — murniura-t-elle, — nous avons un fils.
— Un enfant magnifique ! — appuya la sage-femme.
— L'avez-vous embrassé? — reprit la jeune fille; — avez-vous vu comme il est charmant?..
fS.TT
— S'il est charmant ! — Ah ! je le crois bien, l'amour de bébé à sa maman ! — s'écria madame Angot avec un enthousiasme de commande. — Nous étions en train de l'admirer tout à l'heure, son papa et moi ! Allons, monsieur, embrassez-le donc, mais bien doucement... ca a le sommeil si fragile, ces ché:ubiiis-là !... et quand ça s'éveille, dame !... ça crie...
Ainsi mis en demeure, Robert effleura de ses lèvres, — sans le moindre battement de cœur, — les joues bouffies du petit visage aux traits à peine formés.
— Apportez-le-moi... — dit Heuiiette en se soulevant; — je voudrais l'embrasser aussi...
Le comte de Loc-Earn allait obéir et prendre l'enfant, assez maladroitement du reste, mais la sage-femme ne lui en donna pas le temps.
— Laissez-moi faire... laissez-moi faire... — murmura-t-elle en s'approchant de la Jiarcelonnette. — Est-ce que les hommes savent toucher à ces mignonnes créatures? — non ! non ! monsieur 1... — il faut avoir l'habitude, et la main délicate, pour porter ces chers trésors sans leur faire des bleus...
Tout en parlant, madame Angot soulevait le nouveau-né avec une dextérité merveilleuse et le mettait dans les bras d'Henriette.
La jeune mère l'embrassa longuement, avec un élan de passion dont le résultat imméclint fut d'interrompre son sommeil et de provoquer une explosion de vagissements aigus.
— Ah ! si je pouvais le nourrir... — balbutia mademoiselle d'Auberive.
— Oui, si vous pouviez, — répliqua la sage-femme... — Mais comme il est bien vraisemblable, ma chère dame, que les circonstances vous l'interdisent formellement, nous allons y suppléer avec un joli biberon, en attendant que le chérubin ait sa nourrice... — Et, à propos de nourrice, si vous n'en avez point en vue, je me permettrai de vous recommander une jeune personne très-bien...
— J'en ai une en vue... — répondit Robert se souvenant de l'offre de Sarriol et tenant — jusqu'à nouvel ordre — à ne point mécontenter ce dangereux complice.
— C'est parfait... — continua madame Angot ; — il faudra qu'elle vienne le plus tôt possible! — Le soin de la nourrice, voyez-vous, vaut mille fois mieux pour l'enfant (jue tous les biberons de la terre.
— l'Jlc viendra demain... ou plutôt aujourd'hui, car h; jour va paraîlre...
La sage-femme avait repris le fils de mademoiselle d'.\uberive.
— Je l'emporte, — dit-elle, — et je le rapporterai bien endormi quand il n'aura plus soif... — vous avez à causer certainement tous les deux, je vous laisse ensemble... — mais ne parlez pas trop, ma chère dame, ne vous fatiguez point... c'est très-essentiel... — dans votre état, voyez-vous, il faut des ménagements... il en faut beaucoup... beaucoup... — Votre servante, mon cher monsieur...
*iè**=
Et elle sortit.
Les dernières paroles de madame Angot étaient exactement les mêmes que nous lui avons entendu adresser à la comtesse de Randal au moment de l'entrevue de cette dernière avec le vicomte de Grandlieu.
La sage-femme avait une si grande habitude de se trouver dans des situations identiques qu'une seule phrase, sorte de cliché banal, venait invariablement et pour ainsi dire machinalement sur ses lèvres.
— Robert, — murmura la jeune fille quand la porte se fut refermée, — asseyez-vous auprès de mon lit...
Le comte, en allant chercher un siège, se disait à lui-même :
— Je crois que je vais passer un bien désagréable quart d'heure... Et il s'assit avec résignation.
— Donnez-moi votre main... — poursuivit Henriette.
La main de mademoiselle d'Auberive était brûlante. — Robert la sentit se contracter en pressant la sienne.
— Vous avez la fièvre, mon amie... — fit-il vivement; — vous souffrez...
— Oui, je souffre... je souffre beaucoup! non dans mon corps, mais dans mon âme.,. Robert... Robert... je suis bien malheureuse !
— La scène que je craignais! — pensa le jeune homme, — la scène de larmes et de reproches ! impossible de l'éviter...
Puis, tout haut, et donnant à sa voix une expression tendre et émue :
— Malheureuse! vous, mon Henriette! — répéta-t-il ; — et pourquoi? Ne .savezvous pas que je vous aime d'une tendresse ardente, infinie, impérissable? — Ah ! je vous aimais déjà. Dieu le sait, plus que ma vie et plus que tout! mais maintenant qu'un lieu nouveau, un lien fort, indissoluble, auprès duquel les autres ne sont rien, nous unit pour toujours, il me semble que je vous aime plus encore! il me semble que mon aiaoura grandi 1...
— Cet amour, où m'a-t-il conduite? — balbutia la jeune fille. — A passer des jours sans repos et des nuits sans sommeil!... à porter sur ma figure un masque d'hypocrisie!... à rougir sous chaque regard !... à tout craindre!... à trembler sans cesse!... à me faire complice d'un mensonge odieux et cruel pour pouvoir m'échapper du logis de mon père!... à venir enfin, fille déshonorée, fille perdue, me cacher dans cette maison suspecte pour un accouchement clandestin! — Et je m'appelle Henriette d'Auberive!... et je n'ai pas dix-huit ans! — Cet amour dont vous me parlez, Robert, voilà ce qu'il a fait...
La jeune fille enfonça son visage dans l'oreiller, ses sanglots éclatèrent, et pendant quelques secondes on vit ses épaules se soulever convulsivement.
- Calmez-vous, je vous en supplie! — disait M. de Loc-Earn en se penchant sur elle. — Une telle agitation est funeste... elle est dangereuse... elle peut vous tuer...
Uenriette releva brusquement la tète et regarda son amant en face.
— Eh bien! qu'importe? — s'écria-t-elle ; — vous figurez-vous, par hasard, que j'ai peur de mourir? vous figurez-vous que je tiens à la vie?
— Et moi, sans vous, que deviendrais-je? — demanda le comte avec l'accent le pluspa tliétique.
Henriette garda le silence.
— Et notre enfant? — reprit Robert; — avez-vous le droit de l'abandonner? ne
devez-vous point vivre pour lui, si vous ne vivez pas pour moi?...
— Notre enfant ! — répéta la jeune fille d'une voix sombre ; — ah ! c'est surtout la pensée de cet enfant qui me rend malheureuse! — Mon fils ! j'ai un fils !... et quand les jeunes épouses sont si fières d'avoir un fils, il me faut, moi, rougir du mien!... — il me faut l'éloigner, cette preuve vivante de ma honte ! il me faut la cacher à tous les yeux! je ne suis point une femme honorée et chaste, moi! je suis ce qu'il y a dans le monde de plus vil et de plus méprisé! je suis une fille-mère et mon enfant est un bâtard!...
Et la triste maîtresse de Robert répéta les déchirantes paroles qu'un instant auparavant elle avait prononcées :
— Et je me nomme Henriette d'Auberive !... Et je n'ai pas dix-huit ans! N'ayant rien à répondre, M. de Loc-Earn se disait in petto :
— En vérité, la chère petite manque étrangement de philosophie! — Les femmes ne sauront-elles jamais accepter les faits accomplis !
L'exaltation de la jeune fille était montée à un degré où elle ne pouvait se soutenir. — Elle s'apaisa vite, en raison même de sa violence. .. — Un calme relatif lui succéda. Henriette tendit de nouveau la main à Robert, comme au début de cet entretien.
— Pardonnez-moi, mon ami, — lui dit-elle d'une voix brisée. — Je vous afflige, je vous blesse, et j'ai tort, je le reconnais, car enfin, si je~suis perdue, c'est ma faute autant que la vôtre! je suis coupable comme vous! — Malgré moi, voyez-vous, ma tète s'égare... je deviens injuste... je deviens méchante... mais je me repens... Pardonnez-moi...
M. de Loc-Earn couvrit de baisers la petite main toujours brûlante qui s'offrait à lui et répliqua :
— Qu'ai-je à vous pardonner, mon Henriette?... — vous êtes un ange et j'avais cent fois raison quand je voulais mourir pour vous sauver du funeste amour nui vous fait tant de mal...
— Parlons de notre enfant... — reprit la jeune fille; — occupons-nous de lui! Chère innocente créature qui ne demandait point à naître! au moins qu'il soit heureux ! —Voyons... aujourd'hui... dans quelques heures.,, une nourrice va venir, n'est-ce pas, pour mêle prendre, pour l'emporter?...
— Hélas I il le faut bien...
— Vous connaissez cette nourrice?...
— Je sais, du moins, que c'est une fraîche et robuste jeune femme, et que chez elle notre enfant recevra des soins maternels... — D'ailleurs elle vous sera présentée.
— Où demeure cette femme?
— A l'île Saint-Denis...
— C'est près de Paris?
— Tout près... — une voiture bien attelée y conduit en une heure...
— C'est trop loin...
— Pourquoi?
— Vivre sans voir mon fils, vous le comprenez bien, me serait impossible... — Pour courir près de lui, il faudra m'échapper de l'hôtel... et sous quel prétexte ces absences, qui seront fréquentes, pourraient-elles se prolonger pendant des heures entières?... Non, non... il faudra trouver une autre nourrice ou donner à celle-là de l'argent, beaucoup d'argent, afin qu'elle consente à se rapprocher...
— J'arrangerai cela, je vous le promets, — dit Robert, — et vous pourrez, presque chaque jour et sans éveiller le moindre soupçon, aller visiter notre enfant avec Ursule qui vous servira de chaperon.
Henriette tressaillit. — Un flot de sang vint empourprer son pâle visage.
— Ursule 1 — répéta-t-elle avec stupeur. — Ursule saura la vérité!...
— Coinment la lui cacher? — En la rendant libre, et pour assurer son silence, il faudra tout lui dire... — C'est indispensable et c'est inévitable!... — Mais elle vous aime... elle vous a vue grandir... elle ne vous trahira pas... j'en réponds...
— Mon Dieu !... — balbutia la jeune fîUe avec une expression navrante, — Ursule ! une servante! il faudra rougir devant elle!... Je devais descendre jusqu'à cette honte! Oh! mon Dieu! — Enfin, soit! J'accepterai tout. — Pauvre Ursule, honnête fille, brave co^ur!... pour elle la maison d'Auberive est quelque chose d'auguste et de presque sacré!... quel sera son chagrin en me voyant tombée si bas!...
Après un silence, Henriette reprit d'une voix plus ferme et d'un ton plus résolu :
— Robert, notre enfant grandira... — il faut songer à son avenir... — Je ne veux pas, entendez-vous bien, je ne veux pas qu'il soit^bûtard!
