‹ Les tragedies de ParisChapitre 34 sur 50 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

Mais Germaine n'était pas morte.

Une faible teinte d'un rose pâle d'abord, puis plus vif, revint progressivement colorer le transparent épideime de son visage.

Les cils de ses grands yeux frémirent, un tressaillement secoua son corps, ses paupières se soulevèrent tout à fait et son premier regard s'arrêta sur André.

Le jeune homme, éperdu d'amour et tremblant d'émotion, était agenouillé devant elle et couvrait ses petites mains de baisers tout à la fois brûlants et respectueux.

Magnifique et sainte puissance d'une passion qui devient chaste à force d'être profonde et sincère! Germaine chez lui, seule avec lui, Germaine en son pouvoir, conservait en ce moment pour André l'auréole de sa pudeur encore intacte, et lui semblait bien moins uae femme qu'une créature céleste, d'essence supérieure et pour ainsi dire inviolable.

A cette minute il n'éprouvait rien de pareil aux ardeurs sensuelles qui brûlaient ses veines dans le chalet du parc de Graudlicu... — Son ivresse était si grande que l'idée ne lui venait point d'en changer la nature.

Germaine eut un sourire doux et triste et dégagea lentement ses mains.

— Ainsi, — dit-elle d'une voix brisée; — ainsi, c'est vrai... je suis chez vous...

— Regrettez-vous d'y être venue? — demanda vivement .\ndré. — Me croyez-vous indigne de cette tendresse et de cette confiance dont vous me donnez la preuve aujourd'hui?...

La jeune femme secoua la tête.

— Vous savez bien que je ne doute pas de vous... — reprit-elle. — Si je doutais, serais-je ici?...

— Germaine, vous m'aimez, n'est-ce pas?

— Cela aussi, vous le savez bien... — Pourquoi me le demandez-vous?

— Pour vous entendre me le redire...

— Eh bien! oui, je vous aime... — Mais ne restez pas ù genoux... — Asseyez-vous à côté de moi...

André obéit.

— Germaine, — reprit-il, — lendez-moi votre main, voulez-vous?...

— La voici...

Et San-Rcmo sentit la petite main de la vicomtesse palpiter dans les siennes comme un oiseau captif.

Pendant quelques secondes les jeunes gens restèrent muets, si près l'un de l'autre qu'il leur semblait entendre les battements de leurs cœurs se parler et se répondre.

Le tapissier sourit dune façon gaillarde et prit un air entendu pour répondre. (Page 152.)

MarJamo de Gmiulliou fut la première à rompre ce silence.

— André, - LaUjutia-t-elle, — en recevant ma lettre, en la lisant, (lu'avfzvons pcnsô ii de moi?

il — Le bonheur qu'elle me permettait d'esp6rer m'a paru si grand que j'ai douté qu'il

fût possible, et même en ce moment, vous voyant, tenant votre main, je me demande si je fais un rêve...

Tragédie. (MO) M.

Vl.omlo»'0. D" ïl.

— Vous ne m'avez pas m(?prisée?...

— Méprise-t-on ce qu'on adore?...

— J'LHais bien faible, cependant... bien Jàche...

— Vous étiez généreuse!... vous étiez sublime!...

— Vous parliez de mourir... je voulais vous sauver... — Cette menace qui m'a fait tout oublier pour ne penser qu'à vous, ce n'était point une njenace vaine?... Vous seriez mort si j'avais persévéré, n'est-ce pas?

— J'étais prêt! — Vivre sans vous voir et sans espérance, vous savez bien que c'était au-dessus de mes forces.

— Eh bien I voilà ma seule excuse... — Avez-vous compris du moins comme j'ai lutté, comme j'ai souffert?...

— J'ai compris surtout que vous m'aimiez et que vous alliez venir... — J'ai été sans pitié, vous l'avez dit, non par égo'i'sme cruel, Dieu le sait, mais parce que je suis siir, à force d'amour et de bonheur, d'effacer jusqu'au souvenir de vos. luttes et de vos souffrances...

Madame de Grandlieu poussa un long soupir.

— Il y a la conscience, — dit-elle, — à qui l'on n'ordonne pas de se taire... II y a le remords, à qui l'on n'impose point silence...

— Que parlez-vous de conscience et de remords, ma Germaine adorée? — fît impétueusement San-Rémo. — Quelle faute commettez-vous en m'aimant?

— La plus honteuse de toutes... la trahison...

— Qui tranissez-vous?... — Celui que nous respectons tous deux est votre père et non votre mari... — En échange de sa tendresse, que lui devez- vous? — Une affection filiale et vous la lui donnez... — Peut-il exiger plus?...

— Le jour où j'ai reçu devant Dieu le nom que je porte aujourd'hui, j'avais juré... — Je suis parjure...

— Cent fois non!... — Un serment n'engage que lorsqu'on en comprend la portée, et vous ne compreniez pas la portée du vôtre... — Essayez de me démentir...

Germaine courba la tête sans répondre.

L'audacieux sophisme du jeune homme ne parvenait point à la convaincre tout à fait, mais cependant il l'ébranlait.

— C'est vrai... — se disait-elle presque <i son insu... — c'est vrai... je ne comprenais pas...

11 y eut nouveau silence et, cette fois encore, ce fut madame de Grandlieu qui le rompit.

— Qu'importent mes combats? — reprit-elle, — qu'importent mes angoisses? — Si j'ai lutté, j'ai été vaincue... — Il fallait vous tendre la main, je n'ai pas reculé... — Je vous avais promis de venir... me voici... — Ètes-vous content?... La joie causée par ma présence est-elle à la hauteur du sacrifice que je vous ai fait?...

LA VlCOiMTESSE GERMAINE 163

— Je ne puis répondre... — murmura André, — la langue huma'ne miunjuc do mots pour exprimer ce que j'éprouve!... Ce serait amoindrir mon ivresse q;ie d'entreprendre de l'expliquer... — Me comprenez-vous?

— Je vous comprends...

— Et — poursuivit le jeune homme d'une voix tremblante — j'ose à peine vous adresser celte question... Et vous, Germaine, êtes- vous heureuse?

Le nuage de mélancolie qui voilait le divin visage de madame de Orandlieu disparut pour faire place à une sorte de rayonnement. — L'expression que les grands artistes donnent aux jeunes saintes abîmées dans l'extase illumina ses traits.

— Heureuse? — répéta-t-elle ; — il dépend de vous que je sois heureuse...

— Comment?...

— Je vous aime, et voilà mon crime, mais je n'en voudrais pas être innocente, puisqu'il faudrait pour cela cesser de vous aimer... — Ma confiance est entière, mon abandon sans bornes, comme la tendresse que vous avez su m'inspirer... Eh bien! il dépend de vous de presque m'absoudre à mes propres yeux de cette confiance et de cette tendresse qui, quoi que vous en disiez, sont coupables... — 11 dépend de vous de me rendre en partie cette estime de moi, que j'avais et que je n'ai plus...

— Parlez, Germaine! parlez!... — s'écria San-Rémo avec exaltation; — que faut-il faire?... je suis prêt... — Commandez et j'obéirai...

La vicomtesse eut un moment d'indécision.

Ses lèvres lemuaient, mais sans articuler de sons perceptibles... — Elle voulait parler et ne trouvait pas ses paroles.

C'est que la pauvre enfant allait aboider le plus délicat et en même temps le plus périlleux de tous les sujets.

Si intacte que fût sa candeur, si complète et, nous n'hésitons point ;i écrire ce mot, si invraisemblable que fût son ignorance en ce qui touchait au côté exclusivement matériel et grossier des passions, cependant depuis qu'elle aimait, depuis qu'elle était aimée, depuis que les lèvres ardentes d'André s'étaient appuyées sur son épaule à la suite de la valse au château de Lautrec, depuis qu'une ivresse inconnue l'avait jetée à demi, frissonnant d'amour et presque folle, dans les bras du jeune homme, le lendemain du bal, des lueurs vagues et indécises commençaient à scintiller parmi les ténèbres de son innocence.

