AU RENDEZ- VOUS DE LA GARE
BO.V I.03IS Vîii blanc «le Voiivray.
Cabriulpts à rnlonlé.
San-Rémo chargea le garçon de l'auberge de conduire son cheval à l'écurie et, entrant dans la maison, il dit à l'hôtelière, petite personne toute ronde et fort avenante :
— M. Philippe, s'il vous plaît, madame?...
— Ah ! le voyageur arrivé de Paris... — un bien bel homme ! un brun superbe ! ! — s'écria la petite femme; — la chambre numéro 1... — C'est notre plus belle, monsieur...
— montez l'escalier que voilà... — le numéro 1 est juste en face, dans le couloir du premier étage avec vue sur la place et sur la station... c'est très-gai...
— Merci, madame.
.\ndré gravit les marches et frappa à la porte désignée.
— Entrez... — fit la voix de Croix-Dieu.
— Bonjour, cher baron... — dit vivement le jeune homme, — soyez cent t'ois le bien venu, et d'abord embrassez-moi...
Le futur mari de madame veuve Blanche Gavard dessina de la main un geste à la fois sérieux et comique pour arrêter le visiteur dans son élan, et répliqua :
— Vous embrasser? — Jamais! allons donc!... — Tenez-vous à distance, je vous prie !...
— Vous en êtes, mon bon ami, à ce degré de folie où tout est à craindre!... Je ne sais pas du tout si vous n'allez pas, sous prétexte d'embrassade, vous jeter sur moi pour me mordre !...
— Vous plaisantez, baron! — fit San-Rémo, un peu déconcerté par cet accueil bizarre.
— Evidemment je plaisante, quoique la situation n'ait rien de fort comique!... Croyezvous qu'il soit gai de quitter son confortable intérieur et de monter en chemin de fer à la pointe du jour, pour venir s'installer dans le logis où vous me voyez?...
.\ndré jeta les yeux autour de lui.
Le numéro 1, — la plus belle chambre de la maison, — laissait, il faut en convenir, prodigieusement à désirer sous tous les rapports.
Aucun papier ne couvrait les murailles blanchies à la chaux et ornées de quatre litiiographies coloriées, représetilanl les scènes principales de la Tour de .Xcxle, sous verre, dans de petits cadres de bois noir.
Un cinquième cadre, un p(!U moins exigu que les autres, renfermait les portraits [ilus ou moins ressemblants des Membres du Gouvernement provisoire en I8i8 : — Li,drultoiliii, Albert, Blanqui, Garnier-Pagès et consorts.
C'était comme un bouquet de fleurs!.,.
38 LL6 TilAUEDIES DE PAUlà
On retrouve encore en province, de loin en loin, quelques rares exemplaires de ces curieuses épaves politiques.
Une table en bois blanc, trois chaises, une commode de noyer dont aucun tiroir ne pouvait s'ouvrir, et enfin un Ut de sapin à rideaux de calicot blanc retenus par un anneau de cuivre fixé au plafond, composaient tout le mobilier.
— Oui, — reprit mélancoliquement Croix-Dieu en voyant les regards de San-Rémo se fixer sur ce lit ; — oui, mon cher, une paillasse au lieu de sommier et deux matelas plus minces que des pièces de cent sous ! — Et je vais coucher là-dessus!... — Que pensezvous de ma destinée ?...
— Baron, vous êtes fort à plaindre, — répliqua San-Rémo, — mais ce n'est pas ma faute... qui vous forçait à venir ici?...
Philippe haussa les épaules.
— Ingrat enfant, — murmuia-t-il, — est-ce bien vous qui m'adressez cette question?
— Sans doute...
— Fallait-il donc, ayant eu l'absurde faiblesse de m'attacher à votre personne, vous permettre de donner suite à ce joli projet qui consiste à vous faire sauter la cervelle en vous servant d'un cheval de course en guise de pistolet?
— Auriez-vous l'intention, par hasard, de m'empêcher d'agir à ma guise?... — demanda San-Rémo.
— Certes ! ! — Je suis ici tout exprès pour cela.
— Vous aurez fait un voyage inutile.
— Nous verrons... — D'abord et avant tout, des nouvelles... — Les choses sont dans le même état que lorsque vous m'avez écrit, n'est-ce pas? — Votre physionomie d'amoureux contristé, et surtout vos réponses saugrenues de tout à l'heure semblent le démontrer victorieusement. ..
— Hélas ! ! Rien n'est changé.
— Je m'en doutais... Je l'aurais parié! C'était éciit d'avance, et des années se succéderaient sans piueuer le moindre changement! — Vous conduisez votre barque d'une façon si étrange 1 — Ah! mon Dieu, que vous êtes jeune! — Ma parole d'honneur, comme dit Octave Cavard, mon petit protégé, je crois qu'à notre époque il serait impossible de rencontrer un second exemplaire d'un jeune homme si jeune que vous!
— Que me reprochez-vous?
— Vos sottises, pardieu! ou plutôt, tranchons le mut, vos bêtises! — .Mil ne vous cabrez pas! je suis brutal, je le sais bien, mais il le faut!... oui, brutal connue le chirurgien qui porte le fer et le feu dans la liles-ure pour sauver sou malade...
— Je ne puis vous comprendre...
— En vérité!... — s'écria le ])aion avec ironie.
— Je n'ai rien compromis, n'ayant rien fait...
— Non, vous n'avez rien fait, et voilà justement ce qui m'exaspère, car, en restant dans le sialu (/uo. vous avez tout compromis!... et vous auriez tout perdu, si je n'étais pas là [mur tout réparer!...
— Que poiivais-je?
— Agir.
— De quelle façon? — Germaine no m'aime pas...
— Vous l'a-t-ellc dit?... Et encore, vous l'eùt-elle dit, cela no prouverait rien! mais elle ne vous l'a pas dit.
— Elle a fait plus... — Son indifférence est manifeste... — Je vous l'ai écrit... — Ne vous souvenez- vous plus de ma lettre?
— Je la sais par cœur, votre lettre... — Dix fois je l'ai relue, au grand détriment de mes nerfs que votre na'i'veté crispait outre mesure... — Que penseriez-vous d'un capitaine qui proclamerait sa défaite avant d'avoir livré bataille?... — Vous êtes un garçon d'esprit, mon cher André, c'est incontestable ! Eh bien ! permettez-moi de vous le dire, depuis votre arrivée au château de Grandlieu vous vous êtes conduit comme un sot.
— Qui vous le fait croire?
— Vos propres confidences... — C'est votre lettre en main que j'affirme !... — Récuserez-vous un témoignage émané de vous-même?
— Que fallait-il faire?
— Le contraire... N'importe quoi, pourvu que ce fût quelque chose! L'immobilité, c'était le désastre! — Mais procédons par ordre... — Vous m'écrivez que vos illusions s'envolent, que vos rêves s'évaporent, que la froide et triste réalité remplace les mirages décevants, enfin que je vous trompais et me trompais moi-même en prétendant que vous étiez aimé...
— Hélas! ! — murmura San-Rémo. — Ce n'est que trop certain... Germaine ne m'aime pas .. Elle ne m'aimera jamais...
— La preuve?...
— Je n'en ai pas une, j'en ai vingt... son accueil désolant... sa froideur... son indifférence, qui semble même, depuis deux jours, se changer en antipathie...
— Ah! de l'antipathie!! très-bien!! vous m'en voyez ravi!! — fit Croi.x-Dicu, — Donc elle paraît no pouvoir vous souffrir?...
— Oui, par moments cela va jusque-là...
— Riavo !! — s'écria le baron en se frottant les mains. — .Mi ! bravo !!
— De tout cola que concluez-vous donc? — demanda le jeune homme.
— De tout cela je conclus plus que jamais, mon cher enfant, que Germaine vous adore...
André, croyant à une mystification de mauvais goût, regarda Philippe d'un air stupéfait.
— Vous vous mofiuez de moi, — murmura-t-il, — et c'(;st mal, car enfui vous savez que je souffre... <|uc je souffre à mourir... et que j(! mourrai de ma souffrance..,
— Non, pardieu, vous ne mourrez pas! Je n'ai, de ma vie, parlé de façon plus sérieuse, et je suis absolument en mesure de prouver ce que j'avance!... — Écoulez mes
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arguments : — d'abord, admettez-vous que madame do Grandiieu ait sur l'esprit de son mari un empire absolu?...
San-Rémo fit un signe affirmutif.
Le baron poursuivit :
— Logiquement, alors, il vous faut admettre qu'un seul mot de sa jolie bouche aurait suffi pour empêcher le vicomte de vous inviter, ou, tout au moins, de vous recevoir-. .• Admettez-vous encore cela?
— Je l'admets...
— Or, ce mot, — continua Philippe, — elle ne l'a pas dit, puisque vous êtes l'hôte du château de Grandiieu... — Donc elle ne vous garde point rancune de la déclaration trèsvive formulée par vous certain soir, en couvrant ses mains de baisers... — Admettezvous toujours?...
— Toujours, et voilà justement ce qui rend plus cruelle son inexplicable froideur.
— Eh ! cher enfant, — s'écria Cruix-Dieu, — cette froideur est un aveu, et des plus significatifs...
— Expliquez-vous...
— Suivez-moi bien : — votre position, en ce qui concerne le vicomte Armand, est nette et des meilleures... — Vous avez pris la défense de ce vieux gentleman avec une
incomparable générosité — Vous vous êtes battu pour lui... pour lui vous avez failli
mourir... — 11 vous aime, par reconnaissance, de toutes ses forces, il vous regarde comme son fils et caresse le rêve — (vous me l'avez écrit) — de voir naître et grandir, entre Germaine et vous, une intimité fraternelle. — Rien ne serait plus facile à la jeune femme, avouez-le, que de combler les désirs de son mari et d'être pour vous une sœur? — Si son cœur était libre, vous la trouveriez bienveillante, empressée, familière, l'esprit joyeux, le sourire aux lèvres... et je dirais alors : — Vous avez 7'aison, Andi'é, elle ne vous aime pas... — Elle affecte, au contraire, avec une naïveté pareille à la vôtre, une inexplicable froideur, une antipathie sans vraisemblance, espérant ainsi vous donner le change sur ce qu'elle éprouve en réalité, et je répète : — £tte vous adore!
— Ah! — s'écria San-Rémo, dont le visage s'illumina, — si je pouvais vous croire!..,
— Ne doutez plus!... Tout cela est certain, et vous l'auriez compris depuis longtemps déjà si vous aviez un tant soit peu de cette expérience dont j'ai trop...
— Mais alors, pourquoi Germaine clierche-t-clle à me tromper ainsi sur la nature do ses sentiments?. .
— Ah ! cher enfant, comme on voit bien que vous n'avez jamais, jusqu'à ce jour, rencontré de femmes honnêtes!... — Aviez-vous donc espéré, par hasard, que celte patricienne do vingt ans se jetterait dans vos bras?... — Elle a fait bien assez, mordieu! et même un pou plus qu'il n'aurait fallu, en franchissant, un beau soir, le seuil de votre logis de garçon!! — Vous étiez mourant... elle le croyait du moins, et voilà son excuse... • — Quand vous l'avez remerciée de cotte démarche qui pouvait la perdre, qu'a-t-cUe dit?...
— Lui |)arler de cela! — répli(jua impétueusement André, — y songez-vous, baron?.,. — Pour rien au monde je n'aurais osé! — Rappeler le souvenir d'un imprudent aveu... des baisers brfdants dont je couvrais ses mains... c'eût été de la folie!...
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André, sans toucher les étriers, d'un seul bond Fe mit en selle. (Pnge 46.)
— Oui, vous avez la folie de la timidité, je le sais bien, quand vous n'êtes pas éperonnô par la fièvre, et voilà pourquoi vous venez de faire si dcplorablenieut fausse route en tout ceci... Il fallait ne point hésiter, saisir l'occasion aux clioveux, mêler aux expressions de votre gratitude celles de votre repentir, et, tout en demandant pardon, recommencer l'offense.
— Germaine m'aurait, sans pitié, banni de sa présence!...
ÎRAOfcDIKS 8:i; Il
Vicomtesse, n° G.
— Allons donc! — Cent fois pour une, tencz-vous-Ie pour dit, les femmes absolvent l'insolence, quand Tinsolence leur plaît!
— Quelle morale !!
— C'est la bonne, puisque c'est la vraie... — Germaine, soyez-en sûr, attendait cette offense, et se préparait à l'accueillir avec une grande colère visible et une grande joie secrète... — Vous avez gardé le silence et trompé son espoir... — Vous avez creusé entre elle et vous un fossé qui devient plus profond d'heure en heure, et que ni l'un ni l'autre vous no savez plus comment franchir... Un peu de temps encore et ce fossé serait tout à fait infranchissable... — l'aveu nouveau, si facile au moment de votre arrivée, est maintenant pour vous très-difficile à faire, et pour elle presque impossible à entendre... — Tout est donc à recommencer!! — il s'agit de remettre les choses en l'état où elles étaient quand vous vous êtes si maladroitement exilé du terrain déjà conquis...
— Le moyen?
