‹ Les tragedies de ParisChapitre 27 sur 50 · SUITE ET FIN DES TRAGÉDIES DE PARIS · texte numérisé non relu

SUITE ET FIN DES TRAGÉDIES DE PARIS

Le château de Grandlieu est une de ces habitations délicieuses comme les rives de la Loire en offrent à chaque pas aux regards enchantés des touristes.

Cette demeure seigneuriale et presque princière, construite sous Louis XIII par un des ancêtres du vicomte Armand sur le plateau d'une colline boisée, domine un paysage gracieux et magnifique à la fois.

Les futaies séculaires de son parc descendent jusqu'au fleuve.

Depuis la terrasse du château une avenue de châtaigniers gigantesques conduit à la Loire, dont les eaux calmes étiricellent sous le soleil, comme un miroir d'acier bi uni, tout au bout de l'immense tunnel de verdure.

Des prairies semées de grands arbres et coupées de lacs en miniature s'étagent parmi les bois sur les gradins de la colline. — Les cygnes d'une blancheur neigeuse sillonnent majestueusement les pièces d'eau. — Les chevreuils à peine timides passent dans les clairières, ou traversent d'un bond les allées sombres percées sous bois.

Du côté de l'autre façade se trouve la cour d'honneur, dont la grille monumentale s'ouvre sur une avenue d'ormes antiques conduisant à la station du chemin de fer, située à trois kilomètres.

L'orangerie, les écuries des chevaux d'attelage et de chasse, les remises, les selleries, enfin les principaux bâtiments de service, très-vastes et du plus grand style, encadrent la cour immense.

On accède au vestibule du châfeau par un perron ii double rampe, dont les marches sont bordées d'arbustes rares dans des vases merveilleux de vieille faïence de Delft et do Moustier.

Depuis un peu plus d'un mois, nous le savons, le vicomte et (lormaino luibilaient cette splendide résidence.

Les prévisions du docteur s'étaient réalisées de point en point.

LA VIGUMTESSE GEliMALNE

L'air vif et pur de la Touraiiie avait produit sur la jeune femme des effets merveilleux, ramenant à la fois la force et la fraîcheur. — Au bout* de trois semaines il ne restait déjà nulle trace de la faiblesse persistante et de la pâleur de mauvais augure.

La vicomtesse se promenait pendant des heures entières dans le parc, montait à cheval avec son mari, et n'en éprouvait pas de fatigue.

Malheureusement cette cure si prompte et si complète ne s'étendait point au moral. — Tandis que le corps de Germaine i-ecouvrait sa pleine santé, son esprit restait bien mlade...

Nous avons analysé brièvement pour nos lecteurs les angoisses ressenties par la jeune femme quand M. de Grandlieu lui avait appris qu'André de Saint-Rémo deviendrait bientôt leur hôte.

Nous l'avons vue s'efforcer vainement de comprimer les battements tumuUueu.x de son cœur... — Nous l'avons entendue murmurer :

— Près de lui!... Ensemble... sans cesse... pendant des jours, pendant des semaines... après mon acte de folie... après les paroles échappées à son délire!! — Pour lui comme pour moi c'est une situation impossible ! ! — il n'a point refusé l'invitation d'Ai-mand, mais il ne viendra pas... — je lui écrirai, s'il le faut, pour le supplier de ne pas venir...

Et la jeune femme n'avait point écrit...

Et quand, au bout d'un mois le vicomte était venu lui dire :

— Voici une lettre pour André de San-Rémo. — Je lui rappelle sa promesse et j'ajoute qu'il est attendu. — Ne voyez- vous aucun inconvénient, chère enfant, à ce que cette lettre parle aujourd'hui?

Germaine, baissant la tète pour cacher sa rougeur, avait répondu :

— Aucun...

En conséquence, le train-poste du soir avait emporté la lettre.

Le lendemain, vei'S onze heures, le vicomte et sa femme déjeunnient dans la salle h manger historique où le roi Louis XIH s'étais assis jadis à la table de l'uncètrc d'Armand.

D'admirables tapisseries, commandées aux Gobelins pour immortaliser le souvenir de la visite royale, formaient d'incomparables panneaux encadrés du chêne noir.

Un valet de pied entra, et présenta sur un plat d'argent à M. de Grandlieu une enveloppe de papier bleuâtre, en disant :

— Une dépêche pour monsieur le vicomte... — Un exprès l'apporte à l'instant du la station.

Armand déchira l'enveloppe.

— C'est d'André! — s'écria-t-il. — Le télégramme n'est pas long, mais il est clair... Jugez-en !