Elle ne savait pas encore, mais elle devinait des mystères qui, pareils à ceux di; l'étrange religion d'Isis aux temps antiques, l'attiraient et l'épouvantaient ù la fois.

Elle voulait se détendre à l'avance contre les indéfinissaijles périls dont elle soupçonnait l'existence, et elle avait peur, en se préparant à les combattre, de sembler les trop bien connaiti'e.

De lii Sun indécision, — de là son tiouMc.

Endn elle dit, d'une voix très-lente et si basse que c'est à peine s'il était possible de distinguer ses paroles :

— Ue[)uis quand m'aimez- vous, André?

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— Depuis le premier jour où je vous ai vue... — Quel souveniri! — Vous vous nommiez GeimaiDe de Randal alors, et vous auriez pu m'airaer librement... — Gelait uasoir... il y a plus d'un an de cela... — au concert des Champs-Elysées... — Vous ne m'avez même pas regarde... Je n'existais point pour vous...

— Saviez-vous qui j'étais?

— Non... — je ne l'ai su que le lendemain...

— André, nous aurions pu ne nous rencontrer jamais...

— C'était impossible... — répondit le jeune homme impétueusement.

— Impossible?... Pourquoi?

— Parce que les créatures ont une destinée à laquelle ni leur volonté propre ni la volonté des autres ne peuvent le? soustraire... — Il était écrit de tout temps que nous devions nous connaître un jour et que nous devions nous aimer... Celait fatal... — Le prétendu hasard qui nous a mis en présence ce jour-là, dans un lieu où j'entrais pour la première fois de ma vie, savait ce qu'il faisait... — Il pouvait choisir un autre jour, une heure différente, mais une rencontre entre nous restait inévitable...

— Ainsi, vous croyez que nos âmes sont soeurs?...

— Non, je crois qu'elles sont fiancées et que Dieu, quand il les créa, les destinait à se retrouver, à se réunir, à se fondre en une seule! — Je le crois sérieusement! — Ne partagez-vous pas cette croyance, ma bien-aimée Germaine?

— Si, oh ! si ! je la partage ! — balbutia la jeune femme, — et ce que vous venez de me dire, je me l'étais dit plus d'une fois... et j'éprouve une sorte d'orgueil de ce qu'à ce sujet vous pensez comme moi...

Elle s'interrompit comme pour rassembler ses idées, et reprit d'une voix plus ferme :

— Eh bien! cette union des âmes, mon ami, cette union que vous comprenez et que vous expliquez si bien, c'est le bonheur... c'est le vrai... c'est le seul...

— Non, pas le seul... — interrompit André... — il en est d'autres...

— Sachons nous contenter de celui-là... — interrompit doucement et tendrement Germaine... — Mettons dans une affection sans partage toutes nos joies, toutes nos ivresses; voyons-y la réalisation de tous nos désirs, de tous nos rêves; que les anges commis à notre garde puissent sourire à notre amour et le protéger, en voyant que nous nous aimons d'une façon si charmante et si pure... — Dieu lui-même a mis ma main dans la main d'un autre homme... mais mon âme me reste... elle est libre... elle est la fiancée de votre âme, vous l'avez dit tout à l'heure... prenez-la donc... elle est à vous... prenez-la... je vous la donne. — Nos deux âmes seront unies, mais il n'y aura d'autre lien entre nous que ce lien cher et sacré, et, de même que mon mari n'est pour moi qu'un père, mon amant — puisque cela s'appelle un amant — ne sera qu'un frère pour moi... — Je serai \olre sd'ur, .\n(lré, n'est-ce pas?... Chci' André, dites-moi que vous le voulez bien...

La pauvre Germaine, comme tant d'autres filles d'Eve, profondément honnêtes, profondément romanesques, et débutant presque à leur insu dans l'amour et dans l'adultère, croyait avec naïveté que le cœur peut se donner seul...

Les décevantes utopies de la passion platonique enguirlandaient la candide enfant, et

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sa situation si exceptionnelle et si bizarre de femme mariée toujours vierge rendait presque naturelles ses illusions.

André Laissait la tète et ne répondait pas.

Le silence de San-Rémo inquiéta Germaine.

— Pourquoi vous taisez-vous, mon ami?... — balbutia-t-elle en prenant la main du jeune homme. — Pourquoi ne me répondez-vous pas?... — Refusez-vous d'être mou frère?...

André gardait le silence parce qu'il était mal convaincu. — Ce spiritualisme raffiné, cette union des âmes, cette tendresse exclusivement immatérielle dans son exaltation même, tout cela ne ressemblait guère à l'amour impétueux qu'il avait rêvé chez Germaine et qu'il éprouvait lui-même, tout cela constituait une immense déception contre laquelle il se révoltait, — et cependant il ne trouvait rien à lépondre...

La jeune femme comprit vaguement ce qui se passait dans ce cœur troublé prêt à repousser son suprême appel, et comme elle devait avoir, ce jour-là, tous les courages, elle reprit à nouveau la thèse qu'elle venait de soutenir, et la développa avec un redoublement de touchante persuasion et de suppliante éloquence.

Cette fois, la victoire lui resta.

11 y eut tant de poésie dans sa voix, dans son geste et dans son attitude, — un tel enthousiasme fit étinceler son beau regard, — une si divine pudeur rayonna sur son visage angélique, — que San-Rémo emporté, quoi qu'il en eût, dans la sphère brumeuse des chastes théories, se sentit prêt à rougir de ses ardeurs grossières, de ses flammes mal épurées, et quand Germaine répéta sa question :

— Voulez- vous être mon frère?...

11 répondit avec une conviction presque pareille ù celle de la vicomtesse :

— Eh bien! oui, ma Germaine adorée, tout ce que vous voulez, je le veux!... Mon cœur, mon âme et ma vie sont à. vous!... Soyez mu sœur!...

Puis le dialogue continua entre les deux amants, perdus plus que jamais dans les nuages d'un platonisme quintessencié.

Germaine — semhlant tout à coup sortir d'un songe — regarda sa montre et tressaillit.

— Je suis ici depuis plus d'une heure... — dit-elle avec un peu d'cllroi, — il f;iut partir...

— (Juand reviendrez-vous, ma bien-aimée?... — demanda San-Héino.

■ — Je voudrais pouvoir vous répondre : — Je reviendrai demain... Mais sais-je si je serai libre?...

— N'oubliez pas que, sans vous, je ne puis vivre...

— Aussi ferai-je tout ce qui dépendra de moi pour rapprocher nos entrevues... Oui, je viendrai souvent, cher AndrtS et maintenant que je vous connais bien, maintenant que je vous sais digne d'être aimé comme je vous aime et comme je veux être aimée, je viendrai sans ciainte et presque sans remords...

— Quand je devrai vous voir, de quelle manière serai-je averti de mon bonheur?...

— Vous recevrez un mot de moi, le matin... et s'il m'arrivait de manquer au rendezvous donné, il ne faudrait avoir ni doute ni colère... c'est qu'au dernier moment un obstacle imprévu et insurmontable m'aurait ôté la liberté d'agir..,

— Vous attendre et ne pas vous voir! quelle souffrance !

— Vous saunez que je souffre aussi, et vous auriez pour consolation la pensée, la certitude, que je vis pour vous seul et que mon cœur est sans cesse avec vous...

André et Germaine quittèrent ensemble le mystérieux boudoir de l'entre-sol et descendirent l'escalier, mais au moment d'atteindre la porte de la maison le jeune homme arrêta sa compagne :

— Attendez... — lui dit-il; — je dois m'assurcr, avant tout, que vous pouvez vous montrer sans crainte.

Germaine resta dans l'allée.

\ndré fit quelques pas au dehors et promena ses yeux autour de lui.

— Rien de suspect... — reprit-il en revenant. — Voulez-vous que je vous accompagne?

— Non!... non!... — répliqua vivement madame de Grandlieu. — Ce serait une impardonnable imprudence... — Simplement vêtue comme je le suis, qui songerait à me remarquer?... — Votre présence au contraire attirerait l'attention sur moi... — Mieux vaut cent fois que je sois seule...

