‹ Les tragedies de ParisChapitre 28 sur 50 · Voir 1.1 prnniièrc parlic : les Trajédics de Paris · texte numérisé non relu

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Je vais vous jouer, luon nim. f.rlle mélodie de Seliubort que vous aimez. i.I'.igc 15.)

Elle grandit et se développa de corps et d"àmc dans une cliaude et vivifiante atmosplière de tendresse paternelle.

Jamais fille, en effet, ne fut entourée par son père d'une plus profonde, plus sérieuse et plus vigilante affection. — Armand de Grandlieu, s'isolant presque entièrement du monde, s'absorba dans la contemplation et dans l'adoration de cette enfant bienuimée.

TnAGÉDIRS 81) II.

Vicomtesse, n" 2,

Jamais aussi, liàtons-nous de le dire, enfant ne répondit mieux aux soins de toute nature qu'on lui prodiguait.

Germaine atteignait à peine sa dixième année, et déjà son intelligence vive et lumineuse était bien au-dessus de son âge ; déjà l'on pouvait apprécier la native bonté de son creur, déjà son caractère se montrait doux et facile, et sa nature bienveillante et -affectueuse, avec une certaine tendance à l'exaltation.

Sa beauté précoce promettait d'égaler la beauté de sa mère, à laquelle, nous le savons, elle ressemblait beaucoup.

Le temps passait, — l'enfant devenait jeune fille.

Des maîtres de premier ordre furent appelés à compléter son éducation. — Elle mit à profit leurs enseignements d'une manière qui dépassait toutes les espérances.

Bref, lorsque Germaine eut seize ans, elle était véritablement une merveille, au triple point de vue des charmesde son visage, delà distinction de ses manières, de l'étendue de ses talents, et les grâces exquises de sa personne atteignaient à peine le niveau de ses qualités morales; — les perfections de son âme et de son cœur surpassaient celles de son corps.

Le marquis de Maucombe possédant une fortune considérable, Germaine, sa petitefille et son unique héritière, devait, selon toute apparence, être très-riche un jour.

Il n'en fut rien, et voici comment :

L'inflexible gentilliomme, nos lecteurs en ont eu la preuve, ne savait point pardonner.

Nous avons entendu l'un de ses valets répondre par son ordre, à la comtesse qui venait, mourante, implorer sa pitié :

— Je n'ai plus de fille!...

Son impitoyable colère, son inexoralilo rancune, survécurent à celle qui les avait fait naître.

Armand do Grandlicu, quelques jours après la triste fin de Clotilde, essaya de le rapprocher de Germaine.

Il fut Interrompu par ces mots :

— L'enfant du comte de Randal n'est pour moi qu'une étrangère... — Je ne veux même pas savoir qu'elle existe... ne m'en parlez jamais!...'

Bientôt d'ailleurs, le marquis do Maucomlje trouva le moyen de mettre une barrière infranchissable entre lui elles souvenirs du passé.

Malgré ses soixante-huit ans sonnés, il eut l'imprudente audace de se remarier; — il épousa une jeune fille bien née, mais absolument pauvre, très-jolie, très-coquette, trèsambitieuse et très-avide.

La nouvelle marquise avait consenti à prendre un mari presque septuagénaire, dans le but unique de conquérir une haute position et de s'assurer une grande fortune.

Klle mit en œuvre tous les moyens pour qu'aucune parcelle des biens immenses de M. de Maucomi)e ne pût lui échapper et aller à Geiinaific.

D'aboi-d. au bout de dix mois de mariage tout au plus, elle donna un llls au marquis.

Ces paternités rapides et presque invraisemblables arrivent généralement aux vieillards, et les inondent d'une joie vive et pure qu'aucun doute et qu'aucun soupçon ne se permettent d'assombrir.

Aussitôt l'enfant venu au monde, la jeune femme s'occupa di' démontrer au marquis qu'il fallait désormais songer exclusivement et sans retard à l'avenir de cet héritier de son nom, de ses armes et de son titre.

M. de Maucombe était convaincu d'avance, aussi les choses allèrent toutes seules.

On réalisa une forte partie de la fortune en vendant la plupart des domaines. — Ceux que la jeune marquise désirait conserver furent grevés d'hypothèques apparentes, pour des sommes au moins égales à leur valeur réelle... — L'hôtel du boulevard des Invalides lui-même passa, par un acte bien en règle, dans les mains d'un prête-nom de la jeune femme.

Celle-ci se conduisit d'ailleurs à merveille, lorsqu'elle eut dans les mains trois ou quatre millions. — Naturellement son vieux mari se montrait fort épris de sa printanière et provocante beauté. — Elle ne fit point la cruelle et rendit le barbon absolument heureux... — si heureux... qu'il en mourut au bout d'une année bien remplie...

Ce millionnaire ne laissait pas un sou ! — On ne pouvait êlre déshérité d'une iaçnn plus radicale que ne l'était Germaine.

M. de Grandlieu, en présence de cette situation, consulta des légistes qui, après examen de l'affaire, furent d'avis de plaider, mais en ajoutant que le résultat du procès leur semblait incertain.

Armand recula devant le tapage ot les ennuis de ce pi-ocès, très-probablement inutile.

— A quoi bon? — se demanda-t-il. — Germaine sera bien assez riche... — N'est-ellc pas ma fille? — Je lui laisserai ma fortune entière.,.

En conséquence la veuve du marquis de Maucombe ne fut point inquiétée dans la jouissance des biens énormes dont elle s'était si adroitement et si scandaleusement emparée...

Ces choses dites, — et il était indispensable de les dire, — revenons à l'intérieur du .M. de Grandlieu.

Germaine avait atteint, puis dépassé sa seizième année.

A mesure que l'enfant devenait jeune fille, c'est-à-dire d'une façon lente et par gradations insensibles, l'affection du vicomte s'était transformée sans que lui-même s'aperçût, dans l'origine, que sa tendresse, si longtemps toute paternelle, ciiangeait absolument de nature...

Le vicomte Armand, disions-nous, n'avait pu vivre pendant des années près de cette ravissante enfant, touchante image de Clotilde, sans reporter sur elle h son insu In passion que la fille du maïquis de Maucombe avait ja'lis allumée dans son àmc.

Il so prit donc pour Germaine d'un profond amour, d'un de ces amours de vieillard pareils à l'incendie dans une vieille maison, dévorant tout, consumant tout et ne pouvant s'éteindre.

Et qu'on n'aille pas croire que les glaces de l'âge tempéraient les ardeurs de cette passion... — La l'égularité d'une vie pure avait prolongé bien au delà du terme habituel la jeunesse du cœur de M. de Grandlieu.

\ partir du jour où la tendresse de l'amant remplaça l'affection du père, ce fut un amour juvéuilc, avec ses désirs, ses liistesses, ses rêves, ses jalousies et ses incertitudes.

Un moment arriva où le vicomte Armand, ne se sentant pas la force de supporter plus lorif;leraps cette fièvre irritante, résolut, non sans un frisson d'inquiétude, de savoir à quoi s'en tenir sur les sentiments de sa pupille.

Nous disons sa pupille car, quoique bien dissemblable des Gérontes, des Barlholos, des Arnolphes et des Sganarelles de la comédie classique, M. de Grandlieu était investi légalement de la tutelle de Germaine, tutelle qui, relativement aux affaires d'intérêt, constituait, nous ne l'ignorons pas, une véritable sinécure.

— Chère enfant, — lui dit-il d'une voix un peu tremblante en s'efTorçant de dominer son trouble, — je voudrais avoir avec vous quelques minutesd'entrelien sérieux.

— J'y consens d'autant plus volontiers que je suis, vous le savez, très-sérieuse, — répliqua Germaine en souriant. — De quoi s'agit-il, mon ami?

— De votre avenir...

— S'il ressemble au passé que je vous dois, mon avenir ne me garde que du bonheur...

— Vous avez donc été heureuse jusqu'ici?

— Je ne me souviens pas d'un seul nuage dans mon ciel bleu 1 — vous êtes si bon... vous êtes si tondre... Je vous aime tant, et vous m'aimez si bien...

Et la jeune fille, jetant ses bras autour du cou de M. de Grandlieu qui pâlit sous le choc de cette innocente caresse, l'embrassa sur les deux joues.

— Germaine, savez-vous votre âge? — reprit Armand après un silence, lorsque sa violente émotion se fut à demi calmée.

— Oui.. . — j'ai plus de vingt ans... — Pourquoi me demandez-vous cela, mon ami?...

Le vicomte, au lieu de répondre, poursuivit :

— Ne vous êtes-vous pas encore dit que le moment approche où votre cn^ur parlera?...

— Vous croyez qu'il parlera?... — fit curieusement la jeune fille.

