‹ Les tragedies de ParisChapitre 38 sur 50 · LII · texte numérisé non relu

LII

Tout ce qui précède s'étiiit dit sur les marches de l'escalier conduisant à l'appai-toment de madame Gavard et d'Octave.

En écoutant les dernières et énergiques paroles du gommeux, Croix-Dieu sentit une sorte de vague angoisse lui serrer le cœur, son pouls battit un peu plus fort que de coutume, mais son visage ne trahit rien de ce qui se passait dans son âme.

Celte trépidation intérieure n'eut d'ailleurs que la durée d'un éclair.

— Comment ce jeune fou arriverait-il jusqu'à moi? — se dit le baron. — Comment porterait-il la lumière au fond des ténèbres où je me cache? — C'est bien assez d'être vaincu quand je me croyais triomphant!... — Du moins je n'ni rien à craindre, et je gagnerai demain la partie perdue aujourd'hui...

Philippi", on le voit, se rassurait vite et ne désespérait jamais.

— Mon cher enfant, — reprit-il ;'i haute \oix — ce (jue vous venez de me dire m'étonne et me confond!! C'est le sommaire d'un roman inou'i, émouvant jusqu'à la terreur, étrange jusqu'à l'invraisemblance, mais ce n'est qu'un sommaire... — j'ai le plus impérieux désir de connaître le roman hii-même... — Entrons chez vous et donncz-mni des détails complets...

— Ah! non. par exemple! — s'éciia le gommeux, — po* on ce moment...

— Pourquoi?

— Parce qu'après la nuit que je viens de passer, je suis éreinté, brisé, moulu! Ce que je fais en me tenant sur mes jambes, voyez-vous, c'est héroïque! Ausgi n'ai-je présentement qu'une idée fixe, c'est de me mettre au lit et de dormir, les poinj^s fermés, pendant cinq ou six heures. — Vous comprenez ça, hein, baron?

— Parfaitement, et je ne me pardonnerais point de retarder, ne fût-ce que d'une minute, un repos si nécessaire... Remettons à ce soir le récit demandé...

— Impossible!... — Je vous aime beaucoup, baron, mais ma soirée appartient à quelqu'un que j'aime encore beaucoup plus que vous... et que vous n'aimez guère...

~ Dinah Bluet!...

— Xaturellement. — Donc, aujourd'liui, ne comptez passurniui ..

— Eh bien! à quand?

— Déjeunons ensemble demain, voulez-vous?... et je vous narrerai par le menu mon odyssée un peu trop dramatique... — Ça vous va-t-il?

— Certes! — Je vous attendrai demain, à onze heures précises.

— Je serai exact... — répondit Octave, — si toutefois, — ajouta-t-il en riant, — si toutefois, d'ici à demain, les gens que je gêne n'ont pas trouvé moyen de mo supprimer. ..

Laissons le gommeux rentrer chez lui...

Passons sous silence les transports de joie mêlés de stupeur et d'efl'roi du bon Dominique à la vue de son jeune maître revenant sain et sauf, mais dans un tel état et si piteusement accoutré...

Abandonnons à lui-même le baron de Croix-Dieu, désappointé mais non découragé et cherchant déjà quelque machination nouvelle dans son esprit inépuisable en ressources, et disons tout de suite à nos lecteurs ce qu'Octave devait raconter le lendemain matin à son perfide ami d'une façon plus diffuse, et par conséquetit moins claire.

Nous avons vu Maquart, l'assassin soudoyé par Sarriol, regagner la berge do la Marne, quitter sob costume de pêcheur et reprendre avec Loupiat le chemin de Paris, après avoir surveillé pendant un quart d'iieure le cours de la rivière et s'être assuré qu'aucun corps ne flottait sur les eaux tranquilles et vivement éclairées.

Le bandit, nous le savons, se croyait certain d'avoir à deux reprises frappé Octave tle son couteau catalan, au moment où le collet déchiré du jeune homme lui restait dans la main et où les nuages passant sur la lune amenaient brusquement l'obscurité.

Maquart se trompait.

