‹ Les tragedies de ParisChapitre 32 sur 50 · XI · texte numérisé non relu

XI

Vers le milieu du parc, à cent pas environ de la grande avenue, sous des arbres immenses et au bord d'un petit lac où les nénuphars étalaient leurs larges feuilles, s'élevait une construction légère en forme do chalet.

L'unique pièce du premier étage était tout à la fois un salon d'été et un cabinet de travail.

Germaine y passait assez souvent une partie de l'après-midi, lisant, jouant du piano, ou peignant à l'aquarelle.

C'est au chalet qu'elle se rendait ce jour-là, alors que San-Rémo avait vu sa silhouette élégante apparaître dans une éclaircie de la verdure. — C'est là que nous allons la rejoindre.

Le salon-atelier était cnticremont tendu, nuiiailles et plafond, de nattes chinoises d'une finesse admirable.

Deux stores japonais, fantasques de dessin cl riches de coloris, s'abaissaient devant les deux hautes fenêtres et tamisaient discrètement les rayons trop vifs du soleil.

Les rideaux de satin de Chine offraient un divertissant fouillis d'oiseaux bizarres et de papillons fantastiques.

La cheminée était garnie de fleurs qui plongeaient leurs tiges fraîchement coupées dans dos cornets de céladon craquelé.

Deux grandes jardinières chinoises se faisaient face, garnies de fleurs vivantes. — Trois petites chaînes d'argent niell(5 soutenaient au plafond une co^beille de porcelaine doii jaillissaient des orchidées moins belles peut-être que celles de M. de Prades, mais dignes néanmoins de l'attention d"un amateur.

Cette profusion de fleurs donnait au salon du chalet l'apparence d'une serre en miniature et Germaine, au milieu de toutes ces fleurs, semblait une fleur de plus.

Nous demandons grâce pour cette petite fadeur. — Elle ri est point dans le mouvemen t,

— aurait dit Octave Gavard, et nous le savons bien, mais elle serait venue dans l'esprit et sur les lèvres de quiconque aurait vu la jeune femme étendue à demi sur un sopha chinois dont elle avait amoncelé les coussins sous ses épaules.

Un large ruban de soie bleue serrait négligemment autour de sa taille un peignoir do mousseline blanche.

Sa main gauche, fine et patricienne, tombait à son côté et flottait dans le vide.

Sa main droite tenait tout ouvert, sur ses genoux, un livre qu'elle ne lisait pas.

Sa pose exprimait un abandon complet, une sorte de langueur fatiguée, résultant san'; doute des émotions vives de la soirée précédente. — Son regard vague, perdu au plafond, ollrait une frappante ressemblance avec celui de la somnambule endormie du sommeil magnétique.

C'est qu'en cfl'et Germaine se trouvait presque en état de somnambulisme, ou pour mieux dire elle rêvait tout éveillée, et jamais rêves plus dangereux, jamais mirages plus dissolvants, ne vinrent troubler les pensées et remuer le cœur d'une fille d'Eve.

La jeune femme croyait entendre encore les deux orchestres du château de Lautrec jouer cette valse tantôt vive et entraînante, tantôt molle et voluptueuse, qu'elle ne devait plus oublier...

11 lui semblait qu'aux sons enivrants de cette musique, passait et tournoyait autour d'elle un être aux mille aspects, prêtée insaisissable et changeant dont elle ne pouvait distinguer la figure et qui, toujours plus rapproché, murmurait à son oreille des paroles presque indistinctes que, sans les comprendre, elle écoutait, cliarméc.

Puis, brusquement, elle entrevoyait le visage, — elle reconnaissait la voix...

C'étaient la voix et le visage d'André de San-Rémo.

Son cœur alors battait à coups rapides, — ses yeux s'alanguissaient davantage, — ses lèvres frémissantes s'entr'ouvraient pour un long soupir...

Le rêve se matérialisait de plus en plus... — Germaine sentait le bras d'André envelopper sa taille, la main d'André presser sa main, le souffle d'André effleurer son épaule;

— elle voyait pâlir le scintillement des bougies des grands lustres, — la musique des orchestres devenait moins distincte, l'atmosphère tiède et parfumée du jardin d'hiver, le vague crépuscule où tremblotaient des lueurs roses, l'enveloppaient tout entière, et les lèvres brûlantes du jeune homme s'appuyaient sur sa nuque blonde...

Alors celte sensation ù la fois délicieuse et presque douloureuse, qu'elle avait éprouvée la veille quand la fleur cachée brûlait sa poitrine, agita do nouveau ses fibres trop tendues, sa tête se renversa tout à fait en arrière, ses paupières alanguics se baissèrent sur ses yeux noyés et le rêve se fondit dans tme extase étrange...

Cette extase fut courte.

Une sensation nouvelle arracha la jeune femme au monde imaginaire pour la ramoner en pleine réalité.

Une main caressante saisissait doucement sa main qui pondait le long du sopha; une voix tremblante et basse murmurait à son oreille :

— C'est moi, madame... c'est moi, Germaine... Me pardonnez-vous d'être venu?... Mo permettez-vous de rester?...

La vicomtesse tressaillit et se souleva, — ses yeux s'abaissèrent, — elle vit André agenouillé devant elle... ^

Si complète avait été la vision que Germaine, tout bas, se dit :

— Il n'était pas là!... j'ai rêvé!... c'est dommage!...

San-Rémo, en quittant le banc de verdure auprès duquel nous l'avons lais-é, avait immédiatement entrepris de rejoindre madame de Grandlieu.

Coupant au court à travers les taillis du parc, dans la direction suivie par la forme blanche, il arriva près du petit lac au moment précis où Germaine gravissait l'escalier de bois du chalet, mais il laissa s'écouler un temps assez long avant de se décider à franchir à son tour les marches de cet escalier.

— Soyez audacieux! — avait conseillé Croix-Dieu la veille.

André s'en souvenait, mais l'audace ne se commande pas. — Il hésitait. — Il avait presque peur...

Enfin, s'éperunnant lui-même et certain d'être aimé, il monta, il franchit le seuil, avec la résolution prise de ne sortir que vict(nieux de cette chambre où il entrait suppliant.

Heureusement pour le jeune homme, aulant la hardiesse poussée jusqu'à l'insolence est facile avec les femmes qu'on aime d'une façon exclusivement matérielle, par conséquent grossière, autant elle devient impossible auprès de celles qui ont inspiré une passion digne d'elles et qu'on respecte en les adorant.

Aussi à peine André se trouva-t-il en présence de Germaine qu'il se sentit redevenir timide, et cette timidité n'était pas un des moindres charmes de l'immense amour qui le possédait tout entier.

.\genouillé et presque tromblniit, il avait saisi l'une des mains de madame do Grandlieu.

Cette main ne se relira point.

11 l'appuya contre ses lèvres.

Un frisson nerveux courut sur l'épidorme do Germaine.

André reçut le contre-coup de ce tressaillement. — Il pâlit et se releva. — La tentation de serrer la vicomt(!sse dans ses bras s'emparait de lui avec une telle force qu'il craignait de ne pouvoir y résister et d'oll'enser ainsi son idole.

— Puisque vous êtes venu, restez... — balbulia madanie de Grandlieu. — Asseyez-vous près de moi et causons...

San-Rémo prit un siège crès-bas et s'assit aux pieds de la vicomtesse.

— Causons... — avait-elle dit.

Mais, sans échanger une parole, immobiles et comme euiATés, ils restèrent pendant quelques minutes les yeux sur les yeux et les mains dans les mains.

Le regard de Germaine devenait vague et presque égaré. — Il lui semblait que son cœur, se gonflant jusqu'à se briser, l'étoufTait. — Elle se sentait chanceler comme si quelque mystérieuse impulsion, plus forte que sa volonté, allait la soulever, la pousser en avant, et la jeter palpitante sur la poitrine du jeune homme.

Avec son instinct de femme elle devina, sans la bien comprendre, l'imminence du danger...

Elle résolut de couper court à ce périlleux silence et, dégageant doucement ses mains, elle demanda d'une voix à peine distincte, qui trahissait à son insu layitalion de son âme et le trouble de tout son être :

— Pourquoi vous taisez-vous, mon ami?... — N'avez-vous donc rien à me dire?...

— Rien à vous dire? — répéta San-Rémo. — Ah! Germaine... Germaine, n'entendezvous point dans le silence les battements de mon cœur et, si ma bouche reste muette, ne parlent-ils pas mieux que moi?...

Pour toute réponse madame de Grajullieu fit un geste qui signifiait : — Je ne les entends que trop!

— Ce qu'ils disent, — poui'suivit André, — vous le savez depuis longtemps... — Ne l'ai-je pas trahi, presque sans le vouloir, ce secret de ma vie, quand une divine charité vous amenait au pied de la couche où j'avais failli mourir?... — Ce jour-là, croyant m'adresser encore au fantôme adoré qui chaque nuit visitait mon délire, je vous ai crié : — Je vous aime t.. .

— Ah ! taisez-vous !! — balbutia Germaine, — taisez-vous, je vous en supplie!!

Et, voulant arrêter les paroles prêtes à s'échapper des lèvres de San-Rémo, elle appuyait sa petite main sur sa bouche en répétant :

— Taisez-vous!! taisez-vous!!...

— Maintenant ce n'est plus possible... — reprit impétueusement le jeune honnne, — et dussé-je vous offenser, ainsi qu'hélas! je l'ai déjà fait... dussiez-vous me chasser... dussiez-vous me haïr, je n'ai plus ni la force ni la volonté de lutter davantage contre l'immense amour qui me jette à vos pieds... Commandez-moi de mourir, madame, et j'obéirai... mais ne m'ordonnez pas de me tairel! Je désobéirais!!... Je vous aime, je vous aime, Gei'maine! Dieu nous a créés l'un pour l'autre, car vous m'aimez aussi... croyez-vous que je ne l'aie pas compris?... — Croyez-vous que j'en aie douté?... — Quand vous me donniez hier la Heur meurtrie tachée de mon sang et choisie par vous entre toutes, vous me donniez votre vie en même temps... — Le choix de cette fleur n'était-il pas le plus clair des aveux?... Oui, je vous appartiens, mais vous m'appartenez aussi... — Rien ne peut séparer deux cimes qui n'en font plus qu'une et deux cœurs fondus en un seul!... Des obstacles se dnssent entre nous... je le sais, mais qu'importe?... Ils ont été créés parle momie... ils

9G LES TilAGEDlES DE l'AKlS

ont été forgc's par la loi... — Que nous font le monde et la loi?... — D'indissolubles liens nous unissent et vous êtes à moi, comme je suis à vous, de par le droit divin de la jeunesse et de l'amour 1!...

Germaine écoutait effarée, haletante, ces paroles sans suite, ces raisonnements insensés où débordait la passion et auxquels la voix de SanRémo, tantôt vibrante et saccadée, tantôt suppliante et tendre, donnait une singulière et chaude éloquence.

Il poursuivit en s'agenouillant de nouveau :

— Germaine, vous ne savez rien de la vie, puisque vivre c'est aimer et que vous n'aimiez pas... — A moi seul appartient la joie surhumaine de vous initier à l'amour!... — Par moi vous comprendrez que hors de lui rien n'existe, et que, sans hésitation et sans regret, on donnerait de longues années d'une existence solitaire et froide pour une de ces heures bénies où la tète adorée repose sur un cœur enivré d'amour...

En parlant ainsi, San-Rémo avait glissé ses bras autour de la taille de Germaine qu'il attirait lentement à lui.

Succombant au magnétisme irrésistible de ces ardentes paroles et de cette étreinte Cciressante qui la troublaient et la rendaient folle, elle s'abandonnait passive et ne semblait pas s'apercevoir que l'irrésistible enlacement se resserrait de seconde en seconde.

Déjà ses cheveux dénoués effleuraient la joue d'André, — déjà l'aile d'un papillon aurait à peine trouvé place entre son front et les lèvres du jeune homme, qui croyait toucher au moment psychologique annoncé par Croix-Dieu...

Mais soudain une lueur se fit dans l'esprit de Germaine.

Par un héroïque effoit elle reconquit sa dignité de femme et sa pudeur de vierge et, s'arrachant des bras de San-Rémo, elle balbutia dune voix qui demandait grâce tout eu commandant le respect :

— André, nous sommes fous et nous sommes coupables!! L'homme à qui nous faisons une mortelle injure a i-ecueilli mon enfance, il a protégé ma jeunesse, il m'a donné son nom! il vous appelle son fils! il vous aime!... et nous l'ofTensons sous son toit!... — C'est lâche et c'est infâme!... — Ne me contraignez pas à vous mépriser et à me mépriser moimême !... — il faut nous séparer! il le faut!... Nous ne devons plus nous revoir...

— Nous séparer!! — s'écria San-Rémo, foudroyé par ce revirement inattendu, — que me dites-vous?... Ai-je compris?... — Ne plus nous revoir!! — Est-ce que c'est possible, Germaine?...

— 11 faut que cela soit possible!! — répliqua la jeune femme. — Il le faut! je le veux!

— Ainsi, froidement, sans pitié, vous me condamnez à une intolérable soulTr;uice!...

— Croyez-vous donc que je ne souH'rirai pas, moi?...

La vicoiiilesse tressaillit, se:? yeux s'abnissèreut, elle vit Auilre aRiMuuulir ilcvaiit elle... (l'âge 94.)

— Vuus me bannissez I...

— Je cherche le salut... — Ni l'un ni l'aiiln-, vuih le voyez hicii. imu-^ n'avons le courage de lutter contre nous-mêmes...

— Germaine, .si je vous jurais de me taire?... si je vous faisais le serment de ne plus liahir, ni par un mot, ni par un regard, le feu qui me dévore?...

— Vous manqueriez demain au serment fait aujourd'hui... et qui sait si demain j'aurais la force de vous Aloifrner...

Tragcdi»!» ('JJ, H,

— Vous êtes inflexible!...

— Comme le devoir! comme la conscience!...

11 y eut un long silence.

Madame de Grandlieu, brisée mais résolue, s'était laissée retomber sur le siège oii, un instant auparavant, elle s'abandonnait inconsciente à l'étreinte passionnée de San-Rémo.

Celui-ci pâle, immobile. le visage décomposé, les sourcils contractés, la regardait avec une indicible expression d'angoisse,

— Eh bien! soit!... — reprit-il brusquement, — que votre volonté soit faite!... — A'ous mo chassez!... je partirai!...

— En me haïssant, n'est-ce pas? — demanda la jeune femme.

— En vous aimant toujours!... en vous aimant plus que jamais!... Mais ne songez point à cela, et surtout ne me-plaignez pas!... — Si ma douleur est surhumaine, elle sera courte du moins!...

— Vous oublierez?... — balbutia Germaine.

André liaussa les épaules.

— Oublier, — répéta-t-il. — Oublier, quand on a mis dans un seul amour tous ses rêves, toutes ses espérances, tout son avenir, et quand la femme à qui l'on a donné sa vie s'arrache de vos bras en vous disant : « — Va-t-cn!! » — Allons donc! est-ce qu'on oublie?... — Non, madame, je n'oublierai pas, mais j'ai mieux que l'oubli, j'ai la mort,..

Germaine bondit jusqu'à San-Rémo, en lui criant :

— Vous voulez mourir!

— Pardicu !! — répliqua-t-il, — est-ce que vous en doutez?

— André, ayez pitié de moi!!

— Avez-vous eu pitié, vous, madame?

— Ainsi, vous vous tuerez?

— Ah ! je vous en fais le serment, et vous verrez si je tiens celui-là !

— Mais je ne veux pas!! Mais je vous le défends !!

— Je désobéirai, voilà tout !.,.

— Mais je vous aime...

— Et vous me chassez!... étrange amour!

— Si je vous suppliais à genoux...

— Je serais inflexible comme vous lavez été... — Ma vie était en vous... — Vous m'élùignez impitoyablement... vous m'ôtez même l'espérance... — Tout est dit,,, — Je no peux plus vivre... — Mourir tué par l'absence ou par une balle de pistolet, c'est toujours mourir... — Je cliui^is la nidins longue soulîrance... — C'est un raisonnement trèslogique...

— Le suicide est une lâcheté...

— On piétend cela, je le sais... — Admettons donc que je suis un lâche, je n'y contredis point...

— André?., ^ Madame?,..

im^

Que Dieu vous pardonne d'être si cruel et de me martyriser comme vous le faites!...

— Songez-vous bien à la torture que vous m'infligez!... — Songez-Yous bien que jour et nuit, sans trêve, sans relâche, une voix jamais lassée dii-ait à mon oreille : — C'est par toi qu'il est mort!

— Cette voix dirait la vérité...

— Mais si je vous laissais l'espérance?... — si la séparation imposée ne devait point être éternelle?... si je promettais de vous tendre la main plus tard, et d'être pour vous une amie?...

— Eh bien?...

— Que feriez-vous?

— J'attendrais...

— Vivez donc!... nous nous reverrons...

— Vous le jurez?

— Je le jure... — dit Germaine d'une voix défaillante.

— Oïl nous reveiTons-nous?

— A Paris...

— Quand?

— Bientôt peut-être... oui... bientôt...

— Mais alors, pourquoi m'éloigner?...

— Parce que notre faiblesse à tous deux m'inspire un immense dégoût en même temps qu'un profond effroi!... — Je suis de celles dont la tendresse ne va pas sans estime!... — En vous voyant attacher à toute heure un masque sur votre visage et mentir lâchement à l'homme auguste et bon qui vous a fait son hôte, je finirais par vous mépriser!... — Il faut partir... vous le voyez bien...

San-Rémo baissa la tête et son pâle visage s'empourpra.

— Je partirai... — murmura-t-il.

— Demain, n'est-ce pas?

— Oui, demain...

— Ahl vous êtes généreux... merci...

— Eh bien! soyez généreuse aussi... — adoucissez pour moi les angoisses de la séparation...

— Pour cela, que faut-il?

— M'écrire... — Oh! quelques lignes seulement... quelijues mots... rien qu'un mol...

Germaine tressaillit et balbutia :

— Je n'oserai pas...

— Je supplie...

— l'jli hier), j'essai(;rai,,. mais je ne promets lien... — N'attendez rien... — N'espérez rien...

— Me pormettrez-vous au moins, à moi, de vous écrire?...

— Non! non! — dit vivement la jeune femme... — je tous le défends... n'écrivez pas !. . . n'écrivez jamais. . .

!#*aj-

— Pourquoi?...

— Pour des raisons sans nombre et dont une seule suffira... Il me serait impossible, matériellement impossible de recevoir vos lettres, ou du moins de les recevoir en secret, sans faire de mes serviteurs des confidents et des complices... et, plutôt que de subir cette humiliation, en vérité je vous le dis, André, j'aimerais mieux mourir...

— Comment donc serai-je instruit de votre retour à Paris?...

— Hélas! — répondit Germaine en rougissant, — M. de Grandlieu, dans sa sublime confiance d'honnête homme qui ne croit ni au mensonge ni à la trahison, prendra soin de vous l'apprendre lui-même...

André baissa de nouveau la tête.

Si violent, si impérieux, si dominant que fût son amour, cet amour n'avait pas encore étouffé tout à fait la loyauté native de son âme...

La honte de son rôle lui apparaissait clairement.

Malgré l'indulgence du monde pour les fourberies et les duplicités auxquelles la passion sert à la fois de mobile et d'excuse, la poignée de main menteuse que l'amant donne au mari est le baiser de Judas sur la joue du Christ! Il le savait bien !...

Aussi gardait-il le silence.

