‹ Les tragedies de ParisChapitre 25 sur 50 · XL VI II · texte numérisé non relu

XL VI II

Le vicomte, de retour à l'hôtel, entra chez Germaine.

La jeune femme, un peu lasse d'avoir fait la veille le tour de la pelouse, était encore au lit.

Armand s'entretint avec elle d'une foule de détails relatifs à leur départ du surlendemain, à leur installation en Touraine, et, au moment de la quitter, il lui dit :

— J'ai une nouvelle à vous annoncer, mon amie... — Dans un mois, quand vous serez complètement remise, nous aurons un hôte... — Vous me pardonnerez, je l'espère, d'avoir fait sans vous consulter une invitation dont l'idée m'est venue tout à coup... — André de San-Rémo, à qui l'air de la campagne est nécessaire au moins autant qu'à vous, viendra passer quelques semaines à Grandlieu...

L'ombre portée des lourds rideaux du lit nKjininiental, noyant dans la driiii-teiiite le visage de Germaine, ne permit point à .\nnand de rcinarciuer la soudaine altération di- ce visage.

La fdle de Glotilde de llandal garda le silence.

— Vous vous taisez... — reprit Armand avec «luelque inquiétude; — ai-je eu tort de céder à l'intérêt si vif que m'inspire ce jeune homme?... — Sa visite doit-elle être pour vous une cause d'ennui ou de fatigue?...

600 LES TRAGEDIES DE PAllIS

— Pourquoi supposez- vous cela ? — demanda Germaine d'une voix faible et comme brisée.

— Je ne suppose rien... j'ai peur de vous avoir déplu, voilà tout... — Parlez-moi franchement, mon amie... — Ce que j'ai fait peut se défaire. — Au besoin nous renoncerions à la Touraine, nous irions à Nice ou en Italie, mon invitation imprudente se trouverait non avenue par la force des choses, sans qu'il fût possible à M. d« San-Rémo de deviner la cause de cette détermination nouvelle, et, par conséquent, sans l'ombre d'une blessure pour son amour-propre...

— Ne changez rien à vos projets... — balbutia la vicomtesse; — toujours, et quels qu'ils soient, je les approuve...

Armand rassuré quitta la chambre de sa femme, et Germaine, restée seule, pressant sa poitrine de ses deux mains pour comprimer les battements de son cœur, se dit tout bas :

— Près de lui!... Ensemble... sans cesse.., pendant des jours... pendant des semaines... après mon acte de folie... après les paroles échappées à son délire!... — Pour lui comme pour moi c'est une situation impossible !... — Devait-il accepter l'invitation d'Armand? — Non '... cent fois non ! — Il n'a point refusé... mais il ne viendra pas... je lui écrirai, s'il le faut, pour le supplier de ne pas venir...

Le surlendemain M. de Grandiieu et sa femme partaient pour la Touraine.

Un mois plus tard San-Rémo recevait une lettre, non de Germaine, mais du vicomte. — Celte lettre lui rappelait sa promesse en ajoutant qu'il était attendu.

Un télégramme d'André répondit : — v. Je partirai par le premier train. — Tous les respects du cœur. »

Deux heures après, il montait en chemin de l'er.

Philippe de Croix-Dieu, qui l'avait conduit à la gare, eut aux lèvres un sourire de triomplie en entondant silfler la vapeur, se frotta les maiii-s joyeusement et murmura comme le Itndin (hi Jnif-Errant :

— Ca marche !... Ça marche !...

— Georges, voici ma main, je serai votre femme... — avait dit Fanny Lambert à Georges Tréjan, le lendemain du jour où l'article de l'Invalide russe annonçant la mort prématurée du prince Serge Aldéonoff — (article légèrement modifié pai' le baron de Croix- Dieu) — s'était trouvé reproduit aux faits divers de la Liberté.

Nos lecteurs ont-ils oublié le cri de joie poussé par l'artiste en couvrant de baisei's la jolie grilTe rose qui se donnait à lui?

Se souviennent-ils que la pseudo-princesse avait ajouté :

— Mais... — (il y a toujours un mais) — notre mariage ne saurait avoir lieu sur-le-

chami)...

Kg^**-

GOl

Grisùtles s'effai^a pour laisser entrer le baron, (l'jge GOG.)

— Pourquoi donc?

— Depuis huit jours à peine je suis veuve...

— D'un mari qui vous défendait de porter son nom!...

— Il n'en était pas moins mon mari devant Dieu... — Je me dois à moi-mrnie d'obi'ir aux plus simples convenances et de laisser un intervalle entre l'union nouvelle et l'union rompue par la mort. — C'est mon devoir et c'est ma volonté... Nous nous marierons daiis trois mois...

Georges avait supplie vainement.

Fanny Lambert, • — nous ne l'ignorons pas, — ne voulait épouser qu'un artiste en renom, et nous savons aussi qu'il lui fallait trois mois pour créer à son mari futur un semblant de célébrité, grâce à l'active collaboration de Croix-Dieu et par des moyens que nous connaissons déjà.

Ces moyens furent mis en œuvre avec un plein succès.

Le baron, fit acheter sous main, chez les marchands de la rue Laffite, une demidouzaine de tableaux de Georges Tréjan.

Ces tableaux furent glissés dans la vente d'une galerie célèbre qui devait attirer h l'hôtel de la rue Drouot tous les amateurs et tous les millionnaires de Paris.

Abandonnées à elles-mêmes, les pauvres toiles, malgré leur mérite très-réel, n'auraient certainement pas dépassé des prix modestes ; mais Croix-Dieu, assisté par deux compères habiles qui lui donnaient la réplique, mit le feu aux enchères, et, après une lutte d'autant plus vive qu'elle était simulée, en devint acquéreur à des prix qui ne sont généralement atteints que par les Meissonnier et par les Gérôme.

Il paya comptant, et ses prête-nom, le lendemain, allèrent chez le commissaire-priseur toucher pour lui les beaux billets de banque qui rentrèrent incontinent dans le portefeuille d'où ils étaient sortis la veille.

Les choses avaient été si bien et si discrètement conduites qu'on ne soupçonna point le charlatanisme.

Un bniit énorme se fit autour du nom de Tréjan. — Le baron usa de ses influences dans certains journaux pour faire battre la grosse caisse de la réclame, et la valeur pécuniaire des œuvres de Georges se trouva du jour au lendemain décuplée.

— J'ai manqué de nez tout à fait! — se dit le gros 'Vibert, ce prétentieux marchand de tableaux dont nous avons esquissé la curieuse physionomie au début de la première partie de ce livre. — .l'aurais dû ne point refuser l'avance que Tréjan me demandait et lui faire signer un traité de cinq ans... — Il y avait là cent mille francs à gagner... — Je suis un imbécile !

(Cédant aux conseils de Croix-Dieu, et encouragé par Fanny elle-même, Georges consentit à exposer au prochain salon le portrait de la jeune femme, peint de souvenir en costume de bacchante, et les curieux furent admis à visiter dans son atelier cette toile qui d'ailleurs, nous le savons, était une merveille.

T/enthousiasme ne connut pas de bornes. — Les confrères du jeune peintre curent le bon goût et la bonne foi de ne point cacher leur admiration. — Les chroniqueurs s'occupèicnt de l'œuvre encore inédite et proclamèrent à l'avance que cette œuvre serait le grand succès de l'Exposition.

Plusieurs parlèrent de la médaille d'honneur. — Quelques-uns firent au ruban l'ouge une allusion fort claire.

Le délai de trois mois exigi; par Fanny Lanihert allait expirer dans (|ueli|nes jours...