— Allez donc, ma Germaine, allez... et à bientôt...

— Oui... à bientôt... et à toujours...

La vicomtesse s'élança dans la rue, d'un pas souple et rapide bien différent de cette allure biisée qui, moins d'une heure auparavant, trahissait sa faiblesse et sa souffrance, et elle reprit le chemin de la Madeleine.

André rentra dans la maison d'où il s'éloigna, à son tour, au bout de quelques minutes. ■ ■ — Rien de suspect... — avait-il dit à Germaine.

Ouelle inquiétude en effet lui pouvait inspirer un coupé de régie stationnant un peu plus bas, devant une porte, avec son cocher endormi sur le siège?

Et néanmoins au moment où madame de Grandlieu, dont les bottines à liants talons effleuraient à peine le trottoir, longeait ce véhicule, un des stores baissés se souleva à demi et un regard curieux et moqueur s'attacha sur la jeune femme.

L'espion caché clans la voiture était le baron de Croix-Dieu qui désormais savait à quoi s'en tenir.

Lorsque Germaine eut tourné l'angle de la rue Castellane, Philippe abaissa la glace de devant du vieux coupé, secoua l'automédon pour interrompre son sommeil, et lui dit :

— Hue Caumartin...

11 allait chez Octave Gavard où nous allons le suivre, et il ne s'y rendait point sans motif; mais, afin d'éviter à nos lecteurs un retour en arrière, disons tout de suite que le lendemain de l'entrevue à laquelle nous avons assisté, San-Rémo reçut une nouvelle et longue lettre de madame de Grandlieu.

Germaine, dans cette lettre, se mettait en quelque sorte aux genoux du jeune homme pour lui mieux rendre grâce de sa conduite de la veille.

Elle était fière de lui , — disait-elle.

Elle ajoutait que l'héroïque réserve, le courageux respect dont il avait fait preuve pour la pudeur craintive et pour la foi jurée doublaient, décuplaient, centuplaient la tendresse qu'elle avait pour lui.

Tout cela était assurément très-beau, mais tout cela arrivait à contre-temps et manquait son effet.

André n'était plus sous rimpres?ion immédiate et irrésistible des paroles de Germaine et de ses tendres paradoxes. — L'union des ùmcs lui paraissait désormais chose incomplète, insuffisante, saugrenue, et maintenant il déclarait absurde de tout point cette retenue pudique que la jeune femme exaltait si fort.

— La continence de Scipion! — murmurait-il en se mordant les lèvres. — Cela est bon à mettre en estampes, et dans la Morale en actions// — Décidément je suis ridicule, et ridicule avec récidive !! — A Grandlieu, aussi bien qu'aujourd'hui, j'ai joué un sot personnage... — Heureusement rien n'est perdu!!

La théorie platonique — on ne le voit que trop, hélas ! — était en forte baisse. — San- Rémo désirait avec ardeur qu'un nouveau rendez-vous lui fournît l'occasion d'une revanche, diit-il perdre dans l'esprit de Germaine la meilleure partie des rayons de son auréole... et ce rendez-vous ne devait point se faire attendre.

Rejoignons M. de Croix-Dieu, que nous avons quitté au moment où il se dirigeait vers la rue Caumartin.

— Votre jeune maître est-il chez lui, Dominique? — demanda Philippe au valet de chambre qui lui ouvrit la porte de l'appartement.

— Oui, monsieur le baron.

— Et comment vont les choses entre M. Octave et madame Gavard?

— Hélas! monsieur le baron, de plus en plus m;il... — Il y a eu, ce matin, une si terrihle scène au moment où madame et mon jeune maître allaient se mettre à table, que M. Octave a pris son chapeau et qu'il est parti sans déjeuner. — Mais il est revenu depuis plus d'une heure...

— Annoncez-moi, je vous prie, Dominique...

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168 LES TUAGEUIKS DE PAIlIS

— Chez madame?

— Non pas!... — Chez M. Octave d'aljord... — Jauiai riionneur de présenter ensuite mes respects à madame Gavard...

Le valet de chambre s'empressa d'introduire le visiteur.

— Tiens, c'est le baron!... — s'écria le gommeux en serrant la main du nouveau venu. — AhJ elle est bien bonne!... Le diable m'emporte si je m'attendais .. On ne vous voit jamais...

— C'est bien plutôt vous, mon cher Octave, — répliqua Croix-Dieu — c'est vous qu'on ne rencontre nulle parti...

— Le fait est que je n'y vais plus... — dit le jeune homme en riant.

— Que devenez-vous donc? — A quoi passez-vous votre temps?

— A être heureux...

— Encore la petite Dinah Bluet, n'est-ce pas? — iit Croix-Dieu avec un sourire moqueur.

— Encore et toujours, oui, baron... et, permettez-moi de vous le dire en passant, je vous aime bien... Vous pourriez, sans que je prenne la mouche, m'appeler galopin et même idiot, mais vous m'obligerez en parlant moins légèrement d'une personne que j'adore de tout mon cœur et que je respecte de toutes mes forces...

— Vous respectez vos maîtresses à présent? — Ceci est neuf!...

— Je croyais vous avoir affirmé déjà que Dinah n'est point ma maîtresse, — répliqua Octave eu se cabrant.

— Oui, vous me l'avez affirmé, seulement je ne l'ai pas cru beaucoup...

— Baron, je vous donne ma parole!... — Doutez-vous encore?...

— Je n'en ai plus le droit... — Mais à quoi vous conduiront, s'il vous plaît, ces platoniques amours?... — Que comptez-vous faire de la jeune étoile, incomparable, j'en conviens, au double point de vue du talent et de la vertu, et qui s'appelle dans le monde mademoiselle Dinah Bluet?... — Vous voyez que, si je suis indiscret, je suis du moins respectueux...

— Que fait-on d'une jeune fdle qu'on aime, quand on a pour elle autant d'estime que d'amour?...

Croix-Dieu eut l'air de chercher, secoua la tète et répondit :

— J'avoue que je ne m'en doute pas...

— Je vais donc vous l'apprendre : — on l'épouse, mon cher baron, ce qui est agir en garçon de cœur et en garçon intelligent...

Philippe se mit à rire.

— Pourquoi riez-vous? — demnnda vivement Octave.

— Mu gaieté vous paraît intempestive? — Souhaitez-vous que je m'exjilique?

— Vous me ferez plaisir...

— Eh bien! mon cher enfant, votre situation est comique...

LA VICOMTESSE GEU.MAl.NE

Aiiiiré, pui Ju au milieu de= feTuUjifc^, Juviua Je luai ijci'iuaiuc agcuûuillée. (l'aye 158.)

— En ([uoi, s'il vous jilaît?

— Supposez-vous, par hasard, que madame votre inùro prêtera les mains complai<;imment à ce beau proji-t de mariage?

— Je n'en crois pas un mot... — Maman me fait malin et soir des scènes abominables depuis qu'elle me sait amoureux pour de bon...

— Elle a certainement grand tort, car len sckna ne prouvent rien .. mais les femmes

Tr^ï'-dict (10.) U.

Vicomlenc, n* Î3-

sont un peu vives.., — Enfin, raisonnons avec calme. — En face de l'opposition maternelle, que ferez-vous?...

— Je passerai outre...

— De quelle manière?

— Je suis riche... je ne dépends de personne... — J'enverrai à maman des sommalions rcs/,ectiieuses, avec bien du chagrin, baron, avec bien du chagrin, mais ce sera sa faute... — Pourquoi maman veut-elle m'empêcher d'être heureux? — J'ai réfléchi. — Je suis décidé...

— Très-bien ! Et quand ferez-vous cela?

— Aussitôt que je serai majeur. . .

— C'est-à-dire?...

— Dame! cinq mois... — ra passera vite...