— Je fais plus que le croire... J'en suis sûr... il parlera... si même il n'a déjà parlé.

Germaine se mit à rire avec une gaieté presque enfantine.

— Oh! quant à cela, — répliqua-t-elle, — je vous affirme iju'il a gardé jusqu'à ce jour le plus complet silence...

— Est-ce bien cci-lain?

— M'avez-vous jamais entendue mentir?... ,

— Non, certes!... et je me suis mal expliqué... — J'ai voulu dire que vous étiez une fille d'Eve, charmante entre toutes, et qu'il est des choses que les filles d'Eve se cachent volontiers à elles-mêmes...

Armand s'efforçait de déguiser, sous ce ton léger et frivole, sous cette forme futile, sous ces phrases de convention qui n'étaient point son langage ordinaire, la profonde et douloureuse angoisse qui serrait sa gorge et séchait ses lèvres.

Germaine eut un nouvel éclat de son rire frais et argentin.

— Je ne sais pas comment agissent mes sœurs, les autres filles d'Eve, — répliqua-t-elli\ — mais je sais à merveille que je ne cache rien, ni à vous, ni à moi.

— Ainsi vous êtes certaine, chère enfant, absolument certaine, que vous n'aimez personne?...

— Je n'ai pas dit cela! !

— Quoi ! ! — vous aimez?...

— De toute mon âmel...

Armand sentit un frisson nerveux agiter son corps. — Il lui sembla qu'il allait s'évanouir. — La respiration lui manqua.

— Et, — balbutia-t-il d'une voix décomposée, — qui aimez-vous? qui donc?...

— Qui donc aimerais-je? qui, si ce n'est vous, mon ami?... vous seul?... — s'écria la jeune fille en embrassant de nouveau M. de Grandlieu. — Est-ce que vous doutez do ma tendresse? — Ah ! si cela était, je ne vous le pardonnerais pas !...

— En douter? — reprit Armand avec éclat. — Oh! non! que Dieu m'en garde ! — Oui, vous m'aimez... je le sais... je le crois... mais... comme une fille aime son père... — C'est ainsi, n'est-ce pas ?... Ainsi seuleraoat?...

Germaine leva sur le vicomte ses grands yeux étonnés.

— En vérité, mon ami, fit-elle, — je ne comprends pas vos questions... — Vous me demandez comment je vous aime? — Je vous aime plus que personne, puisque je vous aime uniquement... voilà tout ce que je sais... voilà tout ce que je puis dire...

Un flot de joie inouïe et d'espérance folle envahit le cœur de M. de firaiullieu.

— Cependant... — murmura-t-il, — mon Age...

— Que m'importe votre âge? — interrompit Germaine.

— Nous allons dans le monde... — continua le vicomte, — nous y voyons des jeunes gens... — il serait naturel que vous ayez remarqué l'un d'entre eux...

— Ah! non, par exemple!! non!! — répliqua mademoiselle de Haiidal, — ils me paraissent insupportables, je vous assure, ces petits jeunes gens... — Je les trouve vaniteux, prétentieux, contents d'eux-mêmes, ridicules enfin de la tête aux pieds!... — D'ailleurs ils se ressemblent tous et pas un, jusqu'ici, ne m'a paru trancher le moins du monde sur la monotonie de l'ensemble, .sauf peut-être votre cousin, Georges de Tréjnn... — Il me plaît assez, celui-là : il m'amuse parce qu'il est artiste, suffisamment spirituel,

tout ;i lait bon garçon et un peu mal élevé... — Mais aussitôt qu'il n'est plus là je cesse de penser h lui, et j'apprendrais avec un calme absolu que je ne dois jamais le revoir...

Germaine quitta son siège, alla prendre sur une table un volume relié en maroquin rouge et l'ouvrit.

— Qu'est-ce que ce livre ? — demanda le vicomte très-surpris.

— C'est Molière.

— A quel propos?

— Écoulez... — Plirosine parlant à Harpagon lui dit : On lui cuil dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes, mais que pensez-vous que ce soit? Des Adonis, des Céphales, des Parts et des Apollons? IVon : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor et du bon père Anchise sur les épaules de son fils. C'est de Marianne qu'il est question, mais ce pourrait être de moi.' — J'adore les cheveux argentés...

La jeune fille referma le volume et le remit en place. Il y eut un nouveau moment de silence.

— Ainsi, Germaine... — commença le vicomte, — si je vous proposais... Il hésita et s'interrompit.

— Quoi donc? — demanda rorpholine.

— Je voulais parler... je n'ose plus...

— Osez, je vous en supplie ! — Si vous me proposiez?...

— D'enchaîner votre jeune vie à mon existence qui touche à son déclin... de cesser d'être ma fille... pour devenir ma femme...

Germaine fit un geste d'étonnement, mais aucune rougeur n'apparut sur ses joues. — Elle était très-surprise; elle n'était pas troublée.

— Votre femme! — répéta-t-elle, — moi?

— Que répondriez-vous?

Cette dernière question fut prononcée d'une voix si faible qu'elle était presque indistincte.

Germaine mit sa main dans la main du vieillard et dit sans hésiter :

— Je répondrais, mon ami, que j'accepte avec joie... avec reconnaissance... — Je seiais heureuse etfière de porter votre nom, et je crois que je le porterais dignement...

Un mois après cet entretien l'union d'Armand de Grandlieu et de mademoiselle de Handal était célébrée avec pompe à la Madeleine, et André de San-Rémo recevait en plein cd'ur >m coup de foudre en voyant celle qu'il adorait quitter l'église au bras de son muii.

Le vicomte, — nous l'avons dit en son temps, — ne sacrifia pointu la coutume modeine ayant force de loi dans le high-life, et qui veut qu'on quitte Paris le jour de ses noces et (|u'on passe les premières nuits de la lune de miel dans ses teries, ou, — si l'on n'a pas de terres, — dans des chambres d'aube igc.

SpS

11 réunit après la cérémonie nuptiale ses plus intimes amis à un déjeuner qui se prolongea fort tard.

Germaine en faisait les honneurs, et nous devons ajouter qu'elle étonna beaucoup les convives de M. de Grandlieu par l'absolue liberté de son esprit, par le naturel parfait de son attitude exempte de tout embarras, et, de même que les gommeux réunis le matin sous le péristyle de ce temple grec qu'on nomme l'église de la Madeleine, ces hommes du monde se disaient :

— Ni trouble, ni embarras, ni rougeur! — La grâce aisée de tous les jours ! — Innocence absolue ou science un peu précoce? — C'est l'un des deux... mais lequel des deux?

En somme, — et quoi qu'il en fût, — on enviait fort le mari, car Germaine était adorable...

Armand, lui, siivait bien à quoi s'en tenir.

Il connaissait trop Geimaine pour n'avoir pas la certitude que son étrange aplomb venait de sa complète innocence, et il attendait l'heure de la solitude avec une impatience ardente, mêlée d'inquiétude vague et aussi d'un peu d'effroi.

Enfin les invités partirent en serrant la main de leur hôte d'une farnn tout à la fois discrète et significative.

Germaine monta dans son appartement pour échanger contre un de ses vêtements habituels sa toilette de mariée, et vint rejoindre au salon Armand qui l'attendait, le cu'ur gonflé d'une émotion plus facile à comprendre qu'à dépeindre.

Elle entra, calme et souriante comme d'habitude, et dit en souriant :

— Je vais vous jouer, mon ami, cette mélodie de Schubert que vous aimez...

Puis, s'asseyant au piano, elle fit courir ses doigts gracieux sur les touches sonores.

Armand la regardait, debout à côté d'elle, et s'absorbait si bien en sa contemplation extatique que les accords échappés de l'instrument frappaient ses oreilles comme un bruit vague et dépourvu de sens.

Le feu des bougies noyait dans une sorte d'auréole enflammée la tête charmante de Germaine, faisant étinceler ses grands yeux et mettant en pleine valeur les liansparences nacrées de son épiderme.

Elle se penchait un peu en arrière. — L'étolTe tendue de sa robe dessinait la ligne élégante de ses épaules et les rondeurs de sa poitrine virginale, dont aucun regard n'avait encore effleuré les secrets.

La jeune fille, en détachant elle-même et à la hâte le voile et b-s fleurs symljoliques, s'était préoccupée fort peu du désordre qu'elle apportait dans le savant édifice de ses cheveux, disposés le matin par le plus illustre coiffeur de Paris.

Ce désordre donnait une grâce de plus à cette splcndide chevelure dont il (lahissait la richesse presque invraisemblable.

