‹ Les tragedies de ParisChapitre 31 sur 50 · IL Y A DES PIÈGES A LOUP · texte numérisé non relu

IL Y A DES PIÈGES A LOUP

Or, s'il est uiiè perspective peu rassurante et médiocrement séduisante, c'est celle de sentir tout à coup ses jambes mordues et brisées par les dents d'acier d'une chaussetrappe. — Les plus solides courages peuvent défaillir en face de ce péril invisible, agissant sur l'imagination comme les fantômes de la nuit agissent sur l'esprit de certaines gens braves le jour et nerveux dans les ténèbres.

— A la grâce de Dieu!... — se dit André, et il continua d'un pas ferme et rapide.

Ce n'était pas tout...

Le jeune homme pouvait, à l'improviste, se trouver en face de M. de Prades ou rencontrer quelqu'un de ses serviteurs.

Cette éventualité ne l'inquiétait quj médiocrement.

— Si j'ai affaire au châtelain, — ponsait-il, — je lui parlerai franchement... je lui dirai qu'il s'agit d'amour... — C'est un vieillard, mais enfin il a été jeune... — il a dû aimer autrefois... — J'évoquarai ses souvenirs du passé... — Je trouverai, pour le convaincre, des paroles éloquentes... — Je serai si suppliant qu'il se laissera toucher et qu'il me donnera lui-même les fleurs que je viens lui voler... — Si au contraire le hasard met sur ma route des valets, j'ai dans ma poche assez d'or pour leur prouver que je ne suis point un vulgaire filou, et certes ils ne me refuseront pas une complicité presque innocente et chèrement payée... — Sans les pièges à loup tout irait bien, mais, par malheur, avec ces diaboliques engins aucune transaction n'est possible... ^w

En monologuant de cette façon, le jeune homme marchait toujours.

A mesure qu'il avançait les inscriptions devenaient plus nombreuses, et il apercevait çà et là, jetés sur le bord des gazons, quelques-uns des formidables instruments renouvelés du moyen âge dont avait parlé la petite baronne de Ferrier.

Rouilles, détendus, hors d'usage, ils semblaient oubliés par un j. nlinicr négligent. h " f; j

Rouilles, détendus, hors d'usage, oubliés par un jardinier néfiligent. (Page 88.)

— Voiiii de laides inventions I — pensait Siin-llémo avec un sourire un jjeu contraint. — Mes pauvres jauiljes, que Dieu vous garde!...

Enfin il atteignit un espace découvert, séparé seulement du château par des pelouses cl par {[m'Uiues bouquets de grands arbres.

Sur la droite s'élevaient, comme un diminutif du Palais de Cristal, les vastes et magnifiques serres où le vieux châtelain de Prades gardait ses richesses parfumées.

Tr»g(Sdic» (SI) II.

Vicomtciie, Q* 13.

^ L'i, comme ailleurs, solitude absolue... — pas un bruif, pas un être animé. — Ou •aiurait pu se croire dans le parc du palais des Sept-Dormauts.

Les inscriptions comminatoires apposées à chaque pas semblaient dire : — Toute vigilance est sujjcr/liie. — Les pièges suffisent!

Ils ne suffisaient point ce jour-là, car André put arriver sans encombre jusqu'aux serres dont il trouva les portes fermées.

C'était un obstacle dérisoire!

Avec son poignet gauche, insuffisamment enveloppé dans son mouchoir, le jeune homme brisa les carreaux d'un vitrage — (et c'est en ce moment qu'un éclat de verie lui blessa la main), — il lui devint possible de soulever un châssis et de s'introduire dans le gynécée végétal dont M. de Prades était le sultan.

Il avait hâte d'en finir et, sans s'attarder à l'admiration que devait lui inspirer l'admirable et rare spectacle étalé sous ses yeux, sans accorder plus d'un coup d'œil aux trésors éblouissants de la flore tropicale et aux fantastiques orchidées luttant d'éclat avec les ailes des papillons de leur pays, il se mit en quête des fleurs pareilles à celles qui composaient le bouquet de la petite baronne.

11 les trouva, il les cueillit... — une large feuille lui servit de cornet, — un brin de liane souple et flexible lui permit de réunir solidement la gerbe embaumée qu'il cacha sous sa casaque de jockey, et il reprit, avec une précipitation qui n'étonnera personne, la route déjà parcourue.

— Pourvu, — pensait-il chemin faisant, — pourvu que les pièges à loups, si bienveillants pour moi jusqu'ici, ne prennent point tout à l'heure une formidable revanche !! — Ce serait échouer au portîl — Ah ! bah ! l'amour m'a protégé depuis ce matin !! — Pourquoi m'abandonnerait-il?...

L'amour fit son devoir.

André, sans rencontrer âme qui vive, tiavorsa de nouveau le parc, atteignit la muraille d'enceinte, et la peine de la franchir lui fut même évitée cette fois car il découvrit, quelques pas plus loin, une petite porte à demi cachée sous le lierre et n'ayant pour toute fermeture qu'un solide verrou intérieur.