La lame acérée avait atteint seulement les vêtements d'Octave tjni coulait entre deux eaux, presque évanoui, et que le courant emportait.

Ceux de nos lecteurs pour lesquels la natation n'a point de secrets savent qu'un migcur émérite ne se noie pas facilement.

Pour peu que ce nageur ait conservé une lueur de connaissance, ses mouvement^ instinctifs le ramènent bien vite à la surface de l'eau.

11 en fut ainsi pour l'ami de Dinah.

A qualre brasses de .Marjuart, il reparut. — Le contact de l'air libre le ranima, et la situation était trop effroyablement tendue pour no pas lui rendre d'une façon presque instantanée sa présence d'esprit tout entière.

220 LES TltAGÉDIES DE PARIS

Anéanti par la lutte qu'il venait de subir, il se sentait incapable d'une résistance nouvelle. — Donc, c'en était fait de lui si son ennemi le retrouvait à sa portée quand la lune reparaîtrait. — Donc, il fallait mettre à profit la courte trêve accordée par les ténèbres...

Octave employa ce qui lui restait de forces à nager sur le dos dans la direction de l'île, espérant gravir à temps la berge très-basse et se réfugier dans l'inextricable fourre de verdure où il serait presque impossible, sinon de le poursuivre du moins de le rejoindre.

Mais il n'avançait qu'avec lenteur et, voyant les nuages se franger d'argent, indice certain du prochain retour de la lumière, il comprit que le temps d'atteindre l'ilôt allait lui manquer.

Autour de lui des plantes aquatiques étalaient leurs larges feuilles plates.

11 se souvint tout à coup d'une ruse indienne racontée dans un livre lu par lui jadis, et qui, grâce à son étrangeté, avait frappé vivement son imagination enfantine.

C'était peut-être le salut. — Dans tous les cas il fallait tenter cette unique chance ou désespérer de soi-même.

Octave arracha la plus large des feuilles qui l'entouraient. — Avec ses ongles il y perça trois trous, deux pour les yeux, un pour la bouche et, faisant la planche, enfonçant sa tête presque entière sous l'eau qui le soutenait comme le plus moelleux des hamacs, il appliqua sur son visage ce masque végétal!...

11 était temps!...

A la seconde précise où le jeune homme s'immobilisait, le nuage voyageur glissait dans l'espace et la lune étincelait de nouveau au milieu d'une large éclaircie. — Octave frissonna de tout son corps.

Étendu sur sa couche humide il voyait le ciel, mais non la rivière, et ne pouvait se rendre compte d'aucun des mouvements du meurtrier.

Était-il bien caché?...

Les soubresauts de sa poitrine ne communiquaient-ils point à l'eau qui le couvrait une agitation bien faible sans doute mais suffisante pour le trahir.

N'allait-il pas, d'une seconde à l'autre, sentir une main s'abattre sur son épaule et un couteau déchirer sa chair?

Au bout de quelques minutes d'une situation pareille, les cheveux d'un homme peuvent blanchir.

Un quart d'heure s'écoula...

Avant que ce quart d'heure fût achevé, il semblait à Octave que la nuit avait passé tout entière et que le jour allait paraître.

D'instant en instant quelque rauque exclamation, quelque blasphème étouffé arrivant h son oreille lui prouvaient jusqu'à l'évidence que l'assassin était toujours là, et plus que jamais guettait sa proie...

Enfin un bruit d'avirons se fit entendre.

Ce bruit allait-il se rapprocher ou s'éloigner? — Dans cette double alternative était le salut ou la mort...

Le bruit diminua rapidement...

LA VICOMTESSE GEllMALNE 221

La barque regagnait l'autre rive, Octave n'en pouvait plus douter.

Au risque de se perdre par une imprudence, il ne put résister h l'ardent désir de joindre au témoignage de l'ouïe celui de la vue.

Par une suite de mouvements lents, gradués, presque insensibles, il souleva sa tèlc en laissant son corps immobile.

Le cours de la Marne était libre, mais les deux lanternes du petit fiacre étincelaient toujours à la même place.

