‹ Les tragedies de ParisChapitre 26 sur 50 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

— M. (iiavat... — y[. Tiiiiux, — annonça Dominif|ue.

Les deux' arrivants ne sont pas tout à fait des inconnus pour nous, l'un e( l'autre ayant assisté Grisolles dans son duel avec André de San-Uémo.

Gravât était le long personnage chiiuve, borgne et moustachu, dont on se soiaicnt peut-être.

Tiroux, petit homme étique aux cheveux crépus, continuait à étaler une barbe d'apôtre sur les revers graisseux d'un gilet jadis blanc. — Ses bottes éternellement crottées — (qu'il portait sur son pantalon), — et son chapeau de forme tyrolienne, lui donnaient un cachet particulier de vieux rapin famélique.

Tiroux et Gravât étaient bien maigres...

L'entrevue fut courte et les préliminaires de la rencontre rapidement réglés.

Croix-Dieu, principal témoin d'Octave Gavard, ne songeait point à contester à Grisolles la situation d'insulté, et par conséquent le droit de choisir les armes.

On arrêta d'un commun accord que le duel aurait lieu le jour même, à l'épée, dans cette clairière du bois de Vincennes où le spadassin avait frappé presque mortellement San-Rémo. — On devait s'y rencontrer à onze heures. précises.

Les deux honorables témoins s'en allèrent très-contents, et surtout (rès-pressés, Grisolles ayant promis de leur payer à déjeuner, après le duel, dans un petit café de Vincennes.

Un déjeuner! ! Pour ces pauvres diables, quelle aubaine! !

Octave rejoignit ses témoins, fut mis au courant, approuva tout, et dit au baron :

— Je vais faire atteler le landau de maman... — Elle ne s'en sert jamais avant quatre heures de l'après-midi, maman, et ne saura même pas qu'il est sorti de la remise. Nous passerons rue Auber et nous emmènerons avec nous le docteur Bernier.

Quelques minutes avant l'heure convenue, le landau s'arrêtait dans le bois de Vincennes, à trente pas de la clairière désignée.

Grisolles et ses deux acolytes ne se trouvaient 4)oint encore au rendez-vous, mais à l'extrémité de l'avenue on voyait poindre un fiacre dont le cocher poussait ses chevaux à grand renfort de coups de fouet.

— Ce sont eux, sans aucun doute... — murmura M. de Gi'oix-Dieu.

— C'est ici, n'est-ce pas, que s'est battu votre ami le marquis de San-RémoV — demanda Octave. — Est-ce que je me trompe?...

— Non, c'est bien ici... par un triste jour du mois de février... — Tout était gris et sombre... il faisait froid... la neige tombait h gros flocons sur la terre molle. On eût dit qu'elle préparait un linceul... — Quelle différence avec le temps d'aujourd'hui!

— Oui, — fit le jeune homme en souriant, — c'est d'un heureux augure...

Il avait phi la veille au soir, mais depuis le malin un soleil printanier, radieux et chaud, brillait dans un ciel sans nuage. — Quelques gouttelettes étincelaient comme de petits diamants sur les violettes naissantes et la verdure déjà bien épaisse des arbustes! — Seuls les vieux chênes n'avaient pas encore toutes leurs feuilles.

Le fiacre avançait rapidement. — Il tu: lui fallait guère plus d'une minute désormais pour altoiudro le but de sa course.

Ocl.ive prit le bras de son perfide ami.

— Mon cher hanin, — lui dit-il, — vous m'avez témoigné toujours une affection fort grande...

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Dinah, sans force et sans voix, s'abattit sur la poitrine de son ami. (Page G32.]

— Et Dieu sait si elle est sincère ! — interrompit Philippe

— J'ai toujours compté sur elle absolument, et la preuve c'est que je viens vous demander un dernier service.

— Quel qu'il soit, disposez de moi...

Octave tira de sa poche l'enveloppe que nous connaissons.

