XX.WilI
Octave ne répondit pas.
— C'est étonnant comme monsieur a l'air malade... — continua le garçon. — Monsieur ferait bien de prendre quelque chose de trÎ!S-fort...
Octave leva lentement la tète, et jamais les becs de gaz du café n'éclairèrent un jeune visage plus défait et plus livide.
— Donnez-moi de l'eau-de-vie... — dit-il d'une voix étranglée.
Le garçon s'empressa de placer devant lui un flacon de vilaine forme, rempli d'ua liquide jaunâtre baptisé par l'étiquette : (ine-chanipagne, et accompagné d'un petit verro.
L'héritier des millions de feu Gavard jeta sur le plancher le contenu de la chope qu'il s'était fait servir en entrant, versa dans cette chope la moitié du liquide contenu dans le flacon, et la vida d'un Irait.
— Mazette! — pensa le garçon — voilà un cocodès qui siffle agiéablement les alcools... — S'il avait le cœur chaviré, ça doit le remettre sur ses pattes...
Et, tout haut, il ajouta :
— Eh bien ! monsieur, ça va-t-il mieux?...
— Oui, — fit Octave en laissant tomber sur le marbre une pièce de dix francs. — Oui... Merci... — Payez-vous et gardez la monnaie...
Le gommeux quitta la banquette antique, recouverte d'un velours miroité d'où le crin s'échappait par mainte érailiure; il mit dans sa poche la lettre anonyme qui venait de lui poiter un si terrible coup, et il sortit du petit café en chancelant comme un homme ivre.
Il n'était pas ivre, cependant. — L'esprit-de-vin coloré avec du caramel et étendu d eau, dont nous l'avons vu absorber une si forte dose, loin de lui monter au cerveau, venait au contraire de lui rendre la faculté de penser, anéantie un instant par le choc inattendu et foudroyant.
Une fois sur le trottoir il s'arrêta, s'interruguant lui-même, se demandant s'il était bii'n éveillé ou s'il se débattait contre quelque cauchemar effroyable.
La réponse ne se fit point attendre. — La réalité s'imposait à lui. — Les plirases et les mots de la lettre anonyme passaient flamboyants sous ses yeux, formulatit une accusation qui semblait étayée de preuves indiscutables.
Tout devait être vrai, tout était vrai ceitainemcnt, puisiiu'on lui duniiait les moyens de se convaincre par ses propri's yeux...
Alors uno rage folle s'empara de son espiit, tandis qu'une douleur sans nom lui serrait le cœur comme entre les mâchoires d'un élau.
— Ah! oui, certes, oui! je veux voir! — murmura-t-il presque à voix haute, ce qui f't retourner les passants. — Je ne lui ferai rien, ii elle... je l'aimais trop... Mais l'autre... riiumme... le misérable qui me vole mon bonheur... je le tuerai... Oh! je le tuçrai!...
11 rejoignit la voiture laissée par lui prés du logis de Dinah Bluet, et il cria au cocher :
— Place de la Bastille... au chemin de fer de Vincennes... Brûlez le pavé!...
Le cocher obéit et poussa vigoureusement son cheval qui s'arrêta tout blanc d'écume devant l'embarcadère, à neuf heures trente-six minutes.
Depuis une minute le train était parti.
Il fallait maintenant attendre dix heures cinq.
Octave eut la pensée de continuer sa route en voiture, mais la réflexion lui démontra que, loin de gagner ainsi du temps, il risquerait de ne point arriver à Joinville avant minuit, pour peu que le cocher s'égarât dans les allées du bois de Vincennes.
Il se résigna donc, mais la demi-heure qui s'écoula avant qu'il lui fût possible do prendre son billet lui parut longue comme une année.
Enfin il put monter dans un compartiment de première classe où il se trouva seul. — La vapeur siffla. — Le train s'ébranla.
Il nous faudrait des pages pour donner une idée incomplète et bien imparfaite de la tempête qui grondait sous le crâne endolori du jeune homme, tandis que la locomotive franchissait sans trop de hâte la distance qui sépare Paris de Joinvillc-lo-Pont, et faisait des haltes successives à Bel-Air, à Saint-Mandé, à Vincennes, à Fontenay-sous-Bois et à Nogent-sur-Marne.
Nous trouvons plus simple de nous abstenir; — il nous suffira d'apprendre à nos lecteurs qu'aux transports de colère succédaient les larmes, et qu'après avoir prononcé de menaçantes paroles les lèvres d'Octave balbutiaient :
— Gomme je l'aimais, l'ingrate !... oh ! mon Dieu, comme je l'aimais !... — A quoi bon vivre, à présent que je l'ai perdue?... — Si je la savais morte, je me consolerais peutêtre... Mais la savoir infâme, c'est trop!... mieux vaut mourir...
Enfin, pour la sixième fois, le train fit halte.
Un employé, — d'tme voix qui n'appartient qu'à cette institution, — comme disait Odry- Bilboquet en parlant des gendarmes, cria :
— Joinville... Joinville...
Octave descendit.
Il était dix heures trente-six minutes au moment où, quittant la gare, il s'engagea sur le pavé raboteux de la rue longue et rapide qui conduit à la Marne.
Les restaurants avec jardin où chaque table a son petit bosquet, les guinguettes du bord de l'eau, le lapin sauté, la friture de goujon, les bals champêtres, les tirs au pistolet et à la carabine et surtout la rivière, merveilleusement belle en cet endroit, attirent à
C'est vous, bonne sœur! s'écrin-t-il. Entrez I entrez vite!... (Page i82.)
Joinvillo, le dimnnclic, pendant l'été, une fuule Cùmpacte de Parisiens qui ii'npiiarlienncnt point au monde du Iiigh-life, mais qui ne s'en amusent pas moins, — qui ne s'en amusent I)eut-être que mieu.x...
Les jours férids, la petite ville — {ville est écrit sans conviction, mais dans l'intention louable de ne frois.ser aucun amour-propre ) — la petite ville, disons-nous, est liruyanle, animée, joyeuse, jusqu'à l'heure nocturne où le dernier train ramène à l'nris les bons
Trngcdic!! (lo;) II.
a*»Sj
bourgeois, les canotiers, les commis, les demoiselles de magasin et les trottins de modistes, ivres de grand air, de matelote et de petit vin ginguet.
Mais pendant la semaine, longtemps avant que dix heures du soir aient sonné, tout est silencieux et calme, et la jolie cité se livre aux douceurs réconfortantes du plus vert tueux sommeil.
Octave descendit la grande rue sans rencontrer âme qui vive et le bruit de ses pas, éveillant les échos endormis, fit aboyer les roquets derrière les portes closes.