— Ah! pardieu!... — pensa M. de Loc-Earn, — soyez paisible, ma mignonne!... mo non plus, je ne le veux pas!...
— 'Vous me l'avez dit plus d'une fo'is, — poursuivit mademoiselle d'Auberive, — et c'est vrai, cruellement vrai, un aveu tuerait mon père ! — Un mariage au grand jour ne peut donc avoir lieu... — Mais j'ai lu qu'il était possible, en de certaines circonstances, de devenir époux sans que l'union soit rendue pubhque... — On se marie devant un prêtre et devant Dieu... la conscience se trouve en repos... l'enfant est légitime... que faut-il de jilus?... — Vous me comprenez, n'est-ce pas?...
— Vous avez lu cela dans des romuns, mon amie, — répliqua Iloi)ert, — et encore dans des romans d'une autre époque... — Le Code inexorable a privé d'une si précieuse ressource les amants et les romanciers !... — Le mariage secret est impossible aujourd'hui, par cette raison bien simple que le mariage civil et les publications légales précèdent le mariiigo religieux, qui ne peut s'accomplir sans eux...
— Robert, — murmura la jeune fille d'une voix redovonue tromMante, — le jour approche où, mon père ayant cessé de vivre, je n'aurai plus rien à cacher... — pronii'td'z-
^«if
i02 LES TRAGLUIES DE PAllIS
moi que, quoique je sois riche et que vous soyez pauvre, ce jour-là je serai votre femme... Robert, si vous m'aimez, imposez silence à votre orgueil!... Est-ce ma faute, après tout, si je suis riche?... — Ne me refusez pas cela! — Jurez-moi que je porterai votre nom !...
On eût dit qu'un combat violent se livrait dans l'âme fière de M. de Loe-Earn. — Henriette tendait vers lui ses mains suppliantes. — Enfin il répondit :
— Je le jure I
— Sur notre enfant, vous le jurez?
— Sur notre enfant, oui, je le jure...
— Ah! je vois que vous m'aimez bien!... — balbutia la jeune fille dont la tète pâle, mais souriante, retomba sur l'oreiller. — Merci, Robert... je suis heureuse !...
Jamais triomphe n'avait été plus complet que celui de Robert. — On eût dit qu'un génie malfaisant, protecteur de l'aventurier, prenait à tâche d'aplanir devant lui tous les obstacles et de rendre facile et sûr le chemin tortueux qu'il suivait.
Henriette venait de le supplier de donner son nom à leur enfant aussitôt que M. d'AuberiVe aurait cessé de vivre, et en cédant à cette prière, en acceptant la certitude de devenir bientôt le maître des millions de l'héritière, le comte de Loc-Earn avait gardé le rôle héroïque d'un homme qui se sacrifie et qui généreusement impose silence à son légitime orgueil pour accomplir un grand devoir.
Douleurs et hontes, la jeune fille oubliait tout. — l']lle n'avait plus dans le cœur désormais qu'un sentiment, la reconnaissance!...
Le reste de l'entretien des deux amants fut calme et plein d'une intimité douce qui depuis longtemps déjà — nos lecteurs le savent — était bannie de leurs relations.
— Gomment appellerons-nous notre fils? — demanda tout à coup mademoiselle d'Auberive.
— Nous lui donnerons le nom qui vous plaira le mieux, chère Henriette... — répoiulit le comte.
— Je n'y ai point encore pensé...
— Eh bien ! cherchons ensemble.
— Je ne connais de vous que le nom de Robert... En avez-vous d'autres, mon ami?...
— Mon acte de naissance me désigne ainsi : Robert- André-Laurent do Loc-Earn...
— Je n'aime pas beaucoup Laurent, mais André me séduit, je l'avoue...
— Eh bien! prenons André... — le voulez-vous?
— C'est dit !... ne cherchons plus... — Comme il sera bon, mon .André!... coinnic il sera charmant !...
Un nuage vint obscurcir de nouveau le front d'ilcnrietle.
— Il ne .saura jamais, n'est-ce pas, — reprit-elle, — (ju'il y a une tache sur sa naissance?
Jamais ! — d'ailleurs cette tache dont vous parlez, mon amie, notre mariage la fera
disparaître en légitimant notre fils...
La sage-femme rentrai — (sur la pointe du pied, comme de coutume) -- en rapportant l'enfant endormi, qu'elle réinstalla dans son berceau.
— Maintenant, mes beaux amoureux, — fit-elle, — vous avez causé bien assez longtemps... — J'interromps l'entretien sans miséricorde... — Il faut du repos à ma jolie pensionnaire, du repos et du sommeil... — Il en faut absolument... — Séparez-vous donc au plus vite... — Si vous désirez passer le reste de la nuit dans mon appartement, cher monsieur, j'ai une chambre à votre disposition.
Robert regarda sa montre, — elle indiquait cinq heures du matin. — Ses mesures étaient prises, nos lecteurs s'en souviennent, pour qu'on ne soupçonnât point à l'hôtel d'Aubei-ive sa longue absence nocturne... — Il suffirait qu'il se montrât rue de la Villel'Évèiiue à l'heure du déjeuner du vieillard.
N'ayant point fermé l'œil depuis la veille, il éprouvait quelque fatigue. — 11 accepta l'hospitalité de madame Angot.
I — C'est au mieux... — reprit cette dernière ; — mes lits sont toujours prêts... je vais vous conduire...
Robert appuya une fois encore ses lèvres sur la main d'Henriette et suivit la sagefemme dans l'un de ces cabinets si peu meublés que, de la meilleure foi du monde, elle déclarait chambres confortables.
— Cher monsieur, — lui dit-elle en posant un bougeoir sur la table de nuit, — je vais vous laisser dormir, mais d'abord il faut nous entendre au sujet de la déclaration...
— Quelle déclaration? — demanda Robert distraitement ..
— Celle de l'enfant à la mairie, donc !... — Je n'ai pas envie de me mettre en contravention, ah! mais, non!... — Ça ne vous occasionnera du reste aucun dérangement si vous voulez. . — Vous irez ou vous n'irez pas, à votre choix... — J'ai deux témoins patentés et domiciliés dans le quartier, que j'emploie quotidiennement et qui feront l'afTaire pour six francs... — Dorothée, mon élève, portera le chérubin... — Il ne s'agit donc que de savoir comment vous voulez le déclarer... — Il y a là une plume, de l'encre et du papier... —Vous écrirez sur ce papier le nom de la mère, ou bien père el yiière inconnus, à votre choix, et ce matin, à neuf heures précises, on agira selon vos intentions... — Je dois vous dire — ce que vous savez peut-être déjà — que, l'enfant étant naturel, si vous aviez par hasard l'intention de vous en déclarer le père, il faudrait que cette déclaration soit faite par vous personnellement, ou par votre fondé de procuration spéciale et authentique.., — la loi est formelle à cet égard...
— J'irai moi-même à la mairie avec l'enfant et li's témoins... — r'^pundit ilobert. — D'ici là, je réfléchirai...
— Et voilà qui simplifie tout! — s'écria madame Angot. — .\u revoir, cher monsieur! dormez bien...
Nous ne savons si le souhait de la s igc-femme se réalisa. — Nous croyons cependant
que l'habile aventurier donna beaucoup plus de temps à la réflexion qu'au sommeil. — Bref, il décida que, n'ayant rien à ménager, une reconnaissance immédiate de l'enfant ne pourrait qu'être utile à ses intérêts dans l'avenir.
En conséquence, la déclaration suivante fut inscrite sur les registres de l'état civil de la mairie des BatignoUes :
« L'an mil huit cent cinquante, le 24 du mois d'octobre, à neuf heures du matin, pardevant nous, adjoint, officier de l'état civil de la mairie des BatignoUes, département de la Seine, est comparu Robert-André-Laurent, comte de Loc-Earn, sans profession, demeurant h Paris, rue de la Ville-l'Évêque, lequel nous a déclaré que le même jour, heure de minuit et quelques minutes, il est né un enfant du sexe masculin qu'il nous présente, et auquel il déclare donner les prénoms d'André-Henry, se reconnaissant pour être le père de cet enfant et l'avoir eu de mademoiselle Henriette d'Auberive, sans profession, lequel est né dans la maison d'accouchement de la dame Angot, sage-femme, boulevard des BatignoUes. Les présentes déclarations faites en présence de deux témoins patentés et domiciliés dans la commune des BatignoUes; — et ont les père et témoins signé avec nous le présent acte de naissance, après qu'il leur en a été fait lecture. »
Les témoins patentés reçurent un louis au lieu de six francs — (leur salaire habituel en pareille occurrence) — et s'en allèrent fort satisfaits.
Robert monta en fiacre avec Dorothée qui portait l'enfant, et ce fiacre reprit le chemin du boulevard extérieur.
En descendant de voiture, M. de Loc-Earn vit sans la moindre surprise Sarriol se promenant de long en large en face de la maison de Vignot et fumant un de ces affreux cigares que les voyous parisiens, dans leur pittoresque langage, appelaient et appellent encore tantôt soutellas, tantôt soutados, et le plus souvent infectados.
11 s'empressa de le rejoindre.
— Je vous apporte des nouvelles de là-bas, mon maître... — lui dit Sarriol d'un ton qui n'avait plus sa moqueuse et menaçante familiarité du précédent entretien auquel nous avons fait assister nos lecteurs dans le cabinet de société.
— Eli bien ! ^ demanda Robert, — ces nouvelles ?
— Sont de première catégorie... — La bonne dame ne s'est réveillée que ce matin, au petit jour... — 11 paraît que vous ne lui aviez pas ménagé la dose d'infusion de pavot!... — Le premier moment a été dur !... — Elle a crié comme une poule à qui ou enlève ses poussins... — Elle voulait nous battre, — elle parlait de mettre le feu à la maison et d'aller chercher la garde et le commissaire !... — Nous avons laissé couler l'eau, mais comme elle coulait trop longtemps et que ça devenait agaçant on diable, j'ai montré à la vénérable duègne le chilfon de soie rouge — (un bien joli foulard dont je compte me faire une cravate pour aller dans le monde!). — Je lui ai très-poliment expliqué à quoi cela servait, et j'ai ajouté que nous allions, quoique à regret, utiliser l'objet à son intention, si elle ne mettait illico une sourdine à sa clef de sol !... — Ce simple avertissement a suffi.. — - La bonne dame ne souffle plus mot... — Si elle gémit, c'est en dedans... — Elle jouait encore, quand je suis parti, le rôle de borne-fontaine, mais elle finira, un peu plus tôt ou un peu plus tard, par fermer ses écluses, et, quand je retournerai là-bas, je la trouverai peut- être
Je l'emporte, dit-elle, et je le rapporterai endormi quand il n'aura plus soif. (Page 98.)
bien faisant un bézigue avec Limassou, qui est de bonne garde, je vous en réponds!... — Et vous, mon maître, êtes-vous content?
— Oui. — Tout va comme je le désirais...
