HASARD CONNAITRE A FOND VOS PETITES AFFAIRES
Le dernier membre de phrase, que nous venons de souligner deux fois, donnait le frisson ù Croix-Dieu.
De quelles affaires parlait Sarriol? — Que savait-il? — Le hasard, la fatalité, lui avaient-ils cippris le véritable nom de l'assassin du baroji Worms?
Ce n'était pas probable, puisque sa lettre ne faisait aucune allusion à Frédéric Muller; mais peut-être gardait-il ce terrible secret pour frapper un dernier coup.
Dans tous les cas, et quand même il n'aurait connu qu'un passé déjà lointain, il n'en restait pas moins effroyablement dangereux.
Une dénonciation émanée de lui, quelle qu'elle fût, suffirait pour donner l'éveil à la police, et Croix-Dieu ne pouvait envisager de sang-froid la perspective de voir le parquet s'occuper de ses affaires. — Il avait, pour cela, de trop bonnes raisons!...
— (Juel parti prendre? — se deniaiida-t-il après avoir ramas,-é et relu, à dix repiises, la lettre anonyme échappée de ses mains tremblantes. — Quitter Paris, c'est la ruine... et d'ailleurs, fuir devant le péril sans avoir combattu, c'est lâche!... Je lutterai, s'il faut lutter... — il me restera toujours la ressource, quand je me verrai tout à fait perdu, de me
faire sauter la cervelle... — J'ai jusqu'à demnin pour .-ii;!!-... — la nuit porte conseil...
Nous verrons...
liniix-Uieu sortit, la Lèle en feu...
Il avait besoin de grand air et de mouvement pour calmer l'exaspération de ses nerfs;
il marcha pendant deux heures dans Paris, allant devant lui, rapidement et au hasard.
Vers minuit, il se trouvait sur la place de la Bastille, sans savoir comment il y était venu.
11 se souvint alors de son intention d'aller prendre des nouvelles d'André de San-ltémo et, montant dans un fiacre, il se fit conduire rue de Boulogne, avec la ferme conviction d'apprendre en arrivant que le jeune homme avait cessé de vivre.'
Cette croyance ne se réalisa point.
.\u moment où il franchissait le seuil de la chambre que nous connaissons et qu'éclairaient à peine les clartés pâles d'une veilleuse enfermée sous un globe d'albâtre, le médecin venait de se retirer dans une autre pièce afin d'y prendre un peu de repos, et Georges Tréjan, à demi couché sur une chai.se longue, se trouvait seul auprès du lit.
En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna, mit vivement un doigt sur ses lèvres, quitta son .-ir^i; et, fit quelques pas à la rencontre du visiteur.
— Eh bien? — demanda Croix-Diea à voix ba*se, après avoir serré la maiu de l'artiste. — Vous n'avez rien de funeste à m'apprendre, j'espère?...
— Non, grâce au ciel...
— Ainsi, notre pauvre ami?...
— Je n'ose dire qu'il y a du mieux, mais enfin son état n'a point empiré, au contraire. — Des détails... vite des détails...
— Si vous étiez arrivé cinq minutes plus tôt, vous auriez vu le médecin... — 11 est là, dans la chambre voisine, prêt à revenir au premier appel .. 11 re.'use de me donner la
moindre espérance, mais il m'a paru moins inquiet jo- ne veux pas... je ne peux pas
croire que la sentence prononcée soit irrévocable!... — Vous ne sauriez vous faire une idée de ma sympathie, de mon affection pour ce jeune homme que je connaissais à peine il y quelques jours!... — S'il meurt, je pleurerai sur lui de vraies larmes!... J'aurai le cœur brisé... — Mais il ne mourra point!... — Nous le sauverons à force de soins... — 11 dort d'un tranquille sommeil et son apparence n'est plus la même qu'au moment de votre départ... — Venez près du lit... vous jugerez...
Croix-Dieu s'approcha et se convainquit, du premier coup d'o'il, que Georges ne se faisait pas illusion.
L'effrayante raideur que nous avons vue succéder à une convulsion presque tctaniiiue avait disparu complètement.
Le visage pâle d'André reposait sur l'oreiller avec une sorte de quiétude.
Une respiration égale soulevait la poitrine à intervalles réguliers.
Une large tache de sang, sur la toile fine et blanche des draps, rappelait seule la tragédie du bois de Vincennes et le coup d'épée de Grisolles.
Sans cette tache, on aurait pu croire qu'on assistait au sommeil réparateur d'un convalescent.
— Eh bien? — demanda Georges à son tour, après un instant de silence.
— Vous aviez raison, — répondit Croix-Dieu, — et comme vous je trouve l'état de notre cher blessé beaucoup plus rassurant... — Par malheur, nous ne sommes médecins ni l'un ni l'autre, et des symptômes mal compris peuvent nous abuser tous les deux...
— Cependant, ce calme profond?
— Paraît d'heureux augure... oui certes... mais durera-t-il?
Au même instant, et comme pour servir de commentaire aux dernières paroles du baron, l'attitude d'André changea.
Il ne se réveilla point, mais il fit un mouvement brusque. — Une teinte d'un rose pàlo d'abord, puis plus vif, revint à ses joues; — sa physionomie mobile exprima l'exaltation ou plutôt l'adoration; — ses lèvres s'entr'ouvrirent et il murmura, d'une voix faible comme un souffle et cependant distincte :
— (i'est elle... Oui, c'est vous, madame... Oh! je vous reconnais... c'est vous! — Levez ce voile, je vous en supplie... découvrez une dernière fois votre divin visage à mes yeux qui, pour toujours, seront fermés demain... — On ne refufo rien aux mourants, vous lo
savez, et je vais mourir... Vivre à vos pieds ou mourir pour vous, madame, c'était ma destinée... — N'ayant pu vivre en vous aimant, je vais mourir pour vous avoir aimée... — C'est du bonheur encore... — Si vous saviez comme je vous aimais! Si vous saviez comme je vous aime!... Si vous saviez...
La voix d'André devint de plus en pins faible.
Ses lèvres s'agitaient encore; mais on n'entendait plus les paroles qu'elles prononçaient. — Sa tète, un instant soulevée, retomba doucement sur l'oreiller. — Une joie surhumaine rayonnait sur son visage. — La charmante apparition, visitant son délire, avait sans doute soulevé son voile.
— De qui parle-t-il? — demanda tout bas Georges au baron.
— D'une femme qu'il aime et qu'il croit voir...
— Quelle est cette femme?
— Je l'ignore comme vous...
André fit un nouveau mouvement; il ouvrit tout à coup les yeux, et, s'appuyant sur son coude, il essaya de quitter la position horizontale; mais ce fut en vain, sa faiblesse était trop grande pour lui permettre de consommer une si déplorable imprudence.
— Où est-elle? — demanda-t-il avec un visible égarement. — Elle était là, debout, à la place où vous êtes... — Je lui parlais... elle m'a répondu... — Où est-elle?
— Mon cher enfant, — dit CroLx-Dieu en prenant la main du jeune homme qu'il trouva briilante, — il n'y a dans cette chambre personne autre que nous...
— • Je vous répète que je l'ai vue... — reprit le blessé, — et vous me la cachez!... — Pourquoi me trompez-vous?... — C'est mal et c'est cruel...
— Calmez-vous, je vous en supplie...
Tandis que ces paroles s'échangeaient entre le baron et André, Georges se hcitait d'aller réveiller le médecin dans la chambre voisine et de le ramener avec lui.
— Je veux la revoir... je veux la revoir... — répétait San-Rémo dont l'exaltation redoublait.
— Buvez ceci, et vous la reverrez... — répliqua le médecin en lui présentant une potion.
— Bien vrai? je la verrai?...
— Oui, bien vrai...
André prit le veire et le vida d'un trait. — Son agitation tomba brusquement. — Ses yeux se fermèrent et il recommença le sommeil interrompu, mais ce sommeil était fiévreux et le visage s'empourprait de plus en plus.
— Qu'espérez-vous, docteur? — demanda Croix-Dieu.
— Rien encore, mais, si l'accès de fièvre qui commence n'emporte pas noire blessé, je ne désespérerai plus, et la guérison deviendra, sinon probable, du moins possible.
Croix-Dieu pensa :
— Il y a quelques heures à peine, la science condamnait André ; — si la nature le sauve, je reprendrai courage, moi aussi, et la confiance qui donne la force me reviendra pour la lutte...
Puis, se tournant vers Trt^jan, il murmura à son oreille :
— Je ne vous laisserai pas seul auprès de notre ami... Je veux le veiller avec vous... Georges serra la main du barou en répliquant :
— Vous aussi, vous l'aimez bien... et depuis plus longtemps que moi...
Les heures lentes s'écoulèrent. — Les premières blancheurs de l'aube firent pâlir sous le globe d'albâtre les clartés indécises de la veilleuse.
La fièvre accompagnée de délire, après avoir atteint son maximum d'intensité, avait cédé peu à peu.
André vivait encore, mais son état de faiblesse et de prostration semblait de funeste augure à Georges et à Croix-Dieu.
Tel ne fut point l'avis du médecin, et il formula son opinion en ces termes :
— Cette prostration qui vous épouvante est normale, inévitable, et n'a riun qui m'étonne... — Le blessé a passé la nuit... — Je ne l'espérais pas... — Maintenant tout est possible...
Le domestique de Suu-Uémo entra sur la pointe des pieds et dit à Philippe :
— Monsieur le baron, le valet de chambre de M. le vicomte de Grandlicu est là... — il vient chercher des nouvelles, de la part de son maître...
Tréjan avait entendu.
— Répondez — fit-il — que dans dix njinutes j irai moi-même à l'hutel de Grandlicu.
Ces paroles venaient d'être prononcées à voix basse, et cependant le nom de Gramllieu frappa l'oreille d'André qui semblait endormi; il ouvrit brusquement les yeux et il écouta avec une attention dévorante, mais il ne prononça pas un mot, ne fit pas un mouvement, et, lorsque le valet fut sorti, ses paupières s'abaissèrent de nouveau sur ses prunelles dilatées.
Georges répara en un tour de main le désordre apporté dans sa toilette par une nuit de veille, et prit le chemin du faubourg Saint-Honoré.
Quand il arriva ciiez son cousin, il était tout au plus liuil heures et demie, et la lumière incertaine des matinées d'hiver traversait avec peine une atmosphère de brouillard glacé,
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L'artiste fut introduit sans retard dans le splendide cabinet de travail où l'attendait M. de Grandlieu. '
Des tapisseries des Gobelins couvraient les murailles de cette vaste pièce entièrement meublée de chêne noir, et dés pentes de tapisserie masquaient les profondes embrasures des trois portes et des deux fenêtres.
Au moment où Georges franchissait le seuil, une des portières se mit à trembler, comme si quelqu'un se cachait derrière elle.
C'est qu'en effet Germaine était là, blottie et frissonnante, enveloppée à la hâte dans un grand peignoir de laine blanche, les pieds nus dans ses petites mules, et sa soyeuse chevelure blonde flottant sur ses épaules.
La fille de Clotilde de Randal, après une. interminable nuit d'insomnie, avait dès le point du jour sonné sa femme de chambre pour lui adresser cette question :
— A-t-on des nouvelles du blessé?...
— Non, madame la vicomtesse, pas encore... Mais Etienne va partir pour la rue de Boulogne... — Monsieur le vicomte l'attendra dans son cabinet...
— Guettez le retour d'Etienne... — lulerrogez-le et venez me répéter sur-le-champ ce qu'il vous aura dit.
Une heure après, la camériste accourait annoncer à sa maîtresse que dans dix minutes M. de Tréjan serait à l'hôtel, — puis elle sortit.
Germaine s'élança hors de son lit, se vêtit sommairement, courut à la fenêtre, et lorsque à travers les vitres elle aperçut Georges dans la cour elle quitta sa chambre, traversa deux pièces immenses, ouvrit une porte qui séparait l'un des salons du cabinet de travail, et s'arrêta, muette, oppressée, presque défaillante, l'oreille collée à la fente de la tapisserie.
