XX. XVI
Il était deux heures moins quelques minutes,
L'ex-sage-femme du boulevard des BatignoUes, assise dans un confortable fauteuil de maroquin vert devant le bureau du boudoir qui lui servait de cabinet de travail, supputait ses recettes de la semaine précédente et traçait des chiffres compliqués sur une main courante, à côté de laquelle s'étalait un large in-folio relié en chagrin rouge, et — détail caractéristique — se fermant avec un cadenas.
On pouvait lire, imprimés en lettres d'or sur le plat de ce grand livre, ces mots :
RÉPERTOIRK
/''amitiés. — ZJdIs et [''ortuiws. — /{euseii/iirinniits ilm-rs.
DK.MOISKI.I,KS KT VEUVES.
Un autre volume, de même dimension, mais beaucoup plus mince et également cadenassé, était consacré aux Messieurs.
Deux heures sonnèrent.
Madame Angot — (nous lui conserverons désormais ce nom qui nous est familier), — se renversa dans son fauteuil, ferma sa main-courante et frappa sur un timbre.
La bonne dame n'était pas beaucoup moins maquillée que le soir de la première représentation des As/>as«es.
Le blanc de perles et le carmin des sultanes métamorphosaient en pastels ses joues massives et son front étroit. — Le coheul trop libéralement prodigué tentait vainement d'agrandir ses petits yeux sournois et de leur communiquer une langueur orientale.
Ses dents, remarquables par leur éclat et leur régularité, étaient incontestablement à elle... — elle les avait payées comptant, aussi bien que les cheveux étages avec art sous une sorte de bonnet du matin coquet, agréable fouillis de guipures et de noeuds roses, avec de longues pattes de dentelles.
Madame Angot ne s'infligeait jamais, avant l'heure du spectacle, le supplice du corset; aussi les cascades charnues de son ample poitrine retombaient jusqu'à la ceinture de sa magnifique robe de satin feuille-morte, à vingt-cinq francs le mètre.
Des boucles d'oreilles de corail rose à pendeloques, des bagues à tous les doigts, une chaîne de montre or et corail, des bas de soie rouge, des babouches algériennes en velours vert brodé d'or, complétaient la toilette de la matrone.
Un grand valet de pied, portant une livrée un peu théâtrale : — habit à la française gros bleu, galonné d'or avec aiguillettes d'or, gilet de panne jaune, culotte rouge, bas de fil d'Ecosse blancs bien tendus sur un mollet rebondi, et souliers à boucles dorées, — entra dans le boudoir où l'appelait la sonnerie du timbre.
— Joseph, — lui dit madame Angot, — prévenez M. Tamerlan que je désire lui parler.
Avant que dix minutes se fussent écoulées, M. Tamerlan paraissait.
Nous le connaissons. — C'était l'homme au paletot jaunâtre, aux cheveux plats, aux lunettes bleues. — C'était Sarriol, devenu le bras droit, le factotum et le commensal de la maîtresse du logis.
— Qu'y a-t-il? — demanda le nouveau venu.
— Il y a, Ugène, — (madame Angot avait adopté cette façon populaire et fantaisiste de prononcer le prénom : Eugène), — il y a que vous allez descendre au rez-de-chaussée et vous mettre en faction derrière une vitre... — Van Artoff doit venir à deux heures et quart très-précises, par conséquent il arrivera dans dix minutes... — Dès que vous verrez son coupé — (et il est facile à reconnaître), — vous ferez ouvrir la porte cochère pour que la voiture puisse entrer... — Il faut se méfier... — La Desjardins n'aurait qu'à passer par ici... elle monterait d'autorité, et nous aurions une scène à n'en plus finir, ce qui serait d'un goût déplorable...
— Compris.
— Aussitôt l'ex-armateui' déballé, vous lui otlrircz trôs-respectueusemont votre bras
La duègne fuirait mine de résister et répétait : — Non! nonî... (Page 531.)
pour grimper les marches, car il est peu guillurd, le Uigiio lioinine, et vous l'iiitroduin'z dans le grand salon...
— Est-ce tout?...
— Non. — J'attends à deux heures et demie la dutnoisellc Mélanie Perdreau, vous savez, la femme au cabas, cette grande caricature qui est venue l'autre jour... — Elle ne sera pas seule... — Elle amène sa nièce, la petite Dinali Bluet, la débutante des Aspasies.
— Fiiudia-t-ii les faire mimter tout de suite?...
— Oui, mais elles resteront dans l'antichambre pendant que vous viendrez m'avertir.., — Prévenez mademoiselle Anita et qu'elle soit prête à se rendre à mon premier appel pour la chose que je lui ai expliquée ce matin.
— Est-ce tout?...
— C'est tout... — Baisez ma main, Ugène, je vous le permets, et déployez votre savoirfaire habituel...
Sarriol embrassa résolument et à deux reprises les doigts boudinés que madame Angot lui tendait avec un joli geste enfantin, puis il sortit.
Quelques minutes s'écoulèrent... — On entendit la porte cochers s'ouvrir, et se refermer ensuite, après qu'une voiture eût roulé sous la voûte. — La matrone quitta son siège, jeta un coup d'œil à une glace, éparpilla du bout ^u doigt deux petites mèches de cheveux postiches qui folâtraient agréablement sur son front et courut attendre, à l'entrée principiile du grand salon, l'important visiteur.