— Maintenant, mon ami, — reprit Germaine dont la force était à bout, — laissez-moi seule, je vous en supplie... — Nous n'avons plus rien à nous dire... Tenez la parole donnée... — Éloignez-vous demain et souvenez-vous qu'en pai-tant vous emportez ma reconnaissance...

— Votre reconnaissance seulement?... — murmura San-Rémo.

— Et mon cœur... — ajouta la jeune femme d'une voix faible comme un soupir, et que cependant André entendit...

— Donnez-moi votre main... — fit-il.

Madame de Grandlieu la lui tendit.

Il appuya cette petite main frissonnante contre ses lèvres et, la laissant retomber, il ajouta :

— Vous le voyez, je suis obéissant... je vous quitte... Il se dirigea vers la porte.

— Adieu .. — balbutia Germaine, — adieu...

— Non, au revoir... — répliqua San-Rémo en se retournant.

Puis il sortit, la tête en feu, descendit rapidement les degrés de l'escalier et se dirigea d'un pas inégal vers la voûte ombreuse de l'avenue.

— Qu'ai-je fait?... — se demandait-il en marchant, — ai-je été tout à l'heure ridicule ou sublime?... — Certes je n'avais qu'à vouloir, mais le moment n'était pas venu!... — Le baron dirait à coup sûr que je me suis conduit comme un sot... Ma conscience nie répond que j'ai bien agi... — Je suis aimé... — Rien ne peut empêcher Germaine de

LA VIGUMTESSE GERMAINE 101

m'appartenir... — Une tache indék^bile déflorerait notre bonheur si je l'avais prise aujourd'hui... — Mieux vaut cent fois qu'elle se donne...

Le vicomte Armand revenant de son excursion tut très-sui'pris, à mi-chemin, de rencontrer André.

— Vous, mon enfant! — s'écria-t-il, — par quel hasard? — Uien de fâcheux, j'espère?

— Rien, — répondit San-Rémo du ton le plus naturel. — Le temps me semblait long. — Madame de Grandlieu était invisible... — J'ai pris le parti de monter à cheval et de venir à votre rencontre...

— Merci de cette bonne pensée...

Les deux cavaliers arrivèrent au château quelques minutes avant l'heure du dîner. Le vicomte monta chez sa femme et reparut au bout d'un instant, l'air un peu soucieux.

— Germaine vous prie de l'excuser, — fit-il; — elle ne descendra pas dincr...

— Madame de Grandlieu est-elle souffrante? — demanda vivement San-Rémo.

— Sinon tout à fait souffrante, du moins fatiguée... avec un soupçon de migraine... Je l'ai fort engagée à se mettre au lit, et nous la verrons demain matin, j'espère, aussi fraîche qu'à l'ordinaire...

Le lendemain en effet la jeune femme, reposée disait-elle, mais très-pàle encore, assistait au déjeuner.

Pendant le repas un valet apporta comme de coutume, sur un plateau de laque, les journaux et les lettres que le facteur rural venait de lui remettre.

— Une lettre pour vous, mon cher enfant... — dit le vicomte à André.

Ce dernier jeta les yeux sur l'enveloppe que lui tendait Armand, et reconnut l'écriture d'un de ses amis de Paris.

— Je lirai cela plus tard... — fit-il en posant cette enveloppe à côté de lui.

— Non, — répliqua M. de Grandlieu, — Usez tout de suite, je vous en prie... — Germaine le permet... — C'est peut-être important... qui sait?,..

André décacheta la missive et la parcourut des yeux.

Elle était insignifiante.

Le jeune homme la froissa néanmoins dans ses mains en donnant à son visage une expression de contrariété si vive qu'il fut impossible à M. de Grandlieu de ne point la remarquer.

— Une mauvaise nouvelle? — demanda-t-il avec inquiétude.

— Un ennui très-vif!! — Ma présence à Paris est indispensable...

— Bientôt?

— Demain...

^^ >mm

— Si vitel!

— Hélas!! Il faut que je parte aujourd'hui même...

— Voilà qui me désole!! — s'écria le vicomte; — moi qui comptais vous garder ici jusqu'à l'automne!!... Vous reviendrez, au moins?

— Ce serait mon plus vif désir, mais je crains fort que ce désir ne puisse se réaliser...

— Pourquoi?

— Qui peut répondre d'agir à sa guise? — Est-on le maître du lendemain?

— Je vous dis, moi, que vous reviendrez! — reprit le vieillard. — Songez donc que nous ne retournerons très-probablement à Paris qu'au mois d'octobi'e, et peut-être même en novembre... N'est-ce pas, Germaine?...

— Sans doute... — murmui'a la jeune femme.

— Et-, — poursuivit Armand, — laissez-moi croire qu'il vous serait pénible de passer si longtemps sans nous voir...

— Ali! — s'écria San-Rémo, — vous ne doutez, n'est-ce pas, ni de mon profond atlachement, ni de ma reconnaissance infinie pour toutes vos bontés?...

— Ne parlez point de reconnaissance, — répliqua M. de Grandlieu, — et prouvez l'attachement par votre prompt retour... Est-ce convenu?...

— Mais...

— Est-ee convenu? — répéta le vicomte.

— Eh bien, oui... — répondit San-Rémo, — je reviendrai... je vous le promets...

Mais eu même temps que sa bouche prononçait ces mots, son regard disait à Germaine :

— C'est à vous seule que j'obéirai... Je ne reviendrai pas...

Deux heures après ce moment Armand conduisait André à la station prochaine, où il prenait au passage le train montant vers Paris.

Les dernières paroles de Croix-Dieu à San-Rémo le soir des courses, dans le jardin d'hiver du château de Lautrec, avaient été celles-ci :

— Une poignée de main, et adieu... — L'express de cette nuit me ramène à Paris, et je m'en vais tranquille en vous laissant heureux...

Et le dangereux ami d'André était en elVel parti.

En arrivant chez lui, rue Saint-Lazare, le lendemain matin, aussi frais et aussi dispos que s'il avait passé la nuit dans son lit, le baron regarda tout d'aI)ord les lettres nombreuses apportées par la poste pendant son absence et que son valet de chambre avait placées bien en vue sur le bureau de son cabinet.

Il mit do cûtô une partie de cette volumineuse correspondance pour la dépouiller à loisir, mais il ouvrit sur-le-champ deux des missives. L'une et l'autre portaient la date de la veille. La première était de madame veuve Blanche Gavard, et contenait ces lignes :

« Vous quittiez Paris pour quarante-huit heures, m'aviez-vous dit, mon ami, et voilà plus d'une semaine que vous êtes parti et que vous me laissez sans nouvelles... — Chaque matin j'envoie chez vous, et votre valet de chambre répond au mien que vous n'êtes pas revenu et qu'il ne sait quand il doit vous attendre...

« Que signifie cela?

« Cette absence prolongée, cet inexplicable silence, le mystère dont vous avez entouré le but de votre voyage lors de notre dernière entrevue, m'inquiètent au delà du possible..,

« Venez me voir dès votre retour, je vous en prie... — J'ai besoin de votre présence...

— J'ai besoin de vos conseils...

(1 Je suis en ce moment très à plaindre...

« Octave, ce déplorable fou que vous avez la faiblesse d'aimer parce qu'il est. mon fils, me donne de nouveaux chagrins, me cause de nouveaux soucis, d'une nature toute différente de ceux que vous connaissiez déjà, mais plus graves encore peut-être, car les conséquences, j'en ai peur, en seront plus funestes...

'( II s'agissait autrefois de sa fortune et de sa santé qu'il gaspillait lamentablemonL..

— Il s'agit aujourd'hui de son honneur...

« J'ai besoin d'être aidée et soutenue par vous pour agir énergiquomcnt et pour couper le mal dans sa racine, si la chose est encore possible...

« Que Dieu pardonne à feu mon maii d'avoir laissé cette fortune immense à ce malheureux fou! — six millions! — moi, j'ai beau faire, je sens bien que je ne lui pardonnerai jamais!...

(( Je vou« attends... Venez... Venez vite!... « Votre,

« Blanciik. 1)

— Très-bien! — murmura le baron. — Je ne pouvais désii'er mieux!..'.

Il ouvrit la seconde lettre.

Elle disait ceci :

« Cher baron,

<i Depuis des siècles je ne vous ai pas vu, et l'on m'allirme que vous avez quitté Paris brusquement et sans dire où vous alliez...

« Il y a là-dessous, n'est-ce pas, quelque jolie intrigue de high-life? quelque rendezvous bien secret avec une belle dame mystérieuse et blasonnée?... — Je vous félicite, n'ayant point le droit d'être jalouse, mais il ne faut pas pour cela oublier vos amis qui n'ont garde de vous oublier...

« Aussitôt que vous serez de retour, pensez h moi. faites atteler votre stopper irlandais et dites h votre cocher :

^=^ — ■ - ^=>a>gfe

« — James, rue Le Sueur! »

« Vous serez embrassé sur les deux joues, je vous le promets,

n J'ai des confidences à vous faire, et quelques-unes manqueront de gaieté...

0 La vie est faite de déceptions! — Enfin, que voulez-vous?... — Ma philosophie de jolie femme et de femme intelligente me soutient... mais j'avais compté sur beaucoup de choses qui ne se réalisent point...

« Ce n'est pas que je me plaigne tout à fait de Georges, bien qu'il soit assez souvent intolérable. — Je compte même vous prier de le chapitrer... — A^otre influence sur le clier garçon me sera très-utile...

« J'inaugure jeudi prochain mes grandes réceptions hebdomadaires. — Si vous n'étiez pas là je ne m'en consolerais point, mais vous y serez...

(i Aucune femme, c'est un parti pris, — quoique les demandes d'invitation marrivent en foule, — mais, en hommes, le dessus du panier de tous les cercles élégants...

« Dès qu'un étranger marquant, à quelque titre que ce soit, arrivera à Paris, on l'amènera chez moi... — Je tiens à ce qu'on voie dans'mon salon des individualités d'élite qu'il serait impossible de rencontrer ailleurs...

« Présentez-moi beaucoup de monde. — 11 suffira d'être présenté par vous, vous le savez bien, pour être accueilli avec une faveur toute spéciale...

« J'ai suivi vos conseils, cher baron et, afin de donner un attrait de plus aux soirées du jeudi, l'un de mes salons sera spécialement consacré aux amants de la dame de pique. — Les lansquenets les plus corsés, les baccarats les plus nerveux auront di-oit de cité, et nul inconvénient à cela puisque je ne recevrai que des gens très-sûrs et très-riches.

(c On pourra perdre son argent chez moi avec une sécurité complète. — Comment uu grec, je vous le demande, parviendrait-il à se faire ouvrir ma maison?...

« Impossible!... impossible!... impossible!...

« Je crois mes arrangements très-complets et fort réussis... — J'en serais néanmoins plus certaine encore si l'infaillible coup d'oeil de votre haute expérience avait tout vu et tout approuvé...

« Fie venez donc, cher baron, revenez — et venez... — Vous êtes attendu avec une fiévreuse impatience, je vous assure, par votre fidèle amie,

« Comtesse Georges de Trkjan. »

— Pai l'ait! — dit Croix-Dieu presque liaut en se liott.-int les mains. — De deux côtés tout marche à souhait... — Octave seul reste un obstacle !... C'est la pierre d'achoppement sur mon chemin sablé... — Eh bien! tant pis pour lui et, puisqu'il le faut, en avant les grands moyens...

Séance tenante le iiaron se mit à son bureau, prit une feuille de papier sans cliifi're et écrivit en déguisant habilement son écriture :

« Prière ii nun\ vieil ami \. Y. Z. de me donner un rendez-vous immédiat, en choisissant le lieu et l'heure qui lui conviendront le mieux. — Il s'agit d'une grosse atVaire. — X. Y. Z. n'a rien à craindre et beaucoup à gagner. «

LA VICOMTESSE GERMAliNE

Ah! — s'écria Dominique, — voilà donc enfin M. le baron!... (l'amie lOG.)

Croi.\-Dicu mit ces trois lignes sous une double enveloppe, dont la première portait l'adresse convenue :

« Mademoiselle Anita,

a Rue des Saussaies, n" ... »

Ensuite, employant cette fois du papier timbré à .ses initiales et porfunt lo torlil do baron, il reprit la plume, et de son écriture habituelle traça ces mots :

i*vr^

Trng-:dicB (9:1) II.

\ • ..mteiio, n' H-

« Mon cher comte,

« J'arrive, et j'ai besoin de vous...

<' Toute afraire cessante, — venez déjeuner chez moi, demain mercredi, à dix lieures et demie, et amenez votre ami Raoul.

« A vous,

« Philippe, n

L'adresse de ce billet laconique fut ainsi conçue :

« Monsieur le comte de Sli'ény,

« Boulevard de la Madeleine. »

Croix-Dieu, — qui n'avait quitté ni son chapeau, ni sou costume de voyage, — sortit, — jeta les deux lettres à la poste, — prit un bain, — rentra chez lui, — s'occupa minutieusement des détails de sa toilette, — déjeuna, — donna l'ordre d'atteler Stop au phaéton, — prit les guides, et vers onze heures mit pied à terre, rue Caumartin, devant la maison habitée par madame veuve Blanche Gavard.

— Ali! — s'écria Dominique en lui ouvrant la porte de l'antichambre. — Voilà donc enfin M. le baron!... — Madame était bien tourmentée!... — Chaque matin elle m'envoyait rue Saint-Lazare chez monsieur... — J'allais partir dans cinq minutes...

— Je vous évite aujourd'hui ce déplacement, Dominique... — Rien de nouveau ici?...

— Mon Dieu... non... rien de nouveau... — répondit, non sans quelque hésitation, le valet.

— M. Octave va bien ?

— Parfaitement, monsieur le baron... mon jeune maître a vraiment bonne mine..

— Il n'a point repris pendant mon absence ses habitudes... débraillées?

— Non, monsieur le baron...

— Alors, tout va le mieux du monde?

— Tout va le mieux du monde... seulement...

— Seulement, quoi?

— Les scènes d'autrefois entre madame Gavard et M. Octave ont recommencé... et plus violentes que jamais... Madame se met dans des colères effrayantes... Je l'entends depuis l'antichambre et ça me bouleverse de la tête aux pieds... Hier, madame, hors d'elle-même, a cassé deux des belles potiches du salon...

— Que me dites-vous là? — Mais à quel* propos ces colères?...

— llélas! je n'en sais rien, et ça me paraît bien injuste de s'emporter contre M. Octave I)uisque le cher jeune homme, présentement, est plus rangé qu'une demoiselle. — Toujours rentré à minuit et demi! toujours dans son lit avant une heure!... — Je n'ose le (|uestionner et je ne devine point ce qui rend madame si mécontente, mais c'est terrible, monsieur le baron... — Quand M. Octave sort de chez sa maman, il est quelquefois plus blanc qu'un linge...

— Nous arrangerons cela, Doniinicjue. Annoncez-moi...

Deux minutes après, Croix-Dieu entrait dans ce petit salon capitonné de satin bouton d'or où nous avons déjà conduit nos lecteurs.

Madame Gavard, aussi jolie et plus coquette que jamais, l'accueillit avec une moue très-prononcée et se déroba par un brusque mouvement de retraite au baiser qu'il voulait lui mettre sur le front.

Le baron prit aussitôt une physionomie profondément triste.

— Qu'ai-je donc fait pour que vous me receviez ainsi, chère Blanche? — demanda-t-il.

— A peine arrivé je trouve votre billet, je le dévore et j'accours... — Quel est mon crime?... Mettez-moi vite au courant de vos griefs, si vous en avez, ou plutôt si vous croyez en avoir, afin que sans retard je puisse les réduire h néant, rentrer en grâce et revivre...

— D'abord, d'où venez-vous?... où étiez-vous?... que faisiez-vous?... quel motif avouable vous retenait éloigné de Paris et de moi?... — demanda madame Gavard, commençant de cette façon une petite scène de jalousie dont nous ferons grâce à nos lecteurs.

Croix-Dieu se justifia sans peine.

Il était innocent de toute infidélité, nous le savons, mais il se serait justifié non moins bien, et peut-être mieux encore, s'il eiit été coupable.

— Et maintenant, ma bonne Blanchette, — reprit-il lorsqu'il ne resta plus aucun nuage sur le front de la belle veuve, — racontez-moi vos nouveaux chagrins, et nous chercherons ensemble un moyen de les alléger... — Que reprochez-vous à Octave?,..

— Il est amoureux comme un fou, ou plutôt comme un sot...

Croix-Dieu sourit.

— Il me semble, — répliqua-t-il, — que c'est assez son habitude.

— Oui, mais jamais, jusqu'à ce jour, le malheureux enfant ne s'était laissé, grâce au ciel, engluer de cette façon!... Jamais un bandeau si épais n'avait couvert ses yeux... — il s'affichait avec des drôlesses et leur prodiguait son argent et plus que son argent, mais au moins il savait à quoi s'en tenir sur leur compte! Au moins il ne les estimait pas!!!

— Et aujourd'hui?...

— Aujourd'hui il est dans les mains d'une adroite coquine qui, bien autrement rouée et par conséquent bien autrement dangereuse que ses devancières, a jeté son dévolu sur les millions futurs, — sur ces millions dont Octave sera maître absolu dans quelques mois, si nous ne trouvons moyen d'y mettre ordre!... — Elle le fascine, elle le domine, elle le tient, elle l'aveugle!... — Il n'était que fou ! elle fait de lui un idiot! — 11 a eu, le croiriezvous? l'elfronterie, l'impudeur, le cynisme d'introduire sa maîtresse dans la maison que j'habite, dans l'appartement que j'occupe, et de lui faire passer une nuit sous mon toit!...

— Je l'ai su... — J'en ai eu la preuve... — Eh bien! malgré (-ela, il ose me soutenir que cette fille est honnête, qu'elle l'a toujours été, et qu'il n'existe entre elle et lui que l'amijuile plus pur! — C'est honteux, c'est révoltant, et ça me met dans des rages blanches!... — Bref, il place sur un piédestal sa ridicule et funeste idoli'! Il i'.idore... il la respecte... il l'éjiousera peut-être!

Epuisée par cette longue tirade débitée avec une exaltation qui grandissait à chaque

kS-^

phrase, madame Gavard. so laissa tomber sur une chauffeuse en s'éventant avec son mouchoir. -

— Oh! oh! — fit Croix-Dieu profilant de ce temps d'arrêt pour placer un mot. — Voilà qui est grave en effet!... Mais n'exagérez-vous pas quelque peu?...

— Non! non! cent fois non!... — je n'exagère rien, — répliqua la veuve, — et je reste même de beaucoup en deçà de la vérité!... — Et cette créature dont le malheureux enfant ne rougit pas de prôner la vertu, savez-vous ce qu'elle est?... Une fille de rien!... une figurante de la banlieue!... une cabotine du boulevard!...

— La petite Dinah Bluet... — dit le baron avec tranquillité.

Madame Gavai'd bondit.

— Vous le saviez? — s'écria-t-elle.

— Naturellement...

— Et vous ne m'en aviez point parlé!...

— Naturellement encore... — A quoi boa vous causer d'inutiles soucis?... — Pour rien au monde je ne l'aurais fait... Je laissais à d'autres, si vous deviez apprendre ce qui se passe, le triste soin de vous en instruire...

— C'est un grand malheur, n'est-ce pas?...

— Certes, c'est un grand malheur!...

— El n'y voyez-vous aucun remède?...

Croix-Dieu réfléchit pendant un instant et répondit :

— Peut-èlre...

— Peut-être... — avait répondu le baron à la dernière question de madame Gavard. Vainement celle-ci le pressa de s'expliquer mieux.