— Si la vérité est désespérante, — pensait la jeune femme, — on tàclicra de me la déguiser... — On me traitera comme une enfant dont il faut ménager les nerfs... — Un ne me dira pas tout... et je veux tout savoir...
Voilà pourquoi elle se cachait. — Voilà l'unique motif — (elle le croyait du moins) — de son innocent espionnage.
Georges entra dans le cabinet.
— Vit-il encore? — lui demanda impétueusement Armand de (irandlieu.
— 11 vit, mon cousin! il vit!...
— .\h ! que Dieu soil béni!... — Depuis hier, vous ne l'avez pas quitté?
— Pas une minute...
— Comment la soirée et la nuit se sont-elles passées? — Que dit le médecin? - Racontez-moi tout... n'ouijliez rien... — Les plus minimes détails seront pour iiiui d'un énorme intérêt...
Tréjan, se reportant à l'heure où M. de Graiullleu, la veille, s'était éloigné tristement de la couche ensanglantée, commença le récit minutieux des faits et des incidents dont nous connîiissons quelques-uns.
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Désireux de satisfaire son cousin, il se garda de passer sous silence cet épisode du délire où San-Rémo, s'adressant à une vision chérie, lui parlait de son amour et la suppliait de lever son voile.
Germaine sentit son cœur se serrer sans qu'il lui fût possible de se rendre compte des motifs de son émotion douloureuse
— Ainsi, — murmura-t-elle avec une involontaire amertume, — il aime!... et, si près de la mort, sa suprême pensée est pour cette inconnue...
Elle réagit contre ce trouble inconscient et, redevenue maîtresse d'elle-même, elle reprit:
— Celle qu'il aime doit bien l'aimer!... il est si noble... si brave... si charmant!... Qui donc ne l'aimerait? — Sans doute elle l'adore... — Pauvre femme, comme elle doit souffrir en le sachant blessé... en le croyant mourant!... — Ah ! je la plains de toute mon âme!... — Mais pourquoi n'est-elle pas auprès de lui?... — Sa place est au chevet de ce lit d'agonie...
Tréjan continua, et sa conclusion fut que le médecin, sans aller jusqu'à prédire une issue favorable, ne se refusait pourtant plus à l'espérance et croyait désormais la guérison possible.
— Ah! murmura M. de Grandlieu — tout à l'heure je m'écriais : — Que Dieu soit béni II et, grâce au ciel, j'avais raison!! — un pas immense s'est accompli depuis hier, puisque cette crise qui devait amener la mort nous apporte au contraire l'espoir... — Merci, mon cousin, cent fois merci, d'être venu vous-même me donner ces bonnes nouvelles! — Retournez près du généreux enfant qui mérite si bien d'être aimé... — Je vais rassurer ma pauvre Germaine, dont l'agitation nerveuse, hier au soir, était alarmante et qui, j'en suis certain, a passé une triste nuit... — Dans une heure je vous rejoindrai...
La jeune femme n'en écouta pas davantage.
Elle n'avait plus rien à apprendre. — Elle s'enfuit, regagna sa chambre, ouvrit l'oratoire dont une fois déjà nous avons franchi le seuil, et, se laissant tomber à doux genoux, elle éleva ses mains et son cœur et remercia Dieu et sa mère.
Puis, refermant l'oratoire et rejetant loin d'elle le peignoir dont elle s'était vêtue à la hâte, elle se glissa dans son lit qu'elle parut n'avoir point quitté.
Un instant après la femme de chambre, entrant discrètement, demanda si madame la vicomtesse pouvait recevoir M. le vicomte.
— Oui... — répondit Germaine d'une voix faible, — qu'il vienne...
Armand de Grandlieu franchit le seuil, s'approcha du lit, et, pâli.ssant un peu, eflleura (le ses lèvres les cheveux épars sur le front virginal qui s'otTrait à lui.
— Chère enfant, — dit-il, — notre cousin Tréjan, qu'hier au soir j'avais laissé veillant avec sollicitude le marquis de San-Rcmo, est venu tout à l'heure et me quitte à|rinstant...
— Eh bien? — balbutia la jeune femme avec un trouble que le vicomte attrii)ua à l'anxiété.
— Vous aviez prié pour le blessé, j'en suis sûr.. — reprit-il.
Quel e6t Cf. bizarre personoage? demanda Robert. - C'est le dernier barou de Croix-Dieu. (Page 479.)
- De tout mon cœur .. de toutes mes forces... — répondit Germaine. — Votre prière a été entendue... — L'espoir, hier, nous était défendu... il nous est permis aujourd'hui...
Germaine garda le silence et baissa les yeux.
M. de Grandlieu répéta sommairement le récit de l'artiste, seulcinunt il eut soin de taire les amoureuses hallucinations d'André.
— Pourquoi donc me caclie-t-il cela? ■ — se demanda Germaine. — Pourquoi veut-il que je l'ignore?... — André de San-Rémo est-il donc coupable en aimant?...
— Cette nouvelle vous rend heureuse, n'est-ce pas? — fit le vicomte quand il eut achevé.
— Oui... oh! oui... bien heureuse...
Priez donc encore, chère enfant!... — Priez avec ardeur! — Dieu écoute les voi.\
an"-éliques, et de toutes celles qui montent vers lui bien peu le sont autant que la vôtre...
Un nuage pourpre envahit les joues pâles de la jeune femme et monta jusqu'à son front pur.
Cet éloge du vieillard dont elle portait le nom lui paraissait immérité. Depuis quelques minutes, elle croyait sentir une tache sur la blancheur d'hermine de son âme.
En n'avouant pas à son mari qu'elle avait entendu, cachée, son entretien avec Georges Tréjan, — en paraissant apprendre de lui des choses qu'elle connaissait déjà, — elle venait, sinon de mentir, du moins de manquer de droiture pour la première fois de sa vie...
Sa première faute élait commise...
L'artiste, en rentrant dans la chambre du blessé après sa courte visite à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, annonça au baron qu'avant une heure le vicomte arriverait.
Croix-Dieu avait un tact trop fin pour ne point se rendre compte de la répulsion tout instinctive qu'il inspirait à M. de Grandlieu.
En conséquence, et très-logiquement, loin de rechercher sa présence, il l'évitait.
Il ne lui restait en outre que juste le temps nécessaire pour prendre mi parti relatif à la lettre anonyme reçue la veille, et dont l'auteur — il en était sûr — ne pouvait être que Sarriol.
Donc il quitta hi rue de Boulogne, où toutes choses restaient en l'état, — il retourna chez lui, — il relut une dernière fois la menaçante épître, puis, plongeant sa tête brûlante entre ses mains crispées, il réfléchit profondément.
Le i-ésultat de ses réflexions peut se résumer en un bien petit nombre de Hgnes.
Refuser est impossible ! ! ! — se disait-U. — Qu'importent quelques billets de banque
de plus ou de moins, quand on est engagé comme moi dans une partie complexe dont le gain final peut mettre en mes mains des millions?... — Ce qui rend la situation déplorable, c'est que Sarriol, encouragé par le succès de ce premier c/iantage, ne s'arrêtera pas
Ij^l Ses exigences, renouvelées sans cesse et grossissant toujours, seront évidemment
sans limite!... — il ne me laissera ni paix ni trêve! ! ! — Comment conjurer le péril? — Il n'est qu'un seul moyen, celui-ci : — faire de l'ennemi d'aujourd'hui l'allié de demain... — Le compromettre adroitement, — le dominer comme autrefois!!! — Il restera toujours dangereux, je le sais bien, mais j'égaliserai les chances, et, s'il me tient, je le tiendrai! ! ! — Lo grcdin s'y prêtera-t-il? La (luestion est là!... — Les souvenirs de la butte du Bel-Mi-
et du Panier fleuri doivent le mettre en défiance... — 11 est invulnérable et je suis à sa merci s'il reste dans son ombre... — Parviendrai-je à l'en faire sortir? — Le diable le sait... — Quoi qu'il advienne, j'essayerai, et dans tous les cas je suis sûr ainsi de gagner au moins du temps... On ne tue pas la poule aux œufs d'or!
CroLx-Dieu, ayant pris un parti, se mit à son bureau et écrivit rapidement, en ayant soin de modifier son écriture d'une façon complète afin qu'on ne pût faire de sa lettre une arme contre lui. — Voici cette lettre :
« Ou je me trompe fort, ou mon correspondant anonyme est en etTet un ancien ami, envers lequel j'ai eu des torts graves que je me suis reprochés bien souvent.
« La preuve sans réplique de la sincérité de mes regrets est la promptitude avec laquelle je fais l'envoi demandé, quoique la connaissance de mes petites affaires ne puisse amener pour moi aucun résultat fâcheux. — Je devais à la société. — J'ai payé ma dette. — Le passé n'existe plus; l'éponge légale a passé sur lui. — Je suis aujourd'hui bien réellement ce que je parais être, et ma cuirasse n'a pas un défaut par où on puisse m'atteindre.
« Peut-être aurai-je bientôt l'occasion d'être utile à X. Y. Z. beaucoup plus sérieusement qu'aujourd'hui. — Je le prie donc, non de se faire connaître à moi, s'il juge convenable de conserver, quant à présent, l'incognito, mais de m'indiquer un moyen quelconque de correspondre avec lui.
<i X. Y. Z. ne peut et ne doit craindre aucun piège. — On ne prend pas deux fois un fin renard à la même amorce. — Mon correspondant connaît trop bien mon intelligence pour supposer que je l'ignore. »
Croix-Dieu glissa sous enveloppe sa courte épître en même temps que dix billets de mille francs, traça sur l'enveloppe ces mots :
l'AUIS.
Poste restante.
Puis il cacheta avec un cachet de fantaisie, et il alla lui-même jeter sa lettre au grand bureau de la rue Saint-Lazare.
\ X \' il I
Deux jours s'écoulèrent.
Ooix-Dieu, très-désappointé, très-inquiet, ne recevait aucune réponse d'.\. Y. Z. et le -il. lice de son correspondant anonyme, équivalant au refus formel de se mettre personnellement en rapport avec lui, semblait rempli de menaces.
Mais il ne pouvait rien, — qu'attendre.
Rue de Boulogne, les choses allaient sinon bien, du moins mieux.
André de San-Rémo se soutenait. — Aucun des accidents intérieurs redoutés par le médecin ne s'était produit. — On ne pouvait dire que le jeune homme fût hors de danger, mais le danger n'avait rien d'immédiat, et nous pouvons ajouter : rien de probable.
Les accès de fièvre se suivaient à intervalles réguliers, accompagnés de délire, et ce délire se manifestait toujours de la même manière.
André croyait voir une femme, — Germaine, — au chevet de son lit. — Il lui parlait avec une ardente exaltation et la suppliait de lever son voile. — Elle cédait. — Il s'efforçait alors de se soulever pour saisir les mains de la vision enchanteresse, pour l'attirer à lui, pour la presser contre son cœur, et il retombait sur son lit, ivre de joie et brisé de fatigue.
Quand à ces crises succédait un calme relatif, il s'étonnait et s'irritait de ne plus voir autour de lui que des hommes, car, abusé par les souvenirs de la fièvre, étrangement nets dans son cerveau, il continuait, même après l'accès, à prendre ses hallucinations pour des réalités.
Un tremblement nerveux, incompréhensible pour le médecin, s'emparait de lui quand le vicomte Armand venait le visiter; — c'est qu'il frissonnait à la pensée que Germaine pouvait apparaître tout à coup et se trouver en présence de son mari...
Le matin du troisième jour, M. de Grandlieu reçut une dépêche du régisseur de ses propriétés de Touraine.
Cette dépêche lui annonçait que depuis le milieu de la nuit précédente un incendie, qu'on croyait allumé par la malveillance, dévorait les bâtiments d'exploitation d'une de ses plus vastes fermes et les récoltes entassées dans leurs greniers.
Le chiffre des pertes serait énorme.
La justice et les représentants des compagnies d'assurances s'étaient à l'instant transportés sur le lieu du sinistre.
La présence immédiate du maître paraissait indispensable. — On le suppliait de venir.
Armand, bien qu'il lui en coûtât beaucoup de se séparer de Germaine, ne fût-ce que pour un temps très-couri, ne pouvait hésiter.
