VI
Germaine venait de se rasseoir et son danseur, après l'avoir saluée, s'éloignait.
La jeune femme devint pourpre en voyant son mari se diriger de son cûtô avec San- Rémo, et pendant une seconde elle plongea son doux visage dans les roses blanches do .son bouquet.
— Mon amie, — lui dit Armand, — je vous amène un retardataire très-désolé et trèsconfus de s'être laissé distancer auprès de vous, lui qui sait si bien arriver le premier quand il ne s'agit point de quadrilles...
Germaine sourit pour cacher son trouble.
— Présentez votre requête... — reprit Armand en s'adressant à André. — Vous avez la parole..,
— Me forez-vous l'honneur, madame, de m'accorder une contredanse? — murmura le jeune homme.
— Oui, certes, — répondit la vicomtesse en ayant l'air d'étudier son carnet de bal afin de ne point lever les yeux sur son interlocuteur, — mais vous venez bien tard, monsieur, et les cinq premiers quadrilles sont promis...
— Les quadrilles seulement ? — demanda André.
— Sans doute...
— Eh Lien! madame, faites-moi la grâce de m'inscrire pour une valse.
— Je le voudrais, mais c'est impossible... — dit Germaine après un moment d'hésitation.
— Me permettez-vous de vous demander le motif de cette impossibilité?
— Il est bien simple, — je n'ai jamais valsé... et le lieu serait mal choisi pour une éducation à faire...
SanRémo n'osait insister.
M. de Grandlieu intervint.
— Ne vous tenez point pour battu, mon cher enfant... — fit-il. — Étes-vous aussi bon valseur que vous êtes bon cavalier?...
— Je le crois... — répondit André. — On me l'a dit souvent...
— Dans ce cas, Germaine peut accepter sans crainte... — • Elle n'aura qu'à se laisser conduire et son inhabileté, grâce à vous, passera tout à fait inaperçue.
— Ratifiez-vous cet arrangement, madame? — demanda le jeune homme.
— 11 le faut bien, puisque M. de Grandlieu m'autorise et que votre expérience me rassure... — Mais, songez-y, — ajouta- t-elle en souriant de nouveau, — la responsabilité de ce grave début vous incombe...
— Je l'accepte sans hésiter... — répliqua San-Rémo — je réponds de tout... Daignez donc m'inscrire à la fois, madame, et pour la prochaine valse et pour le sixième quadrille...
L'auteur de ce récit n'a point la prétention d'être un moraliste sévère, mais des mille gracieux écueils dont est semée la vie mondaine et sur lesquels vient échouer la vertu féminine, la valse, selon lui, est le plus dangereux! Bien imprudents, pour ne pas dire bien maladroits, senties maris qui n'entrent point en révolte contre elle !...
Qui donc, si ce n'est Vénus Astarté elle-même, inventa cette danse molle et voluptueuse qui jette une jeune femme dans les bras d'un jeune homme, aux accords enivrants d'une musique faite ù souhait pour remuer les co?urs et pour troubler les sens?...
Et tandis que cette musique répand la langueur de ses notes dans une atmosphère déjà saturée d'électricité amoureuse, les couples enlacés passent en tournoyant sous les lustres, et ce tournoiement même, en les isolant de la foule, leur permet ou plutôt leur impose la solitude à deux.
Alors le valseur brûle de son souffle les épaules de la valseuse dont sa main frémissante presse la taille abandonnée. — Autour de son épaule, sur son habit noir, un bras nu. — Sous SOS yeux une poitrine à peine voilée qui pour lui n'a plus de secrets. — Soulevées par le tourbillon, de longues boucles de cheveux soyeux viennent lui caresser le visage. — Le subtil parfum qui grise et qui rend fou, — odor di femina — s'exhale du jeune corps agité, lui jetant à pleines bouffées les tentations et les aspirations sensuelles.