La température, lourde pendant tout le jour, demeurait étouffante. — Le soir n'avait point amené la fraîcheur.
A coup sûr un orage se préparait, mais cet orage ne devait éclater, selon toute apparence, que vers le milieu de la nuit.
Des nuages sombres, fi-angés de tons cuivrés, promenaient leurs escadrons sur la surface du ciel avec une majestueuse lenteur.
Quand une éclaircie se produisait, la pleine lune, ronde et blanche, inondait de ses lueurs mystérieuses les horizons lointains, — puis les nuages arrivaient, échancrant peu à peu son disque argenté et finissant par l'engloutir tout à fait, ainsi que les vagues de la mer engloutissent un navire échoué sur des récifs. — Les ténèbres alors envahissaient l'espace, et semblaient d'autant plus profondes qu'elles succédaient à des clartés plus vives.
Bientôt une nouvelle éclaircie chassait l'obscurité, qui ne tardait guère à sou tour à reconquérir l'espace, — et toujours ainsi...
Au moment où Octave atteignait la tête du pont conduisant au champ de bataille de Champigny, de sanglante et funèbre mémoire, la lune étincelait dans un étroit espace d'un azur foncé et presque noir. — On voyait clair comme en plein jour.
Le jeune homme fit halte un instant pour s'orienter.
Autour de lui la solitude était absolue.
La Marne, à. demi silencieuse, brisait contres les piles du pont ses eaux vertes, moirées d'argent par les reflets des rayons lunaires.
On entendait au loin du côté de Champigny les grelots d'un attelage de charretier, et du côté de la Varenne le refrain d'une chanson à boire chantée par quelque ivrogne attardé sur les chemins.
kVous prendrez la berge, dans la direction de Nagent, » — avait dit la lettre anonyme.
Octave suivit cette indication et, tournant à gauche, longea pendant quelques minutes des "uinguettes chétives et des constructions basses, servant d'écuries et de remises aux restaurants situés sur l'autre rive, et il regai-da distraitement toute une flottille de canots de promenade et de pêche amarrés presque sous ses pieds.
11 continua d'un pas pressé et bientôt, sur la route étroite et déserte, il n'y cul plus rien que la rivière à sa droite, et à sa gauche un talus rapide hérissé de broussailles loulVues.
Certes, l'endroit semblait merveilleusement choisi pour un assassinat.
Un homme embusqué dans les broussailles et s'en détachant soudain, — un coup de couteau, — un cadavre jeté à l'eau... — Quoi de plus simple et de plus facile?
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Pas un instant cette éventualité ne préoccupa le jeune homme. — Il ne songeait mémo point à la possibilité d'un danger...
Personne au monde, — (croyait-il) — ne le haïssait! — Personne au monde ne pouvait avoir à sa mort un intérêt quelconque...
La lune disparut sous les nuages.
Sans cette vague phosphorescence qui pendant les nuits chaudes se dégage des remous d'une eau courante, Octave aurait couru le risque, à chaque pas, de tomber dans la rivière...
.'Vu bout de cinq minutes il atteignit un coude du chemin, et deux points lumineux, immobiles juste eu face de lui, à une distance de cent pas à peu près, attirèrent ses regards.
La première des assertions de la lettre anonyme se trouvait réalisée.
Une voiture stationnait sur la berge, et les réflecteurs de ses lanternes formaient le double foyer de lumière aperçu par Octave.
Désormais il avait la certitude d'arriver à temps pour surprendre en flagrant délit l'indigne créature qu'il adorait, et qui se jouait si misérablement de lui...
Loin de se ralentir cependant, il marcha plus vite encore et ne s'arrêta qu'auprès do la voiture.
C'était un petit fiacre.
Le cheval, résigné et la tête basse, songeait peut-être à sou avoine absente.
Le cocher dormait sur le siège.
En plein jour il eût été possible de reconnaître ce même fiacre, ce même cocher, ce même cheval, par lesquels la fausse religieuse et Dinah Bluet avaient été conduites ;\ la bicoque sinistre où les attendait Sarriol...
Octave secoua l'homme qui s'éveilla, ou qui du moins parut s'éveiller en sursaut.
— Eh ! l'ami, — lui dit-il.
— Voilà, bourgeois... voilà... — grommela le cocher, — nous liions...
Mais presque aussitût, examinant le nouveau venu qu'éclairait de la tête aux pieds lo feu des lanternes, il reprit :
— .\h çà! mais, vous n'êtes pas mon bourgeois, vous! — Pourquoi donc que vous lie me laissez pas dormir tranquille?
— Parce que j'ai quelque chose à vous demander...
— A des heures pareilles!... sur le grand chemin! — répliqua l'aulomédon en levant le manche de son fouet. — Filez votre nn'ud, ou je cogne!
— Me prenez-vous pour un voleur?...
— Est-ce qu'on sait?... — Est-ce que je vous connais, moi?... — Filez donc, et plus vite que ça!
Octave recula pour se mettre hors.de la portée du luuet nicnaçaiil, tira son poiteluoniiaie et y prit un louis.
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— Regardez, — fit-il. — Voici vingt francs...
— Pour moi? — demanda vivement le cocher radouci.
— Oui, pour vous...
— Mais je ne peux pas vous conduire... je suis gardé... j'attends du monde...
— II ne s'agit point de me conduire... il s'agit de me répondre... — le voulez-vous?...
— Dame! tout de même... — Vous me donnez vingt francs... — Le diable m'emporte si je mets ma langue dans ma poche... — Questionnez-moi, mon bourgeois, je parlerai à l'heure ou h la course, à votre volonté... seulement, je veux toucher d'avance...
— Voilà l'argent...
— C'est bon... allez-y...
— Vous venez de Paris?
— Naturablement.
— Qui a retenu votre voilure?
— Un monsieur, assez beau garçon, dans les trente ans... il m'a pris à la station du Château-d'Eau, pour le conduire àla campagne à prix débattu, payé comptant... — il pouvait être quatre heures et demie, cinq heures moins le quart...
— Cet homme n'était pas seul?...
— Tout seul... Mais nous sommes allés rue du Faubourg-du-Temple, où nous avons chargé une petite dame...
Octave frissonna de la tète aux pieds.
— Comment était-elle, cette dame? — demanda-t-il d'une voix brisée.