Il consulta l'indicateur, télégraphia l'ordre de lui envoyer une voiture à la gare la plus proche du château de Grandlieu, alla rue de Boulogne prendre des nouvelles d'André, revint à l'hôtel, embrassa sa femme sur le front, et partit par le train express de 10 heures 45 minutes du matin, en affirmant que son absence ne se prolongerait pas au delà de quarante-huit heures.
Germaine se trouva donc pour lu première fois seule à Paris, et absolument isolée dans cet immense hôtel dont elle était la jeune reine.
Cet isolement lui parut plus difficile à supporter qu'elle ne l'aurait cru d'abord.
Elle éprouvait une profonde et filiale alîection pour M. de Grandlieu qu'elle n'avait jamais quitté depuis son enfance, et le mariage — (pour des motifs que nous ne tarderons point à connaître) — n'avait aucunement modifié les caractères de cette tendresse.
La présence continuelle de ce galant homme, si charmant et si jeune encore malgré son âge et ses cheveux blancs, et qui mettait toute sa joie, tout son bonheur h deviner, à
prévenir les moindres désirs de sa femme, après avoir deviné et prévenu ceux de sa pupille, était devenue pour elle une habitude et un besoin. '
Elle trouva les heures longues et vides.
Ses yeux se fixèrent en vain sur les pages d'un livre commencé. — Sa pensée distraite s'envolait ailleurs.
Elle ferma le volume et se mit au piano. — Les touches d'ivoire résonnant sous ses doigts n'évoquèrent que de sombres accords et de plaintives mélodies.
Un grand jardin planté d'arbres séculaires s'étendait derrière l'hôtel et rejoignait les Champs-Elysées dont une grille le séparait.
Germaine descendit les marches du perron conduisant à ce jardin et foula d'un pas lent le sable de l'allée qui contournait la pelouse toujours verte, semée de massifs d'arbustes à feuillages persistants; — mais la neige à peine fondue rendait le sable humide; — des gouttes d'eau ruisselaient sur les écorces brunes des arbres dépouillés; — un dôme grisâtre de brouillard enveloppait d'une atmosphère mélancolique la nature endormie; — de l'autre côté de la grille, de rares voitures foulaient avec^un bruit sourd le macadam boueux des Champs-Elysées...
Tout cela était lugubre.
Germaine rentra, et se laissant tomber dans une chaufTeuse, au coin du feu de sa chambre à coucher, elle se sentit envahie et comme oppressée par une invincible tristesse.
Au milieu de cette tristesse, l'image d'André de SanRémo, tout a coup, lui appui ut. Elle le vit pâle, inanimé ; — un frisson courut sur sa chair : — elle se figura qu'il allait mourir...
Pourquoi la conviction de cette mort prochaine et inévitable s'empara-t-elle de son esprit avec une si grande persistance que, malgré ses efforts, elle ne put l'en chasser? — Comment résoudre celte question? — Les phénomènes psychologiques sont bien souvent inexplicables. — Toujours est-il que l'idée funeste grandit, prit une insupportable acuité, et bientôt obséda Germaine au point de lui donner la fièvre et de faire couler une à une, sur ses joues, des larmes brûlantes.
Elle eut beau se répéter que chaque jour M. de Grandlicu apportait des nouvelles rassurantes. — Elle se répondit qu'on la trompait certainement pour ne point l'alarmer; et d'ailleurs ce qui était vrai la veille pouvait ne plus l'être le lendemain. — La mort a ses caprices!... — Combien de fois n'a-t-on pas vu succomber brusquement un blessé qu'on croyait guéri? — Sans compter que le médecin, quoique laissant une place à l'espérance, n'avait jamais affirmé qu'André fût hors de tout péril.
Pendant des heures, les sombres fantômes évoqués par l'imagination de Germaine tourbillonnèrent dans sa tète, amenant ù leur suite une sorte de délire.
Quand arriva la nuit, la jeune femme, sous l'empire de son idée fixe, était momentanément mais véritablement un peu folle.
On vint lui annoncer que le dîner était servi.
Elle passa dans la salle à manger et fit sur elle-même un héroïque effort. — Il fallait à out prix paraître calme. — Un maître d'hôtel allait et venait autour d'elle. — Deux valets
se tenaient derrière sa chaise. — A coup sûr tous les trois l'observaient curieusement, et, si elle ne parvenait point à cacher son émotion, ils la commenteraient sans doute.
Elle ne réussit qu'à moitié. — Son trouble était trop grand pour n'être point visible, et ses gens s'étonnèrent que l'absence d'un vieux mari agitât si fort une jeune femme.
Germaine fit semblant de manger. — Elle effleura du bout des lèvres deux ou trois des mets placés devant elle; — elle but quelques gouttes d'eau rougie, puis, lasse d'une contrainte dont la prolongation l'énervait, elle quitta la table, rentra dans sa chambre et, cachant son ■visage dans ses mains, se mit à sangloter.
Ces larmes abondantes la soulagèrent pour un instant; ses nerfs crispés se détendirent un peu; mais l'idée fixe ne perdit rien de .sa force; la conviction qu'en ce moment André agonisait devint pour la pauvre enfant une certitude absolue, et alors un désir ardent, insensé, irrésistible, s'empara d'elle et ne la quitta plus...
Elle voulait voir une dernière fois le mourant.
Que se passait-il donc dans cette âme pleine de trouble ou plutôt dans ce cœur affolé?
Nos lecteurs ont déjà compris ce que Germaine ne comprenait pas.
Elle aimait, elle aimait éperdument, et telle était sa candeur divine qu'elle ne songeait point à lutter contre la dévorante passion qui s'imposait à elle et dont elle ne soupçonnait pas la nature véritable.
Nous avons vu Germaine agenouillée presser sur ses lèvres l'humble crucifix qu'avaient touché jadis les lèvres de sa mère expirante. — Nous l'avons entendue s'écrier dans l'élan de sa foi naïve :
— Dieu puissant, Dieu bon. Dieu juste, sauvez de la mort l'enfant généreux qui s'est levé pour la défense d'un vieillard ! — Ce qu'aurait fait un fils pour son père, il l'a fait pour l'homme admirable dont je suis la fille!... Laissez-le vivre, mon Dieu... il est mon frère et je l'aime!...
Ce que Germaine avait pensé ce jour-là, elle le pensait encore... — Ce qu'elle avait cru, elle le croyait toujours.
Comment aurait-ello soupçonné que l'ineffable tendresse débordant en elle était une ardeur coupable? — La blancheur de la neige rend aveugle, dit-on, celui qui trop longtemps la regarde. — C'est ainsi que la pureté sans souillure de son âme aveuglait Germaine. — La pensée de Dieu, le souvenir de sa mère, ne la faisaient point rougir de son amour ignoré d'elle-même. — L'amant, pour elle, était bien véritablement un frère...
Elle se tordait les mains en répétant, presque à voix haute et sans en avoir conscience
— ■ Avant qu'il meure, je veux le voir...
Certes, si M. de Grandlieu avait été là, elle lui aurait dit :
— Condnisez-moi vers celui qui pour vous a donné sa vie...
Mais elle était seule, — elle ne voulait se confier à aucun de ses gens, et, — pour une jeune femme si haut placée, la réalisation d'un désir tel que le sien était entouré d'obstacles insurmontables en apparence.
Elle hésita longtemps, tantôt poussée par ses angoisses, tantôt vaincue par ses terreurs, puis soudain elle murmura :
— Si je u'y vais pas, je sens bien que cette nuit je deviendrai folle....
Elle n'hésita plus. — Son parti était pris.
Neuf heures du soir sonnaient.
Le temps humide et sombre pendant le Jour était devenu tout à fait mauvais. — Des rafales de vent grondaient dans les hautes cheminées. — La pluie fouettait contre les vitres...
Qu'importait cela?
Germaine sonna sa femme de chambre, se laissa déshabiller par elle comme de coutume, lui fit remettre du bois au feu, préparer le lit, et, ces choses terminées, lui enjoignit de ne rentrer dans l'appartement, sous quelque prétexte que ce fût, que le lendemain matin à neuf heures.
Assez souvent par les beaux jours, quand Germaine désirait sortir à pied, M. de Grandlieu la conduisait aux Champs-Elysées en passant par la petite porte pratiquée dans la grille du jardin.
La vicomtesse savait où se trouvait la clef de cette porte; — elle alla la prendre dans le cabinet de son mari, rentra chez elle, poussa ses verrous, ce qu'elle ne faisait jamais, mit une robe noire, la plus simple qu'elle put trouver, jeta sur ses épaules un manteau noir tout brodé de jais, attacha sur sa tête un petit chapeau de velours noir, noua sur son visage un voile épais, et tremblante, mais résolue, gagna le rez-de-chaussée par l'escalier dérobé qui donnait dans son cabinet de toilette.
Deux minutes après elle était dans le jardin.
Il pleuvait à verse, nous l'avons dit.
Quand une jeune femme a trois cent mille livres de rentes, dix voitures sous ses remises, quatorze chevaux dans ses écuries, elle n'aventure ses petits pieds sur l'asphalte que par des temps radieux et sûrs.
Germaine ne possédait point de peirapluie. . .
Sans doute elle pouvait remonter et, de même qu'elle avait pris la clef, prendre chez son mari l'objet qui lui faisait défaut.
Elle n'y songea même pas et, foulant bravement le sable mouillé, elle s'avaiira malgré l'averse jusqu'à la petite porte qu'elle ouvrit non sans peine, car lus ténèbres étaient profondes, et elle attendit un instant dans l'espoir que quelque voiture viendrait à passer, mais les Parisiens savent par expérience combien les fiacres et les coupés deviennent introuvables lorsque les cataractes du ciel sont ouvertes.
Convaincue au bout de quelques minutes qu'elle attendrait en vain, Germaine sortit et se dirigea du côté de la rue Royale.
Quand elle se vit absolument seule dans la contre-allée sombre et déserte, où quelque rôdeur nocturne pouvait surgir à l'iraproviste, elle sentit qu'une grande épouvante s'emparait d'elle et glarait le sang dans ses veines.
Mais l'épouvante ne pouvait triompher d'une résolution ti'lNî que la sienne.
Bien loin de s'arrêter et de retourner en arrière, elle hâta le pas.
Germaine ne fit d'ailleurs aucune mauvaise rencontre, et près du gardo-meuble un
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maraudeur qui passait à vide, au petit trot, arrêta son cheval en voyant à pied dans la boue une femme dont la toilette, quoique dévastée par la pluie, restait élégante.
- Voilà vot' cocher, ma petite dame... — lui cria-t-il. — Montez-vous?
— Oui... — répondit vivement Germaine.
Elle s'approcha de la voiture, mit la main sur la poignée de la portière et ajouta :
— Je vous prends à l'heure...
— A l'heure ! — répliqua le cocher en ricanant, — par un temps pareil!... Jamais de la vie!... il n'en faut pas! — Hue! Bichette!
Il allait fouetter sa rosse et s'éloigner, mais il se ravisa ;
— Dix francs l'heure, si ça vous va... — reprit-il. — Décidez-vous vite.
— Soit... — murmura la jeune femme, — que m'importe?... Je payerai ce que vous voudrez...
— Parfait!... mais on dit ça quand on part, voyez-vous, et, quand on arrive, on discute et on réclame le tarif... — J'aime pas les chicanes... — Payez une heure d'avance, ou je file...
Germaine fouilla dans la poche de sa robe et n'y trouva rien.
Gomme toutes les femmes entourées de serviteurs et ne sortant point seules, elle ne songeait jamais à la nécessité d'avoir de l'argent sur elle.
Son porfi-monnaie, contenant quelques pièces d'or, était resté sur la cheminée de sa chambre.
Le cocher vit le geste, en comprit le résultat et ricana de plus belle.
— Connu!! — fit-il — la braise est absente par congé illimité... — Si j'avais chargé, j'étais refait! ! — C'est pas gentil!! — Hue!... Bichette! !
Germaine se sentait défaillir. — Le froid la gagnait. — Elle arracha sa montre et sa chaîne, et les tendant au maraudeur elle lui dit :
— Prenez ces objets... c'est un gage cent fois suffisant... — En vous payant, je le reprendrai...