Van Artoff, soutenu d'un côté par sa canne, de l'autre par le bras de Sarriol, gravissait lentement et péniblement l'escalier. ,
Son visage morne, aux yeux éteints, à la lèvre pendante, ofî'rait cette même expression d'adjrutissement complet que nous avons signalée en le présentant à nos lecteurs, dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, le soir de la première représentation au boulevard.
— C'est haut! — murmura-t-il en soufflant comme un phoque, quand il se trouva de plain-pied sur l'épais tapis du salon de réception.
— Soyez le bienvenu, cher monsieur! — s'écria madame Angot, — j'attendais le grand honneur de votre visite avec une impatience dont vous n'avez pas d'idée! — Vous trouvez que c'est un peu haut, — il n'y a pourtant que seize marches. — Asseyez-vous, je vous en prie... — Ce fauteuil est moelleux... — Mon Dieu, que vous avez bonne mine ! — Ma parole d'honneur, vous rajeunissez tous les jours!
Van Artofl', sans paraître accorder la moindre attention à ce verbiage, se laissa tomber comme une masse dans le fauteuil avancé pour lui et qui gérait sous son poids énorme.
— Oserai-je vous offrir quelque chose? — leprit niadamo Angot, — un rafraîchissement quelconque?
— Osez, — répondit laconiquement l'cx-armateur (jui parlait le moins possible.
— Et que vous offrirai-je, cher monsieur? — Un petit verre de vin de Xérès avec un l)iscuit?... Une limonade frappée?... Une tasse de thé?... ou autre chose?... — La maison tout entière est à votre disposition... — Que désirez-vous?...
— Grog au rhum... — répliqua Van Artof.
— A l'instant même...
La matrone donna des ordres et, pendant qu'on les exécutait, elle revint s'asseoir auprès du millionnaire et lui dit, en baissant la voix :
— Je me suis occupée de notre afl'aire. beaucoup... beaucoup...
Les yeux éteints du Flamand se ranimèrent aussitôt. — Une étincelle passagère brilla 'lans leurs prdiielles pilles.
— Tout marche... — continua madame Angot, — ou plutôt tout marchera, j'en ai la ferme confiance...
Un sourire vague, ou plutôt une sùrte de rictus bestial, éclaira la face épaisse ilu vieillard.
-Bon... — fit-il.
— Vous comprenez, cher monsieur, — poursuivit la matrone, — que jamais, au grand jamais, je n'aurais pris la liberté grande de vous déplacer sans un motif des plus sérieux... — Vous comprenez cela, n'est-ce pas?
— Oui.
— Avant un quart d'heure, la délicieuse enfant ù qui vous avez fait l'honneur de 'a distinguer sera dans mon logis avec sa tante, une digne personne qui lui tient lieu de mère et veille sur elle avec une sollicitude admirable! — Depuis que la petite a quinze ans, elle ne s'est pas trouvée seule une minute, soit le jour, soit la nuit! — Dans les coulisses du théâtre sa tante ne la quitte non plus que son ombre!... — Ah! ce n'est point une vertu d'occasion, moitié fil et moitié coton, celle-là! — C'est une vertu solide et gaiantie, je vous en réponds !
Les étincelles des yeux du Flamand se métamorphosèrent en llauimèches.
— Je vais la voir? — demanda-t-il.
— Assurément.
— Lui parler?
— Ah ! non, par e.xemple !
— Pourquoi?
— Pourquoi?... — Pour bien des raisons... — D'abord la mignonne ne s'attend à rien... à rien absolument... — A cet àge-là, vous savez, cher monsieur, on est un peu Itéhète... on a dans la tête des petites idées romanesques... — 11 faut la préparer tout doucettement à son bonheur, cette enfant, sans quoi elle serait capable de le refuser...
Le visage de Van .\rto(î s'assombrit.
— Non, non, ne vous inquiétez pas... — reprit madame Angot vivement. — .le réponds de tout... — Seulement il faut un peu de patience et boaucoup de prudence... — Ah! voici votre grog. — Buvez-le, et écoutez-moi bien... Dinali liluet ne vous verra pas, et Vous la verrez tout à votre aise...
— Ciumnicnl .'
— Par un moyen à moi, très-malin, que vous connaîtrez dans un instant... — J'ai pi'éparé une [)etite scène qui vous fera plaisir... — l'ulfaire est sérieuse... — il importe du vous interroger vous-même, à tête reposée, et de savoir si de cet examen résulte lu certitude que vous éprouvez pour Dinah Bluct un sentiment solide...
— Je la veux! — fit Van Artolf d'une voi\ sourde.
— Très-bien; mais il y a vouloir et vouloir... — Je ne saurais prêter la main à une fantaisie, cher monsieur!... Ma conscience m'impose le devoir de vous le dire Irès-carrénieal : un si parfait trésor mérite quelque chose de mieux qu'un simple caprice.
— Je ne comprends pas... — murmura le millionnaire.
— Aussi m'expliquerai-je aussi clairement que possible... — Je fais des mariages, vous le savez...
— Je suis marié... — interrompit Van Artof!' en haussant les épaules.
