‹ Les tragedies de ParisChapitre 21 sur 50 · SI · texte numérisé non relu

SI

La jeune fille se rapprocha de lui.

— Comment vous trouvez-vous maintenant, monsieur? — lui demanda-t-elle.

— Beaucoup mieux, mademoiselle, grâce à vous, à vous l'ange de la Charité, à vous qui rendez le bien pour le mal...

Dinah sourit.

— Le bien pour le mal ! — répéta-t-clle, — ce n'est pas ce que vous disiez tout à l'heure...

— Tout à l'heure, j'étais fou...

— Et maintenant?...

— Maintenant, la raison m'est revenue...

— Mais non, monsieur!... mais non, pas encore!... Que faites-vous?... — s'écria la jeune fille.

Octave venait de s'agenouiller devant elle...

— Non, voyez-vous, — murmura le jeune homme d'une voix que l'émotion rendait inégale et saccadée, — il faut m'écouter, Dinah... Je vous assure qu'il le faut... — Vous me mettrez à la porte ensuite, si vous voulez, ainsi que vous l'avez déjà fait, et je m'en irai, je vous le promets; mais au moins vous ne garderez pas l'idée que je suis le dernier des drôles... mais au moins je vous dirai tout ce qu'il y a dans mon cœur...

Octave s'arrêta. — Une suffocation passagère étouffait ses paroles; il en triompha, et il reprit :

— Oui, c'est vrai, et je l'avoue, et j'en meurs de honte, je me suis conduit deu.x fois de suite comme un paltoquet, et, pis que ça, comme un imbécile : tout à l'heure d'abord, en vous embrassant malgré vous, et ensuite en vous proposant ce que je vous ai proposé...

— Triple idiot que j'étais!... est-ce qu'on achète l'amour?... — Si vous saviez, Dinah... je suistout jeune, j'ai vingt ans, et il y a beaucoup de vieux qui n'ont pas vécu tant que moi...

— Je n'ai connu que des femmes lancées, ou des femmes qui voulaient qu'on les lance...

— Alors, moi, j'ai perdu la tête et je vous ai bêtement offert ce qu'elles ne refusent jamais... — Je ne dis pas ça pour m'excuser... oh! non !... j'aurais dû comprendre tout de suite, rien qu'en vous regardant, que vous êtes d'une autre espèce que ces femmes, et que ce qui les attire vous révolte... — Ah! je le comprends bien à présent, allez!... — De l'argent à vous!... — Argent maudit!... Que "V'oulez-vous! j'ai tant l'habitude de voir des gens à plat ventre devant moi à cause des millions de feu papa, que je me figure toujours qu'avec l'argent tout est possible. — Dinah, est-ce ma faute si je suis riche?.., — Il ne faut pas m'en vouloir... — Jo voudrais être pauvre... Je voudrais travailler pour vivre el

LES TnAGEDIES DE PAHIS

Elle plaça sous ses narines un liugc imbibé de vinaigre. (Page 519.)

n'avoir rien à vous oflrir, rien ù vous donner, rien que mon cœur, qui est tout à vous... — Alors j'aurais peut-être une chance que vous pourriez m'airaer un jour...

Octave fut contraint de s'arrêter de nouveau.

Sa voi.x sifflait dans sa gorge serrée; — c'est à peine si ses paroles confuses étaient intelligible.s. •.

Cependant, au bout d'une seconde, il poursuivit :

— Par moments, voyez-vous, je fais le malin, je me vante d'être fort et j'essaye de me le prouver à moi-même, mais c'est pour m'étourdir... — je sais bien que ce n'est pas vrai...

— Elle m'a tué, cette affreuse vie des gens qui s'amusent... — je n'ai plus que le souffle, c'est visible... — un de ces matins, ou un de ces soirs, on dira : — Vous savez, Octave Gavant? Eh bien! il est mort! et personne ne me regrettera, pas même ma mère! — allez, c'est triste, et je n'étais pas fait pour cette existence abrutie, figurez-vous! — J'aurais eu besoin de tendresse, moi, dans un petit coin bien caché... — Une femme qui voudrait m'aimer pourrait peut-être me sauver encore... — Ah! si vous vouliez être cette femme!

— mais c'est impossible, je le sens bien, après ma conduite brutale et lâche... — Je vous ai offensée, je vous hi insultée... etpourtant je vous aimais bien, et pourtant je vous adore...

— Oli! Dinah, Dinah, pardonnez-moi et ne me chassez plus...

Octave tendait vers la jeune fille ses deux mains suppliantes, agitées d'un tremblement nerveux. — De grosses larmes coulaient une à une sur son pâle visage.

Le gommeux ridicule avait disparu, — il restait à sa place un adolescent que transfigurait une pas-ion vraie, qu'écrasait une douleur sincère.

Dinah sentit une pitié profonde s'emparer de son âme.

— Monsieur Octave, — murmura-t-elle, — relevez-vous, je vous en prie.

— Pas avant que vous m'ayez pardonné,..

— Je vou;5 pardonne...

— Du fond du cœur?

— Oui, du fond du cœur...

— Vous oublierez ?