— Suffit... — quand ça serait du toc, ça vaut toujours plus de dix francs... — INlontez, ma petite dame... où faut-il vous mener?
Madame de Grandlieu savait par son mari l'adresse de M. de San-Rémo. — Elle indiqua la rue et le numéro. — Le vieux coupé s'ébranla avec ce bruit de ferrailles et ces craquements significatifs qui sont la plainte suprême des voitures agonisantes.
Un quart d'heure après le véhicule s'arrêtait, rue de Boulogne, en face du petit liùtel où plus d'une fois nous avons conduit nos lecteurs.
Germaine descendit et sonna.
Georges Tréjan avait passé la nuit précédente tout entière auprès d'.\ndré; il venait de partir, écrasé de fatigue, laissant le baron veiller à sa place jusqu'au malin.
Le blessé dormait.
Toujours ce voile 1 1 Pourquoi ce voile?... — rciirit AuJre avec feu. (Page 'MO.)
Croix-Dieu, installé au coin du feu à cùté d'une petite table qui supportait une lampe à large abat-jour, parcourait les journaux du soir.
Le valet de chambre de San-Rémo entra, s'approcha du lecteur et lui dit ii vûL\ basse :
— Monsieur le baron...
— Qu'y a-t-il?
— 11 y a, dans le petit salon, une dame qui veut absolument voir mon maître.
— Une dame! — répéta Croix-Dieu. — Qu'est-ce que c'est que cette d;ime?...
— Je l'ignore, monsieur le baron... — c'est la première fois qu'elle vient ici, certainement...
— Est-elle jeune?...
— On ne peut pas savoir... elle a sur la figure un voile très-épais qui la cache... Cependant elle paraît jeune... — Elle est bien mise, mais aussi trempée que si elle sortait de la rivière... — Elle semble très-agitée... — sa voix tremble... — on dirait une femme honnête... une femme du monde...
Le baron fit un soubresaut.
— Une femme honnête... une femme du monde... — murmura-t-il, — si c'était?... — Est-ce possible?... — • Tout est possible... — Ce serait trop beau!... — .\h! si c'est elle, malgré son voile je la reconnaîtrai. . .
— Que dois-je faire?... — demanda le valet de chambre.
— Je vais parler moi-même à cette dame... -^ Elle est dans le petit salon, dites- vous? - — Oui, monsieur le baron...
— Il y a de la lumière?.
— Oui, monsieur le baron...
Croix-Dieu sortit, après avoir jeté un coup d'o.'il sur le lit oi^i Aiulrc dormait, et se dirigea vers la pièce désignée par le domestique.
Germaine, debout et dans un état de surexcitation morale plus facile à comprendre qu'à décrire, attendait.
Elle tressaillit en voyant entrer le baron. — Un étranger allait-il donc se trouver dans la confidence de la folle démarche qu'elle accomplissait?...
Elle se tranquillisa cependant un peu en s'assurant, à travers son voile, qu'elle ne connaissait point le nouveau venu, et elle en conclut, d'une façon médiocrement logique, que lui non plus ne devait pas la connaître.
Un seul regard suffit à Croix-Dieu pour analyser les lignes de cette tournure élégante et patricienne, gracieuse et hautaine à la fois.
— Oui, — pensa-t-il. — C'est bien elle...
11 salua respectueusement et dit tout haut :
— C'est vous, madame, qui désirez voir mon ami .\ndré de San-Rémo? Germaine fit un signe affirmatif
— Sans doute vous savez, madame, que M. de San-Rémo a été blessé... blessé grièvement... dangereusement? — poursuivit le baron.
— Eh! monsieur, sans cela serais-je ici? — murmura la jeune femme. — Il est bien malade, n'est-ce pas?... il se meurt?
— Non, madame, grâce au ciel! ! Son étal, dans le principe, a paru désespéré, mais un mieux sensible est survenu depuis lors, et, si nos inquiétudes existent toujours, eUos sont du moins bien diminuées...
— Est-ce la vfrité, cela, monsieur?... Ne me trompez- vous point?...
— Non, sur l'honneur, madame, et vous pourrez dans un instant vous en assurer par vous-même... — je vais avoir l'honneur de vous conduire auprès du lit où M. de San- Rémo dort d'un calme sommeil...
— Oh! oui, monsieur, conduisez-moi... — Je ne doute pas de votre parole, mais mon ùme est si pleine d'angoisses que je ne serai rassurée tout à fait que lorsque j'aurai vu...
Croix-Dieu offrit son bras à Germaine et sentit un frisson presque convulsif secouer la petite main qui s'appuyait sur ce bras.
— Madame, — dit-il en s'arrêtant, — vous avez la fièvre... vous treml>lcz...
— Je ne sais... C'est possible...
— Vos vêtements sont humides...
— Oui... je ne pouvais trouver de voiture... il pleuvait... j'ai marché longtemps... — • Mais ce n'est rien... — Ne perdons pas de temps, monsieur... l'heure me presse... Je veux voir, et, quand j'aurai vu, j'ai hâte de quitter cette maison...
— Venez donc...
Le baron introduisit Germaine dans la cliambre à coucher.
— Voilà notre blessé... — dit-il en étendant la main vers le lit.
Puis, reculant de quelques pas avec l'apparence d'une respectueuse discrétion, il salua de nouveau et sortit, mais sa discrétion n'était que feinte, il voulait entendre et voir, et, s'engageant rapidement dans un couloir qui conduisait au cabinet de toilette, il se mit aux aguets derrière une porte mal close, voisine du chevet d'André.
Germaine, se trouvant seule avec M. de San-Rémo, resta pendant quelques secondes sans mouvement, comme étonnée de son imprudence, comme effrayée de son audace.
Ensuite, traversant la chambre d'un pas rapide assourdi par l'épaisseur du tapis, elle ne s'arrêta qu'auprès de la couche où reposait celui qu'en l'innocence de son cœur elle appelait son frère.
Elle* regarda longuement ce fier et charmant visage, îi, qui l'amaigrissement et la pâleur résultant de la soulfrance et de la perte de sang donnaient une expression touchante.
On ne pouvait «'y tromper, et Germaine ne s'y trompa point, la mort venait d'effleurer ce front pensif, mais elle avait repris son vol sans avoir achevé l'œuvre commencée, et maintenant elle ne reviendrait plus.
Donc la jeune femme avait été dupe de menteuses hallucinations et do pressentiments insensés.
Elle sentait s'évanouir le poids qui depuis tant d'heures pesait sur elle et l'étouffait.
André ne mourrait point 1... — Elle n'en doutait plus. — Une lui restait désormais qu'à remercier Dieu et à s'éloigner...
Elle voulait partir, mais une attraction plus forte que sa volonté la retenait dans cette chambre. — Ses pieds étaient cloués au tapis. — Une langueur l'enveloppait. — Sa pensée flottait confuse... — Le monde et la vie, le passé et l'avenir disparaissaient au milieu d'une sorte de brume qu'elle ne cherchait pointu percer... — l'univers en ce moment se résumait pour elle dans la face immobile de ce jeune homme endormi.
Combien de temps se serait prolongée cette contemplation extatique?
Nous ne saurions le dire, mais tout à coup Germaine fit un mouvement brusque et, ne se souvenant plus que la dentelle épaisse de son voile la protégeait contre les regards, elle porta les deux mains à son visage pour le cacher.
André venait d'ouvrir les yeux.
En voyant une forme féminine debout en face de lui, le cri de stupeur auquel s'attendait madame de Grandlieu ne s'échappa point de ses lèvres.
'C'est qu'il n'éprouvait, en effet, aucun étonnement.
Depuis trois jours, nous le savons déjà, il prenait pour des réalités les visions évoquées par la fièvre. — La réalité continuait le rêve en se substituant à lui. — Il trouvait cela tout simple.
— Ah ! — murmura-t-il — c'est vous, madame... je vous attendais... oui, c'est vous, l'ange bienfaisant, vous la fée protectrice à qui je dois la vie, car j'allais mourir, vous le savez bien, et vous m'avez sauvé par votre présence...
Le cœur de Germaine se serra.
— A qui croit-il parler? — se demanda-t-elle. — Cette femme, cette inconnue qu'il aime et qu'il appelait dans son délire, elle est venue... elle reviendra... ill'attend... il me prend pour elle...
Et linslinctive jalousie, la jalousie qui s'ignore elle-même, fit tressaillir et palpiter douloureusement la pauvre enfant sous l'acre venin de ses morsures.
— Toujours ce voile! ! Pourquoi ce vo'.le?... — reprit André avec feu. — Pourquoi dérober à mes ycu.x ce doux visage que j'adore? — Pourquoi me disputer un bonheur si court et si cher?... Vos traits sont gravés là! ! ne me les cachez plus... je les connais si bien!...
Non! — fit impétueusement madame de Grandlieu, inconsciente en quelq.ue sorte
des paroles qu'elle prononçait — non, vous ne les connaissez pas !... Non, vous ne savez qui je suis!...
André sourit.
— Est-ce vous qui me parlez ainsi? — demanda-t-il avec une expression à la fois triste et passionnée. — Si c'est un jeu, c'est un jeu cruel!... un jeu qui m'afflige et me blesse!... — Vous pouvez épaissir les voiles cuire mes regards et vos yeux... — .\ quoi bon'... —
^**ff
Mon cœur vous devine malgré tout!... — Je ne sais qui vous êtes, avez-vous dit!... — Vous vous trompez, madame, vous êtes la femme que jairae...
— Non! — répéta la vicomtesse... — Cent fois non !... — Ce n'est pas moi qui me trompe... c'est vous...
— Vous êtes Germaine... — poursuivit André, — Germaine à qui j'ai donné tout mon cœur et ma vie entière, et vous n'avez qu a les refuser pour me rendre à la mort...
Et le jeune homme, se soulevant par un mouvement rapide au risque de rouvrir l'effrayante blessure dont la cicatrisation commençait à peine, saisit les deux mains de la visiteuse et les pressa contre ses lèvres brûlantes avec une ardeur fébrile.
Germaine poussa une sourde exclamation d'étonnement, d'effroi, de pudeur surprise; elle dégagea ses mains, recula tout effarée et s'enfuit, sans écouter et sons entendre André qui murmurait :
— Qu'ai-je fait?... — Vous ai-je offensée?... — Est-ce ma faute si je vous adore?... — M'avez-vous défendu de vous le dire?... — Restez, au nom du ciel, madame .. restez, et pardonnez-moi...
L'intention parfaitement arrêtée de M. de Croix-Dieu était de se retrouver comme par hasard dans le petit salon, au moment où madame de Grandlieu quitterait le blessé, et de lui offrir son bras pour la reconduire à la voiture qui l'avait amenée.
Mais Germaine s'élança si brusquement dehors qu'il lui fut impossible de donner suito h son projet.
Il se contenta donc de rentrer dans la chambre d'.\ndré.
— Mon ami, — s'écria ce dernier, dont la surexcitation atteignait son puro.xysmc, — vous venez d'entendre une porte se refermer, n'est-ce pas?...
— Oui... je le crois, du moins...
— Vous avez vu quelqu'un sortir?
— Quelqu'un?...
— C'était elle...
— Elle? qui donc? — demanda Croix-Dieu en jouant la surprise.
— Elle!... ma bien-aimée Germaine!!... — Me direz-vous encore que je rêve ou que je suis en délire quand je crois que cet ange daigne me visiter?... — Touchez mes mains, baron... — ai-je la fièvre?.., — Non... je suis calme, vous le voyez bien... — Elle était là... — Je lui ai parlé... — Cette porte dont vous avez entendu le bruit se refermait derrière elle... — Mais pourquoi donc, aujourd'hui, a-t-elle refusé de lever son voile?... Pourquoi paraissait-elle irritée?... Pourquoi s'est-elle enfuie?... — Cuinprencz-vous cela?... — Pouvez- vous me l'expliquer?...
— Peut-être... — Mais d'abord, entre elle et vous, que s'cst-il passé?... Pour vous répondre, j'ai besoin de savoir...