Quelles paroles prononcera-t-il alors, sinon des paroles d'amour, et comment la valseuse, surexcitée jusqu'au délire par cet abandon de tout son être dans un enlacement lascif, pourrait-elle s'en irriter?... pourrait-elle même s'en étonner?...
Les choses sont ainsi. — Du reste c'est charmant, et les parfaits maris, qui avant d"ètr<' des époux modèles ont été de jolis valseurs, sourient aux valseurs de leurs femmes!...
Il y a des grâces d'état!...
Une polka suivit la première contredanse, puis, après la polka, vint un secund quadrille.
Enfin le prélude des orchestres donna le signal d'une valse et André, s'approchant du Germaine qui se leva les yeux baissés, sentit un étrange frisson passer sur sa chair tandis qu'il arrondissait son bras autour d'une taille adorée.
Nous l'avons dit et nous le répétons, la valse explique tout et rend tout vraisemblable. — Elle déplace et modifie, pendant sa durée, les conditions normales de l'existence. — Elle émousse le sens moral, quand elle ne l'anéantit pas tout à fait. — Elle mûrit la passion. — Elle est la serre chaude de l'adultère...
Sans elle, la scène que nous allons raconter aurait-elle été possible?...
Pendant quelques secondes Germaine n'éprouva point l'éniotiDn puissante qu'elle redoutait et qu'elle espérait à la fois...
Malgré les encouragements d'Armand et la responsabilité complète qu'acceptait San- Itémo, elle se défiait d'elle-même, elle avait peur d'attirer l'attention par une gaucherie qui lui semblait inévitable, et cette inquiétude bien féminine écartait momentanément toute autre préoccupation.
11 ne fallut qu'un instant pour la rassurer.
Dès les premières mesures, en se sentant emportée par son cavalier selon le rliylliine de la musique, comme une feuille que le vent soulève, elle comprit que pour lutter de grâce avec les valseuses émérites il lui suffisait de se livrer avec confiance au bras fort qui l'enlaçait.
Elle le fit, et alors seulement, en songeant que ce bras était le bras d'.\ndré, elle ressentit dans toute sa plénitude l'émotion attendue. '
Rien d'absolument net et distinct ne surnageait encore sur le chaos de sa pensée, mais elle se disait déjà :
— Cului dont l'étreinte me soutient et inc guide, celui dont je sens battre le cirur tout
près de ma poitrine, oelui dont le souffle m'effleure et dont la main me brûle, c'est l'homme qui m'aime et qui, poussé par son amour, a joué sa vie à deux reprises, d'abord pour obtenir l'accès de ma maison, et ensuite pour mettre à mes pieds les fleurs que j'avais désirées...
Quand une jeune femme, placée dans les conditions où se trouvait Germaine, se dit ces choses au début d'une valse, il est bien vraisemblable qu'avant la fin de cette valse, elle aura tout à fait perdu la tête... Ce qui ne manqua point d'arriver en effet.
André se taisait.
En premier lieu la timidité, compagne inséparable d'une pa.ssion profonde qui ne s'est pas déclarée encore, paralysait momentanément la parole sur ses lèvres; puis, malgré son inexpérience presque complète en pareille matière, il comprenait instinctivement que la musique et cet ensemble de choses dont nous avons tenté plus haut d'indiquer les efTeta certains parlaient pour lui avec une incomparable éloquence...
Il devinai! jusie...
A mesure que l'orchestre devenait plus entraînant et le tourbillon plus rapide, il sentait la taille de Germaine se ployer plus mollement sur le bras qui la caressait en l'enlaçant, et le corps de la jeune femme s'abandonner tout entier avec une morbidezza enivrante.
Et quand son regard ébloui descendait au visage de madame de Grandlieu, il voyait les paupières émues de la vicomtesse battre sur ses grands yeux comme les ailes d'un papillon qui cherche à s'envoler...
Quelques secondes encore s'écoulèrent.
