X.WIX
Madame Angot reçut ses invitées avec les démonstrations énergiquement affectueuses dont elle avait l'habitude, et après avoir embrassé une demi-douzaine de fois Dinah en affirmant sur l'honneur qu'elle lui paraissait, ce soir-l?i, plus jolie que jamais, elle introduisit la tante et la nièce dans son appartement particulier du rez-de-chaussée.
— Nos autres artistes arriveront après dîner, — leur dit-elle, — et nous répéterons au premier, dans le grand salon dont on allumera le lustre tout exprès... — Nous nous mettrons à table d'ici à dix minutes... — Asseyez-vous près du feu, ma mignonne... je vais donner un coup d'util à la cuisine et recommander qu'on ne laisse pas brûler le rôti... — Chère demoiselle Mélanie, j'ai deux mots à vous dire... — Je vous serai reconnaissante do vouloir bien venir avec moi.
L'ex-sage-femme et la vieille fille sortirent ensemble.
Dinah Bluet demeura seule dans le petit salon meublé avec un luxe bourgeois très-
complet, et ne ressemblant guère à celui dont madame Angot tirait vanité, vingt-deux ans auparavant, lorsqu'elle habitait la maison de Vignot, dit Fil-en-Quatre, an boulevard des BatignoUes.
La jeune fille se laissa tomber sur une large chauffeuse et sentit une tristesse profonde s'emparer de son être tout entier.
Son coîur se gonflait à l'étouffer. — Des larmes dont elle n'avait pas conscience perlaient au bord de ses longs cils, et, grossissant lentement, roulaient sur ses joues à son insu.
Elle se demandait en vain d'où pouvait venir cette angoisse, presque semblable à celle de quelqu'un qui va mourir.
Elle se disait en vain qu'il y avait folie à se laisser abattre ainsi par une douleur sans cause, et de courber la tète sous une épouvante sans motif.
Comme une jeune poitrinaire qui voit sa dernière heure approcher, elle regrettait la vie, — elle regrettait les rayons du soleil, — elle regrettait son théâtre, et ce public si bienveillant qui l'accueillait par des bravos, — elle regrettait cette misérable chambre qu'Octave éclairait de sa présence.
Et, de minute en minute, elle en arrivait à se dire avec une conviction plus désespérée que c'en était fait d'elle, que jamais elle ne reverrait ni le soleil, ni le logis de la rue des Marais, ni la rampe de son théâtre, ni ce jeune homme ridicule et bon qu'elle avait sauvé et revivifié par l'amour.
En ce moment madame Angot revint dans le petit salon avec Mélanie Perdreau et Sarriol, — un Sarriol tout à fait joli, rasé de frais, cravaté de blanc, vêtu d'un bel habit noir tout neuf, et ne portant pas ses lunettes bleues.
— Ma belle mignonne, — dit la maîtresse de la maison en rentiant, — je vous présente un bon ami à moi, qui deviendra le vôtre, monsieur Tamerlan.
Dinah, brusquement tirée de sa rêverie mélancolique, tressaillit et leva les yeux sur le nouveau venu qui s'inclinait devant elle en souriant d'un air agréable.
Cette figure blafarde, plate et fausse, lui parut sinistre et la glaça d'effroi.
Le grand valet de pied si bien velu, et dont les mollets rebondis ne craignaient aucuno concurrence, fit son apparition.
— Madame est servie! — annonça-t-il d'une voix solennelle.
— A table! à table! — s'écria madame Angot. — Ne laissons pas refroidir le potage, ce serait un meurtre!... — Ugène, off'rez votre bras à notre délicieuse petite amie, et montrez-nous le chemin...
Dinah, tremblante, n'osa refuser le bras de Tamerlan-Sarriol, et l'ex-sage-femme, prise d'un accès de folle gaieté, saisit par sa taille carrée la longue et maigre vieille et l'entraîna h la suite du couple si mal assorti en dansant une polka grotesque, ce à quoi Mélanie Perdreau se prêta de la meilleure grâce, en se disant tout bas :
— Mon Dieu, mon Dieu, qu'elle est aimable!
La salle à man«or offrait, comme le petit salon, un confort absolu, mais odieusement bourgeois.
LES TRAGEDIES DE PAllIS
Ohl madame... madame, — miirmnra l)iu.ih, — que failes-vous? (Page 516.)
Un tapi.s de moquette trùs-i^ipais, d'un dessin vulgaire, couvrait lo parquet.
La table, les étagères et les chaises étaient en acajou sculpté, — bois cossu, cher au.x concierges parisiens qui ont leurs filles au Conservatoire, et aux jeunes personnes encore il peu près inédites débutant dans le quart de monde.
Un vaste abat-jour vert, illustré de baroques ombres chinoises, concentrait sur la table les rayons lumineux d'une grosse lampe su.spendue au plafond. — Madame Angot trouvait ces ombres chinoises infiniment pju.s gaies qu'un abat-jour en verre dépoli.
Le linge était beau, — l'argenterie lourde, — les porcelaines beaucoup trop dorées,
— les cristaux beaucoup trop taillés, mais l'ensemble du service, — au point de vue de la maîtresse du logis et de beaucoup de gens plus honorables que cette matrone, — constituait le nec plus ultra du luxe et du bon goût.
Des vins de toutes les couleurs étincelaieni, comme des pierres précieuses en fusion, dans des carafons à facettes.
— Eh bien ! — demanda madame Angot à Mélanic et à Dinah, — qu'est-ce que vous dites de ma petite installation intime?
— Je dis, — répliqua la vieille tille, — que j'en ai des éblouissements!... on se croirait dans une salle à manger de ministre !...
— Ne vous extasiez pas pour si peu, ma bonne amie, — répliqua l'cx-sage-femme ,
— ça n'en vaut vraiment pas la peine... — J'ai dix fois mieux que cela dans mes armoires.
— Est-ce possible? — murmura Mélanie Perdreau...
— C'est possible et c'est certain, — répliqua madame Angot naïvement et sans la moindre intention d'impertinence ; — je réserve les belles choses pour les grandes occasions, vous comprenez... pour les jours, par exemple, où je reçois àdiner dejgens comme il faut.
La vieille fdle — hâtons-nous de le dire — ne tut en aucune façon froissée par cette phrase incidente.
Sa susceptibilité s'effarouchait difficilement, surtout en face d'une table bien servie.
On s'assit. — Madame Angot fit placer Dinah près d'elle.
Le repas fut bon.
Les vieilles femmes extrêmement vicieuses sont en général exti'èmement gourmandes.
Madame Angot se faisait un dieu de son ventre, et mettait les plaisirs de la bonne chère au-dessus de tous les autres. — Elle savourait avec volupté les jouissances de la victuaille, mais elle avait adopté une spécialité dans la goinfrerie.
Elle faisait peu de cas de ces gibiers et de ces poissons si chers aux gourmets délicats.
— Bartavelles, coqs de bruyère, gelinottes, faisans dorés, truites du lac de Genève, carpes du Rhin et sterlets du Volga n'avaient point d'attraits pour elle.
Elle dédaignait les condiments violents et délicieux que l'Angleterre nous envoie.
Les bisques, les sauces espagnoles, les veloutés, les essences de gibier la laissaient indin'crente.
Ce qu'il lui fallait, c'étaient de solides gigots saignants, de grasses volailles, de gros homards, et surtout de bons petits plats canaille, longuement mijotes, relevés par de savantes additions des classiques quatre épices, d'ail et de ciboulette.
Sa cuisinière savait introduire d'innombrables variantes et d'ingénieuses innovations dans la préparation de ces mets grâce auxquels, chaque jour, madame Angot dînait gloutonnement, sans se douter qu'elle partageait les goûts culinaires de Sa Majesté le roi Louis, quinzième du nom.
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Pour le palais de l'ex^sage-femme, la truife et la bécasse étaient sans parfums. L'oie grasse et tendre, au contraire, bourrée de champignons, de marrons et do petites saucisses, lui paraissait le plus délicieux de tous les rôtis.
On comprend qu'un dîner de ce style, servi devant Mélanic Perdreau, ne pouvait manquer d'obtenir les suffrages de ce convive éclairé et affamé.
Si les goûts de madame Angot paraissaient exclusifs et entachés de trivialité à l'endroit des mets, ils ne l'étaient point en ce qui concernait les vins.
Sa cave pouvait et devait passer pour irréprochable.
Les meilleures années des meilleurs crus s'y donnaient rendez-vous, et le Château- Laffite, retour de l'Inde, y côtoyait fraternellement le Madère authentique, le Chambertin cuvée Cauvin, le Musigny, et le vin royal de la Romanée-Conti.
11 nous paraît presque inutile d'affirmer à nos lecteurs que Mélanie Perdreau se sentait disposée à faire honneur, et même trop d'honneur, à la cave de son hôtesse.
Cette dernière ne paraissait d'ailleurs aucunement disposée à lui conseiller la modération, et les nombreux flacons disséminés sur la table semblaient paraphraser éloqucmmcnt ce vieux proverbe cher aux ivrognes :
— Quand le vin est tiré, il faut le boire !
Aussitôt que fut complète l'installation de nos quatre personnages, madame Angot , parfaitement sûre que Sarriol et la duègne ne se laisseraient manquer de rien, s'occupa de Dinah d'une façon toute particulière et très-assidue.
— Voyons, ma belle petite bichonnette, — lui dit-elle, — de quel vin vous ollVirai-je? — Voulez-vous du bourgogne ou préférez-vous le bordeaux? — Tous les deux sont excellents, je vous en préviens...
— Cela m'est égal, madame... je ne bois que de l'eau rougie... et souvent de l'eau claire...
— De l'eau rougie 1... de l'eau claire!... — s'écria madame .\ngut. — Ah! par exemple, voilà qui est joli!... Votre pauvre estomac doit s'en trouver bien mal!...
— Ma santé est excellente, madame...
— Il le faut bien, chère petite chatte, sans cela il y a longtemps ([u'uii semljlablo régime vous aurait mise à bas! — Jamais de vin pur! — ahl mon Dieu! — Et pourquoi donc ça?...
— Pour la meilleure raison dû monde... je n'aime pas le vin...
— Je comprends ça chez votre tante, où je suppose qu'il est exécrable... Du vin lilm au litre, sans doute, du vin de cabaret... ah! pouah ! — Mais ici, c'est bien différent...
— Je n'aime pas le vin, madame, — répéta la jeune fille en se versant un grand veiie d'eau.
Madame Angot ne se tint puiiil pour ])attue.
Elle fit un signe au valet de pied, qui prestement enleva la carafe et le verre de Dinah, avant que celle dernière ait eu le temps de boire.
— Oh ; que nenni ! ma belle chérie,^- s'écria la maîtresse du logis en caressant du bout du doigt la joue veloutée de sa voisine. — Oh! que nenni! — Je ne souffrirai pas que vous me fassiez l'injure de ne point goûter à mon vin ! — Il faut vous résigner, mon amour ! — Je vous préviens que je serai la plus entêtée de nous deux!... Prenez donc votre parti de bonne grâce et laissez-vous faire...
Puis se tournant vers le domestique, l'ex-sage-femme ajouta :
— Joseph, donnez-moi le flacon de vin de Hongrie que vous verrez là-bas sur l'étagère du milieu.
Le fliicon demandé était en verre de Venise et tout constellé d'étoiles d'or. Son contenu étincolait sous la lumière de la lampe comme des topazes liquéfiées. Madame Angot remplit à demi l'un des verres de Dinah et, le soulevant, l'approclia des lèvres de la jeune fille.
— Mais, madame... — commença cette dernière.
La maîtresse de la maison l'interrompit, et s'écria d'une voix dont l'accent devenait impérieux, malgré sa douceur de commande :
— Il n'y a ni ?««/?, ni si, ni car!... buvez!
Dinah vit bien qu'un nouveau i-cfus de sa part irriterait décidément son hôtesse.
Elle prit le parti d'obéir, et vida son verre avec une résignation qui se métamorphosa à l'instant même en une agréable surprise.
Le vin muscat de Hongrie, dont la pauvre enfant ne s'était fait jusqu'alors aucune idée, lui paraissait délicieux. — Elle sentait une douce et vivifiante chaleur se glisser dan.=; ses veines avec chaque goutte de ce liquide généreux'.
Madame Angot comprit ce que la physionomie de Dinah exprimait si clairement.