Il tira ce verrou, ouvrit la porte, rejoignit Tonton, s'élança sur son dos, l'embarqua au plus impétueux galop et regagna le château de Lautrec où il rentra sans nul mystère par la grille, avant même que les châtelains et leurs invités fussertt ]'evenus du champ do course.

Nous savons le reste.

11 nous reste maintenant à expliquer la chance merveilleuse — (que quelques-uns de nos lecteurs ont déclarée peut-être invraisemblable) — grâce à laquelle San-Hémo, échappant aux pièges nombreux semés dans le parc du châloau do Prades, avait pu mener à bien son expédition sans trouver sur son chemin la moindre entrave et l'ombre d'un obstacle.

Rien de plus simple, rien do plus facile.

M. de Prades, le meilleur d^s hommes, préférait assurément ses fleurs à tout au monde,

jfc^p***

LA VICOMTESSE GERxMAlNE 01

mais, sans hésitation sinon sans regrets, il aurait sacrifié ses fleurs chéries plutôt que île recourir pour les sauvegarder à des moyens cruels, à des expédients sauvages.

Oui sans doute il portait dans sa poche un revolver destiné, disait-il, à brûler la cervelle du profane essayant de violer par surprise les mystères du harem...

Mais ce revolver n'était point chargé.

Oui sans doute la réputation des pièges à loup et des chausses-trappes était liicn et solidement établie, et glaçait d'effroi les maraudeurs des alentours qui, ni pour or ni pour argent, n'auraient affronté les engins du vieux gentilhomme...

Mais ces engins n'existaient que dans l'imagination du public, — sur les écritcaux terrifiants, — et sous la forme palpable des échantillons rouilles placés à dessein bien eu vue.

On croyait. — Que fallnit-il de pins?...

M. de Piades donnait à ses merveilleuses serres l'épouvante pour sentinelles; elles étaient bien gardées...

Quant à la solitude absolue au milieu de laquelle André avait agi, elle est non moins simple, non moins facilement explicable que tout le reste.

Valets de chambre et jardiniers, — les uns autorisés et les autres sans permission, — avaient déserté le château de Piades ce jour-là, avec un ensemble partait, pour assi'-ter aux courses, laissant par conséquent le champ libre à, l'heureux vainqueur du steeplechase.

Un grand déjeuner devait riHinir le lendemain les nombreux invités qui remplissaient encore la demeure hospitalière des Lautrec, mais Germaine témoigna le désir de retourner de bonne heure à Grandlieu, et nous savons que les moindres volontés de la jeune femme étaient des ordres pour Armand.

En conséquence ce dernier, la vicomtesse et André, partiront dès neuf heures du matin.

Tonton resta seul l'hôte des écuries du vieux maïquis où un box spécial fut mis <"i sa disposition, deux jours de far-niente absolu paraissant nécessaires ù la santé du terrible et vaillant poulain après ses exploits de la veille.

Dans l'après-midi, M. de Grandlieu monta à cheval.

Il al'ait visiter l'un de ses domaines, situé à quelques lieues, et ne devait revenir qu'à six heures, pour le dîner.

— J'auiais dû peut-être vous proposer de m'accompagner... — dit-il à .\nilré; — si je n'en ai rien fait c'est qu'il y a quatre semaines, tout au plus, vous étiez convalesecnt, et je suis entièrement convaincu qu'à la suite des fatigues d'hier vous avez besoin de repos... — Ne niez point, mon cher enfant! je ne vous croirais pas... — Donc je pars, et à ce soir...

Armand serra la main du jeune homme et s'éloigna, suivi d'un groom. André et Germaine restaient seuls au chAtenu.

Andii', en rentrant au salon, n'y trouva plus Germaine. — Aussitôt après avoir reçu l'adieu de son mari, la jeune femme était remontée dans son appartement.

— Que vais-je faire? -- se demanda-t-il avec tristesse, — les heures de cette journée vont me sembler bien longues !

Depuis la scène de la valse interrompue dans le jardin d'hiver, et depuis son rapide entretien avec le baron de Croix-Dieu, André n'avait pas fermé l'œil. — La fleur tachée de sang pressée contre son cœur le brûlait comme la veille elle brûlait Germaine. — Une fièvre ardente, fièvre d'amour, fièvre d'espoir, fièvre d'angoisse aussi, incendiait le sang dans ses veines.

La journée était chaude, l'atmosphère lourde et orageuse.

Il quitta le château, s'enfonça dans le parc, suivit l'avenue séculaire dont les arceaux de sombre verdure aboutissaient aux rives de la Loire et, se laissant tomber sur un banc rustique adossé au tronc moussu d'un gigantesque châtaignier, il s'absorba dans ses pensées.

Deux heures se passèrent ainsi.

Tout à coup André tressaillit. — Il lui semblait qu'une forme féminine, sveltc et blanche, — la forme de Germaine, — glissait entre les feuillages.

Il regarda avec une dévorante attention, mais le gracieux fantôme avait disparu...

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