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Et il lut à haute voix :

« — Je partirai par le premier train. — Tous les respects du cœur. — San-Rémo. »

Germaine cliancelait sur son siège. — Une sorte d'étourdissement venait de s'emparer d'elle. — Les personnages solennels des tapisseries lui paraissaient animés d'une vie soudaine et tumultueuse, — ils s'agitaient, — ils se détachaient des murailles, — ils se pressaient autour de la table.

— Ce cher André n'a pas perdu cinq minutes pour me répondre ! — poursuivit M. de Grandlieu. — Il est, j'en suis siir, aussi heureux de venir auprès de nous que nous serons heureux de le recevoir... — Est-ce votre avis, Germaine?

— Certes! — répondit machinalement la jeune femme, sans presque avoir conscience du mot que ses lèvres prononçaient.

Armand reprit en s'adressant au valet de pied :

— L'exprès qui a apporté cette dépêche est-il encore là?

— Oui, monsieur le vicomte.

— Demandez-lui à quelle heure passera le premier train venant de Paris... Le domestique sortit et revint presque aussitôt, avec cette réponse :

— A quatre heures et demie, monsieur le vicomte.

— Bien. — On attellera pour quatre heures précises les poneys noirs au panier que je conduirai moi-même... — Le petit omnibus, attelé en poste, devra se trouver à la gare en même temps que moi, pour prendre les bagages du marquis... — Faites prévenir aux écuries...

Le valet de pied alla transmettre à qui de droit les ordres de M. de Grandlieu.

— Mais qu'avez-vous donc, mou amie? — s'écria ce dernier, étonné et inquiet de l'immobilité de Germaine et de l'expression presque sombre empreinte sur son visage. — Vous sentez-vous de nouveau souffrante?...

La jeune femme fit un signe négatif.

— Alors, — poursuivit Armand, — la prochaine arrivée do l'hôte attendu, cette arrivée qu'hier vous acceptiez sans déplaisir, vous cause aujourd'hui quelque ennui?...

Germaine secoua de nouveau la tête.

— Non... — dit-elle, — ce n'est pas cela...

— Qu'est-ce donc?

— Je ne sais...

— La solitude pai-ait vous plaire... — reprit M. de Grandlieu. — Peut-être la perspcctire d'un changement dans vos habitudes vous inspire-t-elle un vague effroi dont vous ne vous rendez pas compte?...

— Peut-être, en efld...

— Rassurez-vous vite, alors.. — Aiulré de San-Rémo, je vous le garantis, ne sera point un hôte importun...

— Vous aimez ce jeune homme... — balbutia Germaine. — Vous l'aimez beaucoup...

— Comment ne l'aimerais-je pas, — répliqua le vicomte, — après le dévouement qu'il m'a témoigné et qu'il a failli payer si cher?... Le sentiment chevaleresque auquel obéissait .\ndré est si rare aujourd'hui qu'il faut l'admirer!... — Il me semble que San- Rémo est mon fils, et je voudrais que pour lui vous soyez une sœur...

— Une sœur... — répéta Germaine. — Pourquoi non?...

— Je serais heureux si cela était, — continua M. de Grandlieu, — et c'est facile... — Une familiarité douce et confiante, voilà ce qu'un frère attend de sa sœur... — Accordez cela à .\ndré, je vous en prie... — Vous le voulez bien?...

— Oui... — fit Germaine, du geste plutôt que delà voix.

— Je prends acte de votre consentement, et j'espère n'être point importun en vous demandant de veiller, comme maîtresse de maison, au bien-être de notre ami... — Où le logerons-nous?...

— Le château est vaste... les appartements sont nombreux... — murmura la vicomtesse avec une sorte de distraction.

Armand sourit.

— Vous trouvez, j'en suis sûr, — fit-il, — que je me préoccupe un peu trop de l'installation d'un si jeune visiteur... — vous n'êtes pas tout à fait dans le vrai... — c'est un trèsjeune homme et son âge autoriserait, j'en conviens, à le traiter sans trop do cérémonie, mais c'est en même temps un convalescent... — à ce titre il faut agir avec lui comme s'il avait le front ridé et les moustaches grisonnantes... — Je vous propose de lui donner l'appartement du Paradis perdu... — il aura là. dès le matin, les premiers rayons du soleil, et, des fenêtres, la vue est si belle qu'un mourant se ranimerait en contemplant nos horizons magiques...

— Soit, — fit Germaine, — je monterai moi-même dans l'après-midi et je tiendrai la main à ce que tout soit disposé pour le mieux, selon vos intentions...