— Mon cher Octave, vous qui avez si bien étudié et si bien compris la loi au sujet des testaments, quand vous éprouviez le besoin de léguer à mademoiselle Bluet les capitaux dont vous pouviez, quoique mineur, disposer librement, vous avez oublié de feuilleter le Code au titre du mariage... — C'est fâcheux! — Une simple lecture vous aurait ouvert des horizons nouveaux et très-intéressants...

— Qu'y a-t-il donc dans le Code?

— 11 y a ceci : — Chapitre I", article 148 : Le fils qui n'a pas atteint l'ù<je de vingt-rinq ans accomplis ne petU contracter mariage sans le consentement de ses père et mère, et [ilus loin, article 152 : Depuis la majorité fixée par l'article 148, jusqu'à l'âge de trente ans accomplis, l'acte respectueux prescrit par l'article 151, et sur lequel Un y aurait pas de consentement au mariage, sera renouvelé deux autres fois, de mois en mois, et, un mois après U troisième acte, il pourra être passé outre à la célébration du mariage.

— Il y a cela?

— Je cite le texte... — Or, vous aurez vingt et un ans dans cinq mois, — ajuulons-y quatre ans pour atteindre votre grande majorité, et trois mois pour que sorte le plein el entier efl'et de vos actes l'espectueux, et nous arrivons à un petit total de quatre années et huit mois, soit dix-sept cents jours environ, qu'il vous faut attendre avant de pouvoir métamorphoser mademoiselle Dinah Bluet en madame Octave Gavard. — Donc, pendant (fuatre ans et huit mois, ou dix-sept cents jours et autant de nuits, vous allez filer chastement le parfait amour auprès de votre gracieuse amie, vous contentant de l'adorer et de le lui dire, mais sans le lui démontrer d'une façon plus effective, dont ne s'accommoderait point votre respect profond! — Ce sera trè.s-gai!... — Mes compliments!... Tudieu! quel gaillard!... N'avais-jo pas raison de prétendi'e tout à l'heure que la situation est comique?... — Elle l'est, et au plus haut point!...

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XXXJV

Octave, singulièrement déconfit, se taisait. Croix-Dieu reprit :

— Je le répète, mon ctier enfant, madame votre mère a bien grand tort de s'inquiéter et de s'irriter... — Ses maux de nerfs n'ont point de raison d'être... — Très-longtemps avant le terme fatal où la folie que vous rêvez aujourd'hui deviendrait possible, vous aurez changé de fantaisie, ,ct les ailes d'ange que votre caprice actuel attache aux épaules de mademoiselle Bluet auront perdu, l'une après l'autre, leurs plumesl...

— Vous croyez ça, baron? — demanda le gommeux en relevant la tète et en regardant Philippe bien eu face.

— .l'en suis absolument convaincu...

— Kh'. bien, vous vous mettez le doigt dans l'œil jusqu'au coude, mon excellent bon, voilà tout... — Ce que vous venez de in'apprendre me vexe très-fort, j'en conviens, et la loi me paraît stupide... — Mais ça ne change rien à mes projets bien arrêtés, à ma résolution immuable...

- Que ferez-vous donc?

— J'attendrai...

— A votre aise!... Attendez, mon cher!... attendez tant qu'il vous plaira!...

— Grâce à Dieu je suis jeune, et Dinah est presque une enfant, — reprit le gommeux. — Nous avons du temps devant nousl! — Quoi qu'on dise et quoi qu'on tente, j'aimerai loujours ma chérie, je l'aimerai plus que jamais!... je l'aimerai avec idolâtrie, avec passion, avec respect, et ça me suffira pour être parfaitement heureux!! C'est si bon, l'amour pur, c'est si bon, la vraie jeunesse, c'est si bon, la vraie pudeur, quand on n'avait jamais connu que des drôlesses décaties et des filles de plâtre empestant l'ylang-ylnng!! — Mon enthousiasme vous fait sourire!! Vous trouvez que c'est bête! — Moi pas!... — Les opinions sont libres, hein, baron? — Gardons chacun la nAtro et parlons d'autre chose...

— Cela vaudra tout autant, — dit Croix-Dieu, — car aussi bien, je vol-; maintenant f|u'il est impossible de nous entendre...

— Depuis pas mal de temps déjà je veux vous demander quelque chose, et je n'ai pu le faire faute de vous rencontrer...

— De quoi s'agit-il?

— De l'escogrilTe avec lequel je me suis battu, et à qui j'ai administré, grâce au talisman de ma chérie, un coup d'épéc si bien réussi...

- Le capitaine Grisolles...

— Lui-même. — Qu'est devenu, après la rencontre, cet ox-officier d'ordonnance des républiques américaines?... Hst-il vivant ou mort?...

— 11 y a mille ù parier ronire un ([u'il est mf)rt et enterré...

— Vous n'en èles pas sûr?

Le docteur Tavait déclaré perdu sans ressources, vous vous en souvenez...

— Sans doute, mais les plus habiles médecins se trompent quelquefois...

— C'est possible... — Que vous importe?...

Je croyais qu'il était d'usage d'envoyer prendre des nouvelles d'un adversaire

blessé...

Cela se fait entre gens du monde, c'est vrai, mais avec un drôle de cette espèce, à

quoi bon?

— Question d'humanité et de convenance...

Soit... — Je dois avoir écrit son adresse... je tAcherai de la retrouver et, si cela

vous est agréable, je prendrai des informations et vous ferai part de leur résultat...

— Je vous en prie... et vous en remercie d'avance...

Dix minutes après Croix-Dieu quittait Octave, et se faisait annoncer chez madame Gavard où nous ne l'accompagnerons pas.

Pendant le cours de l'entretien qui précède, le baron avait trouvé moyen de s'approcher du chitTonnier de marqueterie dont nous avons entendu le gommeux lui parler le jour du duel et, tout en causant, il s'était appuyé contre ce petit meuble.

Sa main gauche, glissée derrière son dos, tenait une boulette de cire à modeler, et avec cette cire prenait adroitement l'empreinte do la serrure.

La même clef ouvrait tous les tiroirs.

Or, l'un' de ces tiroirs — nous le rappelons à nos lecteurs — renfermait le testament par lequel Octave instituait Dinah Bluet légataire de trois millions...

Philippe se mettait en mesure.

Donc selon toute apparence, le moment approchait où un accident heureux, combiné avec Sarriol, allait le débarrasser du fils de madame veuve Gavard, et où par conséquent celle-ci Octave étant mort sani^ lester, se trouverait l'héritière unique des six millions de feu Gavard.

C'était le lendemain de la double visite de Croix-Dieu.

Franchissons le seuil du modeste logis situé au quatrième étage de la rue du faubourg du Temple, et où Dinah Bluet vivait heureuse et sage, aimant Octave de toute son âme, mais comme par le passé n'acceptant de lui que son cœur, et très-fière de subvenir à ses humbles dépenses avec ses pauvres petits appointements.

La jeune fille n'était point sur l'affiche en ce moment, autrement dit elle ne jouait pas, mais elle répétait, de onze heures du matin à quatre heures du soir, une grande pièce qui devait passer dans quelques jours.

Ilentrée chez elle depuis un quart d'heure, elle travaillait son rôle en attendant que la bonne dame dont elle était la locataire lui envoyât le dîner très-succinct toujours servi à

cinq heures et quelques minutes, — les exigences du tiiéâtre rendant indispensable cette ponctuelle exactitude.

Le tori'ide soleil du commencement d'août incendiait Paris, et, bien que la fenêtre fût ouverte, rendait presque sufTocante l'atmosphère de la chambre exiguë, que parfumait d'ailleurs un gros bouquet de roses apporté la veille par Octave et posé sur la cheminée.

Dinah, quoique vêtue d'une légère robe de toile, respirait péniblement mais, fout en étudiant son rôle, elle souriait à une pensée intérieure.