Octave reprit sa première position et il attendit encore.

Quelques minutes s'écoulèrent, employées par les deux bandits au dialogue pittoresque et caractéristique leproduit par nous dans l'un des derniers chapitres.

Puis un bruit nouveau, qui ne ressemblait en rien au précédent, se fit dans le silence.

Les roues d'une voiture, les sabots d'un cheval, résonnaient sur la chaussée.

Octave, pour la seconde fois, se hasarda à regarder.

Le petit fiacre s'en cillait bon train dans la direction de Joinville et disparut au tournant du chemin.

En même temps douze coups sonnèrent au clocher de l'église, — ce clocher pointu qu'on voit à l'horizon depuis la sortie du bois de Vincennes.

— Minuit seulement! — pensa le jeune homme, — moi qui croyais que l'aubo allait paraître!...

Il élait libre!... — Il se remit à nager, mais d'une façon lente et pénible, car un engourdissement presque absolu paralysait ses membres. — Il atteignit la berge dont quelques brasses seulement le séparaient, il la gravit, non sans peine malgré son peu de hauteur, et il se trouva dans l'île où, selon la lettre anonyme, Dinali le trahissait.

— Depuis mon arrivée, personne n'est sorti d'ici... — se dit-il. — Si Dinah est venue, elle est encore là...

Mais déjà il ne -croyait plus qu'à peine... — Déjà raccusation si catégoriquement formulée lui paraissait invraisemblable, monstrueuse, presque impossible...

Cependant il doutait encore. — L'absurde jalousie doute toujours...

Il s'orienta...

La faible lumière aperçue depuis l'autre rive continuait à briller faiblement entre les grands arbres, comme une pâle luciole...

Aucune allée ne conduisait dans la direction de cette lueur. — Octave marcha droit devant lui, à travers les hautes herbes et les épines qui s'entrelaçant aux pousses vigoureuses des jeunes arbres formaient un inextricable fourré, et il atteignit un espace vide qui avait été une pelouse.

Au milieu de cet espace, envahi par les orties et les plantes parasites, s'élevait une petite construction, chalet jadis mais maintenant ruine abandonnée...

Plus de croisées, — plus de portes, — des plafonds effondrés — des planchers pourris, — pas un meuble.

Une vigoureuse touffe de ronces obstruait l'entrée principale.

Évidemment, depuis des années, personne n'avait mis, personne n'avait pu mettre les pieds dans cette masure croulanti'.

Une lanterne, placée sur la pierre d'appui de l'une des fenêtres sans châssis, produisait cette lueur trompeuse, grâce à laquelle on devait supposer de loin que le chalet avait des hôtes...

Octave, à l'instant même, comprit tout.

— C'était un piège!... — se dit-il avec un transport inoui de joie. — Pour m'atliror dans ce piège, on a calomnié ma chérie, ma bien-aimée, ma Dinaliî... — Et j'ai pu croire un moment ces mensonges si lâches et si bêtes!... — Une dénonciation infâme m'a fait douter d'un ange!... — Rien n'était vrai, sauf mon abrutissement d'idiot et ma jalousie d'imbécile!... — Dinah est innocente! Ah! je suis bien heureux!...

Mais presque aussitôt l'ivresse disparut pour faire place à la plus sombre épouvante.

— Malheureux! — s'écria le jeune homme. — Mais ce traquenard dans lequel j'ai donné tête basse était tendu aussi pour Dinah!... — Les misérables qui voulaient m'assassiner avaient la certitude que je ne la trouverais point chez elle parce qu'elle était dans leurs mains!... — Comment se sont-ils emparés de ma chérie?... où l'ont-ils conduite?... qu'en ont-ils fait? — Je tremble... — Oh! Dieu puissant qui permettez de telles choses, qu'importait ma vie? — Il fallait me laisser mourir et veiller sur Dinah!...

Le pauvre Octave, épuisé déjà et ne se soutenant qu'à grand'peine, n'eut point la force de supporter ce dernier et terrible coup.