— Je n'ignorais pas ce détail, mais il y a mariage et mariage... — Ma moralité bien connue nie défend de favoriser un attachement de peu de durée... — Mon indulgence pour les faiblesses humaines me permet, au contraire, de prêter l'oreille à la voix du co^ur quand c'est le cœur qui parle et non pas le caprice... — Saisissez-vous la nuance? — 11 existe quelque part, je ne sais où, une dame Van Artoff, votre légitime épouse, mais je Considère mademoiselle Desjardins comme étant votre épouse aussi ; seulement elle l'est de la main gauche, ce qui, par bonheur, vous permet de rompre...
— Rompre?... — répéta le Flamand devenu très-sombic.
— Parbleu !... — Entre nous il faut bien le dire, mademoiselle Desjardins est un grognard de la vieille garde qui ne vous fait aucun honneur !... — Sans compter que parfois, si l'on doit en croire les médisants, elle se montre sévère avec vous...
— Elle me bat... — fit Van Artoff en baissant la tète.
— Voyez-vous ça!... Eh bien ! pour un homme si riche et si aimable — (car vous êtes très-aimable, cher monsieur), — ce n'est point gai d'être battu !.., — Non, là, vrai, je me demande ce qui vous attache à ce débris?...
— L'habitude... les diamants...
— Les diamants que vous lui avez donnés... — Mon Dieu, je comprends ça... mais il vous en reste tant d'autres! — Bref, et pour me résumer, il ne peut être question entre vous et Dinah Bluet que d'un mariage morganatique, comme on dit... — Le printemps chassera l'hiver... La plus charmante et la plus innocente fille de Paris remplacera la Desjardins dans ses titres et privilèges, sinon rien de fait!... — C'est à prendre ou à laisser...
Le Flamand semblait fort perplexe. — Une manifesle indécision se lisait sur son visage hébété... — Des gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux d'un vilain gris.
— Vous n'aviez point envisagé la question à ce point de vue... — reprit madame Angot. — Il vous aurait convenu de prendre la jeune, qui vous tente, et de garder la vieille, qui vous fait peur! — Pas de ça, Lisette ! — Du reste, rien ne presse... Hélléchissez tout à loisir... Dans une petite heure vous me direz ce que vous avez décidé.
Van Artolï fit un signe de tête absolument dépourvu de signiliculion. (^11 fiappu doucement à l'une des portes du salon.
— Entrez... — dit madame Angot.
Sarriol parut.
— Ces dames viennent d'arriver... — lit-il.
— Introduisez-les dans cinq minutes... — répli(|ua la matrone, et, s'adiessaut à Van .\rtofr, elle ajouta : — Ce sont elles... — Prenez mon bras, cIht ninnsimir, et venez...
L'ex sage-femme conduisit son hôte dans l'une des petites pièces nchement meublées qui communiquaient à la fois avec le salon et avec un couloir extérieur, et dont les portes étaient à peu près invisibles.
Elle approcha un fauteuil pour le millionnaire et reprit :
— Asseyez-vous, s'il vous plaît...
Elle fit jouer ensuite deux petits disques de métal blanc qui démasquèrent deux ouvertures de la largeur d'une pièce de dix sous, pratiquées tout près l'une de l'autre dans la porte dérobée ouvrant sur le salon.
— Voilà votre observatoire... — dit-elle. — De là vous pourrez entendre et voir... Ayez soin seulement de ne pas tousser... — Quand je viendrai vous rejoindre, je suppose que vous aurez pris un parti...
Puis madame Angot quitta l'ex-airaateur pour aller recevoir Mélanie Perdreau et Diiiah Bluet.
i( Non vrai, vous savez, parole! elle était étonnante, ce jour-là, Mélanie Pertlreaul... n aurait dit Octave Gavard.
La vieille fille avait consacré aux embellissements de sa longue et maigre personne une bonne partie des cinq louis avancés par madame Angot.
Sur une jupe de velours de coton miroité d'un noir blanchâtre, à grand volant plissé, s'étalait une autre jupe en soiejadis vert émeraude, retroussée et pourvue d'un pouf monumental soutenu par des rubans écossais. — Un corsage à basques, de satin ponceau, taillé jadis pour quoique femme aux formes ultra plantureuses, enveloppait de plis sans nombre le torse sec de la duègne et dessinait des creux là où la nature marâtre avait refusé de modeler des saillies.
Une sorte de chapeau pointu calabrais, en feutre gris, orm'; d'une plume rouge un peu déteinte, coiffait de façon cavalière la tète originale de Mélanie Perdreau.
Des gants d'une nuance clair de lune, trois fois nettoyés à la benzine, remplaçaient triomphalement leurs modestes devanciers de filoselle noire, et des bottines claquées chaussaient les pieds immenses, dédaigneux ce jour-là des souliers à fortes semelles.
Pour ne point dérober aux regards des passants ébahis cette toilette do haut goût, la duègne portait son châle Ternaux sur son bras au lieu de le porter sur ses épaule?.
Elle tenait de la main gauche le légendaiie cabas de tapisserie dont elle ne se séparait jamais, et elle imprimait à l'ensemble de sa personne un trémoussement co(inet de l'effet le plus bizarre et le plus hilarant.