— Je n'ai pas encore do plan arrêté... — répiiqua-t-il, — et je ne saurais par conséquent vous apprendre ce que j'ignore... Tout ce qui dépendra de moi pour rompre une liaison si funeste, je le ferai... La profonde tendresse que vous m'inspirez, chère Blanche, et mon affection vraiment paternelle pour Octave, ne vous pcrmeltent point d'en douter... — Ayez donc confiance, et ne m'interrogez plus.

— Mais du moins agirez-vous vite?... — demanda la jolie veuve.

— Aussi vile que possible... — Il n'y a pas de temps à perdre, je le sais trop bien...

— Et vous avez l'espoir de réussir?...

— Quand un général désespère de la victoire au moment d'engager une action décisive, il est battu d'avance... — Donc j'espère...

Croix-Dieu quitta madame Gavard, la laissant un peu calmée et vaguement rassurée.

— Il remonta dans son phaéton et prit le chemin de la rue Le Sueur où l'cx-Fanny Lambert, devenue comtesse de Tréjan, le reçut à bras ouverts.

11 commença par examiner en leurs moindres détails les aménagements nouveaux introduits dans les appartements du rez-de-chaussée de l'hôtel, en vue des grandes réceptions projetées; il admira certaines choses, en critiqua d'autres qui pouvaient se modifier facilement, et se montra très-satisfait de l'ensemble.

Fanny le ramena ensuite dans le boudoir blanc et bleu où, pour la première fois, nous avons présenté à nos lecteurs l'ancienne maîtresse du prince Serge Aldéonoff.

Là ils s'assirent en face l'un de l'autre.

— Maintenant, — fit la jeune femme, — causons à cœur ouvert...

— C'est surtout pour cela que je suis venu, — répliqua le baron. — Et d'abord, ditesmoi, où est Georges?...

— Au Bois, sans aucun doute... — i-épondit Fanny en haussant légèrement les épaules,

— il s'est épris d'équitation à tel point qu'il monte à cheval trois ou quatre fois par jour,

— Innocente manie, à coup siir!... Mais alors, quand travaille-t-il?

— Il ne travaille plus...

— Plus du tout?...

— A peine a-t-il touché ses pinceaux depuis notre mariage, quoique je lui aie fait installer dans les combles un atelier délicieux!... — Juste au moment, où grâce à nous, il se trouve posé... au moment où mon portrait, en bacchante, obtient un succès fou et fuit émeute au Salon... au moment enfin où il n'aurait qu'à vouloir pour conquérir la vogue et gagner beaucoup d'argent, il s'abandonne sans la moindre lutte à son incuraljle paresse!... Comprenez-vous cela!...

— Que voulez-vous, chère petite comtesse, il faut avoir un peu d'indulgence! La lune de miel produit son effet... L'amour est l'ennemi du travail et Georges vous adore..

- Il m'adore même un peu trop!... Sa passion est fatigante et par moments ses trans p jrts m'agacent...

— Ingrate! — fit Croix-Dieu en riant, — de quoi vous plaignez-vous? — Votre beauté est capiteuse... Ce n'est pas la faute de Georges s'il se grise à vos yeux!

— Soit, mais il pourrait me prouver beaucoup mieux et tout autremejit ce grand amour...

— Comment?

— En acquérant par le travail et par le succès une gloire dont quelques rayons rejailliraient sur moi.

— D'accord, et je me charge de le lui faire comprendre... — Sont-ce là ces déceptions dont vous me parliez dans votre lettre?.,.

— Il y en a d'autres...

— Lesquelles? >

- Je voulais un beau nom, un vrai titre, vous le savez, et j'y mettais le prix : deux millions, cet hôtel, et ma petite personne... — C'était payé, n'est-ce pas?

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— Certes!!... Mais ce beau nom, ce vrai titre, vous les avez..

— A quoi me servent-ils?

— Comment, à quoi? — Mais à être comtesse!... — La couronne aux neuf perles vous faisait envie... mettez-la sur vos cheveux blonds...

— J'y tenais surtout dans l'espoir qu'elle ouvrirait à la comtesse de Trc^jan les portes fermées à Fanny Lambert... Eh bien! pas du tout!... — Plus que jamais les portes restent closes... — Georges ne connaît personne dans le monde aristocratique auquel il appartient par droit de naissance, et je n'obtiens même point de lui qu'il cherche à se créer des relations nouvelles... — Il a écrit, sur ma demande, à son cousin le vicomte de Grandlieu, l'un des hommes les mieux posés de Paris, pour lui faire part de notre mariage. — Le vicomte n'a pas répondu et s'est contenté d'envoyer sa carte, sans même y joindre celle de sa femme... — C'est d'une impertinence inouïe !...

Croix-Dieu sourit.

— Si vous le désirez beaucoup, — dit-il, — la vicomtesse Germaine vous recevra l'hiver prochain, et sera charmante pour vous... — Je vous le promets.

— Vous feriez cela, baron?... — s'écria Fanny.

— Je m'en charge...

— Tenez, vous êtes adorable! — 11 faut que je vous embrasse.

— A la bonne heure! — répliqua le baron gaiement, — voilà ce qui peut s'appeler de la reconnaissance argent comptant! Et dites-moi, chère comtesse, avez-vous d'autres griefs contre ce pauvre Georges?

— Jugez-en... — Le passé de mon mari, vous me l'avez affirmé vous-même, est absolument honorable...

— Oh! absolument!... — On peut fouiller, on n'y trouvera rien de douteux...

— Donnez-moi donc alors le mot de cette énigme : — les hommes du monde que nous recevons, ceux que je connaissais déjà et ceux qu'on me présente, témoignent à INI. de Tréjan une politesse si glacée, si cérémonieuse, si formaliste, qu'elle est presque blessante... — Ils semblent par cette attitude vouloir le tenir à distance et rendre impossible de sa part toute tentative de familiarité... — Ils le traitent comme un étranger dans sa propre maison... — Pourquoi?...

— Que puis-je vous dire? — répliqua le baron qui ne voulait point blesser Fanny par une frariche réponse. — Peut-être Georges accueille-t-il, de son côté, vos amis avec quelque raideur...

— Lui!... Allons donc!... il est trop artiste pour cela, et ses habitudes d'atelier le disposent plutôt au sans-façon qu'à la raideur...

— Alors, pas plus que vous je ne comprends, mais je verrai, j'observerai, et, si je découvre quelque chose, je vous en ferai part aussitôt.

— Merci! ce n'est pas tout encore... — Georges, d'un jour à l'antre, j'en ai peur, va devenir jaloux...

— De qui, grand Diru?

— De tout le monde...

LA YICUMTESSE GERMAINE lii

— En ama-t-il sujet?

— Fort peu. — On me fait la cour... c'est vrai, mai? puis-je l'empôcher?...

— Non, comtesse, non assurément, mais vous pouvez ne pas l'encourager.

— Je suis femme et jolie... Si je n'étais un peu coquette je manquerais à ma vocation... — Georges paraît ignorer cela... Chargez-vous donc, baron, de le lui démontrer...

— Volontiers, et dès demain soir... — Comptez-vous sur beaucoup de monde?...

— Oui... mon premier jeudi sera brillant, je l'espère... — On jouera, vous le savez, on entendra des artistes en vogue. — Point de concert, mais des intermèdes... — Point de souper, mais des buffets permanents, dignes de l'attention d'un gourmet tel que vous... — Ou je me trompe fort, ou les journaux diront quelques mots des réceptions de la comtesse de Tréjan... — J'ai invité des reporters... Je compte avoir deux lignes au Figaro, et peut-èlre trois...

— A merveille... — Je vous demande la permission de vous amener deux de mes bons amis, le comte de Strény, un homme jeune encore, charmant sous tous les rapports, beau joueur, millionnaire, — ce qui ne gâte rien, — et M. Raoul de Champloup, non moins charmant, non moins beau joueur et non moins millionnaire...

— Vous avez carte blanche, vous le savez bien .. — répondit madame do Tréjan, — je vous l'ai écrit et je vous le répète, quiconque sera présenté par vous sera le bien accueilli chez moi...

Le lendemain, à dix heures et demie très-précises, un couvert élégamment dressé attendait dans la salle à manger du baron, et MM. de Slrény et de Champloup arrivaient.

Le premier de ces gentlemen nous est connu, du moins de nom.

Il avait servi de témoin avec Philippe de Croix-Dieu à Octave Gavard dans son duel contre le capitaine Grisolles.

L'un et l'autre étaient des hommes d'une trentaine d'années, bien élevés, distingués de visage et de tournure, irréprochablement vêtus, corrects enfin de la tète aux pieds, avec un certain vernis de raideur britannique du meilleur effet : — ils n'avaient, en outre, jamais passé en police correctionnelle.

Ce dernier membre de phrase demande une explication. — Elle ressortira très-amplement de l'entretien intime du baron et de ses convives.

On se mit à table.

Pendant toute la durée du repas, — le valet de chambre allant et venant dans la salle à manger — il ne fut question entre les trois hommes que do frivolités mondaines, courses et théâtres, chevaux et femmes.

Le déjeuner fini, le café pris, les cigares allumés, Croix-Dieu ayant donné la consigne de ne recevoir âme qui vive, sous quelque prétexte que ce fût, emmena M.M. de Slrény et de Champloup dans son cabinet, les fit asseoir, poussa les verrous intérieurs des deux portes et s'assit lui-même.

— Mes bons amis, — conmiença-t-il en smiriant — permettez-moi d'abord de vmis rappeler en quelques mots l'origine et la nature de la petite association, essentiellement anonyme et à responsabilité l'mifée, que nous cûn>lituons h nous trois...

— A quoi bon? — intcrrûiiipit M. de Strény; — à quoi bon, cher baron, revenir sur des choses que nous connaissons aussi bien que vous?

— Si j'y reviens, — répliqua Croix-Dieu sèchement, — c'est qu'il me plait d'y revenir... — Veuillez donc m'écouter... d'ailleurs je serai bref... — Vous êtes des gentlemen accomplis de tous points, mes chers amis, mais des déclassés... — Si vous faites bonne figure sur l'asphalte et autour du lac, c'est à moi que vous le devez... — Si le hasard ne m'avait mis sur votre chemin en un moment critique, nous savons tous les trois où vous seriez présentement... — Ce souvenir vous crispe. — Je n'y puis rien, et je continue. — Certaine traite sur mon banquier, illustrée par vos soins de signatures de fantaisie et que vous ne pouviez payer, vous conduisait fatalement en un vilain endroit... — Je retirai la traite qui, restant dans mes mains, vous mettait à ma discrétion et, comme je connaissais chez vous certains talents de premier ordre dont on pouvait tirer grand parti, je devins votre associé et votre commanditaire... — Déjà je vous ai présentés ou fait présenter par mes amis dans diverses maisons où l'on joue... — Je fournissais l'argent, vous iournissiez l'adresse, et nous partagions les bénéfices de ces opérations peu chanceuses...

— N'avons-nous point exécuté loyalement les clauses du traité? — interrompit M. de Strény.

— En me volant un peu... — répliqua le baron — vous gardiez la part du lion... mais je fermais Jes yeux... — En somme l'affaire était mesquine et me rapportait tout au plus trois cents pour cent de mes capitaux... — Aujourd'hui la situation se modifie; vous allez, toujours grâce à moi, opérer sur une large échelle et obtenir des résultats lai-gement rémunérateurs...

— Comment cela? — demanda M. de Champloup.

— Depuis des mois — continua Croix-Dieu —je travaille à nous préparer une demeure hospitalière et brillante où les plus grands joueurs de Paris se donneront rendez-vous, où les liasses de billets de banque couvriront les tapis verts... — J'ai réussi!... — Dans cette maison je fais la pluie et le beau temps... dans ce logis je règne et je gouverne... — Ample et facile sera la récolte dorée ! Les dividendes plantureux viendront grossir nos portefeuilles... — Vous voilà riches, mes bons amis, car je vous présente ce soir chez la comtesse Georges de Tréjan...

MM. de Strény et de Champloup échangèrent un regard brillant de joie et de convoitise.

Croix-Dieu continua :

— Beaucoup de prudence est nécessaire... — Ménagez la poule aux œufs d'or! — Soyez adroits!! — Si vous aviez le mauvais goût de vous laisser prendre, je crierais, je vous en préviens, plus fort que tout le monde... — Je vous chargerais avec énergie et sans pitié... — Que voulez-vous? Il me faudrait, vous le comprenez, dégager à force d'indignation ma responsabilité compromise!... — Je peux tout contre vous, ne l'oubliez pas, et vous ne pouvez rien contre moi!... — La fameuse traite est en lieu sûr... — Et maintenant, mes chers associés, je vais vous donner de l'argent, avec mes dernières instructions...

Dix minutes après, les deux grecs de high-lifc, humiliés et ravis à la fois, quittaient le logis du baron.

Croix-Dieu poussa les verrous intérieurs des deux portes. (Page Hl.)

A peine la porte venait-elle de s^efermer dorrière eux que le timbre do raiitichanibre retentit et, à la grande surprise de Cffoix-Dicu, le valet de chambre annonça : — Monsieur le marquis de San-Hémo I

En entendant annoncer à l'impfoviste San-Rômo, qu'il croyait bien loin et dont

Tragédie» («4) II.

\'Ironilc*»e. n* li.

l'absence lui paraissait devoir se prolonger presque indéfiniment. Croix-Dieu fit un geste de surprise.

— Ce n'est pas possible... — pensa-t-il, — mon domestique se trompe à coup sûr, et prend un visiteur pour un autre.

Andr6 entra. — Le doute n'était plus possible.

— Vous! — s'écria le baron. — Vous, mon cher enfant! à Paris!

— Oui... c'est bien moi... — répondit le jeune homme d'un ton triste, en serrant la main que lui tendait Philippe.

— Alors, il y a du nouveau là-bas?...

— Hélas!

— Asseyez-vous vite et racontez-moi ce qui vous arrive de "fâcheux car votre physionomie bouleversée, et surtout votre : Hélas/... me démontrent jusqu'à l'évidence que les choses ne vont pas comme il faudrait...

André fit de la tête un signe afflrmatif, avec un redoublement de mélancolie.

Depuis son départ de Grandlieu, il avait réfléchi.

L'intervention directe et continuelle du baron dans ses affaires de cœur, — quoique amplement justifiée par ses premiers épanchements, — commençait à lui sembler importune.

En se souvenant que Croix-Dieu, caché derrière la statue de Vénus, avait été l'invisible et indiscret témoin de la scène du jardin d'hiver au château de Lautrec, il éprouvait des crispations nerveuses.

Enfin, à mesure que son amour grandissant devenait une passion profonde, absorbante, infinie, il n'admettait plus sans colère et sans effroi que l'honneur de madame de Grandlieu fût à la merci d'un tiers...

En conséquence, il avait résolu de couper court aux confidences et de persuader au baron que tout, était fini entre lui et la vicomtesse

— Voyons! — reprit Philippe, — que vous arrive-t-il?

— Une immense déception!... un écrasant chagrin!... J'avais cru trop vite au succès, et vous m'aviez donné vous-même une espérance qui n'était qu'un leurre... — Je ne suis point aimé....

— Que me dites- vous là? — s'éci'ia le l)aron... — G'e:-t de la folie pure!...

— C'est la douloureuse vérité...

— Madame de Grandlieu ne vous aime pas?... .

— Non... et elle he m'aimera jamais... .^

— Comment le savez-vous?...

— Elle me l'a dit...

— Vous avez donc eu avec elle une explication décisive?...

— Oui, et c'est à ce moment que tout s'est écroulé...

— Cependant ce que j'ai vu moi-même...

— Vous avez été abusé comme moi. — Nous avions pris tous deux pour des témoignages d'amour la coquetterie naïve et pour ainsi dire inconsciente 'd'une enfant étourdie par sa première valse... enivrée par son premier bouquet romanesque...

— Ah! — murmura Croix-Dieu, — pure coquetterie? Vous croyez?

— Le doute ne m'est plus permis, — continua San-Rémo. — Pas une seule fois dans le jardin d'hiver, — (vous devez vous en souvenir, car vous l'avez constaté vous-même), — je n'avais prononcé le mot fatal : Amou?-... — Quand ce mot, le lendemain, s'est échappé de mes lèvres tandis que je tombais aux genoux de Germaine, il a produit un effet désastreux... — Madame de Grandlieu, comprenant enfin ce que jusqu'alors elle ne soupçonnait point, m'a parlé sans colère, mais avec une fermeté douce qui ne pouvait me laisser nul espoir...

— Et vous n'en avez pas appelé de cette sentence?

— A quoi bon? — Je vous le répète, l'écroulement était absolu...

Il y eut un instant de silence.

Le baron observait André avec une fixité si grande que le jeune homme, malgré lui, baissa les yeux sous ce regard investigateur. Croix-Dieu renoua l'entretien.

— La vicomtesse vous a dit alors qu'après ce léger malentendu il lui serait particulièrement agréable de vous voir quitter le château?... — demaada-t-il.

— Elle me l'a dit...

— Et vous êtes parti par le premier train?

— Oui...

— J'admire votre obéissance !...

— Pouvais-je agir autrement que je n'ai fait?... — Et d'ailleurs à quoi bon rester?... ^ Chaque minute passée sous le toit de Germaine avivait ma blessure...

— Et vous ne retournerez pas à Grandlieu?...

— Jamais.

— A quelle époque le vicomte et sa femme doivent-ils rrveuir à Paris?

— Dans bien longtemps... — Au mois de novembre seulement...

— Les verrez-vous, alors?

— Je ne pourrai me dispenser d'une visite de convenance, mais ce sera tout.

— D'ici là, écrirez-vous?

— Que Dieu m'en garde !...

— Bref vous renoncez, sans arrière-pensée, sans révolte, à cette passion qui, selon vous, était votre vie?

— Je me résigne au malheur qui me frappe à l'improviste... — Je fais appel à tout mon courage pour ne pas succomber sous ce choc inouï...

— Admirable piiilosophie dont je vous croyais peu capable!... — Mes compliments, mon clier André!... — Maintenant, qu'allez-vous faire?...

— Chercher des distractions et tûcher d'oublier...

— De mieux en mieux!... on nVst pas plus sage!... — Le salut est dans celte voie... — Comptez sur moi pour vous l'aplanir... — Mais c'est égal, à votre place j'aurais abandonné moins vite une partie si bien engagée et qui me semblait gagnée d'avance...

André secoua la tète.

— Si vous aviez entendu madame de Grandlieu, — dit-il, — vous tiendriez un autre langage... — et si, comme je n'en doute pas, vous avez pour moi quelque tendresse, vous abandonnerez un sujet d'entretien qui m'est très-pénible... vous cesserez de me parler de Germaine...

— Que votre volonté s'accomplisse, mon cher enfant, n'en parlons plus... n'en parlons plus jamais... et occupons-nous d'autre chose... — ■\'ous savez que notre ami Georges de Tréjan est marié?...

— Je sais même qu'il a fait un mariage plus que singulier... c'était du moins l'avis du vicomte de Grandlieu.

— Dans tous les cas, il a épousé une femme qu'il aimait... une femme ravissante... et millionnaire...

— Oui, mais d'où lui viennent ses millions?

— Ça ne nous regarde pas... J'en croi.s d'ailleurs la source honorable, ne doutant ni du mariage morganatique accompli en Russie, ni du veuvage de Fanny Lambert...

— Tant mieux pour Tréjan que j'estimais fort...

— La nouvelle comtesse adore le monde... Elle inaugure aujourd'hui même des réceptions qui seront brillantes... Vous avez dû trouver une invitation chez vous... — Voulezvous que je vous présente ce soir?