— Merci, chère enfant... vous êtes un ange !

La jeune femme eut un sourire mélancolique et ne répondit pas.

Un escalier grandiose, aux marches recouvertes d'un tapis d'Orient, à la rampe de fer forgé, travaillée comme un bijou, conduisait au premier étage du château.

Une longue galerie éclairée par douze fenêtres, pleine de tableaux de maîtres et de statues de marbre blanc qui lui donnaient l'aspect d'un musée, traversait dans toute sa longueur le principal corps de logis et reliait le pavillon de droite habité par Germaine au pavillon de gauche qu'occupait Armand de Grandlieu.

Les portes des appartements principaux ouvraient sur cette galerie.

Celui que le vicomte destinait à André de San-Rémo se composait d'une antichambre, d'un salon, d'une chambre à coucher, et d'un cabinet de toilette auquel un escalier dérobé, affecté aux gens de service, accédait depuis le rez-de-chaussée.

On le nommait l'appartement du Paradis perdu parce que le plafond ovale du salun,

peint à fresque par un artiste de l'école do Rubens, représentait Adam et Eve chassés de l'Éden après leur faute par un ange aux grandes ailes, brandissant dans sa main droite une épée flamboyante.

L'ameublement, d'une grande magnificence artistique, était contemporain du cliùteau. — Des tapis de la Savonnerie et quelques sièges modernes ajoutaient à ce luxe curieux un côté confortable que nos ancêtres ne connaissaient pas.

Germaine tint religieusement la parole donnée à son mari.

Elle se fit accompagner par le valet de chambre d'Armand dans l'appartement qu'.\ndré de San-Rémo devait occuper, et elle surveilla -les détails de l'installation future, d'abord avec une apparence de fatigue, puis avec une attention soutenue, puis enfin avec une sorte de pa-sion.

Ainsi, quand toutes choses furent en bon ordre, elle se rendit à la serre, y choisit des fleurs sans parfum, les fit apporter dans l'appartement du Paradis perdu et les disposa de sa main sur les consoles du salon et de la chambre à coucher, de façon à donner à ces deux pièces un aspect riant et printanier d'une adorable fraîcheur.

Ces soins lui prirent une partie de l'après-midi.

Vers quatre heures, entendant résonner dans la cour les grelots des juments postières qui partaient pour la station avec le petit omnibus, elle tressaillit.

— Dans une heure il arrivera... — murmura-l-elle.

M. de Grandlieu vint la rejoindre et la complimenter sur le goût exquis dont ses moindres arrangements offraient la preuve irrécusable.

— Je pars... — ajouta-t-il. — Vers cinq heures nous serons ici, André et moi...

Germaine se mit à l'une des fenêtres de la galerie et vit son mari monter dans le panier attelé de deux poneys noirs aux harnais de cuir de Russie, et s'éloigner au grand trot.

Elle rentra chez elle, se laissa torabei- sur son siège, et, cachant son visage entre ses mains, fondit en larmes, éclata en sanglots...

Pourquoi cette douleur soudaine (jui se traduisait par des larmes et des sanglots et succédait, sans transition appréciable et sans cause apparente, à une surexcitation pres(]ue fébrile?...

Le chagrin de la jeune femme était do l'épouvante.

Germaine commençait à lire au fond de son cojur, et ce qu'elle y voyait la faisait frissonner.

Depuis son départ de Paris, la pensée, le souvenir d'André de San-Rémo, ne la quittaient pas un instant.

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Les moindres détails des moindres choses se rapportant au jeune homme avaient sans cesse, et l'un après l'autre, sollicité sa mémoire et hanté son esprit plein do trouble.

La provocation sous le péristyle du théâtre, la terrible émotion ressentie en apprenant l'issue funeste du duel, la première faute commise, lorsqu'elle s'était cachée pour surprendre des nouvelles du blessé, la démarche folle faite à l'hôtel de la rue de Boulogne, l'instinctive jalousie éveillée par des paroles qui lui sembl^ent adressées à une autre femme, l'aveu passionné de San-Rémo et ses lèvres brûlantes effleurant ses mains qui (remblaient, elle se souvenait "de tout, elle analysait tout, elle exagérait tout.

Les illusions que son inexpérience, au début de cette aventure, lui permettaient de prendre pour des réalités, cessaient d'être possibles.

Elle comprenait trop bien, désormais, qu'André de San-Rémo n'était pas, n'avait jamais été pour elle un frère, et qije la tendresse étrange, violente, exclusive, à la fois enivrante et presque douloureuse qu'il lui inspirait, n'avait rien de commun avec une alfcction de <iï>ur.