— Prenez ceci, baron, — c jnlinua-t-il en tendant cette enveloppe à Croix-Dieu, —

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626 LES TRAGÉDIES DE PAllIS

et si tout à l'heure je n'ai pas de chance, ce qui, somme toute, est fort possible, faites en sorte que ma volonté soit respectée...

— Qu'est-ce donc que cette lettre?

— Mon testament.

Le baron tressaillit et ses sourcils se lejoignirent, mais il se contraignit à sourire. Vous avez là une idée bien lugubre, mon cher enfant!... — murmura-t-il.

— Peut-être n'est-elle que prudente...

— Tout se passera bien, j'en réponds...

Qui sait'?... — Enfin, vous vous chargez du testament, n'est-ce pas?...

Sans doute, puisque vous le souhaitez, mais je dois vous prévenir qu'il est nul, entièrement nul...

— Ah! bah, et pourquoi donc ça?

— Parce qu'étant mineur, vous ne pouvez di.sposer de rien...

— Eh! bien, c'est ce qui vous trompe, baron! — répliqua Octave triomphant. — Je puis disposer de la moitié de ma fortune, par conséquent de trois miUions... — Oh! je suis sûr de mon atîaire ! Ah ! mais ! — J'ai travaillé cette nuit! j'ai consulté le Code civil... titre II, chapitre ii, article 90i... — Hein! croyez-vous que je sois ferré d'une façon assez étonnante?... C'est ça qui a un rude cachet!

Et ces trois millions, vous les donnez... — demanda Croix-Dieu d'une voix dont il

ne parvenait point à déguiser l'altération.

Oui, certes, je les donne... et vous devinez .sans peine à qui...

— A Dinah Bluet, peut-être?...

Naturellement!... — Pauvre chérie!... — Au moins elle sera riche... Et je là'con-

nais bien, allez !... ces millions-là ne l'empêcheront point de pleurer toutes les larmes de soncorpssilachosetournemal...— Cen'estpasuneReineGranchamp, celle-là!... — Elle m'aime... et pour moi-même...

Votre volonté sera faite... — dit Croi.x-Dieu en enfermant dans son portefeuille

l'enveloppe remise à Octave. — Ou plutôt elle serait faite... mais vous ne recevrez pas une égratignure, j'en ai le pressentiment. — Voici votre adversaire et ses témoins....

— Dans dix minutes tout sera fini.

Grisolles descendait en effet de son fiacre avec messieurs Gravât et Tiroux.

Ce dernier tenait sous le bras gauche des épées de combat enveloppées d'une serge verte.

Octave en avait apporté de son côté.

— Ah I mademoiselle Dinah Bluet, — pensa h; baron eu s'éloignant du jeune homme,

— voilà trois millions que vous ne tenez pas encore!...

11 ne s'agissait plus que de régler les derniers détails, c'est-à-dire de tirer au sort le choix des épées et celui du terrain.

Tandis que M. de SIrény jetait en l'air une pièce d'or à l'effigie de Napoléon et que Gravât s'écriait spirituellement :

— Je demande face, ne voulant pas recevoir ;;?7e/...

Croix-Dieu trouvait moyen de s"approcher sans affectation de Grisolles et de lui glisser dans l'oreille ces mots :

— Vous avez reçu cent louis... Eh ! bien, si vous tuez raide le jeune homme, s'il tombe sans prononcer un seul mot, et s'il meurt sans reprendre connaissance, cinq minutes après le combat vous toucherez cinquante autres louis...

— Suffit! — répondit laconiquement le spadassin.

Gravât releva la pièce d'or.

— Il est face/ — dit-il. — Voyez!...

Le pauvre diable mourait d'envie de glisser le napoléon dans sa poche, mais, rendonslui cette justice, il n'osa... — On l'aurait vu faire... Cette honnêteté relative lui sera comptée là-haut.

— On se servira de mes épées, et je choisis cette place, — s'écria Grisolles en mettant habit bas.

Octave, suivant son exemple, se débarrassa de sa redingote et de son gilet.