C'est que son ami, un peu avant neuf heures du soir, par conséquent aussitôt que le crépuscule descendant sur la grande ville remplacerait les clartés aveuglantes du jour, devait venir la prendre pour la conduire en voiture au bois de Boulogne, où elle mettrait pied à terre dans quelque allée bien déserte et sentirait l'air rafraîchi caresser son doux visage tandis qu'elle contemplerait rêveusement les étoiles scintillant au ciel à travers la voûte de verdure des rameaux entrelacés, et qu'Octave murmurerait à son oreille ces paroles d'amour :

Qui, depuis six mille ans, Se suspendent le soir aux lèvres des amants.

Diuah ne rêvait aucune félicité plus complète, aucun bonheur plus absolu que les joies résultant pour elle de ces lentes promenades et de ces chastes tête-à-tête.

La jeune fille avait l'habitude de ne laisser jamais la clef en dehors, sur la serrure. — Avons-nous besoin d'ajouter qu'elle ne recevait personne et que personne ne cherchait ;\ la voir.

Tout à coup elle tressaillit.

On venait de heurter doucement à la porte, et ce n'était pas la manière de frapper d'Octave, son unique visiteur.

— Quelqu'un qui se trompe, sans doute... — se dit-elle sans quitter son siège.

On frappa de nouveau, discrètement, timidement en quelque sorte.

Dinah se leva et elle entr'ouvrit la porte plutôt qu'elle ne l'ouvrit tout à fait, prête h la refermer sans miséricorde à l'aspect de quelque visage importun ou suspect.

A sa grande surprise elle vit sur le carré une religieuse, une sœur de charité, debout, 1rs mains jointes, les yeux modestement baissés.

Le costume des saintes créatures qui sont les anges de Dieu sur la terre, et dont on connaît si bien la charité sans bornes et le dévouement sans limites rassura sur-le-champ la jeune fille.

Elle salua avec déférence et demanda :

— Ne vous tiompez-vous point, ma sœur?

— Je cherche mademoiselle Dinah Bluet... — répondit la religieuse — on m'a indiqué cet étage et cette porte, et je vous demande à mon tour, mademoiselle, si c'est moi qui me trompe en m'adrc=sant à vous?

— Je suis Dinah Bluet, ma sœur...

— Je souhaiterais vous parler, mademoiselle...

— Entrez, ma sœur...

La religieuse franchit le seuil et prit un siège que lui présentait Dinah.

Elle semblait embarrassée et baissa de nouveau les yeux après les avoir levés presque furtivement sur la jeune fille.

Cette dernière la contempla pendant une seconde avec autant de curiosité que d'étonnement, puis elle s'assit à son tour, et comme la religieuse gardait le silence en faisant rouler sous ses doigts les grains du rosaire suspendu à sa ceinture, elle reprit :

— Jesuistrès-honorée de votre visite, ma sœur, quel qu'en soit le motif; mais, ce motif, je ne puis le deviner. — Me permettez-vous de vous prier de me le faire connaître...

La religieuse hésitait encore.

Une sorte d'émotion pénible se lisait sur sa figure amaigrie, pâle et fatiguée, où les nuits sans nombre passées au chevet des agonisants avaient peut-être laissé leurs traces.

Un large cercle de bistre dessinait le contour de ses yeux un peu caves qui ne regardaient jamais en face, par modestie sans doute.

— Parlez, ma sœur, je vous en supplie, — continua Dinah Bluet — voire silence m'inquiète...

— Mademoiselle... — commença la religieuse — je viens remplir auprès de vous une mission difficile... — il faut, croyez-le bien, une circonstance impérieuse, la plus impérieuse de toutes, il faut un devoir à remplir, le plus saint qu'il y ait au monde, pour que je me sois permis de troubler votre tranquillité et de me présenter chez vous... Il ne dépendait point de moi d'agir autrement que je ne le fais, et ma démarche, vous le verrez bientôt, trouve en elle-même son excuse...

Les paroles qui précèdent furent prononcées d'une voix lente, d'un ton grave et presque solennel.

— Vous m'effrayez de plus en plus, ma sœur... — murmura la jeune fille. — Sans savoir ce que vous avez à me dire, j'éprouve en vous écoutant un trouble irraisonné, une angoisse involontaire, que je vous supplie de faire cesser au plus vite? — Un chagrin me menace-t-il, moi ou quelqu'un qui me soit cher? — M'apportez-vous une mauvaise nouvelle?...

— Oui, mon enfant, — r('pliqua la religieuse. — Je vous apporte une mauvaise nouvelle...

— Ah! — s'écria ingénument Dinah, — il est arrivé malheur à Octave!...

La religieuse baissa les yeux plus que jamais, se signa dévotement et appuya contre ses lèvres minces la croix de son chapelet, puis elle répondit :

— Je ne sais de qui vous parlez, mademoiselle...

La jeune fille défaillante sentit disparaître aussitôt le poids qui J'éloufTaii

— S'il ne s'agit pas de lui, — reprit-elle en respirant librement, — je ne comprends

LA VICOMTESSE GERxMAINE 175

plus... — Que m'importe le reste du monde, ma sœur? et quelle mauvaise nouvelle pouvez- vous m'apporter?...

— Je viens à vous, mon enfant, de la part de quehiu'un...

— C'est impossible. — Je ne connais personne à qui je doive m'inléresser,

— Vous vous trompez, mon enfant... — Cherchez bien...

— J'ai beau chercher, ma sœur...

— Cherchez encore, cherchez mieux... Vous avez une parente...

Dinah frissonna comme si un souffle glacé passait brusquement sur sa chair.

— Une parente... — répéta-t-elle.

— Oui...

Dinah devint très-pâle; son cœur se contracta dans sa poitrine, et, d'une voi.\ à peine distincte elle balbutia :

— Ma tante...

— Oui...

— C'est elle qui vous envoie?

— C'est elle.

La jeune fille pâlit plus encore, et s'écria avec une indicible épouvante :

— Oue me veut cette femme?

— Otle femme est la sœur de votre mère!... — répliqua sévèrement la religieuse. — Ne l'oubliez pas, mademoiselle...

— Pourquoi se souvient-elle do moi?... de "moi qui voudrais oublier jusqu'à son nom!...

— Elle désire ardemment vous revoir...

— Me revoir! — répliqua Dinah. — Si vous la connaissiez, ma sœur, comme je la connais, vous ne parleriez point pour elle !... — Elle vous trompe... Elle vous abuse!... — La revoir!. ..oh ! non ! par exemple!... non, jamais!,.. — Elle me fait horreur... pl!e m'épouvante... et, si je la revoyais, ce serait pour la maudire...

xxw

— Ce serait pour la maudire!... — avait dit la jeune fille.

— Ce serait pour lui pardonner... — répliqua la religieuse.

— Jamais!... — répéta l'amie d'Octave — jamais!...

— Encore une fois, mon enfant, — continua la nouvelle venue — c'est la sieur de votre mère, et ce litre sacré vous commande l'oubli et vous ordonne le pardon...

— Oui, — reprit Dinah avec une exaltation croissante — oui, la sœur de ma mère, et

c'est ce titre sacré qui la rend plus coupable!... — Elle a voulu me faire trop de mal;... — Oublier... pardonner!... Ce serait lâche!... — Ah! vous ne savez pas ce qu'elle a tenté contre moi!...

— Je sais tout...

— Vous savez tout, et vous plaidez sa cause!...

— Je la plaide et je la gagnerai...

Dinah fit un geste de violente dénégation.

— Je la gagnerai, vous dis-je!... — poursuivit la religieuse. — Laissez-moi, mon enfant, laissez-moi m'acquitter jusqu'au bout de ma triste mission... — Il est des choses que vous ignorez...

— Et je ne veux point les connaître...

— M'imposerez-vous silence?..,

— Non, ma sœurl... — J'ai trop de respect pour le saint habit que vous portez et pour l'auguste caractère dont vous êtes revêtue... — Je rends pleine justice à la droiture de vos intentions... Je suis reconnaissante d'une démarche qui vous est inspirée par la charité la plus pure... mais je vous supplie de ne point m'exposer à vous répondre par un refus... — Pour consentir à ce que vous me demandez il faudrait être un ange, et je ne suis qu'une pauvre enfant bien imparfaite...

