‹ Les tragedies de ParisChapitre 24 sur 50 · OCT.VVE · texte numérisé non relu

OCT.VVE

L'esprit tranquille, le coîur content, ne se doutant guère qu'elle allait être en butte aux attaques dun ennemi caché dans l'ombre, d'un ennemi plus dangereux à lui seul que Mélanie Perdreau et madame veuve de Saint-Angot réunies, d'un ennemi enfin que l'appât des six millions d'Octave Gavard rendait implacable, Dinah dormit en elfet d'un bon sommeil, visité par des songes d'heureux augure.

Quand elle quitta son lit, c'est à peine si un reste de pâleur témoignait des émotions écrasantes qu'elle avait subies et du sang qu'elle avait perdu.

La bonne dame qui louait à la jeune fille la chambrette et le cabinet proposa de lui fournir, chaque matin et chaque après-midi, pour une somme modique, un déjeuner frugal et un diner d'une simplicité toute Spartiate.

La petite comédienne se trouvait ainsi débarrassée des soins matériels de l'existence. — Elle n'avait plus qu'à équilibrer son modeste budget. — Les cent francs mensuels devaient subvenir non-seulement aux frais de loyer et de nourriture, mais encore au payement de la blanchisseuse et à l'achat de deux paires de gants.

Le printemps était proche, — à la rigueur on pouvait se passer de feu.

Mais si, par aventure, il fallait une robe neuve pour une pièce nouvelle?... Comment faire?

Il«*.

-N.: lui; |..j;^.Li j.„.^ :... iiuiriiuira-t-elle eu luudaiil ses iii,iiu,~ ^u|.i.^,lllllJ^. r.iu.; .io.;

Bah! le directeur était brave homme au fond... — 11 fournirait la robe... — Peut-être l'achùterait^il au Temple... Mais ceci paraissait un détail à Dinah.

A onze heures et demie la jeune fille s'habilia. — A midi rauiiis cinq minutes elle partit pour son théâtre.

C'était jour de paye, nous le savons.

Dinah reçut ses appointements, et elle .s'éloignait «iiiand le régisseur la fit rappeler.

— Un bulletin de lecture pour demain, mademoiselle... — lui dit-il. — iMidi pour le quart, au grand foyer... — On allait envoyer chez vous... — toujours rue des Marais, n'est-ce pas?...

La jeune fille donna sa nouvene adresse, entra au foyer des artistes et vit au tableau le titre d'une pièce eu cinq actes...

— Il n'y a que trois femmes, — pensa-t-ellc après avoir lu la distribution. — Tant mieux, mon rôle sera probablement joli.

Elle retourna toute joyeuse à son logis, voyant l'avenir à travers un prisme couleur de rose, contente de sa liberté conquise, ravie de ne plus sentir sur ses talons la figure grotesque, et qui maintenant lui semblait sinistre, de Mélanie Perdreau.

A peine était-elle rentrée depuis un quart d'heure quand Octave arriva.

Elle lui tendit la main en souriant.

— D'abord, soyez le bien accueilli, mon ami, — lui dit-elle, — et regardez ensuite ma gentille installation... — Point de luxe, c'est vrai, mais une simplicité charmante et qui vaut cent fois mieux... — Ce plancher blanc, ces rideaux blancs, ce petit lit blanc, tout me ravit... — Et puis, pas de tante Mélanie avec ses éternels désirs impossibles à réaliser... — Au moins ici j'ai le di'oit d'être pauvre et de me trouver très-heureuse.

11 y eut un moment de silence. — Octave regardait la chambrette à peine meublée, mais d'une propreté toute flamande, d'une fraîcheur virginale, et lui trouvait une vague ressemblance avec un coin du paradis.

Dinah reprit, en souriant de nouveau :

— A propos de pauvreté, vous savez le proverbe : — Qui paye ses délies s'enrtchtt/

— Je vais m'enrichir en payant les miennes... — Voici les vingt francs que je vous dois...

— J'y ajoute, pour les intérêts, ma plus vive reconnaissance...

Octave pressa la pièce d'or contre ses lèvres :

— Dinah, chère Dinah, — s'écria-t-il, — voilà un louis dont je ne me séparerai de ma vie!... Peut-être perdrai-je quelque jour les six millions de feu papa... mais ce louis-là, je le garderai bien ! Ah! je vous en réponds! — Je vais le faire percer, dès demain, pour le porter en breloque à ma chaîne de montre, et je mourrais de faim à côté plutôt que d'y toucher...