— Le meilleur, ou plutôt le seul, est de frapper quelque coup hardi sur l'imagination de la jeune femme... — Remuez l'âme... agitez les nerfs... et vous serez bien près du moment psychologique...
— Comment frapper ce coup?...
- Je l'ignore, mais nous trouverons... Ou trouve toujours quand on cherche bien, et quand on sait aider le hasard
L'entretien de San-Rémo et de son redoutable ami se prolongea pendant près d'une heure encore, mais il nous paraît inutile de le sténographier plus longtemps.
Lorsque les deux hommes se séparèrent, il était convenu que Croix-Dieu, attendant les événements, passerait quelques jours à l'auberge de la gare, où André pourrait le visiter chaque matin et réclamer au besoin ses conseils.
Tout en suivant, au pas de son cheval, l'avenue ombragée de vieux ormes qui conduisait de la station au château, le fils d'Henrielte d'Auberive ne songea pas un instant à s'étonner de l'intérêt inouï et presque invraisemblable que le baron portait à la réussite de ses amours...
L'affection quasi paternelle do Croix-Dieu — alfecliou que, dans ki candeur de son âme, André croyait sincère — lui paraissait expliquer toul.
Un espoir très-vif remplaçait son découragement absolu.
Le baron lui avait dit : Germaine vous aime! — et il le croyait. — Le baron avait ajouté : Vous sei-ez heureux/ — et il ne doutait plus...
Aussi le soir, au dîner, une joie si profonde rayonnait sur sa physionomie habiluolle- I ment mélancolique, que M. do Grandlieu le complimenta en souriant an sujet de cette I transfiguration, et lui demanda s'il avait reçu des nouvelles de la belle dame qui venait,
si bien voilée, le visiter mystérieusemont pendant les premiers jours de sa convalescence, et dont Tréjan lui avait dit quelques mots.
Profondément troublé par cette question inattendue, — nos lecteurs le comprendront sans peine, — André rougit jusqu'au blanc des yeux, tandis que Germaino devint si pâle qu'elle semblait au moment de se trouver mal.
Le vicomte se hâta d'ajouter :
— L'innocente plaisanterie que je me suis permise vous semblerait-elle indiscrète, mon cher enfant'?... — S'il en est ainsi, croyez que je la regrette vivement et ne m'en sachez point mauvais gré... — Personne, plus et mieux que moi, n'a le respect des secrets du cœur... — Mais pourquoi cet embarras que rien ne justifie?... — Vous êtes à l'âge où l'on peut aimer... je dirai même où l'on doit aimer... — Aux vieillards seuls l'amour est interdit, ne pouvant être partagé...
Tandis qu'Armand prononçait ces paroles, Germaine avait eu le temps de se remettre et, quand son mari tourna les yeux vers elle, toute trace de son émotion avait disparu, mais pendant la fin du repas et le reste de la soirée elle fut triste.
Sans le vouloir, et peut-être sans le savoir, elle ressentait à l'endroit d'André une irritation sourde.
Pourquoi le jeune homme éprouvait-il une joie qu'elle ne pouvait partager? — Pourquoi paraissait-il heureux quand elle souffrait cruellement en luttant de toutes ses forces contre son cœur?...
Certes, ces deux questions ne*se formulaient point avec une netteté si grande dans l'esprit de madame de Grandlieu, mais elles étaient latentes au fond de sa pensée,
L'époque des courses de gentlemen chez le marquis de Lautrec \enait, ce jour-là même, d'être fixée d'une façon définitive.
On était au jeudi.
Elles devaient avoir lieu le lundi suivant
Le même soir, il y aurait bal au château de Laulrcc.
Chaque malin, nous le savons, San-Hémo procédait à V entraînement du cheval qu'il devait monter pour courir le steeple-chase.
On avait disposé des haies, une barrière mobile, et creusé un large fossé dans lavemie qui, traversant le parc, descendait jusqu'à la Loire, et pendant une demi-heure André faisait franchir ces obstacles au digne rejeton de Tulipe et de Ptolémée, qui finissait généralement par s'y prêter d'assez bonne grâce après quelques tentatives insurrectionnelles promptement réprimées.
M. de Grandlieu ne manquait jamais d'assister à ces leçons i|ui l'intéressaient vivement, au double titre d'éleveur et d'homme de cheval, mais il ne parvenait pas toujours à décider Germaine à l'accompagner, et il se plaignait alors de l'incompréhensible indilféjence de la jeune femme pour les produits de son écurie.
Ce jour-là comme de coutume, à l'issue du déjeuner, un groom anglais amena Tonton ?ur la pelouse, au bas des degrés conduisant, par une double rampe, à la (errasse rouverte de fleurs et d'orangers et faisant le tour du château.
Ai
Le valet de chambre vint au salon prévenir André et lui apporter ses gants et sa cravache.
— Le moment solennel approclie, — dit avec un sourire le jeune homme à son hôte, — il faut absolument remporter un succès. — La leçon sera sérieuse aujourd'hui.
— Vous êtes un excellent cavalier, mon cher enfant, — répliqua le vieillard, — et si le déplorable caractère de votre monture ne vous joue pas, à la dernière heure, quelque mauvais tour, vous arriverez certainement premier... — Je prendrais sans hésiter Tonton, monté par vous, à dix contre un contre le Champ... et pourtant vous avez des concurrents redoutables, le comte d'Auvers avec Bob, le comte de Bévllle avec Roland, M. de Casenove avec Doute-en-lrain... Mais c'est égal, j'ai confiance... — .\llons voir le galop
.d'essai... — Vous viendrez aujourd'hui, Germaine, n'est-ce-pas?
— Je vous prie de m'en dispenser, mon ami... — murmura la jeune femme; — je désire rentrer chez moi.
— Ètes-vous souffrante?
— Non! mais fatiguée... — j'ai mal dormi et je me sens la tète un peu lourde...
— Cinq minutes sur la terrasse, je vous en prie... rien que cinq minutes... — Le grand air vous fera du bien, j'en suis sûr. — Venez, chère enfant. .
Germaine ne pouvant, sans mauvaise grâce, s'obstiner dans son refus, prit le bras de son mari et gagna la terrasse à laquelle on accédait depuis le salon par une large portefenêtre...
André les suivit. •
Le groom anglais tenait en main maître Tonton, qui ne paraissait point de bonne composition ce jour-là, et se livrait, sans motifs appréciables, à de brusques soubresauts
Ce jeune cheval faisait honneur à l'écurie d'élevage do M. de Grandlieu.
Difficilement on aurait pu rêver une bête plus élégante.
11 était de taille moyenne. — Une petite tête fine et sèche, aux oreilles mobiles, aux naseaux bien ouverts, s'attachait à son encolure longue et souple.
Les yeux très-grands et étincelants, mais inquiets et pleins de malice, donnaient à cette jolie tête une expression presque farouche.
Le poitrail était large. — Des membres fins, .«ans être grêles, et les jarrets larges et nerveux offraient les indices irrécusables d'une vitesse hors ligne et d'une vigueur de premier ordre.
La robe, d'un bai si foncé qu'il semblait noir, n'avait qu'une seule taclie, — une étoile blanche au milieu du front.
Le poil, doux comme de la soie et moiré comme du satin, laissait entrevoir, sous la peau frémissante de l'encolure et des épaules, le mouvant réseau des veines.
— Merveilleux modèle ! — s'écria le vicomte avec enthousiasme. — Et comme il est bien dans sa forme! Oui... oui... c'est un poulain qui doit faire parler de lui!... — N'estce pas votre avis, Germaine?
— 11 est très-beau... ^ répondit la jeune femme, — mais je lui Irouve l'air très-méchant...
LA VICOMTESSE GERiMAliNE 45
— Je dois convenir que Tonton ne brille point par la douceur... c'est un diable...
— Il est dangereux?. .
— Pour vous, sans doute, il serait dangereux, chère enfant, ou pour un écuyer novice et timide; mais, avec un cavalier de la force d'André, il n'est que difficile.
— Alors, aucun accident ne vous semble à craindre?
— Un accident est toujours à craindre. — Un bidet de ferme butte et s'abat, et casse la tète du lourdaud qui le monte... — Si l'on voulait éviter tout péril, on ne sortirait pas de chez soi, et encore rien ne démontre que le toit ne vous tomberait pas sur la tète.
San-Rémo venait de descendre les marches, et il arrivait auprès du groom. Ce dernier porta la main à son bonnet écossais et dit avec un accent d'outre-Manche très-prononcé :
— Monsieur le marquis fera bien de se défier...
— Pourquoi cela, John?
— Tonton est de mauvaise humeur aujourd'hui... — Je ne sais pas ce qui lui porte sur les nerfs, mais monsieur le marquis peut regarder son œil... et son oreille aussi... — Je réponds qu'il ne sera pas commode...
— Tant pis pour lui...
— Enfin, je prends la liberté do conseiller respectueusement à monsieur le marquis d'èlre sur ses gardes... — Blue Devil, quand il a tué lord Stanley, à Epsom, avait tout à fait le même œil que Tonton...
John disait vrai. — Le cheval était inquiétant. — Au lieu do pointer ses oreilles, il les couchait sur son encolure et de ses grands yeux très-saillants jaillissait un feu sournois.
André ajusta les rênes du filet, saisit de la main gauche une touffe de crinière et s'apprêta à mettre le pied à l'étrier.
Tonton, habituellement presque sage au montoir, ne l'entendait pas ainsi ce jour-là.
Il pointa d'une façon assez violente pour enlever de terre le groom qui le tenait toujours, et, à peine retombé sur ses quatre pieds, il détacha coup sur coup une demi-douzaine de ruades avec une raideur et une rapidité fanta-tiques.
En même temps, pris d'une fièvre d'iTidépendance, il s'efforçait d'ariacher sa tète aux mains de John, qui se cramponnait à la bride en répétant :
— Prenez garde, monsieur le marquis, prenez garde!...
— Lâchez tout! — commanda André.
— Mais...
— Lâchez tout!... — répéta le jeune homme, — je le veux!...
John obéit.
Tonton se crut libre, fit un écart énorme, et s'élança comme l'éclair h. travers la pelouse.
Le poulain comptait sans son li(Mn. — San-Rémo, de la main gauche, teiiait toujours lu crinière, et sa main droite se crispait sur le pommeau de la selle.
iG LES TIIAGEDIES DE PAllIS
Pendant une seconde, il parut entraînô ou plutôt traîné...
Gci maine poussa un cri d'angoisse et mit ses deux mains sur ses yeux.
Mais André, par une manœuvre de voltige qu'exécutent chaque soir les écuyers des cirques, prit un élan dont la vitesse folle de la course décuplait la puissance, et, sans toucher les étriers, d'un seul bond il se mit en selle.
— Bravo! — dit M. de Grandlieu en applaudissant. — Ah! Ijravol... — Ne craignez rien pour lui, Germaine, — ajouta-t-il, — c'est un ccntaurel...
La jeune femme rouvrit les yeux juste à temps pour assister à la lutte courte, mais émouvante, de San-Rémo et de sa monture révoltée.
Furieux de se sentir monté par surprise, mais ne se reconnaissant pas encore vaincu, Tonton se défendait comme savent se défendre les chevaux de pur sang doués d'un caractère irascible, entêté et grinrheux.
Pirouettes foudroyantes, sauts de côté, sauts de mouton, l'uades insensées et cabrades vertigineuses, il essaya tout, et en moins de deux minutes il épuisa son répertoire, — sans le moindre succès.
André, qu'électrisait la présence de Germaine et qui croyait entendre encore le cri d'angoisse qu'elle avait poussé, était littéralement vissé sur sa selle et les plus formidables écarts ne le déplaçaient pas d'une ligne.
Tonton, comprenant un peu tard qu'il jouait un mauvais jeu où il n'y avait à gagner pour lui que les brûlures de l'éperon et les morsures de la cravache, redevint brusquement dùcile, et, sous la simple pression du genou de son cavalier, prit comme une flèche la direction de l'avenue, franchit avec la légèreté gracieuse d'un oiseau la barrière, les haies, le fossé qui simulait une rivière, atteignit en quelques secondes l'extrémité du parc, pivota sur lui-même, parcourut le même chemin, au retour, à la même allure, bondissant de nouveau par-dessus les obstacles qu'il n'effleurait même pas, et vint s'arrêter, diimpté, frémissant, superbe, au bas des degrés de la terrasse que Germaine n'avait point rjuillée.
— Tonton vous a fait grand peur, madame... — dit André en saluant. — Pardonnezlui... il ne le fera plus... — Au fond, c'est un mouton qui se déguise en diable..
— 'C'était splendide!... — s'écria M. de Grandlieu. — Tonton, monté par vous, ne craint pas de rivaux ! — Je suis sûr h présent que vous serez vainqueur !
— J'en accepte l'augure... — nuu-mura le jeune homme en regardant Germaine, trèspàle et Irès-émue...
Le château de Grandlieu se ti'ouvnit à une distance d'environ douze kilomètres du château de Lautrcc.