.M. de Grandlieu dévorait du regard ces torsades soyeuses à demi défaites et d'où s'échappait un faible parfum, les contours de ce corsage voilé chastement, cette laillo souple, Ces bras exquis, ces mains patriciennes aux ongles roses, et il pensait :

— C'est à moi! — à moi, tout cela!... à moi cette jeunesse en fleurs! à moi la sève de ce printemps, et cette divine beauté qui s'ignore! — Qui donc oserait dire que je suis uh vieillard? — L'amour a ù-ansformé mon être... l'amour fait couler dans mes veines toutes les flammes d'autrefois. — Je porterais, comme Atlas, un monde sur mes épaules! Je suis fort, et j'ai vingt ans!

Armand leva la tète avec un involontaire mouvement d'orgueil.

Une grande glace de Venise, placée juste en face de lui au-dessus du piano, lui renvoya son image et le fit tressaillir...

U avait peine à reconnaître ce visage pâle qu'une chevelure neigeuse couronnait, et qu'encadraient des favoris blancs.-

— Hélas! — murmura-t-il, saisi d'un découragement immense. Mais l'éclair revint à ses yeux, et presque en même temps il ajouta :

— Qu'importe?

— Germaine... — murmura le vieillard.

La jeune femme leva la tète, et la mélodie commencée s'éteignit brusquement sous ses doigts immobiles.

— Mon ami? — fit-elle en regardant son mari de bas en haut.

— Causons... voulez-vous? — continua M. de Grandlieu.

— Vous avez assez de musique, n'est-ce pas?... — demanda la jeune fille en souliant.

— Oui... — Vous savez combien j'aime votre talent, mais, ce soir, j'écoute mal...

— Que ne le disiez-vous plus tôt? — Me voici toute à vous...

Elle quitta son siège et referma le piano.

Armand, lui tenant la main, la conduisit doucement à un canapé, la fit asseok et s'assit lui-même auprès d'elle, en mettant dans cette action si simple une nuance de solennité qui surprit un peu Germaine.

— C'est donc un entretien sérieux que nous allons avoir? — reprit-elle en souriant de nouveau.

— Oui, sérieux, très-sérieux...

Le vicomte, après avoir hésité pendant une seconde, poursuivit :

— Vous êtes-vous rendu compte, chère enfant, du grand cliangement survenu dans votre position depuis quelques heures?.,.

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Gerniaiue, ma Gerinaino bien-aiméc, vous portez mon nom. (l'iigc 21.}

— Sans aucun doute... Mais ce changement, mon ami, est plus grand en apparence qu'en réalité...

— Que voulez-vous dire ?

— .le veux dire que ce matin j'étais votre fille, et que ce soir je suis votre femme... — On m'a[ipelait ntadvmoiselle, on m'appellera madame... Je me nommais Germaine de Randul... Je me nomme h présent la vicomtesse Armand de Grandlieu, ce qui est un nom bien

Tbaokoies ,82) II.

Vicuuii;.--sE, n» 3.

beau... Voilà pour le changement; quant au reste les choses restent identiques, puisque je ne quitterai pas la maison où j"ai grandi; puisque j'y vivrai toujours près de vous, qui serez bon pour moi demain comme vous l'étiez hier; puisque enfin je garderai pour vous cette tendresse infinie dont j'ai pris la douce habitude... — Tout cela est vrai, n'est-ce pas?...

— Oui, et non... — répondit le vicomte d'une voix altérée, — la modification qui s'est faite dans notre existence à tous deux est plus profonde que vous ne paraissez le croire... — A'otre situation nouvelle vous impose des devoirs nouveaux...

— Lesquels? — Faites-les-moi connaître, mon ami... — Vous me trouverez prête à les remplir, vous n'en doutez pas...

— Ce matin, agenouillée près de moi devant le prêtre qui nous bénissait, — continua M. de Grandlieu, — vous avez juré à Dieu d'obéir à votre mari...

— J'obéirai à mon mari comme j'obéissais à mon tuteur... ou plutôt à mon père... et ce sera joyeusement, vous le savez bien... vous en êtes sûr...

— Germaine, je ne suis pas votre père, — fit Armand avec une involontaire amertume.

— Sans doute, mais depuis les jours lointains où vous me teniez, toute petite, sur vos genoux ou dans vos bras, vous avez eu pour moi sans cesse un cœur vraiment paternel... et je ne l'oublierai jamais... et j'ai beau être votre femme, je suis encore plus votre fille... Lnissez-moi ce titre si doux... — En existe-t-il de plus charmant?... — En est-il un qui commande une affection plus tendre et plus reconnaissante?

Le vieillard, oppressé, tremblant, baissa les yeux sans le vouloir sous le regard lumineux, candide et ferme, que la nouvelle vicomtesse attachait sur lui.

— Entre raffcction filiale et la tendresse imposée par le mariage, — balbutia-t-il, — il y a un abîme... — Ce n'est plus un père qu'il faut voir en moi...

— Qu'est-ce donc, alors?

— C'est un mari...

— Je comprends mal... — Vous établissez une distinction subtile dont le sens m'échappe, je l'avoue... — Je vous aime de toute mon âme... Je vous aime d'une tendresse exclusive puisque je n'aime que vous au monde... — Comment pourrais-je vous aimer plus?... Ciimment pourrais-je vous aimer autrement?... — Éclairez-moi...

M. de Giandlicu sentit un frisson courir sur sa chair.

Où trouver des paroles assez obscures pour no point blesser les pudeurs adorables de cette vierge, et en même temps assez claires pour être comprises? — Fallait-il déchirer d'une main audacieuse le voile qui cachait à cette divine innocence les brutales réalités dont elle ne soupçonnait pas l'existence?

Le vicomte n'en eut pas le courage et ressentit une douleur aiguë, mêlée d'une sorte de colère.

— Allons — se dit-il — elle ma trompé sans le vouloir, ou plutôt je me suis trompé moi-même!... — J'ai cru, dans mon délire, que pouvant adorer encore je pouvais encore être aimé!... — Les ardeurs folles de mon sang m'ont fait oublier fout! — Vieillesse mau-

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dite, à quoi es-tu bonne? — Si je n'étais pas un vieillard, cette enfant m'intcrrogerait-ello ainsi? — Les instincts de sa jeunesse lui parleraient pour moi... Ses \iiigt ans k pousseraient dans mes bras...

Et tandis qu'Armand se disait ces choses, Germaine, étonnée et curieusa, continuait à le regarder bien en face, attendant une réponse.

— Pourquoi gardez-vous le silence, mon ami? — demanda-t-elle au bout dune minute, voyant qu'il se taisait toujours. — A'ous paraissez ému, triste et presque irrité... — Ce ne peut être contre moi, qui n'ai rien fait de mal... — Qu'avez-vous donc?... — Répondezmoi, je vous en prie... — Êtes-vous souffrant?...

— Je ne suis pas souffrant... — murmura le vicomte — mais je suis ému, c'est vrai., un peu triste... et très-inquiet...

— Triste?... inquint? — répéta la jeune fille.

— Oui...

— Est-ce à cause de notre mariage ?

— Oui... à cause de lui...

— Vous le regrettez?... — demanda vivement Germaine.

— IS'on pour moi, grand Dieu! mais pour vous...

— Comment pouvcz-vous regretter une chose qui me rend heureuse?

— Cette chose qui vous rend heureuse aujourd'hui, peut-être, dans un temps prochain, ne pourrez- vous me la pafdonner! !

Germaine fit un geste de stupeur.

Elle allait parler. — ■ M. de Grandlieu ne lui en laissa pas le temps.

— J'ai commis une faute... — reprit-il — une faute à laquelle, par malneur, vous m'avez trop encourage... — J'ai oublié mon âge que vous semblicz oublier vous-même... — J'ai enchaîné, par d'indissolubles liens, votre printemps radieux à mon automne presque flétri... Je ferais mieux de dire, hélas! à mon hiver déjà commencé...

— Mais non!... — s'écria Germaine. — Mais non, no dites pas cela!... — C'est mal de m'affliger ainsi!... — Regardez, voilà que je pleure... — Pourquoi vous souvenez-vous de votre âge? Est-ce que je m'en souviens, moi?... Est-ce que j'y pense?... — Quand vous m'avez fait le grand honneur de m'offrir votre nom, ne vous ai-jo pas librement et sincèrement répondu que je serais joyeuse et fière de le porter, que je vous aimais de toute mon âme et que, dans le monde entier, je ne pourrais aimer que vous?... — Ce que je pensais alors, je le pense de même aujourd'hui... je le pense encore davantage... — Je suis joyeuse et je suis fière. — Donc ne m'attristez point par d'inutiles regrets, ou bien je vais croire, mon ami, que c'est vous qui no m'aimez plus...