Un matin (ieorges Tréjan arriva chez Croix-Dieu. — Son visage était sombre et son regard soucieux.

K^^ ***Wi

- — Qu'avez-VDUs? — lui demanda lo baron. — Pourquoi cette physionomie bouleversée? — tout ne va-t-il pas bien?...

— Mon ami, — répondit l'artiste, — vous voyez un homme épouvanlablcment inquiet...

— Et à quel propos ?

— Je ne connais pas du tout la loi... ce qui est un tort grave... La connaissez-vous, baron ?

— Sur le bout du doigt. — Je pourrais être avocat à mes moments perdus...

— Vous allez donc m'éclairer, et, s'il plaît à Dieu, me rassurer... — Quelqu'un affirmait hier au soir, en ma présence, que le Code renferme un article ainsi conçu : La femme ne peut contracter un nouveau mariaije qu'après dix mois révolus depuis la dissolution du premier.

— Code civil. — Livre I. — Titre vi. — Chapitre vm. — Paragraphe 228. — C'est absolument exact, — dit le baron en riant. — Vous avez même cité le texte à la lettre, ce qui fait honneur à votre mémoire...

— Ah ! grand Dieu!... — s'écria Georges.

— (Ju'y a-t-ir?

— Mais vous ne comprenez donc pas?... — Tout s'écroule!... — Je ne puis épouser l'anny que dans sept mois, et je n'aurai jamais le courage de vivre jusque-là!... Non, jamais !... jamais !... jamais !...

— Calmez-vous, mon cher enfant !... — il n'y a point péril en la demoui'e !... — Vous pouvez vous maiier, si bon vous semble, dans onze jours... — c'est-à-dire dans le dékii strictement légal... Aucun obstacle ne s'y oppose...

— Cependant, ce que vous venez de me dire?...

— Ne vous concerne on rien.

— Je ne comprends pas...

— Parce que vous vous placez en ce moment à un point de vue absolument faux. — La luture comtesse de Tréjan était la femme légitime du prince Aldéonolf... c'est indiscutable... — Elle a dans les mains une copie authentique de l'acte de mariage dressé à Saint-Pétersbourg par le pope et signé par les témoins, avec les légations et les cachets de rigueur, mais vous n'épousez point à Paris la veuve du prince Serge, mon cher Georges, vous épousez tout simplement mademoiselle Fanny Lambert... mettez-vous cela dans l'espiit...

— Je comprends moins que jamais .. — Ouelle distinction bizarre établissez-vous donc ?...

— Celle (jue (commande la réalité... — Aucune publication n'ayant été l'aile à l'ambassade française de .'^aint-Pétersbourg, le mariage religieux, simple mariage de conscience contracté là-bas, est nul de plein droit en France, ou plutôt il n'existe point, il n'a jamais existé aux yeux de la loi française, et vous n'avez besoin de produire aux employés de l'état civil ni le certificat du pope, ni l'acte de décès du prince Aldéonoff, mais uniquement l'acte de naissance de Fanny et les actes de décès de ses ascendants... — Est-ce clair et catégorique, et vous trouvez-vous satisfait?

Georges se tut, mais à la dcrnirre question de Croix-Diou il aurait pu répondre : — Oui et non.

11 était assurément enchanté de savoir qu'aucun oljstaclc ne viendrait retarder la possession de son adorée Fanny, mais une vive déception résultait pour lui dos renseignements donnés par le baron.

Épouser la veuve d'un prince avait jusqu'à ce jour chatouille délicieusement la vanité du gentilhomme artiste.

Beaucoup de gens, — (il ne s'illusionnait point à cet égard) — révoqueraient en doute l'authenticité d'un premier mariage, puisque l'affiche des publications légales n'en contiendrait aucune trace...

Enfin, après une minute de réflexion, l'amour imposa silence à l'amour-propre. — Georges déclara qu'il se trouvait l'homme du monde le plus heureux, et en affirmant son bonheur il ne disait que la vérité.

Le grand jour fut fixé.

On rédigea et on signa le contrat la veille. — Les apports de la future s'y trouvaient détaillés, son hôtel estimé, ses diamants décrits, comme dans un procès-verbal de joaillier.

Georges n'apportait, lui, que son talent et que son nom.

Le régime de la séparation de' biens était stipulé et, sur la demande de Tréjan luimême, la jeune femme devait avoir seule l'administration de sa fortune.

Fanny Lambert désirait entourer de pompe et d'éclat la célébration de son mariage, mais elle ne connaissait que des hommes, et le cercle des relations de Tréjan ne s'étendait guère au delà du monde artiste.

Croix-Dieu se multiplia. — Il envoya des invitalions non-seulement à ses amis, mais aux amis de ses amis.

Les journaux publièrent l'indication de la paroissi; et celle du jour et de l'heure de la cérémonie.

Bref, quand la pseudo-princesse arriva dans un coupé à huit ressorts d'un très-grand style, aux armes de Tréjan, une foule curieuse, attirée par la quasi-célébrité de Georges et par la beauté bien connue de Fanny, encombrait la nef et les bas-côtés de l'église.

Cette foule, à de rares exceptions près, était peu sympathique.

Personne ne sachant l'histoire du veuvage inventé par le baron avec preuves à l'appui, le rôle de Georges semblait difficilement acceptable.

Si quelque bienveillant spectateur disait à son voisin :

— Elle est merveilleusement jolie, cette Fanny!... je comprends qu'il l'adore et même qu'il l'épouse...

Le voisin répondait :

— Si lui était riche, et elle pauvre, ce serait tout simple... Mais c'est le contraire... — Concluez...

Bref, l'opinion gi'niérale pouvait se résumer ainsi :

— Cet artiste prend pour femme une drôlesse enrichie par un prince! — Ses pinceaux lui tachaient peut-être les mains, ses millions vont les lui salir...

Voilà sous quels auspices Fanny Lambert devint comtesse de Trcjan.

Le lendemain du départ d'André de San-Rémo pour le château de Grandlieu, le baron se fit conduire au n° 127 du boulevard Saint-Michel, gravit lestement les nombreux étages qui le séparaient de la salle d'armes en chambre du capitaine Grisolles, et, parvenu sur le carré du sixième, s'arrêta un instant pour écouter.

A travers la porte grise on entendait retentir, non le cliquetis du fer froissant le fer dans un assaut, mais un bruit cristallin de verres entrechoqués, des éclats de rire, un air d'opérette fredonné par une voix de femme éraiUée et horriblement fausse, tandis qu'un organe masculin, timbré vigoureusement, chantait ou plutôt beuglait :

C'est l'amour, l'amour, l'amour

Qui fait le momie

A la rorule

JL de Croix-Dieu sourit et frappa quatre petits coups contre le panneau. 11 se fit dans l'intérieur un certain remue-ménage, suivi d'un grand silence, puis l'organe qui venait de moduler avec tant d'énergie le refrain du vieux pont-neuf s'écria :

— Allez au diable.

— Merci! — répondit le baron en frappant de nouveau, — c'est trop loin...

La voix forte — celle du maître d'armes — reprit :

— Tonnerre!... en voilii un animal têtu!... — Qui ùtes-vous?...

— Un ami...

— Gomment t'appeiles-tu, visiteur, toi qui te dis ami de Grisolles?...

— Ouvrez, et vous le verrez.

— Tu vas nous ficher la paix, et plus vite que (,a! — A ChuiUul, les gêneurs!... — Je suis en affaires... — Bonsoir... — Tu repasseras demain...

— J'apportais de l'argent, — continua Philippe de Croix-Dieu, — je le remporte, et je ne reviendrai pas...

Le mot argent produisit un effet magique.