— Eh bien! ma chatte idolâtrée, — demanda-t-elle, — que pensez-vous de cet etfrayant breuvage?... Consentez-vous à vous relever vous-même de votre vo'u de tempérance?
— Mon Dieu! madame, j'ignorais... — balbutia Dinah.
— Eh bien! maintenant que vous savez, vous allez boire avec nous, comme une bonne petite fille que vous êtes...
Et madame .A.ngot remplit jusqu'aux bords le verre de sa voisine.
— Mais, madame, je crains...
— Quoi? — De vous grisoter un peu, peut-être...? — Allons donc, mou mignon trésor!... on voit bien que vous n'avez point l'habitude des repas soignés et de la betlu société, sans cela vous sauriez comme moi que le vin de Hongrie ne grise pas plus que de l'eau. — Plus on en a bu, plus on eu peut bou-e, et c'est même pour cela qu'on l'a surnommé le vin (les dames... — Vous figurez-vous, d'ailleurs, que je voudrais vous voir ttn plumet? — OubUez-vous que nous avons répétition après le dîner, et que ce plumet entraverait tout, fût-ille plus mignon dumonde?...— Donc, aucun danger!... —A votre santé, mon amour!... Ué! hop!... Avalez-moi ça en deux temps et trois mouvements!...
Madame Angot vida soa veire avec une vélocité magistrale. *
Dinah, rougissante, fut forcée de suivre son exemple.
Mélanie Perdreau et Sarriol n'avaient perdu aucun détail de la petite scène qui précède, et, voyant le résultat obteuu par la maîtresse de la maison, se regardaient eu souriant
A partir de ce moment, le repas devint d'une gaieté folle, — du moins pour la maîtresse du logis, pour Mélanie Perdreau et Tamerlan Sarriol.
Ces trois misérables échangeaient des propos salés, fredonnaient des refrains grivois et applaudissaient aux gauloiseries qu'ils débitaient à tour de rôle, sans se préoccuper de la présence de Dinah, qui d'ailleurs ne pouvait en aucune façon prendre part, même comme auditeur, à leur scandaleux entretien.
Nous disons : ne poucait, — et nous le disons à dessein.
En effet depuis que pour la seconde fois, obéissant aux injonctions de madame Angot, elle avait vidé son verre, la jeune fille, absorbée par une sensation inconnue et bizarre, se trouvait, sinon matériellcnient du moins moralement, isolée des convives près desquels elle était assise.
Elle éprouvait un calme physique absolu, un bien-être complet, semblable à la jouissance que ressent un corps brisé de fatigue, quand il repose sur de moelleux coussins.
Son esprit flottait dans un milieu qui n'était ni précisément la veille, ni précisément le sommeil, et que nous ne saurions mieux définir qu'en le comparant à l'état d'enivranti' hallucination du hatchich pris à très-faible dose.
Des visions indistinctes, mais gracieuses, passaient devant ses yeux demi-clos; — des images à peine ébauchées, mais séduisantes et charmantes, formaient autour d'elle une ronde qui la séparait complètement de la réalité.
Parmi ces visions l'image d'Octave revenait sans cesse. — Elle était la seule distinclides figures entrevues dans une brume transparente.
Les éclats de rire, les paroles bruyantes des trois personnages attablés à ses côtés, semblaient ne pouvoir traverser le cercle magique dans lequel elle s'enfermait, tandis qu'elle entendait nettement la voix d'Octave murmurer ù. son oreille de douces et tendres paroles.
La tête de Dinah s'appuyait au dossier de sa chaise.
Ses yeux presque fermés laissaient couler entre la double frange de leurs longs cils un regard alangui.
Ses lèvres entr'ouvertes souriaient, et dévoilaient ainsi l'éblouissant émail de ses dents.
Dans cette attitude et avec celle expression, la beauté de Dinah était tellement ra-
dieuse que madame Angot, jetant un regard sur elle, ne put retenir un mouvement d'admiration. .^
— Mais voyez-la donc! — s'écria-t-elle, — a-t-on jamais rien rêvé d'aussi beau? ..
— Ah! — répliqua Sarriol, — le fait est que l'objet est des mieux réussis !...
— Et dire que c'est ma propre nièce!... — murmura Mélanie Perdreau avec l'épanouissement d'un légitime orgueil.
— Plus j'examine cette enfant-là, — reprit la maîtresse du logis, — et plus je la Irouve étonnante!... — Oh! je sens bien que, si j'étais homme, jeferais pour elle dus folies!... — 'Vous êtes sûre, tante Mélanie, que la petite n'a pas d'amoureux?...
— J'en suis sûre autant que de moi-même, si ce n'est davantage... — répondit la duègne en levant la main, sans doute pour prêter à son affirmation quelque chose de plus solennel.
— Comment ça se fait-il?... — Car enfin voyons, au théâtre, elle a dii donner dans l'reil h bien du monde.
— Oui, parbleu! — s'écria Mélanie Perdreau. — Les papillons ne manquaient pas, qui se bridaient à la chandelle !... mais j'étais là! — Je veillais jour et nuit sur la vertu de la pauvre chérie!... Ah ! je peux me vanter d'avoir remplîmes devoirs en conscience, et c'est une consolation, je vous assure... une bien grande consolation!...
En ce moment le timbre de certain tableau horloge, qui n'était pas un des moindres ornements de la salle à manger, sonna une demie.
Madame Angot regarda le cadran d'émail du petit clocher dont le toit d'ardoise se profilait sur un paysage bleuâtre et violacé.
— Ah! fichtre! — murmura- t-elie, — déjà neuf heures et demie! — Comme le temps passe en compagnie joyeuse!
— Est-ce que le moment approche? — demanda Sarriol à demi-voix en se penchant vers l'ex-sage-femme.
Cette dernière répondit du mémo ton :
— Van Artofl'doit venir à dix lieui'cs précises...
Après avoir prononcé ces paroles, madame Angot toucha légèrement l'épaule de Dinali.
La jeune fille tressaillit comme quelqu'un dont on interrompt d'une façon brusque l'assoupissement, ou plutôt l'extase.
EUe attacha sur son interlocutrice un regard qui semblait distinguer à peine les objets, et ses lèvres balbutièrent :
— (Ju'est-ce que vous me voulez, madame ?
La digne personne lui prit la main, qu'elle sentit moite et brûlante. — Dinuli répéta sa quesliiin.
— Conunent vous trouvez-vous, ma chérie? — demanda l'ex-sage-femme.
La jeune fille parut faire un violent effort pour rassembler ses idées, et répondit :
— Je me trouve bien, madame...
— Vous ne souffrez pas?...
— Non, pas du tout...
— Vous semblez endormie, mon amour... — Qu'éprouvez-vous?
— Ma tête est lourde, mais sans douleur... — j'ai sommeil...
Madame Angot versa dans le verre de Dinah un peu de vin de Hongrie.
— Buvez ceci, mon petit agneau, — dit-elle ensuite, — la loui-deur et la somnolence passeront aussitôt, comme si on les ôtait avec la main...
— Pourquoi ne pas me laisser dormir?...
— Parce que notre répétition commencera tout à l'heure et que vous avez besoin d'être bien éveillée...
— C'est juste.
Dinah prit le verre et liut d'un trait ce qu'il contenait.
— Eh bien? — demanda madame Angot au bout de deux ou trois minutes, — lu lucidité revient-elle?...
Mais cette fois Dinah ne répondit plus.
De nouveau sa jolie tête se renversait en arrière et ses paupières s'abaissaient sur ses grands yeux.
Elle cédait à un invincible sommeil.
— C'est fait! — murmura madame Angot en quittant son siège et en faisant signe à Sarriol d'imiter son exemple; puis elle reprit : — Nous allons soulever à nous deux celte mignonne créature et la porter dans le petit boudoir.
Ensuite, avec un indéfinissable sourire, elle ajouta :
— Elle sera bien mieux là pour dormir, la chère enfant.
— Compris ! — s'écria Mélanie Perdreau, grise aux trois quarts, en frappant avec son verre sur la table, si joyeusement et si lourdement que le verre, qui n'en pouvait mais, se brisa en cinq ou six morceaux.
— Eh 1 là-bas, tante Mélanie, — fit madame Angot fort mécontente, tout en soulevant son gracieux fardeau avec l'aide de Sarriol. — Eh ! là-bas, ne me détériorez pas mon service de table, s'il vous plaît !... — C'est da cristal fin, vous savez? — le verre que vous venez de démolir coûtait deux francs cinquante centimes! — Il ne faut point abuser de ce qu'ici la casse n'est aucunement personnelle !...
Et, tandis que Mélanie Perdreau grommelait quelques excuses peu distinctes et témoignait vaguement l'intention de- rembourser le prix de l'objet cassé, l'cx-sage-femme et le ci-devant Sarriol emportèrent la jeune fille.
Le boudoir dont avait parlé la maîtresse du logis se trouvait au rez-de-chaussée, à côté du petit salon.
Ce boudoir était disposé avec plus de goût que les pièces voisines, mais avec moins de richesse que celles de l'étage supérieur.
Entièrement tendu de cretonne à fond rouge semée de grands bouquets, il n'avait d'autres meubles que de larges divans très-bas qui faisaient le tour des murailles.
Deux lampes placées sur la cheminée, et dont les globes de verre rose dépoli adoucissaient les lueurs trop vives, l'éclairaient d'un jour faible et voluptueux.
De violents parfums saturaient l'atmosphère et devaient, au bout de quelques secondes, monter à la tête comme des vins capiteux.
Madame Angot coucha doucement Dinah sur l'un des divans, et plaça des coussins sous sa tète et sous ses épaules.
— J'espère, — murmura-t-elle en souriant de nouveau, — j'espère que la voilà joliment bien établie pour faire dodo... — Je connais les devoirs de l'hospitalité et je crois m'en acquitter largement... Qu'en pensez-vous, Ugène?...
— Je pense que vous êtes une maîtresse de maison comme on n'en voit guère... — répondit Sarriol. — Mais dites-moi, ne craignez-vous pas que l'anecdote de ce soir puisse vous attirer quelque ennui ?
— Et lequel? — • demanda la maîtresse du logis en haussant les épaules.
— La petite est mineure...
Eh bien! qu'est-ce que ça nous fait? — La tante est là, ça répond à tout! Qui
diable voulez-vous qui se plaigne?... Ce n'est ni vous ni moi, je suppose!... Baisez ma main, Ugène, et rentrons à la salle à manger... le café nous attend...
Madame Angot et Sarriol rejoignirent Mélanie Perdreau qui, profitant de leur courte absence, avait absorbé le contenu d'une bouteille de vin de Champagne, et, complètement grise désormais, s'attendrissait sur ses propres vertus, passait en revue les sacrifices innombrables faits par elle au bonheur de sa nièce, et s'écriait avec des larmes dans la voix :
J'ai été une mère Gloriot pour cette cnfant-là !... Oui, une mère Gloriot, ça, c'est la
vérité, et je mets au défi quiconque d'oser soutenir le contraire !...
Dix heures sonnèrent.
On entendit retentir le timbre de l'hùtcl.
La porte cochère fut ouverte — une voilure roula sous la voûte et s'arrêta.
Van Artoff arrivait chez madame veuve de Saint-Angot.
Octave Gavard se demandait avec épouvante ce qu'il allait faire de ses soirées, maintenant qu'on ne jouait plus les Aspasies et que par conséquent il ne pourrait plus, de huit lieures moins un (juai t à onze heures et demie, s'enivrer, dans sa loge du rez-de-chaussée, de la vue de Dinah Bluet.
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I.lli- luuU.iiii.i cQ aaii.-iiiil inic |.Mjlk;i i^rolf-in.'. ,l';i;.'C a.'i-'.J
Cette énigme, dont en vain il cherchait le mot, le rendait infiniment morose.
Ce soir-là, tandis que se passaient rue des Saussaies los scènes que nous connaissons, ne se sentant point le courage d'aller demander des distractions à qurlque théâtre oii sa bien-aimée ne serait pas, Octave était rentré chez lui après avoir dîné en létc-à-tètc avec madame Blanche Gavard, fort surprise du prodigieux changement survenu dans les lialjitudes de son fils, et, installé au coin du feu de sa chambre à coucher, il fumait distraite-
502 LES TllALiEDIES DE PARIS-
luc'iit un nombre illioiité de cigares, eu lisant et en relisant les sept ou huit lettres tendres et naïves qui lui avaient été écrites par son adorée et adorable petite amie.