— Ne plus vous aimer!... — balbutia le vieillard avec une sorte d'égarement — ne plus vous aimer!... — ■répéta-t-il —ah! je ne vous aime que trop!... '-

— C'est impossible — fit la jeune fille — et trop c'est tout au plus assez, puisqu'il faut m'aimer doublement désormais, et comme père et comme mari...

— Son père! ! — pensa M. de Grandlieu — toujours .son père!...

20 LES TRAGÉDIES DE PAIllS

Germaine, appuyant sa tète avec une innocente et dangereuse coqnettei-ie sur l'épaule d'Armand dont ses cheveux effleuraient la joue, j)Oursuivit :

— Obéissez à colle qui a juré de vous obéir... — Prouvez-lui que vous ne regrettez pas... — Soyez heureux puisqu'elle est heureuse... souriez-lui comme de coutume et appelez madame la vicomtesse de Grandlieu, plus que jamais, votre enfant chêne...

En même temps Germaine pressait dans ses deux petites mains la tête de son mari, et lui donnait sans compter ces baisers francs et sonores qu'une fille prodigue à son père.

M. de Grandlieu, aussi blanc que la batiste de sa chemise, bouleversé jusque dans les profondeurs de son être par cette caresse inconsciente qui le brûlait, comprenant bien que si ses lèvres, en ce moment, touchaient l'épiderme de la jeune fille, il cesserait d'être maître de lui-même, se leva d'un mouvement si brusque, et le visage si décomposé, que Gei-maine le regarda avec étonneraent et presque avec effroi.

— Qu'avez-vous, mon ami? — murmura-t-elle — je ne vous reconnais plus..,

— Un étourdissement... — répondit le vicomte d'une voix brisée.

— Mon Dieu!...

— Ce n'est rien... mais j ai besoin d'air...

11 se dirigea en chancelant vers une croisée.

— Appuyez-vous sur mon bras... — fit la jeune fille. — .\ppuyez-vous, je vous en suiii)Uc...

— Non... merci... je vous répète que ce n'est rien...

Et doucement il l'éloignait, redoulant le contact de ce corps charmant d'où jaillissaient poui- lui les effluves d'une électricité dévorante.

Stupéfaite de se voir ainsi repoussée, mais attribuant cet inexplicable caprice au malaise soudain du vieillard, Germaine le devança et ouvrit la fenêtre.

11 avait plu dans l'après-midi. — La soirée était presque fraîche. — Une brise légère, traversant les feuillages des arbres des Champs-Elysées, arrivait par boutlces molles et se chargeait du parfum faible et doux des fleurs du jardin de l'hôtel.

M. de Grandlieu baigna son front brûlant dans ce courant embaumé; — au bout de (luclques minutes il sentit un calme relatif remplacer l'exaltation passagère qui s'était ein[iarée de lui, et il se retourna en souriant.

— Vous avez eu peur, mon enfant? — demanda-t-il.

— Oui... un peu... nuds sans raison, puisque vraiment ce n'était rien... Enfin, c'est fini, n'est-ce pas?...

— Presque fini... oui... — Je vais vous quitter pour une heure, et dans une heure il ne restera nulle trace de cet étourdissement si mal à propos venu..,

— Vous savez, mon ami, (ju'il est tard... — fit Germaine.

— Neuf heures à peine... — Songericz-vous à vous retirer déjà?.,.

— J'y songe beaucoup... — répliqua la jeune fille.

LA VICOMTESSE (JEl{.MAiNE

— Vous n'avez pas l'habitude, ce me semble, de regagner votre appartement de si bonne heure...

Germaine égrena les perles de son rire enfantin.

— On ne se marie pas tous les matins! — s"écria-t-elle — heureusement! — Car si le mariage est une joie, c'est en même temps une grande fatigue... — La toilette... la cérémonie... les compliments sans fin... les saints... les sourires... les phrases banales qu'il faut écouter et auxquelles il faut répondre... le déjeuner presque interminable, tout cela, c'est beaucoup... — Enfin je suis brisée, et, tranchons le mot, j'ai sommeil...

La nouvelle mariée fit une belle révérence, gracieuse et comique à la fois, en ajoutant :

— Monsieur le vicomte veut-il permettre à madame la vicomtesse Armand de Grandlieu d'aller dormir?...

— Certes, je le permets...

— Grand merci! — Souhaitez-moi le bonsoir alors, mon ami, et embrassezmoi...

— Non... pas en ce moment...

— Pourquoi'?...

— Quand votre toilette de nuit sera faite, j'irai dans votre chambre causer encore un instant avec vous...

— Dans ma chambre? — répéta Germaine étonnée.

— Sans doute...

— Mais vous n'y veniez jamais le soir...

— Les plus simples convenances m'interdisaient d'en franchir le seuil... -r- Et maintenant?

— Tout est changé depuis ce matin... — Mon privilège de mari m'en ouvre la porto au grand largo...

— Eh bien! puisqu'il en est ainsi, venez donc .. Je vous attendrai... —Mais, si j'ai les yeux un peu gros, vous saurez que c'est de sommeil...

Et Germaine s'éloigna, vive et légère, point du tout endormie, en envoyant du bout des doigts des baisers au vieillard.

M. de Grandlieu resté seul, au lieu de remonter chez lui ainsi qu'il venait de le dire quelques instants auparavant, se laissa tomber sur un siège. — Son visage toujours pàlo exprimait une angoisse immense, symptôme irrécusable du condiat qui se livrait en lui-même.

Ses lèvres remuaient et par instants, presque tout haut, prononraicnt des mots entrecoupés.

— Cette tentative... — balbutia-t-il — à quoi bon?... — Oscrais-je?... Non, je n'oserai pas... je le sens. — Tant d'innocence m'épouvante... — Qu'ai-je fait?... — Malheureux, et surtout insensé!... — Eh bien! je n'irai pas... Pauvre Germaine... quelle destinée!... Et

la mienne... — Mais pourquoi?... — qui sait?... Si elle allait m'aimer plus tard... — C'est mon droit, après tout!... — J'irai...

Le vicomte se leva et sortit du salon avec l'attitude ferme d'un homme dont la résolution est prise.

Avant de se diriger vers l'appartement de Germaine, Armand rentra chez lui. Son valet de chambre l'attendait.

— Vous pouvez vous retirer, je n'ai pas besoin de vous, — lui dit-il.

M. de Grandlieu n'avait point quitté, depuis la cérémonie du malin, l'habit noir et la cravate blanche.

Il se débarrassa rapidement de ce costume de mariage ou de soirée, revêtit une chemi>e de foulard blanc, un pantalon large de flanelle, et un veston de velours noir.

Ainsi vêtu, avec sa distinction patricienne, sa taille haute et droite dont aucun embonpoint fâcheux n'altérait l'élégance, etson visage jeune encore malgré la chevelure argentée qui le couronnait, il était véritablement très-beau.

11 jeta sur une grande glace un regard inquiet, presque suppliant, et poussa un long soupir.

— Ah! — munnura-t-il — comme je donnerais joyeusement les trois quarts de ma fortune et, s'il le fallait, ma fortune entière à qui pourrait m'enlever vingt ans!...

Son cœur battait à coups pressés. — Un vague bourdonnement emplissait son cerveau, parril au bruit lointain de la mer se brisant sur les grèves.

Il alluma un bougeoir et dit toi'-i- haut : — AHo/isl... — du ton résolu d'un soldat qui va marcher à l'ennemi.

Pour la première fois, ce jour-là, Germaine avait quitté, non sans en éprouver quelque regret, sa chambre de jeune fille.

Elle était rentrée en possession, connue .\rnumd le désirait, de l'appartement splendide habile successivement par toutes les vicomtesses de GrandlLeu.

Ce luxe grandiose dont elle avait l'habitude depuis son enfance ne pouvait l'étonner, mais elle trouvait trop vaste la haute chambre à coucher dont les angles se noyaient dans l'ombre, lorsque huit bougies seulement brûlaient sur la cheminée. — Le lit immense, à estrade et à baldaquin, lui paraissait trop monumental et trop imposant.

— Sous ces rideaux lourds, — pcnsail-ellc. — on doit l'aire des rêves aussi solennels qu'un menuet à la cour du Roi-Soleil... — Ah! que j'aimais bien mieux ma chainbrettc blanche et bleue, pleine de fa'ïences joyeuses et d'amusants magots de la Chine ! — Si mon mari me le permet, ceci sera le logis d'apparat et je reprendrai ma cellule...

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LA VlGUxMTESSE GERMAINE i3

Moitié sérieuse, moitié souriante, Germaine, enveloppée dans un peignoir blanc d'une richesse superlative et d'un goût irréprochable, se disait ces choses tïindis que sa camériste s'apprêtait à la coifTer pourlanuit devant la toilette duchesse d'un grand cabinet dont la porte ouverte laissait voir les splendeurs de la chambre à coucher.