Cette dernière habitation, construite dans les premières aimées du règne de Louis XV au milieu d'un parc immense, appartenait au vieux marquis de Lautrec, l'un des plus
ri'jlii's [iropriélaircs ^\^'. la riche Tourainr
LA VICOMTESSE GERMAIiNE 47
Roland-Gaspard de Lautrec, possédant près de huit cent mille livres de rentes, était le chef heureux d'une nombreuse et magnifique famille.
Grand chasseur devant le Seigneur, vert et plein de sève, courant uu renard à franc étrier pendant des matinées entières malgré ses soixante-dix ans accomplis, le marquis avait quatre fils, mariés tous les quatre, et il réunissait à sa table patriarcale seize petitsenfants d'une belle venue, dix jeunes garçons et six petites filles.
— S'il plaît à Dieu, — murmurait-il parfois en regardant avec orgueil cette pépinière de Lautrecs, — mon nom ne s'éteindra pas de sitôt...
Le vieux gentleman aimait avec passion tous les exercices du sport.
Il se plaisait à appeler chez lui, cinq ou six fois par an, la noblesse tourangelle, soit pour des courses, soit pour des chasses. — Sa princière hospitalité égalait, en ces occasions, celle des grands seigneurs anglais les plus célèbres par leur faste. — Les soixante appartements du château étaient occupés par des hôtes choisis, et les écuries, vastes comme celles de Chanlilly, regorgeaient de chevaux de sang.
Aux époques des courses, il était convenu que les amis de la maison pouvaient, sans aucune invitation préalable, amener leurs amis. — Une simple présentation au marquis ou à l'un de ses fils donnait au nouveau venu le droit de prendre place dans une tribune, do s'asseoir à l'une des tables sans cesse servies, et d'assister le soir au bal qui terminait la fête.
Le jour du fameux stcople-chase dont Toulon, monté par André, devait être l'un dos héros, était arrivé.
On touchait à la seconde moilié du mois de juin.
Le temps, admirablement beau, semblait fait à souhait pour favoriser la réunion.
Une petite pluie, tombée dans la nuit précédente, avait abattu la poussière sur les routes et rafraîchi l'atmosphère.
Le soleil, îi demi voilé par des vapeurs qui n'avaient rien d'inquiétant, répandait sur les campagnes vertes une lumière vive et gaie, mais point aveuglante.
Les courses devaient commencera deux heures précises.
Dès avant midi on voyait se succéder, sur les chemins conduisant à Lautrec, des éfjuipages de toute sorte, depuis les landaus et les vis-à-vis bien attelés des châtelains millionnaires des environs, jusqu'à la modeste calèche de famille du propriétaire campagnard, traînée par des chevaux moins élégants que robustes, et plus habitués au collier do travail qu'au harnais de parade.
Phaétons, dog-carts, paniei-s, ducs à la mode et tilburys démodés, filaient rapidement sous les grands arbres, et de joyeux : bonjour! s'échangeaient entre les propriétainis de ces di\ ers véhicules.
l'ius noniljrcux i-ncore que les voitures étaient les cavaliers.
Sans coiupler les gentlcmen-riders du cru, montes d'une façon discutable, bon nombre des habitués du tour du lac passaient au galop de chasse ou au grand Irot, sur des liacks et des cobs de pure race, suivis de grooms absolument corrects, moulés dans leurs culottes de peau et sanglés dans leurs courtes redingotes à boutons nrmoi-iés.
La population rurale, superbement endimanchée, les robustes gas et les belles filles de Touiaine, se mêlaient à la file des visiteurs de high-life, car le parc de Lautrec, les jours de courses, s'ouvrait à tout le monde.
La piste s'étendait à un kilomètre du château, sur de magnifiques prairies sillonnées par une petite rivière et encadrées par des futaies séculaires.
De coquettes tribunes, peintes de vert et de blanc, et pavoisées de drapeaux aux couleurs de Lautrec, s'élevaient à droite et à gauche, tout près de l'enceinte du pesage
Les voitures des curieux qui se proposaient de repartir aussitôt après les courses se rangeaient en bon ordre le long de la piste.
Sauf la différence du décor, on aurait pu se croire àLongchamps.
Vers une heure de l'après-midi il se fit dans la foule, très-compacte aux environs de la porte monumentale donnant accès dans la cour d'honneur, un brouhaha d'admiration.
Les piétons grimpèrent sur les talus gazonnés du chemin.
Les cavaliers demandèrent à leurs montures leurs courbettes de parade les mieux réussies et leurs plus grands ahs de manège.
Tous les regards se dirigèrent à la fois vers un même point.
L'objet sur lequel la curiosité générale se concentrait ainsi était une Victoria à huit ressorts, attelée à la Daumont de quatre chevaux noirs, de haute taille, si parfaitement appareillés de (aille, de robe et d'allures, qu'ils semblaient quatre épreuves identiques sorties d'un même moule.
Deux jockeys lilliputiens, en culottes blanches, en vestes de satin bleu et en capes de velours noir à calottes de torsades d'or, contenaient avec une facilité apparente l'ardeur docile des steppers irlandais, qui trottaient à la hauteur du poitrail et s'encapuchonnaient en blanchissant d'écume les bi-anches d'acier de leurs mors,
ucs deux lanternes, ciselées comme des objets d'art et surmontées d'une couronne de vicomte, accompagnaient, en le dominant, l'immense garde-crotte en cuir verni. — Assis sur le siège de derrière, deux valets de pied poudrés, portant la culotte courte, les souliers à boucles et l'habit à la française à galons armoriés et à aiguillettes, croisaient les bras sur leur torse robuste, avec une raideur toute biitannique.
Les écussons accolés de Grandlieu et de Handal ponctuaient de leurs émaux étincelants la caisse d'un bleu sombre.
Le vicomte .\rmand et Germaine occupaient cette iiTéprochable voiture, dont notre ami Octave Gavard aurait proclamé le chic épatant.
Germaine, admirablement belle et jolie comme toujours, mais un peu plus pâle (jue de coutume, avait un costume de faille gris perle, relevé sur une jupe de faille bleu de ciel rayée de rubans de velours noir, comme une étoffe de paysannerie Watteau.
Un petit chapeau bleu, gris et noir, de style Louis XV, posé très en avant sur le front, laissait voir par derrière la nuque blanche et nacrée, les beaux cheveux blonds relevés droit et formant sur le sommet de la tête une torsade épaisse d'où s'échappaient deux boucles dorées descendant jusqu'à la ceinture.
De la main droite le jeune femme tenait une mignonne ombrelle grise et bleue, dont le manche d'ivoire, travaillé comme une duntelle, venait du palais d'Eté, à Pékin.
rM
Les deux jeunes femmes vinrent s'asseoir sur un banc rustique. (Page 31.)
Sa main gauche jouait avec un houqiiet de violettes que de temps en temps elle approchait de son vi.sage pour en re.spirer le parfum.
\ndi-6 de San-Ilémo, montant le plu.s beau cheval anglais des écuries du vicomte, escortait la voiture au petit galop, échangeant parfois quelques mots avec M. de aiaiullicii! et, plus rarement, avec Germaine.
Le jeune homme portait un costume de ville qu'il devait éciiangcr, au niomcnl du stee/jk-chase, pour la ciisaque aux couleurs du vicomte.
Tragédies (80, M.
Vicomtesse, ii" 7,
30 LliS THAGÊDIES DE PARIS
Tonton, — plus farouche que jamais, malgré la vigoureuse leçon à laquelle nous avons assisté, — avait été amené la veille au soir dans les écuries de Lautrec, d'où on devait le conduire au pesage, bien enveloppé dans ses flanelles, quand le moment serait venu.
Peut-être ce croquis rapide suffira-t-il pour expliquer la sensation produite par l'exquise beauté de madame de Grandlieu et par le prestigieux équipage où elle trônait avec une simplicité charmante.
Cette sensation du reste eût été la même sur le champ de courses du bois de Boulogne, ou sur l'hippodrome de Deauville.
Un grand nombre des principaux invités se pressaient déjà dans les salons du château, dont la marquise de Lautrec et ses quatre belles-filles faisaient les honneurs en véritables grandes dames, c'est-à-dire d'une façon incomparablement gracieuse et bienveillante.
La marquise, très-belle encore sous les boucles neigeuses de sa chevelure qui semblait poudrée d'argent, et réalisant l'admirable type de ces patriciennes chez qui la bonté ne laisse point de place pour la hauteur, accueillit avec une distinction toute particulière Germaine, qu'elle connaissait depuis son enfance, car le vicomte, chaque année, venait passer quelques mois au château de Grandlieu, et nous savons qu'il ne se séparait jamais de sa pupille.
Armand présenta San-Rémo aux maîtres de la maison, et fit cette présentation en termes chaleureux ou plutôt enthousiastes.
— Vous avez votre appartement ici, ma chère mignonne, — dit madame de Lautrec à Germaine, en l'embrassant, — on vous y conduira aussitôt après les courses, s'il vous convient de changer de toilette avant dîner, et vous y dormirez quelques heures demain matin, car le bal finira trop tard pour qu'il vous soit possible de retourner cette nuit à Grandlieu... je l'espère et j'y compte...
— Je l'espère aussi, — répondit Germaine en souriant, — car je serai heureuse, madame la marquise, très-heureuse, vous n'en doutez pas, de rester le plus longtemps possible dans cette maison que j'aime, et où je sais que je suis aimée...
Madame de Lautrec embrassa de nouveau la vicomtesse, qu'elle appelait ma chère mignonne depuis l'époque où elle était petite fille, et elle la quitta pour aller faire accueil à d'autres invités.
Germaine, en ce moment, fut abordée vivement par une toute jeune femme qui se jeta dans ses bras avec de grandes démonstrations d'amitié.
Cette jeune femme, très-jolie, mais aussi brune que madame de Grandlieu était Jjlonde, avait été son amie d'enfance.
Née en Touraine dans un petit château des environs de Lautrec, elle se nommait Diane d'Aubray, et, depuis un peu plus d'un an, la baronne de Fcrrier.
Le baron de Ferrier l'ayant conduite en Italie l'iiivcr précédent, elle n'avait pas vu Germaine depuis le mariage de cette dernière et depuis son propre mariage.
De là les cris de joie et les bruyantes accolades.
Après l'échange des premières étreintes, des premiers baisers et des premières questions, les deux amies se prirent par le bras, et, traversant lentement les salons, gagnèrent une vaste serre, ou plutôt un jardin d'iiiver où s'épanouissait la flore des tropiques parmi
les entrelacements des lianes, des orcliidées et des rameaux d'arbres exotiques aussi vigoureux, aussi tùufTus que dans le sol et sous le ciel natal.
André s'était réfugié, depuis quelques minutes, dans cette oasis embaumée, et, caché à tous les regards par une statue de marbre blanc émergeant d'un massif de verdure, il dévorait des yeux son adorée Germaine.
Les deux jeune femmes vinrent s'asseoir sur un banc rustique adossé au piédestal de la statue.
San-llémo, très-ému, sentit un scrupule soudain s'emparer de lui.
— Puis-je, sans indélicatesse, rester ici? — se demanda-t-il. — Germaine et son amie ont à se dire peut-être des choses que personne ne doit entendre... — Si je ne trahis point ma présence, si j'écoute et si j'entends ce qui n'est point destiné à mes oreilles, ne serai-je pas bien indiscret et presque déloyal?
Il fit un mouvement pour se retirer, mais il hésita.
Sa conscience venait de donner son avis. — Son désir de ne point quitter la place répliquait :
— Où donc est l'indiscrétion? — Oii donc est la déloyauté? — Ai-je choisi cette retraite à dessein? — Non certes !... — Siiis-je venu me mettre aux aguets ? — En aucune façon !
— Le hasard seul amène auprès de moi Germaine et son amie... — Pourquoi m'éloigncrais-je? — Que peuvent-elles avoir à cacher?... — Leurs secrets, en supposant qu'elles en aient, sont ceux de deux cœurs innocents... — Si Germaine prononçait mon nom... si elle allait parler de mui... je saurais sa pensée... — Perdre une telle chance est impossible...
— je resterai...
Et il resta...
Une déception relative, suivie d'une joie immense, se préparait pour André. 11 ne fut en aucune façon question de lui entre les deux amies.
L'entretien, dès son début, roula sur les souvenirs d'enfance, puis sur le mariage de Diane.
— Pourquoi ne m'as-tu pas encore présenté ton mari? — demanda Germaine.
— Pour la meilleure de toutes les raisons... — La présentation ne sera possible que lorsque j'aurai Gontran sous la main... — M. de Ferrier s'appelle Gontran, — un joli nom, n'est-ce pas,?
— Charmant...
— Or, il n'e.it poiiit là... Mais tu ne perdras rien pour allcndrc... — Nous le trouverons aux courses.
— Pas avant?...
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— Oh ! impossible... tout à fait impossible...
— Où donc est-il?
— Aux écuries, sans aucun doute, près de Norma, près de sa chère Novma, ou dans l'appartement qu'on nous a donné, et fort occupé à s'habiller en jockey, à mes couleurs...
— M. de Ferrier va donc courir?