— Toute jeunette... très-jolie... l'air d'une innocente pour de vrai... — (faut passe fier à ces figures-là !... ) — habillée de gris, avec un chapeau de paille bien mignon et des blucts sur ce chapeau... — j'ai fait attention à ça, moi : je suis osservateu?:.. — Le bourgeois m'a dit alors : — « ^ Joinville-le-Pont... » — Et, hue donc!... — En route, mauvaise troupe!... Sitôt hors Paris, voilà que le bourgeois et l'innocente ont commencé à roucouler comme des pigeons sur une gouttière... et des bécots à n'en plus finir!... N'étant point bégueule de mon naturel, je comprends la gaudriole... Mais trop, c'est trop!... — Les bourgeois, voyez-vous, ne se gènentpas assez avec nous!... — ils n'ont pas du tout l'air de savoir qu'un cocher c'est un homme comme un autre... Parole d'honneur, des fois, c'est indécent, et très-vexant!...
Octave, de ses ongles crispés, déchirait sa poitrine sous le plastron de sa chemise...
Après une seconde de silence. Octave reprit :
— Et ensuite?...
— Ensuite, — continua le cocher — nous avons filé bon train... — Nous arrivions à Joinville vers les six heures... — Le bourgeois s'est fait amener à l'endroit où nous
sommes. — 11 a rais pied à terre avec la petite dame et m'a dit d'aller dîner, de faire manger mon cheval, de me trouver ici à dix heures très-précises et de ne plus bouger jusqu'à ce qu'il vienne me reprendre. — Ensuite il a descendu la berge, il a fait monter sa particulière dans un joli bateau blanc et noir attaché à un piquet, il a pris les rames, il a passé le bras de la rivière et ils sont descendus tous les deux de l'autre côté, dans l'île, où je les ai perdus de vue... — Alors, moi, j'ai décampé... je me suis payé une friture...
— Cambronne — (c'est le nom de mon cheval) — a tortillé son picotin ; — à l'heure dite je suis revenu, et je dormais comme un bienheureux quand vous m'avez tiré par le bras...
— Je n'en sais pas plus long, mon bourgeois... — Si vous trouvez que vous en avez pour votre argent, ça me fait plaisii... — Dans le cas contraire, tant pis! — Les billets pris au bureau, on rCen rend pas la valeur!
Octave en savait assez. — Il se tourna du côté de la rivière.
Parmi les ténèbres que le voile de nuages étendu sur la lune rendait en ce moment presque complètes, la petite île avec sa couronne de grands arbres apparaissait comme une masse sombre et découpait vaguement sa silhouette noire sur le ciel obscur.
Au milieu de cette masse tremblotait une faible lueur, presque pareille à une luciole.
— Ils sont là... — murmura le jeune homme — Comment traverser? comment arriver jusqu'à eux?... — Faudra-t-il les attendre ici?...
Le cocher, descendu du siège, allumait sa pipe à une des lanternes.
— Y a-til des bateaux amarrés près de nous? — lui demanda Octave.
— Je n'en ai pas vu d'autre que le petit canot du bourgeois... — Mais, chut! écoutez...
L'héritier des miUions de feu Gavard prêta l'oreille.
On entendait à une faible distance le bruit de deux avirons frappant la rivière avec régularité.
— Ça doit être mon bourgeois qui revient... — reprit le cocher, — est-ce que vous avez affaire à lui?
— Peut-être...
— Eh, bien! vous aurez eu la cliance de ne pas poser trop longtemps.
Le bruit se rapprochait rapidement.
Les nuages avaient marché. — La lune apparut, rayonnante, et tout ce qui était obscur devint lumineux, par un effet pareil à celui qui se produit au théâtre, quand les doubles feux de la rampe et du lustre inondent brus([uenient de clartés une salle obscure jusque-là.
— Ce n'est pas mon bourgeois! — s'écria le cocher.
En effet l'embarcation qui se dirigeait vers la berge était un pesant bateau de pôciie encombré de nasses d'osier et monté par un seul homme. Quelques coups d'aviron le firent accoster. Le pêcheur — évidemment c'était un pêcheur — quitta le-banc sur lequel il était assis
et saisit un bout de corde, dans l'intention manifeste d'attacher sa barque à l'anneau de l'un des pieux disposés ad hoc sur le bord de la Marne.
Ce pêcheur avait mauvaise mine.
Ses cheveux, coupés ras comme ceux des galériens, dessinaient son crâne bossue qu'aucune coiffure ne protégeait. — Une barbe longue et touffue couvrait le bas de son visage aux pommettes saillantes. — Ses petits yeux disparaissaient sous d'épais sourcils en broussailles.
Son costume se composait d'un pantalon de toile bleue et d'une chemise de laine rouge laissant à découvert sa poitrine velue.
Sa taille courte, épaisse, râblée, ses bras énormes, ses mains larges aux doigts noueux, annonçaient une force athlétique.
— Eh! l'ami! — lui cria Octave.
L'homme releva la tête.
— Qu'est-ce qu'il y a'? — demanda-t-il d'une voix nourruc.
— Voulez- vous me prendre dans votre barque?
— Je ne promène pas les Parisiens la nuit.
— Ce n'est pas pour me promener que j'ai besoin de vous, mais pour passer le bras de Marne.
— 11 est trop tard... — Je suis éreintô... — Je vais me coucher... — Faites-en autant...
— Je payerai bien...
— Que donnerez-vous?
— Ce que vous voudrez...
— Cent sous. — Ça vous va-t-il?
— Les voici...
— Embarquez...
Octave descendit la berge et sauta dans la barque.
— Mettez-vous sur le banc... — commanda le pêcheur.
— Mais vous?
— Moi je passe à l'arrière et je vais pagayer... — Vous me gêneriez en restant debout...
Le jeune homme s'assit.
TjC lourd bateau se détacha du bord et s'engagea dans le courant pour le traverser de biais.
— Bon voyage! — cria d'un ton singulier le cocher de fiacre remonté sur son siège.
— Comme ça, — reprit le pêcheur, — vous allez dans l'île?
— Oui.
— Au chalet?
-tW|
— Oui, au chalet.
— Alors vous connaissez M. Auguste? • ,
— Qu'est-ce que c'est que M. Auguste?
— C'est le jeune homme de Paris qui vient ici faire ses cascades...
— Non, je ne le connais pas...
— Tiens ! tiens ! tiens ! Mais si vous ne le connaissez pas, questce que vous lui voulez» et pourquoi donc que vous allez chez lui en visite à des heures pareilles?
— Vous êtes bien curieux?...
— On me l'a toujours dit, — répliqua l'homme en ricanant. — J'aime à m'insiruire, et la preuve c'est que je tiens à savoir ce qui reste dans le porte-monnaie d'où vous venez de tirer cent sous.
Octave jeta les yeux autour de lui.