— J'ai oublié déjà... — L'oïense est effacée de ma mémoire... — Je ne me souviens que des regrets...

— Et vous ne me chasserez pas?

— Est-ce qu'on chasse un ami? — dit lajeune fille avec un sourire, en tendant la main à Octave.

— Votre ami... Oui, votre ami ! ! — Ah ! que ce mot est doux et qu'il me fait de bien ! 1

— s'écria le gommeux transporté de joie, en saisissant la petite main qui s'offrait àlui.

Il allait la porter à ses lèvres, mais il s'arrêta. — Vous voyez... — balbulia-t-il, — je n'abuse pas... Un nouveau sourire fut sa récompi'use.

— Maintenant, — reprit Dinah, — il faut partir...

— Si vite ! !

— Comment l'cster?... — Voici lonj^ti'mps déjà que ma tante est sortie. .. — Ses absences sont haliituoUement plus courles... D'une minute à l'autre elle peut revenir, et, si elle vous trouvait chez nous, quelle raison donner de votre présence?

— Elle est donc bien farouche, votre tante?

Dinah poussa un soupir qu'Octave interpréta dans le sens d'une réponse affiimative

— Il ne s'agirait que d'inventer une explication adroite, — reprit-il.

— Laquelle?

— Si je lui disais, par exemple, que je suis un auteur et que je viens vous parler d'un rôle?...

— Elle ne vous croirait pas... — Elle voudrait savoir positivement qui vous êtes...

— Dame, elle le saurait, voilà tout! — On peut, ce me semble, me recevoir sans se compromettre... — je suis assez bien posé dans le monde...

— Ah ! — s'écria la jeune fille, — le pire des malheurs serait que ma tante apprît votre nom et connût votre fortune...

— Pourquoi donc?...

Dinah rougit et ne répondit rien. Elle semblait agitée, inquiète, et, après un instant de silence, elle murmura :

— Je vous en supplie, partez...

— Eh bien, soit, j'obéis... je pars... — Mais je vous reverrai, n'est-ce pas?

— Que puis-je vous dire?... où me reverriez-vous?.,.

— C'est presque impossible... — Les absences de ma tante sont si rares et de si peu do durée... — D'ailleurs, comment sauriez-vous qu'elle est sortie? — Aujourd'hui le hasard vous a servi... — Demain en serait-il de même?...

— Le hasard n'y était pour rien !... — répliqua vivement Octave ; — j'avais eu soin de me renseigner... J'ai des intelligences dans la place... — Permettez-moi d'en profiter encore... — D'abord, non, voyez-vous, si je ne pouvais plus vous approcher, vous parler, vous entendre, j'en mourrais... — Et c'est sérieux, vous savez... tout à l'heure vous avez pu vous en fipercevolr... il ne me faudrait pas grand'chose pour m'expédier, franc de port, au Père-Lachaise... ce qui aurait trop de cachet.

— Eh bien soit... — balbutia Dinah, — revenez donc, quand vous serez sûr que je suis seule... Mais pas d'imprudence, et que jamais surtout ma tante, si par hasard elle vous rencontrait, ne puisse savoir votre nom...

— Aucun danger, je vous le promets...

— Partez vite.

— Je file... A bientôt... et d'abord, ce suir, au tliéâtre... J'y serai... Comme iiier... Comme avant-hier... (^omme demain... — Vous voulez bien?...

Dinah sourit pour la troisième luis.

— Je ne me reconnais pas le droit, — dit-elle, — de vous empêcher d'aller au spectacle...

— El vous me ferez un signe, hein?... un tout petit signe... pour me faire comprendre que vous me voyez et que nous sommes bons umis'?...

— Oui...

Bg*w;

— Et vous ramasserez mes bouquets?...

— 11 me semble que je les ramasse tous les suirs...

— Oui, mais, s'il y a en a d'autres, vous ne relèverez que les miens!...

— Vous y tenez beaucoup?...

— Si j'y tiens?... — J'y tiens, voyez-vous, que c'en est énorme!...

— Eh bien! je vous le promets... les vôtres seulement...

Dinah venait à peine de prononcer ces dei'niers mots qu'elle devint très-pâle et frissonna de la tète aux pieds.

Trois petits coups frappés contre la porte du logement causaient celte soudaine émotion.

— Mon Dieu ! — balbutia-t-elle, — qu'est-ce donc?... Octave prit vivement son chapeau.

— N'ayez crainte... — répondit-il, — c'est un signal... — Ces trois petits coups signifient que votre tante est présentement dans la loge du pipelet de cet immeuble et qu'on la régale d'un fort potin. — Je vais grimper à l'étage au-dessus et j'attendrai, pour me sylphide)-, que la digne personne soit rentrée chez vous... — Hein? je crois que le truc est assez réussi!... Dinah, chère Dinah, voulez-vous me donner votre main?

La silencieuse réponse de la jeune fdle se devine sans peine.

— Puis-je la baiser ? — reprit Octave avec une soumission câline.

La main mignonne s'appuya d'elle-même contre les lèvres du jeune homme.

— Ah ! que je vous aime ! — murmura-t-il, en s'élançant dehors; — que je vous aime, et que je suis heureux!...