— La peifeclion n'est pas de ce monde... mais vous avez un cœur et c'est à lui que je veux faire appel...

— Vous le ferez en vain...

— Attendez ! — Un seul mot changera peut-être votre légitime colère en compassion profonde... — La malheureuse créature au nom de qui je viens à vous est malade... trèsmalade... et moi qu'éclaire, à défaut de savoir, l'habitude d'assister au navrant spectacle des agonies, je ne puis vous le cacher, mon enfant, les ressources de la science sont impuissantes pour la sauver...

— Mon Dieu... — balbutia la jeune fille dont l'initation tomba brusquement ; — que me dites-vous là, ma sueur?

— La vérité... rien que la vérité...

— Ainsi, ma tante va mourir?...

— Dans bien peu d'heures elle n'existera plus... — Depuis une semaine je veille nuit et jour au chevet de l'infortunée qui s'éteint... — Je tentais à la fois la guérlson du corps et la guérison de l'âme... — Grâce au ciel, je n'ai échoué qu'à moitié... — Le corps est condamné mais, Dieu aidant, l'ùine immortelle se trouve en pleine voie de salut... — La religieuse est l'humble lieutenant du prêtre et le supplée parfois... — J'ai eu le bonheur d'inspirer à votre tante une confiance absolue et de dénouer l'épais bandeau qu'attachaient sur ses yeux les corruptions mondaines... — la lumière et le repentir ont pris la place des ténèbres enfin dissipées... — Votre tante m'a raconté sa vie, et par conséquent la vôtre... Elle m'a confessé ses torts envers vous qui, elle le comprend bien maintenant, sont des crimes et non des fautes... Je l'ai calmée et consolée de mon mieux, en lui démontrant que la miséricorde divine est inépuisable... — J'ni ajouté que le pardon de sa nièce, qui a

Si*tt=

Vous croyez ça, barùa? — JuuiauJa le gommciix en relevant la tiile. (Page 171.)

failli devenir sa victime, éloignerait infailliblement les cuisants remords dont elle subit les tortures sans relâche, et lui rendrait le calme... — Enfin c'est de sa couche de douleurs, bientôt hélas! sa couche fimèbre, qu'elle m'envoie vers vous ot qu'elle vous conjure do lui prouver par votre présence que vous lui pardonnez et qu'elle peut s'éteindre en paix... — Faut-il tomber h vos genoux, mon enfant, pour vous répéter cette priiTc suprême et pour obtenir que vous ne la repoussiez pas?...

Trag«dl«(i {\ni) H.

Et, joignant l'action anx paroles, la religieuse se mit en devoir de s'agenouiller devant Dinah.

Cette dernière la releva vivement et s'écria :

— Que faites-vous, ma sœur?...

— Vous le voyez, j'implore... — Au nom du Dieu de clémence, soyez clémente,.. Laissez-vous fléchii'...

— Eh ! ma sœur — répliqua la jeune fille dont les yeux se remplissaient de larmes — me jugez-vous si mal, et croyez-vous qu'après vous avoir entendue je puisse hésiter un instant?...

— Ainsi vous consentez?...

— Certes, je consens!... — Celle qui m'avait offensée... celle ù qui je vouais une irréconciliable rancune, a cessé d'exister. — A sa place je vois une mourante, qui m'aimait peut-être à sa manière... qui souffre... qui se repent... qui m'appelle!.,. — Comment résister, ma soîur?... — Je ne résiste pas... et je fais plus que pardonner... j'oublie...

— Noble et généreuse enfant!... — murmura la religieuse en faisant le geste d'essuyer ses paupières bistrées que l'attendrissement mouillait sans doute. — Voilà une action qui vous sera comptée là-haut...

Dinah saisit sor. caniail et son chapeau et, tout en s'ajustant, reprit :

— .le vais courir auprès de ma tante...

— Vous ne sauriez où la trouver...

— N'babite-t-elle plus le même logis?

— Non, mon enfant...

— Eh bien! ma sœur, indiquez-moi sa demeure nouvelle... — Je ne veux pas perdre | uup minute... — Elle va s'éteindre, m'avez-vous dit!... Je tremble d'arriver trop tard...

— 11 me faut vous apprendre une chose douloureuse...

— Laquelle?...

— Votre tante, quand vous vous êtes séparée d'elle, s'est vue privée de toutes ressources...

— C'est vrai...

— Elle a voulu travailler pour vivre... faire des ménages... — Elle s'est présentée dans vingt endroits... — Partout elli> a paru trop vieille, et partout on l'a repoussée...

— Mon Dieu...

— Au moment où sa maladie a commencé, elle était littéralement sans asile et sans pain!...

— Quoi châtiment!... Ah! si j'avais su...

— Bref elle serait morte dans la rue, à l'endroit où elle venait de s'abattre, si do braves ouvriers ne l'avaient relevée...

— Que Dieu les bénisse et les récompense!... — En quel lieu l'ont-ils transportée?

— A l'hospice de la Pitié...

LA VICU.MTESSE GERMAINE 179

— Où est cet hospice?...

— De l'autre côté de l'eau, près du Jardin des Plantes...

— J'y vais, ma sœur... — Mais m'y laissera-t-on pénétrer. . — Pourrui-jc arriver juscju'à ma tante?..,

— Seule, vous ne le pourriez pas... — Mais je vous accompagne et, certaine d'avance de vous voir accomplir l'acte de piété presque filiale que j'attendais de vous, j'ai pris, avec l'autorisation de ma supérieure, une voiture qui nous attend...

— Partons alors..! — Partons vite...

La religieuse s'était lovée.

Au moment d'atteindre la porte, Uinali s'arrêta.

— Ma sœur... — dit-elle, non sans hésitation et sans trouble, — je voiuhais, avant de quitter cette chambre, écrire quelques lignes... afin d'expliquer mon absence à quelqu'un qui doit venir... — Me le permettez-vous?...

Le visage de la religieuse s'assombrit^'t devint presque 'Sévère, tandi.s qu'elle répondait sèchement :

— Vous êtes libre, mademoiselle... — L'habit que je porte m'impose cependant la loi de vous donner un sage conseil... — Croyez-moi... chassez loin do vous toute préoccupation mondaine... — Ne mêlez pas une pensée profane au grand acte que vous allez accomplir... —Votre absence d'ailleurs sera courte... Dans l'état d'extrême faiblesse où se trouve votre tante, vous ne pourrez passer auprès d'elle plus de quelques minutes... — .\vant deux heures vous serez ici...

Deux heures, et il en était cinq à peine. — Octave ne viendrait qu'à neuf heures. — Donc la jeune fille serait de retour longtemps avant l'arrivée de son ami; par conséquent il était inutile d'écrire.

Dinah fit mentalement ce calcul très-logique, et répondit :

— Vous avez raison, ma sœur... partons.

— Vous marchez d'un pas rapide dans le chemin du salut! — murmuia avec un sou' rire béat la religieuse tout à fait rassérénéo.

Un fiacre à deux places attendait devant la maison,

I^a religieuse ouvrit la poriiori', lit monter Diniili et prit place a ci'ilé d'i'llr, aprcs avoir dit au cocher :

— Uu vous savez...

Le fiacre partit.

La religieuse baissa les store-,

— Il fait bien ciiaud,ma sieur! — s'écria la jeune [ilh; lai peu sui(iri-e; — nous allons étoull'er, faute d'uir...

— .Ma chère enfant, — réplifjua sa compagne — je serai* au désespoir de vous causct le moindre chagrin et de vous faire la plus légère ))icssurc, surtout en ce moment où jo

tQuii - ■■ ■ i?§

suis si heureuse de reconnaître en vous dos vertus de premier ordre, le pardon des injure?, l'esprit d'abnégation et de sacrilice, mais veuillez réfléchir... — Le costume que j'ai l'honneur de porter est la livrée des servantes de Dieu... or vous êtes très-connue, hélas! puisque vous avez le malheur d'exercer une profession que réprouve la sainte Église, et je ne puis pas, je ne dois pas...