André raconta la courte scène dont son auditeur, caché dans le cabinet di; toilette, n'avait perdu aucun détail.
-7- Comprenez-vous, maintenant? — répéta-t-il quand il eut aclievé.
— Très-liien, et je me crois en mesure de vous prouver que ce qui vous étonne est la chose du monde la plus simple...
— Comment?... expliquez-vous!...
— Madame de Grandlieu, qui, sans le savoir, vous aime autant que vous l'aimez, est venue, je vous l'accorde...
— Elle vient chaque jour...
— Là commence votre erreur... — Germaine a franchi ce soir pour la première fois le seuil de votre hôtel...
— Non, vous dis-je, cent fois non!... — interrompit André... — j'en suis bien sur... je l'ai déjà vue!...
— Dans les accè's de votre délire, oîi vous preniez pour elle une image vaine, créée par la fièvre...
— Est-ce possible?...
— Je vous donne ma parole d'honneur que c'est absolument vrai ! — Douter encore serait me faire injure...
— Et, aujourd'luii?...
— Aujourd'hui vous ne rêviez plus... — Aujourd'hui Germaine, profitant d'une aliscnce de son mari, est venue véritablement, et vous, convaincu de la réalité des précédentes entrevues, au lieu d'ouvrir le roman à la première page, vous avez entrepris de donner une suite aux chapitres déjà parcourus par votre imagination enfiévrée. Vous avez voulu parlera Germaine, vivante et tremblante, le langage que son fantôme écoutait en souriant... — C'était aller trop vite!... — De là l'effroi de la pauvre enfant... — De là sa colère et sa fuite!... — Est-ce clair?... et, je vous le dis à mon tour : — Maintenant comprenezvous?...
André joignit les mains avec accablement.
— Mon Dieu, — murmura-t-il, — qu'ai-jc fait?
— Une bien involontaire imprudence...
— Involontaire, oui, certes !... Mais peut-être irréparalilo..."
— Irréparable? — Pourquoi?...
— J'ai offensé Germaine... (îermaino à qui je ne voudrais parler qu'à genoux... Pourra-t-elle me pardonner?...
— Elle vous pardonnera; — on pardonne toujours quand on aime...
— Elle m'aime, alors?... Vous le croyez donc?...
— Oui, certes!! et comment en douter?... Sa démarche de ce soir n'est-cllc pas la preuve irrécusable de sa tendresse ?
— Cette démarche, la pitié seule peut l'avoir inspirée...
— La pitié d'une charmante femme pour un beau jeune homme blessé, c'est encore de l'amour.
— Ah ! si je pouvais vous croire...
LES TUAGEUIES DE PAllIS 503
— Croyez-moi quand j'affirme ! vous êtes adoré... vous serez lieureux... que vous fautil de plus? — L'essentiel est d'être sur pied; or, le remède souverain .c'est le repos de l'esprit et du corps! — Endormez-vous donc, cher enfant, endormez-vous d'un sommeil sans rêves, en vous disant que cette nuit Germaine va rêver de vous... — Guérissez-vous pour elle...
— Je suis trop agité... — murmura le jeune homme; — comment dormir ^ Voici votre potion... buvez.
André but docilement et cinq minutes après, à la grande joie du baron de Croix-Dieu, il s'endormait le sourire aux lèvres.
Germaine, en s'échappant de la chambre du blessé, avait la tète absolument perdue.
Le hasard seul lui permit de retrouver son chemin à travers les trois ou quatre pièces qui la séparaient du vestibule de l'hôtel.
Elle traversa rapidement la cour, sortit, sans savoir par qui la porte lui était ouverte, et s'arrêta sur le trottoir, cherchant du regard la voiture qui devait l'attendre et l'emmener.
La rue de Boulogne offrait l'aspect d'un désert. — La pluie tombait avec un redoublement de violence... — Les lueurs des becs de gaz tremblotaient dans les flaques d'eau. — Le vieux coupé avait disparu.
Nous ne voudrions pas offenser ici l'honorable corporation des cochers de place et de régie, honnêtes gens, nous aimons à le croire, quoique généralement d'un commerce désagréable; mais, il faut bien le dire, le maraudeur était un filou.
A peine arrêté devant l'hôtel, il avait tiré de sa poche la montre enrichie de diamants, la chaîne d'un précieux travail, et reconnaissant, après un examen attentif, que ces deux objets valaient une grosse somme, convaincu en outre que sa pratique, la petite dame, devait être une femme mariée en rupture de contrat, qui ne porterait aucune plainte, — trop heureuse de cacher son escapade, et d'ailleurs n'ayant pas le numéro de la voiture, — il s'était empressé de fouetter à tour de bras sa maigre haridelle et de filer à toute vitesse.
Germaine devina vaguement les motifs de cette fugue, et, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait, ne s'en inquiéta guère.
Elle résolut de retourner chez elle à pied, et, s'orientant de son mieux, après avoir longé jusqu'au bout la rue de Boulogne elle descendit la rue de Clichy.
Vingt-deux ans auparavant Clotilde de Randal, sa mère, quittant l'hôtel du marquis de Maucombe d'où elle venait d'être repôussée comme une étrangère, avait, par une soiiée pareille, gravi lentement ces rues montueuses, trébuchant à chaque pas sous une pluie torrentielle, glissant sur les pavés boueux, pour arriver enfin à la hideuse maison garnie du boulevard des Batignolles, où elle devait mourir et où Germaine allait venir au monde.
Mais la femme d'Armand de Grandlieu était en pleine fleur de jeuno«se, en pleine santé, et l'excessive tension de ses nerfs soutenait et doublait sa force.
Elle atteignit la rue Royale, gagna les Champs-Elysées et poussa un soupir d'allégement quand elle se retrouva en sûreté derrière les grilles du jardin de sa maison.
Tout ce qui venait de se passer depuis deux heures lui faisait l'effet d un rêve. — fthiintenant qu'elle était de retour, c'est h. peine si elle pouvait croire qu'elle fi'it sortie.
Elle suivit l'allée sinueuse où ses petits pieds s'enfonçaient dans le sable détrempé. Pas une lumière ne brillait derrière les fenêtres de la sombre et magnifique façade de riiôtel.
— Avant une minute je serai près de mon feu, dans ma chambre bien chaude... — pensait madame de Grandlieu, — et l'imprudence sans nom que je viens de commettre n'aura point laissé de traces...
Ilélas! en croyant close la série des incidents de cette soirée funeste, la pauvre enfant se trompait cruellement.
Une déception effrayante l'attendait.
La porte par laquelle elle s'était glissée au dehors résista sous sa main quand elle essaya de l'ouvrir...
Un domestique, faisant dans l'hôtel sa ronde habituelle avant de se coucher, avait trouvé cette porte entr'ouverte et l'avait fermée soigneusement!...
Germaine frissonna de la tète au.x pieds. L'horreur de sa position lui apparut..
Qu'allait-elle devenir pendant les longues heures de la nuit?
La rapidité de sa marche, ses préoccupations, son anxiété, ne lui avaient pas permis, jusqu'à ce moment, de s'apercevoir du froid humide qui l'envahissait.
Maintenant qu'à l'action impétueuse succédait l'immobilité, elle sentait l'eau dont ses vêtements étaient imbibés arriver jusqu'à son corps et figer son sang dans ses veines.
Sans doute rien ne l'empêchait de quitter le jardin pour la seconde fois, de gagner le faubourg Saint-Honoré et de sonner à la grande porte de l'hôtel qui s'ouvrirait aussitôt devant elle, mais pas un instant elle n'admit la pensée d'avoir recours à un pareil moyen qui, mettant ses gens au fait de son étrange sortie nocturne, laisserait le champ libre à toutes les suppositions, à tous les commentaires.
Germaine d'ailleurs aurait mieu,\ aimé mourir que de voir M. de Grandlieu instruit de la dangereuse folie qu'elle ne comprenait plus, qu'elle ne se pardonnait pas à elle-même...
Or, comment la lui cacher, cette folie, si ses valets ne l'ignoraient pas?
Ordonnerait-elle à ses serviteurs de garder le secret? — achèterait-elle leur silence....
Germaine avait l'âme trop haute pour songer seulement à ces humiliantes bassesses que tant de femmes sont forcées de subir, tant l'adultère a de lourdes charges...
Que faire?...
L'averse crépitait sur les ardoises des toits. — Des masses d'eau s'engouffraient dans les gargouilles d'étain. — Des rafales passaient, courbant dans leur vol les grands ai'bres sans feuilles. — Il semblait à la jeune femme qu'elle se trouvait nue sous une douche de neige à demi fondue.
A l'extrémité du jardin, tout près de la grille, existait une petite construction pittovesque, en bois de gruràe et couverte en chaume.
Le. rez-de-chaussée servait de resserre pour des ustensiles de jardinage. — On accédait à l'unique pièce du premier étage par un escalier rustique extérieur; — Armand de Grandlieu y venait parfois avec Germaine contempler, par les beaux soirs de printemps, le panorama mouvant et joyeux des Champs-Elysées.
La puilu
. inam quauJ elle essaya d.- lonvrir... i.l'age îlUi.)
Un canapé de bambou, des fauteuils pareils et une table ronde composaient liimuubu'ment de cette pièce dont la porte exti^rieure restait toujours ouverte.
Ce fui là que madame de Grandlieu chercha un refuge; là qu'elle passa la nuit, grelultant, presque folle de froid et de soudrauco, les pieds engourdis dans ses bottines pleines d'eau, les mains raidies, les dents se heurtant à se briser.
Enfin le jour se leva terne et grisâtre.
GerniMirif vit les valets ouvrir les persiennes et aller et venir dans les appartements.
Elle attendit l'heure où toute la livrée se réunissait à l'office pour le premier déjeuner, et chancelant, se soutenant à peine, elle descendit l'escalier rustique et se dirigea vers l'hôtel. ..
La porte n'était plus fermée.
La jeune femme put regagner son appartement Sifns rencontrer personne. — Elle se déshabilla, avec beaucoup de peine, car ses vêtements humides se collaient à son corps. — Elle fît un paquet de ce costume, si élégant la veille dans sa simplicité, et qui n'était plus qu'un amas de loques mouillées. — Elle cacha ce paquet au fond d'un meuble dont elle enleva la clef. — Elle tira les verrous poussés par elle avant son départ, puis, ces précautions prises, elle se mit au lit et s'évanouit.
Sa femme de chambre, en entrant dans l'appartement vers neuf heures, la trouva sans connaissance.
Cette camériste, épouvantée, poussa les hauts cris, appela au secours, essaya, mais en vain, de ranimer sa jeune maîtresse, et finit par où elle aurait dû commencer, c'est-à-dire qu'elle envoya chercher le médeciii du vicomte.
Le soir de ce même jour, — quand arriva M. de Grandlieu qu'on n'attendait que le lendemain, — une fièvre effrayante consumait Germaine, et le docteur craignait une fluxion de poitrine dont il ne s'expliquait point l'origine.
En rentrant le lendemain matin chez lui, rue Saint-Lazare, Philippe de Croix-Dieu trouva une lettre arrivée par la poste.
Un coup d'oeil lui suffit pour reconnaître l'écriture de l'adresse. — C'était celle de la première épitre anonyme; — il déchira l'enveloppe avec un empressement fébrile.
Voici ce qu'il lut :
« X. Y. Z. connaît trop bien, en effet, la haute intelligence de monsieur le baron pour admettre qu'il puisse avoir un seul instant la pensée de prendre deux fois de suite un fin renard à la même amorce.
« X. Y. Z. sait, en conséquence, qu'il n'a rien à craindre, mais la confiance ne se commande pas, et, malgré tout, il sera sur ses gardes.
« Si néanmoins monsieur le baron, mû par l'intention délicate et généreuse d'effacer le passé, désire correspondre avec X. Y'. Z. dans l'intérêt de ce dernier, il peut lui écrire, sous double enveloppe et sous le couvert de Mademoiselle Anita, rue des Saussaies,
Croix-Dieu serra la lettre avec un soupir d'allégement, en murmurant : — Il a répondu... — C'est tout ce que je voulais, et maintenant je suis presque tranquille...