Le moiivemerit de la valse, rapide et presque violent d'abord, s'était ralenti peu à peu, et maintenant il balançait avec une voluptueuse langueur les couples décrivant leurs courbes incessantes , passant tour à tour l'un près de l'autre, et s'effleurant sans se toucher.
Germaine parla la première.
Son ivresse intéi-ieure l'élouffait. — Il lui fallait la laisser déborder en paroles et, renversant un peu son cou flexible, de manière à regarder de bas en haut André qui la dominait de toute la tète, elle balbutia d'une voix sourde et brisée :
— Ainsi, vous aviez entendu?...
— Tout... — répondit André.
— Où vous cachiez-vous donc?
— Derrière la statue de Vénus près de laquelle vous étiez assise...
— Que faisiez-vous dans le jardin d'hiver?..
— Je vous voyais de loin et, quand vous vous êtes lapprochée, je n'ai pas eu le courage de trahir ma présence... — J'avais besoin de vous voir encore et je voulais aussi vous entendre... — C'était très-mal, je le sais bien... je ne cherche point à plaider ma cause... Je dis la vérité... voilà tout...
— Et — poursuivit Germaine — (]uand, à propos du bouquet de Diane, que j'admirais en le refusant, j'ai dit ces imprudentes paroles : — i^'H y en avait deux — — l'idée vous est venue de cette incrovable folie?...
L'épaule d'André servit de point d'appui à son pûlo et divin visage. (Page Si
— A l'instant, oui... comme un éclair...
— Et vous n'avez pas hésité f. . .
— Vous savez bien que non!...
— Ainsi, pour satisfaire un désir à peine conçu, vous alliez braver les périls d'une course insensée, et ceux dont la baronne avait signalé l'cxi^tonrc !
— Je les bénissais en les bravnnt! — Courir un danger pour vous, songez-y, quelle ivresse !
Tragédies (90) II.
Vlcumtflino, D* H.
— Et les amis ù qui vous ôtes cher! — Vous nn songiez point à leur chagrin s'il vous arrivait malheur?
— Je ne songeais qu'à vous, madame! — Que m'importait le reste du monde?... — Ma vie aurait été trop payée par un de vos sourires et ma mort par une de vos larmes!...
Germaine et André se turent. — Les sonorités des orchestres étaient en ce moment assourdies à dessein et comme voilées, et dans ce silence relatif les jeunes gens pouvaient entendre les battements de leurs cœurs.
Germaine reprit :
— Enfin, ces dangers?
— S'ils existaient réellement, — répliqua San-Rémo, — ils se cachaient bien... je no les ai pas vus...
— Cependant vous êtes blessé...
— En brisant le vitrage d'un châssis, un éclat de verre a déchiré ma main. — Heureuse blessure! blessure bénie, puisque la fleur que vous daignez porter garde une trace de ce sang, que jusqu'à la dernière goutte je voudrais répandre pour vous!...
Peu à peu André et Germaine, décrivant une vaste ellipse, s'étaient éloignés des vingt couples tourbillonnants qui ne s'écartaient guère des deux plus grands salons.
Tout près d'eux s'ouvrait la haute porte vitrée du jardin d'hiver dont les lueurs discrètes, tamisées par le feuillage, et les méandres mystérieux des sentiers obscurs semblaient les attirer.
André, valsant toujours, fit franchir le seuil à Germaine, mais sans préméditation d'aucune sorte et sans même s'en apercevoir.
Il avait su si bien s'isoler avec elle au milieu de la foule, qu'il n'avait nul désir d'une solitude plus complète, et d'ailleurs le jardin d'hiver n'était pas tout à fait désert.
Au moment où les jeunes gens y pénétraient ensemble un personnage en toilette de bal, qui paraissait chercher les allées les plus sombres, se jeta vivement derrière le piédestal de la statue de Vénus dont San-Rémo, quelques heures auparavant, s'était fait un abri...
Ni André ni Germaine ne s'aperçurent de sa présence.