Dinah Bluet, simplement mais gracieusement vêtue, comme toujours, m; senibluit
point s'apercevoir des prodigieux ridicules de sa tante, — ce qui, bien entendu, ne l'empêchait pas d'en souffrir.
L'ex-sage-fenime du boulevard des BatignoUes courut ou plutôt roula au-devant de ses visiteuses que Tamerlan-Sarriol introduisit dans le grand salon.
— Vous êtes l'exactitude même, ma chère dame!... — C'est très-bien!.,. — s'écria-t-elle en secouant vigoureusement la main sèche de Mélanie Perdreau, qui lui faisait coup sur coup ses plus belles révérences; ensuite elle embrassa Dinah avec effusion, et, reculant de deux ou trois pas pour la regarder mieux, elle reprit, en donnant à sa voix acidulée des inflexions mielleuses et caressantes :
— Le voilà donc, ce cher trésor, ce bijou, ce petit chef-d'œuvre, que j'étais si curieuse d'admirer de près !... — Je vous avais vue et applaudie dans la pièce nouvelle, vous le savez, ma délicieuse amie, et vous m'aviez paru tellement parfaite que je me défiais de ma iumelle... — Je croyais, figurez-vous, que l'optique du théâtre et le maquillage indispensable pour la scène devaient ajouter quelque chose à votre rayonnante beauté !... —Je me disais : « C'est invraisemblable!... On n'est pas si complète que ça!...» — Eh bien! ma jumelle était dans le vrai!... — Point d'exagération dans mon enthousiasme de l'autre soir!... — Oui, ma parole d'hùnneur,.vous gagnez encore àla ville!... — Mais regardez-la donc!... — Qu'elle est jolie!... qu'elle est mignonne!... qu'elle est fraîche!... qu'elle est accomplie!... — Ces grands yeux ! un reflet du ciel!... — Ce teint ! des feuilles de roses étalées sur un bol de crème !... — Et cet air de candeur et de simplicité !... — Si belle et tant de modestie !... — Mademoiselle Dinah, vous êtes tout bonnement un ange I
— Sapristi ! - pensa Mélanie Perdreau, — quelle ijlaline!... Ah! la chère dame peut se vanter d'avoir la langue bien pendue !...
Madame Angot fit trêve pendant une ou deux secondes aux coups d'encensoir de son verbiage pour embrasser de nouveau la pauvre Dinah , très-confuse, très-embarrassée, et comme étourdie par le flux de paroles qui tombait sur elle ainsi qu'une douche à jet continu.
— Il ne faut pas rougir pour ça, mon amour... — reprit l'ex-sage-femme. — Du reste ce doux incarnat vous va merveilleusement... rougissez donc par coquetterie... — Venez auprès du feu, ma belle petite, et chauffez bien vite ces jolis pieds de Cendrillon... — Ah ! votre maman vous a fait là une paire de petons qu'une Chinoise vous envierait!... — Comment pouvez-vous marcher avec ça?... c'est un problème !... — 11 faut une voiture à ces pieds-là!... — Permettez-moi de vous embrasser encore !... — Je ne m'en lasserais pas !... — Une pêche est bien peu de chose à côté de vos joues!... On se sent des envies de mordre dedans !... — Ah ! mais, c'est que nous allons devenir une paire d'amies, savczvous !... — Quant à moi, je sens déjà que je vous aime comme une folle !... — Vous m'aimerez un peu, n'est-ce pas?... — Votre chère tante, je vous le promets, n'en sera pas jalouse !...
Tout en disant ce qui précède, madame Angot avait conduit la jeune fille auprès de la cheminée, à trois ou quatre pas au plus des deux ouvertures par lesquelles Van ArtotT la dévorait des yeux.
— Nous avons à causer de beaucoup de choses, — continua la niailrcssc du logis; — allons,
ma mignone caille pluclieuse, mon petit lapin en sucre, ôtons bien vitre notie chapeau et notre pelisse... mettons-nous à notre aise... — D'abord, ici, vous êtes chez vous...
Joignant l'action aux paroles, madame Angot débarrassa lestement Dinah de son pardessus de. flanelle épaisse et de son chapeau de feutre noir, garni d'un simple ruban de velours, et poussa de nouvelles exclamations à la vue de la splendidc chevelure et de la taille si souple et si ronde de la jeune fille.
Cette dernière promenait des regards distraits sur les tentures, les glaces et le mobilier du grand salon, et la maîtresse du logis s'étonnait et se scandalisait in petto de cette apparente indifférence en présence de tant de splendeurs.
— Qu'est-ce que vous dites de tout ceci, ma biche blanche? — lui demanda-t-elle, espérant la contraindre à l'admiration.
— Tout cela est fort beau, madame... — répliqua Dinali froidement.
— Vous n'aviez jamais rien vu de pareil, n'est-il pas vrai ?
— Jamais, madame.
— Les plus riches décors de votre théâtre ne ressemblent point à cola...
— Oh! non, madame, pas du tout! — fit la jeune fille en souriant.
— Vous seriez heureuse, je suppose, de posséder un ameublement comme le mien?
— L'idée ne me vient point, je l'avoue, d'ambitionner autant de luxe.