Nous avons laissé notre naïf ami. Octave Gavard, s'absorbant avec passion dans cet important labeur qui consistait à ajuster des rimes un peu boiteuses à des lignes irrégu-
lières, — sous prétexte de littérature, — le tout eu l'honneur de Dinah Bluet, la débutante des Aspasies.
Quand le jeune homme eut produit, à grand'peine, vingt-quatre de ces lignes qu'il prenait pour des vers, il se relut à haute voix, et ne fit aucune difficulté de s'avouer à lui-même qu'il était organisé et qu'il aurait pu, tout comme un autre sinon mieux qu'un autre, faii'C son chemin dans la carrière des lettres.
— Non, je suis étonnant, parole! et je ne me l'envoie pas dire!... — s'écria-t-il on forme de conclusion.
11 recopia, de sa plus belle écriture, sou élucubration lyrique qu'il eut soin de signer en toutes lettres ; il fit l'emplette d'un bouquet monstre, pareil à ceux dont jadis le prince Serge Aldéonoff accablait Fanny Lambert à Saint-Pétersbourg, — il se dirigea vers le théâtre, — un commissionnaire, largement payé, reçut mission de porter fleurs et poésie dans la loge de Dinah Bluet, et Octave lui-même, muni de deux autres bouquets de moins imposante dimension qu'il se proposait de jeter à l'ingénue, prit possession d'une avantscène de rez-de-chaussée, un grand quart d'heure avant le lever du rideau, et là, délicieusement oppressé par cette vivifiante et saine émotion qui fait battre les cœurs de vingt ans et que jusqu'à ce jour il avait ignorée, il attendit.
La soirée fut un enchantement pour lui et passa comme l'éclair.
Aucun des orages de la veille ne se renouvela dans la salle.
Le bon public de la seconde représentation se garda bien de se montrer, comme celui de la première, agacé, grincheux, hostile; — il prit son plaisir où il le trouvait, et, s'amusant franchement, il applaudit de même.
Dinah Bluet, rassurée dès son entrée en scène par la physionomie bienveillante des spectateurs, déploya, mieux encore que la veille, les séductions de son jeune talent, souple, distingué, touchant, et reçut une véritable ovation.
Plusieurs bouquets, entièrement désintéressés, se joignirent aux bouquets amoureux d'Octave Gavard et tombèrent aux pieds de la débutante, très-joyeuse et presque confuse de son grand succès.
Nous n'avons pas besoin de dire qu'aussitôt après le baisser de la toile, à la fin du dernier acte, le gommeux quitta sa place et courut se mettre en faction, comme il l'avait lait déjà le soir précédent, auprès de la petite porte de sortie des comédiens.
— Si ELLE pouvait être seule, pensait-il. — Quelle chance!... — Je lui dirais illico que je suis l'auteur des vers... — Ou je ne connais pas les femmes, ce qui me surprendrait beaucoup, ou bien ils ont dû produire sur elle un étonnant effet!... — J'offre de parier vingt-cinq louis contre cinquante centimes qu'elle a passé le temps des entr'actes à les apprendre par cœur... — Elle sera flattée certainement, la pauvre chérie, de faire la connaissance d'un homme aussi chic, ayant du cachet, et qui l'adore...
La chance, rêvée par Octave, lui fit malheureusement défaut.
Quand Uinah Bluet parut, enveloppée dans son ample tartan, la tête encoqueluchonnéc dans sa capeline de flanelle bleue, et portant toute une brassée d5 bouquets parmi lesquels le cocodès reconnut le plus volumineux des siens, sa tante, la longue et maigre vieille duut nous avons esquissé la silhouette, marchait sur ses talons.
Abdider la jeune fille était impossible sans s'exposer aux rebuffades de la duègne. — Octave ne l'essaya même pas et se contenta de suivre les deux femmes à distance, jusqu'au moment où il les vit disparaître dans la haute et laide maison de la rue des Marais-Saint- Martin, dont la porte se referma derrière elles.
— Sapristi! — pensa le gommeux, — ça ne peut pas durer comme ça!... — il faut absolument que je trouve un moyon adroit de me ménager un tète-à-tête avec la petite!... — Oui, quand je devrais composer, à moi tout seul, une pièce pour son théâtre, et lui donner le rôle le plus long... — Ça ne doit pas être bien difficile à inventer, un joli mélodrame... — Je suis sûr que j'aurais des idées épatantes et d'un galbe étonnant... — Qu;ind on fait des vers comme les miens, écrire en prose ce n'est rien du tout!...
Nous savons déjà, par un mot d'Octave à Croix-Dieu, que le portier de 1 i rue des Marais-Saint-Martin — [un pipelet de l'ancien Jeu, selon le jeune homme) — était accessiiile.
L'héritier des millions de feu Gavard retourna le lendemain dialoguer avec ce fonctionnaire et n'eut aucune peine à le mettre absolument dans ses intérêts, en lui jetant le gâteau doré qui, s'il faut en croire la mythologie, apprivoisait Cerberus lui-même.
Il apprit que jamais, au grand jamais, Dinah Bluet ne sortait sans sa tante. — La vieille femme l'accompagnait aux répétitions, revenait avec elle et la reconduisait le soir au théâtre, d'où nous avons vu qu'elle la ramenait.
Seulement, les répétitions étant terminées, il devenait vraisemblable que la jeune fille passerait au logis la plus grande partie de ses journées.
Il paraissait non moins probable que la tante, mademoiselle Môlanie Perdreau, négligerait de temps en temps ses fonctions de chien de garde, soit pour aller faire au dehors les emplettes indispensables au plus humble ménage, soit pour tailler une bavette avec quelque voisine.
Utiliser ces absences de plus ou moins longue durée était chose élémentaire, mais, pour en profiter, il fallait les connaître.
Il fut convenu qu'Octave passerait ses après-midi dans un petit estaminet de la rue des Marais, toift à fait dépourvu de cUentèle élégante, et que le concierge accourrait le prévenir aussitôt que la tante de Dinah Bluet aurait tourné les talons.
Deux jours s'écoulèrent, pendant lesquels la duègne ne mit pas les pieds dehors.
Forcé de boire force demi-tasses de café à la chicorée, force petits verres d'imitation de chartreuse verte, et réduit à la lecture des journaux de l'établissement, Octave s'ennuyait au delà du possîljle, et croyait sentir des cheveux blancs pousser sur sa tête.
Le soir venu, il se consolait en s'installant dans l'avant-scène du rez-de-chaussée louée par lui pour toute la durée des représentations des Aspasies, et il frissonnait de joie quand, par hasard, le doux et pur regard de Dinah Bluet l'effleurait au passage.
— Elle me voit! — se disait-il alors, — et je suis sur qu'elle devine que c'est moi qui ai fait les vers...
Le troisième jour, vers deux heures, le portier, tailleur de son état et faisant le neuf et k vieux, — entra comme une trombe dans le petit café, s'approcha de la table où le gommeux mélancolique s'assimilait la prose indigeste des diverses feuilles politiques, prit
le caraton de liqueur posé sur le marbre gluant, remplit un \errc, le vida rubis sur l'ongle,
— (liberté grande dont Octave ne songea point à se formaliser) — et dit enfin :
— Eh! vite... vite, mon cher monsieur... — La vieille vient de décamper, la jeune est seule... dépêchez-vous...
Octave jeta cent sous au garçon et s'élança dehors.
— Vous savez, — reprit le portier en l'accompagnant, — c'est au quatrième... la porte en face... — Vous sonnerez... — Mam'zelle Dinah vous ouvrira, et le reste vous regarde...
— Ne restez pas trop longtemps, crainte de surprise... — Si la tante revient pendant que vous serez encore là, mon épouse la priera d'entrer dans la loge et la retiendra en lui potinant que, soi-disant, les locataires se plaignent, rapport au plomb du carré ous-ce-qu'elle jette ses eaux ménagères avec épluchures de légumes... C'est moi qui ai imaginé cette frime... — Hein?... elle est bien bonne!... — Alors je grimperai quatre à quatre, je frapperai deux ou trois petits coups contre la porte... — Vous comprendrez et vous filerez à l'étage au-dessus, jusqu'à ce que la demoiselle Mélanie Perdreau ait réintégi-é son domicile,
comme dit le vieil homme de loi qui demeure au second... — Est-ce compris?
— Si c'est compris! — Ah! je crois bien, et vous avez trouvé là un truc d'un galbe épatant!...
Ces dernières paroles s'échangeaient dans l'escaher raide et boueux, mal éclairé, mal odorant.
Le portier rentra dans sa loge, située au premier étage. — Octave continua son ascension.
Il escalada rapidement quelques marches encore, puis son pas impétueux se ralentit;
— au moment d'atteindre la porte qui le séparait de Dinah Bluet le jeune homme s'arrêta, chancelant, presque livide, et tandis qu'une de ses mains cherchait un point d'appui sur la rampe de l'escalier, l'autre pressait fortement le côté gauche de sa poitrine.
Une défaillance inouïe s'emparait du gommeux. — 11 lui semblait que son cœur, en se gonflant, allait se briser.
Estrce à dire que le fils unique de madame Blanche Gavard fût timide et que la pensée du tête-à-tête qu'il allait chercher l'inquiétât?
Timide ! comment aurait-il pu l'être?
Son éducation déplorable, ses relations de tous les jours avec d'imberbes gamins do son âge, se donnant un vernis de cynisme prématuré et d'impertinence voulue, la fréquentation assidue des femmes galantes dont Reine Granchamp était un échantillon réussi, tout cela fournissait à Octave les éléments d'un aplomb que rien, jusqu'à ce jour, n'avait déconcerté; mais le pauvre gommeux, surmené par les excès, atteignait la dernière période de l'anémie, nous le savons, et nous savons aussi quel plan échafaudait le baron de Croix-Dieu sur sa décrépitude prématurée.
Une fièvre lente et continuelle brûlait le sang appauvri d'Octave. La poitrine et le cœur, sans être atteints de maladies spéciales et définies, prenaient leur part de la désorganisation générale.
Le vieillard de vingt ans manquait de la force indispensable pour supporter avec vaillance une émotion inaccoutumée.
Celle qu'en ce moment il subissait, presque à son insu, était trop puissante, trop écrasante, pour ce corps débile, pour ces nerfs mal équilibrés.
Aussi, nous l'avons vu, il étouffait.
Cependant, au bout de quelques secondes, la sensation douloureuse, poignante, mais toute physique, que nous venons de signaler, devint moins intense, puis par degrés elle disparut, ne laissant à sa place qu'une assez grande oppression.
— Elle est mauvaise!... — se dit Octave; — non, là, vrai, j'ai bien cru que j'allais tomber en syncope comme une mauviette!... — Le moment aurait été bigrement mal choisi, parole!...
Et, gravissant les dernières marches, il agita le cordon de la sonnette, sans même se demander quel langage, — habitué comme il l'était à la langue verte du monde des drôlesses, — il allait parler à une jeune fille qu'il avait le droit de croire, et qu'il croyait, en effet, absolument honnête.
Un pas léger se fit entendre derrière les planches de sapin recouvertes d'une couche de peinture grisâtre qui s'écaillait par places.
La porte s'ouvrit à moitié.
Dinah Bluet parut. — Elle regarda le visiteur d'un air sérieux et étonné, et de sa voix fraîche et cristalline elle dit :
— Vous vous trompez certainement, monsieur... *•
Octave parlait généralement aux femmes le chapeau sur la tête.
Ce merveilleux sans gêne, ces façons de portefaix lui semblaient, ainsi qu'à ses petits amis, d'une crânerie du meilleur goût.
Rompant avec la tradition, il salua Dinah — un peu cavalièrement peut-être, mais enfin il la salua.
— Vous vous trompez, monsieur, je vous assure... — répéta la jeune fille, et elle se mit en devoir de pousser la porte.
— Mais non, mais non, mademoiselle, — reprit le gorameux, en s'avançant de manière à ce que la débutante ne pût donner suite à son projet de fermeture, — je ne me trompe pas du tout... — C'est ici que je viens, parole!...
— Dans ce cas, vous demandez ma tante? — Eh bien ! monsie\ir, elle est sortie...