— Merci...

— Vous acceptez?

— Je refuse...

— Pourquoi?

— Ma place n'est pas où l'on s'amuse...

— Vous paraissiez décidé tout à l'heure à chercher des distractions...

— Sans doute, et je le ferai plus tard en effet... — Mais en ce moment ce serait trop tôt... — Mon visage triste jetterait un froid parmi des gens heureux de vivre...

Croix-Dieu n'insista pas. — La conversation se prolongea, ou plutôt languit pendant quelques minutes encore, puis André se retira, en disant :

— A bientôt!!

— Ah! le cher garçon se méfie de moi! — pensa Philippe resté seul, — il veut me cacher la vérité et, na'if, il me croit sa dupe!... — Décidément il n'est pas fort!... — Si tout était vraiment rompu, cet absurde amoureux aurait une autre mine et reviendrait à son idée fixe de se faire sauter la cervelle, ce à quoi il ne songe plus!... — Mieux que jamais, la chose est évidente, André et Germaine sont d'accord. — La petite vicomtesse l'a banni provisoirement pour obéir aux derniers scrupules de sa vertu mourante, mais

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avant un mois écoulé elle aura ramené le vicomte à Paris... — Alors viendra le moment d'agir... — en attendant, je veille...

L'entrée du valet de chambre interrompit le monologue de Croix-picu.

— La personne dont voici la carte, — dit-il, — sollicite une audience de M. le baron, quoique n'ayant pas l'honneur d'être connue de lui.

Croix-Dieu jeta les yeux sur la carte qu'on lui présentait.

Elle était petite, dorée sur tranches, — (ce qui le fit sourire), — et portait ces mots lithographies :

P. Vergeot, Notaire à Boissy-Samt-Lcger.

— Que diable peut me vouloir ce digne tabellion de Boissy-Saint-Léger? — se demanda-t-il, et il ajouta tout haut : — Faites entrer le notaire...

Maîti-e Vergeot parut sur le seuil, salua profondément, fit trois pas, salua de nouveau, franchit le reste de la distance qui le séparait du baron et se courba une dernière fois avec un redoublement d'humilité et de déférence.

Ce nouveau venu ofîrait un cachet d'incontestable originalité à une époque uii les notaires n'ont plus rien, soit dans le costume, soit dans les allures, qui les distingue des simples mortels.

Long, mince et correctement cravaté de blanc, il portait un ample habit noir à pans carrés, un gilet noir boutonné très-haut, et un pantalon noir un peu court laissant à découvert des bas blancs et des souliers lacés.

De sa main droite, gantée de noir, il tenait un chapeau bas de forme et à larges ailes, et il serrait sous son bras gauche une immense serviette de chagrin noir qui semblait bourrée de dossiers tant elle avait les flancs rebondis.

Sa chevelure épaisse et noire ou plutôt sa perruque, car évidemment c'en était une, affectait une coupe cléricale et descendait en rouleau jusqu'au collet un peu gras de son habit.

Son visage plat et d'un ton bistré n'offrait aucun vestige de barbe. — Les verres bleus de ses lunettes cachaient ses yeux et faisaient ombre sur ses joues.

— Singulier bonhomme!! — se dit Philij)pe, — il a la mini? d'un agent de police beaucoup plus que celle d'un notaire... — heureusement je n'ai rien à craindre...

— Est-ce à monsieur le baron de Croix-Dieu que j'ai l'honneur de parler? — interrogea le visiteur d'une voix non moins bizarre que l'ensemble de sa personne.

— A lui-même, — répondit le maître du logis, — et je vous prierai, monsieur, de m'apprendre sans retard à quel motif je dois le plaisir de votre visite... — Mais, d'abord, veuillez prendre un siège.

— Certes je ne manquerai pas de m'asseoii-, puisfjue monsieur le baron dai.yiie m'y convier, et je m'expliquerai d'une fa(;iin claire et catégorique... — répliqua maîtn; Vergeot; — seulement, mes communications devant avoir un caractère essentiellement privé,

intime, confidentiel, pour ne pas dire mystérieux, je prendrai la liberté grande de demander à monsieur le baron si nulle oreille indiscrète ne peut nous épier, et si nul intrus ne troublera par sa présence soudaine et inopportune le huis-clos de notre entretien?

— On n'a point l'habitude d'écouter aux portes chez moi, — répliqua Philippe, stupéfait de ce langage prudhommesque, — et mon valet de chambre seul pourrait entrer à l'improviste...

— C'est là une éventualité qui, j'ose le dire, me paraît inacceptable, et j'aurai la hardiesse d'adresser une humble requête à monsieur le baron, afin qu'il prenne les mesures nécessaires pour qu'elle cesse d'être à redouter...

— Vous désirez que je ferme la porte intérieurement?...

— S'il vous plaît.

— Soit.

— Ah! monsieur le baron, mille grâces...

— C'est un agent ou c'est un fou... — pensa Croix-Dieu en allant faire tourner la clef dans la serrure. — Or, il y a des fous dangereux, et les agents le sont toujours... — A tout événement je veux être pi'êt. ..

Et, faisant le tour de son bureau, il prit parmi des hvres épars et glissa dans sa poche un petit revolver qui se trouvait à portée de sa main.

Quand il revint auprès du visiteur ce dernier s'était assis, il avait posé sur le tapis son chapeau aux larges ailes — il avait étalé sur ses genoux sa volumineuse serviette de cuir noir, — il se mettait en devoir de l'ouvrir avec lenteur et, à la grande surprise de Croix- Dieu, il exhibait d'un de ses compartiments un revolver de belle taille qu'il plaçait dans son chapeau.

— Que monsieur le baron ne s'étonne point de la présence de cette arme de guerre dans mon pacifique bagage de notaire cantonnai... — dit-il en souriant d'un air béat. — Mes devoirs professionnels m'obligent parfois à courir les chemins la nuit, nanti de valeurs importantes, d'actes précieux, de testaments, etc., etc. — Les plus simples notions d'une prudence élémentaire m'imposent la loi de prévoir une fâcheuse rencontre, sinon probable du moins possible, et je prends mes mesures en conséquence...

— Je vous approuve... — dit Croix-Dieu avec impatience en regardant sa montre. — Mais j"ai fort peu de temps à moi. — Allez donc au but, je vous prie...

— Au but, monsieur le baron?... — M'y voici... — Un seul mot, ou plutôt uni! seule petite phrase, va vous initier mieux que do longs discours à l'importance de ma visite... — Je suis le notaire d'un de vos amis de cœur, et je viens de sa part...

— Quel est cet ami?

Croix-Dieu eut assez d'empire sur lui-même pour ne pas tressaillir.

— Ce n'est point un fou... — se dit-il, — c'est un agent... — Sarriol s'est fait prendre commo un sut, et m'a trahi!... — Jouons serré...

— J'ai mal entendu, sans doute, monsieur le notaire... — fit Croix-Dieu avec le plus parfait sang-froid. — Quel nom venez-vous de prononcer?...

— Ce n'est point un nom, monsieur le baron — répliqua le singulier visiteur — ce sont trois lettres, trois simples lettres de l'alphabet : X. Y. Z...

— Je ne comprends pas...

— Ces trois lettres signifient : San-iol...

— Qu'est-ce que c'est que Sarriol?...

— Vous l'ignorez?

— Absolument.

— Dans ce cas, monsieur le baron, prenez la peine de vous renseigner, s'il vous plaît, auprès de deux de vos bons amis, le comte de Loc-Earn et Robert Saulnier... Ils se feront un plaisir infini, j'en suis absolument convaincu, de vous rafraîchir la mémoire...

Croix-Dieu sentait des gouttelettes de sueur froide perler sur ses tempes, à la racine de ses cheveux. — Une indicible angoisse lui serrait le cœur.

Il fit cependant bonne contenance et, croisant ses bras d'un air dégagé, il reprit :

— Je me demande depuis quelques minutes, monsieur le notaire de Boissy-Saint- Léger, si vous jouissez pleinement de votre bon sens, et je ne vous cacherai pas que je me réponds d'une façon tout à fait négative. — Choisissez entre ces trois alternatives : — Vous êtes un fou, vous êtes un mauvais plaisant, ou vous êtes un brave homme un peu naïf, embourbé jusqu'au cou dans quelque quiproquo... — Je ne connais, je n'ai jamais connu, même de nom, aucun des gens de qui vous me parlez... — Finissons-en donc au plus vite et, si l'unique but de votre visite est de me débiter des non-sens, permettez-moi de vous rappeler que j'ai fort peu dq temps disponible...

— Renier ses amis! ses chers amis! ses meilleurs amis! c'est bien mal! — murmura d'un ton lamentable le personnage énigmatique.

— Encore !

— Ah! monsieur le baron... monsieur le baron, foi de notaire, vous me faites beaucoup de peine!

Croix-Dieu se leva.

— Je vais appeler iimn valet de chambre — dit-il — et lui donni'r l'ordre de vous reconduire...

P. Vergeot se leva, sans oublier de prendre de la main g.HJche le chapeau aux larges bords dans lequel se trouvait son majestueux revolver et, enlevant de la main droite sa perruque noire et ses lunettes blcue«, il réplit|Ma :

— C'est ça qui serait une bêtise, mon pauvre vieux!... — Si d'ailleurs il te plaît de t'en passer la fantaisie, je n'y mets nul obstacle!... vois... réfléchis... décide...

— Sarriol! murmura d'une voix étranglée le baron stupéfait/.

— Vrai, tu ne m'avais pas reconnu?...

— Eh! qui pouvait soupçonner chez toi ce talent de transformation!.,.

— Dont tu te croyais le monopole?... — J'ai vu jouer plus de dix fois Trkocitc et Cacolet, mon vieux camarade, et j'ai profité... — Tu devais cependant m'attendre, ce me semble, puisque dans ta lettre d'hier tu me demandais un rendez- vous...

— Mais pourquoi ne m'avoir pas prévenu?... A quoi bon ce déguisement?...

— Eh! cher ami, que veux-tu?... Je me souviens de notre dernière entrevue... au Panier fleuri, tu sais... un joli endroit où on mangeait si bien, où on buvait si sec, et qu'on a supprimé pour embellir Paris... —Or, ayant de la mémoire, naturellement je me défie... — Tu as une façon désobligeante de couper court aux relations trop tendues!... — Dame! tu comprends, je suis sur mes gardes! — Essaye un peu de m'otfrir un verre de rhum... tu verras avec quel entrain je déclinerai ta politesse!... — J'ai voulu te surprendre pour n'être pas surpris... — Je te défie do tenter aujourd'hui la moindre chose contre moi... — J'ai à la porte un fiacre à l'heure, et j'ai poussé la prévoyance jusqu'à faire demander par le cocher, à ton portier, si M. le baron de Croix-Dieu était en son logis... — On sait donc que je me trouve chez toi... — J'y suis entré en bon état, j'en sortirai de même.

— Défiance injuste qui me blesse et m'afflige! — s'écria le baron.

— Ta! ta! ta! des bêtises! — Il y a un proverbe qui dit : — Si tu veux la paix, sois prêt à la guerre/ — Je veux bien la paix, mais de mon côté, je t'en préviens, ce sera une paix armée... — Tu as besoin de moi, c'est clair... — je ne te refuse point ma collaboration, en supposant qu'elle me doive rapporter un bénéfice honnête, mais, dans le cas où tu nourrirais l'arrière-pensée, par hasard, de renouveler à mon endroit tes espiègleries du bon vieux temps, tiens-toi pour averti que ça ne prendrait pas...

— Et — demanda Croix-Dieu — si je te donnais une preuve sans réplique de mon entière bonne foi?... — Si je me mettais à ta discrétion?...

— Ça m'étonnerait bigrement! — Tu es bien trop malin pour ne te point garder une porte de derrièio...

— Enfin, si lu ne pouvais plus douter? passerais-tu franchement l'éponge sur ce passé que je déplore? ..

— Pourquoi pas?

— Réponds oui ou non...

— Eh bien... oui...

— Écoute-moi donc! — Quel motif me poussait à me débarrasser de toi au Painer fleuri, il y a vingt-deux ans?

— Le motif était simple : je réclam;iis de toi une reconnaissance en bonne et due forme de la somme de trois cent mille francs payable le lendemain de ton mariage avec mademoiselle Henriette d'Auberive... — Si tu avais signé cela gentiment, mon vieux camarade, ainsi que c'était convenu, tu aurais depuis vingt-deux ans pas mal de millions qut. lu n'as pas!... — 11 t'a paru plus simple et plus économique d'expédier ad patres co

Ce nouveau venu offrait un cachet d'incontestable originalité. (Page 117.)

pauvrn San iol qui se défiait déjà, lui pas bête, et qui te voyait dans une glace opérer ton petit travail.., — Quel impair!... — Sarriol a faif le inait. et le surlendemain on emballait M le comte pour Poissy..

— Tu m'avais dénoncé...

— Parbleu !.., Je te devais ça!... — T"ne lettrf^ anonyme, claire et concisi^, révélant au procureur impérial l'identité de Loc-Earn et de Hubert Saulnier, condamné par défaut à

Trog'^dic» (9ÔJ 11.

Vicomtesse, d» 16.

trois ans de prison, avait produit son petit effet... — Quand le commissaire de police et les agents t'ont mis en voiture, j'étais dans un fiacre, en face la porte de l'hôtel, et j'ai hlcn ri !

— C'était de bonne guerre, — je ne t'en veux pas...

— Merci! — Mais pourquoi diable exhumes-tu ces vieux souvenirs?...

— Tu vas voir : — quelle est ta position sociale dans l'agence matrimoniale de l'exsage femme du boulevard des Batignolles, devenue aujourd'hui madame veuve de Saint-

Angot ?...

Sarriol se rengorgea.

— Je suis son homme de confiance, son factotum, son bras droit, un autre elle-même!... Fi (le la bohème d'autrefois !... je vis dans l'opulence !

— A merveille.. — Arrive-t-il quelquefois à madame de Saint-Angol de mener des mariages à bien?

— De quels mariages parles-tu ?

— De ceux de la main droite, naturellement.

Sarriol hésita.

— Avec toi je serai franc, — répondit-il enfin. — Oui, cela arrive quelquefois... mnis très-rarement... — Ce n'est point du tout la spécialité de notre maison... — Tu comprends... il n'y a pas d'eau à boire dans les mariages sérieux... — Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Tu le devineras dans une minute...

Croix-Dieu ouvrit un des tiroirs de son bureau, en tira une feuille de papier timbré et connnença à écrire, mais dès les premiers mots il s'arrêta.

— Chez madame de Saint-Angot, — reprit-il, — tu dois avoir changé de nom... -- Conmient t'appelles-tu présentement, mon camarade?

— Je m'appelle Tamerlan pour le monde, et, dans l'intimité, Uyène...

Croix-Dieu se remit à écrire, et au bout d'un instant tendit la feuille à Sarriol. Celui-ci lut à haute voix :

« — Je ni engage à payer, — le lendemain de mon mariage avec madame veuve Blanche Gavard, — la somme de trois cent mille francs à M. Tamerlan, directeur de l'agence matrimoniale fondée par madame de Saint-Angot, voulant rémunérer ainsi les bons serrices et les démarches de toute nature grâce auxquels ce mariage aura pu s^accomplir. n

« Suivent la date et la signature... «

« Que dis-tu de cela?

— Je dis qu'une semblable reconnaissance, signée Loc-Earn et concernant mademoiselle Henriette d'Auberive, aurait, en 1830, agréablement modifié nos situations respectives...

— Je la signe aujourd'hui...

LA VICOMTESSE GERMAINE li3

— Oui, mais tu comprends bien que je n'y comprends goutte... — Et d'abord, qu'est-ce que c'est que madame veuve Blanchard Gavard'?...

— Une belle personne de quarante ans environ, qui ni'adore et que je pourrais épouser demain...

— Qui t'en empêche?... — J'imagine qu'elle est i-iche, cette belle personne?...

— Non, elle n'est pas riche...

— Ah! ah!...

— Mais elle a un fils... — un fils âgé de vingt ans et quelques mois... — Or, si ce fils venait à mourir avant sa majorité, madame Gavard hériterait de six millions.

— Inutile de mettre davantage les points sur les I!... — s'écria Sarriol, — ça devient limpide comme de l'eau de roche !... — Mais comment diable se fait-il que tu aies besoin de moi?... Il y a tant de manières, à Paris, do supprimer honnêtement un mineur qui vous gêne... — Pour n'en citer qu'une, on peut s'entendre avec un bretteur qui cherche une querelle au jeu ou ailleurs... — N'as-tu rien essayé?

— J'ai essayé de tout, et rien n'a réussi... Tu le vois bien puisque je viens à toi, et que je t'ofl're cent mille écus... — Ou je me trompe fort ou, quoique vivant dans l'opulence, ainsi qnr tu le disais tout à l'heure, tu as dû conserver des relations... utiles...

— J'en ai certainement quelques-unes... — Sait-on jamais ce qui peut arriver?

— J'ai compté là-dessus... — Que faut-il après tout? Un brave garçon sans scrupule et largement payé...

Sarriol se gratta l'oreille.

— Saperlipopette ! — fit-il, — pas si commode à trouver que tu crois! ! — Un assassinat!... dame, c'est grave!!

— Qui te parle d'un assassinat? — Je n'en voudrais ù aucun pri.x !

— Que veux-tu donc?

— Un accident.

— Toujours malin, ce bon Loc-Earn ! — Va pour l'accident... — Qu'est-ce que c'est que le jeune homme?

— Un gommeux ridicule et qui ne sera point regretté...

— Le moyen de l'attirer dans quelque piège ingénieux?

— Ça, c'est le pont aux ânes!... — Il est fou d'une femme... - Par elle on jieut h; mener partout... et justement, cette femme, tu la connais...

— Bah ! qui donc?

— Uinah Bluet...

— Cette chipie! — fil Sarriol entre ses dents serrées, tandis que .-es sourcils se contractaient. — Ah! tonnerre! — ■ Elle est cause qu'il a failli nous arriver du chagrin! — Elle nous a fait glisser dans les doigts une mine d'or que nous tenions déjà ! — Je lui garde un chien de ma chienne, à l'endiablée petite pécore! — Ça m'irait comme un gant di; lui causer un désagrément personnel... — Ça sera-t-il permis?

— Carte blanche...

I2i LES TRAGEDIES DE PARIS

— Bravo ! — Il est bien entendu que je prendrai d'abord des renseignements directs sur les millions de l'héritage. — Tu comprends que je ne veux pas travailler pour- des prunes.

— J'allais te le proposer...

— Les frais de toute nature seront payés à part, et d'avance?

— Je ne soupçonne point ta bonne foi et je te remettrai, quand tu voudras, la somme que tu fixeras^toi même...

— Il me faudra le temps de raccoler mon monde et de guetter l'occasion.,.

— Nuus avons six mois devant nous.

— C'est parfait! — la paix est signée. — Voici ma main... — Donne-moi des détails sur l'afTaire.

Croix-Dieu raconta brièvement à Sarriol une partie des choses que nos lecteurs connaissent déjà.

Quand il eut achevé, et au moment où le faux notaire remettait sa perruque et ses lunettes, il reprit :

— A propos, lu sais que j'avais un fils'?...

Sarriol eut un tressaillement intérieur, mais il se rajustait devant la glace en tournant le dos au baron. — Ce dernier ne vit rien.

— Un fils d'Henriette d'Auberive, parbleu ! ! — répondit-il. — Tu le nommais x\)idré, je crois... — J'avais procuré la nourrice... — Te souviens-tu de notre excursion à l'île Saint- Denis?... — De bien braves gens, ces pêcheurs...