— Allons, tant mieux!... La pauvre petite demoiselle m'intéresse, parole d'honneurl C'est grâce à elle, la chère innocente, que je vais devenir rentier, et la reconnais.sance voyez-vous, c'est mon fort!... 0!i! je suis une bonne nature! - Avez-vous pens.5 à ma nourrice?
Ié-
— Oui... — Recommandée par toi, je l'accepterai volontiers, mais il faut la voir avant tout...
— C'est facile... — Collez-moi vingt francs de supplément, je prends un fiacre, je file à l'île Saint-Denis et je ramène Rosalie... — Rosalie, c'est son nom...
Robert secoua la tête.
— Je veux connaître la maison, — dit-il, — et m'assnrer que l'enfant sera en bon air.
— Attends-moi à midi sonnant à la barrière de Glichy, j'y serai et j'aurai une voiture.
— Convenu.
L'aventurier se fit conduire rapidement à la rue de la Ville-l'Évèque, déjeuna avec M. d'Auberive, courut ensuite chez un des grands loueurs de la rue Basse-du-Rempart, fit atteler à une voiture légère un brave reste de cheval anglais dont on n'eût pas offert cent écus à l'écurie, avec ses jambes de devant arquées et ses raies de feu aux boulets, et qui, sans se presser, faisait ses six lieues à l'heure en donnant dans la main tout le temps. — Ce débris héroïque s'appelait le vieux Jack.
Trois quarts d'heure plus tard, Robert et Sarriol arrivaient à l'île Saint-Denis, si renommée pour ses matelotes, ses fritures, ses lapins sautés et les verdoyantes prairies pourvues de boxs et de paddocks où l'on met les chevaux au vert.
Sarriol guida son compagnon jusqu'à la porte d'une maison basse, assise sur le bord du quai, peu large en cet endi'oil. — Des nasses et un épervier séchaient accrochés contre le mur.
Sarriol appela. — Le pêcheur et sa femme sortirent de la maison. — Rosalie étcdt une paysanne de vingt-deux ou vingt-trois ans, robuste, fraîche et presque jolie. — Elle tenait sur ses bras une petite fille de deux mois dont les joues rebondies et les vives couleurs certifiaient hautement l'excellence du lait de sa mère.
La femme et le mari avaient une physionomie tellement honnête que Robert se demanda tout bas :
— Gomment ce gredin de Sarriol peut-il connaître ces gens-là?
Le pêcheur se constitua gardien de la voiture, tandis que M. de Loc-Earn entrait dans la maison et expliquait à Rosalie le but de sa visite. — La somme offerte était une fortune pour un ménage qui tout au plus, avec beaucoup de peine, arrivait à joindre les deux bouts.
Après avoir consulté son mari, — pour la forme, — Rosalie déclara qu'elle acceptait.
Elle s'engagea même, — si cela devenait indispensable et moyennant une indemnité pécuniaire dont on fixa le chiffre , — à quitter son logis pendant quelques mois pour habiter Paris.
— Tout est convenu, — dit le comte; — habillez-vous et venez chercher votre nourrisson...
La toilette de la jeune fcininc, étant des plus simples, ne prit pas beaucoup de temps.
— Rosalie, très-fière d'un si grand honneur, s'installa sur le siège de devant du phaéton à côté de Robert qui conduisait, et le vieux Jack fila vers Paris de son même train de .six lieues à l'heure.
Mademoiselle d'Auberive ne pouvait qu'agréer la nourrice avenante et de bonne mine amenée par Robert, et cependant elle n'eut pas la force de retenir ses larmes quand elle vit son enfant coller ses lèvres avides au sein de Rosalie. — Il lui semblait que cette étrangère lui volait le plus cher de ses droits, le plus doux de ses privilèges.
Ce fut bien autre chose quand la femme du pêcheur dut quitter la maison en emportant le petit André. — Henriette ne pouvait se décider à se séparer de lui. — Elle le serrait contre sa poitrine, elle le couvrait de baisers en pleurant et en balbutiant tous ces mots tendres que leur instinct apprend aux jeunes mères.
— Vous savez qu'elle se fait beaucoup de mal, — murmura la sage-femme à l'oreille de Robert.
Ce dernier coupa court à cette scène trop émouvante et trop prolongée qui pouvait avoir pour mademoiselle d'Auberive de fâcheuses conséquences. — Rosalie, sur un signe de lui, prit dans ses bras la frêle créature et sortit vivement de la chambre, malgré les supplications d'Henriette qui répétait avec des sanglots :
— Ne partez pas !... je vous en prie... Oh !... restez... restez encore !...
Robert accompagna Rosalie pour l'installer dans un fiacre que Dorothée, l'élève et la servante de madame .Vngot, avait été quérir et qui devait ramener la nourrice à l'île Saint-Denis.
Au moment où il sortait de l'allée, il vit avec surprise un coupé de maître, d'une rare élégance et attelé d'un cheval anglais de six mille francs, s'arrêter devant la maison.
Sa surprise grandit en voyant descendre de ce coupé un homme qu'il avait rencontré plus d'une fois et qu'il reconnut aussitôt.
— Que diable vient faire ici le vicomte de firandlieu? — se demanda-til. — Ce gentleman austère, qui passe pour un puritain, ne serait-il qu'un vulgaire hypocrite?... Auraitil de folles intrigues dont le dénouement réclame l'intervention de la sage-femme?... En un mot, comme le disait hier ce gueux de Sarriol, se passerait-il la fantaisie de mettre au monde en catimini de petits citoyens? — C'est impossible! — il se cacherait mieux!.,. — On ne livre pas de gaieté de cœur de tels secrets à sa livrée ! — Mais, encore une fois, que vient-il faire ici?...
Armand de Grandlieu, nous le savons, venait assistera l'agonie de la comtesse de Randal.
— Allez me chercher un prêtre, — lui avait dit la mourante quelques heures auparavant.— Ramenez-le avec vous... Laissez-moi seule avec lui et, quand il m'aura quittée, revenez auprès de moi... — L'idée de mourir abandonnée me fait peur... — Je veux que vous soyez là pour me fermer les yeux, lorsque mon âme sera partie...
Le vicomte, après une absence de moins d'une heure, était accouru prévenir Glotilde que le prêtre allait arriver, et, se rattachant à un vague et dernier l'spoir, il amenait
avec lui un des plus illustres médecins de Paris, avant de céder la place au ministre de Dieu.
Ce médecin attacha sur la comtesse un dn ces longs regards que la science a doués du pouvoir presque magique de pénétrer jusqu'aux plus mystérieuses profondeurs de l'organisme humain. — Il lui adressa quelques questions, et son examen était achevé quand le prêtre entra dans la cliambre.
— Eh bien? — lui demanda M. de Grandlieu qui sortit avec lui.
— La pauvre femme se rend compte de son état aussi L'en que je puis le faire moimême, — répondit le docteur. — Elle est perdue, perdue sans ressources, et je ne sais aucun moyen do prolonger son existence, ne fût-ce que de quelques heures. — Mais il est possible de calculer d'une façon presque mathématique la marche de l'affaiblissement progressif qui l'emportera, et facile par conséquent de déterminer le temps qui lui reste encore à vivre...
— Faites-le donc, je vous en prie... — murmura le vicomte.
— La malade qui vous intéresse s'éteindra certainement aujourd'hui, un peu après le coucher du soleil... — Pas plus tôt, je le crois... — Pas plus tard, j'en suis sûr...
— Merci de cette triste assurance... J'avais besoin d'être fixé... Armand de Grandlieu remonta dans sa voiture et dit au cocJier :
— Boulevard des Invalides... à l'hôtel de Maucombe... Brûlez le pavé...
Le vicomte voulait amener le vieux marquis au chevet de sa fille. — Il espérait donner à la mourante la joie inattendue de ne quitlerce monde qu'avec le pardon et la bénédiction de son père.
M. de Maucombe n'était p;s à l'hôtel, mais il devait — (croyait son valet de chambre)
— y rentrer d'un instant à l'autre.
— Je reviendrai, — fit .\rmand, —et dites au marquis que je le supplie de m'attendre.
— Il est de la dernière importance que je le voie avant ce soir...
Le vicomte employa deux heures à parcourir l'un après l'autre tous les endroits oîi il croyait trouver le père de Clotilde.
Ses recherches furent sans résultat.
Il revint au boulevard des Invalides. — M. de Maucombe n'était point rentré, et déjà le soleil baissait à l'horizon.
— Allons, — murmura le gentilhomme, — n'y pensons plus ! — Pauvre femme! cette consolation suprême ne lui sera pas même accordée... — Certes, elle a commis une faute, mais, grand Dieu!... quelle expiation!...
Armand reprit le chemin du boulevard des Batignolles. — Robert le vit descendre de voiture et monta vivement derrière lui pour s'assurer qu'il allait bien chez la sage-femme.
Madame Angot vint ouvrir elle-même. — M. de Grandlieu franchit le seuil, puis, presque immédiatement, l'amant de mademoiselle d'.\uberive sonna.
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— Vous savez quel est ce monsieur qui vient d'entrer? demanda Robert à la sagefemme.
— Certainement... — C'est un personnage considérable... un vicomte... • — Puis-je vous prier de m'apprendre quel motif l'amène chez vous?
— Je ne vous le dirais pas cher monsieur, soyez-en siîr, si ma discrétion professionnelle m'ordonnait le silence... mais ici il n'y a point de mystère... — Ce vicomte, puissamment riche, vient voir une pauvre dame qui se meurt... cette comtesse dont le mari s'est suicidé la nuit dernière dans la chambre garnie n° i... — Vous voyez que ma maison est honorablement connue et que j'y reçois du beau monde!
M. de Grandlieu avait pénétré dans la chambre de Glotilde.
Madame de Randal, plus livide encore — quoique cela parût impossible — qu'au moment où le vicomte s'était éloigné avec le médecin, avait les yeux tournés du côté de la porte.
— C'est vous, Armand ? — murmura-t-elle. — Enfin, c'est vous ! — Comme votre absence s'est prolongée! Je commençais à croire, mon ami, que je ne vous reverrais plus...
— Il me reste si peu de temps...
M. de Grandlieu ne voulait point apprendre à Clotilde la cause de sa longue absence.
— Au lieu de répondre, il appuya ses lèvres sur la main frêle et froide que la comtesse essayait de lui tendre.
— Le prêtre m'a quittée depuis plus de deux heures, — reprit la jeune martyre avec un sourire mélancolique. — Mes douleurs, mes remords, il a tout emporté!... Mes erreurs et mes fautes, il a tout effacé !.'.. — Je suis réconciliée avec Dieu.. . Je suis purifiée comme l'enfant dont les eaux du baptême ont effacé la tache originelle. — Soyez pardonnce et soyez bénie/ — m'a dit le prêtre... — Je puis mourir...
— Pourquoi ne point essayer de vivre? — balbutia M. de Grandlieu.
— Pourquoi chercher à me donner un espoir que vous n'avez pas? — répondit la mourante; — ne parlons plus de moi... — pensons à mon enfant, à la chère orpheline dont vous serez le père... — Armand, vous n'avez pas encore vu ma fille... — Elle est là, près de moi... elle dort...