11 referma la porte sans bruit, gravit l'escalier jusqu'au cinquième étage, et, se penchant sur la rampe, il attendit.

Trois ou quatre minutes s'écoulèrent, puis un pas viril, accompagné d'une toux sèche, se fit entendre dans l'escalier.

Ce pas et cette toux appartenaient à mademoiselle Mélanie Perdreau, qui, lorsqu'elle eut atteint le carré de l'étage inférieur, tira de sa poche une clef, l'introduisit dans la serrure et rentra chez elle.

Il nous faut répéter ici ce que nous disions en parlant de notre ami Jobin à propos d'un mot dont on a singulièrement abusé dans la littératni'c. — Comme l'agent de la police de sûreté, la tante de Dinah Bluet était un type.

Agée d'tine soixantaine d'années, haute de cinq pieds neuf pouces — (ancien style), — et paraissant d'autant plus grande qu'elle était plus mince, mademoiselle Mélanie Perdreau offrait dans son ensemble la désinvolture élégante d'un tambour-major.

Une perruque blonde hors de service, à repentirs et à accroche-cœurs, cadeau d'une actrice de Bellevilie, couronnait son visage anguleux, en forme de poire, dont un nez crochu, véritable bec d'oiseau de proie, formait le trait caractéristique.

Les petits yeux gris clignotants, ainsi que les lèvres minces et violettes, dénotaient la perversité, l'astuce, et des instincts bas et cupides.

La taille, absolument plate, était carrée malgré sa maigreur. — Les pieds et les mains semblaient dessinés par un caricaturiste à la recherche du grotesque et faisant bon marché de la vraisemblance.

Comment admettre qu'avec un tel physique mademoiselle Mélanie Perdreau fût prétentieuse? — Cela paraissait impossible, et cependant rien n'était plus vrai.

Cette virago sexagénaire étalait chaque matin une couche de blanc minéral et de rouge végétal sur ses joues parcheminées, et dessinait la courbe de ses sourcils avec une épingle à ciieveux enduite de noir de fumée.

Elle achetait au Temple, de dixième main, d'incroyables défroques; elle revêtait avec conviction des robes à volants en ruines. — Elle drapait sur ses épaules pointues un vieux cachemire Ternaux cmaillé d'innombrables reprises, et enfin elle se coiffait d'un chapeau de velours tout bossue, dont une plume lamentable faisait triomphalement le tour.

Des souliers de veau lacés sur le cou-de-pied, à semelles épaisses constellées de clous, et des gants de filoselle noire, formaient le complément de cette toilette excentrique.

La tante de Dinah ne sortait point sans avoir au bras gauche un cabas de grande taille, en tapisserie, soigneusement garni de cuir à ses angles dans le but d'en cterniserla durée.

Ce cabas contenait invariablement les lunettes de l'honorable personne, un volume de roman, un petit miroir et une fiole d'anisette à laquelle, dans les coulisses du théâtre, on lui voyait donner de fréquentes accolades.

Mademoiselle Mélanie Perdreau adorait les liqueurs douces, mais, à défaut d'anisette ou de cassis, elle ne faisait point fi du cognac et du rhum.

Au moment où elle franchissait le seuil de !a chambre où Dinah l'attendait, une expression de contentement très-vif animait son étrange visage, et faisait étinceler ses petits yeux gris sous sa perruque blonde et sous ses sourcils noirs.

Mademoiselle Mélanie Perdreau se dôbaira=sa de son cabas de tapisserie qu'elle posa sur la petite table avec de grandes précautions, comme s'il eût renfermé les choses les plus précieuses du monde; puis, s'approchant de sa nièce dont elle ne icmarqua ni le trouble ni l'agitation, elle l'enveloppa de ses longs bras, la pressa contre sa maigre poitrine et lui appuya à deux ou trois reprises ses lèvres minces sur les joues.

— Vous avez l'air bien joyeux, ma tante!... — murmura Dinah, surprise de ces démonstrations, car la vieille fille, dans l'habitude de la vie, n'était rien moins que caressante et se montrait généralement fort revêche.

— L'air joyeux!... — répéta Mélanie Perdreau, — j'en ai parjjluu la chanson aussi...

=Jnra^

— Je ne me sens pas d'aise !... — Pour un rien je danserais une gigue! et il ne faudrait pas me pousser beaucoup... Tiens, vois-tu, c'est plus fort que moi...

Et, joignant l'action aux paroles, la duègne croisa ses bras sur son torse rejeté en arrière, fredonna d'une voix fausse un air de haute fantaisie et ébaucha deux ou trois mesures de la fameuse danse anglaise, avec une vivacité si grande que ses souliers aux lourdes semelles ébranlèrent notablement le plancher.

Ce fut d'un irrésistible comique, qui ne parvint point cependant à amener un sourire sur l'adorable bouche de Dinali.

— Qu'y a-t-il donc? — demanda cette dernière, presque inquiète

— 11 y a que la chance nous arrive I... — Hein? ce n'est pas dommage!... Nous l'aurons assez attendue!... Enfin, mieux vaut tard que jamais!... Nous allons voir la fin de nos misères...

— Comment?...