— En sortant de Poissy, j'ai cherché mon fils, — continua Croix-Dieu. — Je suis retourné à l'île Saint-Denis...

— Eh bien?

— Les pêcheurs avaient disparu, et l'enfant avec eux...

— Ah! diable'... — Et, depuis, les as-tu retrouvés?...

— Jamais... — Sais-tu quelque chose à leur sujet, toi, Sarriol?...

— Moi? — Pas la moindre chose!! — Dans les termes où nous étions, tu comprends sans peine que le moutard m'intéressait peu... — Non... non... je ne sais rien... — il doit êlrc grand aujourd'hui, le petit André, s'il vit encore...

— Oui, s'il vit encore. . — murmura le baron.

Et tout bas il ajouta :

— Moi qui n'ai jamais rien aimé, il me semble que j'aurais aimé mon fils...

Sarriol remit sur sa tète son chapeau aux larges bords, donna une poignée de main h son ex-ennemi dont il redevenait le complice, et P. Vergeot, notaire à Boissy-Saint-Léger, regagna, sa serviette professionnelle sous le bras gauche, le fiacre piis à l'heure qui l'avait amené...

LA VICOMTESSE GEllMAINE 125

Nous ne conduirons point nos lecteurs à la première grande réception de la comtesse Georges de Tréjan, — mais ils ne perdront rien pour attendre.

Il nous suffira de leur dire en ce moment que la soirée fut brillante et que, cette fois du moins, l'ex-Fanny Lambert n'eut à se plaindre d'aucun mécompte,

MM. de Strény et de Champloup firent preuve d'un tact et d'une habileté dont Croix- Dieu — {qui s'y connaissait), — les complimenta chaudement. — Ils se contentèrent d'empocher des bénéfices assez modestes pour passer presque inaperçus, et perdirent ù dessein quelques coups importants, avec une désinvolture qui confirma, en l'agrandissant, leur réputation de beaux joueurs.

La musique fut exquise ; les gourmets émérites rendirent un juste hommage ù la savante organisation des bufl'ets.

On lisait, le lendemain, aux lufurmatùinx du Figaro :

(i Beaucoup de monde, hier au soir, et un monde d'élite, à l'hôtel de la rue Le Sueur. — Les maîtres de la maison, Georges de Tréjan, le peintre à la mode, et madame la comtesse de Tréjan, l'une des plus charmantes femmes de Paris, ont fait avec une grâce hors ligne les honneurs de leurs vastes salons, où le goût épuré de l'artiste s'unit au luxe éclatant du millionnaire. — C'est un succès. »

— Enfin, j'existe !... Enfin je compte ! — murmura la blonde Circé dans un transport de joie et d'orgueil. — Avant un an la comtesse de Tréjan sera l'une des reines de ce Paris qui n'avait pour Fanny Lambert qu'une admiration dédaigneuse!...

Trois semaines s'écoulèrent

Sarriol ne se prodiguait point chez Croix-Dieu, mais il lui avait adressé deux billets, signés X. Y. Z.

Le premier était ainsi conçu :

(1 l'aticnre. — Je cherche et Je trouverai. »

Le second, non moins laconi([ue, disait :

« J\ii presque trouvé. — Patience. »

André de San-Hémo menait, pendant ce temps, une existence solitniro qui aurait paru mortellement ennuyeuse à tout autre qu'à un amoureux absorbé dans sa passion, dans ses souvenirs et dans ses espérances.

Loin de chercher les distractions, il semblait les fuir, ne srntant guère de chez lui que pour aller, de grand matin, à cheval ou en phaëton, respirer pendant deux 'licurcs au bois de Boulogne, et fermant sa porte à fout le monde sauf au Ijaron, qui d'ailleurs ne lui

I2ii LES TKAGliDlliS DE PARIS

faisait que de rares et courtes visites, mais en l'evanche ne manquait point, soit en arrivant, soit en partant, de causer pendant quelques minutes avec le valet de chambre du jeune homme.

Nous savons déjà que Croix-Dieu, en certaines circonstances, se familiarisait volontiers avec les domestiques et ne dédaignait point de les questionner — mais toujours discrètement — au sujet de leurs maîtres.

A mesure que passaient les jours André, calme et confiant au moment de son arrivée ù Paris, s'attristait et devenait nerveux.

— Elle m'avait dit : — « Bientôt peut-être... » — se répétait-il — et, tout en me défendant de lui écrire, elle m'avait, sinon promis du moins presque permis d'espérer qu'elle m'adresserait un mot... un souvenir... — C'était bien facile... Une fleur du bouquet dérobé pour elle... une fleur flétrie glissée sous une enveloppe portant mon adresse... — il n'en fallait pas plus... — La fleur fanée, la fleur éloquente aurait murmuré : — <( Je viens d'elle... — On pense à toi, là-bas... on se souvient... on t'aime! » — Mais rien... rien !... le silence, et qui sait, l'oubli peut-être? — Ah ! si je le croyais... si j'en étais sûr, si j'en avais la preuve, comme je désobéirais vite!... Germaine, vous auriez compté sans moi ! — .\u mépris de votre défense je retournerais à Grandheu, et dussé-je me perdre et vous perdre avec moi, vous qui m'avez aimé une heure il faudrait bien m'aimer encore...

Et naturellement ces fiévreuses révoltes d'un esprit eu délire, au lieu d'abréger le temps pour San-Rémo, le lui faisaient paraître encore cent fois plus long.

Les amants bien épris sont ainsi, tous!...

Rien au monde ne saurait les empêcher d'alourdir, par d'inutiles et chimériques souffrances, ce qu'au bon vieux temps on appelait Vamoureux martyre...

Bref, André était bien près de cet autre moment psychologique où l'on fait des coups de tête, quand un beau matin, juste trois semaines après son retour de Touraine, et comme il descendait de cheval en revenant de sa promenade quotidienne au Bois, son valet de chambre, qui semblait en vedette sur le perron de l'hôtel, lui dit :

— M. le vicomte de Grandlieu est au salon, attendant monsieur le marquis... — Je me suis permis d'introduire M. le vicomte, ne pensant pas que la consigne générale pût le regarder... — Si j'ai mal fait, je prie monsieur le marquis de me pardonner... j'ai agi à bonne intention.

— A'ous avez eu cent fois raison, mon brave Etienne ! — répli([ua le jeune homme qu sentit une folle joie l'envahir à la pensée qu'il allait enfin entendre parler de Germaine.

11 traversa rapidement les pièces qui le séparaient du salon, et pressa avec une cordialité fougueuse les mains que lui tendait M. de Grandlieu.

L'immense affection dont son ànie était pleine débordait en ce moment jusque sur le mari de sa bien-aimée...

11 est vrai qu'après avoir surpris l'entretien de la vicomtesse et de Diane, dans le jardin d'iiiver, il ne connaissait pas, il ne pouvait connaître la poignante et farouche jalousie que le maii, c'esl-à-dire le possesseur, inspire presque toujours à l'amant...

— Vous à Paris, monsieur le vicomte!... — s'éciia-t-il, — vous chez moi!... Ah! que je suis heureux de vous voir!...

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LA VICU.MTESSE GERAIAINE m

— Heureux de me voir... — répéta le visiteur avec un bon et franc sourire. «— Je n'en veux pas douter, mais permettez-moi de vous dire, mon cher enfant, qu'il dépendait de vous d'être heureux beaucoup plus tôt...

— Et, comment?...

— En respectant la parole donnée... — A'ous aviez promis de revenir... Oh! mais, promis d'une façon positive...

André rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Ali ! je le voulais... — balbutia-t-il, — Dieu le sait 1 — Je ne l'ai pas pu... Mes affaires...

Le vicomte l'interrompit en lui mettant la main sur l'épaule.

— Vos affaires, mon cher André, cela signifie en bon français, vos plaisirs...

— Je vous assure...

— Croyez que je ne vous interroge pas — poursuivit M. de Grandlieu — mais soyez donc franc avec moi, qui suis sinon votre plus ancien du moins voire meilleur ami... — Pensez-vous que je ne comprenne plus la jeunesse parce que mes cheveux ont blanchi?... — Vous vous tromperiez fort! — La vie est triste pour un jeune homme, je le sais, dans la siilitude d'un grand château, entre un vieillard et une enfant!... car Germaine n'est (lu'une enfant... — Et puis, vous êtes pris par le cceur...

— Mais... — commença vivement André.

— La dame voilée! la dame aux visites mystérieuses! cela répond à tout! — interrompit de nouveau le vicomte en riant. — Vous seriez un ingrat si vous ne lui rendiez amour pour amour, car elle vous aime, ce n'est pas douteux... Elle le prouvait trop bien en se compromcltant pour venir à votre chevet!... — Mais vous l'aimez et vous avez raison... — Est-ce une passion coupable? Je n'en veux rien savoir, pour ne rien avoir à lilàmer... et puis, je suis du monde, et le monde a des indulgences infinies pour toute tendresse profonde et sincère... — Allez, mon enfant, j'ai bien deviné!!! — Cette lettre qui vous rappelait brusquement à Pfiris, une main chérie l'avait écrite... — Vous avez iibéi... — On vous récompense, et les joies de l'homme heureux vous retiennent ici... — Sans cela vous seriez revenu sans doute, car vous nous aimez bien aussi, Germaine et nioi ! moi comme un père... elle comme une sœur... — Dites-moi ces choses, et je vous croirai... Mais ne me parlez plus d'affaires... je ne vous croirais pas...

— Vous ne m'avez pas encore donné des nouvelles de madame de Grandlieu... — fit (riinc voix tremblante André qui désirait ardemment changer d'entretien... — La confiance si complèle et si loyale du vieillard l'oppressait, l'humiliait, le contraignait à rougir de lui-même...

— Germaine va bien, ou du moins elle va mieux, car elle vient d'êti-e un pi'u souffrante... — répondit Armand. — Je suppose qu'elle dormait encore quand j'ai quitté l'hôtel tout à l'heure pour venir vous voir...

— Madame de Grandlieu est donc ici!... — s'écria San-Hémo.

— Mais sans doute. — Nous sommes arrivés hier au soir et, voulant être sûr de vous rencontrer, je suis sorti de grand m.din...

— YoHs traversez Paris?

^ Nullement, — nous y rentrons...

— D'une façon définitive?...

— Oui.

— Dans cette saison!...

— Cela vous étonne un peu, n'est-ce pas?

— Je vous savais d'autres projets...

— Nous comptions rester en ïouraine jusqu'au milieu d'octobre, et peut-être même un peu plus... — Je me souviens de vous l'avoir dit...

— Eh bien?

— Eh bien ! cette année, l'air de Grandlieu n'est pas bon pour Germaine... — Le matin et le soir des brouillards montent de la Loire et se dégagent de nos futaies et de nos pièces d'eau... — Presque aussitôt après votre départ la chère enfant a changé beaucoup... — Elle devenait pâle, silencieuse, presque triste... — Elle ne se plaignait pas... elle ne se plaint jamais... mais je la voyais languissante... — Craignant quelque retour de sa maladie du printemps dernier, j'ai consulté un médecin... — Il m'a déclaré très-nettement qu'il attribuait ces fâcheux symptômes à l'influence maligne des brouillards dont je vous parlais... — Bref, il m'a conseillé de partir au plus vite... — Pouvais-je balancer?... — J'ai proposé à Germaine de faire un voyage, ou de revenir à Paris... — Elle m'a répondu qu'elle préférait Paris... Voilà notre retour expliqué...

Andi'é sentait son cœur bondir dans sa poitrine.

■. ,.. — Mais, — balbutia-t-il pour dire quelque chose, et pour ne pas étonner le vicomte par un inexplicable silence, — la santé de madame de Grandlieu ne vous inspire aucune inquiétude sérieuse?

— Aucune! il n'a jamais été question que de mesures préventives... — Depuis trois jours d'ailleurs, depuis que nous nous occupons de nos préparatifs de départ, Germaine est redevenue ce qu'elle était avant ces malencontreux brouillards... — Ses couleurs ont reparu... elle a repris toute son animation... toute sa gaieté... — Hier, en chemin de fer, elle paraissait aussi joyeuse qu'une pensionnaire échappée du couvent et faisant à Paris son premier voyage, et cela se comprend très-bien... elle est Parisienne... la ville qui l'a vue naître l'attire à son insu... l'air natal la revivifie... Vous ne trouverez en elle aucun changement quand vous viendrez... et ce sera bientôt, car vous n'aurez ici nul prétexte pour nous négliger... Les droits modestes de l'amitié peuvent se concilier à merveille avec ceux, plus exigeants, de l'amour, et je compte que la belle inconnue ne sera point jalouse de votre affection pour nous!... — Vous viendrez souvent, n'est-ce pas?...

— Oui, certes! oui, souvent, puisque votre grande bienveillance m'y autorise...

— Et d'abord — reprit le vicomte en souriant — ma grande bienveillance vous invite à dîner pour demain.... et vous acceptez...

— Avec plus de joie que je ne saurais le dire...

— Bravo ! — nous dînons à sept heures, vous le savez, mais arrivez longtemps d'avance... Nous causerons dans le jardin... A propos, je vous ménage une surprise...

LA VICOMTESSE GERMAliNE

Son valel de chambre, ijui semblait en veUelle sur le perroa de l'bOtel. (Paye liO.)

— A moi?...

— Oui, à vou?...

— Laquelle?

— bcsirez-vous que Je trahisse mon secret tout de suite? — Plus de surprise, alors, mais liatr!... — Eh bien! j'ai amené du Touraine un de vos Ijons amis (|ue vous serez certainement heureux de revoir...

Tragédie! (9C) II.

VIcnnilMuo n' 17

— Un de mes bons amis? — répéta San-Rémo. — Je ne comprends pas du tout, je l'avoue, n'ayant laissé, que je sache, aucun ami là-bas...

— Ingrat!... — Celui de qui je parle était pourtant votre compagnon de tous les jours 1... — il a partagé vos succès... — Jadis on l'aurait défini : Mauvaise tête et bon cœtir!... et vous disiez de lui : Cest un mouton qui se déguise en diable!

— Tonton!... — s'éci'ia André -~ c'est Tonton!...

— Oui, Tonton... le glorieux Tonton, fils de Tulipe et de Ptoléméc et vainqueur, grâce ;i vous, du grand steeple-chase de Lautrec. — Ne serez-vous pas content de renouer connaissance avec lui ?

— J'en serai ravi, enchanté! — dit San-Uémo avec tcu. — Ah! vous avez bien raison, monsieur le vicomte, je l'aime tendrement, ce cher Tonton!

— Vous le lui démontrerez de façon péremptoirc en le faisant briller au Bois. Je le considère comme étant à vous plus qu'à moi. — Germaine en aurait peur, il est d'ailleurs trop quinteux pour elle, et je ne veux pas, moi, faire infidélité à mes vieux et loyaux serviteurs fiocfiester et Miss Love... — Donc, c'est vous seul qui le monterez...

— Ah ! de grand co'ur, et tous les jours...

— Tous les jours, soit!... — Voulez-vous que, dès demain, je vous l'envoie?...

— Si je le veux?... — mais je crois bien...

— Donc, c'est entendu... — • S'il fait beau, le poulain arrivera tout sellé dans votre cour à sept heures précises du matin, et vous, mon enfant, à demain soir...

Au moment où M. de Grandlieu quittait l'hôtel de la rue de Boulogne, un petit coupé de maître arrivait devant la grille.

Le visiteur qui descendait de cette voiture salua respectueusement le vicomte. Ce visiteur était Philip])e de Croix-Dieu.

— J'avais parié qu'avant un mois Germaiue le ramènerait à Paris... — nmrmura-t-il en regardant Armand s'éloigner. — Or, il n'y a que trois semaines... Donc, j'aurais gagné de huit jours... — Décidément je connais les femmes!...

Et il monta chez San-Rémo.

M. do Croix-Dieu, nous l'avons dit, monta chez San-Rémo.

Ce dernier, ignorant que le baron venait de rencontrer .\rmand de Grandlieu, se garda bien de lui parler de la visite du vicomte.

Philippe, de son côté, ne fit à celte visite aucune allusion.

— C'est un parti pris... Jeu étais sûr! — punsuit-il en se l'ctiranl. — André m'a menti

une première fois, il se taira toujours, ou il mentira de nouveau.,. — Par bonheur, — ajoufca-t-il en souriant, — j'ai des moyens sûrs d'être exactement rense^jgné...

Il s'arrêta pendant une seconde sur la plus iiaute marche du perron, auprès de la porte vitrée que le valet de chambre venait de lui ouvrir.

— Etienne, mon bon garçon, — dit-il à ce domestique, — M. de Sau-Rémo monte à cheval tous les matins, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur le baron, quand il fait beau ..

— Combien de temps durent ses promenades?

— Deux lieures, ou environ... jamais moins, et quelquefois plus... — M. le marquis 1 art à sept heures et rentre vers neuf heures ud quart.

— Pendant ces absences, vous êtes libre?

— Naturellement, monsieur le baron...

— Eh bieni un de ces matins, prenez une voiture et venez chez moi... — j'ai besoin de causer un moment avec vous... — Il vous sera facile d'être de rcluui' ici avant M. de San-Rémo, et il ne saura même pas que- vous avez quitté l'hôtel...

— Mais, monsieur le baron... — commença Etienne.

— Ce petit déplaccmdnt, — interrompit Croix-Dieu, — sera, je vous assure, avantageux pour vous... — Mon valet de chambre aura la consigne de vous introduire auprès de moi sur-le-champ... Je compte sur vous, mon bon garçon...

— J'aurai donc l'honneur d'obéir à monsieur le baron...

— Très-bien, et soyez discret...

— Monsieur le baron peut être tranquille... — La discrétion est une vertu professionnelle que je crois posséder... en même temps que quelques autres...

Dans l'après-midi de ce même jour une marchande à la toilette, jeune encore, de ligure agréable, et ne portant ni le classique chapeau cabriolet, ni le châle tartan traditionnel, que les romans fabriqués avec des chchés moisis elles vaudevilles de l'ancien jeu prêtent à ses collègues et que ces Iionorables personnes arboraient en eti'et il y a quelques vingt ans, se présenta à l'hôtel de Grandlieu, munie d'un carton rempli de dentelles, de menus bijoux, de rubans et de colifichets, non point d'occasion mais de la plus entière fraîcheur, et demanda mademoiselle Mariette.

Mademoiselle Mariette était la première femme de chambre de Germaine.

La camériste reçut la marchande, et fascinée par l'élégance des fanfreluches que cette dernière, vu la màhe des temps et la difficulté des affaires, proposait de lui céder à des conditions de bon marché véritablement fabuleux, elle la conduisit dans sa chambre.

.\près une assez longue entrevue, la marchande à la toilette se retira.

Elle emportait son carton vide, et mademoiselle Mariette constatait avec plaisir que sa iiourse ne s'était point allégée, — au contraire.

Un matin de la semaine suivante, le couirier aiiportait à Cr(jix-Dieu une lettre ainsi conçue :

Il ./'ai Innivi':. — Les coiuphes sont de premier choix et tiendront leur emploi d'une fnron

supérieure. — // ne s'agit plus que de guetter l'occasion, ou de la faire naître. — Un rendezvous au notaire de Boissy-Saint-Léger, S. V. P., afin de s'entendre à ce sujet. »

Enfin!! — murmura le baron, et il écrivit immédiatement, sous le couvert de

mademoiselle Anita, pour donner à Sarriol le rendez-vous demandé.