La porte grise s'entr'ouvrit aussitôt, et Grisolles montra dans rentre-bàillomont sa tête brune et cynique, aux traits réguliers et aux yeux faux.

Un incarnat très-vif remplaçait en ce moment la pileur habituelle do son visage.., — Ses prunelles étaient clignotantes, ses regards avinés.

Pendiiiit iinn ou deux socondes il examina le visiteur d'un air plein do défiance, puis, le reconnaissant, il daigna sourire et s'écria :

— Tiens! c'est vous, monsieur le baron!... — ah! elle est bien bonne !... — Vrai, vous, apportez de l'argent?

— Croyez-vous, par hasard, — répliqua Croix-Dieu, — que j'aie monté vos six étages rien que pour le plaisir de vous voir?...

— C'est juste! la chose serait aussi invraisemblable que la vertu de Lcocadie! — Entrez donc! — Je vous préviens que vous me trouverez en famille...

— Je m'en suis douté tout à l'heure, en entendant que chez vous on menait un si gi-and tapage.

Grisolles s'efTaça pour laisser entrer le baron.

La salle d'armes n'avait point changé d'aspect.

La panoplie de fleurets, de pla-trons et de masques faisait toujours l'ornement de la muraille. — La statuette de Vénus jouait plus que jamais le rôle de pendule entre la cuvette ébréchée et le pot à tabac.

Grisolles portait avec la même désinvolture son pantalon à pieds, ses pantoufles rouges, sa chemise rouge et son veston rouge.

Seulement, au milieu de la chambre, se voyait une table de bois blanc, sans nappe, supportant l'os d'un jambon, la carcasse d'un poulet, quelques débris d'un pâté de belle taille, trois asbiettes, trois verres et un nombre indéterminé de bouteilles, dont la plupart étaient vides. '

A droite et à gauche de cette table, laissant entre elles un siège vide, — celui du maître du logis, — étaient installées deux jeunes personnes, extrêmement peintes et notablement

débraillées.

— Monsieur le baron, — dit Grisolles en essayant de prendre une pose gracieuse, ce à quoi ses jambes titubantes s'opposaient avec obstination, — je vous présente les aimables enfants que voici : mesdemoiselles Osanore et Patte-de-Chat, de leurs petits noms... — Ce sont des personnes d'un grand mérite et qui ont de belles relations... — ■ J'ai fait leur connaissance chez un ancien notaire qui ne reçoit que des femmes chic... — Pourquoi diahle n'ètes-vous pas arrivé deux heures plus tôt? — Vous auriez déjeuné avec nous, là, sans façon!... — J'avais invité ces tourterelles, vous voyez, à la fortune du pot... Elles ont bien»fait les choses... Osanore a envoyé le pâté et les bouteilles... — Patte-de-Chat, pauvre chérie, s'est fendue du jambon et du poulet... Moi, j'ai fourni la table... — C'est la fraternité universelle, comme je la comprends... la vraie, la bonne!... Tout en commun!... Ce qui est aux uns est aux autres... les demoiselles comprises!... Osanore et Patte-de-Chat, mes amours, faites une risette an monsieur...

Les deux demoiselles maquillées, qui avaient de belles connaissances, ébauchèrent un sourire accompagné d'une oyillude, et Croix-Dieu les salua d'un air cérémonieu.x.

Grisolles reprit :

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— Parfait! parfait! tout à fait Régence! Et maintenant, mes perdrix cbrrios, vous avez compris, c'est fini de rire! — M. le baron désire traiter avec moi d'importantes affaires d'intérêt... — Vous êtes gênantes... — Fichez donc le camp!... — J'irai vous rejoindre au café de la rue Chauchat, vous savez... et nous passerons la soirée ensemble, à condition (jue vous payerez quelque chose... — Est-ce dit?

C'était dit!...

Osanore et Patte-de-Chat ne demandaient pas mieux... — Grisolles était si l)eau!...

Ces chères enfants n'avaient point à s'inquiéter de leurs chapeaux, étant arrivées tête nue, en voisines. — Elles dessinèrent une révérence, escortée d'un nouveau sourire, et prirent la clef des champs.

— Comme c'est dressé! Comme c'est stylé! — s'écria le maître d'armes avec enthousiasme. — Quels jolis sujets!... obéissant au doigt et à l'œil!... Le cœur sur la main... — Rien à elles., tout aux amis! — Une demi-douzaine de petites femmes comme celle=-là, voyez-vous, ça vaudrait une ferme! ! !

— Et même mieux que ça... — répliqua Croix-Dieu en riant. — Mes compliments sincères ! !

— Oui... oui... — continua Grisolles, dont la langue devenait de plus en plus pâteuse, — oui... je sais que vous êtes un ami véritable... — et puis vous apportez de l'argent... Ça, c'est bien!... Où est l'argent?... — montrez l'argent... — donnez l'argent...

— L'argent est dans ma poche... ' — Il en sortira pour entier dans la vôtre, aussitôt que vous l'aurez gagné.

— Gagner l'argent! — répéta Grisolles avec un rire idiot. — Alors, à quoi ça sert-il d'être beau garçon, s'il faut gagner l'argent pour 'avoir?... — Oh! là! là !... — Enlin, causez... — après, on verra...

— Causer avec vous, capitaine !... — En ce moment, ce n'est pas commode...

— Pourquoi ça?

— Vous êtes ivre...

— A peine ému !... — D'ailleurs, attendez une minute...

Grisolles se dirigea vers la cheminée et plongea son visage à deux ou trois reprises dans la cuvette remplie d'eau fraîche.

Ces ablutions lui rendirent in-tantanénicnt son sang-froid.

— C'est pourtant vrai, — • murmura t il, — le petit clinhtis d'Osanore m'avait tapé sur la boussole ! — C'e.^t jiassé... — De quoi s'agit-il?

— Nous avons fait ensemble une première affaire, dont vous n'avez eu qu'à vous louer... — commença Croix-Dieu.

— J'en garde un doux souvenir, en effet, — interrompit Grisolles, — quoique à la suite du coup d'épéc vous ayez eu pour moi des mots désoijiigeaiils. — Enfin, je n ai point de

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rancune... — Et, dites-moi, ce polit marquis, à qui j'avais selon vous trop bien crevé la peau, a-t-il rejoint ses nobles ancêtres?

— 11 est vivant et il est guéri.

— De quoi diable vous plaignez-vous donc, alors?... — S'il faut lui pratiquer une seconde saignée, je suis votre homme... — • Tonnerre !! Quelle poigne! ! j'ai toujours sur le cœur ses deux gifles ! ! — ^j'en ai porté les marques pendant plus de quinze jours ! !- Est-ce de lui qu'il est question?

— Non...

— De qui et de quoi, alors?

— D'une opération du même genre...

— Encore des claques à recevoir ! 1 — 'Vous savez que ça n'est pas drôle! !

— Si c'était drôle, on ne vous payerait pas pour ça.

— Extrêmement logique ! — Quel serait l'adversaire ?

— Un bon petit jeune homme.

— Taperait-il aussi dru que votre endiablé marquis, le bon petit jeune homme ? — ■ Lui!... — Ah ! le pauvre garçon ! il n'a que le souffle...

— Fort à r(!?crime?

■ — Vous le boutonneriez di.\ fois de suite avant qu'il arrive à la parade...

— Sans doute il faut le ménager et ne lui faire qu'une piqûre?...

— 11 faut le tuer raide...

— Ah! diable!... vous le ha'issez Ijigrcmcnt, le bon petit jeune homme?...

— Affaires de femmes...

— Suffit...

— Traitons-nous?