L'admirable chevelure de la jeune fille ruisselait sur ses épaules comme un manteau soyeux.

On frappa doucement à l'huis de la pièce voisine.

— Qui est là? — demanda Germaine.

— Moi... — répondit Armand en ouvrant. — On peut entrer, je pense?...

— Attendez une minute, mon ami, je vous en prie, — répliqua la fille de Clûtildc de Randal.

— Pourquoi faut-il attendre?...

— Je suis toute décoince.

— Qu'importe!...

Et M. de Grandlicu franchit le seuil du cabinet de toilette. Germaine rougit un peu.

— Hâtez-vous, Marianne... — fit-elle.

La femme de chambre saisit à deux mains les longs cheveux flottants, les tordit comme un câble d'or, les roula autour de la tête de sa jeune maîtresse, les fixa par un peigne d'écaillé blonde, et sur un signe du vicomte se retira discrètement, sans même demander si madame la vicomtesse n'avait pas d'ordres à lui donner.

Aussitôt que cette fille fut sortie, Germaine leva les yeux vers Armand, mais elle les baissa aussitôt, avec un embarras instinctif dont elle ne se rendit pas Itieii compte.

Elle trouvait aux regards de M. de Grandlieu une expression qu'elle ne leur avait jamais vue. — 11 lui semblait qu'en se fixant sur son visage ces regards l'inondaient d'un double jet de feu.

Armand lui prit la main.

Elle tressaillit. — L'épiderme du vieillard lui causait, en touchant sa chair, la sensation d'une brûlure, et sous cet épiderme chauffé îi blanc elle devinait les pulsations désordonnées de la veine.

— Mais, mon ami, — s'écria-t-ellc, — vous avez la lièvre!,., une fièvre ardente...

— Oui, — balbutia M. de Grandlieu, — peut-être...

— Il faudrait un médecin... je vais donner l'ordre...

Elle fit un mouvement. — Armand l'arrêta...

— Gardez-vous d'appeler... — dit-il ; — ce n'est pas la science qui peut guérir le mal dont je souffre...

— Qu'cif-ce donc?...

Au lieu de répondre à cette question, le vicomte passa sous son bras le bras de la jeune fille.

— Venez... — murmura-t-il.

— Où?

— Dans votre chambre.

Germaine le suivit docilement.

En face du lit magnifique dont nous avons parlé se trouvait une psyché du dix-huitième siècle, très-curieuse.

Un Indien et une Indienne en bois doré, portant pour tous vêtements un diadème et une ceinture de plumes, deux enfin de ces bons Indiens rococos de haute fantaisie, comme on en trouve dans les gravures des Incas de M. de Marmontel, soutenaient un grand miroir de Venise dont le cadre, ciselé plus qu'un bijou, offrait à son couronnement des tourterelles se becquetant et de petits amours décochant des flèches mignonnes.

M. de Grandlieu amena Germaine auprès de cette psyché, vis-à-vis de laquelle il s'arrêta.

— Vous voulez savoir d'où vient ma fièvre?... — lui dit-il d'une voix si tremblante qu'elle était presque méconnaissable. — Regardez dans ce miroir... — Qu'y voyezvous?...

— Mon image... — répliqua la jeune fille, très-étonnée de celte question et surtout de la manière dont elle était faite.

— Oui, votre image, — poursuivit impétueusement le vicomte, — votre image qui m'agite... qui me trouble... qui me brûle... — Regardez, Germaine!... Regardez encore !... Voyez combien vous êtes belle, et comprenez enfin à quel point je vous aime!

— Il vous plaît de me trouver belle... — fit la nouvelle mariée en souriant. — Tant mieux si vous avez raison, mais ce que votre indulgence veut bien appeler ma beauté n'est pour rieu dans la tendresse que depuis si longtemps vous éprouvez pour moi... Qu'importe à l'affection d'un père que sa fille soit laide ou jolie?... — Vous m'aimez, me croyant jolie... Si je ne l'étais pas, vous m'aimeriez autant...

— Non! — s'écria M. de Grandlieu. — Non! pas de la même façon!... Ne me répétez plus que vous êtes ma fille!... — Il n'y a entre vous et moi d'autres liens que ceux du cœur, qui me donnent à vous, et ceux de la loi, qui vous donnent à moi, car vous m'appartenez! — Oui, devant Dieu et devant les hommes, vous m'appartenez tout entière...

— Je vous appartiens! — répéta Germaine, émue et presque effrayée de cette violence de langage, — je vous appartiens! — Comment?...

— Gomme la femme appartient au mari!... sans restriction!... D'âme et de corps...

— Je comprends mal...

— A quoi bon comprendre?... Le livre de la vin, à chacune de ses pages, renferme d'insondables mystères... On ne les comprend pas, et pourtant la vie suit son cours... — Germaine, ma Germaine bien-aimée, vous portez mon nom... vous êtes mon bien... vous êtes ma chose... — Vous savez de quel innnense et tendre respectje vousai entourée sans cesse... — Ce respect ne peut que grandir... Si je vous parais l'oublier, dites-vous que

/ J/A/iU3 ;-

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Germaine hégila; mais, après une seconde, elle lendit la main droite (Page 29.)

VOUS VOUS trompez et qu'il y a là un mystère dont vous saurez le mot plus tarJ... Fermez les yeux, Germaine, et, sans défiance comme san? terreur, abandonnez-vous ù moi qui vous aime...

M. de Grandlieu, en parlant ainsi d'une voix basse, vibraiitn, pas~ionuéc, avait enveloppé de ses deux bras la taille souple et (lexiblc de sa l'eiumc.

11 se pencbait vers elle; — son souffle ardent effleurait sa joue; — son étreinte se res-

Tragédies ,83) II.

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serrait de plus ea plus, et Germaine se sentait captive, comme lalouette qui palpita elTarée dans la main du chasseur.

L'amour légitime, hélas I a ses brululitôs aussi bien que l'amour infâme.

Armiuid, la tête en feu, affolé par la passion qui depuis si longtemps consumait en secret son âme, touchait à l'une de ces minutes où plus d'un galant homme oublie lamentablement ce qu'il doit de patients égards à la future compagne de sa vie...

11 souleva la jeune fille et, la pressant frénétiquement contre sa poitrine, il voulut l'emporter.

Eu vain, éperdue d'épouvante, elle se débattait.

— Lâchez-moi, mon ami... lâchez-moi, je vous en supplie! !... — balbutiait-elle, — vous me faites peur... vous me faites mal!...

— Je vous aime et vous êtes à moi... — répondait le vicomte. — Cessez des plaintes inutiles que je vais étouffer sur vos lèvres...

Il est un mot qui, dans les grands périls, vient à la bouche des jeunes filles comme y vient le nom de Dieu. — Ce mot, c'est un appel à leur mère, même quand elles n'ont pas connu celle dont elles invoquent l'assistance.

— Ma mère... cria Germaine ; — oh ! ma mère...

Armand, frissonnant, s'arrêta.

Il lui sembla soudain qu'entre lui et cette enfant révoltée à laquelle il allait imposer par la violence son amour de vieillard, se glissait l'image pâle delà comtesse de Randal.

Il avait fait à l'agonisante le plus sacré de tous les serments, — il avait dit, la main étendue sur Germaine :

— S'il faut abandonner pour elle ma part des joies de ce monde, je l'abandonnerai, je le jure!... — S'il faut souffrir pour éloigner d'elle une souffrance, s'il faut me sacrifier pour lui éviter un sacrifice, je souffrirai et je me sacrifierai, je le jure !...

Il avait juré cela! — et, maintenant...

— J'ai menti à une morte!... — pensa-t-il; — je suis infâme!...

Dénouant aussitôt son étreinte, il rendit la jeune fille à la libellé en murmurant :

— Pardonnez-moi...

Le premier mouvement de Germaine fut de se jeter en arrière et de s'enfuir, mais elle leva les yeux sur Armand, elle vit son visage inondé de larmes, elle comprit que la crise bizarre, effrayante, inexplicable pour elle, était finie et ne recommencerait pas; — la pitié tendre remplaça sans transition la teiiein-, et, prenant à son tour la maip de son mari, elle lui demanda de sa voix la plus dmice :

— Pourquoi pleurez-vous, mon ami'/

— Parce que je viens d'être coupable envers vous, — répondit Armand, — très-coupjjjlc, et que sans doute vous n'allez plus m'aimer...

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— Ne plus vous aimer! — répéta Germaine. — Vous savez trop que c'est impossible!... Tant que battra mon cœur, il sera tout à vous...

— Bien vrai?

— Ah! vous n'en doutez pas!... — Mais que s'cst-il passé? — Je n"ai pu comprendre... Ou 'aviez- vous?...