La chétive créature reposait en effet à côté du lit, dans un berceau d'osier.
M. de Grandlieu la souleva délicatement et l'emljrassa sans interrompre son sommeil.
— Elle sera belle, je le crois... — poursuivit la mourante. — Je ne sais s'il faut s'en réjouir... — La beauté pour une femme est bien souvent un don funeste !... — Le prêtre, tout à l'heure, a pris soin de l'ondoyer, mais vous la ferez baptiser... — Comment l'appellerez-vous?... — Je lui voudrais un nom charmant...
— Le vôtre!... — murmura le vicomte étouffé par les larmes.
— Oh! non! non, pas le mien! — fit madame de Randal avec une sorte d'effroi, — pas le mien!... il porte malheur... — Au couvent, j'avais une amie... une seule... Je l'aimais beaucoup... — Elle se nommait Germaine... appelez ma fille Germaine; me le promettez-vous?...
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no LES TRAGÉDIES DE PARIS
— Je vous le promets!...
— Vous l'aimerez bien?...
— De toute mou âme !... .
— Vous serez doux et tendre pour elle, je le sais... — Vous m'avez tant aimée... — Elle ne se sentira pas orpheline... — ■ Elle ne pourra point regretter sa mère, ne l'ayant point connue... — Vous lui parlerez de moi, cependant... Vous lui direz que, si j'avais vécu, je l'aurais adorée... — Vous l'amènerez prier sur ma tombe... — Dieu me permettra, de là-haut, de la voir et de lui sourire...
Le soleil, à l'horizon , baissait de plus en plus. — Déjà la chambre devenait sombre.
— Un peu après le coucher du soleil, — avait dit le médecin.
Clotilde s'affaiblissait. Elle ne parlait plus qu'avec fatigue. C'est à peine si le murmure de ses paroles indistinctes arrivait aux oreilles de M. de Grandlieu, qui cependant se penchait sur le lit.
Il y eut un long silence.
— Est-ce fini? — se demandait Armand.
Non , ce n'était pas fini. — Les battements du cœur, lents et irréguliers, ne s'étaient point encore arrêtés ; les lèvres remuaient , mais sans ai'ticuler de sons perceptibles. L'agonie commençait : une agonie calme, exempte de lutte et de déchirements.
Tout à coup la mourante se souleva sur son lit, comme se soulève sur la table d'un amphithéâtre un cadavre galvanisé par une puissante pile de Volta.
— Donnez-moi mon enfant, — dit-elle d'une voix devenue presque forte.
M. de Grandlieu obéit.
La comtesse embrassa passionnément la frêle créature qui était la chair de sa chair.
— Armand, — murniura-t-elle ensuite, — vous la ferez heureuse, n'est-ce pas? Vous me l'avez promis...
M. de Grandlieu étendit la main sur la petite fille avec une simplicité pleine de grandeur.
— Si son bonheur dépend de moi , — répondit-il, — elle sera heureuse, je le jure ! — S'il faut abandonner pour elle ma part des joies de ce monde, je l'abandonnerai, je le jurel... — S'il faut soutfrir pour éloigner d'elle une souffrance, s'il faut me sacrifier pour lui éviter un sacrifice, je soufl'rirai et je me sacrifierai, je le jure !.. .
— Merci, Armand ! — fit la comtesse dans un râle. — Dieu vous a entendu et moi je vous crois... Je suis tranquille... Je suis contente... — Prenez ma fille... hâtez-vous... je meurs...
M. de Grandlieu saisit l'enfant que les mains défaillantes de la mère ne pouvaient plus soutenir.
Le soleil avait disparu.
Clotilde poussa un long soupir, retomba en arrière, les yeux ouverts, le visage calme, presque souriant, et ne remua plus.
Elle était morte.
Armand s'agenouilla près du lit pendant quelques instants, puis, se relevant, abaissa pieusement les paupières de la comtesse sur ses prunelles qui ne voyaient plus. Ensuite il appela, et la sage-femme accourut aussitôt.
— Madame de Randal a cessé de souffrir, — lui dit-il, — je prendrai des mesures pour que ses funérailles soient dignes de son rang. — Deux prêtres, cette nuit, veilleront auprès d'elle... — il y aura des frais à faire... prenez ceci...
M. de Grandlieu mit un billet de cinq cents francs dans la main de la sage femme , éblouie et stupéfaite de cette munificence.
^ Il faut songer à l'enfant, — continua le vicomte. — Pouvez-vous me procurer une nourrice?
— Rien de plus facile, et même avant une heure d'ici.
— La déclaration de la naissance a-t-elle eu lieu?
— Pas encore. Vous savez qu'en l'absence du père cette déclaration doit être faite par la sage-femme, par l'accoucheur ou par un témoin de l'accouchement. Or je n'ai pas eu un instant à moi depuis ce matin. J'ignorais d'ailleurs absolument les noms du père et de la mère....
— Je vous accompagnerai demain à la mairie, avec les documents nécessaires à la régularité de l'acte.
Une heure après arrivait la nourrice procurée par madame Angot, et M. de Grandlieu l'emmenait immédiatement avec la petite Germaine et les installait confortablement au rez-de-chaussée de son hôtel.
Ainsi, la même nuit, presque à la même heure, deux enfants, le fils de mademoiselle d'Auberive, la fille de la comtesse de Randal, étaient nés chez la sage-femme du boulevard des Batignolles, et tous les deux, le même jour, avaient quitté ce logis suspect.
Ces enfants, André et Germaine, venus au monde si près l'un de l'autre et dans des circonstances également funestes, devaient-ils voir — quand ils auraient grandi — leurs destinées attachées fatalement l'une à l'autre par un fil invisible?
L'avenir nous l'apprendra.
Peut-être nos lecteurs n'ont-ils point oublié que Robert avait promis à la sage-femme de lui payer une prime de mille francs si la jeune fille dont elle allait prendre soin était en état de quitter sa maison quatre jours après l'accouchement.
Dans la soirée du troisième jour madame Angot, souriante et frétill.inli', apprit à son généreux client qu'elle considérait la prime comme bien et dûment acquise à son profit, attendu quo sa pensionnaire pourrait, sans le moindre danger, prendre la clef des champs le lendemain.
— Il ne faut plus que des ménagements, — ajouta-t-elle, — mais en somme il est bien
facile, en quelque end) oit que l'on se trouve et pendant quelque temps, d'éviter toute fatigue... — Du repos et point de soucis, voilà mon ordonnance...
— Un voyage immédiat en chemin de fer peut-il avoir des suites fâcheuses? — demanda M. de Loc-Earn.
— Ce voyage immédiat est-il indispensable?
— Oui.
— Qu'il se fasse donc; — je réponds de tout.
Au fond, la sage-femme n'était peut-être pas aussi complètement rassurée qu'elle le voulait paraître, mais l'apparence d'une hésitation pouvait compromettre ses mille francs; • — aussi, nous le voyons, elle n'hésitait point.
Le voyage dont parlait Robert — on l'a déjà deviné sans doute — était celui d'Orléans.
Mademoiselle d'Auberive ne pouvait, on le comprend, rentrer à l'hôtel de la rue de la Ville-l'Évèquc sans être allée visiter sa tante dans le Loiret.
Hâtons-nous d'ajouter que la veille le vieillard avait reçu une lettre de sa fdle, lettre écrite d'avance sous la dictée de Robert, datée du château de Nancrey, donnant des nouvelles de la comtesse et portant le timbre de la poste admirablement imité.
Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, le grand fiacre conduit par Bijou s'arrêta devant l'iinniruble du sieur Vignot.
Henriette, très-faible et la figure cachée sous un voile épais comme au moment de son arrivée, prit place dans ce fiacre après avoir subi les compliments verbeux et les souhaits prolixes de madame Angot. — M. de Loc-Earn s'assit à côté d'elle et baissa les stores de calicot rouge. — Bijou fouetta ses chevaux et la voiture se mit en devoir de traverser Paris pour gagner la plaine de Montrouge.
11 fallait aller rendre à la liberté la vieille Ursule, prisonnière depuis quatre jours, et bien plus il fallait mettre la digne créature au courant de la situation.
C'était là une rude besogne et Robert, qui généralement ne s'effrayait de rien, n'y pensait point sans quelque inquiétude.
Henriette y songeait de son côté avec épouvante. — La nécessité fatale, inévitable, de rougir devant sa servante et de briser le cœur de cette pauvre fille si profondément dévouée, lui causait une angoisse indicible.
Ces préoccupations absorbantes abrégèrent beaucoup pour nos deux personnages la longueur du trajet, et ils s'étonnèrent l'un comme l'autre que le temps eût passé si vite, quand la vciituro fit halte en faco de la maison isolée.
— Armez-vous de patience, chère Henriette... — dit Robert en descendant ; — mon entretien avec Ursule sera peut-être un pou long... — songez qu'il faut lui faire entendre raison, et la brave fille a la tête dure...
— Vous voulez dire le cœur honnête... — murmura mademoiselle d'Auberive.
M. de Loc-Earn ne parut pas avoir entendu et entra dans le jardin.
Sîirriol, qui fumait sa pipe à l'ombre d'un poirier sans feuilles, vint à lui vivement.
— Est-ce que nous allons être relevés de notre garde hors de tour, mon maitre ? — demanda-l-il.
Sarriol apfiela, et U; ("'clieur et sa femme sortirent de la niair^ou. i l'âge 106.)
— Dans cinq minutes, — Où est Limassou?
— En haut, près de la duègue... — il lui tient compagnie... — ils s'entendent le mieux du monde... — Limassou lui parle pour la distraire... — Elle nu lui ii-poiid jamais... — Vous entendez d'ici le dialogue... G"est très-gai!...
— 4e monte... — Limassou et toi vous pouvez retourner à Paris. Je nui plus besoin de vous...
— Nous allons nous donner de l'air illini... un bon avis seuleinont... Quand vous serez
seul avec la vieille, prenez garde à vos yeux... — J'ai dans ma folle idée que la scène sera corsée!... Enfin, suffit!... méfiez-vous...
Robert haussa les épaules, gravit les marches de l'escaUer et ouvrit la porte de la chambre oii Ursule se trouvait avec Limassou.
La pauvre gouvernante était tellement changée que dans le premier moment M. de Loc-Earn eut quelque peine à la reconnaître. — Depuis quatre jours elle ne mangeait pour ainsi dire pas, quoique des aliments abondants, sinon variés, fussent à sa disposition. — Elle pleurait sans cesse. — Elle dormait sur une chaise, refusant de s'étendre sur la misérable paillasse du grabat.
Un cercle de bistre entourait ses paupières, — ses larmes continuelles traçaient un sillon violacé sur ses joues pâles, — ses lèvres tremblaient, ses mains aussi.