Cette occupation absorbante fournissait à son amour des aliments nouveaux, mais ne diminuait aucunement sa mélancolie.
11 était onze heures moins quelques minutes.
Un bruit soudain fit bondir Octave.
Le timbre de l'antichambre résonnait coup sur coup, d'une façon convulsive, et avec une telle violence qu'on eût dit qu'il allait se briser.
■ — Elle est mauvaise! — murmura le jeune homme. — Qui diable peut sonner si fort et à pareille heure ? C'est maman qui ne sera pas contente ! !
Le timbre résonnait toujours.
— A quoi pense donc Dominique et pourquoi laisse-t-il carillonner ainsi? — poursuivit l'héritier des inillious de feu Gavard. — Je vais voir...
A peine avait-il quitté son siégo que la sonnerie cessa, suivie d'une minute de silence ; puis un pas rapide se fit entendre dans la pièce qui précédait la chambre à coucher, la porte s'ouvrit brusquement et Dominique entra sans frapper.
Le visage du fidèle valet de chambre offrait l'empreinte d'une complète perturbation morale.
— Monsieur... ah! monsieur... — dit-il.
— Eh bien, quoi? qu'y a-t-il donc?...
— C'est une personne... c'est une dame... une jeune dame... qui parait un peu folle cl qui veut absolument parler à monsieur... Je lui ai répondu que monsieur...
Dominique n'eut j)as le temps d'achever.
Dinah, pâle, échevelée, les vêtements en désordre, se précipita dans la chambre à son tour, et tomba presque évanouie aux pieds dujeune homme épouvanté, en balbutiant avec une expression inouïe d'angoisse et de désespoir :
— Octave... me voici!... Sauvez-moi!.,, sauvez-moi!...
— Sauvez-moi! Sauvez-moi! — avait balbutié la jeune fille en tombant.
— Vous sauver, ma Dinah!... ma chérie!... — répliqua violemment Octave. -- Oh! oui, je vous sauverai!... Quel danger vous menace?... Que craignez- vous?
— Octave, on veut me perdre...
— Qui?... Parlez, Dinah!... Qui donc?...
=B*Sf;
La pauvre enfant était à bout de forces. • '
Elle ne put répondre et, poussant un gémissement faible, elle perdit fout à fait connaissance.
Octave affolé la prit dans ses bras et la plaça sur la chauffeuse qu'il occupait lui-même quelques secondes auparavant.
A ce moment un nouveau personnage entra dans la chambre, s'arrêta près du seuil, et, fronçant le sourcil, dit avec sévérité :
— Une femme chez vous!... dans la maison qu'habite votre mère!... Octave, mon cher ami, j'ai l'habitude de l'indulgence, vous ne l'ignorez pas... Je comprends toutes les folies, mais, entre nous, celle-ci dépasse les bornes!... C'est raide !... — Vous allez trop loin!...
— Eh! baron, — s'écria le jeune homme, — ne voyez-vous point que la pauvre enfant se meurt!,..
Croix-Dieu s'avança de quelques pas.
— Eh! mais, — fit-il en jouant la surprise, — si je ne me trompe, c'est la petite Dinah BUiet...
— C'est elle... oui, baron, c'est elle...
— Que lui est-il donc arrivé?
— Je ne sais pas... elle allait me l'apprendre quand elle s'est évanouie...
— Rien de grave, sans doute... — Est-ce que cette jeune fille a l'habitude do venir ici?...
— C'est la première fois, je vous le jure.. .
— Que vais-je dire à votre mère?...
— A ma mère?... — répéta Octave en regardant Croix-Dieu d'un air stupéfait.
— Sans doute... — J'avais l'honneur de faire une visite à madame Gavard, et j'allais prendre congé d'elle quand a retenti la sonnerie furibonde de tout à l'heure... — Madame Gavard, étonnée et inquiète, m'a prié de m'informer... — Cela vous explique ma présence dans voire chambre... — Elle m'attend... — que vais-je lui répondre?
— Eh! pardieu! baron, répondez-lui que c'était un créancier... — Ce sera très-vraisemblable... — il en vient assez souvent... — Mais d'abord aidez-moi, je vous en prie, à transporter la chère créature sur mon lit...
— Comme il l'aime! — pensa Croix-Dieu tout en faisant ce que lui demandait Octave.
— Mon Dieu... mon Dieu... — poursuivit ce dernier avec une profonde angoisse... — elle ne reprend pas connaissance... elle n'ouvre pas les yeux...
— Ayez donc un peu de patience...
— Voyez combien elle est pâle!... ses lèvres sont aussi blanches que ses joues!... on dirait qu'elle est morte...
— Je vous garantis qu'elle est vivante... — répliqua le baron en appuyant deux de ses doigts sur le poignet de la jeune fille. — Non-seulement son pouls bat, mais encore jo suis sûr qu'il donne plus de cent pulsations à la minute... — C'est étrange 1...
— Il faut envoyer chercher un médecin... — Baron, je vous en suppHe, appelez Dominique.
— C'est inutile... — J'irai moi-même, après avoir répété à madame Gavard votre invention d'un créancier de mauvaise humeur... — Ma voiture esta la porte...
— Ah! baron, que vous êtes bon !... Jamais je ne l'ai mieux compris que ce soir!...
— Quel est votre médecin?...
— Le docteur Bernier, rue Auber, numéro...
— Je sais l'adresse, — interrompit Croi.x-Dieu, — et j'y vais...
— Vous lui direz que vous venez de ma part, et qu'il y va de vie et de mort... — il quittera tout... — S'il était absent, vous passeriez chez un autre, n'est-ce pas?
— Oui.
— Et vous le ramènerez vous-même?...
— Je vous le promets... — Dans un quart d'heure ou vingt minutes, je serai de retour...
— Oh ! merci de toute mon âme !...
Philippe de Croix-Dieu sortit en se disant :
— Octave semblait renaître ! — Ce funeste amour est sa vie. — Si je ne trouve moyen de briser cette passion folle, adieu les six millions! — Comment l'arracher à cette fille ? et, si c'est impossible, comment me servir de Dinah Bluet pour achever l'œuvre commencée par Reine Grandchamp ?...
Tandis que le baron se posait ces ténébreux problèmes, qui n'étaient point insolubles pour son esprit fertile en diaboliques roueries, Octave appelait le valet de chambre resté dans la pièce voisine.
— Dominique, — lui dit-il, — il doit y avoir de l'éther ici?...
— Il y en a, monsieur?
— Tu sais où il est?
— Oui, monsieur...
— Cours le chercher...
Dominique disparut et revint au bout d'une minute avec le flacon demandé.
Voilà, monsieur... — fit-il, et il ajouta : — Mais, monsieur, cette pauvre jeune fille
étouiïe dans sa robe... Il faudrait la dégrafer et la délacer...
Tu as raison... vite... vite... des ciseaux... un canif... quelque chose de tranchant...
— Voici un canif, monsieur...
— Merci! Donne, et va-t-en!...
Le jeune homme dégrafa le corsage de la robe et, avec le canit que Domini(ine venait de lui remettre, il coupa les lacets du corset.
Octave avait vingt ans. — Nous savons comment il avait vécu. — 11 aimait jusqu'à la f^Jl■,(;. Dinah était belle à trouijler les rêves d'un ascète; — et cependant, obéissant à la
noblesse innée de sa nature qu'on croyait pervertie et dont tous les iilstincts restaient généreux et chevaleresque?, il s'imposa la loi de ne point jeter les yeux sur Dinah presque dévoilée. — Il ne voulut voir et il ne vit en effet ni ses épaules pures et nacrées, ni les contours de sa gorge virginale.
comprenant bien que l'amour infini ne va pas sans respect, il accomplit son œuvre de charité avec la délicatesse et la pudeur d'une jeune mère soignant son petit enfant. Un frère n'aurait point agi avec une plus complète chasteté, et, si Dinah fût revenue à ellemême en ce moment, elle n'aurait pas eu à rougir, tant l'expression du visage d'Octave indiquait d'une façon claire que toute préoccupation matérielle, que toute pensée sensuelle étaient loin de son esprit.
Mais la pauvre enfant ne reprenait point connaissance.
Son évanouissement semblait s'être transformé en léthargie.
Octave lui faisait respirer les sels les plus violents sans obtenir l'ombre d'un résultat.
Enfin, — au bout de dix minutes, — Dinah ouvrit les yeux et fit un mouvement léger.
Ses lèvres murmurèrent quelques mots à peine distincts qui n'offraient ni liaison, ni sens.
Octave appliqua sous ses narines un mouchoir imbibé d'élher. — Ce fut inutile.
Les yeux se refermèrent. — La tête, un instant soulevée, retomba.
Dinah reprit son immobilité léthargique et presque semblable à la mort.
— Monsieur, on sonne... Faut-il ouvrir? — demanda Dominicjue en entrant discrètement.
— Certes! — C'est le baron sans doute, ramenant le médecin...
Octave ne se trompait pas.
M. de Croix-Dieu revenait en effet avec le docteur Berniiîr qu'il avait trouvé chez lui.
Le docteur était un homme d'une quarantaine d'années, dont la belle figure respiiait l'intelligence et la bienveillance.
11 avait donné longtemps à Octave des soins assidus, mais impuissants, le genre de vie du gommeux équivalant à un suicide, et annihilant fatalement l'effet des prescriptions de la science.
Mes compliments sincères, mon cher client, — fit le médecin en serrant la main du
jeune homme, — je ne me souviens pas de vous avoir vu si bon visage... — Qui donc est malade ici? — Monsieur, venant de votre part, m'a dit qu'il s'agissait de vie et de mort, sans autre explication...
C'est cette enfant, docteur... cette enfant que vous allez sauver... — répondit
Octave en amenant le médecin près du lit sur lt;quel reposait Dinah.
— Ah! — murmura M. Bernier, — une bien jolie personne!...
— Oui! oh! oui... adorable!
— Qu'est-ce que cette jeune fille? — Votre maîtresse, sans doute?...
— Non, docteur... non... elle n'est pas ma maîtresse...
— Depuis combien de temps dure cette syncope?
— Depuis près de trois quarts d'heure...
— A la suite de quels faits s'est manifesté l'évanouissement?
— Je l'ignore...
— Ah!...
— Oui... la cause de l'état dans lequel vous voyez Dinah m'est inconnue... — Elle se nomme Dinah... — Elle est arrivée ici pâle et défaite... elle a prononcé quelques paroles et, avant qu'elle ait pu s'expliquer, une défaillance s'est emparée d'elle... — Je puis vous dire seulement qu'elle était sous le coup d'une poignante émotion, d'une immense terreur...
— Qui l'avait effrayée ainsi? — Quelque amant jaloux, peut-être?
— Non! non!... non!... — répliqua vivement Octave. — Dinah est sage et n'a pas d'amant!...
— Voyons un peu... — fit le médecin, — étudions le mal... nous chercherons sa cause plus tard...
Il prit un flambeau de la main gauche, et se servit de sa main droite comme d'une sorte de réflecteur pour concentrer la lumière sur la figure livide de la jeune fille.
Croix-Dieu et Octave le suivaient du regard, — le premier avec une curiosité vive, le second avec une profonde anxiété.
L'examen dura plusieurs secondes.
— Eh bien ? - demanda le gomflieux haletant.
— Eh bien ! — répondit le médecin, — c'est grave...
— Ah! mon Dieu... — balbutia Octave en devenant très-pâle, est-ce qu'il y a du danger?
— J'en ai peur...
— Mais quel danger?,..
— Regardez vous-même cette malheureuse enfant, mon jeune ami... — Les j^eux sont saillants et convulsés.,. La pupille se dilate... — Le corps éprouve des tressaillements nerveux passagers... — H y a assoupissement morbide et tous les symptômes d'une compression du cerveau... — Voyez ! les lèvres et les gencives sont livides... — La respiration est suspendue par l'immobilité du thorax...
— Et que concluez-vous de tout cela, docteur?... — demanda Octave frissonnant.
— J'en conclus que cette jeune fille a été empoisonnée, ou qu'elle s'est empoisonnée elle-même.
— Empoisonnée!... — répétèrent les deux hommes, l'un avec étonnement, l'autre avec épouvante.
— Oui...
— Vous en êtes sûr?...
— Absolument sûr, et, d'après les symptômes apparents et irrécusables, je crois même que je puis désigner le poison...