Mélanie Perdreau fit la grimace et murmura :
— Petite dinde !
Madame Angot reprit en minaudant :
— Et pourquoi donc, mon cher amour, n'avoir pas un peu d'ambition?...
— Si j'avais de l'ambition, madame, — répondit la jeune fille, — ■ je souhaiterais tout autre chose...
— Vous auriez tort peut-être...
— Les beaux meubles font-ils le bonheur?
— Ils y contribuent du moins beaucoup...
— Je ne sais de quelle façon, et ne le comprends guère..,
— Est-elle na'i've, et simple, et gentille!... — s'écria madame Angot avec un feint enthousiasme, et en embrassant Dinah pour la troisième fois. — C'est à la croquer, cette enfant-là !
Puis elle poursuivit :
— Et, selon vous, ma chérie, qu'est-ce donc rfni fait le iionhcur? La jeune t\\\(\ sou[iJra.
— n Cœur fj Ht snuj lire n'a pas ce fuil désire I » — continua l'ex-sage-femme en riant.
— C'est un vieux proverbe qui n'est point sotl... Mais soupirer n'i'st pas répondre... —
— Allons, un peu de franchise avec votre bnniic aniic... — iiiiUÈlic/.-moi ce (|u'il y a ihins cette adorable petite tête...
— Mon Dieu, madame ! — répliqua Dinah, — il me semble que pour moi le bonheur serait bien facile... — Je n'ai guère de besoins, je n'ai pas de désirs... — Pourquoi le luxe me séduirait-il? — Qu'en ferais-je? — Vivre honorablement d'un travail qui, quoi qu'on pense, est honorable, voilà tout ce qu'il faudrait pour me rendre heureuse...
iMélanie Perdreau haussa les épaules.
Madame Angot eut un éclat de rire contraint et grimaçant.
— Ah ! ma petite, — dit-elle ensuite, — vous vous contentez de bien peu de chose ! de trop peu de chose, en vérité!
— Vous voyez bien que non, madame, puisque, ce qui vous semble si peu, j'ai peine à l'obtenir...
— Quand l'expérience de la vie fait défaut, on se complaît dans les idées étroites... un a peur des grands horizons! (Ja changera... Oui, ça changera, je vous en réponds... A'ous ne penserez pas toujours de même...
Din.ah, nullement convaincue, mais ne voulant pas discuter, garda le silence.
— Toute jeune, plus jolie qu'on ne saurait le dire, séduisante autant qu'on puisse l'être, et d'ailleurs appartenant au théâtre, — poursuivit l'ex-sage-femme, — ce n'est pa^ l'obscurité qu'il vous faut, c'est une vive lumière, un grand éclat. — Vous me faites l'eflct des petites violettes qui cherchent à se cacher sous l'herbe, et qui n'en sont pas moins très-joyeuses quand on les met dans de beaux bouquets avec des roses mousseuses exquises et des camellias superbes,, .
— Je ne sais si elles sont joyeuses, madame... — répondit la jeune fille, — mais je sais qu'on les cueille avant de les mettre dans les beaux bouquets dont vous parlez, et que le lendemain elles sont mortes et flétries... — Est-ce là le bonheur?
— Mazette! la mignonne est d'une jolie force!... — pensa madame Angot. — Les choses n'iront point toutes seules!...
Mélanie Perdreau haussait ses maigres épaules avec un redoublement d'ironie et d'indignation contenues.
— Les opinions sont libres... — reprit au Ijout d'un instant la maîtresse du logis: — laissons les théories de côté, mon cher amour, et songeons à nos petites ad'aires... — Où en êtes-vous de votre rôle du Piano de Berthe?...
— J'ai passé deux nuits à l'apprendre,.. — il est long, mais j'ai beaucoup ilc mémoire,.. — je le sais aux trois quarts... — Je le jouerais demain au besoin...
— C'est parfait!... — Nous répéterons au premier jour!... — Ah! vous aurez un fameux succès, j'en réponds, et devant les plus fins connaisseurs de Paris!... — Votre chère tante vous a dit que je fournissais la toilette?...
— Oui, madame...
— Nous allons nous en occuper tout de suite... — Il ne s'agit point d'une toilette d'occasion, croyez-le bien... Fi donc! non... non.,, vous aurez une robe toute neuve, mon trésor, et d'un fameux style!...
Soyez le bienvenu, cher monsieur! — s'écria lUiulame Angot. (Page 533.)
Madame Angot sonna.
— Joseph, — dit-elle au valet de pied si bien vêtu, — envoyez-moi mademoisoUe Anita et souvenez-vous que, jusqu'à nouvel ordre, je n'y suis pour personne. — Mademoiselle Anita, — ajouta-t-elle en s'adicssant à Dinah, — est ma première femme do chambre... — Elle était première demoiselle clicz la première tailleuse de Paris. — Je l'ai conquise en lui donnant des appointements fabuleux... — C'est elle qui m'habille... — Jugez si elle a du chic!
5/i6 LES TRAGÉDIES DE PARIS
MndemoiseUo Anita fit son entrée.
C'était une petite personne, fluette et pointue, dans le genre do la madame Angot du boulevard des Batignolles.