— Ainsi, — se disait-elle avec un tremblement d'edVoi, — ainsi, je l'aime, moi qui n'ai plus le droit d'aimer! ainsi, je lui ai donné mon cœur, ce cœur qui est le bien d'un autre !... — Je suis coupable ! — Je suis lâche ! — Je n'ai plus que duplicité dans l'âme et mensonge sur les lèvres...

Germaine, chaque jour, se répétait cela. — Chaque jour elle se reprochait avec une croissante amertume l'indigne faiblesse qui la condamnait au silence. — Chaque jour, elle se répétait :

— Le laisser venir ici, sachant qu'il m'aime et sachant que je l'aime... Souffrir qu'il mette en ma présence sa main dans la main loyale de mon mari qui le nomme son enfant, c'est le dernier mot de la trahison!... c'est infâme, et je ne ferai pas cela !... — Je parlerai... Je dirai à Armand : — On vous (rompe!... Ce n'est point pour vous défendre qu'André de San-Rémo s'est battu... C'est pour se rapprocher de m<ii... — J'ai peur de lui... — J'ai peur de moi-même... — Sauvez-moi!... — Éloignez-le!...

Et Germaine se taisait.

Brisée par des angoisses qui ressemblaient à des remords, s'épuisant dans sa lutte obstinée contre la passion grandissante qui l'absorbait de plus en plus, vaincue enfin, malgré 'sa résistance, elle voulait parler, — elle le voulait de toute son âme, — et le courage lui faisait défaut.

Les heures s'écoulaient dans ces combats et ces déchiienients, les jours passaient, les semaines se succédaient, et Germaine gardait le silence.

Maintenant il était trop tard, et nulle puissance humaine no pouvait empêcher André de San-Rémo d'arriver dans une heure...

Voilà pourquoi Germaine de Randal, vicomtesse de Grandlieu, pleurait.

Le moment est venu d'expliquer brièvement un mariage que beaucoup de nos lecteurs, — tous peut-être, — ont dû considérer comme un acte d'incompréhensible et coupable folie de la part du vicomte Armand.

Remontons pour un instant de vingt-deux années en arrière '.

Reportons-nous au prologue de ce récit; franchissons de nouveau le seuil de cette chambre triste et sombre, où Clotilde de Maucombe, comtesse de Randal, allait mourir au coucher du soleil, après avoir mis au monde la chétive créature qui devait se nommer Germaine.

Armand de Grandlieu, étouffé par la douleur, assistait seul à l'agonie de cette jeune martyre qu'il avait tant aimée.

Parfois, presque toujours, une lueur suprême jaillit du feu qui va s'éteindre.

Clotilde de Randal, qui déjà paraissait inanimée, se souleva sur son lit tout à coup, et dit :

— Donnez-moi mon enfant...

Le vicomte obéit.

La comtesse, pressant Germaine avec passion contre son cœur qui ne battait presque plus, murmura d'une voix lente et faible, et cependant distincte :

Armand, vous la ferez heureuse, n'est-ce pas? — Vous me l'avez promis.

Et JM. de Grandlieu répondit avec simplicité, en étendant la main sur la petite fille dont l'avenir se décidait en ce moment :

— Si son bonheur dépend de moi, elle sera heureuse, je le jure! — S'il faut abandonner pour elle ma part des joies de ce monde, je l'ahandonnerai, je le jure! — S'il faut souffrir pour éloigner d'elle une souffrance, s'il faut me sacrifier pour lui éviter un sacrifice, je souffrirai et je me sacrifierai, je le jure !

Une sorte de vague sourire, étrange sur ce visage que l'aile de la mort avait touché déjà, vint aux lèvres de la comtesse.

— Merci, Armand... — fit-elle dans un râle, — Dieu vous a entendu, et moi je vous

crois — Je suis tranquille... je suis contente... — Adieu... je meurs prenez ma

fille.

Armand obéit de nouveau et saisit l'enfant que les mains défaillantes de la mère ne pouvaient plus soutenir...

Clotilde retomba en ariière, le visage calme, les yeux ouverts, et conservant aux lèvres ce vague sourire dont nous avons déjà parlé.

Elle avait cessé de soufl'rir et de vivre à l'instant même où le soleil disparaissait à l'horizon...

Le même soir, M. de Grandlieu installait dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré l'orpheline, et la nourrice procurée par madame Angot.

Nous n'avons pas à nous occuper des années de l'enfance et de la preniirrc jeunesse de Germaine.

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