— Et c'est?...
-ii'X
— Cest très-probablement le datura stramonium, la belladone ou la jmqiiiame. Dans tous les cas, j'affirme — vous entendez, j'affirme — que la malade subit les effets d'mi poison végétal possédant de formidables vertus narcotiques...
— Mais c'est horrible!... et ce danger dont vous parliez tout à l'heure est-il imminent?...
— Je ne puis répondre de rien.
— Docteur, vous me désespérez!
— Que voulez-vous, mon jeune ami, il m'est impossible de vous parler un autre langage.. C'est ma conscience qui dicte mes paroles...
Octave se tordit les mains.
— Elle est perdue! — balbutia-t-il avec désespoir. — Mon Dieu! mon Dieu! elle est perdue!
— Comme il l'aime! — se répéta le baron de Croix-Dieu. — Elle morte, il se rejetterait, afin de l'oublier, dans la vie de plaisir qu'il a quittée pour elle! — Ah! si elle pouvait mourir !...
Un long silence suivit les dernières paroles prononcées par le médecin, puis (IcUivc rnprit, en s'essuyant les yeux :
— Mais enfin, docteur, cher docteur, vous n'allez pas abandonner ma bien-ainiée Dinah, n'est-ce pas?... Vous allez tenter quelque chose?
— Je vais tenter tout ce qui est humainement possible... — Oui, tout ce que la science Dcut essayer pour sauver cette enfant, Je l'essayerai !... — Dieu veuille que je réussisse!
En ce moment la jeune fille fit un mouvement brusque.
Elle se dressa sur son séant. — Elle promena autour d'elle des regards vagues, égaies, qui ne voyaient pas. — Elle porta ses mains à sa gorge, et elle murmura d'une voix rauquu et méconnaissable :
— J'ai soif...
Puis, aussitôt après, sa tête se renversa en arrière; une violente convulsion raidit ^i-î membres, comme si elle eût été en proie à un accès de tétanos; elle poussa deux ou trois cris inarticulés, et enfin elle fut prise d'un rire nerveux, étrange, inextinguible, effrayant par sa funèbre et sinistre gaieté.
Le docteur ne la quittait pas des yeux.
Il saisit sa main qu'il trouva glacée, tandis «jne de gi'osses gouttes de sueur perlaient sur son visage.
— Si j'avais eu des doutes, — dit-il alors, — je n'en aurais plus !... — Me voici matériellement sûr de mon fait... — On a fait prendre de la belladone à la pauvre petite... — Octave, sans perdre une minute, envoyez chercher de l'émétique...
— Tu entends, Dominique, — s'écria le jeune homme, — va! — va vite!
Le docteur arrêta le valet de chambre prêt à sortir.
— Attendez... — dit-il, — l'émétique ne suffira peut-être pas... — Rapportez en même temps quatre grains de sulfate de bioxyde de cuivre... — Tenez, j'écris l'ordonnance... — Partez, maintenant, et courez toujours!...
Dominique s'élança au dehors.
Le docteur reprit :
— II me faudrait tout de suite du café très-fort... — Comment s'en procurer?...
— Il y en a sans doute n l'office... — répondit Octave. — Je vais en chercher...
— Très-bien... — Préparez aussi de l'eau acidulée avec du vinaigre, dans la proportion d'une cuillerée de vinaigi-e pour une demi-bouteille d'eau...
Octave disparut à son tour et revint au bout de quelques minutes, en même temps que Dominique.
Le docteur, à l'aide d'un gobelet de vermeil emprunté au nécessaire de toilette du gommeux, introduisit avec un peu d'eau tiède l'émétique entre les mâchoires contractées de la jeune fdle.
Un quart d'heure s'écoula sans amener le résultat attendu.
Alors le docteur administra, — toujours dans l'eau tiède, — les quatre grains de sulfate de bioxyde de cuivre.
Aucun bon effet ne se produisit.
Octave se sentait devenir fou.
— Qu'allez-vous essayer encore?... Vous ne vous découragez point, n'est-ce pas!... Vous ne vous découragerez jamais?... — balbutia-t-il d'une voix sifflante, car l'émotion et la terreur lui comprimaient la gorge.
— Je vais la saigner au bras et lui appliquer, s'il le faut, des sangsues aux tempes et derrière les oreilles, pour. accélérer le dégorgement des vaisseux du cerveau... mais, il faut bien le dire, si cette fois nous ne réussissons pas, c'est que la pauvre enfant est perdue... — Qu'on aille chercher des sangsues...
Dominique sortit rapidement, sans même attendre les ordres de son maître.
Le docteur, — aidé par Octave dont les mains tremblaient comme celle d'un fiévreux de la campagne de Rome, — prépara les bandes pour la saignée.
11 fit ensuite les ligatures autour du bras, — ouvrit la lancette et piqua la veine.
Le sang coula d'abord lentement et goutte ;i goutte, — puis il se mit à jaillir en un beau filet de pourpre.
Dinah ouvrit les yeux de nouveau et parut respirer plus librement.
— Allons, — murmura le médecin, — je conuuence ù croire que nous la sauverons.
-»Trp
Madame Angotet le ci-devaiit Sarriul eiiipùrlùrciit U jeujie liUf. (l'iigo j.>;i.)
Octave ne prononça pas un mot et détourna la tète.
Son visage était baigné de larmes; ses lèvres remuaient silencieusement.
Le fanfaron de vices, le faux corrompu, le faux sceptique qui n'avait jamais prié, qui ne savait pas une prière, trouvait, sans même les cherciier, les paroles qu'il faut dire nu Dieu de miséricorde...
Son âme, purifiée par l'amour, s'élevait vers le ciel, dans un élan de foi et de reconnaissance qui dut faire tressaillir les anges.
Il revint au docteur, lui prit les deux mains, et les serrant avec force demanda :
— Maintenant, que reste-t-il à faire?
— A combattre la somnolence sans cesse et par tous les moyens... — Vous serez, cette nuit, veille et garde-malade, n'est-ce pas?
— Ah ! certes !
— Je veillerai avec lui, — ajouta Croix-Dieu. — et je vous réponds que la malade sera bien gardée...
— Vous administrerez à cette enfant une cuillerée de café tous les quarts d'heure... — reprit le médecin. — Luttez sans relâche contre le sommeil... — Je vous le répète, c'est lu point capital.
— Soyez tranquille, ce sera fait...
— Demain matin je reviendrai.
— A quelle heure?
— Au point du jour. — Il est probable, il est même presque certain que le délire surviendra cette nuit... — ne vous effrayez pas... — C'est une conséquence naturelle de l'empoisonnement par la belladone?...
— Ainsi, docteur, — demanda Croix-Dieu, — vous persistez à croire à un empoisonnement...
— Plus que jamais... — Y a-t-il eu crime, suicide, ou imprudence? — Voilà ce que je ne saurais dire... Voilà ce que vous découvrirez sans doute, mais l'empoisonnement n'est pas, ne peut pas être douteux... — Voulez-vous maintenant savoir ce que je suppose?...
— Ah ! — s'écria Octave, — parlez, docteur... parlez, je vous en supplie... .
— Eh ! bien, je crois deviner qu'on a voulu mettre en œuvre contre cette enfant, si belle et que vous dites si pure, un vieux moyen de vieux mélodrames et de vieux romans, et que dans un but infâme on lui a fait prendre un narcotique dont on a mal calculé la dose...
— Ce serait effroyable ! — murmura le jeune homme avec un geste d'horrcnir.
— Oui, effroyable, et malheureusement ce crime hideux et lâche est moins rare qu'on ne le pense...
— Mais la justice?...
— Que peut la justice quand elle ignore?... Trop souvent la victime, écrasée par la honte, n'ose porter plainte, se tait, et assure par son silence l'impunité de monstrueux coquins...
Octave allait répondre.
— Chut! — fit vivement le docteur en étendant la main vers Diiiah, — elle parle.
Les trois hommes se rapprochèrent du lit.
La jeune fiUc, chez qui la fièvre et le délire commençaient à se manifester, laissait eu effet échapper de ses lèvres quelques phrases sans suite.
— C'est infâme... — balbuliait-elle avec une expression d'effarement et de terreur, — vous voulez me perdre... ayez pitié de moi... — Ma tante, ne m'abandonnez pas... — que vous ai-je fait? protégez-moi...
— Avez-vûus entendu? — demanda tout bas le médecin, — elle parle de sa tante...
— Oui, répondit Octave.
— Comprenez-vous?
— Je crains de comprendre.
Dinah, se soulevant à demi, reprit avec une agitation terrible :
— Cette femme... cette Saint-Anyot... Ah! cette horrible l'emme... ellem'éponvante!... j'ai dormi... quel réveil!... à l'aide!... à mon secours !... — Non, vous ne m aurez pas vivante!... Vous me tuerez plutôt!... J'aime Octave!... Ah ! je vous échappe enfin !... je n ai plus peur... Octave me défendra...
La jeune fille retomba en arrière, dans un état de calme relatif, ut l'expression d'immense efîroi empreinte sur ses traits bouleversés s'efTaça progressivement.
— Docteur, avez-vous entendu? — demanda Octave à son tour. — Elle a prononcé un nom : Saikt-Angot... — Connaissez- vous ce nom?
— Oui, — répliqua le médecin, — c'est celui d'une femme qui possède une notoriété suspecte dans le quartier du faubourg Saint- Honoré. — Madame de Saint-Angot est à la tête d'une agence matrimoniede... — Elle demeure rue des Saussaies, n" **".
— Ah ! — s'écria le jeune homme, — demain je saurai tout... Demain j'irai chez celte femme...
Croix-Dieu, deux fois de suite, avait tressailli.
D'abord en entendant Dinah prononcer le nom de la matrone, puis en écoutant le docteur donner l'adresse de la rue des Saussaies.
Le nom lui rappelait la sage-femme par qui, vingt-deux ans auparavant, Henriette d'Auberive avait été délivrée.
L'adresse était celle indiquée par X. Y. 2. — C'est là qu'on lui pouvait écrire, sous le couvert de mademoiselle Anita.
Que signifiait cette co'fncidence? — se demandait le baron, — et si madame de Saint- .\ngot était réellement l'e.x-accoucheuse du boulevart des Batignolles, quels rapports pouvaient exister entre elle et Sarriol, le bandit d'autrefois?...
— J'éclaircirai ces obscurités, — conclut l'iiilippc de Croix-Dieu, — et tout cela me servira peut-être... — Qui sait si le dieu Hasard, qui m'a protégé si souvent, ne se met [las de nouveau dans mon jeu?
Le médecin, s'adressant à Octave, reprit :
— 'Vous voulez tout savoir, avez-vous dit?,.'. — 11 est, pour arriver à ce résultat, un moyen infaillible...
— Lequel?...
— Ne risquez point, par quelque démarche imprudente, de mettre les grcdins sur leurs gardes... — Adressez-vous très-nettement au préfet de police,..
— Jamais! — s'écria le jeune homme. — Jamais!... — lépéta-t-il.
— Pourquoi?
— Vous ravoz dit vous-même il n'y a qu'un instant, cher docteur, en de si honteuses affaires on se tait par pudeur! Le respect de soi-même empêche de porter plainte ! — Une enquête compromettrait fatalement Dinah!... On réclamerait son témoignage... On la forcerait à rougir, et je ne veux pas, je ne veux à aucun prix que l'ombre d'un doute ou d'un soupçon puisse effleurer l'innocence de cet ange...
— Soit, — murmura le médecin, — agissez seul... — Mais que ferez-vous?...
— Je n'en sais rien encore... — Les circonstances m'indiqueront la marche à suivre. — Dans tous les cas, je vous garantis qu'on ne touchera plus à celle que j'aime! Elle sera bien gardée !
— C'est ce que nous verrons!... — pensa Croix-Dieu. Le docteur retourna vers le lit.
La jeune fille, silencieuse et calme depuis la crise à laquelle nous venons d'assister, avait le visage immobile, les yeux ouverts, le regard fixe.
— Peut-elle nous entendre? — demanda Octave.
— Nous entendre, oui. — Nous comprendre, non.
— Le danger n'est pas revenu, au moins?... "Vous m'affirmez qu'il n'est pas revenu?...
— En aucune façon... et, la preuve, c'est que je pars.
— Vous partez !... Déjà!
— En ce moment, je n'ai rien à faire ici...