— Ah! je le sais de reste, qu'elle est sortie!... — Parbleu!... sans cela!... — Non, mademoiselle, c'est à vous seule que j'ai aff'aire...
— Monsieur, je ne vous connais pas...
— D'accord... mais je vous connais, moi, mademoiselle, et il faut absolument que je vous parle... Oh! absolument! pour des choses très-importantes...
— Revenez alors, monsieur, quand ma tante sera de retour...
— Jamais de la vie, par exemple! — Non!... non!... — Les communications que j'ai h vous faire réclament un rigoureux tête-à-tête...
— Monsieur, je ne reçois personne...
— Jamais? Bien sûr?
— Jamais, monsieur...
— Eh bien! mademoiselle, vous ferez aujourd'hui une exception en ma faveur... — Les exceptions fortifient les règles... c'est connu...
Ce qui précède s'était dit moitié sur le carré, moitié dans le logement des deux femmes, en ce sens qu'Octave empêchait Dinah de refermer la porte entièrement, tandis que Dinah ne laissait point Octave l'ouvrir tout à fait.
Le jeune homme avait appuyé son épaule contre cette porte et la poussait très-doucement, mais avec une persistance qui fut couronnée de succès.
Une distraction de la jeune fille permit à l'huis de sapin de tourner sur ses gonds, et Octave en profita pour se glisser dans 1 intérieur.
— Mais, monsieur, que faites-vous? — s'écria Dinah.
— Vous le voyez, mademoiselle, j'entre... Oh mon Dieu, c'est bien simple...
— 11 ne faut pas !...
— Je vous assure que si!... — Regardez-moi, mademoiselle, je ne suis point effrayant du tout...
— C'est vrai, monsieur, mais cependant...
— Cependant vous voudriez me voir partir... — Oh ! je comprends ça... — ■ Eh bien! mademoiselle, soyez paisible et écoutez-moi... je m'en irai dans cinq minutes...
— Soit, monsieur... D'autant plus que je ne sais trop comment je ferais pour ne pas vous écouter maintenant... — venez donc dans la chambre de ma tante... — mais cinq minutes... pas une de plus...
Le logement comportait une sorte d'antichambre étroite et carrelée, longue de six pieds, large de trois; deux chambres, et un cabinet noir servant de cuisine grâce à un trou percé dans la muraille et permettant d'y faire passer le tuyau d'un petit poêle de fonte.
La chambre du la tante était planch(''iée. — Un papier grisâtre à fleurs bleues tapissait les murs. — La peinture astucieuse de la cheminée de bois s'efforçait de jouer le maiitre, mais n'y parvenait aucunement. — L'unique fenêtre dissimulait ses carreaux verdùtres sous de petits rideaux de mousseline commune. — L'ameublement se composait d'un lit de noyer aux maigres matelas, d'une commode de pacotille, d'un guéridon recouvert d'une toile cirée sur lequel on prenait les repas, de quatre chaises dépareillées et d'un antique fauteuil en acajou, du temps du premier Empire, garni de velours d'Utrncht jaune miroité.
Deux llambeaux sans bougies, coifTés chacun d'une orange, escortaient une de ces
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boîtes que l'on fabrique avec des coquillages dans les ports de mer, et servaient de garniture de cheminée.
Les objets que nous venons d'énumôrer trahissaient la misère, mais une misère propre et décente.
Le plancher était lavé et balayé avec un soin minutieux. — Il aurait été impossible de découvrir un seul graia de poussière sur le noyer poli des meubles.
On sentait bon dans celte chambre, grâce aux derniers bouquets jetés par Octave à Dinah, la veille au soir, et qui faisaient l'ornement de la commode.
Nous avons tracé un portrait absolument ressemblant de la jeune fille dans l'un des chapitres consacrés aux incidents de la première représentation des Aspasies.
Nous renverrons nos lecteurs à ce portrait, en ayant soin de leur dire que Dinah, si charmante à la scène, était plus charmante encore à la ville.
L'exquise finesse, la divine pureté de ses traits, la blancheur nacrée et les délicates transparences de son épiderme gagnaient à être vues de près et au grand tour. — Les œuvres parfaites, qui ne portent le stigmate d'aucune flétrissure, sont toujours ainsi : — loin de craindre la vive lumière, si funeste aux œuvres douteuses, elles l'appellent.
L'admirable chevelure de Dinah, longue, épaisse et faiblement ondulée, semblait plus soyeuse et plus riche encore, simplement tordue sur sa tête, que lorsque le coilleur du théâtre en avait disposé les masses lourdes.
Enfin l'expression candide et chaste de ses grands yeux centuplait de valeur pour celui sur qui ses prunelles, d'un bleu sombre, arrêtaient leur ferme et franc regard.
Dinah, vêtue d'une robe de mérinos brun de la coupe la plus simple, avec un petit col de percale tout uni, aurait dû ressembler à une jolie et mignonne ouvrière; — elle avait l'air d'une fille de grande maison fourvoyée dans un logis de pauvres diables.
Octave, ébloui, troublé, déconcerté en quelque sorte par cette beauté rayonnante qui semblait s'ignorer, et que lui-même n'avait pas cru complète à ce point, l'admirait en silence avec une expression si bizarre, et probablement si comique, qu'un sourire involontaire vint aux lèvres de la jeune fille.
— Vous aviez, monsieur, — dit-elle — des communications fort importantes à m'adresscr... — Vous l'affirmiez tout à l'heure, et cela doit être, car enfin vous n'êtes pas entré ici, un peu malgré moi, sans aucun motif... — Parlez donc... Je vous écoute... — Mais d'abord asseyez-vous... — Quoique votre visite imprévue no doive durer que cinq minutes, il est inutile de passer ces cinq minutes sur vos jambes... d'autant plus que vous paraissez souffrant...
En même temps elle avançait à Octave le fauteuil d'acajou garni de velours d'Utrecht, siège luxueux et confortable où la tante Mélanie Perdreau s'installait volontiers pendant de longues heures pour dévorer des romans crasseux.
Se co^odès se cabra.
— Souiïrant!... moi!... — répliqua-t-il. — Mais non! mais non !... pas du tout!... M'asseoir, à quoi bon? — Je ne suis jamais fatigué !... jamais! jamais!... Je suis très-fort... — Je suis d'une force étonnante !..
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LES TllAGÉDIES DE PARIS
Klil viti-... vite, mou cher mousieur... — La vieille vieul de décamper. (Page 509.)
Diiiuh suiiril du nouveau.
— Eh l)if;ii! monsieur, restez debout puis([ue vous le préteri!/.... — dit-elle; — mais, s'il vous plaît, parlez vite... les minutes passent... — Matante peut revenir d'un instantà l'autre et je vous assure que, si elle vous trouvait ici, elle serait très-suiprisc et pas du tout contente...
Ces paroli;s lainemMent Octave au sentiment exact de la hituation. — Il importait, en
effet, de se hâter, sous peine de voir le retour de la duègne couper brusquement l'entretien.
* — Mademoiselle Dinah, — reprit-il, — je suis étonnamment convaincu que si vous me regardiez avec quelque attention, vous finiriez par me reconnaître.
— Est-ce que je vous ai vu déjà, monsieur?
— Je le crois bien que vous m'avez vu, puisque vous me voyez tous les soirs...
La jeune fille réfléchit pendant une seconde.
— J'y suis... — fit-elle ensuite; — c'est vous, n'est-ce pas, qui, depuis la première représentation des Aspasies, venez au théâtre dans l'avant-scène de rez-de-chaussée du côté gauche...
Octave rayonna.
— Indubitablement, c'est moi-même ! — fit-il. Dinah Bluet baissa les yeux.
— Et c'est vous qui me jetez des bouquets... — ajouta-t-elle d'une voix plus basse.
— Toujours moi!... toujours! toujours!... Et voilà même mes deux derniers, ceux d'hier, sur la commode... C'est ça qui a un fameux relief!...
Dinah Bluct i-ougit un peu.
— Eh bien ! monsieur, — balbutia-t-elle... — Je saisis cette occasion de vous remercier, car enfin, vous savez, c'est bien aimable à vous de me jeter ainsi des fleurs magnifiques...
— Elles vous sont dues !.,. — s'écria Octave avec feu.
— A moi, monsieur? pourquoi?
— Mais, d'abord, parce que vous avez beaucoup de talent...
— Vrai ? j'ai du talent? Vous trouvez? — demanda vivement Dinah en se rapprochant de son interlocuteur.
L'amour-propre de l'artiste l'emportait sur la timidité de la jeune fille.
— Vous en avez, que c'en est épatant !... — répondit le gommeux. — Et du relief, et du cachet, et du galbe!... Enfin, rien n'y miinque!... — Mais ce n'est pas de ça qu'il est question présiMiInmorit... Vou^ n'auriez pas de talent du tout que ça me serait bien égal ..
— Par exemple !... — fit Dinah scandalisée...
— Voilà comme je suis... — Arrivons au fait... — Le soir de la seconde représentation des Aspasies, vous avez reçu dans votre loge, n'est-il pas vrai, un bouquet d'un fort calibre?
— Oui, monsieur... De qui venait-il ? l.,e savez-vous?
— Vous auriez dû le deviner... — répliqua le jeune homme. — Non, si vous l'aviez deviné, ça aurait été gentil!... parole!... — Il venait de moi... — Avec le bouquet il y avait une enveloppe, et dans cette enveloppe des vers...
KcfiT
— Bien jolis... — murmura Dinah. •
— Ils vous ont paru tels? — s'écria Octave transporté.
— Oui, monsieur... il est vrai que je ne m'y connais pas beaucoup...
Octave déclama :
Jeune fille, dont les yeux sont pleins du charme le plus doux, De la beauté si pure, les anges mêmes seraient jaloux...
— Vous avez eu raison de les trouver jolis, et vous vous y connaissez très-bien... — ajouta-t-il modestement. — Le cœur me les dictait et le cœur n'est point bête...
— Comment, monsieur, l'auteur, c'est vous?
— Et, qui donc? — Oui, mademoiselle, c'est moi... moi. Octave Gavard...
Je =iiis le bon jeune homme encore adolescent
Qui t'offre avec son creur l'hommage de son printemps.
Je n'ai jamais aimé que toi, chère enchanteresse,
Aussi je t'aime avec une étonnante ivresse,
Et quoique ayant vingt ans, me voici prêt à mourir,
Si par un peu d'espoir tu ne viens me secourir...
« Je vous l'ai dit en vers, je vous le répète en prose... seulement, en vers, je vous tuteye. — La poésie tolère ces licences qui sont d'un joli galbe... — et en prose je vous dis vous, provisoirement, parce que c'est plus convenable. — Mais que ce soit en prose ou en vers, il est certain que je vous aime d'une façon surprenante... — Ça m'est venu comme un coup de tampon, figurez-vous, la première fois que je vous ai vue... — Je ne pensais à rien... Mon Dieu, non. ;"' rien du tout !... Vous entrez en scène... je vous regarde!... Crac!.. — Vous parlez... je vous écoute !... Vlan !... — J'étais pincé !... — Hein, quel cachet ! »
Dinah, rouge comme une pivoine, regardait Octave avec un étonnement manifeste et un commencement d'inquiétude.
— Mais, monsieur, — murram-a-t-elle, — que me dites-vous là? Je vous comprends mal, sans doute... — Ce n'est point une déclaration, je suppose ?
— Ne vous y trompez pas ! — répliqua le jeune homme, — c'en est une, et des plus corsées !... Je vous aime absolument, Dinah, voyez-vous, et ce que vous avez de mieux ù. faire, croyez-moi, c'est d'y correspondre illico... — Nous serons très-heureux ensemble, vous verrez, et ça aura un relief à tout casser. — Allons-y carrément, lioin? ça vous va?
En disant ce qui précède. Octave prenait dans ses bras la jeune lillu qui ne s'attendait à rien de pareil, et il l'embrassait sur le cou.
Dinah poussa un cri, se dégagea violemment, et se réfugia tout effarée dans l'un des angles de la chambre
Octave, en présence de ce résultat inattendu, aemeura fort penaud et très-déconcerli'.