La jeune fille se mit à rire de l'enthousiasme de son amoureux, mais une larme d'atten- ■ drissement perlait au bord de sa paupière humide.

Le reste de l'après-midi passa comme l'éclair dans une intarissable causerie. Vers cinq heures, la petite bonne de la veuve cntr'ouvrit k porte et dit :

— La soupe est prête, mamz'ellc... — Je vais vous apporter à manger... Dinah se tourna ver.s Octave.

— Voulez-vous dîner avec moi? — denianda-t-elle. — Je vous invite...

— J'accepte avec transport, mais vous me permettrez d'aller chercher mou plat...

— J'y consens, dans l'unique but de ne pas vous imposer un jeûne trop rigoureux... — Allez vite... et surtout rien qu'un plat... '

Octave s'élança dehors et revint au bout de cinq minutes, apportant un pâté et une bouteille de vin de Bordeaux. — Dinah fournissait le potage, un morceau de bœuf bouilli, un peu de salade et une pomme.

L'héritier des millions de feu Gavard fouilla vainement sa mémoire; — il ne se souvint pas d'avoir jamais dîné si bien.., »

Dinah Bluet assista, le lendemain, à la lecture pour laquelle elle avait été convoquée.

Le drame nouveau était d'un auteur en vogue qui comptait presque autant de succès que de pièces.

La jeune fille trouva son rôle très-joli et i-evint enchantée.

Les répétitions commencèrent le jour suivant.

A partir de ce moment, l'existence de nos deux amoureux devint d'une régularité que d'autres auraient sans doute taxée de monotonie et qui leur paraissait ravissante.

Dinah passait au théâtre toutes ses après-midi. — Elle rentrait chez elle pour dîner, — Octave arrivait ensuite et les heures s'écoulaient rapides, dans un innocent tête-à-tête, jusqu'à près de minuit.

Quelquefois le jeune homme conduisait au speclacle sa petite amie, dans quoique baignoire bien sombre. — Il la ramenait en voiture à sa porte où il la quittait en lui disant :

— A demain... je vous aime...

— Je vous aime... — répondait la jeune fille ; — à demain, et pensez à moi...

L'idée ne venait ni à l'un, ni à l'autre, qu'ils étaient libres tous les deux et qu'il suffirait d'un acte de leur double volonté pour changer la nature de leur tendresse et pour matérialiser leur bonheur.

Octave respectait Dinah d'autant plus qu'il avait plus méprisé les femmes, et Dinah n'avait point de lutte à subir contre elle-même, ne connaissant de l'amour que ce qu'il a d'absolument chaste et de divinement idéal.

Au bout d'un mois, l'œuvre nouvelle fut jouée pour la première fois.

La pièce réussit. — Le succès de la jeune fille fut complet et constaté par la presse entière avec une rare unanimité.

Octave subit la nécessité de faire alors une transformation dans ses habitudes.

Il consacra ses après-midi à la chambrette de la rue du Faubourg-du-Tomple et redevint le locataire assidu de l'iivant-scène du rez-de-chaussée où nous l'avons vu s'instalkr chaque soir pendant l'existence éphémère des Aspasies.

396 LES THAUEUIES DE l'AUIS

Seulement il ne jetait plus de liûui[iu'ts, Dinali l'ayant très-scrieuscment prie de n'en rien faire.

— Personne au tbéàfre n'ignore que vous êtes mon ami, — lui avait-elle dit, — et cette petite ovalion quotidienne, concertée entre nous, semblerait ridicule...

Le jeune homme, — nullement convaincu, — avait cédé par obéissance.

Si l'on veut bien supputer les dates, on verra qu'un intervalle d'un peu plus de six semaines s'était écoulé depuis la soirée mémorable et grosse d'événements futurs où le hasard avait réuni, dans une même salle de spectacle, presque tous les personnages de notre récit.

Le duel d'André de San-Rémo et de Grisolles ayant eu lieu dans la seconde quinzaine du mois de février, nous voici parvenus au commencement du mois d'avril.

Après une convalescence assez longue, la guérison du jeune marquis se trouvait enfin sinon complète, du moins certaine.

Une double cicatrice à la poitrine et sous l'épaule, fermant la terrible blessure faite par l'épée du pseudo-capitaine, une grande faiblesse, une pâleur intéressante, étaient les seules conséquences et les dernières traces des cruelles soud'rances subies par Andié.

On pouvait dire de lui, en empruntant au langage vulgaire une expression caractéristique : — // est revenu de bien loin.