Le médecin reprit son chapeau, qu'il avait placé sur un meuble en arrivant, et continua :
— Mais souvenez-vous de mes recommandations : — Une cuillerée de café tous les quarts d'heure... — C'est indispensable... — Un oubli pourrait être funeste... — Ne vous endormez pas !
— Dormir quand ma pauvre Dinah est bien malade ! — .\llons donc !... — Y songezvous? — murmura Octave.
— D'ailleurs nous serons deuxà veiller... — ajouta Croix-Dieu.
— Et n'hésitez pas à m'onvoyer chercher, — continua le docteur, — si vous croyez que ma présence puisse être utile le moins du monde...
— Ah ! soyez tranquille !
Le jeune homme accompagna M. Bernier jusqu'à l'antichambre, puis il revint trouver Croix-Dieu, qui s'était installé déjà dans un fauteuil, au coin du feu, et qui se répétait tout bas :
— Un oubli serait funeste ! — a dit le médecin... — Si Octave pouvait s'endormir...
Le charitable désir formulé par M. de Croix-Dieu à la fin du précédent chapitre ne se réalisa pas.
Octave n'eut garde de s'endormir.
Vainement, vers les trois heures du matin, le baron lui dit :
— Mon cher enfant, je vous vois accablé de fatigue... Prenez un peu de repos, je vous en supplie... — je veillerai à votre place et je n'ai nul besoin d'ajouter, n'est-ce pas, que les prescriptions du docteur, relatives à votre petite amie, seront exécutées ponctuellement?...
— Vous êtes un cœur d'or, je le sais bien, — rj^ondit Octave, — et je m'en rapporterais pour toutes choses à vous comme à moi-même, mais je veux soigner Dinah ! — Comment ! j'aurais passé tant de nuits dans ma vie à me griser avec des drôlesses et à cartonner avec des drôles qui me gagnaient, ou qui peut-être me volaient mon argent, et la force me manquerait aujourd'hui pour veiller ma chérie! Allons donc!... jamais, par exemple!... Convenez-en, baron, ce serait infect!...
Insister était impossible. — Croix-Dieu se résigna.
— Je trouverai quelque autre chose... — pensa-tril, — et d'ailleurs je n'ai pas perdu mon temps celte nuit... — Si mes suppositions sont fondées, X, Y. Z. ne me tient plus; et, à mon tour, je tiens Sarriol !...
Quand parut raui)e du jour les effets du poison, combattus par une médication énergique et persistante, avaient complètement disparu.
Le docteur, en arrivant, déclara que non-seulement le danger n'existait plus, mais encore que la santé de la jeune fille ne serait en aucune façon compromise dans l'avenir par cet assaut terrible.
— Laissez à cette enfant quelques heures de repos, — ajouta-t-il, — et vous pourrez sans inconvénient la reconduire chez elle en voiture.
Croix-Dieu partit avec le médecin, après avoir glissé tout bas ces quelques mots dans l'oreille d'Octave :
— Suivez un bon conseil... — Éloignez Dinah le plus tôt possible... — Sa présence chez vous est très-involontaire et très-innocente, je le sais... mais enfin, si madame votre mère apprenait par hasard qu'une jeune fille a passé la nuit dans votre appartement, et s'y trouve encore, elle en serait à bon droit blessée...
— Soyez tranquille, — répondit <i son redoutable ami l'héritier des millions de feu Gavard, — je ferai pour le mieux...
Il reconduisit les deux hommes jusqu'à la porte du vestibule, et dit au valet de chambre :
— Écoute-moi bien, mon bon Dominique : — si ma mère me demande ce matin, tu lui répondras que je suis sorti de bonne heure et que je ne rentrerai pas déjeuner... — Si par impossible l'idée lui venait d'entrer chez moi, tu lui dirais que j'ai emporté mes clefs... — Je vais fermer les portes en dedans... — Est-ce compris?
— Oh ! oui, monsieur Octave, parfaitement ! — Monsieur me permet-il de le prier de m'apprendre si la petite demoiselle va tout à fait bien?
— Tout à fait, oui, grâce à Dieu !... — Cette enfant t'intéresse, Dominique?
— Qui donc ne s'intéresserait à elle? — Elle est si jolie, monsieur, et si jeune! — Elle a l'air si honnête et si malheureux !... — Sauf le respect que je dois à monsieur, ce n'est pas celle-là, bien sûr, qui lui ferait faire autant de sottises que les autres...
— Tu es un brave homme, Dominique ! — Tu ne me quitteras jamais !... — répliqua vivement Octave en serrant la main du domestique, stupéfait et très-ému de cette familiarité sympathique dont son jeune maître l'honorait pour la première fois.
Octave rentra dans sa chambre à coucher et vint s'asseoir auprès du lit. Dinah, pâle mais souriante, appuyée sur son coude, l'attendait.
— Ah! comme j'avais raison d'avoir confiance... — murmura-t-elle, — comme j'avais raison de me dire : — Auprès de lui cest le salut! — Octave, vous m'avez sauvée ! ^ Sans vous, je serais morte... morte en vous aimant, morte loin de vous... c'était triste... — Le bon Dieu ne l'a pas voulu...
— Ma Dinah chérie, — fit le jeune homme, — si j'ai bien compris le sens de quelques paroles échappées à votre délire, le péril de mort n'est pas le plus terrible auquel, hier au soir, vous ayez échappé... — Pour éviter le retour d'un péril semblable, j'ai besoin de tout savoir... Quelque pénible, quelque difficile que doive être pour vous un retour sur ces tristes souvenirs, apprenez-moi ce qui s'est passé...
— Oui, je vous dirai tout... — Vous avez bien compris, Octave... Vous avez bien deviné...
Dinah raconta brièvement ce qu'elle savait des choses que nos lecteurs connaissent
drjà.
Octave frissonna de tout son corps quand il entendit la jeune fille parler de l'irrésistible sommeil qui s'était emparé d'elle.
Il devint livide etne respira plus lorsqu'elle dit comment la sensation d'horreur et de dégoût cau-sée par une bouche inconnue effleurant son visage l'avait arrachée à son engourdissement léthargique, et comment, après une lutte désespérée mais courte contre un abominable vieillard, elle avait réussi par une sorte de miracle à s'échapper du petit hôtel de la prétendue veuve Saint-Angot.
— Ah ! — s'écria Octave, — dès aujourd'hui j'irai dans cette maison maudite! — Je veux souffleter de son infamie cette misérable femme! — Je veux lui cracher au visage!
— Au nom du ciel, n'en faites rien! — balbutia Dinah, — n'en faites rien, le vous en su[i[ilie !!!
— Pourquc/i m'arrèlez-vous?
— Parce que cette femme n'est pas la plus coupajjle... — C'est sans me connaître
■sflf^
qu'elle me rendait victime de son hideux métier... — Moi ou une .autre, peu lui importait !...
- Dinah... pauvre chère Dinah!... vous croyez à la complicité de votre tante, n'estce pas? ..
— Hélas !... je fais plus que d'y croire .. J'ai de trop nombreuses raisons pour être certaine que cette complicité existait!...
— La sœur de votre mère!... — Elle qui devait vous aimer, vous protéger, vous défendre comme sa propre fille !. . Elle vous vendait!... Elle essayait de vous livrer!... C'est monstrueux !...
Dinah baissa la tète sans répondre.
— Vous ne retournerez jamais chez elle!... — poursuivit Octave. — Dites-moi que vous n'y retournerez jamais !
— Ah! Dieul... plutôt que de franchir le seuil de son logis, je me jetterais dans la Seine!!! — Je la connais trop bien, allez! — Ce qu'elle a déjà voulu, elle le voudrait encore...
— Qu'allez-vous faire?
— Vivre seule...
— Mais comment ?
— Mon théâtre nourrissait deux bouche?... — N'ayant plus à penser qu'à moi, je serai presque riche...
— Le théâtre est bien dangereux...
— En quoi donc? — Quand on veut rester honnête, mon ami, on reste honnête, au théâtre comme ailleurs; je vous en réponds !... et j'en suis la preuve.
— Dinah... chère Dinah, vous me l'avez avoué vous-même le jour où, pour la première fois, je vous ai dit que je vous aimais... le jour où je vous l'ai dit d'une façon si ridicule, si sotte et si odieuse... une comédienne n'est pas respectée...
— 11 me semble que vous me respectez, cependant... — répliqua la jeune fille avec un sourire.
— Une comédienne est entourée... adulée... On l'approche sans peine... On secroitlc droit de lui parler familièrement... de la courtiser...
— Octave, est-ce que vous êtes jaloux? — demanda la jeune fille.
— Non, pas absolument, mais que voulez-vous? c'est plus fort que moi... j'ai poui' ..
— Peur de quoi, puisque je vous aime?
— Dinah, je vous en supplie, quittez le théâtre...
— Je n'en ai pas le droit... — Je suis liée par engagement régulier.. — Mon directeur ne me laisserait point partir.
— En payant le dédit...
— C'est très-facile à dire et très-difficile à fain;... — Vous savez bien que je ne puis payer. . .
— Vous .. oui... mais, moi!..,
La jeune fille fronça le sourcil.
— N'ajoutez pas un mot, je vous en prie... — fit-elle.
— Que votre volonté s'accomplisse... — murmura fiistement Octave. — Mais vous n'avez plus de meubles... — reprit-il... — où logerez-vous ?
— Une chambre garnie me suffira... — Quelque petite et quoique humble qu'elle soit je m'y trouverai le mieux du monde... — Vous connaissiez notre intérieur et vous savez s'il était modeste...
— Dinah...
— Octave. . .
— Voulez-vous m'écouter, ma Dinah chérie, pendant le quart d'une minute, sans vous irriter de mes paroles? — demanda le jeune homme.
— Je le veu.K bien... — Parlez... Je ne m'irriterai point...
— Si vous étiez ma sœur, tout serait commun entre nous, n'est-il pas vrai?...
— Je vous l'accorde; — à quoi voulez-vous en venir?
— A ceci : — Dinah, vous êtes plus que ma sœur, puisque je vous aime et puisque vous m'aimez... Dinah, nous n'avons qu'une âme h nous deux, et nous n'avons qu'un cœur... — Est-ce toujours vrai?
— Toujours...
— Vous êtes pauvre et je suis riche... — est-ce ma faute? — Pourquoi refusez-vous, venant de moi, de moi qui vous respecte, de moi qui vous adore, ce que vous accepteriez enns hésiter si vous étiez ma sœur?
— Je le refuse, mon ami, parce que je ne suis pas votre sœur... — Je le refuse, nonseulement parce que je veux rester sage, mais aussi parce qu'un soupçon me flétrirait en m'eflleurant... — Si j'entendais dire autour de moi : — « Dinah Bluet est la maîtresse cl Octave Gavard... Octaoe Gavard est riche... Dinah Bluet est bien heureuse », je crois que je mourrais de honte ! — J'ai tenu ma promesse, vous le voyez... — Je suis restée calme et j'ai répondu... — Donc, et pour la dernière fois, la question est tranchée... — N'en parlons plus, plus jamais! — Je vivrai très-heureuse, vous verrez... — Une chose m'inquiète, cependant, ou plutôt une personne... — Une seule... — Mais elle m'inquiète beaucoup...
— Quelle est cette personne ?
— Ma tante.
— Que pouvez-vous craindre d'elle à présent?
— Je ne sais pas, et c'est ce doute qui m'oppresse... — Je suis mineure pour plusieurs années encore... — Ma tante est investie légalement de ma tutelle, et, la preuve, c'est qu'elle a dû signer avec moi mon engagement pour le rendre valable... — N'essayerat-elle pas d'user de ses droits pour me contraindre à revenir auprès d'elle?... — Je ne cédeiais pour rien au monde, mais la pensée de la lutte m'épouvante.
— Vous parlez de droits, ma chérie?... — Votre tante a détruit tous les siens par sa conduite infâme envers vous...
— Gela ne serait point douteux, je le crois, si cette conduite était prouvée... Mais il faudrait porter plainte, et je ne le f(M'ai pas... et vous-même, j'en suis bien sûre, vous ne
Sauvez-moi! sauvez-moi! — avait balbnlié la jeune fille en lomlianf. (Page 5G2.)
1110 dunneriez jamais le conseil d'accepter publiquement le rôle d'hûroïiic d'un immonde procè.s !. , — J'en sortirais souillée.