— Oui, ma chère, dans le steeple-chase... — et tu me vois bien agitée... bien inquiète... — Dieu veuille qu'il ne lui arrive point d'accident... — 11 tombe sans cesse, ce pauvre Contran, quoiqu'il soit un incomparable cavalier... Gela tient à ce qu'il monte de préférence des chevaux très-difficiles... — Il est brave... le danger l'attire... c'est plus fort que lui... — Alors, moi, tu comprends, je tremble... un bras ou une jambe sont si vite cassés...
— C'est bien naturel... — fit Germaina en souriant. — Tu aimes beaucoup ton mari? — ajouta-t-elle.
— Je l'adore! — s'écria la petite baronne. — Peut-être ai-je tort d'en convenir... mais, avec toi, pourquoi le cacher?... — il est si joli... tu le verras... et si gentil... si drôle... — Et puis, il m'aime à la folie... — Tu sais que mon père n'est pas riche et que j'ai deux frères... A peine puis-je attendre un jour, oh! le plus tard possible, dix mille livres de rentes... — Eh! bien, Gontran, qui est fils unique et qui possède du chef de sa mère un million et demi, m'a épousée tout de même... épousée par amour, oui, ma chérie... C'est ça qui est beau! C'est ça qui est rare!... — Étonne-toi donc à présent que je l'adore!.. . — Ah! je suis bien heureuse!
Madame de Grandlieu soupira involontairement.
— Quel âge a M. de Ferrier? — demanda- t-elle ensuite.
— Trente ans... — Juste neuf ans de plus que moi... — C'est une différence d'âge admirable... On croirait que nous avons été faits tout exprès l'un pour l'autre, ma chérie, d'autant plus que je suis brune et que Gontran est blond, et ça manque de pittoresque, tu i-ais, lorsque la femme et le mari sont absolument de la même nuance... Nos enfants seront moins bruns que moi et moins blonds que lui, car nous aurons des enfants, et ça ne tardera guère, j'en ai le pressentiment... Je vois dans tous mes rêves une petite fille, belle comme les amours ou comme loi, avec de grandes boucles châtain clair... Oli! une profusion de boucles!... ce sera délicieux...
Germaine soupira de nouveau.
— Mais — reprit la baronne de Ferrier — je te parle de mou bonheur, comme une égoïste que je ne suis guère, sans m'occuper du tien... — Toi aussi tu es heureuse, n'estce pas? très-heureuse?
— Certes! — répondit la vicomtesse.
— M. de Grandlieu est plus âgé que toi, c'est vrai, — continua Diane, — mais il est encore superbe avec ses cheveux argentés, et comme il a grand air! bien plus grand air que Gontran! — Gontran est charmant, coquet, mignon, et paraît une gravure de modes tant il a d'élégance... mais M. de Grandlieu est magnifi(|ue! — je le regardais tout à l'heure, et je l'admirais sincèrement... — il me semlilait l'image vivante des
fiers chevaliers du temps passé... — On se le représente bardé de fer, avec le casque en tête et une immense épce à la main... — Ah! il n'est pas gravure de modes, celui-là! — Tu dois être son idole. — Il a pour toi, certainement, une adoration sans bornes, un culte...
— Jamais un père n"a plus profondément aimé sa fille... — interrompit Germaine,
— Sa fille? — répéta Diane, étonnée.
— Oui, sa fille, — reprit la jeune femme; — et n'est-ce pas véritablement un père, celui qui, dans l'ineflable bonté de son cœur, a recueilli une orpheline et l'a vue grandir à ses côtés en l'entourant d'une tendresse qui, pas un jour, pas une heure, pas une minute, ne s'est démentie?...
— Tendresse paternelle? Rien que paternelle? — demanda madame de Forrier après une seconde d'hésitation.
— Mais, sans doute... — Mon mari n'en comprend pas d'aulrc. . — Comme aux jours de mon enfance je suis sa fille, et c'est tout simple... — Aujourd'hui je porte son nom... — il n'y a, entre lui et moi, que cela de changé...
— Ah! — dit seulement la petite baronne.
André sentait son cœur bondir et ses yeux se voiler.
Une joie immense, surhumaine, inondait tout son être. — Les paroles de Germaine ouvraient devant ses regards des horizons magiques que, jusqu'à ce moment, il n'a\ait pas même soupçonnés.
Ainsi donc, M. de Grandlieu n'imposait point un amour de vieillard à celle dont il avait fait sa femme... — Ainsi donc elle avait encore le droit de joindre un boulon de fleur d'oranger aux fleurons de sa couronne de vicomtesse...
Etait-ce possible? — Etait-ce vrai?...
Le moyen d'en douter après ce qui venait d'être dit? — Aussi André ne doutait pas.
Germaine avait hâte d'écarter un sujet d'entretien qui lui causait un vague embarras.
Elle saisit le premier prétexte offert par le hasard.
Diane tenait à la main un bouquet d'un éclat inouï, d'où s'exhalait un parfum suave, pénétrant, bizarre, sans analogie avec les autres parfums connus.
Les yeux de la vicomtesse tombèrent sur ce bouquet qu'elle n'avait pas encore remarqué.
— Ah! — s'écria-t-eile, — tu as là des fleurs merveilleuses!...
— A'rai ! comment les trouves-tu? — demanda la petite baronne.
— Splendides et surtout étranges... — Je n'ai jamais rien vu de pareil, ni comnio formes, ni comme couleurs...
— Regarde ce bouquet, ma chérie, — fit Diane avec un rire d'enfant, — regarde-le très-attentivement et tu vas comprendre si je suis fière de le porter... — M. de Grandlieu possède une douzaine de millions... il pourrait t'aclieter demain, si tu en témoignais le désir, des diamants à faire pâlir d'envie la face jaune d'un nabab. — Eh bien, les millions de ton mari ne parviendraient pas à te procurer un bouquet semblable à celui-ci...
— (>omment cela? — Ces fleurs sonteilcs uniques au monde?
— 11 y en a d'autres...
— Eli bien?
— Eh bien, c'est comme s'il n'y en avait pas, puisque à aucun prix on ne pourrait en obtenir... — Ceci manque de clarté, n'est-ce pas!... — Je vais m'expliquer... — Il est probable que tu n'as jamais vu M. de Prades, mais tu as certainement entendu prononcer son nom.
— M. de Prades, — demanda Germaine, — n'cst-il pas un vieux gentilhomme, trèsriche et qu'on dit un peu fou, n'ayant ni femme ni enfants et vivant seul avec des valet.i dans un grand château situé à trois ou quatre lieues d'ici, et d'oîi il ne sort point?
— C'est cela même, et le bruit public t'a fort exactement renseignée, à cela près que M. de Prades n'est pas fou, mais simplement maniaque. — Il n'y a eu, il n'y a, et il n'y aura jamais dans la vie de ce millionnaire qu'un seul amour, mais un amour immense, une passion exaltée, dont les fleurs sont l'innocent objet... — Il consacre les sept huitièmes de ses revenus à se faire envoyer de tous les pays du monde les fleurs les plus belles et surtout les plus rares; car, je dois en convenir, la rareté pour lui est le premier mérite... S'il avait la preuve qu'une fleur phénomène, une fleur tirée par le bon Dieu à un seul exemplaire, existe quelque part, sans hésiter il la payerait de sa fortune..
— Et tu trouves qu'il n'est pas fou? — interrompit Germaine en souriant.
— J'ai dit : maniaque, et je crois que le mot suffit, — répliqua Diane, — je t'accordrrai cependant un peu de folie si tu veux...
— Va pour maniaque et continue...
— M. de Prades, naturellement, a des serres incomparables... — Aucun jardin royal ne pourrait, sous ce rapport, entrer victorieusement en lutte contre lui... — Eh bien! figure-toi que personne, excepté moi pourtant, n'a franchi le seuil de ces serres... personne au monde, entends-tu bien?... — Goutran lui-même, mon seigneur et maître, est resté à la porte de cet Eden...
— Comment et pourquoi cette exception miraculeuse a-t-elle été faite en ta faveur?
— Ah! voilà... — Je suis la filleule de M. de Prades qui, n'ayant aucune famille, ni de près ni de loin, me regarde quelque peu comme son unique parente. — S'il pouvait adorer autre chose que ses fleurs, il m'adorerait... Je n'éprouverais qu'une faible surprise en me réveillant, un beau matin, son héritière... — Mais Dieu veuille le laisser vivre longtemps, le bon vieillard... Je ne tiens point à l'héritage... — Or, mon parrain est jaloux de ses bien-aimées comme un pacha l'est de ses odalisques... — Lui, l'homme le plus doux qu'on puisse rêver, brûlerait impitoyablement la cervelle ù quiconque trouverait moyen de violer par surprise le secret de ses admiiables serres.
— Mais c'est alliv.'ux I... — s'écria Germaine.
— Allreux, — répliqua Diane, — j'y consens, mais logique... — il croirait qu'on veuf le voler, et la loi, à ce ([u'il paraît, permet de tirer sur un voleur... — Il porte toujours dans sa poche un revolver à cette intention... — Lui seul et ses deux jardiniers peuvent pénétrer dans le harem... — Il n'a jamais été fait d'exception, sauf pour moi, je te lo disais tout à l'heure.
— Il d(jit falloir à M. de Prades une véritable armée pour garder le paradis défendu... 1^ ^
— C'est là uno erreur, ma chérie... — le paradis détendu st garde très-ljien lui-mèiuc, et d'une façon formidable, je t'assure... •
— Comment?...
— Celles des allées qui conduisent aux serres, et le sol même de ces serres, font machinés et pleins d'embûches invisibles. — Partout des chausses-trappes compliquées... des pièges à loups perfectionnés... des lames d'acier, des dents de scies, des pointes aiguës... que sais-je?... — Il m'en a fait voir... — Ça donne le frisson et la chair de poule... Ça ressemble aux outils de torture des bourreaux du moyen âge... Le malheureux qui se hasarderait au milieu de ces jolis petits en'gins à double détente n'en sortirait point, ii moins d'un miracle... — On le relèverait les jambes brisées...
— Quelle horreur! !
— Que veux-tu, ma chérie : Charbonnier est maître chez lui !l! — La réputation des pièges à loup de mon parrain est d'ailleurs faite dans le pays, aussi les maraudeurs s'abstiennent-ils avec un soin religieux!... En outre, il n'y a rien à voler... rien que des fleurs... — Ce serait les payer trop cher...
— Enfin, ce bouquet?
— J'y arrive... — Hier, Contran et moi, nous sommes allés lendre visite ù JI. de Prades... — J'ai trouvé le digne homme bien vieilli, mais plus gracieux pour moi que jamais. « — Petite Diane, — m'a-t-il dit, — j'ai reçu des fleurs nouvelles... des n(uns qui surpassent tout... Viens les voir... » — Il me tutoie, me connaissant depuis le jour où je n'avais que vingt-quatre heures!! — J'ai sollicité pour Goniran la permission de m'accompagner... impossible de l'obtenir... toutes mes supplications ont échoué!... — Une fois dans les serres, et voyant mon enthousiasme sincère, M. de Prades, saisi d'un accès de galanterie inoui'e, inexplicable, et voulant aussi peut-être me faire ouiilier l'obslination de son refus, a, de sa main tremblante, coupé ses plus merveilleuses fleurs et composé le bouquet que tu vois... « — Prends ceci, petite Diane, — a-t-il dit en me le donnant, — et souviens-toi que pour un million tu n'en trouverais point de pareille?... » — Je n'en revenais pas! — J'ai pris le bouquet... — A peine pouvais-je remercier, tant l'étonnement me changeait en statue... — Nous avons rejoint mon mari, qui n'en revenait pas^lus que moi, nous sommes partis et nous voici... — Et maintenant que tu en sais aussi long que moi, ma chérie, laisse-moi t'offrir ce bouquet dont tu connais désormais le prix...
— Non... non... — répondit vivement Germaine, — de tout mon coMir iniTci... mais je refuse...
— Pourquoi?
— Parce que le chagrin de t'en priver dépasserait pour moi le plaisir do l'accepter... — Ali ! s'il y en avait deux, j'en porterais un avec joie... Mais il n'y en a pas deux.
Diane insista, — rendons-lui cette justice, — seulement elle insi.sta sans la moiiulro conviction.
Germaine ne céda point.
\]n des fils du marquis de Lautrec vint prévenir les jeunes femmes qu'il élnil leinps de gagner le parc, car la première des courses jihites allait commencer.
Madame de Grandlieii et son amie quittèrent le jardin d'hiver. San-Rémo, à son tour, sortit du massif de verdure en se disant tout bas :
— S'il y en avait deux, elle en porterait un, et le porterait avec joie... il faut donc qu'il y en ait deux...
Au moment où Germaine, conduite par l'un des fils du marquis de Lautrec, et M. de Grandlieu donnant le bras à la petite baronne de Feriier, arrivèrent auprès des tribunes, l'enceinte du pesage et les environs de la piste présentaient un coup d'œil animé et pittoresque.