Au moment où la porte s'ouvrit, Ursule crut que Sarriol rentrait et elle ne leva point la tête, mais Limassou s'étant écrié : — - Tiens, nisiew Robert, c'est donc vous!! — elle se dressa d'un bond, écarta par un geste brusque les mèches de cheveux gris en désordre qui cachaient une partie de son visage et regarda fixement le nouveau venu.
— Laisse-nous !... — dit impérieusement ce dernier à Limassou.
Le cuUaburateur de Sarriol dans ses fonctions de geôlier amateur sortit aussitôt de la chambre.
Ursule s'avaijça de deux pas.
— C'e.-t vous qui m'avez fait enfermer ici? — demanda-t-ellc d'une voix qui s'échappait, rauque et voilée, de son gosier déchiré par tant de sanglots.
— C'est moi... — répondit Robert.
— J'en étais sûre ! j'avais deviné...
— Avez-vous eu à vous plaindre des hommes qui vous gardaient?...
— 11 ne s'agit pas de moi !... — Qu'avez-vous fait de mademoiselle d'Auberive? oîi est mon enfant? oîi est Henriette?
— Elle est en bas... Elle vous attend...
La vieille fille poussa un rugissement de joie et voulut s'élanrer. Robert se plana entre elle et la porte.
Vous avez cessé d'être prisonnière, ma bonne Ursule, — fit-il avec calme, — mais
vous ne sortirez d'ici que lorsque nous aurons causé tous deux.
— Qu'avons-nous à nous dire? ou plutôt qu'avez-vous <à me dire?
— Beaucoup de choses. Assoyez-vous et écoutez-niui...
— Je vous écoute, mais hdtez-vous... — Hi.uli'inoisrlle Henriette nialleud et je me meurs de ne pas la voir...
— Un peu de patience... C'est d'elle qu'il faut «lue je vous parle...
— D'Ilenrietli'.'
— Naturellement... — Vous avez bien compris, n'est-ce pas, que si je vous faisais garder dans cette maison, c'était pour vous séparer il'elle?
— J'ai deviné cela et je suis devenue à moitié folle do chagrin et de frayeur... — J'ai soupçonne quelque infamie... Ah! je n'oserais pas répéter ce que je soupçonnais... Je vous en prie... je vous en supplie, monsieur, dites-moi que j'avais tort d'avoir peur!... ditesmoi que vous êtes un honnête homme !...
— Honnête homme? certes, je le suis ! ! aus-i l'honneur restera sauf... — la faute sera réparée.
— La faute sera réparée'? — balbutia Ursule frémissante. — Lafaute? — répéta-t-olle ; — quelle faute'?
— A présent ou dans cinq minutes, il faudra que vous sachiez tout... — reprit liobcrt; — mieux vaut ne pas perdre de temps .. — Mademoiselle d'Auberive est mère...
L'effet produit par ces quelques mots fut immédiat et fut terrible.
Ue pâle qu'elle était, la vieille fille devint livide. — Ses traits si débonnaires d'habilude prirent en se contractant une expression effrayante. — Un double éclair jaillit de ses veux ternis par les larmes.
— Ah! misérable!! — cria-t-elle, et elle bondit les mains étendues, avec la volonté ferme de prendre Robert par le cou et de l'étrangler.
Mais elle avait compté sans la faiblesse de son corps doublement usé par l'ùge et par les quatre mortels jours qui venaient de s'écouler.
M. de I^oc-Earn lui saisit tranquillement les poignets et n'eut pas besoin de recourir h une violence prolongée pour la contraindre à se rasseoir sur la chaise qu'elle occupait quelques minutes auparavant.
Elle se sentit vaincue, elle se sentit impuissante contre cet homme, contre ce lâche dont elle connaissait l'infamie, et, cachant son visage dans ses mains, elle versa des larmes ' phis amcres que toutes celles qu'elle avait répandues jusque-là.
— Mais comprenez donc, ma pauvre Ursule, — dit le comte avec impatience, — que tout ce mélodrame est de trop! — Nous perdons un temps précieux... — Henriette nous attend et s'inquiète en ne nous voyant pas revenir... — La situation est bien simple... — Je suis le père d'un enfant... bâtard aujonnl Inii... mais (|iii (Icvieinira lénitiim^ quand Henriette sera ma femme.
La gouvernant!! releva la tète et ces mots passèrent en sifflant entre ses dents serrées;
— Votre femme, elle! Ah ! jamais!.., liiibert haussa les épaules.
— Rh ! mon Dieu, — répliqua-t-il, — croyez-vous que je ne lise pas en ce moment ce qui se passe dans votre esprit?... — Vous complotez de me dénoncer à M. d'Auberive comme un suborneur, comme un coquin, comme un être vil et méprisable, et de me faire chasser de l'hùtel!... Vous projetez d'ouvrir les yeux de votre maîtresse sur mon compte et i\f Mil' peindre à elle sous d'assez noires couleins |i.iin- fiu'elle me haïsse autant qu'elle m'aiiiKiil...
— rj ji' 11' fi'iai ! — dit Ursule. — Aussi vrai que je crois en Dieu, je le ferai !
— ICI) ! non, vous ne le ferez pas!... vous n'aui-i'z prndi' de le faire! — Uiiand votre
exaltation sera tombée, quand la rôflexion ?ora venue, vous épargnerez au vieillard dont la vie ne tient qu'à un fil un aveu qui le tuerait.. — Vous ne condamnerez point la jeune fille que vous chérissez à subir la honte éternelle d'être mère sans être épouse!
M. de Loc-Earn, avec son habileté ordinaire, développa cette thèse, et il le fit si victorieusement que l'humble servante se laissa convaincre qu'il ne fallait point à un malheur déjà consommé ajouter de nouveaux malheurs irrémédiables comme le premier et elle balbutia, ainsi que mademoiselle d'Auberive l'avait fait avant elle :
— Je me tairai...
— Maintenant, — reprit Robert; après cette nouvelle victoire, — calmez-vous tout à fait, ma bonne Ursule, — baignez d'eau fraîche votre figure... mettez de Tordre dans ces cheveux épars qui vous donnent l'air d'une folle échappée de la Salpêtrière et venez rejoindre Henriette...
Cinq minutes plus tard, Ursule et le comte descendaient ensemble.
La triste gouvernante eut un moment de joie douloureuse lorsque en entrant dans la voiture elle vit mademoiselle d'Auberive se jeter sur son co^ur avec une explosi(m de tendresse dont aucune phrase ne pourrait donner une idée.
— Ohl mon enfant!... — répétait la vieille fille enserrant Henriette dans ses bras et en la couvrant de caresses; — ma chère enfant!... ma pauvre enfant!...
Robert ne voulut point se mettre en tiers dans ces épanchements, — il monta sur le siège.
— Où allons-nous, mon maître? — demanda Bijou.
— Au chemin de fer d'Orléans, — répondit l'aventurier.
Mademoiselle d'Auberive et Ursule partirent ce jour-là par ce même train de cinq heures vingt minutes qui devait les emmener cinq jours auparavant.
Le lendemain, vers les neuf heures du matin, Robert de Loc-Earn, qui venait de passer plusieurs nuits h peu près blanches, dormait du profond sommeil de l'homme dont la conscience est calme et dont l'esprit est tranquille.
Joseph, le vieux valet de chambre de M. d'Auberive, entra d'un air embarrassé dans la chambre et, s'arrctant en face du lit, dit d'une voix un peu émue :
— Je demande pardon à monsieur le comte... mais j'oserai prier monsieur le comte de vouloir bien s'éveiller.
L'aventurier ouvrit les yeux et, sans témoigner ni surprise ni mécontentement, demanda :
— Qu'y a-t-il, Josepii? — J'espère que vous ne m'apportez point de mauvaise nouvelle et qu'il n'arrive rien de fâcheux à M. d'.Xuberivc?...
— Non, monsieur le comte, grâce au ciel!... — Je suis bien confus.... mais il m'a été impossible dagir autrement... — C'est quelqu'un qui veut absolument voir monsieur le comte... — J'ai fait tout au monde pour le renvoyer... — il insiste... il refuse de s'en aller... il prétend que monsieur le comte sera tr("'s-content de le recevoir et qu'il s'agit d'une affaire pressée...
— Quel est ce visiteur un peu trop matinal?...
— Un monsieur jeune encore... assez bien habillé, mais d'une façon singulière... — il n'a point de cartes, ayant, paraît-il, oublié son portefeuille... — il a écrit son nom sur ce morceau de papier...
— Donnez...
Robert, en lisant ces trois mots tracés au crayon : Baron de Sarriol, éprouva la plus violente contrariété, — on doit le comprendre sans peine, — mais il n'en laissa rien paraître.
— Ah! ah! — fit-il à haute voix — le baron de Sarriol!... un gentilhomme de province dont j'ai beaucoup connu la famille... Excellente famille, ces Sarriol! — il a pardieu bien fait d'insister! j'aurai grand plaisir à le voir... — Amenez-le sur-le-champ, Joseph...'
— Oui, monsieur le comte...
L'amant d'Henriette se jeta en bas de son lit, passa un pantalon à pied, endossa une vareuse de flanelle puis, les sourcils froncés, les lèvres contractées, attendit le visiteur.
Celui-ci ne tarda point à paraître, conduit par le vieux domestique, et s'écria en franchissant le seuil :
- Eli! bonjour dune, cher comte!... Agréez, cher comte, tout ce que j'ai sui' moi d'hommages distingués!
Sarriol était éblouissant, du moins il le croyait, s'étant vêtu de nrmf la veille au soir, de pied en cap, chez un confectionneur du Palais-Royal.
Une redingote courte, d'un bleu clair, un gilet chamois, un pantalon à la hussarde, à larges carreaux de toutes les couleurs, un foulard rose pour cravate, un chapeau de soie très-brillant, des souliers vernis à rosettes, des gants verdàtres, un lorgnon en imitation d'écaillé et une petite canne en jonc postiche, surmontée d'une pomme en fausse cornaline, constituaient une toilette de haute fantaisie que le vieux valet de chambre trouvait non sans raison quelque peu singulière.
Nous devons ajouter que Sarriol, avant de venir rue de la Ville-l'Évêque, avait fait friser ses cheveux jaunes et répandu sur son mouchoir de poche tout un flacon d'eau de Cologne.
11 semblait échappé du laboratoire d'ini Jean-Marie Farina quelconque.
Robert, au lieu de répondre, alla s'assurer que Joseph était bien parti et les portes nien refermées, puis revenant à Sarriol et se posant en face de lui, les bras croisés sur la poitrine, il le toisa de la tête aux pieds.
Le visiteur ne parut nullement embarrassé par cet accueil un peu plus que glacial.
— Mazette!... Monsieur le comte est bien logé! — dit-il en promenantses legardsautoiirdela chambre. — Plus que ça de chic! — ^11 y eu a pour de l'argent, de ces bibelots!...
— on se croii-ait dans un Muséum... — Tu vas bien, ma bonne vieille?... — invite-moi donc à m'asseoir...
Itobert fit un effort violent pour dominer la colère qui bouillonnait en lui et dont l'explosion bruyante aurait pu devenir dangereuse.