Le bateau se trouvait juste au milieu du bras de rivière. — Le pêcheur ne pagayait plus. — Il s'appuyait sur son aviron, et la lumière blanche de la lune donnait un étrange cachet à son visage farouche et goguenard à la fois.
Le jeune homme était courageux, nous le savons, mais en ce moment une préoccupation unique et toute-puisSante le dominait. — II voulait arriver. — En conséquence, et sans rélever le grossier langage du passeur, il répondit :
— Je vous ai donné ce que vous me demandiez vous-même... — Trouvez-vous que ce soit trop peu?...
— Oui, entre nous, ça me paraît maigre...
— Combien voulez-vous?
— Je veux tout. — Aôoulez le porte-monnaie...
— Ah çà ! mais, — s'écria Octave cessant d'être maître de lui-niême en face d'une pareille exigence, — ah çà ! mais, vous êtes donc un vuleur?...
— Parbleu! — il n'y a pas de sot métier!..
— Je vais crier à l'aide...
— Essayez...
— Le cocher, resté sur la berge, nous voit et peut m'entendre..
— Le cocher?... — oh! là! làl... c'est un compère... — Nous partagerons tout ("i l'heure le petit saint-frusr[uin...
Le jeune homme frissonnait de rage.
— Vous êtes le plus fort... — murmura-t-il,
— Ça me fait cet e(Tet-là...
— Je cède, puisqu'il le faut...
— Il est gentil comme un co'ur, parole d'honneur, ce gamin! — ricana le bandit.
— Voici mon porte-monnaie.
— Jetez-le là, sur les filets...
«<sfe
Octave obéit.
— Très-bien!... — Joignez-y la montre et la chaîne S. V. P. ..
— Encore!!
— Toujours!! Et plus vite que ça...
— Ah! — pensait le gommeux, — ah! si j'avais une arme!... Mais rien... rien... pas même un couteau... impossible de me défendre...
Il brisa l'un des anneaux de la chaîne en l'arrachant de sa boutonnière, et la lança aux pieds du misérable.
— Maintenant, — reprit-il avec une angoisse qui lui serrait le cœur et la gorge — maintenant je vous ai tout donné, et je vous jure de ne pas porter plainte... Vous n'avez rien à craindre... Vous devez être satisfait et vous allez me conduire à l'île...
— Maintenant, mon petit, — répliqua l'homme — inutile de faire plus longtemps des manières... — Tu es gênant... — J'étais ici pour toi... — Je t'attendais... — je te tiens, et je te vas mener, port payé, dans un endroit d'où l'on ne revient guère...
En même temps, soulevant des deux mains sa lourde rame au-dessus de sa tète, il marcha vers le jeune homme, prêt à lui briser le crâne en laissant retomber cet assom-: moir improvisé et terrible.
Octave uomprit qu'il était perdu s'il attendait le coup.
— Assassin! — cria-t-il en reculant— assassin!... assassin!...
Et, franchissant d'un bond le plat-bord de la barque, il s'élança dans la Marne et disparut sous les eaux profondes.
— Tonnerre! — murmura le bandit, — j'ai parlé trop vite! — J'aurais dû frapper à la muette... — Sait-il nager?...
La réponse à cette question ne se fit point attendre.
A dix pas du bateau la surface miroitante de la rivière s'entr'ouvrit et Octave, nageant vigoureusement dans la direction de l'île, apparut sous un rayon de lune.
Notre ami s'était fait une notoriété parmi les Caleçons-Bouges des bains Deligny, grâce à la netteté de sa coupe et à la précision de sa brassée.
Aidé par le courant, il avançait avec une rapidité merveilleuse.
— Ah! tonnerre!... — répéta l'assassin déconcerté, — il file comme un poisson!... Ce n'est pas du jeu!... Mais je le repinccrai tout de même...
Donnant à son bateau une impulsion puissante il le lança sur les traces du fugitif et debout, la rame haute, il se tint prêt.
La barque semblait voler, — l'espace qui la séparait du nageur diminuait à chaque seconde...
Enfin elle rejoignit Octave.
L'agent de Sarriol saisit le nioment propice et la massue levée retomba, mais elle n'atteignit que l'eau qui jaillit sous le choc en perles étincelantes...
Faites excuse, nioii bourgeois, mnis c'est-il pas vous M. liavani ? (l'âge 189.)
Le jeune homme venait de plonger et l'emlKircation, qu'emportait liiTi'si.stible force de la vitesse acquise, s'éloignait rapide comme l'ôclair de l'endroit où il avait disparu.
Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'il fût possible au bandit d'arnHer son i)alcau, de lutter contre le courant et de revenir en arrière.
D'un ffil ardent il explorait la surface polie de la Marne.
— Si la lune se cache, — pensait-il — tout est llaïuhc! — J'aurai fait cliou-hlancl...
TragMios (lOô) II.
Muis les nuages sous lesquels le disque éclatant devaient disparaître étaient loin encore. — Les clartés de l'astre que si naïvement, jadis, on appelait la chaste Phébé, laisseraient sans doute au meurtrier le temps de consommer son œuvre...
La nappe verte trembla tout à coup à vingt pas de la barque, et la tête d'Octave apparut de nouveau.
Le jeune homme luttait à son tour contre le courant pour s'éloigner de l'embarcation funeste.
— Cette fois, — dit l'assassin tout haut — ça va marcher sur des roulettes!!...
Le bandit à qui Saniol payait Vaccident, grâce auquel madame veuve Ulanche Gavard devait se réveiller six fois millionnaire, faisait les choses en conscience et tenait à gagner loyalement la récompense promise.
11 se remit à pagayer de toutes ses forces, luttant de façon victorieuse contre le courant et dirigeant sa barque vers le point de la rivière où la tête du nageur apparaissait.
L'ami de Dinah Bluet était évidemment fatigué.
Ses vêtements l'alourdissaient, — il n'avançait qu'avec lenteur, et désormais al semblait impossible qu'il pût échapper plus de quelques minutes à la poursuite de son assas-in.
L'embarcation arrivait sur lui comme la foudre...
Il plongea pour la seconde fois.
Le bandit poussa un rugissement de colère, ouvrit un couteau catalan qu'il portait suspendu par une ficelle h la ceinture de son pantalon, piqua une tète à son tour et se mit à traquer sa proie sous les eaux.
Ouand, au bout de quinze ou vingt secondes, il fut contraint de remonter à la surface pour reprendre haleine il vit, <à dix pieds à peine. Octave presque suffoqué et respirant péniblement.
Deux brassées vigoureuses le mirent face à face avec lui.