— Donnez-moi votre montre, — lui dit le baron en le voyant tourner et retourner dans ses doigts le chronomètre.

— Non... — répliqua le jeune homme. — .l'ai dos raisons pour no point m'en séparer...

Il approcha de ses lèvres le louis rendu par Dinali Bluet et qu'il portait en guise de breloque. — Il glissa la montre dans le gousset de son pantalon, et fixa le crochet de la chaîne au bouton de sa bretel'e droite.

Les deux adversaires prirent position, l'épée <i la main, et se mirent en garde.

— Allez, messieurs!... — dit le baron.

En racontant, vers la fin de la première partie de ce livre, le duel d'André de San- Rémo, nous constations l'écrasante supériorité de Grisolles, — supériorité qui s'affirmait dès le début de l'engagement.

Eh bien ! il nous faut l'avouer, San-Rémo était un tireur de premier ordre à côté d'Octave Gavard. — An moins se défendait-il à peu près, tandis qu'Octave ne se défendait pas du tout.

Le sang-froid lui manquait pour mettre à profit les quelques principes d'escrime qu'il possédait tant bien que mal. — Les leçons données à la salle d'armes tourbillonnaient confusément dans son cerveau.

Il n'avait pas peur, non certes, le brave goramoux régénéré, mais l'éclair du soleil sur les lames des épées l'aveuglait, le f^oi^scment du fer contre le fer l'étourdissait. — 11 ne se souvenait plus de rien el ferraillait au hasard, avec l'idée fixe de toucher son adversaire, mais sans la moindre nolinn des moyens qu'il fallait mettre on ii'uvre pour arriver à ce résultat.

— Tonnerre de Rougival ! — pensait Grisolles. — Je vais voler par trop le baron!...

— Il ne se tient vraim'?nt pas assez, le Ijon petit jeune liommel... Parole sacrée, c'est écœurant !...

Et, pris d'une sorte de pudeur, le spadassin voulut sinon gagner, du moins avoir l'air de gagner son argent, en prolongeant pendant une ou deux minutes ce simulacre de combat qu'il pourrait terminer quand bon lui semblerait d'une façon foudroyante.

Bref, il jouait avec Octave Gavard comme le chat joue avec la souris avant de l'étourdir sous sa griffe, et de la croquer toute palpitante.

Notre ami, lui, se faisait complètement illusion, et, persuadé que son adversaire ne parvenait point à l'atteindre, il se disait de la meilleure foi du monde :

— C'est une chose d'un galbe étonnant! Je suis plus fort que je ne pensais!...

Un moment arriva où Grisolles crut voir une crispation d'impatience sur le visage soucieux du baron, et il traduisit en ces termes la crispation dont il s'agit :

— Il trouve que je ne vais pas assez vite... — il attend le coup du lapin... — Finissonsen donc tout de suite...

En finir était chose facile

Le bretteur écarta d'un battement sec le fer vacillant qui le menaçait si peu, et se fendit sur un coup droit d'une raideur inou'ie qui devait traverser le jeune homme de part en part.

A sa grande surprise son épée, au lieu de rencontrer la molle résistance de la chair et des muscles, plia sur un corps dur comme sur un corselet d'acier.

Le temps lui manqua d'ailleurs pour éclaircir ce qui venait d'arriver.

Tandis qu'il tentait de dégager la pointe de son arme, soudée pour ainsi dire au louis d'or de Dinah Bluet, doux talisman d'amour que l'acier venait de traverser à demi, Octave se fendit machinalement à son tour, et tout naturellement son épée, entrant jusqu'à la gai'de dans la poitrine de Grisolles, ressortit entre les épaules.

Le maître d'armes poussa un cri rauque, et, vomissant un flot de sang, tomba.

— C'est un homme mort! — dit le docteur Bernier en se penchant sur lui.

En voyant le capitaine tomber h la renverse, raidi, sur le gazon sanglant, les veux ouverts et les bras en croix, le baron devint pâle.