— Un instant de folie... — la fièvre... — Vous l'avez vu tout ;i l'heure vousmême...

— Une fièvre ardente... Oui... — L'avez-vous encore?...

— Beaucoup moins, je crois...

Germaine appuya le doigt sur le poignet d'.\rmand

— C'est vrai, beaucoup moins... — dit-elle.

— Et plus du tout quand vous m'aurez pardonné..

La jeune fille se mit à rire et répondit :

— Je ne puis pardonner... Je ne me souviens plus...

— Merci... — répliqua M. de Grandlieu. — Dormez d'un bon sommeil, ma fille... et h demain...

Il embrassa Germaine sur le front, et, sans se retourner, il quitta lentement la chambre.

Armand- Roger, vicomte de Grandlieu, le loyal descendant des loyaux chevaliers qui mouraient pour la foi jurée, venait de tenir le serment fait à Clofilde de Raridal expirante...

Le sacrifice était accompli...

Il aimait Germaine avec toute la passion, avec toute la fougue, avec toute l'énergie d'un cœur de vingt ans. — Germaine lui appartenait de par la loi de Dieu et de par la loi des hommes ; — il pouvait dire : — Je suis le maître!... — Il ne le dirait pas et Germaine, dans l'avenir, serait sa fille et rien que sa fille...

Nos lecteurs savent maintenant pourquoi le nimbe de la virginité layonnait nu front de la vicomtesse, et pourquoi le vieillard devenait un peu pâle chaque fois que l'adorable enlant, — sa femme, — lui faisait une caresse innocente, lui donnait un chaste baiser...

Armand souffrait beaucoup, mais il souffrait avec héroïsme, et personne au monde,

personne et surtout Germaine, — ne pouvait soupçonner la profondeur de cette blessure si bien dérobée à tous les regards.

Nous voici désormais absolument en règle avec le passé.

Rejoignons madame de Grandlieu que nous avons laissée cachant dans ses deux mains son visage baigné de larmes, au moment où le vicomte s'éloignait pour aller chercher à la station prochaine André de San-Rémo, — qu'elle aimait.

A mesure que le moment du retour devenait plus proche, les pleurs de Germaine se séchaient ; — elle avait laissé retomber ses mains sur ses genoux ; — son regard vague et presque égaré se fixait sur mi point qu'elle ne voyait pas, comme si une sorte de folie soudaine se fût emparée de son esprit.

C'est qu'en effet la pauvre Germaine se sentait devenir folle à la pensée que, dans peu d'instants, elle allait se trouver en face du jeune homme qu'elle n'avait pas revu depuis la soirée funeste dont nous avons raconté les incidents.

Elle se demandait avec angoisse comment André oserait lui adresser la parole et comment elle oserait lui répondre.

L'altération de leurs traits, le tremblement de leurs voix ne trahiraient-ils pas fatalement l'écrasante émotion qui les dominerait l'un et l'autre?...

Ne suffîrait-il pas d'un coup d'œil à M. de Grandlieu pour comprendre qu'il y avait entre eux un secret?...

Or — (nous croyons l'avoir déjà dit) — plutôt que de voir ce secret connu on seulement soupçonné par son mari, Germaine aurait préféré cent fois mourir...

Le vicomte et son hôte devaient arriver à cinq heures.

Les trois quarts sonnèrent à l'horloge du château.

Une lueur se fit dans le chaos des idées de la jeune femme. — L'entrevue fatale était imminente, — il fallait être prête, — il fallait imposer le calme à son front, — il fallait porter un masque, — il fallait mentir, — il fallait tromper...

Germaine se leva brusquement et se regarda dans une glace.

La pâleur de ses joues, la rougeur de ses yeux lui causèrent une véritable épouvante.

L'innocente coupable crut lire tout le poi-mo de l'amour défendu sur sa figure bouleversée...

Elle gagna son appartement, rajusta les torsades et les nattes de sa chevelure où ses petites mains nerveuses et crispées avaient mis le désordre, baigna ses yeux avec de l'eau fraîche, et, pour effacer les dernières traces de ses larmes, passa sur ses joues une houppe à poudre de riz dont son épiderme, velouté comme celui d'une pêche mûre, lui rendait habituellement l'usage inutile.

Quand elle eut pris ces soins indispensables, tous les indices du torrible orage intérieur qu'elle venait de subir avaient à peu près disparu.

Il était temps...

Cinq heures sonnaient; — le trot rapide et cadencé des poneys, le bruit des roues, les grelots tapageurs des postirrcs du polit omnibus retentissaient à une faible distance.

Germaine s'approcha d'une fenêtre et regarda à la dérobée.

Le panier franchissait la grille de la cour d'honneur. — M. de San-Rémo était assis à côté d'Armand de Grandlieu.

Pendant quelques secondée le cœur de la jeune femme cessa littéralement de battre.

LA VICUMTESSE GERMAINE 29

— Allons, — se dit-elle, — il faut descendre... — En aur;d-jo la force?... — En auraLje le courage?... — II me semble que je vais mourir...

Chancelante, elle quitta sa chambre, mais par un phénomène que nous ne nous chargeons pas d'expliquer — (quoiqu'il ne soit point sans exemple) — à mesure qu'elle descendait les marches, en s'appuyant à la rampe de fer forgé, elle sentait l'énergie lui revenir.

Certains périls, tout à fait effrayants quand on les envisage de loin, paraissent bien moins redoutables lorsqu'on les regarde de près.

Il en fut ainsi pour Germaine et pour San-Rémo car le jeune homme, pendant la dernière heure de son voyage en chemin de fer et pendant le trajet de la station au château, n'avait pas éprouvé un effroi et une agitation beaucoup moindres que l'agitation et l'effroi de madame de Grandlieu.

Ils se rencontrèrent à l'entrée du salon.

— Chère Germaine, — dit Armand d'un ton joyeux, — voici l'ami que nous attendions... Affirmez-lui comme moi, — (ce dont il n'a d'ailleurs pas le droit de douter) — qu'il est le bienvenu dans voire maison...

La fille de Clotilde de Randal leva les yeux sur André et lui trouva le visage ému, mais d'une émotion toute naturelle que le paternel accueil du vieillard expliquait et justifiait largement.

— Certes, monsieur le marquis, — dit-elle d'une voix qui ne tremblait qu'à peine, — l'hôte de mon mari peut et doit compter ici sur une affectueuse hospitalité... — Tout ce qui dépendra de nous pour lui rendre doux et salutaire le séjour de Grandlieu sera fait, soyezen certain...

— Merci, madame... — répondit ou plutôt balbutia Andi'é, plus troublé que la jeune femme. — Merci du fond du cœur... — Cette bienveillante réception me touche si profondément que je ne puis, en vérité, exprimer tout ce que j'éprouve...

— Nous le savons, Germaine et moi, — interrompit le vicomte en souriant, — faites donc trêve bien vite, l'un et l'autre, au cérémonieux formulaire que vous employez depuis un instant!... Quand on va vivre à la campagne pendant des semaines, sous le même toit, une camaraderie fraternelle est chose indispensable. — Donnez-vous donc la main, mes enfants, car n'êtes- vous pas mes enfants tous les deux?...

André ne fit pas un mouvement.

Germaine hésita; mais, après une seconde, elle tendit la main droite. San-Rémo la prit, dégantée et frémissante, et, s'inclinant avec respect, il l'approcha de ses lèvres qui l'effleurèrent à peine.

— Ceci manque peut-être encore un peu de naturel... — dit le vicomte avec un nouveau sourire. — Ce n'est pas tout à fait la bonne poignée de main comme je la comprends... bien cordiale et bien franche... à l'anglaise! — La galanterie mondaine y tient infiniment trop de place, mais demain ce sera niieirx, et petit à petit la douce intimité viendra. — Avant la fin du mois on vous étonnerait beaucoup, vous verrez, si l'on venait vous dire que vous n'êtes point frère et sœur...

Ainiand, — s'adressant à Germaine, — ajouta :

— Notre cher hôte doit avoir un appétit de convalescent... — A quelle heure dîneronsnous, mon ami?

— A si.\ heuros précises, — répondit la jeune châtelaine.

— Il en est cinq passées, c'est parfait. — Mon cher André, je vais vous conduire à l'appartement où vos bagages sont installés déjà. — Vous y pourrez quitter votre costume de voyage et vous habiller pourdîner... — Mais point de gilet en cœur!... — point d'habit noir!... — pas le moindre Gardénia!... — Que ce soit chose admise en principe entre nous... — Oubliez Paris tout à fait, et, quand nous serons seuls, soyez un campagnard avec des campagnards,..

San-Rérao s'inclina de nouveau devant madame de Grandi iou et suivit le vicomte.