— Je vais te nan-er l'anecdote... — Mais d'abord, regarde ceci...

Mélanie Perdreau reprit son cabas monumental dont elle tira avec recueillement trois bouteilles enveloppées de papier gris et deux petits paquets ficelés.

— Uu'est-ce donc que vous apportez, ma tante?... — mm'mura Dinah.

— Tu vas voir...

La vieille fille déroula les papiers gris et continua :

— Ça, c'est du madère... du vrai, comme on n'en trouverait chez aucun épicier, à n'importe quel prix... — J'en ai goûté... On n'a jamais rien vu... je veux dire on n'a jamais rien bu de pareil!... — Ça, c'est du bordeaux... du Ghâteau-Margaux, s'il vous plaît... le nom est sur l'étiquette... du vin à 15 francs la bouteille... mon Dieu, oui!... — Ça, c'est de la crème des liarbades, de la fameuse madame... madame... je ne sais plus au juste... le nom est aussi sur l'étiquette, et ça vaut dans les 10 francs le flacon...

— Mais, ma tante...

• — Attends un peu!... — interrompit Mélanie Perdreau en dénouant les ficelles des petits paquets. — Ça, c'est un poulet rôti... Ah! le joli poulet! Est-il gras! est-il fin! estil dodu! est-il doré! Quel poulet!... C'est un chapon!... — Ça, c'est un homard!... Flaire un peu!... En voilà de la fraîcheur!... On croirait respirer un bouquet de violettes!... — Qu'en dis-tu? — Allons-nous faire un dîner assez complet!... Aujourd'hui, point de ripopée!... — Comestibles de premier choix et vins de millionnaires!... Je suppose que tu es contente?

— Je suis contente, puisque vous l'êtes, mais vous venez de dépenser quarante ou cinquante francs, au miins, et nous ne les avions pas.

— Tu es ai'chi-foUe, petite fille!... — Je n'ai rien dépensé du tout, que deux courses d'omnibus... Total : soixante centimes... et jo ne les regrette aucunement...

— Alors, expliquez-moi...

— Motus!... — Si tu parles toujours, je ne pourrai placer un mot... — Voici l'anecdote... — Ce matin, tu sais, j'ai reçu une lettre...

'TttJ

— Oui... — Je vous ai demandé de qui était cette lettre... — Vo;is no m'avez pas répondu...

— Elle était d'une dame qui demeure dans les grands quartiers, rue des Saussaies, de l'autre côté de la Madeleine, et qui me priait de lui faire l'honneur de passer chez elle... Tu entends, l'honneur! C'est ça écrire avec politesse et convenance!... — Ah! il y a, de par le monde, des gens bien comme il faut!...

— Vous êtes allée chez cette dame?...

— Naturablement!... — Qu'elle est aimable! — Maison montée, ma chère, et quel genre !... — laquais galonnés!... — salons dorés !... — mobilier cossu !... — des tapis où l'on enfonce!... — des glaces qui montent jusqu'au plafond!... — Est-on heureux. Seigneur mon Dieu! est-on heureux d avoir dans les mains une profession qui rapporte de quoi avoir tout cela!

— Quelle profession, ma tante?

— Une agence matrimoniale, petite fille... — Cette dame, qui d'ailleurs est noble, .linsi que le prouve sa particule, fait des mariages dans 'e grand monde. — Ducs, marquis et comtes s'inscrivent chez elles pour épouser des héritières de plusieurs millions... — Si vous n'avez pas une dot de 300 000 francs au moins, inutile de vous présenter, elle ne s'occupe pas de vous... — Tu comprends ça?...

— Très-bien... — mais je ne comprends pas du tout, du tout, ce que cette dame avait à vous dire...

— Un peu de patience, donc ! j'arrive. — Madame veuve de Saint-Angot — (elle est veuve d'un amiral, tué en .\frique, à la tête de son régiment, et dont elle a le portrait dans son salon, — avec toutes ses décorations) — m'a témoigné les égards les plus flatteurs et m'a fait des compliments h perte de vue sur ton compte...

— Elle vous a parlé de moi ! — s'écria Dinah stupéfaite.

— Tout le temps.

— Elle me connaît?

— Elle était à la première représentation des Aspasies... — Elle trouve que tu as un talent à tout casser, et qu'avec ce talent-là et un physique comme le tien on peut arriver à n'importe quoi, et elle se charge de te faire ta position...

— Et comment? Est-ce qu'elle a de l'influence sur des directeurs?

— Mieux que ça! — Elle donne des soirées magnifiques où se réunissent les hauts personnages, ducs, marquis et comtes, ses clients, et les héritières de plusieurs millions... — Il y vient aussi des grands auteurs, des propriétaires de journaux, des gens très-célèbres... — On sollicite ses invitations... on la supplie, on la cajole... et n'en a pas qui veut... Ah ! non, par exemple !

— En quoi ceci nous conceme-t-il ?