Dans la même matinée, vers les onze heures et demie, au moment où Philippe venait de déjeuner et se préparait à sortir, son valet de chambre l'avertit qu'une petite dame, voilée soianeusement et disant venir du faubourg Saint-Honoré, demandait à lui parler sans retard-

— Introduisez cette personne à l'instant... — dit Croix-Dieu.

Presque aussitôt la petite dame fit son entrée, salua d'une façou qui n'était point du tout gauche et attendit sans dire un mot que le valet de chambre fut sorti.

La visiteuse était de taille moyenne, d'une tournure élégante, vêtue de soie noire, bien gantée, bien chaussée et, quand elle releva son voile, elle découvrit une figure piquante, éclairée par deux grands yeux noirs, hypocrites et sournois.

En même temps elle dessinait une révérence presque moqueuse, accompagnée d'un bon sourire.

— Vous êtes mademoiselle Mariette, n'est-ce pas? — fit Croix-Dieu en lui rendant le salut et le sourire.

— Tout au service de monsieur le baron...

— Je suis enchantée de vous voir, mademoiselle...

— Et moi je suis ravie que monsieur le baron soit enchanté...

— Savez-vous, mademoiselle Mariette, que vous êtes une fort jolie fille...

La camcriste sourit de nouveau, de manière à montrer la double rangée de ses dents blanches, ébouriffa du bout du doigt une mèche folle de ses cheveux noirs, lissa ses sourcils bruns, prit un fauteuil, s'assit avec un parfait sans-gêne et répliqua :

— Un mu l'a dit si souvent, monsieur le baron, que j'ai presque fini par le croire...

— Dans ces yeux et dans cette taille il y a une fortune...

— On me l'a dit aussi, mais je n'en ai rien cru, cette fortune ayant jusqu'ici négligé de s'offrir... Quand elle s'ofîi'ira, nous verrons... — je prendrai d'ailleurs la liberté de rappeler à monsieur le baron qu'il m'e;t impossible de prolonger outre mesure la durée d'une course dont madame la vicomtesse m'a chargée... — il faut que je rentre à l'hôtel... — il résulte en outre de mon entretien avec certaine personne fertile en rubans, que ce n'est point pour marivauder que monsieur le baron a désiré recevoir ma visite...

— Vous avez raison, — dit Croix-Dieu. — Allons droit au fait... j'attends...

— Moi aussi... — répliqua Mariette.

— C'est juste. J'oubliais...

— Monsieur le baron n'en a pas le droit, car, d'après les conventions arrêtées en son nom, ma mémoire se réglera sur la sienne...

LA VICOMTESSE GEHMAINF 133

— Vous avez de l'esprit, mademoiselle Mariette!...

— 11 le faut, monsieur le baron, c'est mon petit capital et je compte sur les intérêts...

Croix-Dieu, tout en riant, ouvrit son portefeuille, y prit un billet de banque et le mit dans la main de la camériste.

— Me voilà bien en règle, n'est-ce pas? — dit-il.

— C'est parfait, et je me sens désormais capable de mériter et d'obtenir un premier prix de mémoire! Si monsieur le baron veut me questionner, je suis prête à répondre...

— Vous questionner? A quoi bon? puisque vous êtes au fait de ce que je désire connaître?... — Racontez, tout simplement...

— Je ferai mieux... — Un récit, bien souvent, peut manquer de clarté... — On lisquc, en outre, quand on parle, d'oublier certains détails impoitauts... — J'ai ma note...

— Votre note?... — répéta Croix-Dieu...

— Une sorte de mémorandum, écrit au jour le jour...

— Mais c'est très-intelligent, cela !... — Donnez-moi le mémorandum..,

— Le voici...

Mademoiselle Mariette exhiba un papier plié en huit, délicatement inséré entre deux boutonnières de son corsage et le tendit à Philippe.

— Voyons un peu... — murmura ce dernier en défrippant la feuille. — Peste ! il y en a long!...

— Ah ! monsieur le baron, c'est un joli travail... — exact... détaillé... rien n'y manque!... Vous en avez pour voire argent...

— J'en suis, d'avance, absolument certain...

— Chose promise, chose duc... — C'est que je suis une honnête fille, voyez-vous!...

— Qui se permettrait d'en douter? — demanda Philippe avec un sérieux comique.

11 entama la lecture du rapport écrit par la camériste sur du papier glacé et parfumé, portant dans l'un des angles deux initiales timbi'ées d'une couronne de vicomte, et manifestement emprunté à la papeterie de Germaine.

Mais, après avoir lu ou plutôt épelé les premières lignes, il s'arrêta.

— Mademoiselle Mariette, — dit-il, — l'inlerprélation de vos pattes de mouches hiéroglyphiques, et fort coquettes d'ailleurs, demanderait un ChampoUion-Figcac émérite. — De plus votre orthographe, agréablement capiicieuse, exigerait une étude approfondie pour laquelle le temps nous manque...

— Dame ! monsieur le baron, — fil lu soubiette, un peu vexée. — Je n'ai jamais été sou.s-maîtresse dans aucun pensionnat... — J'écris comme je sais...

— C'est justement ça qui est fatal, mon enfant... — Mais nous allons, sans la moindre peine, tourner la difficulté. .

— De quelle façon?

— Lisez-moi vous-même ce précieux document... — je m'apprête à le savourer...

— C'est facile...

Mademoiselle ^ariette reprit son papier, et dit avant de commencer :

— La personne que vous savez bien, et qui servait d'intermédiaire entre nous, est venue de votre part à l'hôtel jeudi dernier, à deux heures pi-écises. — Nous avons discuté pas mal... — Vous comprenez... elle voulait et je ne voulais pas. Mais elle s'est montrée si pressante, si persuasive, elle a promis de telles merveilles, elle a juré sur ses grands dieux, avec tant d'assurance, que rien de fâcheux pour ma maîtresse ne pourrait résulter de mon innocent espionnage, attendu que M. le baron était un galant homme!.,. — Comment tenir bon?... — J'ai cédé... — A quatre heures moins un quart nous étions d'accord, elle s'en allait contente et je reprenais mon service auprès de madame...

« A quatre heures dix minutes je commençais mes petites observations...

— Bravo, mademoiselle Mariette!... — interrompit Croi.x-Dieu, — voilà ce qui s'appelle ne pas perdre un instant!...

— J'ai de la conscience, monsieur le baron... — Écoutez, nous y voici...

Et mademoiselle Mariette lut tout haut :

« Jeudi quatre heures dix minutes. — Madame la vicomtesse a donné l'ordre, ce matin, de ne recevoir personne. — Elle m'envoie demander au valet de pied de service la liste des visiteurs qui se sont présentés à l'hôtel. — Je rapporte à madame une dizaine de cartes... — Elle les regarde avec distraction, sauf l'une d'elles qu'elle conserve dans sa main pendant près d'une minute.

« Cette carte est moins grande que les autres, — il y a un écusson au-dessus du nom. — Je la reconnaîtrai facilement.

(1 Sept heures. — Madame vient de se mettre à table avec M. le vicomte, — il n'y a personne à dîner. — J'entre dans le salon et je passe en revue les cartes jetées au hasard dans un plat de Chine.

« La plus petite est celle d'un beau jeune homme qui est venu au printemps à. Grandlieu, (}ui a dîné à l'hôtel le surlendemain de notre retour à Paris, et une fois depuis, M. le marquis .\ndré de San-Rémo.

« Je ne m'étais point aperçue, ù la campagne non plus qu'ici, que M. de San-Rémo lit la cour à madame, — mais je soupçonne qu'il y a quelque chose et je veillerai...

« Onze heures et demie. — Madame n'a pas voulu sortir. — M. le vicomte est allé au cercle. — Je viens de déshabiller madame. — Elle avait les yeux rouges et semblait fort triste. — Je jurerais qu'elle a pleuré. — Elle est très-bonne pour moi d'habitude, et presque familière. — Ce soir, elle ne m'a pas une seule fois adressé la parole... C'est si capricieux, les maîtres!...

(( Vendredi, deux heures. — Madame est dans le jardin. — Elle ne me semble plus triste comme hier, mais agitée, nerveuse, on croirait qu'elle a la fièvre. — De l'une des fenêtres de la chambre à coucher, je la suis des yeux. — Elle se dirige vers la grille couverte de lierre qui ferme le jardin du côté des Champs-Elysées. — Elle s'arrête. — Elle regarde autour d'elle... —.Elle .soulève le lierre et retire de cette cachelte improvisée quelque chose que je ne peux distinguer... — Quoi donc?

(i Madame monte rapidement l'escalier rustique du kiosque dont je vois l'intérieur

depuis la fenêtre. — Je prends sur la cheminée une jumelle de spectacle et je regarde.

Madame tient une lettre et la lit. — Je devine maintenant ce qu'elle«a retiré du lierre...

« Sa lecture dure longtemps. — Quand elle a fini, elle recommence, puis elle remet le papier dans l'enveloppe qu'elle plie en deux et qu'elle glisse sous les dentelles de son corsage. — Elle quitte ensuite le kiosque et reprend lentement le chemin de l'hôtel...

Cl Je me cache dans le cabinet de toilette attenant à la chambre à coucher... ^i madame m'y surprend, il me sera facile d'expliquer ma présence... «

— Mais savez-vous, mademoiselle Mariette, — interrompit Croix-Dieu, — que c'est jrès-intéressant, tout ça, et fort bien raconté!!

— Je m'en doute, monsieur le baron... — répliqua la caméristc avec un contentement d'elle-même qui ne cherchait point à se dissimuler.

— Ma parole d'honneur, vous avez presque du style!! — continua Philippe.

— Plus de style que d'orthographe, n'est-ce pas? — Ça tient à ma grande habitudi' de lire des romans-feuilletons... En écrivant mon mémorandum il me seml)le que je suis un auteur à la mode, et je sens de foHes envies de mettre après chaque note : la suite à (Icinai/i...

■ — N'attendons pas jusque-là, s'il vous plaît... — reprit le baron. — Vous en étiez au moment précis oîi, madame de Grandlieu reprenant le chemin de sa chambre, vous vous dissimuliez prestement dans le cabinet de toilette...

— C'est juste... Voici la suite...

Et mademoiselle Mariette, en ell'et, continua en ces termes :

« Je n'étais pas cachée depuis trois minutes quand ma maîtresse rentra chez elle.

« J'avais eu soin de me placer de façon à ne rien perdre, par l'entrebûillement de la porte, des moindres mouvements de madame.

« D'abord, et pendant un instant, elle demeura immobile et comme indécise, la tête un peu penchée, la main appuyée sur le côté gauche de son corsage... — 11 me semblait, dans le grand silence, entendre battre son cœuv sous sa main...

«Tout à coup elle releva brusquement la tête et, se dirigeant vers la porte par laquelle elle était entrée, elle fit tourner deux fois la clef dans la serrure de cette porte puis, s'approchant de la cheminée, elle alluma l'une des bougies...

« Allait-elle écrire et cacheter quelque chose? — Je le crus d'abord, mais je me trompais...

'< Elle prit dans son corsage la lettre trouvée sous le lierre cl lue si avidenienl dans le kiosque, et elle l'appi'ocha de la bougie allumée.

-sHr^

« L'un des angles de l'enveloppe se noircit d'abord et se mit à brûler avec lenteur, ou plutôt à se consumer sans jeter de flamme...

((Madame l'éteignit presque aussitôt, tira le billct]de l'enveloppe, le relut une dernière fois, le pressa contre ses lèvres, le présenta de nouveau au feu de la bougie, et le jeta dans la cheminée en poussant un gros soupir.

Elle l'anéantissait! — Rien de mieux, — mais je suis sûr qu'elle le savait par cœur, du premier mot jusqu'au dernier... n

— Pardieu! moi aussi, j'en suis sûrl — s'écria le baron. — Continuez, mon enfant! ce petit récit palpitant aura sa récompense... — Les directeurs des journaux millionnaires offrent, dit-on, de fortes primes à leurs romanciers à succès... et les directeurs de théâtres aux auteurs des pièces à recettes... — Vous méritez, comme eux, votre prime...

— Les romanciers et les auteurs dramatiques acceptent-ils?... — • Toujours...

— Eh bien 1 je suivrai leur exemple... — Si vous offrez, j'accepte d'avance... mais, en attendant que vous offriez, je poursuis :

« Madame regarda tristement lirùler la lettre, et, quand elle eut vu la dernière petite étincelle courir et s'évanouir sur la trame noircie du papier consumé, elle soupira de nouveau et quitta son appartement...

« J'attendis quelques minutes puis, dès que j'entendis madame jouer au salon sur le [liano une mélodie qui n'était pas gaie, j'entrai dans la chambre déserte, je m'approchai de la cheminée, je soulevai délicatement les cendres du billet et, parmi ces cendres, je trouvai un petit fragment de papier respecté par le feu... »

— Ah! ah! — s'écria Philippe. — Et, sur ce fragment, il y avait quelque chose d'écrit?...

— Trois ou quatre mots. .

— Lisibles?...

— Parfaitement. — Rien d'ailleurs n'empêche monsieur le baron d'en juger par ses propres yeux...

— Vous avez conservé cette épave?...

— Certes!...

— 11 fallait l'apporter!...

— C'est ce que j'ai fait...

— Où est-elle?

— Dans ma poche, et je vais la remettre à monsieur le baron...

Mademoiselle Mariette exhiha son porte-monnaie — (un fort joli porte-monnaie, ma foi, en cuir de Russie à cadre doré), — et de l'un de ses compartiments elle tira un losange irrégulier de papier jauni par la fumée et dentelé par la flamme.

Cin(] mots occupaient toute la longueur de ce losange. — Voici ces cinq mots :

« Espoir donnv... /'onrt/iwi fiiiit-il. . n

Mais, après avoir lu les premières lignes, il s'arrêta. (Page 133.)

Cela ne con.stituait point une phrase et n'oiïrait aucun sens, mais suffisait amplement pour faire reconnaître à Croix-Dieu l'écriture de San-Hémo; — il ne pouvait d'aillcuis être surpris, n'ayant jamais douté.

— En vérité, mademoiselle Mariette, — fit-il, — vous ôtes une personne précieusel Vous pensez à tout! Vous prévoyez tout!... — Madame la vicomtesse de Grandlieu est bien heureuse de vous avoir!...

Tragidiet (t'j II

Viconnle»ie, n« 18.

i38 LES TRAGEDIES DE PARIS

— Si elle savait ce qui me vaut ce compliment, — répondit la camériste en riant, — elle aurait peut-être le mauvais goût de mal apprécier son bonheur! — Le temps me presse, monsieur le baron... — Je continue, ou plutôt j'achève :

« Samedi, dix heui'es du matin. — Je viens d'habiller madame, et je suis certaine que de toute la nuit elle n'a pas fermé l'œil... — Elle est pâle, fatiguée, abattue... ses paupières sont rougies... elle a veillé... elle a pleuré...

« Deux heu7-es. — Je traversais l'antichambre il y a un instant. — M. le vicomte venait de sortir en voiture. — M. le marquis de San-Rémo est arrivé...

« Madame n'avait pas fait défendre sa porte. — On a annoncé M. le marquis...

« Ti-ois heures. — Je me suis glissée dans le jardin, et, cachée sous le mouvant réseau des liserons et des volubilis, j'ai fait des efforts inouïs pour découvrir ce qui se passait dans le boudoir bleu où madame reçoit dans l'après-midi.

« Le grand store de dentelle tombait sur les vitrages, — j'ai cependant trouvé moyen de m'assurer qu'il ne se passait rien de particulièrement inquiétant pour M. le vicomte; — cependant le marquis de San-Rémo était assis peut-être un peu plus près de madame que le strict décorum ne l'aurait permis... — Ea outre, il tenait l'une des mains de madame dans les siennes... — Madame, de temps en temps, faisait un petit mouvement pour la lui retirer, mais sans conviction bien sérieuse, car, en définitive, il gardait cette main...

« Il me paraît tout à fait indiscutable que M. le marquis est amoureux comme un fou de ma maîtresse, et non moins prouvé que ma maîtresse ne voit pas cet amour d'un œil indifférent...

« C'est immoral, je le sais bien, madame étant mariée.., — Mais, mon Dieu, comme c'est nature!... — Us sont si jeunes tous les deux... si beaux tous les deux!... si charmants tous les deux!... Us m'intéressent, ces soupirants... — Je serais contente de les voir heureux...

« Ce n'est pas que j'appelle sur la tête de M. le vicomte le plus léger désagrément... — Ah! non, par exemple!... Je l'adore, moi, M. le vicomte!... — On ne pourrait souhaiter un maître plus facile, plus poli et plus généreux... — Dans la maison, nous l'aimons tous... — Mais enfin, s'il est tôt ou tard ce que sont tant d'autres mai'is, ce sera par sa faute!... On n'épouse point une enfant de vingt ans à soixante-huit ans passés sans courir de notables risques, et la jeunesse du cœur d'un vieil époux ne suffit pas à une jeune femme... »

— Pe:te ! mademoiselle Mariette, des aperçus philosophiques!! — interrompit Philippe en riant, — ils ne sont pas tout à fait inédits, mais néanmoins ils vous font honneur!! — Vous connaissez le monde!!

— Monsieur le baron se moque de moi... — fit la soubrette un peu confuse.

— Je n'ai garde!! — Et depuis samedi, que s'est-il passé?

— Peu de chose... — M. le marquis vient tous les jours, et je ne sais comment il s'arrange mais il arrive juste au moment où M. le vicomte vient de sortir... — Il a dino à l'hôtel avant-hier, et, après dîner, il est allé au cirque des Champs-Elysées avec madame et M. le vicomte... — Hier il n'est point venu, et madame, que j'épiais, a

fait vers deux heures une promenade solidaire au jardin où elle a (rouv(5, sous le lierre, une lettre comme la première fois.

— Qu'est devenue cette lettre?

— Je n'ai pu le savoir... — Je suis seulement certaine que madame ne l'a pas brûlée, car je n'ai vu de cendres nulle part... — Maintenant, monsieur le baron, je me sauve... — Je reviendrai le plus tôt possible.., — S'il survenait à l'improviste quelque chose de particulièrement important, je saurais inventer quelque bon prétexte pour m'échapper, et, par un petit mot, je prierais monsieur le baron de in'alfendre chez lui.

— Un instant encore.

— Pas une minute... Le temps passe... Je suis ici depuis trop longtemps déjà!...

— Deux ou trois questions seulement... — Arrivc-t-il parfois à madame la vicomtesse de sortir seule et à pied?

— Jamais.

— Sans exception?

— Sans exception...

— Votre maîtresse écrit-elle souvent?

— Des lettres?...

— Oui.

— Assez souvent... — Madame connaît beaucoup de monde...

— Qui met ces lettres à la poste?

— Tantôt le valet de chambre de M. le vicomte, tantôt un des valets de pied. — Presque toujours c'est moi qui leur porte la correspondance de madame...

— Comment madame de Grandlieu ferme-t-elle cette correspondance?

— Avec de la cire à cacheter verte...

— Toujours?

— Je ne l'ai jamais vue employer de cire d'une autre couleur...

— Quelle empreinte porte son cachet?

— Madame a deux cachets et se sert de l'un et de l'autre indifféremment. — Sur le premier sont gravés les écussons accolés de Grandlieu et de Randal... — Sur le second les initiales G. R. qui signifient Germaine de Randal... — C'était son cachet de jeune fille...

— Merci, mademoiselle Mariette... c'est tout ce que je voulais savoir...

— Votre très-humble servante alors, monsieur le baron... Je m'envole à tire-d'ailes. .,

Et la camériste, après une révérence de la bonne école, se dirigea vers la porte.

— Et votre prime que vous oubliez!... — s'écria Croix-Dieu en riant.