Il y eut un nouveau et dangereux silence.
San-Rémo avait cessé de suivre le mouvement de la valse, mais son bras continuait à envelopper comme une ceinture vivante la taille de Germaine, et la jeune femme ne songeait point à se soustraire aux caresses de cette étreinte, qui désormais pourtant n'avait plus de raison d'être.
Les dernières paroles d'André bruissaient à ses oreilles, remplissaient à la fois son cœur et son cerveau, et littéralement raffolaient.
— -Tout son sang... — se répétait-elle, — il voudrait le donner pour moi... — il le dit, et c'est vrai, et je n'en puis douter puisqu'il a déjà fait ce qu'il offre de faire encore...
Le jeune liûnime renoua l'entretien.
— Germaine... — murmura-t-il.
Pour la première fois il se servait de ce nom familier en parlant à la vicomtesse. Madame de Grandlieu, sans étonnement et sans colère, leva les yeux sur lui.
— Germ.iine... — répé(a-t-il d'une voix très-basse et toute tremblante. — Je veux vous demander une grâce... — Me l'accorderez-vous?
La fille de Clotilde de Randal ne répondit point et son regard iulerrogea.
— 11 est une chose que plus que tout au monde je désire... — poursuivit André. — Et, si vous ne me la refusez pas, aucune joie sur la terre ne se pourra comparer à la mienne...
Il s'arrêta.
— Qu'est-ce donc? — balbutia Germaine.
Il reprit :
- Un jour, en ma présence, on a chanté des vers... étaient-ils bons ou mauvais? ji-, l'ignore et qu'importe? mais je les trouvais éloquents... Une musique les accompagnait... elle était suppliante... elle était passionnée... on croyait entendre en ses notes les battements d'un cœur ivre d'amour... — Je ne la sais plus, cette musique, mais je me souviens des vers et ne les oublierai jamais... — Voulez-vous que je vous les dise ?...
Germaine fit de la tète un signe affirmatif.
— Ecoutez donc.
Et, d'une voix que le désir ardent rendait vibrante, mais toujours basse cependant et qui tremblait toujours, André murmura :
Je la veiiN, cclti; llciir iiiciu'lrie Entre ta ceinture et ton cœur...
Je la veux, pâle et flétrie...
Je la veux, morte et saus couleur...
11 s'interrompit, puis reprit :
— A quoi bon continuer? — Vous avez compris, n'est-ce pas? La jeune femme poussa un soupir étouffé.
— E)i bien! — poui-suivit Aniiré irnp/'tneusement, — si vous avez compris, écoutez donc encore... Ce n'est plus la ('hanson qui parle, c'est moi (jui dis à vos genoux :
Je la veux, celte fleur meurtrie Entre ta ceinture et ton cœur...
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« Je la veux, cette fleur que vous avez portée 1 ! ! Je la veux ceue fleur choisie entre toutes, j'en suis sûr, parce qu'une goutte du sang versé pour vous en tachait la blancheur!... — A cette fleur, ma vie est attachée!... — J'imploi'e... j'attends... j'espère... — Donnez-la-moi, Germaine... Germaine, ayez pitié...
— La voici... -- balbutia madame de Graudlicu :
Prenez-la, cette lleur meurtrie Entre ma ceinture et mon cœur...
« Elle est à vous, André... .\ndré, je vous la donne... »
Et, arrachant la fleur sanglante, elle la tendit à San-Rémo.
Le jeune homme la saisit avec un cri de joie étoufl'é, la couvrit de baisers fous et la cacha sur sa poitrine ; puis, sentant madame de Grandlieu chanceler et trembler dans ses bras, pour la mieux soutenir il resserra son étreinte déjà si étroite.
Germaine, presque défaillante, n'avait plus ni force, ni volonté, ni conscience; elle s'abandonnait sans le savoir, et pendant une seconde l'épaule d'André servit de point d'appui à son pâle et divin visage.