Le jeune homme voulut plonger encore et n'en eut pas le temps. — Le bandit venait de le saisir par le collet de son veston. •
Alors s'engagea entre les deux nageurs une lutte corps à corps, terrible, effrayante, inouïe, et dont l'issue ne paraissait point douteuse.
Tout l'avantage était du côté du bandit.
Il avilit la supériorité de la vigueur ; — il ne ressentait pas même un commencement de lassitude; — enfin sa chemise de laine et son court pantalon de toile lui laissaient l'entière hberlé de ses mouvements...
De la main gauche il tenait Octave par le cou et s'elforçait de lui plonger la tète dans la Marne pour le noyer. — De la main droite il cherchait son couteau.
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Le jeune homme se défendait, ou plutôt se débattait avec l'énergie du désespoir.
Ses poings fermés heurtaient sans relâche la poitrine et le visags du meurti ier pour le contraindre à lâcher prise, mais sans y parvenir, et la violence couvulsive de ses mouvements n'aboutissait qu'à l'épuiser plus vite.
Sa vue se troublait, — l'eau, dont il avalait malgré lui d'eQ'royables gorgées par h\ bouche et par les narines, l'étranglait, l'étouffait.
Sa respiration sifflante se changeait en un râle pareil à celui de l'agonie.
Il se savait perdu sans ressource, et cependant il résistait encore...
— Tonnerre ! — hurla tout à coup le bandit, dont la main droite reparut armée du couleau catalan.
Octave, renversé en arrière et aux trois quarts aspliyxié, devina plutôt qu'il ne la vit la lame étincelante qui menaçait sa tète.
n arc-bouta ses deux pieds sur les cuisses de son agresseur et tenta pour se dégager un suprême effort, violent, désespéré...
Le collet déchiré de son vêtement resta dans les doigts crispés du bandit qui, sentant sa victime lui échapper et glisser sous l'eau, frappa deux fois, presque au hasard.
L'acier rencontra une molle résistance, — celle de la chair, sans doute.
— Je crois qu'il a son compte! — murmura l'assassin. — D'ailleuis, quand il reparaîtra, au besoin, je l'achèverai...
A cet instant précis un nuage passa sur la lune, et une obscurité profonde envahit le théâtre du formidable drame auquel nous venons d'assister.
Quand au bout de deux ou trois minutes la clarté se fit de nouveau, le bandit promena autour de lui un coup d'œil de vautour.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, aucun objet flottant sur la surface de l'eau calme et polie n'attirait lo regard.
— Il a coulé, — reprit le sinistre nageur — et les herbes le crochent au fond !... — Avant que le maccabé' ne surnage, il se passera bien des jours !!
En quelques brasses il rejoignit la barque qui s'en allait lentement à la dérive et dans laquelle il se hissa, puis pendant près d'un quart d'heure il attendit encore, survcilkuit le cours de la Marne.
Rien de nouveau ne se produisit.
Alors, quittant le chenal, il poussa son embarcation vers la rive et prit terre juste audessous de l'endroit où les lanternes du petit fiacre brillaient sur le chemin désert.
— Ouf ! — dit-il en escaladant la berge. — C'est pa:s dommage...
— Est-ce toi, Maquart ? — demanda le cocher.
— En personne véritable et natui-elle, mon Loupiat... — répliqua le bandit.
— L'affaire est dans le sac '?
1. Un nojé s'appelle un maccabé dans l'argot des rats de rivière et des pirates d'eau douce.
— Parbleu!...
— Ça a été bigrement long I...
— Et bigrement dur aussi ! — Je t'en fiche mon billet...
— Bah ! si dur que ça!... — Le petit a donc fait le malin beaucoup?...
— Gré coquin, oui!! — D'abord il nageait mieux qu'une ablette, ce moderne-là !! et rageur !! — En voilà un cocodès embêtant !! — il ne voulait pas du tout se tenir tranquille !! — 11 me distribuait des tripotées de coups de poing et de coups de talon, que j'en aurai des noirs et des bleus !! il se tortillait comme un ver coupé !! — Ah! la volaille! il a fallu me mettre à l'eau pour en venir à bout, et jouer du couteau ! !
— Jouer du couteau!! Diable !... mossieu Tamerlan ne sera pas content : il avait tant recommandé qu'on ne trouât point la peau du bonhomme !! — il tenait à un accident...
— J'auraisbien voulu l'y voir, mossieu Tamerlan !... — A l'impossible nul n'est tenu!... Sans compter que ça valait le triple de ce qu'on me paye... — Pour le double je ne recommencerais pas...
— Bah I il y a des bénéfices...
— Lesquels donc?
— 11 avait de l'argent sur lui, le cocodès... ilavait une chaîne en vrai or... Tu sais que nous partagerons... c'est convenu...
— Hélas !... je le voudrais... mais flûte...
— Aurais-tu, par hasard, négligé de cueillir le porte-monnaie et les bibelots?... Ça serait bien invraisemblable, je t'en préviens...
— Hélas ! — répétale bandit.
— Mais comment?...
— C'est très-simple... Je comptais fouiller le gandin quand il aurait cassé sa pipe, et le corps a coulé si vite que je n'ai pas pu le repêcher... si bien qu'il est au fond de l'eau avec la monnaie et l'orfèvrerie...
— Toi, mon bonhomme, tu me voles!... — murmura le cocher entre ses dents, — je te revaudrai ça!!...
Le petit fiacre contenait un costume complet d'ouvrier endimanché.
Le bandit qui, — nous le savons maintenant, — répondait au joli nom de Maquart, revêtit ce costume à la place de ses vêtements mouillés, et monta dans la voiture.
Loupiat fouetta son cheval et les dignes compagnons reprirent la route deParis, où ils arrivèrent sans encombre un peu après une hcuro du matin.
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Quittons les berges de la Marne et retournons ù cette bicoque d'aspect lugubre où nous avons laissé notre pauvre amie Dinah Bluet prisonnière dans une chambre du premier étage, tandis que Sarriol et son acolyte à figure de voyou patibulaire faisaient bonne garde au rez-de-chaussée.
Si vers les dix heures du soir, ce même jour, quelque passant attardé avait fait halte devant la bicoque en question, il aurait vu non sans surprise, à travers les fissures nombreuses des volets de la chambre basse, une lueur tantôt vive et rouge, tantôt pâle et bleuâtre, projeter sur la route des reflets intermittents d'un aspect bizarre et presque fantastique.
Entrons dans la maison, franchissons le seuil d« la pièce située à droite de l'allée, et nous aurons le mot de l'énigme.