De nombreuses et élégantes voitures découvertes stationnaient dans la prairie dont, quelques jours auparavant, le foin venait d'être coupé. — On se faisait des visites d'équipage à équipage. — De fraîches toilettes, échappées presque toutes des plus illustres ateliers parisiens, se détachaient gaiement en notes claires sur le vert d'émei'aude des gazons et sur le vert sombre des futaies.
Les jockeys déshabillaient les chevaux de snng de leurs couvertures timbrées aux angles des initiales couronnées de leurs maîtres.
Les gentlemen prêts à courir, et déjà revêtus de la casaque et de la cape, allaient et venaient aux alentours de la balance traditionnelle, échangeaient des poignées de mains avec leurs amis et accueillaient, le' sourire aux lèvres, les souhaits de bonne chance. — Les bookmakers de high-life inscrivaient des paris sur leurs carnets. — Une bouquetière de haute fantaisie, en costume Louis XV d'un réussi complet, offrait des fleurs aux dames et montrait ses dents blanches en attachant des œillets et des roses à la boutonnière des cavaliers.
Ce joli tableau de la grande vie aristocratique ressemblait ù une aquarelle d'Eugène Lamy, vue au microscope.
— Ah! le vûUà! — dit tout à coup Diane de Ferrier en arrêtant Arm.ind de Grandlieu et en se tournant vers Germaine.
— Qui donc? — demanda celte dernière.
— Mon mari... — reprit Diane, et elle appela : — Gontran!... Gontran!...
— Me voici, mon amour... — répondit une voix de mezzo-soprano, et le plus joli gentleman qu'il fût possible d'imaginer se dirigea vers le groupe composé de quatre personnes.
La petite baronne avait eu raison de le dire, M. de Ferrier ressemblait à une image du journal des modes. i.
Jamais tubes capillaires d'un blond plus doré n'avaient formé sur le front d'un gommeux mèches plus coquettes et plus artistement étagées. — De légers favoris encadraient
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Le voilà qui eorl de l'eau et qui gravit la berge. (Page 02.)
la figure fraîche et poupine. — De soyeuses moustaches d'un or p;lle se retroussaient n\ crocs victorieu.x sur les lèvres roses. — Le lorgnon de cristal semblait visse dans l'arcade sourciliére.
M. de Ferrier portail la culotte de peau de daim ultra- collante, et les boites à revers dessinant un pied si cambré et si étruil qu'une femme aurait pu l'envier.
Tr»g';dic> (»7i M
Vicuintoaio, a' 8.
Sa ca?aque entr'ouverte, de soie couleur améthyste, laissait voir le plastron éclatant do sa chemise et le ruban d'un bleu saphir noué sous son large col rabattu à la Colin.
De la main gauche il tenait sa cape, et de la main droite une petite cravache fine et mignonne comme un objet d'étagère.
Ce gentleman accompli souriait agréablement.
— Germaine, — dit la petite baronne, — je te présente le baron Contran de Ferrior, mon mari... — Contran, madame la vicomtesse Germaine de Grandlieu, ma meilleure amie, dont je vous ai parlé si souvent...
Le baron salua, débita un compliment de tous points correct, et pendant qu'il était ù son tour présenté au vicomte de Grandlieu par M. de Lautrec, Diane, se penchant vers son amie, lui demanda tout bas :
— Comment le trouves-tu, ma chérie?
— Charmant... — répondit Germaine du même ton.
— N'est-ce pas? — continua la baronne; — un peu trop joli, peut-être, pour un homme, mais c'est un mince défaut. — Il me plaît comme il est, et mon plus vif désir est qu'il ne change pas... — Contran?... — reprit-elle.
■ — !Mon amour?...
— Qu'avez-vous fait de votre Nonnà?
— Dick la promène dans l'enceinte... — Désirez-vous la voir?
— En aucune façon... — Vous savez que je la déteste... — Quelque jour, très-cerlainement, cette maligne bête vous cassera quelque chose..
Le baron frisa sa moustache.
— Soyez paisible, mon amour, — répliqua-t-il, — Norma me connaît... — Je la domine... — je la dompte... — je la fascine... — Aucun danger de rébellion... Nous arriverons premiers, l'un portant l'autre, pour l'amour de vous...
— J'en accepte l'augure, mais soyez prudent...
— Jamais!... La fortune aime les audacieux!... C'est un proverbe qui le dit, et même qui le dit en latin, mais je vous le traduis en français...
-^ Dans combien de temps me i'audra-t-il trembler pour vous?
— Dans une heure environ... — Deux courses i)lates doivent précéder le steeplechase.
Tandis que s'échangeaient; ces dernières paroles, André de San-Rémo entrait dans l'enceinte du pesage.
Il avait revêtu, lui aussi, son costume de jockey, et portait une casaque de soie bleu clair. — Ce travestissement d'ailleurs ne nuisait en rien à la distinction exquise de sa personne et de ses allures.
M. de Grandlieu le piéseuta il Contran de Ferrier et à Diane, et ajouta en souiiant :
— Je vous préviens, monsieur le baron, qu".\ndré sera pour vous un concurrent
redoutable... — Votre mérite d'écuyer peut égaler le sien, mais non le surpasser, et si votre jument Norma a des ailes aux jarrets, Tonton, lui, a le diable>au corps...
Le premier coup de cloche retentit.
Les jeunes femmes se dirigèrent vers la tribune du milieu, où des places d'honneur leur étaient réservées sur le devant, et où leur entrée fit sensation.
Rien en elTet n'était plus piquant et plus adorable que le contraste de la beauté blonde de Germaine avec la beauté brune de Diane. — La vicomtesse et la baronne devinrent à l'instant, comme au théâtre, le point de mire de toutes les jumelles.
Le second et le troisième coup de cloche se firent entendre, et la première course commença.
De celle ci, ainsi que de la suivante, nous ne dirons rien sinon qu'elles furent l'une et l'autre très-brillantes.
L'intérêt de la journée devait être ailleurs, aussi bien que l'intérêt de notre récit.
Le signal du départ allait enfin être donné pour le steeple-chase.
Huit chevaux de premier ordre, maintenus difficilement auprès du poteau, témoignaient leur impatience et leur ardeur par ces admirables mouvements nerveux particuliers aux produits de pur sang.
Sans parler du baron de Ferrier et de sa jument Norma, on voyait là des gentlemen et des coureurs connus par de nombreux succès sur les hippodromes en ren im : le comte de BévlUe avec Roland, M. de Casenove avec Boute en-Train, le comte d'.\uvers avec Bob, et d'autres encore, jouissant d'une égale notoriété.
Parmi ces vainqueurs émérites le débutant Tonton se faisait remarquer par sa fougue exubérante et aussi, nous devons le dire, par son indiscipline.
La présence de ses nobles collègues le surexcitait au delà du possible et le rendait littéralement indomptable.
Deux des grooms du vicomte, cramponnés à sa bride, avaient toutes les peines du monde à le contenir, et par instants ses bonds impétueux leur faisaient perdre pied. — Il était à la fois splcndide et effrayant.
— Voilà un joli poulain qui n'est pas fort à craindre... — pensaient les vétérans du turf. — .\vec plus d'énergie qu'il n'en faut pour nous battre tou«, il manque de sérieux... — Deux secondes après le départ, il se sera dérobé, aura franchi la corde et s'en ira à tous les diables...
André, très-calme et silencieux, attendait, en caressant de la main l'encolure miroitante de Tonton.
M. de Grandlieu, voyant son élève si farouche et comme affolé, ne pouvait se défendre d'un commencement d'inquiétude. — Il redoutait vaguement une double çataslroplic pour le cavalier et pour le cheval.
Germaine, depuis sa tribune, assistait aux révoltes du terrible poulain, et, pâlissant d'angoisse, mettait en pièces à son insu les violettes de son bouquet et les dentelles do son mouchoir.
fùS^ : -— ^ — "-nias
Elle éprouvait une sensation de vertige pareille à celle de l'imprudent qui se penche sur un abîme.
Madame de Ferrier la rappela brusquement à elle-même en lui adressant la parole.
— Ma chérie, — lui demanda-t-elle, — as-tu déjà assisté à quelques courses?...
— Oui, — murmura Germaine, — à Paris... et à Dieppe... souvent...
— As-tu parié?
— Jamais...
— Mui non plus, et figure-toi que je meurs denvie de le faire... — On affirme que c'est très-amusant... que ça décuple l'intérêt des courses et que ça centuple l'émotion...
— Ce n'est pas que j'aie besoin d'être émue... je le suis bien assez, et même trop, ayant grand'peur pour mon mari... Mais, justement parce que j'ai peur, ça serait un dérivatif...
— Veux-tu parier?
— Je veux tout ce que tu voudras... — répondit Germaine distraitement.
— Eh bien, engageons une grosse somme...
— Va pour une grosse somme...
— Vingt-cinq louis, hein?...
— Soit...
— C'est convenu... — je parie contre toi vingt-cinq louis pour Norma, montée par Contran... — Et toi, ma chérie, qui désignes-tu?...
— Il faut désigner quelqu'un?
— Naturellement... — Sans cela, point de pari possible... — Choisis donc un cheval et un gentleman, et dépêche-toi... — voilà qu'on va donner le signal et, quand les coureurs seront lancés, il sera trop tard... — Allons, vite, vite, qui prends-tu?...
— Je prends Tonton... — balbutia Germaine d'une voix faible.
— Monté par?...
— Par le marquis de San-Rémo...
— Parfait!... Mais qu'as-tu donc? — On croirait que tu vas te trouver mal...
— Ce n'est rien... — répliqua la jeune femme tout à coup ranimée, en se penchant avidement sur la balustrade de la tribune. — Regarde... regarde... ils partent... ils sont partis...
Le sigiial, en effet, venait d'être donné, les huit chevaux s'élançaient à la fois, et, à la grande surprise du public privilégié des tribunes, et des gentlemen-riders eux-mêmes, l'irascible et indépendant Tonton, mettant de côté toute velléité insurrectionnelle, semblait n'avoir qu'une idée fixe, — idée légitime s'il en fut, — celle de dépasser ses rivaux.
Il n'y parvint point tout d'abord, ayant affaire à forte partie, et pendant quelques secondes les huit coureurs et leurs cavaUers, galopant nez à nez, sur une seule ligne, formèrent un groupe compacte et bariolé.
Ce groupe atteignit le premier obstacle.
On vit les huit chevaux se dresser, bondir, franchir la haie d'un immense élan, comme un vol d'hippogriffes, plonger et détaler de plus belle.
LA VICOMTESSE GERMAINE Gl '
Mais déjà des inégalités commençaient à se dessiner.
Quatre coureurs détachés du peloton prenaient l'avance, et parmi ces derniers on voyait la casaque bleue d'André de San-Rémo et la casaque améthyste du joli baron de Ferrier.
Germaine, tranquillisée quelque peu par la sagesse invraisemblable et inespérée de Tonton au départ, respirait plus librement.
Diane frappait ses deux petites mains Tune contre l'autre avec enthousiasme et disait :
— Vois donc, ma chérie... Gonfran est l'un des quatre!... — quelle intrépidité!... — quel cavalier!... — qu'il est charmant!... — Je ne comprends rien à ses chutes, car personne au monde ne monte comme ça! — Ah! tu as eu bien tort de parier contre lui!... — Je double mon enjeu!... Je le décuple!... Je le centuple! Je parie, si tu veux, ma fortune et la sienne qu'il arrivera premier... Je suis sûre de gagner!...
Germaine ne répondit rien, et peut-être n'avait-cUe pas entendu. Sa main fiévreuse pressait sa jumelle d'ivoire; son regard fixe et ardent se rivait sur les cavaliers.
Le second obstacle fut atteint et franchi comme le premier, mais trois seulement des quatre coureurs conservèrent leur égalité et repartirent ensemble. André et Contran en étaient toujours.
Diane applaudissait à déchirer ses gants.
— Ils seront à la rivii're dans une demi-minute, — reprit-elle. — C'est le moment terrible... — Il faut absolument que je voie...
Sans s'inquiéter des convenances elle monta sur sa chaise, et poursuivit :
— Côte à côte plus que jamais!! Ah! ma chérie, quels chevaux! quels cavaliers!! — il me semble bien que Contran dépasse d'une tête les deux autres, mais je n'en suis pas tout à fait sûre... — Ils arrivent à la berge... Ils vont sauter !... ils sautent!... ils ont sauté!... Ah! !
Et la petite biironne, poussant un cri aigu, se laissa retomber sur son siège en cachant son visage dans ses deux mains...
— Diane... — balbutia Germaine, devenue livide, — Diane, mon amie, tu me fais peur!... Pourquoi ce cri?... Qu'y a-t-ii donc?...
— Il y a, — répondit la petilc baronne, — il y a que Contran est dans la rivière...
— Tu os silre que c'est lui?...
— Si j'en suis sûre?... — Hélas! que trop!... —Je regardais bien... et puis lu sais,
Mf***' ■ ■ ■■ *»g>?.
ma chérie, j'ai tant l'habitude de le voir toùiber... — Ils ont disparu... lui et Norma... et Norma a reparu seule... — Pourvu qu'il ne se soit pas fait de mal... pourvu quïl n'ait rien de cassé.. — Je tremble... — Il faut courir... — Ah! je veux voir encore...