— Anita, — poursuivit la maîtresse de lamaison, —c'est pour le costume de faille grise, destiné à la représentation théâtrale... vous savez... — Pi'enez mesure à mademoiselle...
Dinah s'était levée.
— Mademoiselle veut-elle me permettre de lui enlever sa robe? — demanda la femme de chambre.
— Est-ce bien nécessaire? — murmura la jeune fille.
— Oh ! indispensable 1 — répondit madame Angot. — Vous êtes fagotée, mon enfant ! — Je veux que le costume nous fasse honneur à toutes deux, et les mesures doivent être prises sérieusement... — D'ailleurs, nous sommes entre femmes...
Dinah, très-contrariée, mais n'osant témoigner une pruderie ridicule en somme, ne fit aucune objection nouvelle et se résigna.
Un instant après elle était debout devant la grande glace, en jupon court et en corset, toute rose de pudeur craintive, et croisant ses beaux bras nus sur sa blanche poitrine découverte.
Tandis que mademoiselle Anita, un mètre de soie à la main, prenait et inscrivait ses mesures, madame Angot poussait de petits cris d'enthousiasme et détaillait, en un langage imagé que nous ne saurions reproduire, les perfections de la jeune fille.
— Sérieusement, est-ce que c'est à vous, ma mignonne, ces cheveux-là? — demandât-elle tout à coup en touchant du bout du doigt l'épaisse torsade, formant un huit énorme, qu'un simple peigne de corne fixait sur la tète de Dinah.
— Mais, oui, madame... — répondit cette dernière...
— Ce n'est pas possible!...
— Je vous assure...
— Nous allons bien voir... et, si vous avez menti, gare à vous, ma chérie!...
D'un geste imprévu l'ex-sage-femme enleva le peigne, et la soyeuse chevelure, déroulant ses ondulations sur les épaules nues et frémissantes de la jeune fille, tomba jusqu'à ses jarrets.
— Oh! madame... madame, — murmura Dinah, — que faites-vous?
— C'était vrai!... — s'écria madame Angot. — Eh bien! ma parole d'honneur, je n'ai jamais rien vu de pareil!... non, jamais!... Ah! non, par exemple !
— Je crois bien, — dit Mélanie Perdreau, prenant la parole pour la première fois. — Ces cheveux-I;i, chez un coiiïeur, vaudraient au moins cinquante louis...
— Va pour cinquante louis! — pensa la maîtresse du logis. — Mais, sur la tète de cette enl'ant, ils valent un demi-million!...
Un quart d'heure encore s'écoula, puis Dinah et sa tante quittèrent le petit hôtel de la rue des Saussaies, et madame Angot entra dans la chambre mystérieuse où elle avait laissé Van Artoff...
Si nos lecteurs n'ont point oublié l'impression produite sur Van ArtotT par l'entrée en scène de Dinah Bluet, le soir de la première représentation des Aspasies, nous ne les étonnerons guère en leur apprenant que madame Angot trouva l'ex-armateur d'Anvers aux trois quarts congestionné dans la petite pièce où elle l'avait laissé seul.
Son visage bestial était d'un violet sombre. — Les yeux lui sortaient de la tête. — Il bégayait des mots sans suite, comme un idiot ou comme un fou.
La maîtresse du logis, très-inquiète, employa des moyens énergiques pour le ramener à son état habituel, c'est-à-dire à l'abrutissement simple, et elle y parvint plus vite qu'elle n'aurait osé l'espérer.
— Cher monsieur, — lui dit-elle quand elle le vit respirer librement, — il me semble que ça va présentement tout à fait bien...
— Oui... — répliqua le Flamand, — tout à fait...
— Allons, tant mieux ! ! — Vous avez eu le temps d'examiner à votre aise notre petite amie, n'est-ce pas?... — Êtes-vous bien convaincu qu'elle ne perd i-ien à être vue de près?...
— Elle y gagne ! — murmura Van ArtotT dont les prunelles ternes recommencèrent à briller.
— Ahl vous êtes connaisseur! C'est un morceau de roi ou de millionnaire, cette enfant-là 1 — Ainsi, vos idées n'ont point changé?
— Non... non... non...
— Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit?
— Oui...
— Pour me décider à m'occuper de vos intérêts et à me charger de votre bonheur — (ce qui ne sera pas du tout facile, croyez-le), — j'exige, vous le savez, quelque chose de très-sérieux... une sorte de mariage morganatique, de la main gauche, bien entendu, mais solide et de longue durée, reposant sur un bon contrat bien en règle, rédigé selon la formule par un habile homme qui prend soin de mes petites affaires, M. Roch, ex-avoué — (de l'agence Roch et Fumel)... — Je vous le recommande, M. Roch... — Il est aussi probe et désintéressé qu'il est malin, ce qui n'est pas peu dire... — Nous le verrons ensemble... — Est-ce convenu?...
— Oui... convenu...
— Très-bien... — Nous prendrons un prochain rendez-vous pour étudier à loisir les détails pécuniaires... — ils seront réglés à l'amiable... — Vous êtes immensément riche et vous ne regardez pas à l'argent, c'est connu... — De ce côté, tout ira donc sur des roulettes... — Reste la question importante... la question capitale... la question Desjardins.
j aW-
— N'oubliez pas, cher monsieur, qu'il faut une rupture immédiate et complète avec la demoiselle... sinon, rien de fait... — Est-ce convenu aussi, cela?