Les deux témoins poussèrent un sourd grognement et la désolation se peignit sur leurs visages bouleversés.

Croix-Dieu pensait aux six millions compromis...

Tiroux et Gravât songeaient au déjeuner perdu...

Toutes proportions gardées, leur déception ne le cédait en rien à celle du futur mari de madame veuve Blanche Gavard !

Octave, nullement enivré de sa victoire invraisemblable, éprouvait un sentiment complexe dans lequel la surprise avait plus de part que l'orgueil.

Comme le berger David debout auprès du géant Goliath abattu, le gommeux s'étonnait d'avoir déraciné ce grand corps. — Son prodigieux triomphe le laissait calme et presque triste.

11 se disait bien :

— J'ai vengé Dinah..;

Mais dans la générosité native de son excellente nature, il ajoutait aussitôt :

— J'ai tué un homme, et certes ma chérie ne souhaitait pas la mort de l'insolent...

Les émotions de Croix-Dieu n'étaient jamais de longue durée. — De quelque hauteur qu'il tombât il se relevait aussitôt. — Sa grande confiance en lui-même lui permettant de ne point mettre en doute une prochaine revanche, l'équilibre se rétablissait dans son esprit, il rentrait vite en possession de son sang-fioid.

Ce jour-là il en fut ainsi.

En conséquence le baron s'approcha d'Octave, lui serra les mains avec une ell'usion que le p'us habile observateur aurait jugée sincère, et lui dit d'une voix basse où semblaient vibrer les cordes d'une tendresse vraiment paternelle :

— Vous vous êtes admirablement conduit, cher enfant!... — Je vous félicite, je suis fier de vous, et maintenant que tout est fini et bien fini, grâce au ciel, laissez-moi vous le dire, il est miraculeux qu'avec une inexpérience aussi complète que la vôtre vous ayez triomphé d'un si rude adversaire ! !... — Vous ne saurez jamais à quel point je tremblais pour vous!... — N'étes-vous pas blessé?...

— Il me semble que non... — répliqua le jeune homme après avoir répondu par une pression pareille à l'afTectueuse étreinte du baron, — et cependant je n'oserais l'affirmer positivement...

— Comment cela ?

— Tout à l'heure, à la dernière minute, j'ai reçu un coup très-rude qui m'a fait chanceler... — C'était pareil au choc d'un corps dur et arrondi... — On eût dit que l'extrémité d'un bâton noueux venait de m'atteindre... — La pointe d'une, épée, me frappant de la sorte, m'aurait traversé de part en part...

— C'est étrange ! ! — Où avez-vous été touché de cette façon?

— Là, — répondit Octave, en portant la main à son côté droit, un peu au-dessus de la hanche.

En même temps il poussa une exclamation.

Ses doigts venaient de rencontrer la pièce d'or de Dinnli Bluet, et constataient en la palpant qu'elle était faussée complètement.

— Qu'y a-t-il? — demanda Cruix-Uieu...

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— Ah ! — sYci'ia le jeune homme avec exaltation — tout à l'heure vous avez parlé de miracle!... — Vous ne saviez pas si bien dire... — C'est un miiacle, en efTet, qui m'a sauvé!... Un miracle de l'amour!... — Sans ma Dinah... sans ma chérie, c'est moi qui serais couché ]à, à la place où voilà cet homme !...

— Il devient fou!... — pensa le baron qui chercha dans les yeux d'Octave quelque trace d'égarement.

— Vous doutez de ma raison, je le vois bien !... — reprit ce dernier. — Vous ne comprenez pas !... — C'est cependant tout simple...

Il défit rapidement sa montre et sa chaîne et, les présentant à Croix-Dieu, il poursuivit :

— Vous voyez ce louis! — C'est le cher talisman auquel je dois la vie ! — c'est sur lui que s'est arrêtée l'arme du capitaine Grisolles !... — Eh bien ! il me vient de Dinah... Elle m'avait emprunté une pièce d'or pour quelques heures.., la pauvre bien-aimée... Elle m'a rendu celle-ci... Nierez-vous l'évidence?