— Tu vas voir... — Madame veuve de Saint-Angot, jusqu'à présent, s'est contentée de faire entendre à ses fêtes les premiers chanteurs en tout genre de Paris et de l'étranger, et de les payer au poids de l'or... — Elle veut désormais joindre aux concerts des représentations théâtrales... — On jouera, sur un petit théâtre très-coijuet, fait exprès, des pièces à trois ou quatre personnages, du répertoire de la Comédie ■Françai'^i' et du

Gymnase, et, comme on ne sera naturellement admis à paraître devant des connaisseurs si malins qu'après avoir fait preuve d'un talent hors ligne, on se trouvera classé du coup...

— Eh bien! le croirais-tu, petite fille? madame veuve de Saint-Angot a pensé à toi... elle compte sur toi... — J'ai promis... — Je t'apporte la brochure... c'est le Piano de Berthe...

— Tu vas apprendre ton rôle tout de suite... — Les répétitions commenceront très-prochainement dans les magnifiques appartements de la rue des Saussaies et la soirée aura lieu dès que les Aspasies ne se joueront plus... — Que dis-tu de cela?

— Que puis-je dire? — Il me semble que le public de mon théâtre suffirait pour me juger, pour m'applaudir, pour me conduire à une position, s'il est vrai que je la mérite...

— Ta! ta! ta! ce n'est point la même chose !... — Te figures-tu que les gens d'importance, ducs, marquis et comtes, se dérangent quand il s'agit daller s'asseoir pendant cinq heures de suite dans les mauvais fauteuils et dans les boîtes à sardines de ton théâtre de carton! — jamais de la vie !... — Et ce n'est pas tout, ma chère !... — La question d'argent!... Elle me paraît assez intéressante, la question d'argent!... — Qu'est-ce qu'il te donne, ton grigou de directeur? cent francs par mois pour la première année...

— Je n'en avais que soi.Xcinte à Belleville... — murmura la jeune fille.

— Qucirante de plus! la belle poussée 1 — Juste de quoi manger du pain sec et boire de l'eau pas très-filtrée ! — Madame veuve de Saint-Angot est d'un autre acabit! — Elle y va de son billet de cinq, petite, du premier coup et carrément ! Trois cents trancs pour les répétitions... Deux cents pour la représentation... et elle fournit la toilette ! — Je crois que c'est gentil! — Une femme si distinguée, d'ailleurs!... — Cinq louis d'avance, que j'ai dans mon porte-monnaie ! — Elle m'a fait boire du madère et manger des cenlsuisses. . .

— Vous dites ? — demanda la jeune fille.

— Eh bien! quoi? je dis : des cent-suisses... des petites machinettes de pain coupées en carré et mises l'une sur l'autre, avec du beurre et du jambon entre les deux... c'est ça qui ouvre l'appétit! — ça vaut l'absinthe... — Elle m'a colloque les trois bouteilles, et, par-dessus le marché, le homard et le poulet qui restaient de son déjeuner... — Ah! c'est une femme qui se nourrit crânement ! ! ! — J'ai fait des manières pour accepter, tu comprends, mais pas beaucoup... — Un dîner pareil, à Vœil, ça ne se refuse guère... — J'ai fourré tout dans mon cabas... — J'ai pris l'omnibus et me voilà... — Pourquoi ne danses-tu pas une gigue, ma fille?... — Pourquoi restes-tu là comme un tenue?

— Vous savez bien, ma tante, que je ne suis point gourmande.

— Qui te parle de gourmandise ?... — Il me semble que l'argent et le succès qui vont venir ensemble devraient te monter l'imagination un peu plus...

Diuah baissa la tète sans répondre.

-^ Tu as quelque chose... — reprit Mélanic Perdreau. — Je inn souviens maintenant de ton air cpapou/fé et sens dessus dessous quand je suis rentrée... — Qu'est-ce (juc tu as ?

— Rien, ma tante...

— Est-il venu quelqu'un pendant mon absence?...

— Vous savez bien que nous ne connaissons personne... ^ répliqua la jeune fille, évitant ainsi de mentir.

L'air joyeux!... — répéta Mélanic Perdreau, — j'en ai parbleu la chanson aussi... (Page 525.)

— C'est juste... — Mais i;nlin un hanneton quelconque l'a passé par la ccivello!... c'est aussi clair que le jour ! — Dis-moi la vôrité !... voyous...

Dinali prit un parti soudain.

— Ma Innto, — murniura-t-elle, — je voudrais quitter le théAtro... La vieille lilli' lit un violent soubresaut, en répétant :

— Quitte!' le théâtre!... — Tu plaisantes?...

— Non, ma tante... je suis très-sérieuse...

— Mais tu l'adorais, le théâtre!... — Mais tune rêvais que la comédie... les planches... les décors!... — Tout te plaisait, jusqu'au souffleur!...

— Je n'aime plus rien de tout cela...

— Depuis quand?

— Depuis qu'ayant réfléchi il m'a semblé que je m'étais trompée sur ma vocation...

— Je doute de moi-même... Je ne sais pas si j'ai du talent...

— Du talent!... — Tu en as jusque dans ton petit doigt!... — Et d'ailleurs, quand bien même tu n'en aurais pas, la vocation d'une jolie fille intelligente doit être de se mettre en vue... — Ça mène à tout !...

— A quoi, ma tante?