Octave réfléchit pendant un instant, puis il dit :
— Mettez-vous l'esprit en repos, ma bicn-aiméo Diiiah... Je me charge de tout...
— Que ferez-vous?
— Je verrai votre tante...
— Elle ne vous écoutera pas. .,
— Elle m'écoutera très-bien, au contraire... — Je lui parlerai carrément ! Ah! mais!...
— Je suis plus logique que je n'en ai l'air... — Je la menacerai, s'il le faut. — Elle aura peur; et, si elle avait envie de bouger, c'est une envie qui lui passera...
— Dieu vous entende 1 ! I — Quand ferez-vous cette démarche?
— Aujourd'hui même... je vous le promets...
La conversation des jeunes gens dura quelque temps encore; puis Octave envoya Dominique chercher mystérieusement à roffice un bol de bouillon froid, un poulet, du pain, des confitures et une bouteille de vin de Bordeaux.
Le bouillon, une aile de poulet et un verre de vieux Médoc rendirent un peu de force à Dinah.
Octave la laissa seule pendant le temps nécessaire pour se rhabiller, ce qu'elle fit, mais non sans peine, car son bras gauche, dont le docteur la veille au soir avait piqué la veine, ne lui rendait que de bien faibles services.
Aussitôt qu'elle fut prête, le jeune homme s'aboucha de nouveau avec Dominique afin de savoir ce que faisait sa mère.
Madame Gavard était entre les mains de son coiffeur. — Cet artiste venait d'arriver.
— 11 en avait pour une demi-heure, tout au moins, avant d'avoir achevé son œuvre. — Donc, le moment était propice.
Une voiture fut amenée.
Dinah, appuyée sur le bras d'Octave, put quitter l'appartement sans rencontrer âme qui vive, et le coupé s'éloigna de la rue Gaumartin, emmenant les deux amoureux dans la direction du faubourg du Temple où la petite comédienne espérait trouver un modeste logis à proximité de son théâtre.
Au bout d'un peu plus d'une heure de recherches accomplies par Dinah Bluet toute seule, car Octave restait dans la voiture tandis que son amie visitait les immeubles pourvus d'écritcaux annonçant des locations minuscules, la jeune fille découvrit à un quatrième étage une chambrettc et un cabinet simplement mais proprement meublés, offerts pour la modeste somme de trente francs par mois.
Celle chambrette et ce cabinet dépendaient de rapparteiuoiit d'une veuve qui, so trouvant trop largement logée, voulait, en en tirant parti, njouter quchiue chose à ses humbles ressources.
La maison paraissait honnête et tranquille ; l'escalier était [ndpie ; la veuve avait une bonne figure.
Dinali n'hésita point à ccmclure. — Elle rejoignit Octave, le mil au fait de sa trouvaille, et elle ajouta, avec un fort grand embarras et une confusion charmante :
— On me demande de solder d'avance une quinzaine de loyer, figurez-vous... C'est demain le cinq, jour de payement dans les théâtres, et j'irai toucher'à la caisse mes appointements du mois dernier; mais je désirerais ne point faire attendre à cette dame la petite somme qu'elle réclame... — Voulez-vous, mon ami, me prêter vingt francs que je vous rendrai demain?...
Octave se souTCnait de son entretien si récent avec la jeune fille.
Très-attendri, il tira une pièce d'or de son porte-monnaie et la lui présenta, sans uicme la prier d'accepter davantage.
— Merci... — dit-elle simplement, — merci pour cela et pour le reste... Ah ! que vous avez été bon pour moi, Octave, cher Octave, et que je vous aime!...
Le jeune homme était trop ému pour répondre.
— Maintenant, adieu, ou plutôt au revoir; je monte chez moi... — repiit Dinah en souriant, — je me sens un peu faible et très-fatiguée, mon ami, et j'ai grand besoin de quelques heures de repos.
— A'ous n'êtes pas malade, au moins? — demanda Octave impétueusement.
— Non, je vous assure, pas du tout;; et demain, après une nuit de calme sommeil, il ne sera plus question de cette fatigue dont je vous parlais...
— Quand vous reverrai-je, ma Dinah?
— Quand vous voudrez je suis maîtresse de moi, maintenant... Je ne dépends plus
de personne... je n'ai plus besoin de me cacher pour vous recevoir...
— Demain, alors?
— Oui, demain. — J'irai à midi au théâtre... — Donc, à partir d'une heure, vous serez certain de me trouver ici... — Quand parlerez-vous à ma tante? — Je ne me sentirai vraiment tranquille, vous savez, que lorsque j'aurai la certitude qu'elle ne me tourmentera pas...
— Ayez donc cette certitude à l'instant; — je connais le moyen, je vous l'affirme, de
rendre madcmciiscllo Mélanie douce comme un agneau et souple comme un gant —
Je vais d'ailleurs, tout de ce pas, rue des Marais...
— Si les choses s'arrangent à l'amiable, ainsi que vous l'espérez, — continua la jeune fille, — tâchez d'obtenir de ma tante qu'elle me renvoie ce qui est à moi, c'est-à-dire le peu de linge elles quelques vêtements que je possède... — C'est presque sans valeur, et cependant, s'il fallait remplacer ces pauvres objets, je serais bien eni])arrassée, je vous assure...
— Elle renverra tout sans la muindrc difficulté, sans la plus peliti; olijection, comptez-y !
— Mais .surtout, — reprit vivement Diuali, — qu'elle n'ait point l'idée de venir ici !... — Peut-être un jour, dans bien longtemps, me sera-t-il possible de lui pardonner, mais je neveux pas la voir... ni maintenant, ni jamais!... je ne veux pas! je ne veux pas!
— Se sachant démasquée, comment oserait-elle se présenter devant vous? — demanda Octave.
— Hélas! — balbutia la jeune fille, — je la connais liieu j(^ la ci muais trop ello
est capable de tout oser...
Les deux amoureux se séparèrent enfin, après s'être répété dix fois : Au recoir! à demain! — et notre ami, se faisant conduire rue des Marais-Saint-Martin, regarda dédaigneusement, eu passant, l'estaminet borgne où il avait fait de si longues séances en consommant des liquides frelatés et des feuilles nauséabondes.
Quand il arriva sur le carré du premicrétage, le portier se précipita hors de sa loge en s'écriant :
— Ah! mon cher monsieur, où allez vous? — Ne montez pas! gardez-vous bien de
monter !
— Pourquoi donc?...
— Je suis allé deux fois, depuis une heure, au petit café pour vous avertir... — il y a
du nouveau et du nouveau qui n'est pas joli!... — Vous allez recevoir un coup de
tampon...
— En ètes-vous sûr? — fit Ocfavc en souriant.
— Que (rop, hélas! — Tenez-vous bien vous êtes un homme, pas vrai?... C'est
le moment de le prouver !... — La tante est en haut, sans la nièce — La tante est rentrée à minuit passé, toute seule, dans un état où le diable en aurait pris les armes!... —
Elle voulait battre mon épouse ! — Demandez-moi pourquoi? — On ne sait pas ce
qu'est deveuue mam'selle Dinah... — En voilà une alfaire!
Octave sourit de nouveau.
— Comment! — reprit le portier stupéfait, — ça ne vous émoiwe pas plus que ça??
— Mon Dieu, non.
— Ah! bon! ah! bien!! j'y suis!... je devine! ! Vous en savez plus long que moi et que la tante !... hein? beaucoup plus long?...
— Peut-être...
— Allons, tant mieux!... Ça m'ôte un poids,.. — Nous nous faisions du mauvais sang,
mon épouse et moi, rapport àla petite... — Nous voilà tranquilles — Du moment que
vous êtes content, c'est que la mignonne créature est bien où elle est...
— Je le crois comme vous, et je monte chez la tante
— A votre aise... Seulement, prenez garde à vos yeux!... — Elle est mauvaise, la vieille, et, à son âge, les griffes sont longues!...
— Je n'ai pas peur...
— Enfin, si elle voulait par hasard se payer la fantaisie de vous étrangler, ouvrez la porte et criez à la garde je monterai avec le manche à balai...
— Merci, mais ce ne sera point utile.
— Ah! je dois vous prévenir que la demoiselle est descendue, ce matin, consulter l'homme de loi du premier étage, et qu'en sortant de chez lui elle parlait tout haut de commissaire, de cour d'assises et de tout le trenibleniont .. — Méfie/.-vous....
— Je suis tranquille...
Le portier entra dans sa loge et dit à son épouse;
— Il est crâne tout de même, sais-tu? ce pclit-Ià! — Qui aurait pensé ra d'un cocodès si criquet que lui !
Pendant ce temps notre ami gravissait les marches et sonnait à cette porte derrière laquelle plus d'une fois Dinah, le cœur palpitant, l'avait attendu.
Un pas saccadé retentit dans l'intérieur, l'huis de sapin tourna sur ses gonds, et la vieille fille encadra dans l'ouverture sa longue et maigre personne.
Elle était méconnaissable. . .
La juvénile perruque blonde à repentirs et à accroche-cœurs ne couvrait pas, ce jourlà, sa boîte osseuse où couvaient des tempêtes. — Les mèches rares et courtes de sa chevelure grisonnante se héiissaient autour de sa tète. — Son visage anguleux, dont le blanc minéral ne déguisait point l'épiderme parcheminé, offrait una couleur terreuse, violacée par places. — Le bec d'oiseau de proie tenant lieu de nez paraissait livide. — Les petits yeux gris étincelaient d'un feu diabolique.
— Mademoiselle Mélanie Perdreau? — fit Octave d'un ton sec.
— C'est moi, — répliqua la duègne en toisant le visiteur de la tète aux pieds. — Qu'est-ce que vous me voulez?
— Je vous le dirai chez vous...
Il y avait quelque chose de si impérieux dans l'accent du jeune homme que la vieille fille, tout en grondant sourdement, à la façon d'un dogue qui s'apprête à mordre, s'eTaça pour laisser le passage libre, et, refermant la por(c, suivit Octave dans la chambre dont si souvent il avait franchi le seuil.
— Je ne suis guère en train de causer et je n'ai point de temps à perdre... • — repritelle ; — d'ailleurs je ne vous connais pas... — Encore une fois, qu'est-ce que vous me voulez?
— Je viens vous donner des nouvelles de votre nièce... — répondit carrément Octave.
.Mélanie Perdreau bondit.
— Vous savez où elle est? — dcmanda-t-elle.
— Je le sais.
— C'est chez vous peut-être qu'elle s'est sauvée, hier au soir, en ni'abandonnanl?
— ("/est chez moi...
— Vous la connaissiez avant celte nuit?...
— Ji^ la connaissais...
Une teinte d'un rouge sombre envahit les joues bistrées de la vieille fille. — Le feu de ses prunelles devint semblable à celui qui jaillit des yeux arrondis d'un repliie... — Un tremblement presque convulsif secoua ses membres, et elle cria ou plutôt vWi'. balbutia d'une voix étranglée par la rage :
— Ah! séducteur! ah] guerdin! ah', brigand!!... c'est donc vous! C'est donc toi ! — Eh bien! je me doutais qu'il y avait sous roche quelque abomination dans ce goiît-!à! ! — Ah ! lu voles les filles à leurs mères, polisson ! car je suis la mère de ma nièce! I et tu crois
oS2 LES TRAGEDIES DE PARIS
lis"**
que ra se passera en douceur! — plus souvent!! — Détournement de mineure!... enlèvement nocturne ! ! toutes les herbes de la Saint-Jean ! Je connais la loi ! ! — Les galères ! ! — Où est le commissaire de police?. .. où sont les gendarmes?... Attends! attends !! Je te vas faire arrêter, scélérat ! et plus vite que ça ! Et il faudra bien que tu me la rendes ! ! — Nous verrons! nous verrons...
Mélanie Perdreau allait continuer sur ce ton.
Octave, frappant du pied, l'interrompit tout net et lui dit, avec une force et une autorité qu'on n'aurait pu soupçonner dans un corps si frêle :
— Taisez-vous, je vous le conseille et je vous l'ordonne ! Taisez-vous, sinon ce commissaire dont vous me menacez va venir en effet, non pour moi, mais pour vous ! et c'est vous qu'on arrêtera ! et c'est vous qui rendrez à la justice un terrible compte pour l'action monstrueuse commise par vous et par vos complices!
Mélanie Perdreau était redevenuc livide.
— Mes complices? — répéta-t-elle edarée.