Non, le baron ne niait rien...

Il prit le talisman, l'examina avec attention et constata du premier coup d'oeil qu'Octave ne se faisait point illusion.

— Ma foi, mon cher enfant, — dit-il, — vous êtes dans le vrai ! — C'est le cas ou jamais de répéter le mot de Méry dans une circonstance presque pareille : — Voilà de l'argent bien placé!

Il ajouta tout bas :

— Quand sur mon chemin je trouve un obstacle, je le brise... — Cette petite fille devient obstacle, je la briserai !

Tout en formulant m petto la phrase un peu mélodramatique que nous venons de reproduire, Croix-Dieu souriait à Octave.

— Mon cher baron, — reprit ce dernier, — Dinah sait que je me bats en duel ee matin... — Elle doit mourir d'inquiétude, la mignoune aJoréc... — J'ai hâte de cliasser son chagrin... vous comprenez ça... hein?...

— Très-bien...

— Hien ne nous retient ici, n'est-ce pas?... — Ce malheureux a ses témoins qui, soit (lit entre parenthèses, ne me font point l'effet de lui proiliguer des soins intelligents ; mais ça les regarde... — Filons... — Vous me descendrez au Cliàtoau-d'Eau... — La voiture de maman reste à votre disposition, bien entendu, et à celle de M. de Strény et du docteur pour tout le temps que vous voudrez...

— Soit ! — dit M. de Croix-Dieu, — partons...

— Ah! — poursuivit Octave, — encore un mot... — Avant de monter en voiture rendez-moi mon testament, baron, s'il vous plaît... — il devient provisoirement tout à fait inutile... et entre nous, vous savez, ça me va beaucoup qu'il ne serve pas de sitôt... — Depuis que j'aime ma chérie, je trouve que la vie est bonne !

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Philippe ouvrit son portefeuille, en tira Fenveloppe au cachet noir et la lendit à Octave en lui disant :

— Qu'allez-vous faire de ceci?

— Le déchirer... le brûler... que sais-je ? — ou plutôt, non... — C'est un chef-d'œuvre, ce testament! ! parole d'honneur! — S'il fallait le recommencer, je le réussirais peut-être moinR.' bien. — Je vais l'enfermer, tout cacheté, dans un tiroir de mon chiffonnier de marqueterie. — Vous le trouveriez là, baron, si contre toute vraisembléince il m'arrivait quelque chose d'imprévu, et — (j'ai votre promesse), — vous sauriez le faire respecter...

Croix-Dieu haussa les épaules.

— Encore ces idées lugubres! ! — dit-il; — avant le duel c'était permis, mais à présent c'est hors de propos...

— Vous voyez bien qu'on n'en meurt pas 1 — répliqua le gommeux en souriant.

Octave, le baron, M. de Strény et le docteur Bernier s'inclinèrent en passant devant le corps inanimé de Grisolles, et même devant les deux témoins qui, par distraction sans doute, ne pensèrent point h rendre le salut, et ils montèrent dan^le landau dont l'attelage prit la route de Paris.

— Est-ce que ce malheureux est absolument perdu, cher docteur? — demanda l'héritier des millions de feu Gavard.

— Un homme n'est absolument perdu que quand les pulsations du cœur se sont arrêtées, — répondit le médecin; — mais je ne donne pas à cehii-ci dix minutes à vivre, et, dans tous les cas, la science ne peut rien pour lui... Sans cela, soyez-en certain, je no l'abandonnerais point... Un ennemi blessé n'est plus un ennemi.

Les deux bons compagnons attendaient avec une extrême impatience le départ do l'adversaire du spadassin et de ses témoins.

Une grande inquiétude troublait leurs esprits. — Ils se posaient une question qu'ils avaient hâte de résoudre, et cette question, la voici :

— Grisolles a-t-il de, l'argent sur lui ?...