— Je me comprends... — Un jour, qui n'est pas loin peut-être, tu verras que j'ai raison ! et, ce jour-là, tu me béniras !... — Quitter le théâtre ! ah ! ah !... C'est ça qui serait une bêtise !... D'ailleurs, dis-moi, si tu quittais le théâtre, que ferais-tu?...

— Ce que font tant d'autres jeunes filles de mon âge... je travaillerais...

— Dans la couture ou dans la broderie, peut-être bien ?

— Oui, ma tante...

— Pour gagner trente sous par jour, n'est-ce pas? Quarante au plus!... — Est-ce ton idée?...

— Que voulez-vous, ma tante ! quand on est pauvre on vit pauvrement. — 11 n'y a pas de honte à cela...

Mélanie Perdreau redressa sa longue taille de tambour-major, secoua les repentirs de sa perruque et la plume effarée de son chapeau qu'elle n'avait pas quitté, ndt ses poings sur ses hanches et s'écria d'un ton pathétique :

— Tuez-vous donc le coips et l'âme pour élever une enfant ! — Privez-vous de tout afin qu'elle ne manque de rien ! — Servez-lui de mère — (car je t'ai servi de mère depuis ton âge le plus tendre), — et quand arrive le moment où vous croyez recueillir la récompense de tant de soins, de tant de soucis, de tant de sacrifices, plus personne ! C'est un serpent, c'est pis que cela, c'est une ingrate que vous avez retueillie et réchauffée dans votre giron ! — Dinah ! tu me fais bien du mal ! — Je rêvais une vieillesse tranquille et satisfaisante... un bon appartement bien meublé... une bonne cuisine... une bonne cave... une bonne voiture... un peu de toilette...

— Et c'est moi qui devais vous donner tout cela ? — interrompit la jeune fille.

— Cerlainemcnt.

— Par le théâtre?...

— Par le théâtre ou par autre chose, peu importe !... — L'essentiel était de l'avoir...

— Tu démolis mon rêve... tu me rejettes dans la crotte d'où je me voyais déjà sortie...

— J'ai assez vécu comme ça, et je vais descendre dans la rue, du quatrième, par la fenêtre !...

En disant ce qui précède d'une voix agitée et avec un hoquet dramatique des mieux léussis, Mélanie Perdreau, joignant la pantomime a la déclamation, se précipita vers la fenêtre et mit la main sur l'espagnolette.

Si prodigieusement invraisemblable que fût la tentative de suicide de la vieille fille, Dinah Bluet n'en éprouva pas moins une émotion fort grande, une frayeur très-vive, et, saisissant sa tante à bras-le-corps, elle s'efforça de la ramener au milieu de la chambre, en la suppliant de se calmer.

La duègne faisait mine de résister, et répétait :

— Non... non... n'essaye pas de me retenir !... Mon parti est pris !... — Puisque tu n'as ni cœur ni âme... puisque tu trépignes sur mes espérances... puisqu'il faut absolument mourir de faim un jour ou l'autre... j'aime mieux en finir tout de suite... — Quand ta pauvre tante sera sous terre, tu n'auras plus à l'occuper que de toi.,. C'est un dernier sacrifice que je veux te faire...

La conclusion de cette petite scène de famille est prévue.

Mélanie Perdreau consentit à vivre, à condition que sa nièce ne songerait plus à quitter le théâtre où l'attendait un si bel avenir, et se préparerait à jouer la comédie chez madame veuve de Saint-Angot, ce qui rendrait cet avenir plus certain encore et plus rapproché.

I^ vieille fille ne demandait pas autre chose.

Ayant atteint son but, elle reprit sa physionomie habituelle, mit le couvert sur la petite fable, déboucha les bouteilles, découpa le poulet, dépouilla le homard, et fit prouve enfin d'un vigoureux appétit en absorbant à elle toute seule les trois quarts des victuailles, amplement arrosées par les sept huitièmes du contenu des bouteilles.

— Me voilà tant soit peu remise... — dit-elle après avoir achevé; — prends ton tartan et ta capeline, ma fille, et filons au théâtre...

Dinah Itluet ne se souvenait pas d'avoir jamais connu son père et sa mère, très-petits commerçants dont les affaires avaient mal tourné, et qui étaient morts quand elle alLeignait il peine sa quatrième année.

Son unique parente, Mélanie Perdreau, sœur de sa mère, faisait de la passementerie chez elle, et n;mplissait les fonctions d'ouvreuse de loges aux Délassemenfs-Comiques, l'un (les théâtres qui donnaient une physiniKjmie si pittoresque à l'ancien boulevard du Ti'uiple.

532 LES TliAGEDIES DE PARIS

Déjà vieille fille à cette époque, la passementière-ouvreuse recueillit loiplieline, pnint par charité, mais en prévision de l'avenir.

Elle se dit, non sans raison, que l'enfant ne lui coûterait presque rien à élever et pourrait, quelques années plus tard, devenir particulièrement utile en lui tenant lieu de servante, et en gagnant en outre, par son travail, un peu d'argent dont profiterait le misérable intérieur.

Dès l'âge de cinq ans Dinah fut envoyée à l'école des Sœurs oii elle reçut l'instructiMii élémentaire.