— Comme c'est bizarre! — pensa Germaine restée seule. — Sa pi'ésence, que je redoutais tant, vient de m'apporter le calme... — Pourquoi donc ces folles terreurs qui me faisaient si malheureuse et qui me rendaient à demi folle?... — Il est là, et je n'ai pas peur... — Il me voit, et rien ne décèle chez lui le trouble auquel je m'attendais... — On croirait qu'il ne se souvient plus de ce qui s'est passé, et peut-être ne se souvient-il plus en effet... peut-être ces aveux où la passion semblait éclater n'étaient-ils que des paroles vagues dictées par le délire, et, comme le délire, ne laissant de traces ni dans l'esprit ni dans le cœur... — Ah! si Dieu permettait que je me sois trompée... Si j'avais, en mon égarement, combattu des fantômes... si André ne songeait point à moi et si je n'éprouvais pour lui rien qui ressemble à de l'amour. .. si je n'étais coupable enfin que d'une illusion... quelle paix! quel repos! quel bonheur! — Rentrer dans la raison et dans la vérité... m'endormir chaque soir la conscience pure et l'âme tranquille... ce sei-ait le ciel! — Et cela doit être! — Cela peut être! — Je veux que cela soit!

Pauvre Germaine qui disait : — Je veux/ — et qui le di.^ait de bonne foi !

Enfant innocente et chaste, trop vite rassurée, elle ignorait combien est faible la volonté la plus forte d'une femme quand li' conn- parle à son tour, et quand à son tour il dit : Je veux!

Il serait difficile et surtout il serait trop long de doiniei' à nos lecteurs une idée exacte de la confusion des pensées de San-Rémo, lorsqu'Armand se fut retiré après l'avoii- mis on possession de l'appartement dn Paradis perdu.

Donc nous nous contenterons d'analyser très-rapidement ce qui se passait en lui.

A la suite de la vi=ite insensée de Germaine à l'hôtel de la rue de Boulogne, .\ndré s'était cru fermement aimé, et les affirmations si positives du baron de Croix-Dieu, dont l'expérience en ces matières ne se pouvait révoquer en doute, n'avaient pas peu contribué à lui donner c('ll(! certitude.

En conséquence il .s'attendait à un trouble eflroyablcment compromettant de la jeune leniine, quand arriverait la minute tic leur première entrevue.

Nous assistions à celte entrevue; nous savf)ns de quelle manière posée et presque froide s'y passèrent les choses.

L'absence à peu près complète de ce trouble qu'André, dans son féroce égoïsme d'amoureux, espérait autant qu'il le redoutait, lui causa une profonde déception.

LA VICOMTESSE GEUMALNE 31

Il ne comprenait rien à l'attitudo de Germaiuo.

Bien certain que cette dernière ne pouvait avoir oublié le cri de passion échappé de ses lèvres quand elle était apparue à son chevet, et maintenant la voyant si calme, il se trouvait à l'improvistc en présence d'une double énigme.

— Si Germaine, — se disait-il, — ma pardonné mon involontaire olTense; si, connaissant tout mon amour, elle n'a point empêché son mari de me recevoir, c'est qu'elle m'aime !... — Comment en douter?...

u Mais alors quel prodigieux empire a donc sur elle-même cette étrange enfant, et comment peut-elle contraindre ainsi son visage à ne rien trahir des secrets de son âme?...

« Si, au contraire, elle ne m'aime pas, si sa glaciale et dédaigneuse indifférence la défend contre moi, elle ne peut considérer mon amour que comme un outrage, mon fol aveu que comme un déni de respect, et loin d'accueillir avec bienveillance sous son toit l'insolent dont les regards montent jusqu'à elle, elle doit logiquement et innexiblement lui fermer à jamais sa porte...

« Or, me voici son hôte...

« Que se passe-t-il donc dans ce cœur, et qui m'expliquera l'insoluble problème? »

André se posait cette question. — Hâtons-nous d'ajouter qu'il ne se répondait pas et que de plus habiles, de mieux versés que lui dans la connaissance de ce sphinx qui s'appelle la femme, auraient été peut-être aussi embarrassés qu'il l'était...

La lumière absolue devait-elle tarder longtemps à briller dans les profondeurs de ces deux cœurs pleins d'obscurité?

Nous le saurons bientôt...

Quinze jours environ après son installation au château de Grandiieu, André de San- Rémo, montant à cheval vers les deux heures de l'après-midi, prit au petit galop de chasse le chemin de la station où le vicomte Armand était venu l'attendre au moniciit de son arrivée.

U allait jeter dans la boîte du chemin de fer une lettre à l'adresse de M. de Croix- Diei.

Cette lettre donnant sur la siluatiou de deux des principaux iiersounages de ce récit des renseignements utiles, nous allons la reproduire, en sullicitant l'indulgence de nos lecteurs pour le négligé de certaines pin-ascs.

André n'était point un styliste et c'est à peine, d'ailleurs, s'il avait relu son épître avant de la mettre sous enveloppe.

Enfin, telle quelle, la voici :

(( J'ai reçu hier vos quelques lignes, mon cher baron, et, comme vous voyez, je ne perds pas de tenips pour y répondn;...

LES TllAGÉDIES DE PARIS

« Vous L'tes inquiet de mon silence, dites-vous... Vous vous préoccupez des suites possibles de l'absui'de blessure qui a si bien failli m'envoyer dans l'autre monde, et vous me demandez, en termes discrets, si je suis content du sort qui m'est fait ici, et si la réalisation de mon rêve approche...

« D'abord, rassurez-vous... — L'air pur de la Touraine a produit l'effet attendu. — Je ne me suis jamais senti plus solide. — Je monte à cheval pendant des après-midi tout entières, et, si nous étions dans la saison de la chasse, je chasserais du matin au soir sans fatigue, j'en suis certain.

« Voilà pour le physique. — C'est satisfaisant, vous le voyez...

« Le moral ne va pas si bien, tant s'en faut.

« De vous seul, cher baron, j'ai reçu des témoignages irrécusables d'affection et de dévouement. — Vous êtes mon unique ami. — Vous connaissez l'état de mon âme. — Vous avez vu sinon naître du moins grandir l'amour qui la remplit tout entière, et vous avez encouragé cet amour, quand je désespérais au point de vouloir mourir... — Sans vous il ne resterait aujourd'hui rien de moi, pas même un souvenir...

« Comment aurais-je des secrets pour celui à qui je dois tant?

« Au moment de quitter Paris, alors que je vous serrais une dernière fois la main par la portière du wagon prêt à m'emporter, mon enthousiasme n'avait pas de bornes, vous vous en souvenez. J'étais à la lettre ivre de joie, et le bonheur convoité avec ardeur me paraissait absolument sûr, dans un avenir très-rapproché...

« Or les portes du paradis se sont ouvertes devant moi, — j'ai franchi le seuil de l'Éden :

Et je marche vivant tiaus mon rêve étoile!

comme d^t un personnage de drame, — Rwj-Blas, je crois.

(( Je devrais donc, en bonne justice, me déclarer le plus heureux des hommes. — Il n'en est rien... — Je suis malheureux!... — Malheureux de vivre à côté de celle que j'adore, malheureux de la voir à toute heure, de lui parler librement, de respirer l'air que sa présence embaume... — Oui, ces choses, qui devraient faire ma joie, font mon désespoir !

« Vous vous demandez si je suis fou "?

« Je l'étais peut-être quand je croyais aveuglément au mirage entrevu. — Je ne le suis plus maintenant.

« Un soir, — (l'avez-vous oublie?) — celle à qui ma vie appartient était venue, voilée, près du lit de douleur d'où la mort s'éloignait à peine, et, trompé par les récentes hallucinations de mon délire, j'avais parlé à Germaine vivante et tremblante le langage que son fantôme, la veille encore, écoutait en souriant. Effrayée, irritée, elle avait fui, et je me disais éperdu : « Pourra-t-cUe me pardonner?... » — Vous me ^répondiez : « HHe « vous pardonnera... On pardonne toujours quand on aime, et comment nier son amour?,.. « Sa dcmarchc~de tout â l'heure n'en est-elle pas l'indiscutable preuve'?... Vous êtes « adoré!/... »

» Je vous ai cru, alors, baron... J'avais tant besoin de vous croire!...

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LA VICOMTESSE GEllMAliNE

j. iill.is^e au lieu de sommier. (Page 38.;

« Aujourd'hui, je doute... — J'aime avec folie, j'aime avec rage, et je ne sais plus si je£uis aimé... il y a des moments où je me dis que je ne le suis pas...

« Tout d'abord, l'accueil d.; Germaine a été d'une froideur Kliicialc — I';ilo m'a rorii comme un étranger, presque comme un inconnu...