— Misérable créature ! — poursuivit le jeune homme, — vous savez bien ce que je veux dire !... — vous savez bien que Dinah s'est échappée mourante de l'infâme maison où vous l'aviez conduite! vous savez bien qu'après l'avoir vendue il fallait la livrer, et que, pour la livrer, il fallait l'endormir!... — Le narcotique était un poison! — Vous avez empoisonné votre nièce!... — C'est prouvé!
La vieille fille, écrasée par la terreur, se laissa tomber agenouillée. Ses dents claquaient.
— Ne me perdez pas!... ne me perdez pas! — murmura- telle en tendant ses mains .■ suppliantes vers Octave, qui se détournait avec un immense dégoût. — Je voulais son bonheur... rien que son bonheur...
Octave, dont elle s'efforçait de saisir les genoux, la repoussa du pied.
— Prenez garde ! — dit-il, — si vous répétez ces choses immondes, je n'aurai plus de pitié !.-■
— Je me tairai... je me tairai...
— Relevez-vous et écoutez-moi...
Mélanie Perdreau obéit passivement.
— Si Dinah était morte, — reprit Octave, — ou si seulement vous aviez réussi à la dé'honorer, rien ne pourrait vous soustraire à la cour d'assises ! — La réclusion, qui est le bague de vos pareilles, vous séparerait à jamais du monde!... — Un double miracle a sauvé Dinah, je consens donc à ne pas vous livrer, mais il faut que jamais, — jamais, vous entendez, — à aucune époque, en aucun cas, votre nièce ne puisse avoir quelque chose à craindre de vous...
— Ah ! jamais !... jamais !,.. je le jure !...
— Vous allez donc écrire, vous allez donc signer qu'à partir d'aujourd'hui vous renoncez d'une façon complète à vos droits et à votre autorité de tutrice, en supposant, — ce
que j'ignore, — que la tutelle vous ait été conférée légalement. — Vous ajouleiv-z que votre nièce est désormais maîtresse absolue de vivre à sa guise, loin de vous, et quo vous prenez l'engagement formel de ne la point contraindre à subir votre présence, en quelque circonstance que ce soit.
Mélanie Perdreau, immobile et la tête basse, gardait le silence.
— On croirait que vous hésitez 1 — s'écria le jeune homme, — à votre aise ! — La justice vous imposera ce que vous refuserez de faire librement. — Les portes bien fermées d'une prison vous sépareront de votre nièce d'une façon plus solide que des engagements et que des écrits...
— Ah ! — répliqua vivement la duègne, — je suis prête à signer ce qu'il vous plaira... je n'hésite pas... mais je réfléchis...
— A quoi?
— A ma situation, qui est bien triste, je vous a=sure... — je me suis sacrifiée toute ma vie... oui, toute ma vie... pour faire un avenir, pour assurer une position à cotte enfantlà... — Ne haussez pas les épaules comme ça, monsieur... je l'aimais à ma manière... — je voulais son bien... je le comprenais à ma façon... je m'étais promis qu'un jour ou l'autre elle roulerait carrosse et qu'elle aurait des diamants... —il y en a tant d'autres qui s'en arrangent... — Ça vous met en colère, je le vois bien... n'en parlons plus...
— Oui ! — fit Octave d'une voix sourde, — n'en parlez plus, si vous tenez à l'impunité ! .'
— Aujourd'hui me voilà vieille, et je suis pauvre... — continua Mélanie Perdreau. — Oui, si pauvre que c'est àpeino s'il y a du painàla maison pour jusqu'à demain. — Demain la petite devait toucher ses appointements... — Elle me faisait vivre...
— Vous l'en avez bien récompensée !... — interrompit le jeune homme indigné.
— Comment vais-je manger à présent? — poursuivit la duègne sans tenir compte de l'interruption. — Il ne me reste qu'à mourir de faim!... — Tenez, monsieur, dénoncezmoi... Si on me condamne, tant mieux... — Au moins, en prison, on me nourrira...
Et Mélanie Perdreau fondit en luîmes, éclata en sanglots, en gémis3cnicnt~. et se tordit les mains.
— Vous ne mourrez point de faim, — • fit Octave, — je suis riche.
Avez-vous vu le soleil, un jour d'orage, émergeant d'une nuée épaisse, illuminer Imit à coup la campagne assombrie? — Un effet semblabli; se [iroduisif. — La duègne rclc\a la tête, — ses larmes se séchèrent instantanément.
— Vous êtes riche ! — s'écria-t-elle, — et jo ne vous connaissais pas !... — Ah ! grand Dieu, quel malentendu !... — Vous aimiez la petite, et je n'en savais rien!... — Mais c'est à moi qu'il fallait le dire ! Nous nous serions si bien accordés tous les deux !... — Asseyezvous, je vous en supplie... — Asseyez-vous... — Non, pas la chaise... — Voilà le fauteuil!...
jw
^ lin*!
La suite et la conclusion de l'entretien d'Octave et de Mélanie Perdreau, entretien parvenu au point où nous venons de l'arrêter, se devinent sans peine.
Le jeune homme, un quart d'heure plus tard, quittait la maison de la rue des Marais en emportant la promesse écrite et signée par la vieille fdie de ne plus se mêler des alfaircs de sa nièce, sous quelque prétexte que ce fût.
Ea échange de cette promesse, Octave s'était engagé à remettre chaque mois à la duègne une somme plus que suffisante pour la faire vivre, sinon dans le luxe, au moins dans une médiocrité dorée.
Il y avait stipulé en outre que si Mélanie Perdreau cherchait à se rapprocher de Dinah, ne fût-ce qu'une seule fois, la pension mensuelle se trouverait supprimée de plein droit par suite de cette infraction au traité.
La misérable créatux-e toucha quinze louis d'avance, et, séance tenante, un commissionnaire porta chez la jeune fille les quelques objets constituant sa modeste garde-robe.
Rien au monde, — va-t-on dire sans doute, — ne pouvait être plus scandaleux que l'arrangement amiable intervenu entre Octave Gavard et la tante Mélanie. — Non-seulement cette dernière n'était point punie de sa honteuse conduite, mais encore une situation heureuse, une large aisance qu'aucun travail honorable n'aurait pu lui procurer, résultaient de cette conduite.
Une récompense donnée au vice, une subvention offerte à l'infamie, n'est-ce pas le dernier mot de l'immoralité?
C'est absolument notre avis, mais patience ! — La morale, qui trop souvent dans la vie réelle ne reprend jamais ses droits, aura du moins sa revanche en ce récit.
Tandis que notre ami dialoguait avec la grotesque coquine pour arriver à la solution qui nous est maintenant connue, le coupé de Croix-Dieu s'arrêtait devant le petit hôtel de la rue des Saussaies.
Le baron descendit de voiture, sonna, et dit au valet de pied qui vint lui ouvrir la porte :
— Remettez, je vous prie, ma carte à madame de Saiut-Angot...
L'c.x-sage-femme était d'une humeur massacrante.
Elle avait passé une nuit fort agitée, appelant en vain le sommeil sur son oreiller garni de dentelles et sous son édredon moelleux.
Outre la déception immense causée par l'éboulement de ses beaux projets démolis de fond en comble par la fuite de Dinah Bluet, elle se sentait fort inquiète.
Tamcrlan-Sarriol, expédié dans la matinée chez Mélanie Perdreau, avait annoncé en revenant que la jeune fille n'était point retournée chez sa tante.
Dinah se cachait donc... — Mais où? — 'Vraisemblablement chez quelque amoureux inconnu de la duègne...
Dormir quand ma pauvre Diiiali est bien malade ! — Allons donc!... — Y songez-vous?... (Page 372.)
Qui sait si cet amoureux, exaspéré par la tentative odieuse de la veille au soir, n'engagerait point la débutante à porter plainte à qui de droit?... — Dans ce cas, une enquête serait inévitable, et qu'adviendrait-il si la police s'avisait de diriger ses investigations patientes vers les mystères du petit hôtel de la rue des Saussaies?...
La réponse à cette q-ûestion n'était rien moins que rassurante.
Bref, madame Ar.got, bien décidée h ne recevoir personne ce jour-là, n'avait point donné ses soins habituels à sa toilette et procédé à son maquillage.
Elle jeta les yeux sur la carte du baron de Crùix-Dieu.
— Connais pas... — murinura-t-elle, puis elle ajouta : — Avez-vous répondu que j'étais sortie?...
— Non, madame...
— Vous êtes un maladroit !
— J'ignorais...
— Il fallait savoir. . Dites à ce monsieur qu'étant un peu souffrante je ne suis point visible aujourd'hui...
Le valet de pied sortit, mais il revint au bout d'une minute.
— Quoi encore? — demanda madame Angot; — le visiteur est-il parti?
— Non, madame... — il insiste pour être reçu... — il prétend que les communications d'une nature particulière qu'il doit faire à madame sont très-importantes et ne soutTrent aucun retaid...
— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur? — Un jeune homme?
— Pas précisément, mais tout ce qu'il y a de plus comme il faut... — Il porte une rosette de huit ou dix couleurs, et le cheval de son coupé vaut au moins six mille francs... Oh ! c'est un particulier très-chic.
— Y a-t-il du feu dans le grand salon ?
— Oui, madame...
— Eh bien ! faites monter et priez d'attendre...
Madame Angot, s'accommoda rapidement, ajusta un peu à la diable ses faux cheveux, dissimula de son mieux leur désordre à l'aide d'un de ces bonnets coquets dont elle avait le monopole, et, au bout d'un quart d'heure, rejoignit le baron.
Elle eut beau regarder ce dernier avec attention. — Son visage ne lui rappela rien, et son examen la convainquit qu'elle voyait ce visage pour la première fois.
Ceci n'a rien d'ailleurs d'excessif et d'invraisemblable. — Philippe de Croix-Dieu, nous le savons, ne ressemblait guère au comte Robert de Loc-Earn et, pour constater leur identité, il avait fallu l'œil de lynx de Sarriol, et surtout sa rancune persistante.
Le baron, lui, reconnut à l'instant, sous l'embonpoint massif de madame veuve de Saint-Angot, les traits pointus, les regards obliques, et les allures mielleuses de l'accoucheuse du boulevard des Batignolles.
La forte femme tenait à la main la carte remise au valet de pied.
Elle y jeta les yeux.
— C'est il monsieur le baron de Croix-Dieu que j'ai riinnneui- de jiai-ler? — dit-elle avec une révérence.
— ,\ lui-même, madame...
— Puis-jc savoir, monsieur le baron, ce qui me procure le plaisir de votre visite'/
— Mon Dieu ! madame, rien n'est plus simple... — Fatigué d'un long célibat, las des
Six
plaisirs creux d'une vie bruyante et frivole, je rêve les joies de l'intéuieur... — en d'autres termes, je désire me marier...
— Désir bien naturel !... Et vous avez pensé à moi pour le réaliser?...
— Cela devait être, puisque vous faites des mariages...
— Je ne suis pas la seule à Paris, malheureusement pour la moralité publique... — Oserais-je vous prier, monsieur le baron, de m'apprendre quelle circonstance vous a décidé à me donner la préférence?
— La bonne renommée de votre maison...
— Pas d'autre motif?
— Pas d'autre.
Madame Angot sourit et salua.
— J'ai quarante-huit ans, — reprit le baron, — je passe pour un homme assez bien conserve, — mon nom est parfaitement à moi, — mon titre est sérieux, — ma santé parfaite, mon caractère facile, et je possède cinquante mille livres de rentes.;. — Voilà mon actif.
— C'est superbe ! — s'écria madame Angot.
— En échange de tout cela, que pouvez-vous m'offrir?
— Ah ! monsieur le baron, vous n'aurez littéralement que l'embarras du choix... — Mon répertoire est sans rival... — il contient des fortunes et dots depuis un jusqu'à cinq millions... — Tenez-vous à une grande fortune?...
— Je tiens surtout à la beauté...
— Désintéressement admirable! — Désirez-vous une toute jeune fille?... — Epouseriez-vous une jeune veuve ?
— Jeune veuve ou jeune fille, peu m'importe, pourvu que la personne me plaise...
— Ah! monsieur le baron, les hommes tels que vous sont rares!... — Veuillez m'accompagner dans mon cabinet... — Je vais feuilleter le répertoire... — Je vous soumettrai divers partis, je mettrai sous vos yeux quelques photographies, et, quand vous aurez pris un commencement de décision, nous arrangerons une rencontre... — Si même il vous était agréable de voir la personne sans être vu par elle, ce serait facile... — Le cas est prévu et la maison outillée en conséquence...