Nous avons laissé Germaine de Grandiicu presque sans connaissance, brûlée par une fièvre ardente et sous le coup d'une fluxion de poitrine dont son médecin ne pouvait deviner la cause, au moment où le vicomte de Grandlieu, absent depuis quarante-huit heures, revenait en toute hâte de ses propriétés de Touraine.

La fille de Clotilde de Randal allait-elle payer de sa vie l'imprudence commise en un moment de surexcitation morale poussée jusqu'au délire?

Non.

La pauvre enfant débutait à peine dans le monde et dans l'amour. — 11 lui restait ù apprendre les douleurs de la vie, à connaître les souffrances de la passion.

Le médecin — si grandes que fussent son habileté et son expérience — ne pouvait supprimer le mal : — il l'enraya.

Une savante médication, un traitement énergique, des soins de toutes les minutes, firent avorter la fluxion de poitrine imminente. — Le danger dont la pensée seule rendait M. de Grandlieu presque fou ne fit qu'apparaître et disparut, mais Germaine n'en fut pas moins très-malade, et sa convalescence n'eut guère une moindre durée que celle d'André de San-llémo.

Les premiers rayons du soleil d'avril illuminaient joyeusement le ciel d'un bleu profond, l'atmosphère était redevenue tiède, les feuilles naissantes crevaient les bourgeons gniiflés des vieux arbres, quand la jeune femme, blanche et languissante encore, appuyée au i)ras de son mari, quitta sa chambre pour la première fois et descendit les marches du perron conduisant à ce jardin où, sous la neige à demi fondue, sous la pluie tombant à flots, elle avait passé une si terrible nuit.

Germaine frissonna de tout son corps en revoyant le kiosque devenu son unique et insuffisant abri pendant ces heures cfîroyables.

A grand'peine, et soutenue par M. de Graiullieu, elle fit d'un pas chancelant le tour de la pelouse, dont le tapis d'émeraude s'étendait entre l'hôtel et les Champs-Elysées.

Le docteur, arrivant pour sa visite quotidienne, rejoignit au jardin le vicomte ol sa femme.

— Bravo, ma chère malade!! — dit-il. — Je suis heureux de vous trouver ici!... — Le soleil et l'air pur, voilà les grands dictâmes, voilà les vrais guérisseurs, et c'est Dieu qui les donne! ! — Toutes les ordonnances et toutes les Facultés du monde ne valent pas, pour raviver une belle convalescente, le moindre rayon tombé du ciel...

— Elle est absolument guérie, n'est-ce pas, docteur, ma chère Germaine? — demanda 1\L de Grandlieu.

— Oh! absolument, et si j'en pouvais dire autant de toutes mes malades, je prendrais un repos dont j'ai grand besoin, je vous l'affirme...

— Cependant — murmura la jeune femme — je suis bien faible encore... — Si l'un de ces petits oiseaux qui voltigent de branche en branche me heurtait du bout de son aile, il me semble, docteur, qu'il me ferait tomber...

— Ceci passera vite et nous allons compléter la cure... — répondit le médecin en souriant; puis, s'adressant à Armand, il ajouta : — Madame la vicomtesse a besoin, pour redevenir forte et vaillante, de respirer à pleins poumons un air plus vif que celui de Paris... — Emmenez-la pendant deux ou trois mois à la campagne, où vous voudrez, peu importe le lieu, pourvu que de larges espaces se déroulent autour d'elle et que le vent du soir lui apporte la senteur des bois.

— Que pensez-vous de la Touraine, docteur? — demanda le vicomte.

— J'ai dit : Où vous voudrez... — J'approuve d'ailleurs tout à fait la Touraine... — Climat délicieux, vastes horizons, nature féconde et riche... — Impossible de mieux chùisii'.

— Nous irons à Grandlieu... — Vous le voulez bien, n'est-ce pas, Germaine?..

— Je veux tout ce que vous voulez, mon ami.

— Docteur, quand pouvons-nous partir?

— Mais, dès demain si bon vous semble... — Madame la vicomtesse supportera le voyage à merveille, et je ne vois d'ailleurs aucun inconvénient à ce qu'elle se fatigue un peu...

— Je vais donc télégraphier pour que mon régisseur mette tout en ordre au cliàteau, et nous partirons dans trois jours...

M. de Grandlieu visitait assidûment le petit hôtel de la rue de iJoulogne, et se félicitait dee progrès réguliers, quoique lents, de la convalescence d'André.