La tentation était trop forte. — Un ange n'aurait pas résisté! — San-Rémo n'était qu'un homme, un homme éperdument épris, — il ne i-ésista point et il effleura de ses lèvres la nuque blonde et nacrée qui se trouvait si près de sa bouche...
La sensation résultant de cette caresse inattendue produisit sur madame do GrandUeu l'efTet de l'étincelle électrique d'une pile de Volta puissante et la galvanisa brusquement.
Une rougeur ardente remplaça sa blancheur de marbre.
— Ne restons pas ici, — balbutia-t-elle d'une voi.x méconnaissable et avec un trouble profond, — venez... rentrons au bal...
Tout ce qui précède s'était passé en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis ti l'écrire. — Les deux orchestres modulaient les dernières mesures de la valse, et lorsque André reparut avec Germaine dans les salons remplis de monde oii les couples fatigués tournoyaient encore, personne ne s'était aperçu de la courte disparition des deux jeunes gens.
San-Rémo conduisit à un fauteuil Germaine redevenue très-pàle. — A peine assise elle renversa sa tête sur le dossier de son siège. — Elle ferma les yeux à demi et il lui sembla qu'autour d'elle les murailles, les tentures, les danseurs et les lustres formaient une ronde vertigineuse dont, à chaque seconde, la rapidité folle s'accélérait encore...
Ses paupières s'abaissèrent alors tout à fait, elle pous-.<« un faible soupir et ses bras détendus s'abattirent le long de son corps.
Elle venait de perdre connaissance.
Cette syncope fit événement. M. de Grandlieu accourut et, tout on faisant respirer des sels à sa femme, rassura et gronda de son mieux .\ndré qui se désolait.
— Ce ne sera rien, — lui dit-il, — mais vous êtes un grand coupable, mon cher entant. — Germaine débutunt aujourd'hui, c'était une imprudence capitale de la faire valser si
longtemps... — Vous l'avez étourdie et vous voyez le résultat qu'il était facile de prévoir.. , J'augurais mieux de votre prudence.
San-Rémo ne répondit pas, — il en savait plus long qu'Armand sur les véritables rdotifj de la défaillance de Germaine.
Diane de Ferrier, la marquise de Lautrec et plusieurs jeunes femmes se pressaient autour de cette dernière et agitaient la grave question de savoir s'il ne serait point à propos de la porter dans son appartement, quand tout à coup elle rouvrit les yeux et déclara en souriant qu'elle se sentait presque complètement remise, qu'elle ne désirait pas se retirer, mais qu'elle ne danserait plus ce soir-là, et que quiconque à l'avenir solliciterait d'elle une valse serait repoussé avec perte.
André, tout à son ivresse maintenant que l'état de madame de Grandlieu ne pouvait plus l'inquiéter, appuyait sa main sur le côté gauche de sa poitrine et pressait contre son cœur la fleur bienheureuse, la fleur chérie, la fleur meurtrie...
Ainsi qu'il arrive aux amoureux bien épris, il éprouvait l'impérieux besoin de fuir la foule pour s'isoler avec ses pensées et pour savourer son bonheur.
Il reprit donc le chemin de ce jardin d'hiver où deux joies immenses lui étaient advenues coup sur coup en si peu de temps, et il s'assit sur le banc de verdure, au pied de la statue de Vénus, h. cette même place où Germaine, ne se doutant guère que ses paroles tombaient dans une oreille si intéressée à les entendre, avait dit à son amie que l'aflection de M. de Grandlieu était toute paternelle et rien que paternelle...
Depuis quelques secondes San-Rémo s'abandonnait à la double volupté de ses souvenirs, quand une main s'appuya sur son épaule et quand une voix bien connue murmura ces paroles à son oreille :
— Eh bien! mon cher enfant, aurez- vous désormais confiance en votre vieil ami?
— Vous, baron! — s'écria le jeune homme en se levant, très-étonné.