— Je n'y vois nul obstacle... — Seulement je vous préviens que ça vous coûtera cher... — J'ai haussé mes prix...

— Pourquoi donc?...

— Parce que je vais avoir une position sérieuse et lucialive, et que, n'ayant presque plus besoin d'argent, je trouve inutile de me prodiguer à bon marché...

— Une position sérieuse!... vous, capitaine!... — s'écria Croix-Dieu.

— Mon Dieu, oui... — répondit Grisolles en caressant sa mou-taclie nuire. — Ne me demandez pas laquelle... C'est un secret jusiju'ù nouvel ordre

LES TRAGÉDIES DE PAllIS

La voix de la jeune fille appelant à laide avait alleint Octave en plein cœur. ^l'uge 613.)

— Tout cela e.st fort Lien, — rtprit M. de Croix-Dieu, — et je vous félicite sincèrcmunt!... D'un côté la po.sition sérieuse, et de l'autre les charmantes dcnioiselles qui, pour un f;arron ititelligent comme vous, valent une ferme d'un joli iii[i[)ort, vont vous cùLislituer une honnête aisance dont à tous égards vous êtes digne... — Mais nous sommes

un peu loin de la question qui m'amène chez vous... — Revenons-y, s'il vous plaît... — Quelles sont vos prétenlions?

— Cela dépend...

— Ue quoi?

— De ce qu'il faudrait faire pour amener la querelle.

— Prendre le bras d'une femme et répondre avec insolence à son anianl, qui trouvera de mauvais goût cette familiarité...

— C'est absolument dans mes cordes et ça ue vous coûtera que cent louis...

— Diable!... c'est raide !...

— Oh! ne marchandons pas!... — ce serait mesquin, et d'ailleurs inutile... — je ne diminuerai ni cent francs, ni cent sous... — C'est à prendre ou à laisser...

— Va donc pour cent louis...

— Payés comptant, bien entendu?...

— J'ai toute confiance, et vous toucherez avant même qu'il y ait eu commencement d'exécution de votre part...

— Nous sommes d'accord... — Quand laudra-t-il agir?

— Aujourd'hui.

— L'heure et le lieu?

— L'heure, minuit moins quelques minutes... — le lieu, ce même théâtre où vous avez été... coudoyé par le marquis de .San-Rémo...

— Tiès-curieux, foi de Grisolles!... — Mais alors les deux affaires sont identiques?...

— Pas tout à fait, car la provocation aura lieu, non sous le vestibule du théâtre, mais sur le boulevard, après le spectacle, près d(f la sortie des artistes...

— Il s'agit d'une comédienne, peut-être? ^— Oui... — Vous souvenez-vous de la petite personne qui débutait dans les Aspasie^?

— Dinah Bluet?

— Elle-même.

, — Ah ! la jolie fille 1... — Elle m'avait tapé dans l'œil!... — En voilà une qui m'irail

comme un gant!... je la troque, si on veut, contre Léocadie, Osanore et Patte-de-Ghat, eu bloc, et je ne demande pas de retour!... — Est-ce que c'est son bras qu'il faudra prendre?

— G'cst son bras...

— Parfait! — Je jouerai num rôle d'cu/ldiniiir au naturel... — Et le bon jeune honiuKr.'

— 11 est superllu de vous le désigner... il se fera coniiailre hii-mènie...

— C'est juste... Serez-vous là, monsieur le baron?

— J'y serai... je verrai tout... mais j'auiai soin de me tenir dans une ombre prudente... — Vous comprenez que je dois paraître absolument étranger à cette affaire... d'autant jjlus que le bon jeune Iionime me croit de ses amis...

— En voilà un naïf!...

fc^r^ — =^-^ "'^'^

— Il accourra probaljlement chez moi, aussitôt après la querelle, pgur me demander d'être un de ses témoins...

— Et vous accepterez?...

— Certes!...

— Allons, vous êtes un homme complet! — Je n'en ai pas beaucoup rencontré de votre force!... — Où me remettrez-vous Targent?

— Pendant le dernier entr'aete, au coin du boulevard et de la rue de Lancry...

— Très-bien... Je sortirai du théâtre pour passer à la caisse, car, vous savez, je me payerai le spectacle... — J'adore la comédie... Ahçà! mais Osanore et Patte-de-Chat vont se morfondre en m'attendant au café de la rue Chauchat, les pauvres biches!... — .^h! bah! tant pis pour elles... — Un bel homme doit se faire désirer...

Les spectateurs qui se trouvaient ce soir-là au théâtre dont nous n'avons point écrit le nom purent admirer la formidaile désinvolture du capitaine Grisolles, installé au sec ind rang des fauteuils d'orchestre.

Jamais le maître d'armes n'avait affecté des clins d'yeux d'une impertinence plus conquérante. — Jamais les pointes effilées de ses longues moustaches noires ne s'étaient retroussées en crocs plus victorieux.

Pendant les cntr'actes, il se tenait debout, le dos tourné à la rampe, le chapeau sur l'oceille, faisant des effets de torse comme de coutunu;, et lorgnant les femmes avec sa petite lunette à un seul tube.

Un camélia rose artificiel ornait le revers gauche de sa courte redingote, étroitement >enée aux hanches.

Aussitôt que la toile se relevait et que Dinah Bluet entrait en scène, le capitaine témoignait son admiration avec une si grande énergie, et applaudissait la jeune actrice d'une façon tellement bruyante, qu'un certain étonnement commençait à se manifester dans la salle.

Octave Gavard se penchait de minute en minute sur le rebord de sou avant-scène et regardait d'un œil sévère ce claqueur fanatique, dont l'enthousiasme inintelligent et les maladroits Jiravos compromettaient le succès de Dinah.

[jn moment arriva où quelques : chui ! se firent entendre.

Le capitaine se retourna et lança sur les spectateurs nerveux un regard si farouche, si rempli de provocations, que, personne ne se souciant d'avoir une querelle avec ce bravache, on prit le parti de le laisser agir à sa guise.

Octave était furieux.

— Si du moins il faisait mine de siffler, — se disait-il, — on le ferait t;iire et je m'en chargerais... — mais comment empêcher un huMiiui; d'aiiiiiaiulir?

Dans l'enlr'acte qui précédait le dernier tableau. Grisolles se rendit au lieu convenu, reçut des mains du baron de Cruix-Dicu deux billets de mille francs, et, très-satisfait, revint prendre sa place à l'orchestre.

La [li.'ce finit. — Dinah Bluet restait en scène jusqu'au baisser de la toile.

— Il lui faudra au moins dix minutes pour quitter son costume et se rhabiller, — pensa le ci-devant oliiciiT : — j'ai du temps devant moi...

Il regarda s'écouler la foule des impatients, sortit à son tour, alluma son cigare, alla se mettre en faction pros de la petite porte que nous connaissons, fut fort étonné de s'y trouver seul, et se demanda :

—r OÙ donc est le bon jeune homme en question? — Se montrerait-il assez peu galant pour laisser son amoureuse s'en aller ce soir toute seule?... — Tant pis pour le baron...

— J'ai palpé... — Je suis à mon poste... — On ne rend pas l'argent !

Il se mit à rire et il ajouta, en frisant sa moustache avec une crànerie superbe :

— Le joli du joli serait que la petite, éblouie, subjuguée, irrésistiblement fascinée, ne fît point la cruelle, et, en l'absence du bon jeune homme, acceptât mon cœur et mon bras!

— Garder les fonds et prendre la belle I Tonnerre de Bougival!... quelle aubaine!... Tandis que le drôle monologuait ainsi, cinq ou six minutes s'écoulèrent. — Une pluie

fine commençait à tomber. — Les horloges sonnaient minuit. — Les spectacles étaient terminés partout. — On ne voyait sur l'asphalte humide que quelques rares passants, trèspressés de rentrer chez eux.