Et Diane, découvrant son charmant visage, s'élaaça sur la chaise qu'elle venait de quitter et, braquant de plus belle les canons de sa lorgnette sur la fatale rivière, poussa un nouveau cri, mais un cri de joie cette fois.
— Non... non... — reprit-elle, moitié riant, moitié pleurant. — Il n'a point de mal... il est intact ! — Le voilà qui sort de l'eau et qui gra\-it la berge... — Il boite un peu, mais ce n'est rien... — Il saisit la bride de Norma, qui s'est arrêtée, la bonne bête... il se remet en selle... il repart!... — Quel courage admirable!... Qui donc repartirait ainsi après être tombé?... — Il est vrai qu'il tombe avec une incroyable adresse!... On croirait, ma chérie, qu'il fait cela pour son plaisir...
— Et, les autres?... — demanda Germaine.
— Les autres?... — Eh! mon Dieu, ils vont toujours... — Seulement il y en a un qui a pris l'avance de deux longueurs au moins...
— Lequel?
— La casaque bleue... le gentleman qui monte le cheval de ton mari et s'appelle, je crois, le marquis de San-Rémo... — Contran ne le rattrapera jamais... — il aura beau faire, maintenant, il arrivera mauvais troisième... — Je te dois vingtrcinq louis, ma mignonne... — Contran te les donnera... — C'est bien le moins qu'il paye puisque c'est lui qui me fait perdre.
— Regarde encore... Regarde toujours...
— Ce n'est pas la peine...
— Pourquoi?...
— Les coureurs tournent l'angle du bois... on ne les voit plus...
Madame de Ferrier se rassit, et, remplaçant la jumelle par l'éventail, rafraîchit son joli visage brun que l'émotion et l'inquiétude venaient d'enflammer.
Les gentlemen ayant cessé d'être en vue, et d'ailleurs le résultat de la course paraissant désormais certain, l'intensité de l'intérêt diminuait beaucoup, et des conversations bruyantes s'engageaient aux alentours de la piste.
M. de Grandlieu s'approcha de la tribune.
— Eh bien, mon amie, — dit-il à Germaine, — vous voyez que j'avais raison d'espérer... — Tonton a fait merveille... — il est vrai qu'il était monté d'une façon qui triplait ses chances... — M. de Ferrier, cependant, — ajouta- t-il par politesse — était de force à lui disputer énergiquement la victoire, sans l'accident malencontreux du saut de la rivière... — Recevez, madame la baronne, mes compliments de condoléance... — Aviezvons parié, Germaine?
— Oui, pour Tonton... — répondit la jeune femme avec une rougeur involmitaire.
— Contre Norma, et par conséquent contre moi... — reprit en riant la petite baronne
— et figurez-vous, monsieur le vicomte, que je pariais pour la première fois de ma vie...
— Voilà, je crois, ce qui peut s'appeler un début décourageant.
LA VICOiMTESSE GERMAINE 63
Un coup de fauconneau retentit.
L'hippodrome de Laulrec n'élant pas organisé de façcm à ce que la piste cii-culaire ramenât les coureurs au point de départ, le marquis avait fait installer une pièce d'artillerie en miniature auprès du poteau darrivée, au pied de la tribune du jury des courses, et la détonation de ce joujou annonçait que le vainqueur venait d'atteindre le but.
— Aleajacta est! — murmura M. de Grandlieu.
Dix ou douze minutes s'écoulèrent; puis on vit, au tournant du Lois, un petit peloton de cavaliers revenir au trot dans la direction du pesage Diane ressaisit sa lorgnette.
— Gontran est en tète ! — fit-elle avec un orgueil contenu. Puis, aussitôt après, elle s'écria :
— C'est très-curieux... ils ne sont que sept!...
Armand, debout sur la pelouse, et par conséquent ne dominant pas le champ de courses, ne pouvait rien voir.
— Quel est celui des gentlemen qui manque? — demanda-t-il vivement.
— La casaque bleue, — répliqua la baronne après avoir lorgné de nouveau.
— André de San-Rémo... — murmura M. de Grandlieu... — c'est singulier...
Germaine ne prononça pas un mot, mais la pâleur, un instant disparue, envahit de nouveau son visage.
Les cavaliers approchaient.
A cent pas de l'enceinte l'un d'eux prit le galop, se détacha du groupe et vint arrêter s m cheval au pied de la tribune où se trouvaient Germaine et Diane.
C'était le J)aron Gontran.
Il ne restait aucun vestige de son élégante frisure du matin, et ses cheveux blonds mouillés se plaquaient à ses tempes en mèches plates.
L'eau coulait goutte à goutte de sa casaque de soie dont la tendre couleur améthyste ne se pouvait plus deviner.
Une fange épaisse, entremêlée d'herbes marécageuses, marbrait sa culotte de peau et ses bottes fines aux beaux revers blancs.
Ainsi accommodé il était absolument comique et beaucoup moins joli qu'au départ, ce qui ne l'empùcha point de saluer les dames avec la galanterie un peu prétentieuse qui lui était habituelle.
— Voici les nouvelles, — dit-il, — elles sont prévues, d'ailleurs, et n'étonneront personne... — Marquis du San-Rémo, avec Toninn, premier... — Comte de Béville, avec Roland, second... — Moi, bon troisième, avec Norma, malgré l'accident... — Les autres, di-staiicés... — Sans l'accident, j'étais bon deuxième... — Bien fâcheux, l'accident, et tout à fait impossible à prévoir... — Une étrivière cassant au saut du la rivière... — Alors, je ?uis tombé... Ça se voit, n'est-ce pas?...
Ça se voyait beaucoup en effet.
— Mais, — demanda vivétaent M. de Grandlieu, — pourquoi San-Rémo et Tonton ne reviennent-ils pas avec vous? — Il ne leur est rien arrivé de fâcheux, j'espère...
— Rien du tout, je l'espère aussi...
— Vous n'en êtes pas sûr?...
— Je ne suis sûr que d'une chose, c'est qu'ils sont loin, s'ils courent encore...
— Comment cela?
— Mon Dieu ! c'est très-simple... — Tonton, un rude poulain dont je vous fais mes compliments, monsieur le vicomte, et que je vous achète si vous voulez me le vendre, est arrivé premier de cinq ou six longueurs, mais il était emballé, le gueux, et si parfaitement bien que M. de San-Rémo n'a pas pu l'arrêter... il continuait la coui'se pour son plaisir, et, le diable m'emporte, la malle des Indes n'aurait pas trouvé moyen de le suivre... — Si son cavalier vient à bout de le reprendre avant le saut-de-loup du bout du parc, aucun danger... et peut-être même s'en tirera-t-il dans le cas contraire, quoique le saut-de-loup soit rudement large et bigrement profond... — Cet enragé poulain est capable de le franchir... — Ce n'est pas un cheval, c'est un oiseau...
Germaine avait la tête baissée.
Elle prit dans sa poche un flacon rempli de sels anglais violents, l'ouvrit, et l'approcha de ses narines pour ne pas s'évanouir.
Armand de Grandlieu était un peu pâle.
— Monsieur le baron, — dit-il, — voulez-vous me confier votre jument?... — Je voudrais aller jusqu'au bout du parc... — Ce saut-de-loup dont vous venez de parler m'inquiète, je l'avoue...
— Norma est à votre disposition, monsieur le vicomte, — répliqua Contran en mettant pied à terre ; — seulement il manque une étrivière, et la selle est un peu mouillée.
— Peu importe... — fit Armand — et mille fois merci.,.
L'étrivière cassée était celle hors montoir.
Le vicomte put donc se servir de l'unique étrier pour enfourcher avec l'agilité d'un jeune homme la vigoureuse bête qu'il embarqua au galop de chasse.
— Il est superbe!... — s'écria la petite baronne avec enthousiasme en le regardant s'éloigner. — Germaine, vois donc ton mari!... quelle fermeté! quel aplomb! la belle tournure! — Son acte de naissance est un menteur! — Si M. de Grandlieu a trente-cinq ans, c'est le bout du monde! — je suis sûre qu'il se déguise en sexagénaire et qu'il se teint les cheveux en blanc... — Ce doit être un fils du vicomte, que certains motifs inconnus et mystérieux décident à se faire passer pour son père !... — Eh bien, tu ne ris pas, ma chérie! tu baisses les yeux!... qu'as-tu donc?
— Un malaise passager... — balbulia Germaine... — depuis quelque temps j'y suis sujette...
— Un peu de mal de cœur, peut-être?...
— Oui... peut-être... — répundil distraitement la jeune femme.
ï=Har
Palpitante, efliiiée, Germuinc regardait fixement le bouquet. 'I'ii;!i; 67.)
— Très-bien! je comprends..,
— Quoi? que comprend.s-tu?
— Peu importe... je suis fixée...
Et Diane de Ferrier se dit à elle-mt^mo :
^ l'ounjuoi cette petite comédie que ma chérie me jouait dans le jardin d'hiver'..
Trag.-ilic« (««) II.
Vicomtcs»o, D' f.
Tendresse paternelle d'un côté, afîection filiale de l'autre, me paraissaient assez invraisemblables... — M. de Grandlieu est trop vert encore pour se montrer si platonique... — Avant neuf mois nous verrons venir au monde un petit vicomte ou une petite vicomtesse, et, si Germaine y consent, je serai marraine...
Tandis qu'Armand s'éloignait au galop dans la direction du redoutable saut-de-loup et que la baronne s'égarait en des conjectures dont nous connaissons l'inanité, de nouveaux éléments de plaisir étaient offerts aux invités et aux curieux qui se pressaient sur 1 hippodrome de Lautrcc.
C'était d'abord une course plate de poneys montés par de jeunes grooms, puis une course d'ânes ayant pour jockeys les fils des fermiers du marquis, et quelques villageois des environs.
Nous ne parlerons pas plus de ces courses que nous n'avons parlé de celles qui précédaient le steeple-chase.
La première se terminait à peine quand on vit revenir M. de Grandlieu, toujours au galop.
Il était seul.
Germaine, dont une indicible angoisse étreignait le cœur, n'osa l'interroger ; mais Diane se chargea de le faire à sa place.
— Point do mauvaise nouvelle, n'est-ce pas, monsieur le vicomte?... — demanda-t-ellc impétueusement.
— Une seule nouvelle... — répondit Armand. — San-Rémo et Tonton ont franchi le saut-de-loup.
Germaine poussa un faible soupir, qui ressemblait à un gémissement et que personne n'entendit.
— Un saut terrible... effrayant... impossible!! — continua Armand. — Les meilleurs chevaux des grandes écuries anglaises se briseraient en l'essayant... Mais Tonton est capable de tout! ! — Ses sabots de derrière ont troué la pelouse quand il s'est rassemblé pour bondir, et de l'autre côté, sur le terrain battu, on voit depuis le parc la trace de ses quatre pieds... — André de San-Rémo, s'il revient sain et sauf, et rien ne défend encore de le croire, pourra dire qu'aujourd'hui il a vu la mort de bien près...
Madame de Grandlieu écoutait avidement, et, quand son mari eut achevé, elle poussa un nouveau soupir.
La course des ânes terminait la partie sportive de la fête.
Les invités reprirent le chemin du château et les dames, en arrivant, gagnèrent les chambres mises à leur disposition pour changer do toilette avant le dîner dont l'heure approchait.
Germaine, tremblante et défaite comme une convalescente, monta dans l'appartement où les grands cartons contenant ses robes avaient été portés.
Sa femme de chambre l'attendait.
— Laissez-moi seule — lui dit-i'llc — et revenez dans une demi-lieurc...
Ift» ■»>'^
— Madame est bien pâle, — murmura la camériste ; — est-ce que madame est souffrante?...
— Les courses m'ont fatiguée... ce ne sera rien, mais j'ai besoin d'un peu de repos.
La fi.'mme de chambre sortit.
— Oui, je dois être pâle... — pensa la vicomtesse, — car j'ai souiïert et je souffre encore... je souffre beaucoup... — Pour être ainsi punie, il faut que je sois coupable déjà... bien coupable... — Qu'ai-je donc fait?...
Elle s'approcha d'une glace.
Le premier objet qui frappa ses yeux fui un bouquet posé sur la tablette de la cheminée.
— Les fleurs de Diane!... — dit-elle presque haut; — comment se trouvent-elles ici? Elle réfléchit pendant une seconde et continua :
— Je viens de la quitter au bas de l'escalier... elle les tenait encore à la main ! J'en suis sûre... je l'ai remarqué, — ce ne sont pas ses fleurs, et cependant ce sont les mêmes... — Que signifie cela?...
Elle souleva le bouquet et tressaillit en voyant qu'il cachait un petit papier sur lequel étaient écrits ces quelques mots :
« Maintenant il y en a deux. »
A diverses reprises, des lettres adressées à M. de Grandlieu par André de San-Uémo avaient passé dans ses mains.
— Son écriture... — balbutia-t-elle, — et les mots que j'ai prononcés...