— Ah çà! — demanda-t-il d'une voix sourde, — est-ce que vous devenez fou?...
— Entre nous, ça m'étonnerait bien... — répliqua Sarriol.
— Vous avez donc juré de me compromettre?... de me perdre?...
— Par exemple! ! ! — moi qui n'ai reculé devant aucuns frais pour te faire honneur! ! !
— Est-ce que tu ne me trouves pas bien mis?... — Le tailleur m'a juré que les muscadins de la haute ne portaient rien de mieux!... — Tiens, flaire mon mouchoir... il embaume !...
— Sans compter que je me suis donné du baron... mais je n'en parle que pour mémoire... attendu que ça n'a rien coûté...
En disant ce qui précède, Sarriol avait pivoté sur les talons de ses souliers vernis afin de mieux se faire admirer de Robert. — Il termina sa pirouette en se lai.ssant tomber dans un vaste fauteuil, et, croisant ses jambes l'une sur l'aulre, il s'éventa coquettement avec -on moùchoii' parfumé.
demanda il. de Loc-Earn du même ton de rage con- Tu oublies sans doute que nous avons des affaires en-
— Que venez-vous faire ici?
centrée.
— En voilà une question ! ! ! semble... d'assez jolies affaires...
— Je n'oublie rien ..
— 11 s'agit — poursuivit Sarriol — du règlement définitif de notre petit compte... j,. me suis exécuté rubis sur l'ongle... comme un bon garçon... — c'est à ton tour...
— Ne pouviez -vous me donner rendez-vous quelque part?
— Et comment ?
— 11 fallait m'écrire...
— C'est que, vois-tu, mon orthographe est un peu douteuse, et quand on a quinze nulle livres de rentes — (car enfin c'est comme si je les avais) — on se soucie médiocrement de prêter à rire à son excellent ami Robert Saulnier...
— Tais-toi, malheureux!... tais-toi! !!
— Je veux bien me taire, mais, vrai, je ne suis pas content!... Tu me reçois conune lin voleur dans une patrouille quand je viens te trouver à la bonne franquette ! ! ! — Tu iir m'as pas seulement offert un petit verre de n'importe quoi il! — Répare ce lapsus... — Du dur ou du doux, à ton choix, ça m'est égal...
Roherl haussa les épaules.
— Je n'ai rien <i vous ofl'rir.... — dit-il.
— Quoi! pas une goutte de fine Champagne? — pas seulement un inêlé-rassis? Oh!
'ap
Eh bien ! sonne et connnande au vieux de tout à Ihiun-e d';
irfei- un ou deux
flacons... — C'est facile... — Les domestiques sont à ta dévotion... la cave doit être bonno ici... la maison est calée...
— Vous figurez-vous que chez les gens du monde on boive des liqueurs k tout propos ! !
— Je ne donnerai certes pas un ordre ridicule et compromettant...
— N'en parlons plus, mais c'est égal, tu n'es point gentil!... — Robert, ça me chagrine, vois-tu !... Ça m'ôte mes illusions sur ton compte... — moi qui te regardais comme un frère!.. . moi qui n'aurais qu'un mot à dire pour te faire arriver de la peine!! ! — Tu sais, mon cher, je suis bon enfant, mais il ne- faudrait pas me vexer... ah! mais non! ! ! il an faudrait pas !'. . .
Sarriol prononça ces derniers mots avec' une expression menaçante qui fit réfléchir l'aventurier.
Il était dans la dépendance de cet homme, il fallait le ménager, il le fallait absolument,
— sauf à se débarrasser de lui le plus tôt possible.
— Tiens ! — dit Robert en changeant brusquement de physionomie, — tu as raison et j'ai tort... — Je t'ai mal reçu... pardonne-moi. — Ta visite inattendue m'a contrarié beaucoup, j'en conviens... — Si tu connaissais comme moi le monde dans lequel je vis et tout ce qui touche à ce monde, tu comprendrais combien la défiance des valets, aussi bien que celle des maîtres, est prompte à s'éveiller... — J'aurais dû fexpliquer cela doucement... — Donne-moi la main, mon bon camarade, et sans rancune, n'est-ce pas?...
— Parbleu! — répliqua Sarriol en serrant la main de Robert, — j'ai non plus de fiel qu'un poulet de quinze jours!... — Je te rends mon estime et je vais filer... — Le temps de rédiger notre petit acte et de le signer... — Cinq minutes au plus... — Je suis muni de papier timbré!... prends une plume et finissons-en...
— Nous en finirons demain...
— Pourquoi pas tout de suite?
— Parce que, désireux d'eflacer dans ton esprit jusqu'au moindre souvenir de mon fiîcheax accueil d'aujourd'hui, je t'invite à dîner pour demain...
— Ah ! par exemple, ça, c'est une idée gentille ! — dit Sarriol avec enthousiasme.
— Je ferai grandement les choses... — continua Robert, — et au dessert, entre la poire cl le fromage, je signerai tout ce que tu voudras. .
— Bravo!... je redeviens un frère pour toi ! — Dispose de ton ami... — Où dîneronsnous?...
— Aux Champs-Elysées, dans un bon endroit que je connais et où tu prendras certainement des habitudes quand tu auras tes quinze mille livres de rentes... — Une cave, mou ami Sarriol, une cave ! je ne te dis que ça ! ! !
— Où te retrouverai-je?...
— Attends-moi, h six heures précises, sous les arcades de la riie de Rivoli, près du ministère des finances... — Je te prendrai là en voiture.,.
— C'est convenu...
— A demain donc !...
— A demain, crème des amis! ! !
t'cr
— Je vais sonner pour qu'on te reconduise... — Beaucoup de tenue, mon brave Sarriol, et ne cause pas dans l'escalier avec le valet de chambre...
— Sois paisible... — je serai muet du haut en bas.
Robert sonna... — Joseph parut. — Les deux hommes échangèrent une cordiale poignée de main, accompagnée de ces mots :
— Adieu, comte!...
— Au revoir, baron !...
Puis Sarriol, très-roide afin d'être digne, quitta la chambre avec le vieux domestique.
M. de Loc-Earn, dont le visage était redevenu sombre et le regard mauvais, s'approcha de la fenêtre pour voir son dangereux complice traverser la cour de l'hôtel.
— Tu as bien fait de venir aujourd'hui, Sarriol! !! — murmura-t-il entre ses dents serrées quand il l'aperçut. — Aux grands maux, les grands remèdes ! — Demain je ne te craindrai plus ! ! !
Quelques-uns de nos lecteurs parisiens se rappellent peut-être l'étrange et réjouissante physionomie qu'offrait, en 1850, un espace de quelques centaines de mètres carrés, situé tout en haut de l'avenue des Champs-Elysées, à gauche, non loin de l'arc de triomphe de l'Étoile et tout près du premier Hippodrome, prédécesseur de celui qu'un incendie devait détruire quinze ou seize ans plus tard.
Les belles constructions qui bordent aujourd'hui l'avenue n'existaient pas encore.
Sur l'emplacement qu'elles occupent aujourd'hui s'élevaient des talus gazonnés, couronnés de gazons poudreux, mais touffus, ombrageant un terrain nommé la butte du Bel- Air.
II y avait là comme un champ de foire et de i-éjouissance perpétuel. — Une vingtaine de cabarets et de guinguettes se serraient les uns contre les autres. — On y voyait un établissement de chevaux de bois et une salle de danse construite en voUges dont la peinture imitait le coutil rayé. — A côté de ce bal quasi-champêtre se dressaient les tréteaux d'un saltimbanque appelé le marquis d'Argent-Court, sans doute à cause de son habit rouge à paillettes, de ses culottes jaunes et de ses bas à coins brodés.
Les odeurs de fritures et de gibelottes s'exhalant à travers les feuillages, et le son des grosses caisses et des clarinettes, attiraient d'assez loin les curieux au Bel-.\ir.
Un pavillon carré, prétentieux, en forme de chalet, dominait de toute la hauteur de son premier étage les guinguettes et les cabarets accroupis à ses pieds. — C'était un restaurant très-connu, ù l'enseigne du Panier-Fleuri.
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C'est vous qui m'avez fait eufermcr ici? demanda-t-elle. (Pa"e 114
Malgré le voisinage des baraques innmes fiéquent^os par une hohiline pittoresque, — ou peut-être à cause de ce voisinage, - le lest.iurant du l'ani.r-Fkuri avait une cliotitèle fort nombreuse, sinon fort choisie.
On y venait en partie fine.
Ses nombreux cabinets particuliers attiraient les amis de cœnr de ces filles d'Eve qu'on appelait alors des lorettes, et qu'on nomme aujourd'hui des cocottes.
La cave du /'a«2e?--/'/eur?' jouissait d'une réputation méritée. — La cuisine était bonne. — L'écrevisse bordelaise offrait là, plus que partout ailleurs, une saveur merveilleuse de poivre de Cayenne.
On y trouvait, en outre, certains petits plats canailles, réputés très-excentriques à cette époque; petits plats que les jolies femmes goûtaient du bout de leurs jolies dents avee force jolis cris d'effroi, et qu'elles finissaient par dévorer. — Nous citerons entre autres les tripes à la mode de Caen et les escargots de Bourgogne^ farcis d'un beurre émaiHé de fïnes herbes et rehaussé d'une légère pointe d'ail. — Cela se rencontre aujourd'hui dans les meilleurs endroits, mais en 1830 les cabarets en vogue en abandonnaient dédaigneusement le monopole au restaurant de la butte du Bel- Air, qui s'en trouvait bien.
C'est au Panier-Fleuri que Robert amenait Sarriol.
Quand les deux hommes arrivèrent, sept heures sonnaient. — Il faisait nuit depuis longtemps, mais la butte, illuminée par des multitudes de lanternes de couleur, présentait on coup d'oeil plus joyeux peut-être encore qu'au grand jour.
L'orchestre du bal jouait ses quadrilles endiablés et ses galops entraînants; l'orgue de Barbarie des chevaux de bois faisait rage; les faméliques musiciens du marquis d'Argent- Court, costumés en lanciers polonais, soufflaient dans leurs clarinettes et dans leurs cornets à piston, heurtaient leurs cymbales et frappaient sur leur grosse caisse avec une énergie digne d'un meilleur sort.
Toutes ces lumières ne devaient s'éteindre, tous ces tapages ne devaient s'assoupir qu'à onze heures du soir au plus tôt.
L'idée de tuer froidement un homme, en un pareil endroit, au beau milien de cette gaieté bruyante,, ne pouvait à coup sûr traverser l'esprit de personne, pas même celui d'an dramaturge en quête de situations corsées.
Robert et son compagnon s'installèrent au premier étage, dans nn cabinet dont la fenêtre s'ouvrait juste en face des tréteau.x*du saltimbanque.
— On se croirait à la foire au pain d'épice, parole d'honneur!... — s'écria Sarriol. — C'est rigolo !... — La maison me va!... Tu avais raison, monsieur le comte !... — J'y reviendrai souvent quand je serai rentier...