— Chut! — fit vivement Croix-Dieu, car, en effet, c'était bien lui, — parlez plus bas, je vous en.prie! c'est important!
— Pourquoi?
— Parce que, n'étant point invité, il est très-naturel que je tienne à garder le plus strict incognito...
— Comment donc êtcs-vous ici?
— En contrebande. .
— Mais vous risquez...
— Absolument rien... — interrompit le baron. — J'ai pris mes renseignements... — Les jours de courses et de bal on reçoit céans beaucoup de gens qui ne font point partie de la société habituelle des châtelains, et les amis de la maison ont licence de présenter leurs amis, sans autorisation préalable, soit au marquis, soit à ses fils.., — Donc ma figure inconnue ne pourrait étonner personne, sauf M. de Grandlieu que j'évite avec soin... D'ailleurs je ne me prodigue point... j'ai gagné ce jardin d'hiver sans passer par les salons, et j'y suis depuis plus d'une heure...
André tressaillit.
— Depuis plus d"une heure! — répcta-t-il.
— Parfaitement.
— Mais alors...
Le jeune homme s'arrêta.
— Mais alors, — continua Croix-Dieu, — j'ai donc été témoin de la scène d'opéraoomique, si bien jouée, il n'y a qu'un instant, par deux charmants acteurs? — C'est là ce que vous voulez dire, je suppose?
— Oui, — balbutia André avec le plus grand trouble, — oui, c'est là ce que je veux dire...
— Je n'en ai perdu ni un mot, ni un détail... — Je dois ajouter que l'espoir de surprendre au vol quelque épisode de ce genre était l'unique mobile de ma présence ici... — Je me doutais que la pièce amoureuse dont la suite du steeple-chase avait été le prologue aurait ce soir un épilogue... et je ne me trompais pas...
— Quoi! vous savez?...
— Tout ce qui vous intéresse, oui, mon enfant, mettez-vous cola dans l'esprit!... — J'étais aux courses... Mes compliments! ! — C'est plaisir de vous montrer le chemin ! ! — Un élève tel que vous fait honneur à son maître! — Mes conseils étaient bons... qu'en pensez-vous? — Vous avez frappé le coup hardi dont je vous parlais... vous avez agi sur les nerfs et sur l'imagination de madame de Grandlieu...le moment psychologique annoncé ne s'est point fait attendre, et je suppose qu'à l'avenir vous prendrez de mes almanachs !... — Pauvre petite vicomtesse ! elle était bien émue, bien tremblante et bien adorable ! ! Vrai, je me sentais troublé moi-même derrière cette Vénus de marbre qui ne va pas à la cheville de cette autre Vénus vivante!! — Ah! vous aurez là, mon cher, une incomparable maîtresse!!!
— Je n'ambitionne rien de pareil, — dit André vivement, — être aimé me suffit.
Ciûix-Dieu haussa les épaules.
— A d'autres!... — répliqua-t-il. — Espérez-vous que je vais vous croire?
— Je vous jure...
— Ne jurez pas!... — Si vous pensiez ce que vous dites vous seriez un sot... et vous ne l'êtes point, tant s'en faut!... vous l'avez prouvé tout à l'heure!! ^ La déclaration brûlante où vous avez trouvé moyen d'éviter le mot d'amour... la fleur demandée... le baiser final... tout cela était admirablement compris, conduit de main de maître,- bien amené, bien exécuté!... — Un pur chef-d'œuvre, ma parole d'honneur!... encore une fois, mes compliments!...
— Je ne les mérite point...
— De la modestie! — Allons, mon cher enfant, vous êtes trop parfait!... — Maintenant, un dernier conseil... — Le moment psychologique, étant déjà venu, reviendra! — La ville est aux trois quarts rendue... à la première attaque elle ouvrira ses portes... — Ne la laissez pas respirer, voilà la vraie tactique!... — Battez, tambours! sonnez, trompettes ! Peu de toutes vos pièces! — Vous venez d'être adroit... soyez audacieux, et vous pourrez dire avant deux jours : — Je suis venu/ J'ai vinila! J'ai vaincuf
— Mais...