Grisolles se frotta les mains.

— Décidément, le bon jeune homme m viendra point !... — pensait-il. — S'il avait dij venir, il serait déjà là...

Octave n'était pas loin...

Obéissant à son amie, qui souhaitait attirer le moins possible l'attention de ses camarades, il attendait chaque soir dans une voiture stationnant sur le boulevard, en face delà porte de service du théâtre. — La jeune fille venait l'y rejoindre, et il la reconduisait jusqu'à son logis.

Dinah sortit.

Elle jeta un regard autour d'elle, vit le bitume mouillé, retroussa d'un geste gracieux le bas de sa robe, et, sans même ouvrir son parapluie, elle se disposa à traverser légèremont le trottoir et à descendre l'escalier de quelques marches conduisant à la chaussée du houle vard.

i\Iais Grisolles lui barra le passage, en s'écriant :

— Klil la belle enfant, pas si vite, donc! — ll:dtelà! mon amour!! — Gclui que vous attendiez est absent, et me voici i)rét à le remplacer avec avantage, j'ose m'en

llatlor,..

lïiWdU surprise, contrariée, mais pas encore inquiète, car elle croyait à quelque erreur, fit un lirus(|uo mouvement en arrière.

— Vous vous trompez, monsieur... — dit-elle, — je ne vous connais pas... Laissez-moi passer, je vous prie...

— M(^ jinMiez-vous pour un sot?— répliqua Grisolles,— 'Vous laisser passer? — jamais de la vie! — Je vous connais, moi, mam'zelle Dinah, et la preuve c'est que je vous ido-

^gVr*

làtre... Vous avez dû me remarquer pendant la comédie... — Je suis le bel homme qui vous applaudissait aux fauteuils d'orchestre, à tout casser! — Il s'agit de côrrespondio à mon sentiment... — Je vous enlève, je vous ofîre un fiacre bien senti et un petit souper trèsfin, n'importe où, avec Champagne et tout le tremblement... — N'ayez crainte... — C'est moi qui paye...

— Laissez-moi, monsieur, — murmura la jeune fille, prise d'un commencement d'épouvante. — Encore une fois, je veux passer...

— Ne dites donc pas de bêtises!... — riposta galamment le pseudo-capitaine. — Aucune chance que ça prenne avec moi, ces manières-là, vu la grande habitude que j'ai des petites femmes !... — Vous seriez alors la première jolie fille à qui j'aurais fait peur !... C'est bigrement peu vraisemblable!... — Allons-y!! Voilà justement un berlingot qui passe à vide... — C'est ça, une chance!... — Eh! cocher, arrête ta boîte!...

En disant ce qui précède, Grisolles saisit le bras de Dinah, et, le pressant sous le sien avec une violence irrésistible, il essaya d'entraîner la jeune actrice vers le fiacre qui venait de faire halte.

La pauvre enfant redoutait le scandale, elle redoutait surtout d'exposer son ami. — Elle se débattit donc silencieusement pendant une ou deux secondes, mais que pouvaitelle contre la force brutale de son agresseur? — Rien. — Elle le comprit bien vite et dut se résoudre à pousser ce cri d'appel :

— Octave, à mon secours!...

— On vous répète qu'il est absent par congé illimité, votre amoureux!... répliqua le maître d'armes en ricanant. — Je ferai votre bonheur malgré vous... — Vous me remercierez après...

La voix de la jeune fille appelant à l'aide avait atteint Octave en plein cœur.

Il s'élança hors de la voiture, il gravit d'un élan les marches de l'escalier à rampe de fer, et une rage folle s'empara de lui quand il vit sa bien-aimée Dinah entraînée, malgré ses supplications et sa résistance, parle gaillard aux longues moustaches qui, peudani toute la durée du spectacle, l'avait si prodigieusement agacé, énervé, irrité, et qu'il reconnut du premier coup d'oîil.

— Ah ! — cria-t-il en bondissant vers Grisolles. — Encore ce drôle ! — Ah ! lâche butor, vous insultez les femmes !... Ah ! brute immonde, vous touchez à Dinah ! Eh bien ! la leçon qu'il vous faut, je vais vous la donner!...

Octave tenait de la main droite un élégant petit stick en corne do rhinocéros, — 11 le leva sur le capitaine...

Le bras levé ne retomba pas.

Grisolles qui, nous le savons, professait pour sa figure un culte particulier, avait lâché Dinah en voyant le gesle d'Octave.

De la main gauche il saisit au vol le poignet du joLinr Immine et le comprima comme

dans un l'tau. Ue la main droite il arracha le stick mciianant que les doigts crispés par la douleur ne pouvaient retenir; il le brisa sur son genou et il en jeta au loin les morceaux.

— Voilà comme ça se joue ! — fit-il ensuite en ricanant, — et vous avez une fameuse chance d'en être quitte à si bon marché, mon petit monsieur... — Si vous m'aviez touché, je vous assommais séance tenante!

Octave, pâle de fureur, ne se possédait plus.

— Ah ! je vous châtierai ! — cria-t-il, — je vous châtierai!

Et il voulut bondir sur le drôle pour le frapper au visage.

Mais Dinah s'était élancée entre eux et, enveloppant son ami de ses bras tremblants, elle balbutiait :

— Octave, je vous en supplie... Octave, par pitié pour moi, venez... laissez cet homme... il n'est pas digne de votre colère... il ne mérite que votre mépris!...

— Il vous insultait 1... je le punirai ! — répliqua l'héritier des millions de feu Gavard en faisant de vains etîoits pour échapper à l'étreinte éperdue qui l'enlaçait. — C'est un misérable !! c'est un lâche!!

— Assez de gros mots comme ça, gommeux de carton!... — Vous savez, il n'en faut plus!... — dit Grisolles en haussant les épaules. — Un coup de canne vaut un soulfletl... — Je tiens le vôtre pour reçu... Voici ma carte, j'attends la vôtre...

L'affaire changeait de face.

Il n'était plus question désormais d'un pugilat, d'une scène de violence, mais d'un duel...

Octave se calma brusquement.

— J'aime mieux cela... — murnuua-t-il en saisissant la carte du maître d'armes et en lui tendant la sienne.

— Mes témoins seront chez vous demain, à neuf heures... — reprit Grisolles. \

— Les miens les attendront...

— Bonsoir, mes amours, et bien du plaisir je vous souhaite!... — poursuivit le spadassin. — Demain ce sera fini de rire!... Dites donc, ma jolie petite mère, entre nous deux ce n'est que partie remise... Vous allez avoir besoin, prochainement, d'un consolateur... Vous penserez à moi, hein?... — Monsieur vous donnera mon adresse in extremis...

Puis le drôle, riant aux éclats de sa hideuse plaisanterie, enfonça d'un coup sec sou chapeau sur l'oreille droite, ralluma son cigare éteint et se dirigea vers le fiacre qn'il avait hélé une ou deux minutes auparavant.

Un homme de haute taille, qui cachait les trois quarts de sa figure sous le collet relevé de son paletot, l'attendait près de la portière.

— Est-ce à moi que vous en avez'? — demanda Grisolles.

— Oui, pardieu, capitaine !I

— Ah! c'est vous, monsieur le baron... — Je vous reconnais à la voi.x... — Eh bien! vous avez vu ce qui vient de se passer?

— Parfaitement...

— La farce est jouée... à votre satisfaction, je suppose, et, dans tous les cas, à la mienne... J'ai trouvé le moyen d'éviter les soufflets... bonne affaire!!! — Croirioz-vous qu'un soufflet me taquine toujours! — J'ai pourtant la grande habitude...