Si par hasard il n'en avait pas, la situation devenait effroyablement épineuse. — Comment payer le fiacre prisa l'heure?...

Aussi, dès qu'ils se trouvèrent seuls avec le corps, Gravât et Tiruux fouillèrent avidement les poches de leur ami, et se sentirent bien soulagés en les trouvant garnies.

— 1! était riche, ce Grisolles !... — murmura Tiroux d'un ton âpre.

— 11 avait de la chance !... — ajouta Gravât de même.

— Plus que nous !... — firent-ils en chœur.

— Enfin, nous payerons le fiacre avec sa monnaie... — reprit Tiroux.

— Et le reste sera pour ses héritiers... — conclut Gravât.

— A-t-il des héritiers, seulement?...

— Il doit en avoir...

— Si celait nous?... — Nous ne sommes pas un peu ses parents?

— Je ne l'ai jamais entendu dire...

— N'en parlons plus! — Jemeuis de faim... — Tu sais, Gravai, qu'il nous avait promis un fort déjeuner.

— Pauvre Grisolles, il se faisait une joie de nous l'offrir, ce déjeuner !...

— C'était sa volonté dernière...

— Une dernière volonté doit être respectée...

— Respectons la sienne... Nous déjeunerons... — Décidément je crois que nous sommes ses héritiers.

Un quart d'heure après, Tiroux et Gravât déposaient à l'hôpital de Vincennes le corps du blessé qu'un faible reste de vie semblait animer encore, et déjeunaient ensuite d'une façon très-ample et suffisamment gaie dans le petit café où Grisolles, après le combat, devait être leur amphitryon.

Quand ils rentrèrent dans Paris le soir, assez tard, ils étaient fort émus et criaient dans les rues avec un tel entrain qu'on les mit au poste pour flagrant délit de tapage nocturne, ce qui les étonna beaucoup.

Octave quitta le landau maternel à l'endroit où le boulevard Voltaire vient se greffer sur la place du Château- d'Eau, il se dirigea rapidement vers la rue du Faubourg-du- Teraple et franchit le seuil de la maison où Dinah, le cœur déchiré par d'inexprimables angoisses, trouvait les minutes longues comme des heures, et les heures longues comme des semaines.

Le logement de la veuve, et par conséquent la chambrettc de la jeune fille, prenaient jour sur une de ces cours intérieures qui ressemblent beaucoup à des puits. — Dinah, par conséquent, n'avait point la ressource d'attendre à la fenêtre...

La digne veuve, excellente personne et très-compatissante pour les peines d'amour — (peut-être se souvenait-elle des années disparues) — partageait dans une certaine mesure les inquiétudes de sa douce et charmante locataire.

Elle s'était installée auprès d'elle depuis le matin, et s'efforçait de lui remonter le moral, tout en la fatiguant un peu de son bavardage bienveillant.

Dinah la laissait parler, ne l'écoutait guère, et s'isolait dans sa pensée et dans sa souffrance.

La petite bonne de la veuve avait été mise en faction au l)as de l'escalier, guettant Octave.

Le jeune homme arriva comme la foudre.

La petite bonne, obéissant à sa consigne, allait glapir :

— Le voici, mam'selle ! ! Le voici ! !

— Tais-toi! ! — lui dit Octave en lui mettant un louis dans li main — pas un mot! ! je veux la surprendre...

Il bondit dans les marches, escalada Ids étages, ouvrit brusquement la porte et entra en criant :

— C'est moi...

Dinah, poussant un faible cri, se leva pâle et cliancelante, voulut marcher, voulut courir, et, sans force, sans voix, s'abattit sur la poitrine de son ami, défaillante, brisée, mais si follement heureuse qu'après un tel bonheur on peut mourir... — On a vécu ! !

Les lecteurs retrouveront les personnages et le dénouement de ce récit dans les livraisons qui suivent, sous le titre de : la Vicomtesse Germaine.

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