Veux-tu me confier le soin de commander le dîner? — demanda Robert.
Parbleu!... C'est trop juste, puisque c'est toi qui payes... — Et d'ailleurs je n'y entends rien... — J'ai de mauvaises habitudes, vois-tu; j'abuserais de la charcuterie et des côtelettes aux cornichons... — Surtout, fais-moi manger des plats que je ne connais pas... et choisis des vins distingués...
— Sois tranquille... — A propos, aimes-tu les trufTes?
— C'est bien possible, mais je l'ignore, n'en ayant jamais rencontré dans les gargottes où je me ravitaille... — Demandes-en à tout hasard... — quand on a quinze mille francs de rentes, on doit manger des truffes... et, qui plus est, les adorer...
Robert, sans consulter la carte, écrivait sur un carré de papier apporté par le garçon.
Qaand il eut achevé, il lut tout haut :
— Les huîtres de Mareiines, — le putage à la bisque, — les filets de sole à la Johiville,
— les ris de veau au coulis d'écrevisses et aux fonds d'artichauts truffés, en caisses, — les tourne-dos à la provençale, — la gelinotte truffée rôtie, — les écrevisses à la bordelaise,
— la salade de légumes à la russe aux truffes, — le punch ù la romaine, — les desserts variés, — le café et les liqueurs... — Ce menu te va-t-il?...
Sarriol fi-isait de son mieux son soupçon de moustache.
— Je réponds oui de confiance! — secria-t-il; — ça a de l'œil; mais le diable m'emporte si j'ai jamais entendu le nom d'un de ces ragoùts-là 1 — Ça fait-il boire?
— Énormément.
— C'est ce qu'il faut... — Songe aux liquides, mon bon ami!... les liquides, c'est le principal!...
Robert reprit le crayon.
— Voici, — dit-il au bout d'une minute. — Vin du Hhiu avec les huîtres, — vin de Tavel avec le potage, — côte-rôtie blanc, — hermitage rouge, — xérès sec retour de l'Inde, et saint-péray du coteau de Hongrie, frappé...
— 11 y en a de six paroisses... — fit Sarriol qui avait compté sur ses doigts pendant l'énumération de Robert... — mais je ne vois pas le Champagne. — Oublierais-tu le Champagne, par haseird?... Il ne faut pas!... Ce serait maladroit...
— Je le remplace par le saint-péray, qui est un vin mousseux beaucoup plus parfumé...
— Du moment qu'il est mousseux, tout est bien. .. — Allons-y gaiement!...
Robert sonna le garçon et lui remit le menu qu'il venait de rédiger, en même temps que la note des vins choisis à dessein peirmi les plus capiteux des côtes du Rhône.
— Jeune homme, — commanda Sarriol avec dignité, — vous nous moutereio un encrier orné de sa plume, S. V. P., et généralement tout ce qu'il faut pour écrire; nous avons quelque chose à rédiger, monsieur et moi...
Et il ajouta en riant, aussitôt que le garçon eut quitté le cabinet :
— ïu vois que je ne perds point la boussole!... — Les bons comptes font les bons amis!,.. Je tiens à mon petit papier... C'est une faiblesse, mais j'y tiens!...
— Chose promise, chose due!... répliqua M. de Loc-Earn; — au dessert, jeté signerai ta leconnaissance, et mon vif désir, n'en doute pas, est de te voir toucher le plus tôt possible les trois cent mille francs en question.
— Ah! pardieu! je le crois sans peine, puisque ce jour-là, mon gaillai'd, tu en auras palpé dix fois plus! Tu es un malin, sais-tu'... — Mes compliments, cher comte!...
Les huîtres firent leur apparition, accompagnées de deux bouteilles de marcobrunner dont Sarriol absorba plus des trois quarts.
En dégustant la première cuillerée de son potage à la bisque, le voyou parisien fit un mouvement qui f/TnoÏTnnit d'un enthousiasme très-limité.
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LES TllAGEDIES DE PARIS
— Quelle drôle de soupe!... — ^ muruiura-t-il... — Mazette ! on n'a pas ménagé le poivre ! — Ça vous ratisse le gosier comme du vrai tord-boyau de chez Paul Niquet.... — Ah bah ! ça se laisse manger tout de même, — ajouta-t-il après avoir goûté de nouveau, — et si ça fait flamber le dedans, eh bien! tant mieux! on éteindra l'incendie en séchant les fioles !...
Les plat^ se succédèrent en même temps que les bouteilles poudreuses dont le soleil ardent du Midi avait mûri le contenu.
Robert, tout en ayant grand soin de se ménager lui-même, remplissait sans relâche les verres de formes variées placés auprès du couvert de son convive.
Sarriol buvait comme une éponge et les rasades réitérées de ces vins redoutables semblèrent d'abord n'agir sur son cerveau que comme aurait pu le faire une innocente piquette.
Peu à peu cependant quelques faillies symptômes d'ébriété se manifestèrent. — La parole devint plus lourde, la langue plus épaisse ; — la main maladroite cassa deux ou trois verres mousseline aussitôt remplaces; mais la raison ne vacillait pas encore et Sarriol, tout en s'exprimant moins facilement, savait fort bien ce qu'il voulait dire.
— Ce n'est pas un homme, c'est une tonne! — pensait Robert. — Heureusement, le saint-péray frappé l'achèvera tout à l'heure.
Deux bouteilles du liquide couleur d'ambre, que l'auteur de ce récit déclare supérieur aux plus grandes marques de la Champagne, se congelaient à demi dans un large rafraîchissoir plein d'un mélange de glace et de salpêtre.
— Goùtons-y... hein? — balbutia Sari'iol en tendant sou verre. — J'ai chaud... — c'est froid... je veux me rafraîchir... Verse, mon ami! verse, mon frère! et tu seras la crème des hommes !...
Robert versa. — Sarriol but. — Sa physionomie s'illumina :
— Oh! ça, c'est boni... — s'écria-t-il. — Verse encore ! verse toujours! Tu n'as pas d'idée comme j'ai soif!
Trois fois de suite il vida son verre.
— 11 est ivre enfin! — pensa le comte.
S'il l'était, il l'était bien peu, car, déboutonnant avec soin sa redingote bleue toute neuve, il tira de sa poche une feuille de papier timbré qu'il éUila sur la table en disant :
— Le moment est venu de rédiger... — Rédigeons-nous?
— Bien volontiers!... — réplicjua M. Loc-Earn, — nous voici au dessert... — Ata santé, baron!...
— A la tienne, comte de mon cojur I
Le dessert arriva.
Les deux bouteilles de saint-péray gisaient, corps sans âme, dans le aenu déglace. —
Sarriol, décidément vaincu, vautré sur le divan en face du comte, fredonnait d'un air hébété une bribe de refrain populaire en battant la mesure avec sa tête.
Donnez-nous le café, les liqueurs et des cigares, en même temps que les fruits, — dit Robert, — et apportez-moi l'addition...
— Mais, — fit observer le garçon, — je ne sais pas ce que ces messieurs prendront de cigares et de liqueurs...
— Comptez dix verres et quatre cigares...
— Bien, monsieur...
Et le garçon sortit stupéftiit et émerveillé, en se disant :
— Ah! en voilà qui sont solides ! — A leur place j'en sais plus d'un qui serait sous la table! et ils vont boire di.x petits verres ! A eux le pompon !
Sarriol interrompit son refrain.
— Signons-nous? — balbutia-t-il, — signons-nous le petit papier?
— A rinstant... — répondit Robert; — le garçon va revenir... Je le payerai, il s'en ira, et nous ne serons plus dérangés...
— Plus dérangés... — répéta Sarriol avec un rire idiot, — plus dérangés... Allons, ça va Ijien...
Et, s'étendant sur le divan, il se fit un oreiller avec un des coussins, immobile et comme endormi, quoiqu'il eût les yeux ouverts et fixés vaguement sur la glace qui se trouvait derrière son amphitryon.
Le garçon reparut avec l'addition. — Elle atteignait le chitfre de cent quatre-vingts francs.
Robert donna dix louis.
— Gardez, — dit-il ; — le reste est pour vous... Le garçon salua et sortit.
— Rédigeons... — balbutia Sarriol se cramponnant îl son idée fixe, — et signons... il faut signer...
— Est-ce que tu n'as plus soif? — demanda Robert en tirant de sa poche un flacon microscopique.
— Si... si... toujours... toujours soif... et je veux boire... Mais il faut signer d'abord...
— Eii bien, soit ! — un verre de rhum et je prends la plume...
— C'est ça... tutoyons le rhum et prenons la plume...
Robert examina Sarriol dont le regard, de plus en plus atone, semblait s'égarer dans le vide.
11 remplit de rhum aux trois quarts un grand verre mousseline, puis, avec la dextérité d'un presdigitatcur émérite, il versa dans ce verre quelques gouttes de la liqueur que renfermait le petit flacon.
— Eh bien! baron, — demanda Ro-bert avec uu rire qui sonnait faux, ■ — y sommes- i nous?...
— Voilà... voilà... — répondit Sarriol de sa même voix avinée, en se dressant pour prendre le verre que lui tendait l'amant d'Henriette.
Ce dernier se versa du rhum à son tour.
— Je veux te taire raison... — reprit-il. — A ta santé, mon brave camarade! .
— A la tienne, ami véritable !...
Certes, M. de Loc-Earn était im gredin des plus complets et des mieux réussis, mais enfin, jusqu'à ce jour et jusqu'à cette heure, il n'avait tué personne.
Le courage lui fit défaut, non pour accomplir son œuvre, mais pour en suivre des yeux l'accomplissement. — Ses nerfs furent moins forts que sa volonté. — Il détourna malgré lui la tête, tandis que l'homme dont il yenait de serrer la main approchait de ses lèvres le breuvage empoisonné.
Soudain Sarriol poussa im cri sourd ou plutôt une sorte de gémissement semblable à un râle, — ses yeux s'agrandirent démesurément, comme ceux de mademoiselle Croizette au dernier acte du Sphinx. — Le verre vide, échappé de ses doigts tremblants, se brisa en touchant le parquet. — 11 retomba de toute sa hauteur sur le divan dont on entendit grincer les élastiques et il resta sans mouvement, la poitrine soulevée ou plutôt déchirée par une respiration sifflante et tumultueuse.
Robert fit le tour de la table et se pencha vers lui.
— Tu en savais trop long, ami Sarriol! — murmura-t-il; puis, se relevant, il ajouta : Ce sera maintenant l'affaire d'une demi-heure au plus... — U ne reprendra point connaissance, donc rien à craindre... Je puis partir... — Personne ne me connaît ici, et pas un policier, si fin soit-il, fùt-il le diable, n'aurait l'idée folle d'accuser le comte de Loc- Earn d'un crime sans but apparent...