— Votre agence matrimoniale est encore au-dessus de sa réputation, madame!... — fit Croix-Dieu en suivant l'ex-sage-femme dans le boudoir où se trouvaient le bureau d'ébènc, les casiers et les gros registres cadenassés.
Madame Angot prit à sa chaîne de montre une petite clef, ouvrit le cadenas du massif in-folio renfermant la liste des veuves et des demoiselles, et tourna rapidement les pages couvertes de noms et d'indications de toute nature.
Quand le baron la vit frès-absorbée dans ses recherches, il lui dit loutà coup du ton le plus naturel, en braquant sur elle son lorgnon :
— A propos, Sarriol va bien?...
La matrone tressaillit et releva brusquement la tête; mais son émotion, en supposant que cetlo émotion fût réelle, ne duia pas même une seconde.
Elle regarda son interlûcuteur bien en face, d'un air étonné, et demanda :
— Sarriol ! — Qu'est-ce que c'est que Sarriol, monsieur le baron, s'il vous plaît?
— C'i'st un brave garçon que vous connaissez depuis vingt-deux ans... — répondit Croix-Uieu.
Madame veuve de Saint-Angot se composa une physionomie digne et pincée, et répliqua :
— Monsieur le baron est trop gentleman pour qu'il me soit possible d'admettre un seul instant qu'il ait le mauvais goût de faire poser une dame... — Donc il y a ici quelque erreur...
— .Vins!, — reprit Croix-Dieu, — vous ne connaissez pas Sarriol?
— Pas du tout, et jamais, au grand jamais, je n'ai entendu prononcer ce nom...
— Soit ! mais vous connaissez du moins mademoiselle Anita?...
Madame Angot tressaillit de nouveau.
— Mademoiselle Anila est ma première femme de chambre... — dit-elle ; — coramcut savcz-vous...
— Jo sais Jjeaucoup de choses 1 — interrompit Croix-Dieu. — Permettez-moi, chère dame, d'agir chez vous un peu sans façon... — J'aurais deux mots à dire à mademoiselle Anila... en votre présence, bien entendu...
— Mais...
— Je vous serai reconnaissant de la faire appeler...
— Cependant...
— Et tout de suite, s'il vous plaît...
Le baron priait avec un ton de commandement auquel l'ex-sage-l'cmme ne résista pas. Elle frappa trois fois sur un timbre, et la ci-devant première demoiselle de l'une des premières taillcuscs de Paris accourut incontinent.
— Mademoiselle, — lui dit Croix-Dieu en tirant de son portefeuille une lettre qu'il lui présenta, — vous serez, je l'espère et j'y compte, assez obligeante pour vous charger de ceci...
La soubrette regaida l'adresse.
— Mais c'est pour moi ! — s'écrla-t-elie.
— Pas absolument... — Votre nom est en effet tracé sur l'enveloppe, mais cette enveloppe renferme un billet destiné à .\. Y. Z., à qui, j'en suis certain, vous le ferez parvenir dans le plus bref délai.
La maîtresse de la maison écoulait, bouche béante et les yeux arrondis. Croix-Dieu poursuivit :
— Le contenu de ce billet intéressant d'une façon toute particulière madame de Saint- Angot, je ne doute point qu'.X. Y. Z. ne mette à le lui communiquer le plus louable empressement... — X. Y. Z. est un si galant homme!
Croix-Dieu quitta son siège et salua en ajoutant :
— Nous reparlerons un autre jour, chère madame, du projet de mariage ébauché tout à l'heure... En ce moment je suis un peu pressé; il me faut donc vous présenter mes plus humbles respects et prendre congé de vous. — Ne me reconduisez pas, je vous en supplie... je trouverai très-bien mon chemin tout seul.
Il salua de nouveau, sortit du cabinet-boudoir, traversa le grand salon et gagna l'escalier.
— Mais c'est un fou ! — s'écria madame Angot après une minute de silence.
— Un fou bien dangereux, j'en ai peur!... — répondit Sarriol en entrant par une porte dérobée ; — j'ai tout entendu !... Anita, donnez la lettre...
— Ugène, qu'est-ce que c'est? — demanda la matrone avec agitalion.
— Nous allons le savoir...
Sarriol déchira la double enveloppe et parcourut des yeux les lignes écrites par le baron. — Son visage se rembrunissait rapidement.
— Ah I diable ! — murmura-t-il quand il eut achevé.
— Qu'y a-t-il donc, mon Dieu? qu'y a-t-il? — Ugène, vous me faites peur.
— Ce qu'il y a? — Écoutez...
Et l'honorable factotum de madame veuve de Saint-.\ngot lut à haute voix.
Tamerlan-Sarriol — avons-nous dit — lut tout haut la lettre du Itaron. — Voici celte lettre :
« Je suis toujours et plus que jamais animé d'intentions bienveillantes à l'endroit de mon vieil ami et correspondant .X. Y. Z., mais, me sentant mal convaincu de ses bonnes dispositions à mon égard, je lui dois un avis et je vais le lui donner.
« Hier au soir la petite Dinah Bluet s'est échappée mourante de la maison de maûanio de Saint-Angot.
« Une tentative de violence, précédée d'un empoisonnement par la belladone, avait été commise sur la personne de cette enfant. — Il a fallu, pour la s;iuver, un miiacle de la science.
« L'un des plus célèbres médecins de Paris, le docteur B*'^*, a dressé procès-verbal de l'empoisonnement, de ses effets, et des moyens grice auxquels il a été possible de combattre le mal et d'en triompher.
« Le rôle joué par X. Y. Z. dans cette vilaine affaire est connu.
« Je le préviens charitablement que, s'il lui arrivait de se rappeler mal à propos certains méfaits couverts par une prescription de vingt-deux années, le procès-verbal dont il s'agit serait immédiatement déposé au parquet du procureur de la République, avec preuves à Tappui.
« Ceci n'est point une menace, mais un avertissement.
(i A bon entendeur, salut !... »
C'était tout.
Cette courte épître, préparée d'avance, pouvait passer pour un tour de force de divination. — Croix-Dieu, frappant un peu au hasard et tirant au jugé, avait frappé juste et atteint le but.
Madame Angot, pâle comme une morte sous son rouge que la terreur faisait écailler, se tordit les mains et s'écria d'une voix dolente et furibonde à la fois :
— Miséricorde !... nous sommes perdus I...
— Pourquoi perdus?... — demanda Sarriol reprenant son aplomb un moment éliranlé.
— Parce que vous nous avez compromis, malheureux que vous êtes!... aljominablenicnt compromis !...
— ]\Iol ! — Ah ! c'est un peu fort !... — • Moi qui passe ma vie à vous recommander la prudence !... — Moi qui vous disais encore hier : — Prenez bien garde! Ne craignez-vous
pas que l'anecdote de ce soir ne puisse vous attirer quelque ennui?... La petite est mineure
A quoi vous avez répliqué : — La tante est là, ça répond à tout/... Qui diable voulez-vous qui se plaigne?...
— J'avais raison !...
— Vous voyez bien que non...
— Vous seul êtes cause de ce qui arrive !
— Par exemple !... — Décidément, vous devenez folle !...
— Ali I vous trouvez?...
— Oui, parbleu !...
— Eh bien! nous allons un peu voir si c'est moi qui perds la tête aujourd'hui, ou vous qui l'aviez perdue hier au soir... — Qui a préparé le vin muscat?
— Moi, mais par votre ordre...
— Est-ce aussi par mon ordre que vous avez eu la main si lourde? — Je vous avais enjoint d'endormir et non d'empoisonner I
— Lh I la dose n'était pas trop forte !...
— Je vous dis que si...
— Je vous dis que non, et la preuve sans répli((ue, c'est que l'enfant s'est réveillée...
— Vous êtes d'une maladresse sans nom I...
— Et vous, d'une injustice sans exemple !
— Vous m'avez mis dans le pétrin jn?qn au cou !
— Ce n'est pas viai !...
— Un démenti !...
LES TRAGÉDIES DE PARIS o9J
— Parfaitement bien !...
— Insolent!... ,
— Mégère !...
— Gradin !...
— Coquine !...
Les deux alliés, momentanément ennemis, se regardaient avec des yeux flamboyants de colère.
.Madame Angot, plus rouge qu'un homard, mettait, comme son homonyme des Folies- Dramatiques, ses gros poings sur ses fortes hanches.
La physionomie de Sarriol devenait à ce point menaçante que l'ex-sage-femme commençait à craindre d'être allée peut-être un peu loin, mais son adversaire se calma tout à coup. .
— Je sais les égards qu'un homme comme il faut doit au beau sexe ! — dit-il avec une politesse ironique et pleine d'amertume. — Cette prise de bec a duré trop longtemps... — On me méconnaît ici... on m'outrage... — Je quitte une maison que ma dignité me défend d'habiter désormais... — Adieu, madame... — Je monte dans ma chambre, je prends mes eiïets et je pars...
L'n attendrissement soudain remplaça sans transition la fureur de madame Angot
— Partir! — balbutia-t-elle, — partir! — Ugène, ce n'est pas sérieusement que vous parlez de quitter mon logis ?. ..
— Avant un quart d'heure j'aurai filé pour ne plus revenir !
— Ugène, vous ne ferez point cela ! Non, non, vous ne le ferez pas ! — Est-ce que je pouirai- vivre sans vous ?... — Ugène! Ugène!... Si vous saviez combien je vous suis attachée !...
— Ah! vous le prouvez bien, en m'abrcuvaut d'injures! — fit .'^arriol avec un intiaduisible mouvement d'épaules.
— Est-ce ma faute si la vivacité de mon sang m'emporte quelquefois?... — D'ailleurs nous sommes à deux de jeu... Si j'ai dit : insolent, vou-; avez répondu : mégère... — Si je vous ai appelé : gredin, vous avez répliqué : coquine...
— D'accord, mais J'étais provoqué...
— Allons, plus de rancune... — Vous aurez une gratification conséquente... — C'est fini, hein? — Vous restez ici?...
— Le moyen de vous résister ?
— C'est parfait! Vous voilà gentil ; et, au lieu de nous quereller, faisons cause commune contre le péril commun...
— Si vous m'aviez écouté tout à l'heure, au lieu de vous monter comme une soupe au lait, je vous aurais démontré di'ijà que ce péril, au fond, n'est pas bien elfrayant...
— Cependant le baron de Croix-Dieu sait tout et peut nous perdre...
— Pans doute, mais il n'aura garde de le faire...
— Vous en êtes sûr?
— Absolument...
— Pourquoi vous menacc-t-il. alors?...
— Pardon, vous avez mal compris... — Sa lettre— (il le dit lui-même) — est un avertissement et non une menace... — Notre secret dans ses mains lui donne une arme, il est vrai, mais une arme défensive et pas autre chose... — 11 me craignait, il ne. me craint plus, c'est l'unique changement survenu dans la situation... — Il ne bougera point, j'en réponds, et je veux n'être qu'un maladroit si je ne trouve bientôt moj-en de reprendre barre sur lui...
— Ah ! Ugène, — s'écria madame Angot rassurée complètement, — vous serez toujours le roi des malins et celui qui vous enfoncera n'est pas encore au monde ! — Je vous permets de baiser ma main...
Tamerîan Sarriol, selon son invariable habitude, s'exécuta de bonne grâce. — N'avaitil pas en perspective une gratification conséquente ?
.\bandonnons l'atmosphère malsaine du luxueux hôtel de la rue des Saussaies, dont nous nous serions bien gardé d'afTronter les miasmes délétères, si notre titre : les Tragédies i)E P.-iRis, ne nous avait contraint à descendre dans ces bas-fonds où se blottit la figure à la fois ti'agique et grotesque de l'entremetteuse, une des plaies du Paris contemporain, et rejoignons notre petite amie Dinah Bluet dans la chambrettc louée par elle le jour précédent.
11 était midi moins quelques minutes.
La veille au soir, la jeune fille avait reçu, en môme temps que son linge et que ses vêtements, un billet ainsi conçu :
Il rotit va bien, ma chérie. — Vous n'avez plus à craindre personne. — Dormez d'un bon sommeil. — Pensez à moi et aimez-moi avant de vous endormir. — Pensez à moi et aimez-moi quand vous vous réveillerez. — A demain. — Je vous aime.