La religieuse s'internimpit.

— Vous montrer publiquement avec une comédienne? — acheva la jeune fille en devenant pourpre — c'est bien cela que vous voulez dire, ma sœur?...

— Oui, mon enfant, c'est bien cela...

— Et cependant — balbutia la nièce de Mélanie Perdreau — et cependant jo vous assure que je suis une honnête fille...

— Je me plais à le croire... je le désire de toute mon âme... je m'etforce de n'en pas douter... Mais le respect de mon habit avant tout...

— Vous avez raison, ma sœur...

Dinah baissa la tète et garda le silence.

La religieuse prit son rosaire afin de se donner une contenance et, tandis qu'elle en roulait les grains entre ses doigts, une sorte de mélopée monotone et indistincte s'échappait de ses lèv-f-es agitées.

Le cheval du petit fiacre devait, malgré sa profession vulgaire, avoir dans les veines quelques gouttes d'un sang très-noble.

Il détalait en levant les pieds à la hauteur du poitrail, et, sans que le cochi'r le touchât du bout de son fouet ou fît un appel de la langue, il filait d'un train à rendre jaloux plus d'un trotteur en renom.

— Épalaiit, ce cheval de fiacre!/ — aurait dit (Jctave Gavard. — Quel cac/iel, mes enfants!! quel caclictH

La voilure si invraisemblablement attelée brûla le boulevard du Temple, le boulevard des FiUes-du-Calvaire, le boulevard Beaumarchais, se dirigea vers Bercy et passa la Seine au pont d'Austerlitz, mais au lieu de tourner à droite pour revenir du côté de l'hôpital de la Pitié, but présumé de la course, prit à gauche, passa devant le chemin de fer d'Orléans et, toujours à la même allure, fila le long du quai de la Râpée.

Les stores baissés ne permettaient point ù Dinah de se rendre compte du chemin parcouru et des rues traversées. — L'extrême vitesse l'empêchait de s'étonner de la longueur du trajet, et d'ailleurs elle no se faisait pas une idée très-exacte de la situation de l'hôpital oii elle se croyait attendue par sa tante.

Le souvenir de Mélanie Perdreau, évoqué ù l'improviste par la visiteuse inattendue, évoquait à son tour un passé douloureux et humiliant. — Les deux silhouettes si dissemblables, mais également grotesques et pareillement odieuses, de la duègne et de la Saint- Angot, passaient avec obstination devant les yeux de la jeune fille qui s'efforçait de les chasser, et n'y parvenait qu'à grand'peine en appelant à son aide la figure sympathique du gommcux régénéré, du sauveur, du bicn-aimé, d'Octave...

Tout à coup lu voiture s'arrêta...

Les lecteurs des Tragédies de Pans ont-ils oublié la plaine lugubre de Montrouge cf, cette maison d"aspect misérable où Sarriol et Limassou, agissant par les ordres du comte Robert de Loc-Earn au prologue de notre récit, s'étaient constitués les geôliers d'Ursule, la vieille gouvernante de mademoiselle d'Auberive, tandis que la jeune fille accouchait chez madame Angot, la sage-femme du boulevard des Bafignolles?

L'espace qui s'étend depuis les dernières maisons de la Râpée jusqu'à l'une dts extrémités du pont de Charenton, est moins désert sans doute, mais pas beaucoup moins triste que la plaine de Montrouge elle-même.

De distance en distance s'élèvent des masures sordides, cabarets borgnes pour la plu. part, recrutant on ne «ait où une clientèle d'allures suspectes.

D'autres logis sont inhabités tout à fait et leur extérieur délabré annonce un effondrement prochain.

C'est devant un de ces derniers que le petit fiaci'c venait de faire halte.

La religieuse ouvrit la portière et descendit.

Dinah se pencha au dehors.

— Quel est cet endroit, ma so-ur? — demanJa-telle — On croirait que nous avons quitte Paris... — Où est l'hôpital?... — Où sommes-nous?...

— L'hôpital est tout près d'ici, mon enfant — répondit la religieuse — nous y serons dans dix minutes... — Avant de vous y conduire je dois visiter une malade, une jeune fille à peu près de votre ûge dont l'état, ce matin, semblait désespéré... — Comme je m'intéresse beaucoup à elle, je tiens à savoir sans retard s'il est survenu un peu de mieux dans l'après-midi... — Je ne ferai d'ailleurs qu'entrer et sortir... — .\ccompagnez-moi, voulez-vous? — La vue de votre doux visage fera du bien i\ la pauvre enfant, et vous aurez accompli dans une seule journée deux actions charilables...

Dinah ne di'mandait pas mieux que de quitter, pour un instant, la voilure où elle ctoufTait.

Elle descendit donc à son lour et trouva sinistre cette route déserte, mal ombragée par des arbres chétifs, et celte bicoque lépreuse dont les volets étaient fermes et qui semblait déserte.

— C'est la que nous allons? — murmura-t-clle.

— Oui, mon enfant... — .\h ! ce n'est pas beau... Mais on nous appelle ks sœurs des /•ouvres et nous visitons plus souvent les mauvais gîtes que les demeures des heureux du monde... — Les riches ont-ils besoin de nous?...

En disant ce qui précède, la religieuse s'était approchée do la masure et tirait un fil de fer qui mettait en branle une sonnellc fêlée.

-Ray*. g^

La porte s'ouvrit aussitôt et un lionmic on blouse se montra sur le seuil.

Cet homme avait bien plus la mine d'un bandit que celle d'un ouvrier. — Su figure

plate et cynique suait le vice par tous les pores — ses cheveux gras formaient sur les

tempes ces accroche-cœurs si ehers aux rôdeurs de barrières, et ses dents noires ser-

. raient le tuyau d'un brûle-gueule bourré de ce tabac qu'on fabrique en hachant des bouts

de cigares.

En voyant les deux femmes il ùta vivement sa casquette et prit la physionomie la plus hypocritement doucereuse qu'il fût possible d'imaginer.

— C'est vous, bonne sœur! — s'écria-t-il, — Entrez! entrez vite!!! la bénédiction du bon Dieu nous ai-rive avec vous!!! Entrez aussi, ma belle demoiselle... bien llalté de vous recevoir...

— Comment va ce soir notre chère malade? — demanda la religieuse.

— Le médecin qui est venu de votre part à trois heui-es la trouve un peu mieux... — 11 a dit que, si la nuit se passait bien, elle s'en tirerait peut-être...

— A-t-clle sa connaissance?

— Oui, très-bien... — Elle vous a demandée doux ou trois fois, ma bonne sœur... — Vous allez monter, n'est-ce pas?...

— Certainement... — Je suis ici pour cela... mais je no lesterai qu'une minute auprès de votre fille... — D'autres soufTiances nous appellent ailleurs... — Passez la première, mon enfant...

Ces derniers mots s'adressaient à DinaJi, à qui sa compagne indiquait du geste un escalier de bois très-raide, coupant la maison par le miUeu.

La jeune fille gravit les marches, atteignit le carré de l'unique étage et s'arrêta, ayant une porte à sa gauche et une autre porte en face d'elle.

Ce fut celle-ci que la religieuse fit tourner sur ses gonds criards.

— Nous y voilà... — reprit-elle en poussant Dinali dans une chambre à peine meublée de deux ou trois chaises communes et d'un lit entièrement caché par de grands rideaux de calicot blanc.

L'amie d'Dclavc fit quelques pas sans défiance, se croyant suivie, mais tout à coup elle tressaillit et s'arrêta.

11 lui semblait entendre la porte se rel'eriner et la clef grincer dans la serrure.

Elle se retourna brusquement et se trouva seule..

Elle courut à la porte et voulut r(iu\rii'...

La résistance à laquelle elle se Iieurla lui démonlra jusf|u'à l'évidence que ses oreilles l'avaient bien servie...

Un venait de l'emprisonner...

Elle se diiigea vers le lit, et d'une main déjà trenililaule elle en écarta les rideaux.

Ce lit était vide.