Tremblante d'émotion, elle voulut approcher le bouquet de son visage afin d'en respirer l'étrange parfum, mais soudain, poussant un cri d'effroi, elle le laissa tomber. Une gouttelette de sang, à peine sèche, tachait le blanc mat d'une des fleurs...
Palpitante, effarée, Germaine icgardait fixement le bou(juot gisant à ses pieds, et la tache d'un rose vif sur les pétales satinés.
— Ce sang... — balbutia-t-elle, — c'est le sien... — Je comprends tout, maintenant... — Les paroles échangées entre Diane et moi, il les entendait, caché près de nous... — Connaissant mon désir, il a voulu le réaliser... — Pour satisfaire une fantaisie futile, un caprice enfantin, il a joué sa vie!... — Pour m'apporter ce bouquet fatal, il a franchi le saut-de-loup .. il a bravé les périls que l'absuide jalousie d'un vieillard accumule autour
des serres où vivent ses (leurs... Il a réussi... — il est revenu, blessé !... Son sang coule... et c'est pour moi!... — Ah! que Dieu me prenne en pitié car je crois que je deviens folie...
La jeune femme se laissa tomber sur un siège et s'efforça de chasser loin d'elle les pensées obsédantes qui brûlaient son cerveau troublé, et qui faisaient bondir son cœur... Mais en vain elle luttait de toutes ses forces et de tout son courage... En vain ses lèvres tremblantes murmuraient machinalement :
— Je ne veux pas l'aimer..
La voix de sa conscience parlait haut et répétait avec une implacable monotonie :
— Tu l'aimes !...
Dans cette inutile résistance du vaincu qui se débat, Germuine perdait la notion du temps. — Les minutes succédaient aux minutes sans qu'elle s'en aperçût. — Il lui semblait vivre au milieu d'un rêve. — Elle ne savait plus en quel lieu elle se trouvait. — Tout devenait confus autour d'elle comme en elle-même. — Une seule sensation, grandissante, la dominait, l'absorbait, l'enveloppait; c'était une angoisse bizarre, pleine à la fois de volupté et d'amertume, de joie immense et de cuisant remords.
Deux petits coups frappés à la porte de sa chambre la rappelèrent d'une façon brusque au sentiment de la réalité.
Elle se leva d'un bond, ramassa le bouquet, souleva le couvercle de l'une des potiches japonaises placées sur la cheminée, à droite et à gauche de la pendule, ensevelit les fleurs dans cette tombe de porcelaine et demanda, d'une voi.x qu'elle ne put rendre ferme :
— Qui est là?...
— Moi!... — répondit M. de Grandlieu ; — puis-jc entrer?.,,'
— Certes !...
Le vicomte franchit le seuil. — Son visage était rayonnant,
— Je croyais vous trouver achevant votre toiletlc de soirée, chère enfant!... — s'écria-t-il. — Et vous voilà seule!... — En robe du matin!... — Que fait donc votre femme de chambre?... — Le dîner sonnera bientôt, songez-y...
— Ma femme de chambre va revenir... — murmura Germaine, — je serai prête eu quelques minutes... — J'éprouvais un malaise passager... — J'ai voulu rester seule...
— Vous partagiez mes inquiétudes, je l'ai bien vu... — reprit Armand. — Elles étaient très-vives, plus vives que je ne voulais en convenir... C'est pour cela que, sans perdre un instant, j'ai tenu à vous rassurer... — Je vous apporte une bonne nouvelle..
— Ah ! — fit Gerniniiie,
— Vous devinez déjà qu'il s'agit d'André... — conlinua M. de Grandlieu. — Il est do retour après une course plus fantastique que celle de la ballade de Burgcr... — Le cavalier et sa monture, grâce à Dieu, sont sains et saufs... Tonton tremble bien un peu sur ses jambes, comme un poulain extravag.mt qui vient de se surmener lui-même, mais, par miracle, il n'est point fourbu.., Dans dcnix jours il sera remis, et la rude leçon d'aujour-
d'hui lui profitera sans doute... — Quant à la blessure d'Andiâ, elle n'offre aucune gravite.
— M. de San-Rémo est blessé? — s"ccria la jeune femme.
^ A la main gauche, oui... — une coupure longue et peu profonde...
— Mais, comment?...
— Il ne le sait pas lui-même... — il suppose que quelque branche flexible, une épine sans doute, aura déchiré sa chair au passage quand il galopait à pei'dre haleine à travers les buissons et les taillis... Dans le moment il ne s'est aperçu de rien, ce que je comprends à merveille... Il s'habille pour le dîner, où, selon les usages du château de Lautrcc, il occupera la place d'honneur en sa qualité de victorieux du steeple-chase. — Mais voici votre femme de chambre... — Je vous laisse... — Plus de trace de votre malaise, n'est-ce pas?...
— Aucune...
— L'inquiétude l'avait amené... — l'inquiétude disparaît... — ils s'évanouissent de compagnie... Cela devait être... — A tout à l'heure, chère enfant... Nous nous retrouverons au salnn...
M. de GrandHeu se retira et Germaine, un peu remise en effet parla diversion qui venait d'avoir lieu, s'abandonna aux mains de sa camériste.
Le repas étant suivi d'une fête les jolies convives, pour éviter la fatigue et l'ennui de faire deux toilettes coup sur coup, devaient assister au dîner en robe de bal.
La robe de Germaine était d'une adorable et presque virginale simplicité.
Entièrement blanche, semée de bouquets de violettes naturelles, et, sinon tout à fait montante du moins très-discrètement décolletée, elle ne laissait voir que la ligne pure et fluide des épaules et la naissante ondulation d'une gorge voilée chastement. — Les beaux bras ronds et sveltes, d'une incomparable élégance, se devinaient sous les transparences des dentelles.
La jeune vicomtesse ne portait aucun diamant, quoiqu'elle eùl dans ses écrins les bijoux magnifiques de la maison de Grandlieu, — bijoux lentement amassés depuis des siècles et valant près d'un million.
Armand, à l'époque du mariage, en avait augmente le nombre et fait moderniser les montures.
Germaine préférait les perles aux diamants.
Un double rang de perles noires s'enroulait donc ce soir-là autour de son cou. — Des bracelets pareils ornaient ses poignets délicats.
Rien sur sa tête que ses cheveux blonds, — splendide couronne.
Les deux longues boucles échappées du chignon frissonnaient comme des serpents dorés en caressant la chair de ses épaules, et tombaient jusqu'à sa ceinture.
La toilette était achevée.
— Les gants de madame... l'éventail de madame... le bouquet de madame... — dit la femme de chambre en posant sur la cheminée les trois objets qu'elle venait de désigner.
Puis elle sortit, et madiime de Grandlieu se trouva seule de nouveau.
— Mon bouquet... — murmura-t-elle en i-cpétant la dernière parole de la caniôriste.
— Lequel?
Le marquis de Lautrcc, avec celte galanterie magnifique dont il donnait l'exemple à notre mesquine génération, avait fait porter dans l'appartement de chacune de ses invitées un bouquet composé des produits les plus beaux et les plus rares de son jardin d'hiver.
Germaine regarda ce bouquet d'un air dédaigneux et, plongeant son bras nu dans la potiche japonaise, reprit les fleurs dérobées par André aux serres du château de Prades.
— Ah! — murmura-t-elle, — c'est celui-là que je dois choisir... — hésiter seulement serait lâche et cruel... — Au dévouement, même insensé, il faut sa récompense... — M. de San-Rémo verra que je ne suis point une ingrate...
La cloche du château sonnait.
Le moment était venu de descendre.
Madame de Grandlieu saisit d'une main tremblante le bouquet mj'stcrieux, et, ne voulant pas se laisser le temps de la réflexion, se dirigea rapidement vers la porte ; mais avant de l'atteindre clic s'arrêta et revint sur ses pas.
— C'est impossible... — balbutia-t-elle avec découragement. — Impossible... impossible ! — Tout le monde a remarqué les fleurs de la baronne... — Tout le monde sait ici qu'il n'existe aucun moyen légitime de s'en procurer de pareilles... — Comment expliquer lesmiennes^;j. — Que répondre à Diane étonnée?... — Armand, lui aussi, voudrait savoir...
— Mon silence et mon trouble trahiraient un secret qui n'est point à moi seule... celui de la folie d'.\ndré de San-Rémo !... — Oui, cent fois oui, c'est impossible!... Je ne porterai pas ce bouquet...
Elle poussa un long soupir.
— Pauvre bouquet! pauvre André!... — ajouta-t-elle ensuite.
Gcimaine, résignée mais profondément triste, ouvrit son coffret à bijoux avec une toute petite clef d'or suspendue à la châtelaine de sa montre, et, sur un lit de joyaux entassés, elle coucha doucement les fleurs bien autrement précieuses pour elle que les richesses contenues dans les écrins...
Elle fit cela, puis elle s'arrêta, comme elle s'était arrêtée déjà au moment de quitter sa chambre.
Un flot de sang monta de son cœur à ses joues. — Une fièvre soudaine fit battre ses artères, et elle dit, presque tout haut, avec une sorte de délire :
- Eh bien, non ! I — Ce serait lâche ! ! — Pour qui vient de risquer sa vie, je puis bien courir un danger... — Bouquet chéri, tu resteras là... Mais tu n'y resteras pas tout entier...
Elle' détacha l'une des fleurs, — celle que ponctuait une fâche pourpre, — la glissa sous les dentelles de son corsage, et, rabattant le couvercle du coffret, fit tourner deux fois do suite la clef mignonne dans la serrure.
Ensuite, pendant une seconde, elle resta debout, immobile frémissante, effrayée et joyeuse à la l'ois de l'action audacieusement accomplie.
— Ah! — balbutia-t-clle d'une voix mourante, — c'est du feu! ! Elle brûle ma chair, cette fleur!! — Qu'est-ce donc que j'éprouve, et comment expliquer cette étrange souffrance unie à ce bonheur étrange?
De ses deux mains fiévreuses elle pressa sa poitrine comme pour doubler, en la concentrant, la sensation inouïe, inconnue, émouvante, qui s'emparait de tout son être, puis un nouveau revirement se fit dans sa pensée et elle dit :
— Non, pas ainsi!... — il ne la verrait pas... et je veux qu'il la voie...
Elle ravit la fleur bienheureuse au sanctuaire embaumé qui la cachait, et elle la mit à sa ceinture, en poursuivant :
— Qui donc s'étonnerait?... A toute indiscrète question n'ai-je pas une réponse prête?... Diane m'a offert son bouquet... que j'ai refusé... mais, en le refusant, j'en ai pris une fleur... — Diane seule pourrait deviner, mais elle m'aime et, si elle devine, elle ne me démentira point...
Quelques minutes auparavant la jeune femme avait dit : — Pauvre André/...
C'est d'elle surtout et bien plus justement qu'on aurait pu dire, non sans une conipassion sincère, non sans une pitié profonde : — Pauvre Germaine!...
Avec une rapidité vertigineuse, avec un aveuglement fatal, la candide enfant se laissait entraîner par son innocence même dans le chemin funeste au bout duquel est l'abîme.
Philippe de Croix-Dieu, ce génie du mal, connaissait bien les replis du «ur féminin quand il tenait à San-Rémo ce langage cynique et pratique :
— Le meilleur, ou plutôt le seul moyen de reconquérir le terrain dont vous vous êtes si maladroitement exilé, est de frapper quelque coup hardi sur l'imagination de madame de Grandlieu! Remuez l'âme... agitez les nerfs, et vous serez tout près du moment psychologique!...
André venait de frapper le coup hardi, — non pour obéir aux conseils du baron, mais parce que l'occasion favorable s'était ofl'erte à l'improviste; — il avait remué l'ùme de Germaine, il avait agité ses nerfs...
Le moment psychologique approchait.
La fille de Glotilde de Raridal était délivrée des indécisions et des combats auxquels nous avons fait assister nos lecteurs.
N'hésitant plus, elle éprouvait un soulagement immense, qui d'aillr-urs n'excluait point une émotion profonde.
Elle prit le bouquet officiel envoyé par le marquis de Lautrec. — Elle j(;ta un coup d'œil sur une glace et fut naïvement surprise du merveilleu.x éclat de son visage. — Une coloration plus vive doublait réellement sa beauté. — Ses narines mobiles palpitaient. — Le corail de ses lèvres s'entr'ouvrait à demi sur ses dents étincclantes, et, sous la double frange de ses longs cils, ses prunelles d'un bleu sombre lançaient des feux voilés.
— C'est pourtant vrai, — murmura-t-elle en souriant et en soupirant à la fois, — je suis belle!... — Je suis très-belle!... — Pour la première fois je le comprends bien... — M. de Grandlieu me l'avait dit souvent... — Je le croyais à peine... — Et puis, que m'im-
portait cela?... — Il me semble aujourd'hui que j'en suis heureuse... Il me semble que j'en suis fière...
Germaine descendit.
Les appartements d'apparat du château se composaient de trois salons immenses dont le dernier, nous le savons déjà, s'ouvrait sur le jardin d'hiver où Sau-Rémo avait surpris l'entretien intime de la baronne et de la vicomtesse.