« Un inconnu pour elle ! ! moi ! 1 après ce qui s'est passé sous vos ycu\ ! Après l'aveu dont elle avait le droit de s'offenser, mais quelle ne peut avoir effacé de sa mémoire...

Traoédies 8'j'i II.

\ ,. uiiiiissK, n" 'il

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<i J'accepterais sa colère, et sa liaine, mais son indifTérence, c'est trop !...

(' Un instant j'ai gardé l'espoir que cet accueil glacé cachait nne émotion contenue et que, le lendemain, le masque serait tombé, la neige serait fondue. — C'était possible, n'est-ce pas, et c'était vraisemblable, puisque notre première entrevue avait le mari pour témoin ?...

n Je me trompais...

(I Le jour suivant, quand je me trouvai seul avec Germaine, le visage ou le masque restèrent impassibles comme la veille, et depuis ils n'ont point changé.

« M. de Grandlieu, — le meilleur, le plus noble, le plus confiant des hommes, — voudrait voir s'établir une intimité fraternelle entre sa femme et moi.

« Germaine, en sa présence, s'y prête avec un froid sourire, mais cette intimité d'apparat disparaît aussitôt que commence un tête-à-tête; ses yeux alors, s'ils s'arrêtent sur moi, deviennent presque durs ; sa voix, en me parlant, n'a plus que des notes brèves et sèches ; sa main ne tremble pas, si par hasard aile vient à rencontrer la mienne.

« Il en est ainsi chaque jour, et jugez de mon supplice, baron, car nous sommes ensemble presque sans cesse, et, quand arrive le soir, j'en suis à ne plus compter les meurtrissures de mon cœur...

'( Avoir tant espéré, pour en arriver là!... — C'est tomber de bien haut, et je nie luise dans la ehute.

" Qne puis-je attendre de l'avenir?... — Rien. — Si Germaine m'aimait, malgré tant d'apparences contraires, et si elle avait l'héroïsme de cacher si bien sa tendresse, quel rniiacle pourrait tout à coup la décider à cesser de feindre? — Je n'en connais aucun...

« Si, au contraire, sa dédaigneuse indifférence est réelle, — comme, hélas! il me faut l'admettre, — elle ira grandissant toujours, et je deviendrai de plus en plus pour elle un objet de fatigue et d'ennui...

« Vous comprenez, mon cher baron, qu'il ne m'est pas possible de subir longtemps encore une telle existence, et vous vous dites sans doute qu'il serait très-simple de m'éloigner...

(I Eh bien ! non! ! — j'ai toutes les lâchetés de l'amour, et, si cruelles que soiiMit ici mes angoisses, I3 courage me manque pour quitter cette maison où je souffre tant, mais où, du moins, je suis auprès d'elle...

(( Voici donc ce que j'ai décidé.

« Le marquis de Lautrec, propriétaire d'un château du voisinage, organise des cour-es de gontlernen auxquelles prendront part un certain nombre do sportsmen appartenant au higli-lifc parisien.

(I Ces courses auront lieu d'ici à quinze jours, dans le parc du marquis. — On prépare, en ce moment, la piste et les obstacles.

( M. de Grandlieu possède céans une écurie d'élevage où se trouvent quelques piTiduits remarquables, entre autres un poulain de trois ans et demi, Tonton, par Tulipe et J'iolt'ini'L'. — Je le monte chaque matin, et, quoiqu'il soit diaboliquement ombrageux et fantasque, je m'entends assez bien avec lui, ce qui n'était encore arrivé à personne...

« Tonton, très-intelligent, le drôle ! paraît comprendre que s'il est le plus fort je suis

le plus malin, et que, lorsque je vi-ux absolument une chose, le mieux est d'obéir sans trop de résistance.

« M. de Graudlieu, attachant naturellement une importance capitale au mérite de ses élèves, et désireux de faire briller ce mérite, m'a prié de courir le steeple<'hase avec Tonton, qui saute les haies mieux qu'un chevreuil...

« J'ai promis et je tiendrai parole...

« Or, si nul changement ne s'est manifesté dans l'attitude de Germaine et dans sa manière d'être avec moi d'ici au jour de la réunion au château de Lautrec, je suis parfaitement résolu à me faire tuer par imprudence. — Vous savez que, dans une course d'obst-acles, rien n'est plus facile...

(i Et, tandis que les nombreux spectateurs de l'accident déploreront, eu termes fort touchants, ma maladresse ou ma folie, on remettra à madame de Grandlieu une lettre de moi, lettre posthume dans laquelle je lui dirai que je meurs parce qu'elle n'a pas voulu m'aimer...

(i Ce sera ma vengeance et ma consolation, et puis, qui sait '!... peut-être m'aimerat-elle... quand il sera trop tard pour me rendre heureux?...

« Sur ce, mon cher baron, je termine mon épître, eu me demandant si je n'aurais pas fait tout aussi bien de ne pas l'écrire, car elle manque un peu de gaieté; — je vous serre affectueusement les deux mains, et je suis de cœur, pour le temps plus ou moins long qui me reste à vivre, votre ami dévoué et reconnaissant.

« An DUE. »

« Pùst-scriptuiii. — Si vous me répondez, comme c'est probable, il est entièrement inutile de battre en brèche mon projet, en me prouvant que je suis ridicule et en me donnant de sages conseils... — Je me reconnais ridicule bien volontiers, sans avoir besoin pour cela de démonstrations, et, quant aux conseils, je les déclarerais incomparables, et je ne les suivrais pas. »

Le lendemain matin, Philippe de Croix-Uieu, quand son valet de chambre lui remit cotte lettre, reconnut l'écriture et déchira l'enveloppe avec empressement.

11 lut d'un bout à l'autre en fronçant le sourcil, et lorsqu'il eut achevé il froissa le papier et haussa les épaules.

— C'est qu'il le ferait comme il le dit ! ! — murmura-t-il. — Ce n'est pas un homme sérieux, ce garçon-là! ! c'est un rêveur, c'est un maniaque !... l'idée de se faire tuer le plus tôt possible passe décidément chez lui à l'état de monomanie ! ! Voilà que le suicide équestre succède à l'épée de Grisolles et au petit revolver intime avec lequel j'ai cassé les vitres ! ! — On prétend que l'amour donne de l'esprit! ! — Ce n'est pas à lui, dans tous les cfis ! ! — L'amour le rend idiot ! ! Quelle force surhumaine ne me laudra-t-il pas pour arriver au but avec un pareil instrument?? — Enfin, j'arrangerai tout, mais la partie devient fatigante.,, heureusement que l'enjeu est beau! !

Trois jours s'écoulèrent

3gw»

Le quatrième, vers midi, le valet de chambre d'Armand remit à San-Rémo une lettre qui ne portait point le timbre de la poste, et dont l'adresse était d'une écriture évidemment déguisée.

— D'ûii vient cette lettre? — demanda André.

— Un employé de la station l'apporte à l'infant, — répliqua le domestique; — il attend la réponse de monsieur le marquis.,.

Le jeune homme ouvrit l'enveloppe et tressaillit en reconnaissant la main du baron de Croix-Dieu.

Le billet ne contenait que ces lignes :

« Ne témoignez aucune surprise, mon cher enfant, si ma missive vous est remise en Iirésence de témoins. — Je tiens à conserver le plus strict incognito.

« Je viens d'arriver à l'auberge de la station, — (piteux gite, soit dit entre pai-entlièses), — et je vous attends, ayant fait le voyage exprès pour causer avec vous, ce dont je pense que vous me saurez gré.

<i Si ma présence dans le voisinage était connue, je serais obligé de faire une visite au vicomte de Grandlieu, que je n'aime guère et à qui je ne suis point sympathique. — Pour lui comme pour moi, vous le voyez, la démarche serait fâcheuse. — Gardez-moi donc religieusement le secret et venez le plus tôt possible. — Quand viendrez-vous?

« Si vous me répondez de vive voix, aucune recommandation à vous adresser. — Si vous me répondez par écrit, supprimez d'un même trait déplume et le baron et le Croix- Dieu. — Je me nomme ici tout simplement Monsieur Philippe.

« A bientôt, et à vous toujours. »

— Où est l'employé de la station? — demanda André.

— A l'office, monsieur le marquis, où il boit un virre de vin pour se rafraîchir.

— Envoyez-le-moi.

André mit cent sous dans la main de cet homme et lui dit :

— Répondez de ma part à M. Philippe que je le verrai dans une heure...

Mil

Une heure après, André arrivait à la station.

Juste en face de la porte de sortie des voyageurs s'élevait une grande maison précédée d'un jardin.

Sur le crépissage d'un jaune pùle, on lisait en grosses lettres noires :

LA VICOMTESSE GEUMAIXli 37

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