En même temps qu'on lui enseignait la lecture, l'écriture et les premiers principes du calcul, elle apprenait à coudre et à broder.

Douée d'une intelligence très-vive, elle faisait des progrès rapides. — Le soir, sa tanle l'emmenait avec elle au théâtre et l'installait au vestiaire, sur un petit banc où généralement elle s'endormait.

Ceux de nos lecteurs qui se souviennent des anciens Délassements-Comiques savent ((ur ce théàtricule avait la spécialité des pièces à femmes, autrement dit des exhibitions de bras, d'épaules, de mollets, etc....

Des ribambelles de jolies filles paradaient, court-vètues, dans des pièces sans queue ni tète, dont quelques-unes ont fait courir tout Paris.

Les ouvreuses réalisaient de notables profits en se chargeant de remettre aux denioiselles de la scène les billets des gandins. — On appelait ainsi les bons jeunes gens qui se sont nommés depuis cocodès, petits-crevés, et enfin gommeux.

Cet unique détail nous parait suffisant pour faire comprendre et apprécier ce qu'était au juste la moralité de Mélanie Perdreau.

L'ouvreuse, voyant des voitures bien attelées attendi'e de pseudo-comédiennes incapables de chanter juste quatre vers d'un couplet, sur un air de pont-neuf, se disait quolidicnncment :

— Si j'ai la chance que Dinah soit jolie, j'en ferai une actrice, et, si elle est actrice, je saurai m'arranger de manière à ne manquer de rien dans mes vieux jours.

Dinah devint jolie.

Sa tante alors, au lieu de la reléguer au vestiaire, lui fit voir chaque soir le spectacle, afin de lui donner le goût du théâtre.

Ce goût, en eH'et, se développa chez l'enfant près de devenir jeune fille, et prit les allures d'une vocation. — Bientôt Dinah ne rêva plus que la scène, et, s'étant procuré de vieilles brochures, passa les deux tiers de son temps à apprendre des rôles d'ingénue et de jeune première, car, au grand chagrin de sa tante, elle éprouvait une insurmontable aversion pour les pièces à cascades et les rôles à maillots; ses instincts artistiques la poussaient vers le théâtre sérieux, c'est-à-dire vers le drame et vers la comédie.

Mélanie Perdreau aurait beaucoup préféré le contraire, les costumes de revue et de féerie étant bien plus avantageux pour mettre en valeur la plastique d'une jolie personne; mais il fallait se résigner, et elle le fit.

A râi,'e de seize ans moins un mois, Dinah liluet débuta à Belleville avec énorniémeiit

de succès. — Elle y joua pendant une année une vingtaine de iôles, prit l'hahituile des planches et fut engagée par le directeur de ce théâtre du boulevard où l'on jouait les Aspasies.

Nous savons le reste, et sans doute nos lecteurs s'expliquent maintenant l'exemplaire assiduité avec laquelle Mélanie Perdreau accompagnait sa nièce aux répétitions et aux représentations, la conduisant, la ramenant, ne la laissant pas un instant livrée à elle-même dans les coulisses ou dsuis la loge.

La duègne, chien de garde hargneux et toujours en éveil, veillait sur la vertu de Dinah, non pour la vertu elle-même, mais pour ce que pourrait rapporter, à un moment donné, cette vertu cotée d'autant plus haut qu'elle serait bien authentiquement sans accroc.

Un pareil calcul est hideux, nous le savons bien, et par malheur il est commun. — Combien de mères, de vraies mères, dans un certain monde où le sens moral n'existe pas, même à l'état d'embryon, acceptent sans horreur d'odieux compromis et préparent de longue main des transactions infâmes.

Grâce au ciel, Mélanie Perdreau n'était point mère de Dinah.

On voit des lis croître et s'épanouir, rayonnants de pureté, malgré la fange éparse autour de leurs racines.

La jeune fille peut se comparer à ces lis, et jamais, croyons-nous, comparaison ne sera plus juste.

Dinah Bluet, vivant dans une atmosphère corrompue, avait sinon l'ignorance, du moins la chasteté d'un ange.

Au milieu de la licence indiscutable des mœurs théâtrales elle ne pouvait fermer les yeux pour ne point voir le mal, mais ce mal, qu'elle comprenait à peine, glissait sur la blancheur de son âme sans y laisser une souillure.

Beaucoup de jeunes filles, — nous l'affirmons, — sortent des pensionnats en renom avec une virginité morale moins complète que ne l'était celle de la petite comédienne Dinah Bluet.

Mélanie Perdreau, se rendant vaguement compte de cet état de choses^ ne craignail point de la part de sa nièce une fantaisie, un caprice, dont elle la savait incapable.

Elle redoutait une mésaventure bien autrement grave à son point de vue. — Nous voulons parler d'un amour absurde — (la duègne traduisait ainsi le mot drùntéressé) — se glissant brusquement dans ce cœur ingénu et tout prêt pour l'amour.

Aussi l'honorable personne ne laissait approcher de Dinah ni un auteur ayant moins de cinquante ans révolus, ni un journaliste à moustaches blondes, ni un séduisant jeune premier.