Sarriol et le rôdeur de barrières, — qui s'appelait Némorin sans que personne ait jamais pu savoir d'où lui venait ce nom pastoral, — étaient assis en face l'un de l'autre, séparés par une table de bois blanc sur laquelle se trouvait un énorme saladier de faïence rempli dp rhum enflammé que le factotum de la Saiut-Angot remuait avec une grande cuiller de fer battu.
Quatre litres vides, placés à la droite et à la gaijphe du saladier, indiquaient d'une façon incontestable la capacité de ce récipient.
Un pain de sucre décapité, — une demi-douzaine de citrons dépouillés de leur zeste et dont on avait exprimé le jus jusqu'à la dernière goutte — un paquet de cannelle et de petits monceaux de clous de girofle, prouvaient jusqu'à l'évidence que ce punch monumental, préparé par un amateur émérite, devait être un breuvage hors ligne.
La gourmandise et l'amour des liquides alcooliques, qui de tout temps avaient été les péchés favoris de Sarriol, s'étaient développés outre mesure depuis que le bandit vieillissait. — A l'instar de la Saint-Angot, sa patronne, il faisait un dieu de son ventre.
De minute en minute il interrompait sa besogne pour remplir le verre de Némorin et le sien.
Puis tous deux, comme si leurs gosiers eussent été doublés de zinc, avalaient sans broncher le liquide presque incandescent.
Némorin semblait déjà beaucoup plus qu'aux trois quarts ivre.
Son visage pâle et flétri, sur lequel tranchait d'une façon bizarre son nez rougi par la boisson, prenait un cachet diabolique en reflétant les flammes bleuâtres du punch qui seul éclairait la chambre basse car Sarriol, très-épris du pittoresque, avait éteint la lampe à pétrole composant l'unique luminaire de la bicoque louée pour quarante-huit heures.
Après chaque rasade Némorin reposait son verre vide ou plutôt le laissait retomber sur la table, et se mettait à chanter d'une voix rauque et monotone, entrecoupée do hoquets, ce couplet «l'inie pièce en vogue :
^te. —
Quand on conspire, Quand, sans frayeur, Ou peut se dire Conspirateur, Pour tout le monde Il faut avoir Perruque blonde Et collet noir.
Le couplet achevé, il reprenait le verre que Sarriol avait rempli, le vidait de nouveau, recommençait :
Quand on conspire, Quand, sans frayeur, etc.
et toujours ainsi sans variante.
Sarriol, lui, n'était pas encore ivre tout à fait, mais — (pour emprunter une expression frappante à l'argot populaire) — très-notablement allumé.
S'absorbant dans la double et intéressante occupalion de remuer le punch et de le déguster, il ne parlait point, mais il dodelinait sa tète d'une épaule à l'autre, prenait des petits airs penchés et se souriait à lui-même avec une expression de parfait contentement.
Tout à coup il se renversa sur sa chaise, fit le geste de friser sa moustache posticlie et dit d'une voix pâteuse :
— Némorin...
Le buveur ainsi interpellé s'interrompit au beau milieu du chœur des conspirateurs et balbutia :
— M'sieu Tamerlan?
— Que penses-tu, Némorin, de l'idée qui m'est venue d'éteindre le gaz pour y substituer les feux colorés de ce j)unch.
— Superbe, votre idée, m'sieu Tamerlan... superbe... d'autant qu'il est fameux, le punch.
— Ne te semble-t-il pas, Némorin, que tu assistes à la représentation d'une féerie, assis bien à ton aise dans une stalle de seconde galerie, et que de ce saladier vont s'élancer de belles femmes en maillots roses, qui t'enverront de jolis bécots en exécutant des ronds de jambes volupetueux?...
— Où ça, les belles fûmes? — demanda Némorin d"uu air ahuri. — Où ça?
— Dans le saladier... — Les vois-tu?
— Ma foi, non...
— Pas d'imagination pour deux sous, ce galapiat! — murmura Sarriol en haussant les épaules. — Moi, je les vois... — reprit-il. — Je les vois, les belles femmes... — Elles me font des petites mines et des yeux en coulisses... et ça me donne des idées gaillardes... — Némorin, j'ai soif d'amour...
— Vous avez soif, m'sieu Tamerlan... Eh bien, le punch est là... buvez.
— Je veux bien boire... — Je boirai même à ta santé, Némorin ! — Mais c'est d'une
■Sf^
LA VICOMTESSE GERMAINE 207 f
autre soif que je parle... Zut pour la Saiiit-Angot ! — Il me faut des pommes vertes!...
— Némorin, regarde-moi... — Suis-je bel homme?...
— Ah! v'oui... ah! v'oui... que vous l'êtes, bel homme!
— Némorin, puis-je être aimé?...
— Fallait voir comme Paméla vous reluquait tout à l'heure...
— Paméla ne m'est de rien!... — une dondon de bas étage!... fi donc!... — Comment trouves-tu la petite demoiselle de là-haut, Némorin?
— C'est ça un bijou!... un vrai... pas du toc! — fit le rôdeur avec un hoquet.
— Eh bien! je songe à lui faire un sort... — Tel que tu me vois, Némorin, j'ai un fort sac... je possède un joli magot que personne ne connaît et qui va s'arrondir encore... — Je prétends désormais jouir de la vie et me la payer douce... — Je suis toqué de la petite, et dès ce soir je me mets en ménage avec elle!... — C'est la Saint-Angot qui va rager! — Qu'est-ce que tu dis de ça, Némorin?...
Némorin ne répondit pas.
Un dernier verre de punch venait de l'achever. — Il gisait la tête sur la table, endormi du lourd sommeil de l'ivresse.
Sarriol haussa dédaigneusement les épaules, quitta son siège, non sans peine, alluma la lampe à pétrole, sortit de la salle basse en chancelant et s'engagea dans l'escalier.
Nous n'avons point entrepris d'analyser ce qui se passait dans l'âme d'Octave Gavard tandis que le chemin de fer le menait à JoinvilIe-!c-Pont. — Nous n'essayerons pas davantage de mettre sous les yeux de nos lecteurs le trouble, les agitations, les angoisses de la pauvre Dinah Bluet, prisonnière depuis cinq mortelles heures.
Aussi longtemps que les dernières clartés du jour arrivèrent jusqu'à elle comme des compagnes de captivité, dans la chambre nue et triste, par la fenêtre aux vitres poudreuses, la jeune fille conserva un peu d'énergie et garda la lucidité d'esprit nécessaire pour se poser sous toutes les formes ces insolubles questions :
— Qui donc a tendu le piège où je suis prise? — Dans quel but m'a-t-on conduite ici?
— Quel péril me menace? — Que veut-on faire de moi?...