— Plus un mot!... — Une poignée de main, et adieu... — L'express de cette nuit nie ramène h Paris et je m'en vais tranquille en vous laissant heureux...
lj||Or
Puis le lj||on, sans écouter André, disparut dans la plus sombre des allées du jardin d'hiver.
Nul incident nouveau ne se produisit pendant la fin de celte soirée...
Fidèle à sa résolution Germaine ne dansa plus et, prétextant une grande fatigue, suite naturelle de son étourdisseraent passager, elle regagna son appartement un peu avant minuit et se mit au lit, après avoir pressé contre ses lèvres et contre son cœur, puis caché sùus les dentelles de son oreiller, les fleurs dérobées par André aux serres du châtelain de Piades. -^
Disons brièvement de quelle façon avait été accompli ce larcin qui, malgré notre profond respect pour les saintes lois de la propriété, nous paraît un crime aussi excusable que la plupart de ceux du même genre n'ayant point pour mobile l'intérêt, mais l'amour.
Nos lecteurs l'ont déjà compris, San-Uémo, au lieu de ralentir et d'arrêter Tonton après avoir atteint le poteau d'arrivée, l'avait éperonné de plus belle, convaincu qu'on mettrait sa fugue sur le compte de l'indiscipline du poulain trop ardent.
Pour sortir du parc de ce côté il fallait franchir le saut-de-loup dont nous avons entendu le baron de Ferrier et M. de Grandlieu constater l'effrayante largeur.
Confiant dans l'énergie tout exceptionnelle de son cheval, André n'hésita point à tenter l'aventure, et son imprudence inouïe fut couronnée d'un succès complet.
Une fois dans la campagne il s'orienta et, maintenant Tonton h. la même allure, prit à travers champs le chemin du château do Prades, situé à douze kilomèties environ du château de Lautrec.
Cette distance fut parcourue, ou plutôt dévorée par l'enragé poulain en moins d'une demi-heure, et le cavalier, traversant un petit bois, s'arrêta au pied d'une haute et sombre muraille dont une rangée de chevaux de frise du plus formidable aspect garnissait le couronnement.
Tous les dix pas, sur des planches disposées ad Ik»- et fixées aux pointes de fer, se lisait engrosses lettres noires cette menaçante inscription :
IL Y A DIîS PIÈGES A LOUl' DANS LA rilOPRlÉTÉ.
André le savait déjà et n'éiait point homme à reculer pour si peu.
11 attacha à une branche la bride de Tonton dont la robe sombre était blanche de sueur et d'écume, et il se mit en quête d'un endroit par où il lui fût possible de s'introduire dans le parc de M. de Prades.
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Un orme centenaire dont les fortes branches dépassaient le mur lui fournit ce qu'il cherchait.
Il se hissa sans trop de peine jusqu'à la première fourche de l'arbre géant, grâce aux rameaux parasites croissant le long du tronc et fournissant des points d'appui à ses pieds et à ses mains; il marcha comme un gymnaste sur une grosse branche hoAwitale, atteignit le chaperon, le franchit en s'aidant des chevaux de frise devenus ses Wiés, jeta un coup d'œil au-dessous de lui, s'assura qu'aussi loin que la vue pouvait s'étendre le parc était désert, et il descendit enfin d'autant plus facilement qu'un vieux lien%très-épai5, revêtant la paroi intérieure de la muraille, lui servit d'échelle. \
Il était dans la place.
Il ne s'agissait plus que de trouver les serres. — Il s'engagea dans la première allée qui s'offrit à lui et, nous devons en convenir, ce ne fut pas sans un certain battement de cœur qu'il en foula le sol, car de distance en distance s'échelonnaient des poteaux portant la terrible inscription :