— Mes compliments! — Je tenais fort à vous les adresser... — Vous avezconduittout cela de main de maître! — Maintenant, dites-moi, à quelle heure enverrez-vous vos témoins chez le jeune homme?

— A neuf heures du matin très-précises...

— Vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que la rencontre ait lieu demain dans la matinée?...

— Aucun, et même ça me va beaucoup... — Je déteste les choses qui traînent...

— Donnez des instructions en conséquence à vos témoins... — Si je suis, comme c'est probable, un de ceux du jeune homme, cela ira tout seul... — Vous êtes l'insulté... — Vous choisissez l'épée, n'est-ce pas?...

— Naturellement.

— Surtout, ne le ménagez point!...

— Soyez paisible...

— Je vous quitte... — Il est probable qu'avant une demi-heure le jeune homme sera chez moi... — Il faut qu'il me trouve... — Vous rentrez?

— Non, pas tout de suite... — Je vais rue Chauchat, d'abord... — Si Usanore et Pattede-Chat m'attendent toujours, les tendres biches, ce qui est, ma foi! bien possible, elles m'offriront à souper..:

— Ménagez-vous, capitaine! Songez que vous vous battez demain...

— N'ayez crainte... — C'est de l'acier, ce biceps-là!... Ilien ne peut l'amollir, etj'cnibrocherais une demi-douzaine de mauviettes comme le petit gomnieux de carton, entre mon déjeuner et mon dîner, en guise d'absinthe... histoire de m'ouvrir l'appétit.

Grisolles monta dans son fiacre, cju'il prit à l'heure, non sans quelque chagrin, car enfin, si mesdemoiselles Osanore et Patle-de-Chats'étaient lassées d'attendre, il lui faudrait payer le cocher lui-même! — Croix-Dieu rejoignit son coupé qui l'attendait cent pas, plus loin et qui fila rapidement vers la rue Saint-Lazare.

Tandis que s'échangeaient entre le baron et le spadassin les quelques paroles que nous venons de reproduire. Octave, soutenant Dinah dont l'émotion se comprend sans peine, la faisait monter en voiture et la reconduisait à son humble logis.

Un tremblement nerveux secouait le corps de la pauvre enfant. — De grosses larmes coulaient une à une sur ses joues. — Elle tenait les deux mains de son ami entre ses petites mains dégantées, et le.s serrait d'une façon presque convulsive.

— Ma Dinah... ma chérie... — murmurait le jeune homme, — il ne faut pas tremhlor commi' ça... il ne faut pas pleurer... il ne faut pas vous faire du chagrin... — vous avez

eu grand'peur...et c'est naturel... mais à présent rien ne vous empêche de vous calmer... vous voyez bien que tout est fini...

Un sanglot souleva la poitrine de l'adorable fille.

— Fini!... — répéta-t-elle d'une voix brisée; — vous dites que c'est fini!...

— Sans doute!... — Il est parti, ce mauvais drôle à qui je crois avoir dit son fait d'une manière étonnante... et jamais, jamais, jamais, vous n'entendrez plus parler de lui...

— Octave... demain vous allez vous battre... — répliqua Dinah violemment.

Le jeune liomme feignit une profonde surprise.

— Me battre! — s'écria-t-il. — En voilà une idée, par exemple!... — Pourquoi diable supposez-vous que je vais croiser le fer avec un tel faquin?...

— J'ai bien vu... j'ai bien entendu... il vous a donné sa carte, cet homme... il vous a demandé la vôtre... Ses témoins seront chez vous demain matin... demain, à neuf heures...

— Eh bien ! qu'est-ce que ça prouve? — Ça ne signifie rien, tout ça.

— Ça signifie que vous vous battrez...

— Mais non ! — Tous les jours on échange des cartes et on ne se bat point pour cela... — D'aboi'd figurez-vous bien, ma chérie, que neuf fois sur dix les bravaches de cette espèce font les matamores! A les entendre, ils tailleraient en pièces un régiment... mais c'est pour épater les jobards ! ils donnent une carte de fantaisie et n'envoient aucun témoin...

— Celui-là enverra les siens... j'en suis sûre...

— Je n'en crois pas un mot... Mais enfin supposons que ce soit moi qui me trompe... Les témoins ont été créés et mis au monde exprès pour arranger les affaires...

— Octave, arrangerez- vous celle-là?...

— Pùun]U(ji non?... Mais certainement je l'arrangerai... ou du moins je laisserai faire...

— Cet homme ne s'adressait point à vous... — poursuivit Dinah. — (Vest à moi seule que s'attaquait sa galanterie brutale...

La jeune fille sentit les mains de sou ami trembler plus fort que les siennes... — Elle continua :

— Vous l'avez menacé... Vous avez levé sur lui votre canne...

— Oui... mais je ne l'ai point frappe... — interrompit Octave d'une voix mal

affermie.

— 11 a le droit de Vdus demander des excuses... En ferez- vous?.,.

Octave voulut répondre affirmativement; — mais, si ardent que fût son désir de rassurer la jeune fille qu'il sentait palpiter sur son cœur comme un oiseau blessé, l'indignation qui déliordait en lui triompha de sa volonté.

— Des excuses!... — s'écria-t-il. — Des excuses au misérable qui lâchement insultait

Grisolles poussa ua cri raiique, c;t, voiiii.i.saul ua llul. di' sauf;, louiha.

ma rlii'iie, ma Diiiali, mon amour!... — Des excuses!... ali! non, jamais !... El si j élais capable d"une pareille infamie, quel mépris j'aurais pour moi-mOme, et que tous fciiez bien de me chasser avec dégoût comme le derni(ïr des di'ôlesll!

Les sanglots de la jeune fille éclatèrent, et pondant quelques secondes étoufTcrcnt ses pnroles

— Ali ! vous le voyez bi(.ii .. — halbutia-t-ellu enfin, — vous le voyez bien... vous allez vous batlrc...

— Eli bien! oui... me battre pour vous, et j'en suis heureux... et j'en suis fier !... et le jour de ce duel comptera parmi les plus beaux jours de ma vie !... — Ne craignez rien, ma Dinah ! nous ne serons point séparés !... — Est-ce qu'il y a quelqu'un au monde qui puisse quelque chose contre celui qui vous aime?... contre celui que vous aimez? Ce n'est pas au combat que j'irai demain, mon enfant chérie, c'est à la victoire!...

— Il vous tuera... — • dit la jeune fille avec un sourd gémissement,^ il vous tuera, et je ne vous verrai plus...

Elle poussa un long soupir et sa jolie tête s'abattit sur l'épaule de son ami. La voiture s'arrêtait en ce moment devant la maison de la rue du Faubourg-du- Templc.

— Allons, bon ! — murmura Octave, — la mignonne est sans connaissance !... Heureusement ce ne sera rien...

11 sonna, revint à la voiture, prit dans ses bras le corps svclte de la jeune fille, et, avec une force expliquable par la surexcitation nerveuse poussée à son paroxysme, il gravit rapidement, chargé de ce précieux fardeau, les nombreux étages qui le séparaient de la chambrette qui nous est connue.

Une fois Dinah étendue sur son lit, il frappa de toutes ses forces, à plusieurs reprises, à la porte du logis de la veuve.

Celle-ci, tirée en sursaut de son premier sommeil, accourut tout effarée en s'écriant :

— (Ju'y a-t-il donc. Dieu du ciel?... — Est-ce que le feu est à la maison?...

— Il y a, chère madame, — répondit Octave, — que la pauvre enfant est évanouie -tti que je compte sur vos bons soins pour la rappeler à elle-même.