Elle bondit à la fenêtre. — Un entrelacement de fils de fer paralysait le jeu do l'espagno-

lette, — Derrière les vitres il y avait des barreaux et, derrière ces barreaux, de grands terrains vagues, de vastes espaces nus et déserts. Elle revint à la porte et cria :

— Ma sœur."., ma sœur... où êtes-vous?... — Ma sœur, ne m'abandonnez pas!...

Un ricanement lui répondit. — Elle entendit vaguement descendre l'escalier. — Puis le silence se fit...

Elle comprit alors qu'elle venait de tomber dans un piège. — Elle se souvint du souper de la Saint-Angot et des suites hideuses que ce souper devait avoir. — Une épouvante mêlée d'horreur s'empara d'elle et fut au moment de la terrasser, mais elle réagit bien vite contre cet anéantissement de tout son être. — Elle se dit qu'il n'existait de chance de salut que dans une indomptable énergie...

Elle se recommanda à Dieu, — elle pensa à Octave — et elle se mit à chercher dans cette chambre nue quelque objet dont il lui fût possible, au besoin, de se faire une arme...

Mais elle ne trouva rien...

La prétendue religieuse, après avoir enfermé la jeune fille et répondu par un ricanement à son appel désespéré, descendit au rez-de-chaussée et entra dans une chandiie où se trouvaient deux hommes assis en face l'un de l'autre.

L'un était le personnage en blouse, à figure de bandit, par qui la porte de la maisnu avait été ouverte quelques minutes auparavant.

Le second, — disons-le tout de suite — était Sarriol lui-même, mais un Sarriol inédit, un Sarriol élégant, un Sarriol à bonnes fortunes, un Sarriol parfani'', transformé, maquili '•, méconnaissable.

Le bras droit de madame de Saint-.\ngot portait une perruque avec raie médiane et petites mèches folles sur le front, des favoris postiches et des moustaches retroussées, de la même nuance que les cheveux.

Sa toilette et sa tournure offraient le nec plus ultra du chic suprême d'un tyran d'estaminet, choyé et subventionné par les prêtresses de la Vénus des carrefours.

Il enchâssait dans l'arcade sourcilière de son œil droit un monocle qui le faisait loucher. — Il avait mis un soupçon de rouge et beaucoup de poudre de riz pour se rajcunii'. — Bref, à force d'embellissements, il s'était rendu plus laid que nature.

Au moment où nous venons de le rejoindre, Sarriol se disposait à élraiir/ler un pevrnquel — en langage vulgaire, à prendre une absinthe — et donnait des soins minutieux à la préparation de son breuvage.

Rendons-lui cette justice, il agissait magistralement, d'après les grands principes admis par les professeurs émérites, car il existe à Paris des professeurs (Vnhsinthe, comme il existe des professeurs de langue verte, autrement dit d'argot parisien qui n'est point du tout l'argot des voleurs, mais celui des ateliers, des coulisses, du quart de monde, et de cette population interlope campant en marge de la société mais n'ayant lien à démêler avec le Code pénal.

Profanes amateurs, lisez et profitez!...

Sarriol prit d'abord la carafe et, la levant de loutf la hauteur de son bras, fit tomber

une .goutte d'eau, — une seule! — dans la chope dont la liqueur couleur d'émeraude rtmplissait à peu près le tiers.

C'était le frappement, la première des trois phases par lesquelles doit passer une absinthe bien faite.

Le frappement opéré, Sarriol consulta sa montre, laissa écouler cinq minutes — pas une de plus, pas une de moins — reprit la carafe, et imprimant à son poignet une sorte de tremblement nerveux qui par sa parfaite régularité témoignait d"une grande habitude, il détacha l'une après l'autre une dizaine de gouttes, bien nettes et bien séparées. — La liqueur aussitôt se troubla. — Des veines blanchâtres, bleuissant peu à peu, y serpentèrent d'abord, puis se fondirent les unes dans les autres et produisirent une teinte uniforme en olcaginant l'absinthe, ce qui constituait la seconde phase, ou rinfusio».

Restait la phase suprême — la plus difficile... — le chef-d'œuvre — le précipité.

L'absintlie, sortie victorieuse des deux premières épreuves, peut en effet, à la troisième, se noyer et devenir un breuvage indigne de toucher les lèvres d'un amateur qui se respecte.

Sarriol, levant la carafe au-dessus de sa tète, pencha brusquement le goulot avec la rapidité de l'étincelle électrique, et le releva de même, envoyant dans la chope, d'un seul coup, juste la quantité d'eau qu'elle pouvait contenir sans déborder...

Pas une goulelette ne jaillit au dehors. — L'absinthe était faite et parfaite, et l'artiste, souriant à son œuvre, venait d'en déguster voluptueusement la première gorgée quand la fausse religieuse entra, jeta sa coiffe aux grandes ailes, secoua sa tête brune sur laquelle s'ébouriffèrent aussitôt des cheveux noirs, couits et crépus et, saisissant des deux mains sa jupe de laine grise, ébaucha gaillardement un pas de caractère ultra-fantaisiste, fort apprécié au bal de la Reine-Blanche.

Puis elle dépouilla le reste du costume dont elle s'était fait un t)-avestissement sacrilège, et resta vêtue d'une vieille robe de soie noire, flétrie, souillée, effiloquée, digne de la liolte du cliiffonnicr.

— Eh bien, Paméla, ma bonne fille, — lui dit Sarriol avec bienveillance — il parait que tout a marché sur des roulettes, puisque nous tenons l'oiseau en cage...

— Tout a marché, oui, grâce à moi, monsieur Tamerlan — répliqua la coquine — mais pas du tout sur des roulettes...

— .'\h! bah!... il y a eu du tirage?...

— Énormément de tirage... — l'enfant ne voulait ni peu ni beaucoup entendre parler de sa tante !... Ah! mais non!... — Et elle a une tête l'enfant!... — il a fallu ronction que je possède à un si haut point, et tout un colis des choses du monde les plus attendrissantes cl les plus pathétiques, pour ramener cette petite rancunière dans les sentiers de la charité chrétienne et du pardon évangélique... — Non, là, vrai, monsieur Tamerlan, j'ai méconnu ma vocation et raté mon avenir...

— Tu aurais dû te faire religieuse pour di; vrai, peut-être? — dcniaïula Sarriol on riant.

— J'aurais dû me f;ure actrice, et je vous fic'ic mon billet que j'aurais eu un fameux talint... — Ji' n'ai jamais vu jouer la comédie à la demoiselle de là-haut, mais je parierais

fciflWj

Parlez, ma soeur, je vous ea supplie, — conliuua Diuali Bluet; —votre silence m'iufiuiùle. {Pa^e 171.)

voluntiers ma ttite contre un oîuf dur que sur les planclies elle ne m'irail pas à la cheville...

— Demande-lui de faciliter tes débuts à son théâtre...

— Vous vous moquez toujours 1... — Enfin j'ai gagné mon argent, n'est-ce pas?

— Et je vais te le payer rubis sur l'ongle, en y joignant une agréable prime... Tu vois que j'apprécie le mérite et que je sais le récompenser...

— Grand merci, monsieur Tamerlan, et tout à votre service si par hasard vous avez

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oncore besoin de moi dans cet emploi-là... — Je prends mon châle et mon chapeau que j'ai laissés ici, et je file... — Mais, dites-moi, il ne lui arrivera point de mal, n'est-ce pas, h la petite demoiselle? Elle est si gentille!...

— Est-ce que tu me prends pour un ogre?... — demanda Sarriol en haussant les épaules. — Est-ce que j'ai l'air d'un tueur de femmes?...

— Non... bien sûr... — Mais cependant... — Enfin, qu'est-ce que vous en voulez faire?...

— Ça ne te regarde pas! — Je consens néanmoins à te répondre que je compte m'occuper de son bonheur... — Es- tu contente?

— Alors, vous allez monter près d'elle?

— En ce m'oment non! pas si .soU ! ! — J'attendrai la nuit et, quand l'enfant sera bien désolée, je serai le consolateur...

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