Elle possédait une expérience trop approfondie des curniiiliuiis parisii-niifs pomn'avoir point percé à jour, du premier coup d'teil, le mystérieux double sens de l'agence matrimoniale de la rue des Saussaies.

.Vprès cinq minutes de dialogue, elle avait apprécié à sa juste vali'ur madame veuvr île Saint-Angot, en même temps que, de son côté, l'cx-sagc femme du boulevard des Bnlignolles savait non moins bien a quoi s'en tenir sur la visiteuse.

Ces deux natures d'élite, si bieu faites pour se comprendre, projetaient de s'exploiter réciproquement et de se duper Tniie l'autre.

Qu'allait devenir entre ces deux misérables la pauvre Dinali Bluet?

Madame Angot, ou de Saint-Angot, comme on voudra, occupait en totalité un petit hôtel de la rue des Saussaies.

Ici nous ouvrons une parenthèse indispensable.

Il nous paraîtrait d'autant plus désobligeant d'être accusés de ne point reculer devant le scandale, que nous mettons en scène une personnalité très-vivante et très-connue. — Nous déclarons donc que nous avons écrit : rue des Saussaies, comme nous aurious écrit : rue de Sui-esnes ou rue de Miromesnil; — • il nous fallait un nom (jui ne fût point le nom véritable, nous avons pris celui-là au hasard.

Nous croyons d'ailleurs que, dans la rue des Saussaies, il n'y a point de petit liôtcl.

Celui dont il s'agit avait un rez-de-chaussée, un premier et un second étages.

Sa façade était à l'alignement sur la voie publique; mais derrière le corps de logis un jardin étroit et long s'étendait jusqu'à la rue parallèle avec laquelle il communiquait par une petite porte, ce qui permettait à la direction de l'agence d'imprimer en gros caractères sur ses cartes-annonces ces mots : Deux sorties.

Une porte cochère rarement ouverte conduisait par un passage voûté aux écuries désertes et aux remises innoccupées, construites à l'entrée du jardin. — Madame Augot n'avait pas de voiture.

Au milieu du passage, une baie vitrée fermait l'escalier tapissé de moquette rouge et accédant aux deux étages.

Nous ne nous occuperons ni du rez-de-chaussée où se trouvait la salle à manger et l'appartement particulier de la directrice, ni du second étage.

C'est au premier que nous allons conduire nos lecteurs, le surlendemain du jour où Dinah Bluet avait reçu la visite imprévue d'Octave Gavard dans le modeste logis de la rue des Marais,

Cet étage était admirablement distribué, surtout au point de vue des spécialités multiples de la maison.

Un salon de réception, relativement très-vaste, ayant des fenêtres sur la rue et sur le jardin, était percé de deux grandes portes fort riches et de quatre autres beaucoup plus petites, (lissiiimlées dans la tenture de soie cerise divisée en lumucaux par des baguettes dorées.

Ces baguettes cachaient si bien les jointures des petites portes, que, pour soupçonner leur existence, il fallait les avoir vues entr'ouvertes.

Un tapis de haute-lice, d'une fabuleuse épaisseur et dans lequel on enfonçait, selon le dire de Méliuiie Perdreau, couvrait le parquet. — Quatre glaces somptueusement encadrées mtintaient depuis la plinthe jus(ia'à la corniche.

^pW» ■ ■ I ■■ .. , . ■ . . . ■ ~"^^

Le plai'ond, peint à fresque, représentait un ciel peuplé de petits amours et de déesses simplement vêtues de leur chasteté, selon les usages mythologiques.

Au milieu de ce plafond, l'aigle de Ganymède tenait dans son bec un anneau don; auquel se suspendait un lustre de cristal.

Les meubles, moelleux tête-à-tète, amples sophas, dormeuses immenses, recouverts en soie cerise pareille à celle de la tenture et capitonnés à outrance, offraient des foi-mes arrondies. — Nulle part n'apparaissait un atome de bois.

De grands stores de tulle brodé et de doubles rideaux de guipure et de sole se drapaient devant les fenêtres, entretenant, en plein midi, un demi-jour dans la vaste pièce. — Des volets intérieurs pouvaient, le soir, se fermer hermétiquement et ne pas même laisser filtrer au dehors un reflet lumineux.

La première des deux grandes portes conduisait à un cabinet-boudoir dont le meuble principal était un large bureau d'ébène, garni de casiers. — C'est là que madame veuve de Saint-Angot recevait généralement ses clients.

La seconde donnait accès dans un autre boudoir plus grand, tendu de cachemire blanc avec des agréments de soie bleue et des sièges Louis XV. — C'était le principal des salons particuliers pour les entrevues dont les cartes faisaient mention.

Enfin, les quatre petites portes mystérieuses s'ouvraient sur quatre petites chambres décorées et meublées avec un luxe et des recherches dont la description est au moins inutile.

Rien de tout cela ne se commandait. — Chacune des pièces possédait son dégagement particulier sur un corridor intérieur. — C'était tout simplement merveilleux.

Mélanie Perdreau n'exagérait rien en affirmant (jue madame veuve de Saint-.\ngot avait dans les mains un fameux état.

Et, maintenant que le décor nous est connu, arrivons à l'action.

Page 1