— Je ne me serais point permis de la rappeler à monsieur le baron, étant sûre que monsieur le baron a bonne mémoire...

Pliilippe rouvrit son porte-monnaie et glissa un nouveau billet de banque dans la main de la camériste, qui partit enchantée.

L'arai;,'née parisienne, le terrible aventurier qui avait été tour h tour linbcrt S.uil-

nier, le comte de Loc-Earn, Frédéric Muller, et enfin Croix-Dieu, n'était pas moins satisfait.

— La toile se resserre de plus en plus, — murmura-t-il en se frottant les mains, — l'heure approche où toutes les mouches seront prises!

Le lendemain matin, quelques minutes après huit heures, le valet de chambre de Philippe vint dire à son maître :

— Le domestique de M. le marquis de San-Rémo arrive ù l'instant... — Ainsi que j'en avais reçu l'ordre, je lui ai dit que monsieur le baron allait le recevoir... — Qu'il entre! — répondit Croix-Dieu.

Le valet de chambre d'André était un domestique très-correct, admirablement stylé, connaissant à fond les coulisses de la vie parisienne, fort soigneux d'éviter les méfaits trop graves qui pouvaient entraîner pour lui certaines conséquences fâcheuses, mais au fond sans moralité comme sans scrupules, désireux d'assurer par tous les moyens le bienêtre de son avenir, ayant des opinions politiques et plaçant son argent à la petite semaine.

Trop intelligent pour ne pas comprendre que, puisque le baron le faisait venir en cachette, c'était en vue de quelque besogne inavouable, il entra dans la chambre avec la mine à la fois souple et rusée d'un homme tout prêt à se vendre, mais parfaitement décidé à se faire payer très-cher.

Croix-Dieu était trop physionomiste pour ne pas découvrir du premier coup d'anl la disposition d'esprit dans laquelle se trouvait le valet de chambre d'André.

En conséquence il résolut, pour éviter d'inutiles longueurs, de poser sans ambages la question sur son véritable terrain.

— Etienne, mon bon garçon, — dit-il, — M. le marquis de San-Rémo est enchanté de votre service, il me le répète chaque jour, et je n'ignore point que vous faites profession à son égard d'un dévouement complet.

— J'ai l'honneur de remercier monsieur le baron de celte opinion trop flatteuse... — répliqua riinnnêtc Etienne; — connaissant mes devoirs, je fais de mon mieux pour m'en acquitter...

— Vous savez que je suis l'ami de votre maître... son meilleur, son plus cher ami...

— Certainement, monsieur le baron...

— Eh bien ! l'occasion se présente de rendre à M. de San-Rémo un important service... Je suis prêt... mais comme il est indispensable d'agir à son insu, j'ai besoin que vous me veniez en aide...

— Monsieur le baron me trouvera toujours à ses ordres pour le service et dans l'intérêt de mon maître... Que dois-je faire?...

— Il s'agit d'exercer une surveillance occulte et continuelle sur certains détails de la vie intime de mon jeune ami, et de me rendre compte de vos observations.

Etienne prit incontinent l'attitude gourmée et la physionomie rogue d'un galant homme qu'on vient d'atteindre dans sa dignité.

— Mais c'est de l'espionnage, monsieur le baron!... — s'écria-t-il.

— Où diable prenez-vous cela, mon bon garçon, — répliqua Philippe en riant, — et de quelles laides expressions vous servez-vous?... — Étant beaucoup plus âgé que M. de San-Rémo, je me considère en quelque sorte comme son tuteur... — A ce titre, et désirant le sauvegarder de certaine folie dangereuse qui pourrait entraîner pour lui de graves conséquences, il importe que je sois renseigné exactement et mystérieusement... — Une surveillance dont le mobile est si honorable peut-elle s'appeler espionnage, je vous le demande?...

— Je ne dis pas le contraire, monsieur le baron... — il est même certain qu'en envisageant les choses de cette manière... Mais, si mon maître s'apercevait que je le moucharde, il ne s'inquiéterait pas du motif qui me ferait agir, et il se priverait parfaitement de mes services... chose désobligeante pour moi qui me trouve bien chez lui.

— D'abord, mon bon garçon, vous êtes beaucoup trop adroit pour que M. de San- Rémo s'aperçoive de quoi que ce soit... — Ensuite, voyons, quels sont vos gages?

— Monsieur le baron désire connaître l'importance de mes appointements?

— Oui... — fit Croix-Dieu en souriant do la distinction subtile et vaniteuse établie par Etienne.

Ce dernier formula un chiffre évidemment exagéré.

— Eh bien! — reprit Philippe, — si le marquis ne vous gardait pas, je vous prendrais à mon service en augmentant vos appointements d'un tiers... Ce n'est pas tout, et je me propose de récompenser le zèle dont vous ferez preuve pour le plus grand bien de votre maître... — Prenez donc ce chitron comme premier à-compte sur les témoignages de ma satisfaction future...

En même temps il mettait un billet de banque dans la main du valet de chambre. Cet argument ad /lomiuem parut sans réplique à ce dernier. Il empocha la somme et se hâta de répondre :

— Monsieur le baron peut compter absolument sur ma coopération désintéressée... Du moment qu'il s'agit de mon maître je me multiplierai, s'il le faut, et dès que je contuiitiai ma ligne de conduite je ne m'en écarterai sous aucun prétexte...

— - Ce que vous aurez à faire est bien simple...

— Tant pis! j'aurai moins de mérite.

— Toutes les lettres arrivant pour M. de San-Rémo passent-elles par vos mains?

— Oui, monsieur le baron... — C'est moi qui vais les prendre dans la loge du concierge... •

— Et celles qui sont apportées par des commissionnaires?

— Me .=;ont remises directement..,

— Eli bien ! mon brave garçon, ayez soin à l'avenir d'examiner avec attention les enveloppes de la correspondance du marquis. — Lorsque l'une de ces enveloppes sera fermée par un cachet de cire verte portant deux initiales, venez immédiatement m'en instruire et, en écliange de cette nouvelle, vous recevrez un billet de banque pareil à celui que je vous ai donné tout à l'heure...

— Monsieur le baron peut compter sur mon empressement et mon exactitude... Est-ce que c'est tout?...

— Non, pas encore... — Vous rappelez-vous une dame voilée... et très-raouillée... ayant l'air d'une honnête femme... d'une femme du monde... — (c'est vous qui l'avez dit avec beaucoup de tact) — et qui s'est présentée à l'hôtel, un soir, vers la fin de la convalescence de M. de San-Rémo?...

— Je m'en souviens comme si c'était hier...

— Reconnaîtriez-vous cette dame?...

— C'est-à-dire que je reconnaîtrais sa tournure, car je n'ai pas vu son visage, monsieur le baron le sait à merveille...

— Elle n'est point revenue à l'hôtel depuis le soir en question?...

— Jamais...

— Eh bien! si elle y revenait, quittez tout et accourez me prévenir... — Ce n'est plus un billet de banque que vous toucheriea alors... c'est deux!...

— Je le ferai, monsieur le baron, non pas pour les billets mais par dévouement pur...

Et Etienne reprit le chemin de la rue de Boulogne en demandant au ciel d'envoyer à son maître beaucoup de lettres à cachets verts et beaucoup de dames à voilettes noires...

Une semaine encore s'écoula.

Sarriol — (sous la forme de P. Vergeot, notaire à Boissy-Saint-Léger) , — n'avait point manqué de se rendre au rendez-vous donné par Croix-Dieu; et, après une trèslongue conférence entre les deux ennemis redevenus alliés, le factotum de madame de Saint- Angot s'était pris d'une passion subite pour la campagne et surtout pour la pêche à la ligne.

Chaque matin il montait en clierain de fer, soit à la gare de la rue Saint-Lazare, soit fi celle de la place de la Bastille, et il explorait pendant de longues heures les rives de la Seine du côté de Bougival, et celles de la Marne du côté de Chennevières et de la Varenne, — ne prenant d'ailleurs jamais un goujon.

Pendant ces quelques jours Croix-Dieu vit trois ou quatre fois San-Rémo et put constater chez lui un singulier changement.

Le jeune homme paraissait profondément triste; et, malgré ses efforts pour donner le

change au baron, il ne parvenait à dissimuler ni son abattement profond, ni la sombre préoccupation qui le privait de toute liberté d'esprit.

— Qu'a donc votre maître? — demanda Croix-Dieu à Etienne au moment de quitter le petit hôtel après sa dernière visite.

— Je ne sais pas, monsieur le baron, et M. le marquis m'inquiète... — Il ne m'adresse plus la parole... mais en revanche il se parle tout seul... — J'ai essayé d'écouter à travers la porte...

— Qu'avez-vous entendu?

— Des mots entrecoupés... des phrases sans suite qui ne signifient pas grand'chose, si ce n'est que M. le marquis est malheureux... — La nuit dernière il ne s'est point couché...

— A-t-il donc passé la nuit dehors? — dit vivement Philippe.

— Ah! cela vaudrait mieux! mais pas du tout... — Mon maître s'est promené de long en large dans sa chambre depuis onze heures du soir jusqu'au jour, comme un ours en cage ou comme un homme qui a mal aux dents... — Quand je suis entré chez lui, il avait la raine d'un déterré... — Il m'a fait peur.

— M. le vicomte de Grandlieu est-il venu le voir?

— Deux fois, oui, monsieur; — il l'a même emmené un soir, et il envoie tous les matins, h sept heures, son cheval Tonton h M. le marquis...

— D'autres s'inquiéteraient et croiraient que tout est perdu!... — murmura Philippe en remontant dans sa voiture. — Je vois mieux et plus juste et je suis sûr que le moment approche... — C'est la lutte suprême et la dernière résistance... — Pauvre petite vicomtesse! Elle aura du moins la gloire de s'être bien défendue!... — Nous apprendrons du nouveau avant qu'il soit peu...

Croix-Dieu venait à peine de rentrer chez lui quand mademoiselle Mariette, plus hermétiquement voilée que jamais, se fit annoncer.

— Monsieur le baron, je crois qu'il y a du nouveau... — tels furent ses premiers mots. PhiUppe eut un sourire aux lèvres et se dit :

— Pardieu, j'en étais sûr! — Qu'est-ce que ce nouveau, ma chère enfant? — ajoulat-il à haute voix.

— Depuis que je n'ai vu monsieur le baron, madame n'est plus reconnaissablc...

— Au pliysique, ou au moral?

— Au moral 1... — Madame toujours si bonne et si douce devient presque méchante... elle est nerveuse, impatiente... rien ne la satisfait... tout l'irrite...

— En vérité!... — Et à quelle cause attribuez-vous ce changement d'humeur, inadcraoiselle .Mariette?...

— Si j'.ivais affaire à une bourgeoise ou à une personne de moyenne vertu, monsieur le baron, je saurais à quoi m'en tenir... Mais il s'agit d'une grande dame... d'une grande dame très-honnèle, et les conjectures sont plus difficiles... — Je me figure cependant dans

mon petit bon sens que madame est prise par le cœur et .que ça ne la rend pas heureuse... — Il y a un point commun entre toutes les femmes, si haut ou si bas qu'elles soient placées et, moi qui vous parle, quand je n'avais que dix-sept ans, — (il n'y a pas déjà si longtemps de ça!...) — j'ai été folle pendant trois semaines d'un superbe valet de pied qui regardait mon humble personne du haut de sa grandeur... — Eh bien! tant qu'a duré cette malencontreuse passion, j'étais tout à fait/ comme madame... grincheuse, maissade, inabordable... Un hérisson, monsieur le baron! — D'où je conclus...

— Que les effets étant les mêmes, la cause doit être identique? — interrompit Croix- Dieu.

— Naturellement.

— Enfin, que se passe-t-il à l'hôtel?

— Madame a donné une consigne rigoureuse... sa porte est hermétiquement close!... — Elle ne reçoit personne...

— Pas même M. de San-Rémo?

— Surtout M. de San-Rémo! — Je dis su/'tout, parce que M. le vicomte ayant amené avant-hier à l'improviste M. le marquis dîner à l'hôtel, madame, prétextant une migraine subite, a refusé de quitter son appartement... — Ceci, soit dit entre parenthèses, m'a bien prouvé que je faisais fausse route en supposant que madame aimait M. André... Elle ne peut pas le souffrir, c'est clair... et elle en aime un autre...

--Ah! ahl... qui donc?...

— Je l'ignore... Mais il est certain que ma maîtresse va dans le jardin tous les jours et qu'elle trouve sous le lierre de la grille une lettre qu'elle dévore en cachette... — Si M. de San-Rémo était l'auteur de ces lettres, madame ne refuserait pas de le recevoir...

— Très-logique ! — Mais dites-moi, mon enfant, l'idée ne vous est-elle point venue, connaissant la cachette aux billets doux, de devancer la vicomtesse et de vous emparer d'un de ces billets?

Mademoiselle Mariette se cabra.

— Par exemple!... — s'écria-t-elle — jamais de la vie! — Je puis consentir à faire à monsieur le baron de petits rapports sans conséquence parce que, songeant à me marier, j'ai besoin d'une dot... mais je ne suis pas une voleuse!...

Le courroux de la soubrette tomba brusquement comme il était venu, et elle reprit :

— Mais ce n'est pas tout, monsieur le baron... il y a autre chose, et même c'est ici que l'intérêt commence... — Madame ne faisait jusqu'à présent que recevoir les lettres... — Aujourd'hui madame a répondu.

Croix-Dieu tressaillit.

— Vous en êtes sûre? — dcmanda-t-il.

— Sûre et certaine... — Monsieur le baron va bien voir : je suis entrée, il y a deux heures, dans la chambre de madame avec un carton de dentelles qu'on venait d'apporter... — Madame fermait une enveloppe; et, sur la cii-e verte enflammée, elle imprimait les initiales de son petit cachet.

ii&^r*'

Mais c'est de l'espionnage, monsieur le baron!

s'écria-t il. (P.ige 111.)

— Qu'est-ce que cela prouve?...

— Je prie monsieur le baron d'avoir un peu de patience... — « — Mettez ces denlnUes dans le cabinet de toilette » — me dit brusquement madame, sans même vouloir examiner les malines... des maline.s superbes! — J'obéis et je m'attendais, quand au bout de trois minutes je traversai de nouveau la chambre, à ce que madame allait me charger de faire mettre la lettre a la poste... — Plus de lettre ! et madame ne me dit pas un mot!... — Ça me parut louche... Je me défiais... Je me mis au guet...

Tragédic. (»8) M.

VltuiraUa^c D* lO.

— Ah! fille d'Eve! — murmura Philippe en riant.

— Un quart d'heure après, — continua la camériste, — je vis ce qui ne s'était jamais vu!

— Quoi donc?

— Madame avait attaché un chapeau sur sa tête, jeté un camail sur ses épaules et, pour la première fois de sa vie, elle sortait de l'hôtel à pied et toute seule!... — Je mis au grand galop mon chapeau... j'abaissai mon .voile... je filai derrière madame...

— Où allait-elle?

— Pas bien loin... — D'abord elle entra chez le marchand de curiosités dont le magasin se trouve en face de l'hôtel et où elle achetait souvent avant son mariage, et elle choisit quelques chinoiseries... — Elle fit ensuite cinquante pas jusqu'à l'angle de la rue voisine, où se trouve une petite poste... — Là elle s'arrêta, tira de sa poche une lettre, la glissa dans la boîte après avoir regardé tout autour d'elle et, sans tarder, regagna l'hôtel d'où elle n'avait pas été absente plus de dix minutes... — Moi je sautai dans un coupé qui passait, je criai au cocher : — Rue Saint-Lazare, et du train ! — Et me voici ! — Qu'est-ce que monsieur le baron pense de tout ça?...

— Je pense, mademoiselle Mariette, que vous êtes une fille d'esprit à qui rien n'échappe, et qu'en effet madame la vicomtesse Germaine vient de répondre à son correspondant non moins inconnu qu'amoureux... — répliqua Philippe en ouvrant son portefeuille bien gai-ni de billets de banque, ce qui fit sourire la soubrette...

Le soir de ce même jour Croix-Dieu rentra chez lui un peu avant minuit.

— Monsieur le baron, — lui dit son valet de chambre — le domestique de M. le marquis est là... — 11 attend depuis plus d'une heure...

— Le digne serviteur n'a pas perdu de temps — pensa Philippe en souriant. — Il est bien dévoué à son maître... c'est édifiant, ma parole d'honneur!

Et il ajinita tout haut :

— Faites entrer Etienne dans mon cabinet... je vais lui parler...

Etienne, dont le visage était rayonnant, débuta comme avait débuté Mariette, par ces mots :

— Monsieur le baron, il y a du nouveau...

— Très-bien, mon garçon! — répondit Croix-Dieu; — qu'est-ce que c'est que ce nouveau?

— Une lettre est arrivée pour M. le marquis par la di-tribulion de neuf heures... — Le cachet de cire verte fermant l'enveloppe portait l'empreinte dus deux initiales : G. R.

— J'ai monté sur-le-champ cette lettre à mon maître, et j'ai pensé bien faire en observant par le trou de la serrure l'effet que produirait la lecture...

— C'était une excellente inspiration dont je vous félicite! — Qu'avez-vous constaté? — M. de San-Rémo paraissait-il content?

— Il avait la mine joyeuse d'un homme à qui le notaire annonce un héritage de cent mille livres de rentes... — Il a d'abord embrassé la lettre, puis il Ta lue d'un bout à l'autre... — il l'a embrassée de nouveau et il a recommencé à la lire, en s'interrompant de temps en temps pour presser le papier contre son cœur... Ça pouvait se prolonger indéfiniment... j'ai abandonné mon poste... — Vers dix heures M. le marquis m'a sonné pour me dh'e qu'il n'avait plus besoin de moi... — j'ai quitté l'hôtel aussitôt et je suis accouru rendre compte à monsieur le baron.

— En vérité, mon brave Etienne, vous êtes un garçon précieux! — répliqua Philippe;

— vous remplissez vos engagements avec la plus louable exactitude, je remplirai les miens de même... — Voici la somme convenue...

— Grand merci, monsieur le baron.

— Savez-vous ce que votre maître a fait de la lettre à cachet vert?

— Non, monsieur le baron...

— Que votre zèle ne se ralentisse point... — Observez avec un redoublement d'attention; et, quand arriveront des lettres semblables à celle d'aujourd'hui, tâchez de découvrir où M. de San-Rémo les place après les avoir lues, car il est peu probable qu'il les détruise... — Le jour où — par hasard — un de ces petits billets tombera dans vos mains

— (ce qui ne saurait tarder beaucoup, les jeunes gens ont si peu d'ordre!...) — et où vous m'apporterez ce billet, je vous donnerai mille francs...

— Ali ! monsieur le baron, — répondit le valet de chambre exalté par cette perspective — c'est comme si je les avais...

Croix-Dieu, resté seul, se frotta les mains, ainsi qu'il ne manquait jamais de le faire quand il éprouvait quelque satisfaction notable, et murmura :

— Voilà un gaillard qui forcera tous les meubles de son maître plutôt que de ne pas échanger, dans un bref délai, une missive de madame de Grandlieu contre les cinquante louis convoités... — j'arrive! j'arrive!

Nous devons mettre sous les yeux de nos lecteurs la leltre qu'André pressait avec tant de joie et tant de passion contre son cceur, et qu'il dévorait des lèvres après l'avoir dévorée des yeux.

Ils auront, nous en sommes sûrs, une indulgence sans bornes pour le désordre des idées, pour les incohérences de la forme, et comme nous ils diront après avoir lu : — Pauvre enfant!... pauvre Germaine!...