Et naturellement elle ne pouvait se répondre que par des suppositions et des conjectures de la nature la plus alarmante.
Quand le crépuscule vint remplacer la lumière, et quand au crépuscule succéda l'obscurité, ce fut pis encore.
Une défaillance morale absolue, une épouvante inouïe s'emparèrent de Dinah
Il lui sembla qu'elle jouait un rôle dans quelque mélodrame bien noir dont les absurdes fictions se changeaient brusquement en réalités sinistres. — Elle se dit que ces choses étaient impossibles ailleurs qu'au théâtre, et qu'à coup sûr elle devenait folle...
Alors, malgré la chaleur torride, elle se sentit glacée. — Ses dents claquèrent. — Elle s'abattit sur une chaise, et la tête basse, les bras pendants, inerte, engourdie en quelque sorte dans sa terreur, elle perdit la notion du temps qui s'écoulait.
Tout à coup un IVissoti presque convulsif la secoua de la iitniue au.v talons.
Elle releva la tête et prêta l'oreille.
Les marches chancelantes de l'escalier tremblaient sous un pas lourd, incertain, hésitant.
Elle entendit le bruit d'une chute, suivie d'un blasphème étouffé, puis l'ascension interrompue continua. — Les pas s'arrêtèrent devant la porte. — Une main maladroite, qui semblait agir à tâtons, entreprit d'introduire une clef dans la serrure et n'y parvint qu'au bout de quelques secondes.
Si jeune, si timide, si brisée que fût Dinah, elle n'était point une femmelette.
Tout ce qu'il y avait d'énergie vaillante au fond de sa nature se raviva soudain... — Il ne resta plus trace de la prostration morale à laquelle nous l'avons vue succomber. — L'enfant que la peur anéantissait une minute auparavant, redevint forte et courageuse.
— Voici le danger... — murmura-t-elle. — Mieux vaut cela!...
La porte s'ouvrit et Sarriol, tenant la lampe à pétrole d'une main et la clef de l'autre, parut sur le seuil où il s'ari-èta dans une attitude de conquérant qu'il croyait h'résistible et qui n'était que grotesque.
Dinah, nous le savons, avait dîné en face de ce drôle chez la Saint-Angot et pourtant elle ne le reconnut pas.
La perruque brune, les favoris, les moustaches postiches, le costume d'une élégance excentrique, faisaient de lui ce soir-là un personnage absolument difTérent du factotum de Fex-sage-femme.
L'ébriosité naissante constatée par nous dans la salle basse avait grandi très-vite. — Sarriol était ivre autant qu'on le puisse être, et ne conservait un semblant d'équilibre que grâce à des efforts incessants.
— C'est moi... mon amour... — dit-il d'une voix chevrotante qui trahissait l'épaisseur de sa langue. — Ça va bien?... — Allons, tant mieux... — moi aussi... — merci... — Nous allons dialoguer un petit peu, tous les deux, bien gentiment, hein?...
Et il termina cette phrase inepte par un éclat de rire idiot.
— Monsieur, — s'écria la jeune fille, — je ne vous connais pas...
— Ça ne fait rien du tout, mon bijou... nous ferons connaissance...
— Que me voulez-vous?
— Je vous veux du bien... — As pas peur!... Je vous ménage un sort... quelque chose aux petits oignons... dans les prix doux, cependant...
Après un nouvel éclat de rire, Sarriol entra tout à fait, fit deux ou trois pas et déposa sa lampe sur une table de bois adossée à la muraille.
Dinah, voyant le passage presque libre, s'élança, mais le nouveau venu lui barra le chemin, fiTina la porte à double tour et mit la clef dans sa poche.
— Eh bien! quoi?... Qu'est-ce que c'est? — fit-il — l'oiseau veut donc s'envoler?... — Plus souvent! — Pas de ça, Lisette!... — La cage est solide... et l'oiseleur connaît sou affaire...
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F-h 1 r.-iuii, lui cria Octave, voulez-vous me prendre dans votre bar<|ue? (Page 103.)
Après sa tentative inutile, Din.tli Bluet recula vivenTcnt jusqu'à l'cxtrùinlté de la chambre.
— Encore une fois, — s ccria-t-elle — je ne sais qui vous êtes!... — Pourquoi nra-l-ou conduite ici à l'aide d'un mensonge indigne?... — Pourquui me tenez-vous prisonnière? — Parlez, et ensuite laissez-moi quitter cette maison...
— Ta! ta! ta! — fit le bandit en riant. — En voilà un moulin à pnroles! Oli ! les
Trngé.Jii
phnes! — Oui on vous dira co que vous voulez savoir, mon trésor... et vous quitterez la maison certainement... oh! certainement... demainiinatin... quand nous serons camarades de chambrée et que nous ferons, tous les deusses, un petit ménage bien mignon...
— Un ménage!... — répéta la jeune fille stupéfaite.
— Oui, parbleu!... — reprit Sarriol — un ménage de tourtereaux... rapport au béguin que j'ai pour vous... — Non, là, vrai, vous savez, je vous gobe comme il n'est pas possible!... — J'en faisais l'aveu tout à l'heur^à Némorin... Je lui disais : Némorin,je connais l'amour/... — Diiiah, tu es l'objet de ira^flamme... — Je suis bel homme et j'ai un fort sac... — Je te rendrai heureuse... — L'aiïaire est entendue, hein?... — Tu vas m'ainier...
— Vous êtes ivre ou fou !...
— Certainement je suis fou... fou de toi!... — Dans mes bras, mon ange!... — Un petit baiser comme à-compte... — Allons, viens vite...
— Quelle horreur!
— Tu ne veux pas?
— Jamais I...
— Oh! là là! des manières!!! — On faitHHP'^ûtée!... — A quoi que ça sert d'être liégueule? — Ce qu'on refuse je le prends... — Ta aie,reiuercieras plus tard...
Et Sarriol, décrivant des zigzags involontaires, se dirigea, les bras étendus, vers la jeune fille.
Cette dernière, se jetant brusquement de côté, l'évita.
— Ah! — balbutia-t-il — j'ai le temps. — Dans cinq minutes ou dans une heure tu soias prise, ma poulette... C'est moi qui te le dis...
Alors commença une poui-suite qui eût semblé la chose du monde la plus burlesque si elle n'en eût é^é la plus effrayante.
Sarriol chancelant, trébuchant, heurtant les muraillns, tombant parfois et se relevant aussitôt, traquait Dinah dans tous les coins de celte chambre close d'où il était impossible du s'échapper.