— Ah! vous avez bien raison de compter sur moi, monsieur Octave !... — répliqua la ypuve. — Chère petite! Je lui suis attachée comme si j'étais sa mère!... — C'est un ange !... — Que lui est il arrivé?...

— Une émotion terrible... — Ou linsullait à la soilie de son théâtre... — J'ai provoqué le drôle... — J'ai un duel... — (ja l'a bouleversée...

— Miséricorde ! — fit la veuve en joignant les mains, — un duel ! Quel malheur ! quel malheur! on va vous tuer!

Bien! vous voilà comme elle! — fit le jeune homme presque en riant. — On se bat

(eus les jours, chère madame, et l'on n'est lue que bien rarement... — C'est une vérité inattaquable, ça! mais le temps me manque absolument pour vous en faire la démonstration. — 11 est tout près de une heure du matin et je dois courir après des témoins. — Dinah est en vos mains, donc me voilà tranquille... — .\yez grand soin d'elle, et, quand elle aura repris connaissance, calmez-la, trauquillisez-la, rassurez-la... Co sera une bien bonne action...

Octave se pencha sur le lit. — 11 el'lleura de ses lèvres le front pâle et les yeux fermés de la jeune fille, puis il s'élança dehors et on l'entendit descendre l'escalier comme une trcimbe.

Il remonta en voituri', donna l'adresse du baron de Croix-Dieu, rue Saint-Lazare, en recomniaiidanl daller très-vite et, tandis que le cheval bridait le pavé, il se dit :

— Je n'ai pas encore pen^é à regarder la carte de ce malotru... — Voyons un peu. Il tira la carte de sa poche et, à la lueur de la lanterne du coupé, il lut ;

LE CAPlTAlNi; GlUSOLLLS

• Ex ofji'ter d'urdoniiaiirr rlr /jliisieitrs gé/iérnux de V Atiu-riquc du Sud. 127, boulevard Suint-Miclœl,

LU

— Grisolles. .. le capitaine Grisolles... — murmura Octave Gavard — il me semble bien que ce nom ne m'est pas tout à fait inconnu... — où lai-je entendu prononcer'?... je ne sais plus... Je cherche sans trouver...

La voiture arriva rue Saint-Lazare, au moment où une heure du matin sonnait à l'horloge de la Trinité.

— • M. le baron de Croix-Dinu est-il chez lui? — demanda Octave au concierge qui répondit :

— M. le baron est rentré depuis vingt ou vingt-cinq minutes, et peut-être n'cst-il pas f.iK.ore couché.

Le jeune homme monta rapidement à l'entre-sol, et le valet de chambre qui le connaissait l'introduisit sur-le-champ dans le salon plein de tableaux et d'objets d'art où Philippe vint le rejoindre presque aussitôt, et lui serra la main en disant :

— Votre visite à une heure du matin me prouve d'une façon surabondante qu'il se passe quelque chose d'anormal... J'espère cependant que vous n'allez point m'apprendre une trop mauvai.-^e nouvelle... — Voyons, mon cher enfant, qu'y a-t-il'.'

— J'ai un duel... — répliqua Octave.

— C'est peu de chose ou c'est grave, selon l'adveisaire... — Quel est-il?

— Voici son nom...

Croix-Dieu regarda la carte que lui tendait Octave, fit un geste de surprise et s'écria :

— .\lil par exemple, ceci est au moins singulier!...

— Je crois avoir entendu prononcer déjà le nom de ce monsieur, — dit le jeune homme, — je ne sais ni où, ni quand?... — Le connaissez-vous?...

— C'est contre lui que s'est battu le marquis de San-Rémo...

— Très-bien! j'y suis... — C'est, disait-on, un dangereux bietteur, ce Grisolles...

— Hélas! oui...

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— Ça m'est égal, j'ai confiance... — Vous devinez maintenant, cher baron, ce qui m'amène chez vous?

— Vous venez me demander d'être un de vos témoins...

— Absolument.

— D'abord et avant tout, j'accepte... — Et maintenant, dites-moi, l'atTaire peut-elle s'arranger? . •

— Cent fois non,

— L'origine de la querelle?

— La voici...

Octave jaconta par le menu à Croix-Dieu ce que ce dernier savait aussi bien que lui.

— Vous voyez qu'aucun arrangement n'est possible, — ajouta-t-il en l'orme de conclusion ; — il l'aut aller sur le tcriain...

— Je ne le vois que trop !... — Ah ! jeunesse imprudente !... — Je vous avais prévenu, vous en souvenez-vous, que de votre liaison avec cette petite comédienne résulteraient pour vous toutes sortes de choses fâcheuses ?... Vous avez refusé de me croire!...

— Je vous en prie, baron, ne touchez pas à Dinah... je l'adore...

— Vous l'adorez !... Je ne le sais que trop, pardieu !... — Mais, grâce à elle, vous voilà un duel sur les bras !...

— Est-ce sa faute ?...

— Non, sans doute; seulement, si vous aviez gardé cette pauvre Reine Grandchamp, vous ne vous battriez point demain !... — Enfin, ce qui est fait est fait... • — Avez-vous un second témoin en vue?...

— Je ne connais que des jeunes gens, (jui manquent tout à fait de sérieux... Je n'ose vous les proposer comme partenaires...

— Je vais donc écrire un mot à M. de Strény... — il demeure très-près de chez vous; vous laisserez mon billet chez lui tout à l'heure... — Il se mettra à notre disposition, j'en suis stjr, et nous arriverons chez vous cinq minutes avant les témoins du capitaine Grisolles...

— Cher baron, — s'écria Octave, — je ne sais comment vous remercier!...

— Ne me remerciez pas du tout... ce sera beaucoup plus simple .. — Y a-t-il longtemps que vous n'avez fait des armes?...

— Assez longtemps... — J'étais moins yigoureux qu'un hercule forain,, t^ous savez... l'escrime me fatiguait trop... Après une reprise de cinq minutes j'avais le» jointures sans connaissance... — Oh ! je dois être un peu rouillé...

— Etiez-vous au moins d'une certaine force?...

— D'une toute petite force, mais mon professeur me ti'ouvait des dispositions étonnantes et prétendait qu'avec du travail je finirais par devenir un fin tireur... — Seulemont, vous comprenez, je n'ai pas travaillé, et, tout naturellement, je suis resté où j'en étais...

— J'ai des fleurets, des masques et des g;ints... — A'oulez-vous faire assaut?

LES TUAGEDIES UE PAlllS 631

— Jamais de la vie! ! — Ce serait m'éreinter sans résultat possible... — Vous ne feriez pas de moi un malin en dix minutes... — Vous n'auriez même pas le "temps de m'enseigner un coup de raccroc... — Soyez tranquille, baron, je me conduirai bien sur le terrain... — j'aurai une tenue renversante, et, si je me laisse tuer, je tomberai du moins avec beaucoup de cachet!! Vous serez content!! — Donnez-moi donc voire lettre pour M. de Strény... — Je ne serai point fâché d'aller dormir un peu pendant trois ou quatre heures, afin de rétablir l'équilibre des nerfs... et puis j'ai quelque chose à écrire...

Croix-Dieu traça rapidement un billet de cinq ou six lignes. — Octave l'emporta, lo remit à son adresse, et retourna chez lui. Dominique attendait.

— Ah! monsieur Octave, — murmura-t-il — je commençais à me figurer que vous ne rentreriez pas cette nuit... et ça me faisait beaucoup de peine... — Depuis que vous ne découchez plus, vous avez si bonne mine !... impossible de vous reconnaître...