Pour la «econde fois Van Artoff eut un mouvement d'épouvante et d'indécision, mais il se rappela sans doute la radieuse beauté de Dinah, et il répéta d'une voix sourde :
— Oui... convenu...
— De mieux en mieux!... Vous êtes un homme, vous! un vrai! On ne vous conduit point parle nez, sapristi non! Et quand congédierez-vous la vieille garde, s'il vous plaît?
— Demain...
— Pourquoi remettre à demain? — Mieux vaudrait aujoui'd'hui...
— Aujourd'hui, soit.
— Elle va gémir, songez-y, la Desjavdins ! — Vous l'entendrez tempêter! ! — Vous la verrez pleurer de vraies larmes!! seulement elle ne s'arrachera pas les cheveux, et pour cause, je vous en réponds! ! — Serez-vous énergique et courageux?
— Je lui donnerai des diamants, et elle partira...
— Bien siàr?
— Oui.
— Bon voyage! ! — Je vais travailler ferme, et j'aurai soin de vous tenir au courant de mes démarches... Donc, vivez en paix.
Van Artoff quitta le petit hôtel de la rue des Saussaies, et madame Angot se frotta les mains en murmurant :
— C'est une grosse afTaire... Un coup de fortune... — Je prévois des obstacles, mais qu'importe? je réussirai, je le veux, fallùt-il, pour arriver au succès, employer les grands moyens. . .
Après ce court monologue, l'ex-sage-femme agita le cordon d'une sonnette.
— Joseph, — commanda-t-elle au valet de pied, — prévenez M. Tamerlan que je désire lui parler tout de suite...
Sarriol accourut.
— Ugène, — lui dit madame Angot, — prenez une voiture; allez, sans perdre une minute, rue Montmartre, à l'agence Roch etFumel... — Voyez M. Roch personnellement et priez-le de passer ici ce soir... — Demandez ensuite le nommé Picolet, Stani Picolet, que vous connaissez déjà, et chargez-le de s'assurer si, aujourd'hui ou demain, une rupture s'effectue entre Van Artoff et la demoiselle Desjardins... — Je payerai le prix habiluel... — Si, par hasard, Stani Picolet avait bien besoin de vingt francs, avancez-leslui de ma part...
Deux semaines s'écoulèrent.
11 nous suffira de donner à nos lecteurs un aperçu rapide des quelques incidents survenus pendant ces quinze jours et relatifs à Dinah Bluet, à Octave Gavard, à l'ex-armaleur et aux deux coquines, Mélaiiie Perdreau et madame veuve de Saint-Angot.
Van Artoff avait parfaitement rompu avec la ci-devant clianteuse. — Cette rupture lui contait un peu cher, mais enfin il était libre, et très-ennuyé de sa liberté, c'est-à-dire de sa solitude.
Chaque jour il se faisait amener rue des Saussaies, dans le but d'activer les démarches de la maîtresse du logis qui lui répondait invariablement :
— Tout va le mieux du monde, cher monsieur, mais il ne faut pas vouloir danser plus vite que les violons...
En réalité, tout n'allait pas si bien que l'affirmait l'ex-sage-femme.
Son entente avec Mélanie Perdreau était à la vérité complète, mais la duègne faisait d'inutiles efforts pour inculquer à la pauvre Dinah les principes de son abominable morale. — Elle n'osait parler d'une façon par trop claire, dans la crainte d'effaroucher absolument sa nièce, et la jeune fille, à la faveur de cette demi-obscurité, s'efforçait de ne pas comprendre.
Deux ou trois fois par semaine la tante de Dinah se rendait au petit hôtel de madame .\ngot, et nous n'aurons garde de répéter les choses infâmes qui se complotaient dans les conférences de ces deux types des corruptions parisiennes.
Octave, assidu client du petii café de la rue des Marais, et fort exactement renseigné par le portier dont quelques pièces d'or faisaient un agent vigilant et infatigable, mettait à profit les fréquentes absences de Mélanie Perdreau.
A. peine cette dernière venait-elle de s'installer dans l'omnibus de la Madeleine que l'héritier des millions de feu Gavard accourait chez Diaah, qui maintenant l'attendait avec impatience et le voyait arriver avec joie.
Ils s'aimaient...
Nous savons comment s'était développé l'amour dans le cœur vierge du gommcux, qui se croyait blasé...
Dans le cœur de Dinah, nous le savons aussi, ce sentiment divin avait commencé par la pitié...
Le vieillard de vingt ans, le viveur anémique, que nous avons vu, terrassé par la fatigue et par l'ivresse après une nuit d'orgie, endormi ou plutôt vautré sur le tapis du salon de Iteine Grandchamp, et la petite comédienne, jetée tout enfant par le hasard dans les coulisses des théâtres où elle avait grandi, s'aimaient du plus charmant, du plus frais, du plus chaste de tous les amours...
Paris, la ville pervertie, offre parfois de ces phénomènes.
Au physique comme au moral. Octave devenait méconnaissable.