Ce dernier n'avait appris la maladie de Germaine que lorsque l'apparence même d'un danger n'existait déjà plus, et ce fut un bonheur pour lui de n'être pas informé plus tôt, car, dans la situation de corps et d'esprit où il se trouvait, l'épouvante et l'angoisse l'auraient infailliblement tué.

Le lendemain de son entretien avec le docteur, Armand, dans la matinée, se fil annoncer chez Éan-Uémo; il le trouva debout, allant et venant dans sa chambre, d'un pas bien incertain encore et bien lent.

André rougit en serrant la main que le vieillard lui tendait. — Chaque fois que le jeune homme se trouvait en présence du mari de Germaine, tout le sang de ses veines appauvries lui montait au visage.

, — Mon cher enfant, — lui dit le vicomte après l'échange de ces afîectueuses banalités qui sont la monnaie courante du dialogue entre gens qui se voient presque chaque jour,

— je viens vous faire mes adieux...

La rougeur signalée par nous disparut brusquement des joues d'André, qui répéta :

— Vos adieux!... — Pourquoi vos adieux?...

— La vicomtesse et moi, nous quittons Paris.

André, déjà très-pâle, le devint plus encore...

— Ah ! — murmura-t-il, — vous partez !

— Oui.

— Pour longtemps?

— Pour deux ou trois mois...

— Bientôt?...

— Après-demain.

— Vous allez loin d'ici?...

— En Touraine... à Grandlieu...

— M'est-il permis de vous demander, nioni^iour le vicomte, le motif de ce brusque départ, auquel vous ne me paraissiez point songer il y a deux jours?...

— Je n'y songeais pas, en effet... — Ce déplacement m'est conseillé par mon médecin qui déclare l'air de la campagne, sinon tout à fait indispensable du moins très-utile au rétablissement prompt et complet de madame de Grandlieu dont la convalescence se prolonge un peu trop...

— Ah! — balbutia le jeune homme avec mékincolie, — l'air de la campagne... — oui, c'est vrai... — c'est la vie, — c'est la santé, — c'est la force... — On m'ordonne, à moi aussi, le soleil et l'air pur...

— Qui vous empêche?... — commença le vicomte.

— Est-ce que je peux? — interrompit André. — Songez-y donc, je suis seul au monde...

— L'isolement complet, l'abandon dans des lieux inconnus, au milieu de visages étrangers, ce serait trop triste... — Loin d'y revivre, j'y mourrais...

— Eh bien! mais, — dit Armand, entraîné par un mouvement spontané et irréfléchi de son cœur généreux, mouvement d'ailleurs très-naturel puisqu'il s'agissait du jeune homme qui pour lui avait joué sa vie et presque perdu la partie. — je pense à une chose... — Il est facile d'éviter cet isolement, cette solitude, cet abandon qui vous épouvantent à bon droit...

— Et, comment? — demanda San-Rémo, dont le co'ur cessa de battre.

— Nous partons après-demain, je vous le répète, — continua le vicomte. — Germaine, je l'espère et j'y compte, aura repris avant qu'il soit peu la force nécessaire pour remplir ses devoirs de maîtresse de maison. — Il était convenu, vous vous en souvenez, que nous

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chasserions ensemble l'automne prochain... — Avancez votre voyage... — 'Venez dans un mois, et acceptez pour quelques semaines l'hospitalité du château de Grandlieu...

.'Vndn'j se sentit défaillir... — Une rougour ardente empourprait son visage. tempes battaient à se briser.

Ses

— Quoi !... — balbutia-t-il, — vous voulez...

— Je veux que vous soyez mon hôte... — Oui, certes, je le veux!... — Et ne me refusez pas... — • Un refus, je vous eu préviens, me serait très-pénible...

— Oh! j'accepte!... j'accepte!... et avec quelle reconnaissance, Dieu le sait!.. — s'écria le jeune homme, qui faillit se trahir par cet impétueux élan et par l'émotion de sa voi.\ où les cordes de son cœur vibraient.

— Et pendant votre séjour auprès de nous, — reprit Armand, — rien ne vous empêchera de visiter à fond le domaine des Ridelles que vous désirez acquérir... — vous deviendi'ez notre voisin... — Tout sera pour le mieux !... — ainsi, c'est convenu?...

— Oui, convenu...

— Je vous quitte alors, mon cher enfant, mais je ne vous dis plus : Adieu!... Je vous (lis : Au revoir!...

Et M. de Giandlieu se retira, laissant André ivre de' bonheur et presque fou de juie...

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