— Sois paisible, mon bon Dominique, — répliqua le jeune homme, — aucun danger que je recommence mon existence idiote d'autrefois... oh! non!... pas si bête ! ! — Dismoi, Dominique, l'appartement particulier de feu papa est resté tel qu'il était?...

— Oui, monsieur Octave. — Depuis la mort du regretté défunt, on n'a touché à rien, et madame votre mère n'y met jamais les pieds.

— De son vivant, feu papa devait avoir un code...

— Un code? — répéta le domestique.

— Tu sais bien, le recueil des lois... un volume relié, avec des tranches de toutes les couleurs... et des signets...

— Oui, monsieur Octave, il avait un volume comme ça, et même il le consultait souvent... — Je le vois d'ici... — Je sais où il est...

— Va donc me le chercher et apporte-le dans ma chambre...

Cinq minutes après, le domestique apportait le livre demande.

— Merci, — dit Octave ; — maintenant, tu peux te coucher... Mais écoute d'abord une recommandation... Demain matin, ou plutôt ce matin, un peu avant neuf heures, le baron de Croix-Dieu et un de ses amis viendront me chercher...

— Pour déjeuner? — demanda Dominique. "

— Non, pas pour déjeuner... — répliqua le jeune homme on souriant, — mais ça ne fait rien... — tu les introduiras chez moi sur-le-champ... — Un instant après arriveront deux autres messieurs que tu n'as jamais vus. — Tu ne les feras point attendre non plus, et tu les amèneras dans mon petit salon...

— .\h! mon Dieu! ah! mon Dieu!... mais les choses se passent tout juste de cette façon pour un duel! — nmrmura le valet de chambre dont le visage se décomposa. — Monsieur Octave, mon cher maître, vous devez vous battre...

Octave haussa les épaules.

— Il s'agit d'un duel, en eiïut, — dit-il, — et les témoins des deux parties se sont

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donné rendez-vous ici, mais ce n'est pas moi qui dois aller sur le terrain... Tu connais le petit Lorimey, un de mes amis... — C'est lui qui se bat...

— A la bonne heure 1 — fit Dominique avec un soupir de soulagement, — il n'est pas héritier de six millions, celui-là!... — Qu'il sa Ijattc tant qu'il voudra, si ça lui donne envie, je n'y mets nul cmpêchemont...

Octave, resté seul, ouvrit le volume aux tranches multicolores et il étudia le Code civil, au titre des testaments, avec plus d'attention qu'il n'en avait, dans toute sa vie, apporté à aucune chose.

Cette étude préliminaire accomplie, il prit une grande feuille de papier, et lentement, posément, de sa plus belle écriture, il traça les lignes suivantes, en s'arrêtant presque à chaque minute pour consulter de nouveau le volume :

(( Aujourd'hui vingt-doux avril mil huit cent soixante-douze, entre deux et trois heures du matin, j'écris entier de ma main, je date et je signe ce testament, afin qu'étant olographe il ne soit assujetti à aucune forme particulière, profitant ainsi du bénéfice de l'article 970 de la section I, du chapitre v, du titre ii du Code civil.

w En vertu de l'article 904 du chapitre ii du même titre, disant : « Le mineur parvenu à l'âge de seize ans ne pourra disjjoser que par testament et jusqu'à concurrence seulement de la moitié des biens dont la loi permet au majeur de disposer, n j'ai le droit, quoique n'ayant pas vingt et un ans accomplis, de disposer de la moitié de la fortune qui m'a été laissée par feu papa, de son vivant Antoine Gavard, fabricant de rhum de la Jamaïque à la Yiilelte... — Or cette fortune se monte à six millions nets et liquides, représentés par des actions de la Banque de France et autres valeurs très-solides.

(( Je laisse en conséquence trois de ces six millions à ma chère et bien aimée petite amie Dinah Bluet, en ce moment pensionnaire du théâtre de***, et comme je ne veux pas ([u un doute ou qu'une erreur soient possibles sur la nature honorable de ce legs, j'affirme sur mon honneur que Dinah Bluet n'est point ma maîtresse, mais mon amie, rien que mon amie, rien que ma sœur, et que je crois à sa vertu absolument comme je crois à Dieu.

« Ce legs de trois millions est fait sans restrictions ni conditions quelconques. — Je supplie cependant ma chère Dinah de quitter le théâtre quand je ne serai plus là; mais c'est un désir que je manifeste, ce n'est point une volonté que j'impose.

« J'écris le présent testament quelques heures avant une rencontre oîi je peux être lue. — Si je succombe dans cette rcncoirtre, je demande à ceux qui m'ont aimé — (et je doute qu'ils soient nombreux) — de ne pas m'oublier trop viti'.

« Je laisse quelques dettes dont le chiffre n'a rien d'énorme, et je crois inutile d'en donner la liste, étant certain de l'empressement que mettront mes créanciers à se faire cunnaître. — Je souhaite que ces dettes soient payées sans discussion, non sur les sommes léguées à Dinah Bluet, mais sur les trois millions restant.

« J'ai fait assez souvent du chagrin à maman. — Je le regrette et je lui en denuuidc pardon, mais je ne lui demande poiut de me pardonner ma mort, car je cmis fermement qu'elle s'en consolera sans peine.

« Ocr.wi: (lAVAiii). »

LES TliAGÉDIES DE PARIS 623

Le jeune homme relut, non sans une vive satisfaction intime, l'acte qu'il venait de rédiger et qui, à défaut d'autre mérite, avait du moins celui d'une incontestable clarté.

Après s'être admiré coraplaisamment dans son œuvre, il plia la feuille en huit, la glissa sous une enveloppe qu'il ferma — (selon la coutume) — avec un large cachet de cire noire, et sur laquelle il écrivit les mots traditionnels : Ceci est mon lestnmcnt, puis il contre-signa dans l'angle di'oit.

— J'emporterai cette enveloppe... — • se dit-il. — Avant le duel, je la remettrai au baron de Croix-Dieu, de telle sorte qu'il sera tout à fait impossible de la faire disparaître

si je suis tni'...

Celte réflexion naïve prouve quel degré de confiance Octave accordait instinctivement il madame Blanche Gavard, sa mère.

Le jeune homme ayant accompli la chose qui lui tenait le plus au cœur, et tranquille désormais sur l'avenir de son adorée Dinah, se mit au lit et s'endormit d'un profond sommeil, faisant selon nous grand honneur à la solidité de ses nerfs et à la fermeté de son âme.

Il se réveilla avant huit heures du matin et se leva rapidement. — 11 achevait sa toilette quand arrivèrent MM. de Croix-Dieu et de Strény.

Dix minutes après, on entendit retentir le timbre de l'antichambre, puis Domini((ue montra son visage effaré dans l'entrebâillement de la porte.

— Monsieur Octave, — dit-il avec embarras, — il y a là deux personnes... deux messieurs...

— Ne t'ai je pas donné la consigne d'introduire ces messieurs aussitôt qu'ils se présenteraient? — interrompit le jeune honnnc.

— C'est qu'ils ont jjien mauvaise mine... — d'ailleurs voici leurs cartes...

Et Dominique présenta à son maître un valet de trèfle et un as de carreau crasseux. — Sur l'envers de ces cartes on avait écrit à la main ces noms : Gravât, Tiroux.

— Fais entrer... — commanda Octave. — Ce sont les témoins de l'ex-ordonnance de l'Amérique du Sud... — ajouta-t-il en s'adrossant à M^L de Croix-Dieu et de Strény. — Je vous laisse avec eux.

Et il se retira dans sa chambre à coucher, tandis que s'ouvrait de nouveau la poile du petit salon.

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