Deux boudoirs, — réservés au.x joueurs d'écarté, de whist et de bouillotte, les soirs de réception, — faisaient pendant au jardin d'hiver.
Toutes ces pièces prenaient jour sur la cour d'honneur, et, du côté du parc, sur la terrasse, par des portes-fenêtres ou par de hautes et larges croisées.
Plus de cent cinquante convives devaient assister au dîner et s'asseoir à trois tables diiïérenfes.
Les jolies femmes, en toilettes exquises, remplissaient déjà les salons du frou-frou des longues traînes et du scintillement des bijoux.
La première personne que Germaine aperçut en entrant fut .\ndré de San-Hémo...
André, debout et s'isolnnt à dessein en face de la porte principale, semblait attendre quelque chose ou queb^u'un...
Nous savons ce qu'il attendait.
Il avait quitté la casaque du gentleman-rider pour le costume de soirée, et il arborait le gardénia à la boutonnière de son habit coupé merveilleusement et irréprochablement porté.
Un mouchoir de batiste, noué autour de sa main gauche dégantée, cachait la blessure légère dont nous avons entendu Armand parler à Germaine.
Au moment où madame de Grandlieu parut, il la dévora du regard, et, voyant qu'cUo tenait le bouquet envoyé par le marquis de Lautrec, au lieu de son bouquet à lui, il devint pâle et l'expression d'une tristesse morne se peignit sur son visage.
La décomposition subite des traits du jeune homme, décelant l'angoisse inouïe qui lui serrait le cœur, n'échappa point à Germaine et lui inspira une pitié profonde.
— Je ne veux pas qu'il souffre plus longtemps... — se dit-elle tout bas.
Elle traversa les groupes avec la grâce aisée d'une jeune patricienne dont le grand monde est l'élément, répondant par un sourire et par un mouvement de tête aux saluts respectueux qui l'accueillaient, et, passant à côté de San-Rémo sans le regarder, elle murmura d'une voix si basse que seul il pouvait l'entendre :
— Merci...
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Son regard vit In Ikur tachée de eaiig posée si lué? du ccinir de (Jeruiaiue... (Page 73.)
En iiiùnic temps, d'un geste rapide et peut-être involontaire, elle abai;^.';a son ôvenlaii vers le côté gauche de sa ceinture.
Puis elle continua son chemin.
André avait entendu le mot, — il avait compris le geste... Son regard suivit la pointe de réventail et vit la fleur tachée de sang posée si près du
cœur de Germaine...
Trtgcdici (80) Il
Il tic?=aiHit de tout son corps, un soudain éblouissemcnt le fit chanceler, et, s'il ne tomba point foudroyé par le bonheur, c'est que la joie ne tue jamais, même quand elle paraît au-dessus des forces humaines.
Deux valets de pied ouvrirent en ce moment les portes d'une salle à manger grande comme le hall des manoirs de l'aristocratie anglaise, et un maître d'hôtel, mieux vêtu qu'un ministre, prononça la phrase sacramentelle :
— Madame la marquise est servie...
Le marquis de Lautrec vint offrir son bras à Germaine, tandis que Je vicomte de Grandlieu conduisait madame de Lautrec.
André de San-Rémo, vainqueur du steeplc-chase, occupait, selon la coutume invariable du château, la première place à celle des tables où les maîtres du logis avaient réuni leurs plus considérables invitées. — Madame de Grandlieu était de celles-là.
Il se trouva donc, non point à côté de la vicomtesse mais presque en face d'elle.
S'il ne pouvait lui parler il pouvait du moins la voir, et il s'absorba si absolument dans sa contemplation extatique pendant toute la durée du repas, que sa voisine de droite et sa voisine de gauche se firent certainement sur son compte une opinion qui peut se formuler ainsi :
— Ce jeune et charmant gentleman est bien timide ou bien distrait...
Pas une seule fois Germaine ne leva les yeux sur lui, mais à travers ses paupières abaissées il lui semblait voir son image nette et distincte; — elle sentait son regard peser sur elle et l'envelopper ainsi qu'une caresse, et ce regard lui faisait éprouver une sensation presque pareille à celle déjà ressentie quand le contact de la fleur sanglante avait brûlé sa chair et fait couler du feu dans ses veines.
Heureusement la jeune femme se trouvait entre le préfet du département et un grand propriétaire tourangeau, membre de l'Assemblée nationale et président du conseil général, cl ces deux personnages importants s'occupaient beaucoup plus à parler politique pardessus la tète de leur voisine qu'à s'étonner de sa préoccupation visible.
Pour l'acquit, de leur conscience ils lui adressaient de temps en temps quelque parole polir, voire même quelque madrigal agréablement suranné. — Elle répondait un peu au hasard, en souriant, et tout était ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes...
— Adorable petite vicomtesse, en vérité! — se disaient in pelto le préfet et le député — un peu naïve... un peu nulle... un peu sotte... Mais jolie! ah! jolie! l'amour mêmel
Et le député reprenait ù haute voix :
— Vous croyez donc, mon cher préfet, que la loi sur les maires! etc., etc.
Le dîner fut long, comme tous les repas d'apparat de la plantureuse Tourainc où les services succèdent aux services avec une prodigalité si grande que Gargantua lui-même, de rabelaisienne mémoire, aurait demandé grâce.
Quand on quitta la salle ù manger les voitures commençaient à prendre la file dans la cour d'Iiunncur, amenant les invités pour le bal.
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La nuit était venue.
Les bougies innombrables des lustres, des candélabres et des girandoles inondaient d'une lumière ardente les fresques des plafonds et les déesses du vieil Olympe étalant leur beauté toujours jeune. — Les glaces vénitiennes à biseaux épais, les cannelures des grands cadres où les Lautrec du temps passé, debout dans leurs armures, semblaient revivre pour comparer les fêtes modernes aux tournois de leur époque, les pendeloques de Bohême, les sculptures fines et dorées des boiseries, scintillaient sous les feux tremblants de tant de cires allumées.
Deux orchestres, qui devaient tantôt mêler leurs harmonies et tantôt se répondre, occupaient des tribunes installées en moins d'une heure aux deux extrémités des salons et cachant leurs charpentes légères sous des tapisseries des Gobelins.
Le jardin d"hiver était éclairé, lui aussi, d'une manière sinon bien neuve et bien originale, du moins charmante.
Là point de lustres, point de bougies, rien d'éclatant, rien d'irradiant, mais des lueurs discrètes, tamisées par des globes de cristal dépoli colorés de tous les tons du prisme et disposées avec un vif sentiment du pittoresque.
On eût dit des lucioles sans nombre disséminées parmi les feuillages ou cachées dans les mousses des gazons.
Le reflet des globes roses, colorant sur son piédestal une Vénus de Coustou, l'infidèle épouse du boiteux Vulcain semblait taillée par un ciseau divin, non dans un marbre de Carrare mais dans un bloc de chair palpitante.
L'atmosphère extérieure était tiède. — La lune se levait blanche et ronde à l'horizon, au sommet des futaies noires, mettant des hachures lumineuses sur les eaux de la petite rivière où, dans l'après-midi de ce même jour, le joli baron de Ferrier avait pris un bain si complet.
C'était enfin une de ces adorables soirées de juin qui semblent faites pour l'amour.
Sur les pelouses voisines du château on avait dressé des tables, et la grandiose hospitalité des Lautrec mettait des rafraîchissements et des comestibles de toute nature à la disposition des braves gens qui, n'étant pas et ne pouvant pas être invités, désiraient cependant prendre part à la fête.
Les portes-fenêtres et les croisées donnant sur le parc étaient ouvertes au grand large.
Bon nombre de curieux s'en approchaient déjà, — quoique les deux orchestres fussent encore muets — pour voir étinceler les millions, sous forme de diamants, sur les épaules des grandes dames.
Tout à coup résonnèrent dans les salons ces sonorités vagues qui s'échappent des cuivres et des instruments à cordes et à vent, lorsque les musiciens se mettent d'accord.
Les groupes se disjoignirent aussitôt et les hommes de tous les ûges, jolis petits gommcux et diplomates gourmés, se hâtèrent d'inviter les dames.
Chacun, en villégiature, doit payer de sa personne.
Les gens sérieux, ou se croyant tels, qui pour rien au munde à Paris ne se dépai tiraient
de leur gravite, prennent part, de fort bonne grâce, aux sauteries de chàteuux. — C'est admis.
— Je vais l'inviter... — pensa San-Rémo. — Toucher sa main... lui parler... l'entendre... Ce sera le ciel...
Il fit quelques pas du côte ac madame de Grandlieu, mais, avant d'arriver à elle, il se ralentit.
— L'inviter... — r(?péta-t-il — certes, je le veux... mais comment'?... — Sla voix, je le sens bien, va trembler, et j'aurai l'air d'un malade ou d'un fou !... Pourrai-je, en m'adressant à elle, prononcer la phrase banale que tous ces hommes ont sur les lèvres, et, voyant à son côté la fleur qui vient de moi, saurai-je éloigner le vertige?... Aurai-je le courage; aurai-je "la force, oubliant les paroles convenues qu'il faut dire, de ne lui point crier : Je vous aiinef...
En se posant cette question André s'était anèté toul à fait, iioiiteux de sa faiblesse et furieux contre lui-même.
Cette émotion violente, absurde assurément mais dont ne riront point ceux qui ont été vraiment jeunes et qui ont vraiment aiuié, ne fut d'ailleurs que passagère,
San-Rémo se gourmanda vigoureusement, et comme le bon roi Henri IV à son premier combat, se dit :
— Eh bien! puisque je suis ridicuiC et peureux, et puisque malgré moi je tremijle, j'irai en tremblant... mais j'irai...
Et, d'un pas mal assuré, il reprit sa marche interrompue.
Trop tard!!
Tandis qu'il luttait contre lui-même, plusieurs hommes, s'cmpressant autour de Germaine, avaient formulé leur requête et la jeune femme inscrivait des noms sur son carnet.
— Allons, je l'ai bien mérité! — murmura San-Rémo avec un mouvement de dépit et de colère. • — Ces godelureaux vont s'emparer d'elle et l'obséder de leurs propos oiseux et de leur nidlité prétentieuse!.., — ils lui parleront I... elle aura l'ennui de les entendre, la fatigue de leur répondre... — et moi, je me tiens à distance!... — Je ne l'ai pas même invitée!... — Que va-t-elle penser de moi?...
Le prélude simultané des deux orchestres, entamant la première figure d'nn quadrille, coupa court au monologue fiévreux et rageur d'André.
Le bal commençait.
Les cavaliers et leurs danseuses se mettaient en place et San-Rémo se réfugia dans l'embrasure d'une croisée, le plus près possible de Germaine qu'il voyait tantôt de profil et tantôt de trois quarts.
11 connut alors un supplice dont il avait jusqu'à ce jour à peine soupçonné l'existence, — le supplice de la jalousie insensée et sans motif.
Le cavalier de la vicomtesse était un beau jeune homme de trente ans, du meilleur
monde et de façons charmantes, le comte de Béville, arrivé second dans le stecple-chasc gagné par Andié.
Naturellement M. de Béville causait avec sa danseuse, et comme il causait bien, duao façon simple et spirituelle en même temps, Germaine ne lui refusait point son attention ; — parfois, en l'écoutant, elle souriait, et, en lui répondant, elle levait sur lui ses grands yeux doux et timides.
Certes il n'y avait rien là qui ressemljlât, même de bien loin, à une galanterie audacieuse de la part du jeune homme. — On n'aurait pu découvrir un atome de coquetterie dans les manières candides de la jeune femme.
André cependant s'exaspérait de ce semblant d'intimité qui devait finir avec la dernière note de là dernière figure du quadrille; sa main crispée déchiquetait l'innocent gardénia de sa boutonnière, et il se demandait :
— Que lui dit il? que lui répond-elle? — Pourquoi ce fat se penche-t-il ainsi sur elle en lui parlant tout bas?... — Pourquoi le regarde-t-elle de cette manière? — Elle le trouve charmant sans doute et le lui montre par son sourire!... Ce comte de Béville m'est odieux! Son attitude m'énerve, sa figure me déplait, et je trouverai quelque moyen de le lui prouver tout à l'Iieure !
Le quadrille touchait à sa fin.
André sentit un bras se passer sous le sien. — Il se retourna et vit la belle et bienveillante figure de M. de Grandlieu qui lui souriait.
— Comme vous voilà seul et triste, mon enfant!... — lui dit le vicomte. — Souffrezvous de votre blessure?
— En aucune façon... — répliqua le jeune homme. — J'avais même oublié cette égratignure, qui sera fermée demain...
— Pourquoi ne dansez-vous pas avec Germaine ?
— J'allais avoir l'honneur, il n'y a qu'un instant, d'inviter madame de Grandlieu... Mais, mieux avisés et plus heureux, d'autres m'avaient devancé déjà et jiî crains fuit qu'il ne reste plus désormais de place pour moi sur son carnet...
— Nous allons arranger cela... — répondit Armand on souriant do nouveau — voilà que le comte de Béville reconduit Germaine à sa place... venez avec moi...
Et il entraîna André...