Plus d'une fois, quand il jugeait convenable de se permettre des licences prématurées avec quelqu'une des jolies personnes qu'il appelait invariablement : «Mon bébé, » il avait été rappelé à l'ordre, soit par un coup d'éventail sur les doigts, soit par un semblant de soufflet donné par une main mignonne, mais jamais il n'avait vu rien de semblable à l'expression de sincère effroi qui se peignait sur les traits de la jeune fille.
— Je suis allé trop vite... — pensa-t-il. — J'ai fait une bêtise étonnante... — Il faut arranger l'affaire...
Dinah, tremblante, rougissait et pâlissait tour à tour.
— J'ai eu tort certainement, mfmemoiselle... — murmura le gommeux. — Ce n'est pas ma faute, voyez-vous... — J'ai de mauvaises 1 abitudes... — Si j'avais su vous contrarier...
— Vous étiez si jolie... la tête m'a tourné... C est une distraction, je vous assure... J'agissais tout naïvement... — Il faut me pardonner ça... — Vous voulez bien?... — Dites qw oui... Je ne recommencerai jamais sans votre permission...
— Allez-vous-en, monsieur... — balbutia la jeune fille... — allez-vous-en, je vous en supplie... — J'ai peur...
— Peur de moi? — s'écria Octave.
— Oui...
— Mais je suis la bête au bon Dieu... mais je ne taquinerais point une mouche... — Puisque je vous répète que vous me voyez contrit et confus. . — Ah ! ce n'est pas gentil, la rancune!... — Écoutez-moi...
— Non... non... je n'écouterai rien .. j'en ai trop entendu... — Je n'aurais pas dû vous laisser entrer... — Vous aviez l'air d'un si bon jeune homme... j'ai cédé... j'en suis bien punie !... Allez-vous-en... allez-vous-en...
— Tout de suite... oui, mademoiselle... un mot... plus qu'un mot... etjc-pars... — Depuis que j'ai franchi votre seuil, je ne fais que des impairs... — Il aurait fallu m'expliquer catégoriquement au lieu de marivauder... Ça aurait eu bien plus de cachet, et nous nous serions compris tout de suite... — Mademoiselle Dinah, vous savez que je vous adore...
— Je l'ai déjà dit, mais ça ne fait rien... — Vous me prenez pour un gamin, certainement, parce que vous me voyez très-jeune... — Peut-être me supposez-vous clerc de notaire ou commis d'agent de change, ce qui est fort honorable mais manque d'un galbe suffisant...
— Eh bien! pas du tout... — Je suis sérieux... très-sérieu.\... — Vous pouvez vous informer... — Demandez à n'importe qui, on vous répondra : — « Octave Gavard, mais c'est un homme chic, un sportsman, un clubman, un gommuux connu et classé... — fl fait courir... il court lui-même... les journaux s'occupent de lui... on a publié sa caricature...
— Il a trente-six mille francs do pension. Octave Gavard, et dans dix mois il sera à la tête
des six millions de feu son papa! Ce n'est point un amoureux de carton, Octave Gavard !! ah ! non ! sapristi, non ! ! » — Voilà ce qu'on vous dira, mademoiselle.' — Que pensez-vous des renseignements ?
Dinah Bluet, toujours immobile dans l'angle où elle s'était réfugiée, n'indiqua même point par un signe qu'elle avait entendu.
Elle était maintenant pâle comme une morte et sa tête se penchait sur sa poitrine. L'héritier des millions de feu Gavard reprit :
— On m'a raconté que vous étiez très-honnête, n'ayant cascade ni peu ni beaucoup, et dans votre état c'est plus difficile et plus joli que si vous aviez de fortes rentes; mais vous comprenez bien que ça ne peut pas durer longtemps... — Jouer les rosières au théâtre, c'est parfait, mais à la ville ça manque bigrement de relief quand on n'a pas le sou... — Un jour ou l'autre vous serez de mon avis... autant vaut que vous en soyez tout do suite... — Savez-vous que je vous propose un appartement très-complet dans un quartier cliic?... Un coupé, une Victoria, deux chevaux, des toilettes du grand faiseur — (j'ai du crédit partout). — Trois domestiques et cinquante louis par mois d'argent de poche... — Et tout ça, bien entendu, ne sera qu'en attendant... — Dans dix mois vous aurez un hôtel à vous, six chevaux dans votre écurie et cent mille francs par an... — C'est une chose qui peut s'accepter... — Croyez-moi, rie refusez pas... — • Évidtnument je vous rendrai heureuse puisque je vous adore, et d'ailleurs vous ne trouverez pas mieux... — Est-ce entendu ?
Depuis un instant Dinah Bluet cachait son visage dans ses mains, et sa poitrine se soulevait.
Octave fît un pas vers elle avec une allure triomphante.
La jeune fille, relevant la tète, disjoignit ses mains.
Son angôlique et pâle figure était inondée de larmes, — ses sanglots éclatèrent. — Des spasmes d'une violence inouïe secouaient son corps gracieux et souple.
Rien ne pourrait donner une idée de la stupeur profonde du gommeux, convaincu comme il l'était qu'il venait, de faire un coup de maître en posant carrément les choses.
En voyant cette douleur poignante, incompréhensible pour lui et dont il se sentait la cause, il resta muet pendant quelques secondes, la bouche béante et les yeux arrondis, — absolument grotesque.
— Eh bien 1 quoi? qu'est-ce que c'est? — demanda-t-il enfin. — Voyons, Uinali, qu'avez- vous?... que vous ai-je fait?...
La jeune fille, suffoquée par ses sanglots, ne put d'abord répondre. Lorsqu'un peu de calme relatif lui revint, elle balbutia :
— Que de mépris, mon Dieu!... que de honte!.. . Pour mériter cela, qu'ai-jo fait? — Oh! cette profession que j'aimais... ce théâtre où je croyais voir un avenir de travail, de talent, de succès, comme à présent je les déteste ! ! ! — Quel homme, si je n'éUiis comédienne, se serait cru le droit de m'insulter ainsi, bien en face, d'une façon si froide et si lâche!!!
— Une insulte !... moi!... vous insulter!... — s'écria le gommeux. — Ah! grand Dieu!... jamais de la vie!... — Plutôt mourir!... — Comprenez donc...
— Eh bien ! — interrompit Dinah, — je renonce !... — Sauf au mépris, je suis prête à tout!... — Je travaillerai de mes mains... je sais coudre et broder... — Si le salaire est insuffisant, s'il faut avoir faim, que m'importe?... — Ouvrière, soit!... — Servante, s'il le faut!... — Actrice, jamais!... — Au moins, ainsi, je ne serai plus insultée!...
Le pauvre Octave, glissant sa main sous le revers de son veston d'un chic suprême, se meurtrissait la poitrine, et volontiers il se serait arraché les cheveux.
11 essaya de murmurer des explications et des excuses.
Dinah lui coupa la parole et, marchant vers lui, hautaine, dédaigneuse, imposante, elle lui dit :
— Je vous pardonne, monsieur, et j'essaierai d'oublier que la première, la seule grande douleur de ma vie m'est venue de vous, de vous que je ne connaissais pas, de vous à qui je n'avais fait aucun mal... — N'essayez plus de me revoir... ne l'essayez jamais, car alors je me souviendrais... Adieu...
Octave leva sur la jeune fille ses yeux humides et suppliants. — 11 lut dans son ferme regard une résolution qui lui parut irrévocable. — Il comprit que tout était fini avant même d'avoir commencé; il se dit qu'il venait de s'aliéner pour toujours, et par sa faute, celle qu'il adorait.
Cette émotion nouvelle était trop rude pour son àme faible et pour son corps débile.
ITne défaillance semblable à celle qu'il avait subie dans l'escalier de la maison, mais bien plus complète, le terrassa soudainement.
Il voulut saluer et se diriger vers la porte, mais à peine eut-il fait deux pas qu'il chancela comme un homme ivre, et tomba dans le fauteuil qui se trouvait à côté de lui.
Pendant quelques secondes il tenta, pour respirer, d'inutiles efforts. — Les veines de ses tempes se gonfiaient à éclater. — Les taches rouges apparaissaient, sinistres, sur ses pommettes blanches...
Il porta son mouchoir h ses lèvres et le retira plein de sang.
Dinah poussa un cri d'effroi.
— Mon Dieu!... mon Dieu !... — demanda-t-ello en se penchant sur lui... — Qu'avezvous?...
Octave triompha de sa suffocation, et répondit d'une voix qui ressemblait à un râle :
— Je n'ai rien... — Je meurs... voilà tout... — Si je vous ai fait du mal vous me l'avez bien rendu; mais je suis plus coupable que vous, car vous ne m'aimez pas, et moi je vous aimais... moi je vous aime...
11 ne put en dire plus long, — une mousse sanglante inonda ses lèvres pour la seconde fois, — sa tête se renversa sur le dossier du meuble, — il demeura sans mouvement et presque sans connaissance.
— Mais c'est vrai... mnis il meurt... — balbutia Dinali pris(> d'une terreur folle. — Je ne puis le laisser mourir ainsi... qw faire?
Presque toutes les jeunes filles ont en elles rétofle d'une sojur de cbarité.
Ils sont rares les cœurs de seize ans où ne s'épanouit pas la fleur divine de la pitié, et le cœur de Dinah Bluet n'était point de ceux-là...
En voyant Octave en péril, la gracieuse et pure enfant perdit aussitôt le souvenir des griefs qu'elle avait contre lui.
Elle courut chercher du vinaigre et de l'eau fraîche dans la chambre voisine.
L'eau lui servit à mouiller doucement et à plusieurs reprises le front et les tempes du jeune homme. — Elle plaça sous ses narines un linge imbibé de vinaigre.
L'évanouissement du maladroit amoureux n'avait jamais été complet.
11 se dissipa d'autant plus vite qu'Octave éprouvait une irritante volupté à sentir les petits doigts de Dinah effleurer ses joues et soulever ses cheveux, mais le jeune homme, désireux de prolonger cette sensation, garda le silence et ne fit aucun mouvement qui pût révéler le changement favorable survenu dans son état.
Néanmoins la débutante s'aperçut bien vite que la respiration devenait régulière et que l'écrasante oppression de son malade semblait avoir tout à fait disparu.
Elle interrompit donc ses soins momentanément inutiles. — Elle recula d'un pas, et, se persuadant qu'Octave ne pouvait la voir, elle le regarda avec attention, ce que, pendant toute la dui-ée de l'entretien précédent, elle s'était bien gardée de faire.
Nos lecteurs se souviennent-ils du croquis tracé par nous dans l'un des premiers chapitres de la première partie de ce livre?
11 suffisait, disions-nous, des yeux et de la bouche d'Octave pour faire oublier et presque pour effacer les ridicules dont l'adolescent tirait vanité et qu'il exagérait à plaisir.
Très-grands, d'une forme allongée et d'un bleu sombre, ces yeux restaient candides et presque rêveurs, malgré les efforts constants du jeune homme pour leur donner une piquante expression d'effronterie.
La bouche petite, bien dessinée, aux lèvres pîllies par les fatigues des nuits de jeu et d'orgie, disait la faiblesse sans doute, mais disait en même temps la douceur et la tendresse.
Bref on devinait vaguement un coiur sous la sotte enveloppe du petit crevé, sous le liuniais du gommeux absurde.
Telle fut sans doute l'impression de Dinah Bluet, car après cet examen, (jui se prolongea près d'une minute, elle poussa un soupir et sur ses lèvres passèrent comme un souffle ces quatre mots :
— Quel dommage!... Pauvre jeinie homme!...
Si bas qu'ils eussfnt été prononcés, Octave les entendit cepcindant et tressaillit.
Dinah se sentait émue en pensant à lui; — donc elle ne gardait point de colère; — donc elle ne le h'v'issait pas; — donc elle pourrait encore l'aimer...
Nous croyons devoir reproduire cette dernière conclusion telle qu'elle se formulait dans l'esprit du cocodès, mais nous n'en acceptons nullement la responsabililé.
Octave fit un mouvement léger, puis, sans quitter son siège, se souleva lentemeni ainsi qu'un homme qui s'éveille.