« Ainsi vous êtes sans pitié, et voilà que vous reparlez de mourir, comme vous en parliez à Grandlieu le jour où vous m'avez arraché la promesse de vous revoir...

« Je ne l'ai tenue que trop fidèlement, cette promesse, et qui sait si vous ne vous êtes point étonné vous-même en me voyant si faible, si incapable de lutter victorieusement contre les tristesses d'une séparation de quelques jours?...

« Je suis revenue... je vous ai reçu... vous m'avez dit, vous m'avez répété que vous m'aimiez, et je ne vous ai point imposé silence... — puis j'ai eu honte de ma lâcheté... — j'ai voulu de nouveau rentrer dans le devoir, vous éloigner de moi, me contraindre enfin, non à vous oublier, hélas! c'est impossible! mais à ne plus vous entendre! mais à ne plus souiller par une trahison et par un mensonge chaque jour et presque chaque heure de ma vie... — Était-ce un crime, cela?...

;( Un instant, à Grandlieu, j'ai cru à votre générosité!... — Je me trompais... — Vous êtes égoïste et cruel... On dit que les hommes le sont tous... — Il eût été si beau, cependant, si grand, si noble de ne point ressembler à ceux qui sont mauvais!... — C'est peutêtre impossible...

(1 André, il eût fallu comprendre mes combats, mes révoltes, mes souffrances!... — Si vous saviez comme j'ai honte quand je regarde au dedans de moi!... — Tromper, mentir!... moi, Germaine de Randal!... — Mon Dieu! j'étais née si loyale... — André, qu'avezvous fait de mon âme?...

« Ce sacrifice que je vous demandais à genoux, vous avez refusé d'en prendre votre part!... Vous êtes inflexible... vous me perdez, et je vous pardonne... — Vous n'avez point de pitié... c'est peut-être que vous m'aimez trop...

« Si je ne vous réponds pas aujourd'hui, m'écrivez-vous, et si je ne brise moi-même les barrières que je m'efforçais d'élever entre nous, demain je n'aurai plus rien à craindre, car demain vous serez mort...

(c Quand vous me violentez ainsi, que voulez-vous que je fasse? — Est-ce ma faute si je succombe? — Vous savez bien qu'avec de telles menaces vous serez le plus fort... — Vous savez bien qu'en appuyant ce pistolet sur votre tempe vous me faites tout oublier... Vivez donc! et, s'il le faut pour votre salut, que je sois perdue tout à fait...

(I André, pardonnez-moi ces reproches. — En ce moment, voyez-vous, je suis folle...

— A quoi bon vous dire ces choses douloureuses?... — C'est malgré moi que je les écris...

— Pardonnez-moi... pardonnez-moi... — Vous m'aimez plus que votre vie, je le sais bien... Ah! si j'en doutais, ce n'est pas vous qui songeriez à mourir... mais j'y crois... et je vous aime de toute mon âme... — Ah! je sais bien que c'est une faute de vous aimer ainsi, et je prévois les remords et les malheurs qui suivront cette faute... je les prévois... je les accepterai... ce sera justice, mais ne craignez rien, je vous en parle aujourd'hui pour la dernière fois, et ni par une plainte, ni par un reproche, ni par une larme, je ne vous attristerai désormais...

(( Sans me voir vous ne pouvez vivre. — Vous me verrez donc... mais plus à l'hôtel de Grandlieu... plus jamais... — Écouter vos paroles d'amour dans la maison de l'homme que je respecte le plus au monde, et que j'aime et que je vénère avec la tendresse d'une fille pour son père... répondre à sa loyale confiance par une lâche trahison, vous comprenez bien que c'est infâme !...

« Je suis h vous plus qu'à moi-même, André, mais je ne puis disposer que de mon bonheur... Mon honneur appartient à celui qui m'a donné son nom... — Ma honte rejaillirait sur lui... — Aux yeux du monde, à tout prix, il faut le garder pur!...

« Franchir le seuil de votre maison, c'est impossible...

<i Cheichcz donc... cherchez et trouvez quelque mystérieux asile où parfois, pendant

un instant, j'irai mettre en tremblant ma main dans votre main et murmurer à votre oreille :

11 Aimez-moi bien... aimez-moi toujours... car je souffre par vous, et je souffre pour

voit s . ')

•1 Que personne, dans la maison où vous choisirez cette retraite, ne puisse ni soupçonner ni découvrir jamais qui vous êtes ni qui je suis... — Je ne survivrais pas à la honte... sauvez-moi de la honte...

Il Dieu m'en est témoin, je vous aime assez pour ne reculer devant rien, hélas! et je le prouve !... — Si ma vie était seule en cause et si je ne devais, par un éclat public, frapper au cœur le grand vieillard dont je suis la femme, je braverais 'tout... je vous db-ais : Fuyons ensemble! Le crime ainsi du moins ne se doublerait pas de lâcheté...

« Cela aussi est impossible... Il en mourrait en me maudissant...

« Ce n'est pas tout...

« Un autre supphce m'attend, et sera l'un des plus cruels de ccu.x qu'il me faudra subir...

« Jamais femme ne fut moins libre que moi, vous le savez... — Ma position sociale m'impose des entraves presque insurmontables... — Je suis entourée de valets qui tous, à un moment donné et dans un intérêt facile à comprendre, peuvent devenir des espions et des délateurs...

« Pour les déjouer il n'est qu'un moyen... un seul... ah! j'en voulais un autre!... et j'ai cherché, comme le condamné à mort cherche la délivrance... J'ai cherché... je n'ai pas trouvé...

« 11 n'y en a qu'un, je vous le répète, et il m'épouvante, il me fait horreur, car il est monstrueux et presque sacrilège...

<i André... André... pourquoi m'avoir dit que si je refusais aujourd'hui vous seriez mort demain?...

« Puisse Dieu me pardonner ce que je vais faire...

(I Le troisième jour après celui-ci, à une heure, je descendrai de voiture ù la porte do la Madeleine et j'entrerai dans l'église... — J'aurai cette audace impie, moi dont le cœur déborde de foil...

« André, que Dieu vous pardonne!... il ne me pardonnera pas, à moi, je le sais bien!!

« Je m'agenouillerai dans la seconde chapelle latérale, ;\ gauche, et là, courbée sous le poids de ma faute, écrasée sous le fardeau de mon crime, j'attendrai...

(I Si mon voile vous empêchait de me reconnaître, mon altitude désespérée vous dirait que c'est moi...

<i Ne me parlez pas dans l'église... — Les voûtes du saint lieu s'écrouleraient sur nous...

« Donner un rendez-vous en face de l'autel!... Feindre la prière hypocrite!... Mentir ù Dieu!... — C'est hideux, cela!...

<< Vous l'aurez voulu...

« Au moins ne me méprisez pas. . C'est bien assez de mon propre mépris...

loO LES TRAGEDIES DE PARIS

« Quel châtiment sans nom me réserve ce Dieu que je vais offenser ainsi?... Qu'il me frappe... j'attends... Mais qu'il me frappe seule et qu'il vous épargne... « Sortez le premier et je vous suivrai... où vous me conduirez, j'irai...

« Germaine. »

Dans cette lettre insensée où la passion en délire se mêlait aux cris d'épouvante de l'ange si pur jusque-là qui, malgré le vertige inséparable de sa chute, comprenait la profondeur de l'abîme, André ne vit que deux choses : l'aveu d'un amour pareil au sien et la certitude absolue — (il le croyait du moins) — que Germaine, bientôt, serait à lui toute entière...

De là cette joie immense espionnée par Etienne, et dont le fidèle serviteur s'était hâté de rendre compte au baron de Croix-Dieu.

Lorsqu'un calme relatif succéda aux premiers accès de la joie délirante de San-Rémo, une grande préoccupation envahit son esprit.

Germaine terminait sa lettre par ces mots :

« Ou vous me conduirai, j'Irai.., »

Où la conduire?...

Il ne fallait point songer à louer un appartement, sous un nom supposé, dans un hôtel ou dans quelque maison garnie.

Sans compter qu'un logis d'occasion inspirait une répugnance profonde et légitime au jeune homme rêvant un temple pour son idole, pouvait-il exposer la vicomtesse de Grandlieu à se rencontrer face à face, sur les marches d'un escalier banal, avec des gens qui, frappés de sa tournure patricienne, la regarderaient curieusement et, malgré son voile, la reconnaîtraient peut-être?

Non! ceut fois non!!! — C'était impossible.

D'un autre côté, l'église de la Madeleine étant le point de départ du premier rendezvous de Germaine, *il importait de se procurer non loin de là un asile convenable et qui pût être prêt sans retard...

La rencontre devait avoir lieu à une heure, le troisième jour après celui qui finissait.

André n'avait donc que deux jours pleins pour trouver la mystérieuse retraite et pour la rendre digne de recevoir une visiteuse adorée.

Dès le lendemain matin il se mit en quête et, renvoyant Tonton à son box du faubourg Saint-Honoré, il commença ses investigations dans les alentours de l'aristocratique église.

Le hasard le servit à souhait.

Sur la porte d'une maison de la rue Castellane il vit un écriteau annonçant plusieurs appartements à louer.

La rue lui convenait. — Elle est décente, peu fréquentée et ne recèle point de logis suspects. — La maison semblait calme et respectable, comme disent les Anglais.

Il entra et questionna le concierge.

— Est-ce pour lui-même que monsieur veut louer? — demanda ce dernier.

— C'est pour moi...

— Monsi£ur est célibataire?...

— Absolument.

— J'aurais dû le penser, vu la grande jeunesse de monsieur... — Monsieur prend-il ses repas chez lui?

— Jamais.

— Monsieur a-t-il plusieurs domestiques?...

— Je n'en ai pas un seul.

— Dans ce cas nous avons un petit entresol de trois pièces, très-avanlageux, dont monsieur s'arrangera certainement, et ma femme pourra faire le ménage de monsieur, si monsieur le désire...

— Très-bien... Voyons l'entresol...

L'appartement se composait d'une antichambre, d'un salon et d'une chambre à coucher.

Ces trois pièces, exiguës, fort basses, un peu sombres, formaient un ensemble assez laid, mais on n'avait que quelques marches à monter pour être chez soi et c'était assurément une compensation plus que suffisante.

— Combien? — demanda San-Rémo après un examen rapide.

— Mille francs avec bail de trois, six, neuf... — Douze cents francs sans bail... et le propriétaire s'engage à blanchir les plafonds et à poser des papiers frais à la convenance du locataire... — Monsieur peut juger par ses propres yeu.t qu'avec des papiers frais le local sera un vrai bijou...

— Je prends sans bail, et Je ne demande aucune réparation...

— Affaire entendue... — Monsieur veut-il me donner son nom et me communiquer son adresse pour les petits renseignements d'usage?

— Je me nomme André Bernard... j'habite Saint-Germain et je veux avoir seulement un pied-à-terre à Paris... — Les nnseignements sont inutiles puisque dès demain mon tapissier garnira les lieux de meubles suffisants pour répondre du loyer de plusieurs années... — Voici le denier-à-Dieu...

En disant ce qui précède San-Rémo mettait deux louis dans la main de son interlocuteur.

Deux louis pour une location de douze cents francs!...

Stupéfait et lavi d'une libéralité si grande, le concierge salua jusqu'à terre et s'écria :

'èl

— Monsieur a bien raison... Les renseignements, il n'en faut pas!... — Grâce au ciel on voit tout de suite à qui on a affaire !... — Monsieur est chez lui... il emménagera quand bon lui semblera... »

Au début de la première partie de ce récit nous avons entendu André raconter à Croix- Dieu qu'une séance heureuse à Monaco lui avait permis de payer comptant le mobilier du petit hôtel de la rue de Boulogne.

En conséquence, et logiquement, il devait jouir chez son tapissier d'un crédit à peu près illimité, auquel il se proposait de recourir dans de larges proportions.

Sans perdre une minute il se rendit, boulevard Haussmann, aux magasins de ce tapissier qui se nommait Sylvain.

— Cher monsieur, — lui dit-il, — venez avec moi, s'il vous plaît... — il s'agit d'un travail important et fort pressé.

— Aux ordres de monsieur le marquis... — répliqua l'industriel avec déférence

San-Rémo avait à la porte un coupé de régie, n'ayant pas voulu, pour des raisons qu'on devine, se servir de sa propre voiture.

Il fit monter auprès de lui l'émule du fameux Lebel-Girard, et, tout en roulant vers la rue Castellane, il lui dit :

Dans la maison où je vous conduis, ne prononcez pas mon nom, je vous prie... —

Pour le concierge de cette maison je m'appelle André Bernard, tout bonnement...

Le tapissier sourit d'une façon gaillarde et prit un air entendu pour répondre :

— C'est compris... histoires de femmes. — Ah! que monsieur le marquis a donc bien raison de profiter de sa jeunesse et de s'amuser... — L'amour, c'est la vie !... — Moi aussi, quand j'étais jeune, je m'amusais!... — Monsieur le marquis ne le croirait peut-être pas... Eh bien ! nous autres gens de commerce, nous employons très-souvent des ouvrières vraiment jolies... — Ça n'est pas tenu, j'en conviens, comme les grandes dames, les comédiennes et les cocottes... Ça a les mains un peu rougeaudes et le bout des doigts un peu piqué... mais elles sont belles filles tout de même, ces petites prolétaires... — Je n'en manquais pas une!... Le />a^ro», naturellement, ça les flatte... — En ai-je fait de ces cascades!... Et encore aujourd'hui, quoique un commencement de calvitie me donne l'air d'un homme sérieux, et que j'aie pris mi peu de ventre, à l'occasion je ne fais point fi d'une partie fine!... — Madame Sylvain, bien entendu, ne s'en doute pas...

On arriva, et San-Rémo introduisit dans son entresol le galant tapissier qui, après avoir étudié les êtres, demanda :

— Qu'est-ce que monsieur le marquis veut faire de ça?

— Un chef-d'œuvre, une merveille, quelque chose de féerique...

— Ce sera difficile, vu l'exiguité du local... Mais j'y pense... Nous avons ici non point nn gros mur, mais une simple cloison... — On pourrait la supprimer et des deux pièces n'en faire qu'une... — Je sais bien qu'alors ça paraîtrait plus bas encore de plafond, mais nous dissimulerions adroitement ce défaut en disposant les draperies en forme de tente, et du moins ainsi on ne se trouverait point dans une sorte de nid à rats...

LA VICOMTESSE GEllMAlNE

Sarriol s'était pris d'une passion subite pour In pfdie à la ligne. (Page li20

— Connaissant vûtro bon goût, je vous donne cniiu Lhinche...

— Monsieur le marquis me comble... — Quand faudrait-il cire prêt?

— Domain soir...

— Ah! iliuhl.;!!

— Ou, tout au moins, demain dans la nuit...

— C'est bien difficile... presque impossible...

Tragcdici {W) Il

Vicamt«tte, n* 20.

loi LES TRAGEDIES DE PARIS

— 11 faut que cela soit.

— On fera donc l'impossible... Mais ce sera plus cher...

— Fixez un prix approximatif...

Le tapissier tira son carnet, écrivit des notes, aligna des chiffres, fit des additions.

— Monsieur le marquis devra compter sur une dépense de dix mille francs... — dit-il ensuite.

— Va pour dix mille francs!... — répliqua André, et il ajouta, non sans quelque embarras : — Quand nous avons traité pour le mobilier de mon hôtel, je vous ai payé comptant, vous devez vous en souvenir...

— Il ne pouvait guère en être autrement, vu que je me contentais d'un bénéfice trèslimité...

— Aujourd'hui, — reprit San-Rémo, — je désire m'acquittcr avec vous par fractions... — Cela vous convient-il?. ..

La physionomie de maître Sylvain se rembrunit d'une façon visible.

Tout se sait à Paris. — Peut-être cet industriel avnit-il entendu parler de certains embarras d'argent de son client. — Peut-être n'ignorait-il point qu'on avait vu les huissiers sonner à sa porte.

— J'ai la plus grande confiance en la solvabilité de monsieur le marquis, — fit-il. — Mais les alTaires, en ce moment, sont extrêmement dures... • — Les banquiers restreignent leurs escomptes... l'argent devient de plus en plus rare... Ne trouvant guère de crédit niLÙmême, je ne puis accorder que des crédits bien limités... — Quelle somme monsieur le marquis donnerait-il tout de suite?...

— Pas un sou. — Je vous réglerais, à partir du mois prochain, mille francs par mois...

— A mon grand regret l'affaire, en ces conditions, me paraît impossible, et j'aime mieux dire tout de suite à monsieur le marquis ce que j'accepterais pour l'obliger... oh! uniquement pour l'obliger, et afin de ne point perdre un client auquel je tiens beaucoup... — Cinq mille francs comptant et le reste en deux billels de monsieur le marquis à trois et à quatre mois...

— C'est votre dernier mot?...

— Le premier et le dernier... je voudrais faire mieux et me mettre entièrement à la disposition de monsieur le marquis... mais je suis moi-même très-gêné...

André réfiéchit pendant un instant. — Une ride prolujule se creusait entre ses sourcils.

— Prenez vos mesures... — fit-il enfin avec une sorte d'effort; — dans une heure j'irai vous compter les cinq mille francs, ou vous avertir que je renonce à meubler eet appartement...

— J'aurai donc l'honneur d'attendre monsieur le marquis, et je désire que la solution qu'il m'apportera soit satisfaisanle pour lui comme pour moi...

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LA VICOMTESSE GERMAINE ISp

San-RiMiio remonta clans le coupé de louage et se fit conduire rue Saint-Lazare, chez le baron de Croix-Dieu.

Ce dernier, — nos lecteurs ne l'ont point oublié, — s'était fait, avec une complaisance inépuisable et qui semblait inexplicable, le banquier du jeune homme depuis que la pension mystérieuse de six mille francs par mois avait cesse d'être payée par l'intermédiaire de M. F... le notaire de la rue de Bellechasse.

Comment André, de qui nous connaissons la nature délicate et la loyauté native, acceptait-il ces avances importantes que rien ne justifiait et que, selon toute apparence, il ne pourrait jamais rendre? — Comment excusait-il à ses propres yeux cette situation étrange de l'homme vivant largement aux dépens d'un autre homme dont il n'étciit le parent ni proche ni éloigné?

Nous ne prétendons point approuver sa conduite ; mais il nous paraît facile de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes.

D'abord, et avant tout, il aimait et, complètement absorbé dans son immense amour, il n'accordait qu'une attention distraite aux moyens et aux détails matériels de l'existence... — Déchoir aux yeux de Germaine, ne plus se présenter devant cette jeune patricienne millionnaire avec son prestige d'homme du monde et d'homme riche, eût été pour lui une intolérable humiliation. — Grâce à Croix-Dieu, sa position demeurait la même ; ses dehors d'élégance et de luxe restaient intacts... — Qui donc, à la place d'André, aurait eu l'héroïsme de repousser la main généreuse qui le maintenait à flot?

Le t»aron d'ailleurs lui avait si souvent répété : — Je suis riche... Je suis sans famille..je n'ai véritablement en ce monde de sérieuse affection que pour vous... qu'il en était arrivé bien vite à se persuader que Philippe voyait en lui son héritier futur, et à considérer en quelque sorte ses largesses comme un avancement d'hoirie.

Bref, il se rendait rue Saint-Lazare, — non sans une émotion pénible, non sans une instinctive répugnance, — mais parce qu'il ne voyait aucun autre moyen de sortir d'un embarras elfroyable, — et il ne doutait point que son terrible ami lui vînt en aide, cette fois encore, avec sa largeur habituelle et sa bonne grâce accoutumée.,.

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