A peine venait-il de rompre avec cette existence que lui-même appelait l'odieuse vie des gens qui s' amusent, et déjà l'on aurait pu croire qu'un sang renouvelé et plus riche coulait dans ses veines appauvries. — En même temps que revenaient le sommeil et l'appétit, les défaillances se faisaient rares. — La toux qui déchire, la fièvre lente qui mine et qui consume, disparaissaient avec les excès dont ils étaient la suite inévit^ible. — Les nerfs calmés reprenaient leur équilibre. — Une teinte faiblement rosée remplaçait la pdleur morbide du visage...
La transfiguration commençait.
Si le corps se trouvait en pleine voie de salut, l'âme se guéiissait plus fite encore
Difficilement on aurait découvert quelque trace de ce cynisme de commande, do ce prétentieux scepticisme dont Octave faisait parade si peu de temps auparavant. — Le jeune homme, ne subissant plus la pression d'un entourage déplorable, redevenait ce que Dieu l'avait fait, un être bon, tendre et naïf. — Il ne comprenait plus ses persiflages idiots d'autrefois. — 11 croyait à tout ce qui est grand, à tout ce qui est pur, à tout ce qui est généreux.
Assis pendant des heures à côté de Dinah, tenant une de ses petites mains dans les siennes tandis que sur son épaule la jeune fille confiante appuyait sa jolie tête, c'est à peine si parfois il effleurait à la dérobée une mèche folle errant sur le front ou une natte un peu défaite, et sa bouche ne cherchait jamais à se rapprocher traîtreusement des lèvres fraîches qui lui souriaient.
11 existe des corrompus, nous le savons bien, à qui cette retenue semblera ridicule.
Leur avis, grâce à Dieu, n'est point le nôtre, et la rédemption par l'amour nous paraît absolument adorable.
Quel avenir rêvaient les deux jeunes gens?
Nous affirmons qu'ils n'en rêvaient aucun.
Dinah Bluet, d'une façon vague et tout instinctive, croyait entrevoir des points noirs dans les prochains horizons de sa vie et tâchait de n'y point penser.
Octave se trouvait si heureux du présent, en le comparant à l'existence de la veille, qu'il ne songeait pas au lendemain. — Il ne se disait jamais : — « Forcément^ fatalement, Dinah sera ma maîtresse un jour!... » — Il se disait : — « Nous nous aimons/... » — C'était tout... et c'était assez...
Quand Mélanie Perdreau ne sortait point pour se rendre à l'hôtel de la rue des Saussaies, Dinah, ne pouvant recevoir Octave, trouvait pourtant moyen de causer avec lui.
Sous prétexte de travailler son rôle du Piano de Berthe elle s'enfermait dans sa chambre, elle écrivait à son ami, qui lui avait donné l'adresse de la rue Caumartin, et, le soir, en allant au théâtre avec sa tante, elle jetait ses lettres dans la boîte de la rue de Lancry.
Elles étaient longues, ces lettres, d'une écriture un peu vulgaire, d'une orthographe un peu douteuse, mais charmantes de simplicité, de candeur et de tendresse.
Cependant le public devenait rare au théâtre dont nous n'avons pas cité le nom.
On avait pressé les répétitions d'une pièce nouvelle dans laquelle Dinah ne jouait point, et l'affiche annonçait les dernières représentations des Aspasies.
Les soirées de la jeune fille allaient être libres. — Le moment attendu par Mélauie Perdreau et par madame Angot approchait.
Après avoir paru dix-sept ou dix-huit fois devant la rampe, les pauvres Aspasies, qui méiitaient certes un meilleur sort, s'éteignirent à la fleur de l'âge, ne laissant d'autre trace de leur passage qu'une brochure étincelante où l'esprit de l'écrivain faisait oublier l'inexpérience du dramaturge.
Le lendemain, dans la matinée, la vieille fille se rendit à l'hôtel de la rue des Saussaies, en revint presque aussitôt et apprit ù sa nièce que la directrice de l'agence matri-
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moniale les attendait toutes deux à dîner, ce jour même, et que la première répétition du Piano de Berthe aurait lieu dans la soirée.
Dinah accueillit l'invitation avec une froideur manifeste qui scandalisa notablement Mélanie Perdreau.
— Tu semblés contrariée, petite fdle ! — s'écria-t-elle. — N'apprécies-tu pas, comme il convient, l'honneur que veut bien nous faire madame veuve de Saint-Angot?
— Que puis-je vous répondre, ma tante?... — répliqua Dinah. — Il est certain que cette dame ne m'inspire aucune sympathie.
— Mais pourquoi?
— Je ne sais, je ne l'aime pas... c'est plus fort que moi...
— Madame de Saint-Angot n'a eu pour toi que des égards, des paroles flatteuses, des éloges...
— Des éloges exagérés qui me froissent et m'humilient...
— Elle veut ton bonheur, et souhaite y contribuer...
— Je lui rends grâce de son bon vouloir, mais mon unique désir est qu'elle ne s'occupe Das de mon humble personne...
Mélanie Perdreau haussa les épaules avec colère.
— Tiens, — fit-elle, — tu n'es qu'une ingrate!... J'en suis d'ailleurs fort peu surprise!... — Depuis longtemps je sais que tu n'as pas de cœur!
Un peu avant six heures du soir, la duègne et la jeune fille partirent pour la rue des Saussaies.