Elle fuyait devant lui et, chaque fois qu'il se croyait au moment de l'atteindre elle lui échappait et sans relâche il continuait à décrire, en titubant, des ellipses bizarres.
Son ébriosité se changeait en colère, — son visage s'empourprait, — des blasphèmes s'échappaient de ses lèvres, — il menaçait, — il rugissait. — Une détermination bestiale allumait une flamme sombre dans ses yeux injectés.
Il devenait hideux, effrayant, formidable.
Dinah effarée lui échappait toujours, comme dans une partie de culin-mailtard les enfants échappent au joueur dont un bandeau couvre les yeux, — mais l'effroyable partie durait trop longtemps...
Sarriol, que son ivresse ne terrassait point, s'acharnait...
La jeune fille se lassait.
Son cœur se gonflait à éclater, — sa respiration devenait courte et pénible, — ses
jambes fléchissaient. — Un étourdissemeiit pareil à celui des valseurs novices faisait tourner sa tète. — Elle voyait des papillons noirs battre des ailes dc\ant ses yeux...
A deux reprises les doigts de Sarriol avaient effleuré sa robe.
Il suffirait désormais d'un faux mouvement, d'un élan mal calculé, pour que la m.iin du misérable s'abattit sur elle...
Elle croyait déjà sentir son haleine avinée lui brûler le visage et ses deux bras enlacer sa taille.
— Grâce !... — balbutia-t-elle éperdue. — Je n'en puis plu.= ...
— Je t'ai dit que j'avais le temps... — répliqua le bandit avec un ricanement sourd. — Je t'ai dit que tu serais prise...
— Ayez pitié de moi.
— Es-tu bête!... — Non!... non, ma bichL\. — Tu vas payer le capital avec les intérêts...
— Au nom de Dieu...
— Je ne crois pas en Dieu... — Qu'il te défende s'il veut... — Moi, je ti; tiens...
— Pas encore! — s'écria Dinah soudain. — Avant que ta me tiennes, infâme, nous serons morts tous deux...
En disant ces mots la jeune fille, ranimée par une inspiration soudaine venue du ciel qu'elle invoquait, bondit jusqu'à la petite tuble, saisit la lampe apportée par Sariiol, et s'élançant vers le lit secoua sur les rideaux et sur les draps le pétrole cnfliimmé.
Une nappe de feu monta jusqu'au plafond, rapide comme la foudre, et des rigoles du liquide incandescent coururent sur le plancher de bois sec qui s'alluma avec des crépitements sinistres.
L'odeur acre de l'huile minérale, la fumée suffocante et les langues rouges de l'incendie remplirent instantanément la chambre.
Instantanément aussi il ne resta plus, dans le bourbier qui servait d'âme à Sai liol, d autre sentiment qu'une profonde ternnir, une terreur j^ans limites et poussée jusqu'à la folie.
— Qu'avez-vous fait?... — s'écria-t-il en s'adossant au mur, le plus loin possible de la lave ardente dont l'œuvre s'accomplissait. — Qu'avez-vous fait? Nous sommes peidus!!!
— Parlez pour vous! — répliqua la jeune fille avec exaltation. — Je suis sauvée, moi, puisque la mort qui vient me délivre...
— Je ne veux pas mourir!! — hurla S;irriûl.
— Lâche que vous êtes!... vous avez peur!...
— Oui, jai peur... — on étoulle ici... on sud'oquo... le feu nous gagne... je veux fuir...
— Eh bien, fuyez! qui vous en empêche?
Sarriol, la tète égarée, se précipita sur la porte, et ne se souvenant plus qu'il avait h rlef dans sa poche, essaya de l'ouvrir, puis de l'enfoncer.
Elle était grossière, cette porte, mais solide; elle ré:isla vigoureusement.
212 Li:S TltAGi:DIES DE PARIS
Il la fiappait de ses poings fermes, — il l'ohiaiilait de ses coups d'épaules. — Elle craquait, mais ne tombait pas.
Le bandit s'obstinait dans sa tentative vaine comme il s'était obstiné dans sa poursuite.
Il redoublait d'efTorts et répétait avec des larmes, des gémissements, des sanglots :
— Je suis perdu! perdu!! perdu!!!
Dinah oiïrait à Dieu son âme innocente et envoyait à Octave sa der'uière pensée!
— Pauvre Octave! se disait-elle — jamais, jamais, il ne saura ce que je suis devenue... — M'accQsera-t il'? — Aura-t-il un regret pour inoi? — Gardera-t-il longtemps mon souvenir^
Sarriol poussa un cri de joie.
La mémoire lui revenait.
Sa main fiévreuse fouillait ses vêtements, en retirait la clef et 1 introduisait dans la serrure.
11 ouvrit la porte, se précipita dans l'escalier, tomba, roula, se releva, franchit en deux élans l'allée noire, tira les verrous de la porte extérieure et. prit sa course sur la route déserte, sans même se demander où cette course l'emportait.
Dinah, comprenant bien qu'elle n'avait plus rien à craindre de cet homme insensé d'épouvante, sortit à son tour de la chambre, et à son tour descendit les marches.
Il était temps...
L'incendie, activé par le courant d'air venant des portes largement ouvertes, envahissait tout le premier étage. — Au moment où la jeune fille abandonnait le logis flamboyant, une partie du plafond s'etfondrait avec le bruit du tonnerre.
Dinah, marchant dans l'ombre et côtoyant les bords de la route que les murs de clôture et les palissades des terrains vagues rendaient plus obscurs, se dirigea du côté de Paris aussi vite que le lui permit l'épuisement presque complet de ses forces, résultant des terribles épreuves qu'elle venait 'de subir.
Au bout d'une demi-heure, des secours arrivèrent de Charenton. — Il était trop tard pour couibnllre lincendie. — De la base au faîte, la bicoque flambait.
Les pompiers et les curieu-v virent tout à coup avec stupeur une figure sombre et chancelante émerger des profondeurs pourpres de l'allée en l'eu.
L'étrange apparition était Némorin; — Némorin réveillé parles morsures d'une intolérable chaleur, mais plus ivre que jamais.
11 s'arrêta sur le seuil, appuyant son épaule au chambranle de la porte, et il chanta :
Quand on conspire, Quand, sans frayeur, Un peut se dire Conspirateur...
— Venez!... mais venez donc, malheureu.v !... — crièrent toutes les voix. — Venez, on vous ête-. perdu!...
Ncmoria, tranquillement, continua :
Pour tout le monde, Il faut avoir Perruque blonde Et...
La bicoque s'écoulant sur lui l'ensevelit sous le? débris fumants et ne lui permit point , d'achever le dernier vers de son couplet...