Il mit son chapeau, prit sa canne et se dirigea vers la porte ; mais au momeut de de l'atteindre il s'arrêta et se retouina :
— Un crime ! — répéta-t-il avec un étrange sourire.— Pourciuoi? — Eh bien ! non, il n'y aura pas de crime... — Je vais en effacer les traces...
D'une main rapide, U enleva les bouteilles vides oubliées dans le rafraîchissoir rempli de salpêtre et de glace. — 11 porta ce rafraîchissoir près du d'.van et disposâtes jambes et le torse de Sarriol de telle façon que la partie supérieure du crâne de ce malheureux reposât sur le mélange réfrigérant.
Ceci fut fait avec une adresse assez grande poui- que l'attitude invraisemblable de ce corps inerte pai-ùt être le résultat naturel des mouvements désordonnés de l'ivresse.
— Parole d'honneur ! ça, c'est très-fort ! — murmura Robert en jetant sur la mise en
scène que nous venons de décrire un coup d'ceil satisfait. — Le premier médecin venu n'hésitera pas à déclarer que l'unique cause de la mort est une congestion cérébrale résultant fatalement du contact trop prolongé du crâne et de la glace... — Mon idée est un pur chef-d'œuvre, et voilà pour les journaux de demain soir tin fait divers bien curieux!
Ayant formulé en ces termes son contentement de lui-même, M de Loc-Earn mit trois cigares dans sa poche, alluma le quatrième, regarda sa montre qui marquait neuf heures trois quarts et sortit du cabinet.
Dans le couloir desservant le premier étage il rencontra le garçon auquel il avait donné un louis une demi-heure auparavant.
— A quelle heure ferme votre établissement? — lui demanda-t-il.
-■-Cela dépend, monsieur. — Quand les clients s'en vont, nous fermons... — assez habituellement vers onze heures... — .aujourd'hui nous avons des sociétés arrivées trèstard... Nous serons encore ouverts à plus de minuit, c'est certain...
— Voici pourquoi je vous adressais cette question, — reprit Robert; — mon ami est un peu gris...
— Rien qu'un peu! — pensa le garçon ; — je comprendrais qu'il le fût beaucoup! — Fautil préparer une tasse de thé à l'ami de monsieur? — ajouta-t-il tout haut.
— Nullement. — Mon ami n'est point malade, mais ayant la tête lourde il dort sur le divan... — Laissez-le dormir, s'il vous plaît...
— Monsieur peut s'en rapporter à. moi ; je u'enirerai pas dans le cabinet...
— Je vais faire un tour... — continua le comte. — Jereviendrai problablement dans une heure... — Si par hasard je ne revenais pas, envoyez chercher une voiture pour mon ami et réveillez -le au moment où vos derniers clients partiront...
— C'est compris... Je ferai tout pour contenter monsieur...
Robert quitta le Panier-Fleuri et s'enfonça sous les marronniers du Bel-Air, au milieu des musiques bruyantes et des lanternes de couleur. — Il se dirigeait vers la grande avenue des Champs-Elysées.
— Comme c'est facile de tuer quelqu'un ! — se disait-il chemin faisant. — On parle des remords... — Je n'en éprouve aucun... — Sarriol barrait ma route... — J'ai supprimé l'obstacle et j'étais dans mon droit...
Pendant toute la journée du lendemain, l'aventurier ne quitta point l'hôtel de la rue delà Ville-l'Évèque, et cette journée lui parut longue. — 11 se demandait :
— Qu'a-t-on dit en trouvant un homme sans vie au lieu d'un homme ivre? — A-t-on porté le corps à la .Morgue? — Sarriol sera-t-il reconnu par un des misérables de bas étage iiu milieu desquels il vivait?
Et il attendait les journaux du soir avec une fiévreuse impatience.
Sa déception fut grande (]uand, après avoir déchiré les bandes de la Gazelle de France et de la Pairie, il vit que ni l'un ni l'autre ne disait un mot de l'accident du Panier- Fleuri.
— Comme ces journalistes sont mal renseignés ! — murmura-t-il; — la nouvelle est intéressante, cependant! — Ce sera pour demain sans doute...
M. d'Auberive trouva ce soir-là que le cher comte, son secrétaire, lisait moins bien que de coutume et semblait n'accorder aux longues tartines politiques qu'une attention des plus restreintes. — Il en fit la remarque et Robert s'excusa en se disant un peu souffrant.
L'aventurier se mit au lit de bonne heure et dormit d'un mauvais sommeil, plein de rêves qui ressemblaient à des cauchemars.
Dix fois il se réveilla en sursaut, croyant voir Sarriol debout en face de son lit, tantôt le visage hébété par l'ivresse, tantôt la figure décomposée par le poison, tantôt enfin riant d'un rire à la fois moqueur et menaçant.
— Fantômes de la nuit, vous n'êtes que mensonges et je vous défie! ! ! — murmurait Robert; mais il n'en éprouvait pas moins une oppression douloureuse, une vague et glaciale angoisse.
Cependant, vers le matin, ses rêves firent trêve, son sommeil devint lourd. Il en fut tiré brusquement par le bruit d'un pas rapide, et Joseph, le vieux domestique, se précipita tout effaré dans la chambre en balbutiant :
— Monsieur le comte... ah! monsieur le comte...
Il n'eut pas le temps d'en dire plus long.
Robert, stupéfait et épouvanté, vit apparaître derrière Joseph la terrible incarnation de la loi sous la forme d'un commissaire de police ceint de son écharpe et escorté do deux agents en bourgeois.
Le commissaire s'approcha du lit ;
— Vous êtes, — dit-il, — ou du moins vous vous faites appeler le comte de Loc-Earn?
— Je suis parfaitement le comte de Loc-Earn... — répliqua Robert, — et je puis le prouver à l'instant même...
— Vous avez été condamné, le 3 décembre 1817, à trois ans de prison sous le nom de Robert Saulnier?...
— Jamais!... — s'écria l'aventurier devenu livide, — jamais! jamais! — je suis victime d'une erreur facile à constater...
— Vous vous expliquerez à ce sujet avec le juge d'instruction chargé de votre affaire.
— Robert Saulnier, je vous arrête au nom de la loi... — Habillez-vous et suivez-mui... — Mais, monsieur, je suis innocent!
— Tant mieux pour vous!
— Ne puis je éviter du moins la honte d'une arrestation dans cette maison honorable?
— Ne puis-je obtenir la faveur de me rendre au parquet librement?
— C'est impossible.
— Je vous donnerai ma parole d'iionneur...
Le commissaire sourit et ne répondit pas.
— .\llons, je suis perdu! — se dit Robert avec un découragement inuncnse. trahi ?
Qui m'a
Mnzitlr!.., Muusieur le comte est bien lof^él dit-il. — l'ius que ça de chicl (Page U8.)
11 pensa à Suniul, — mais Sarriol (Hait mort.
— J'atteiTd.s... — reprit le commissaire; — faites vite...
— Mon Dieu! — murmurait le vieux valet de chambre en levant les bnis vers le plafond. Mon Di.3u ! quel 6v6nement affreux!... que va dire mon maître? — il y a de quoi le
tuer!!!
M. de Loc-Earn quitta son lit en clianculant, comme un homme foudroyé, et s'habilla d'une façon toute machinale
Néaniuûiiis, quand il eut à peu près achevé, il lui revint assez de présence d'esprit pour mettre daus sa poche un portefeuille contenant quelques billets de banque, économisés par lui sur son traitement considérable de secrétaire du vieux gentilhomme.
— Je suis prêt à vous suivre, monsieur... — dit-il ensuite, — mais je proteste de toutes mes forces... — 11 est cruel pour un honnête homme d'être traité comme un malfaiteur! — Au revoir, mon brave Joseph, — ajouta-t-il; — n'inquiétez pas M. d'Auberivo au sujet de ce déplorable malentendu... — Tout va s'expliquer .. — je reviendrai dans quelques heures...
— Que Dieu vous entende, monsieur le comte 1...
Devant la porte se trouvait un fiacre dans lequel le commissaire de police fit monter le prisonnier.
De l'autre côté de la rue stationnait un second fiacre à stores baissés. — L'on de ces stores se souleva au moment où M. de Loc-Earn sortait de l'hôtel et une tête apparut, cynique, gouailleuse et triomphante. — L'apparition ne dura qu'une seconde et le store retomba.
— A la Conciergerie J — dit l'un des agents au cocher.
Le fiaore roula.
Huit jours après Robert s'asseyait de nouveau sur le banc des prévenus de la sixième { chambre.
1 11 essaya de soutenir qu'entre lui et Robert Saulnier il n'y avait rien de cnnimun.
Dix témoins prouvèrent le contraire.
La condamnation à trois ans de prison prononcée par défaut fut naturellom-iiit confirmée, et l'amant d'Henriette d'Auberive devint l'un des tristes hôtes du pônitencier de Poissy.
Un soir, — trois ans plus tard, — un homme jeune encore, le visage aux trois quai-ts masqué par des lunettes de couleur et par un cache-nez montant très-haut, sonna presque timidement à la porte de l'hôtel d'Auberive.
Autant qu'on en pouvait juger à la faible lueur des becs de gaz du dehors, la vaste cour offrait un aspect lugubre. — L'herbe poussait entre les pavés. — .\ucune lumière ne brillait derrière les fiuiêlres du grand bâtiment.
— M. d'Auberive vit-il encore? — demanda le visiteur en déguisant sa voix.
— Depuis trois ans mon maître est mort d'une paralysie du cerveau, — répondit le vieux concierge.
— Et sa fille'?
— Ma jeune maîtresse s'est retirée dans un couvent...
— Ce couvent est-il à Paris ou en province?
— Que vous importe?
— J'ai une communication importante à faire parvenir à mademoiselle d'Auberive...
— De quelle part?
— De la part d'un atui de sa famille....
— Dites à cet ami de sa famille que mademoiselle Henriette s'étant volontairement séparée du monde ne reçoit de communications de qui que ce soit et de quelque nature que puissent être ces communications. — C'est la consigne...
— Cependant...
— Bonsoir!... — interrompit le concierge en refermant la porte de la loge.
Robert de Loc-Earn — (on l'a déjà reconnu) — s'éloigna la tête basse...
— Il faudra bien que je la retrouve ! — murmura-t-il ; — je la tiens par l'enfant, et, s'il le fatit, je ferai du scandale...
Le lendemain, de grand matin, il allait à l'île Saint-Denis.
Des visages inconnus l'iiccueillirent dans la petite maison où Sarriol l'avait conduit jadis.
Il s'informa de ce qu'étaient devenus le pêcheur et sa femme.
On l'ignorait de façon complète. — Trois ans auparavant le mari de Rosalie ayant, paraît-ii, fait un héritage, avait vendu sa maisonnette et quitté le pays avec sa femme, son enfant et son nourrisson.
— Allons, — pensa Robert, — tout s'effondre!
L'effondrement, en effet, semblait absolu.
De l'intrigue si laborieusement ourdie et si près d'aboutir, il ne restait désormais qu'un acte de naissance inscrit sur les registres de l'état civil de la mairie des Batignolles.