Il sentit sa tête tourner, son cœur défaillir; il chercha machinalement un point d'appui et, n'en trouvant pas, il s'abattit dans les hautes herbes.

Quand Octave revint à lui, le crépuscule du matm remplaçait les ténèbres.

Ainsi qu'il arrive parfois dans la saison caniculaire, les premières clartés de l'aube avaient l'ait succéder une fraîcheur très-vive à l'orageuse chaleur de la nuit.

Le jeune homme transi, courbaturé sous ses vêtements humides, se leva péniblement.

Tout était désordre et confusion dans son esprit, — il lui semblait sortir d'un mauvais rêve.

11 inlcri'ogca sa mémoiro, il se souvint, et il tressaillit de douleur et d'angoisse.

Depuis la veille au soir Dinah avait disparu! — Elle l'appelait, il n'en doutait pas. — Il fallait, sans perdre une minute, tout mrttro en njuvre pour la retrouver, pour la sauver, et, à défaut d'autres ressources, invoquer l'aidi; de la police et dénoncer lu floublc guetapens de la nuit précédente...

Rien au monde n'était donc plus urgent qu'un retour immédiat à Paris...

Octave s'engagea de noavcau dans le fourré presque inextricable qui le séparait de la berge.

Il avait la volonté ferme de passer à la nage le bras de Marne, mais au moment de se jeter à l'eau il se sentit si faible et si brisé qu'il hésita.

— Je n'arriverai pas!... — se dit-il. — Avant d'avoir atteint le milieu de la rivière, mes membres engourdis me refuseront le service... — Je me noierai... et Dinah, la pauvre chérie, n'aura plus personne sur la terre pour la défendre... pour la protéger... pour la venger peut-être!... Je veux vivre!...

En se disant ces choses il se mit à marcher le long de la berge, espérant qu'un pêcheur matinal entendrait son appel, et il éprouva un découragement mêlé de désespoir en voyant la Marne déserte.

Enfin, parvenu à l'extrémité de l'ilôt, il découvrit une vieille barque à peu près hors de service amarrée au milieu de hautes touffes de roseaux.

— Elle me portera bien jusqu'à l'autre bord! — murmura-t-il, en s'emparant d'une branche d'arbre pour s'en servir en guise d'aviron ; — il détacha ou plutôt il rompit la corde pourrie, il sauta dans la barque, dont le poids bien léger pourtant de son corps fit craquer les bordages disjoints, il la dégagea des joncs qui l'entouraient et il la lança au fil de la rivière en la dirigeant de son mieux.

A grand'peine il parvint, avec sa rame insuffisante, à lui faire quitter le courant qui l'rnlraînait. — L'eau pénétrant par toutes ses fissures l'alourdissait, et, de seconde en seconde, la rendait plus difficile à gouverner.

— Je n'arriverai pas... — pensait Octave — il est impossible que j'arrive...

Il arriva cependant; — il toucha la rive opposée, mais à peine venait-il de s'élancer ;i terre que la barque, h qui cette dernière secousse donnait le coup de grâce, chancela comme un homme ivre, tourna sur elle-même et sombra...

— Elle ne valait pas grand'chose, la pauvre vieille... — se dit le jeune homme... — Mais enfin je saurai à qui elle appartenait et j'indemniserai le propriétaire.

Puis, gravissant le talus escarpé afin d'éviter le long détour qu'il aurait fallu faire en retournant à Joinville, il prit à puni le chemin de Paris...

Certes, à tous les points de vue, il aurait préféré s'asseoir dans un wagon, — ce wagon fût-il de troisième classe; — mais nos lecteurs doivent se souvenir qu'il n'avait littéralement plus un sou dans sa poche, — et les ciiemins de fer ne font pas crédit!...

Nous n'étonnons personne en constatant que dans l'état de désarroi physique et moral où il se trouvait, Octave mit près do quatre heures pour atteindre la barrière.

Une voiture de place y stationnait, Iiouicuscnient pour lui, car il était l'xténué et trébuchait à chaque pas.

Le cocher ne regarda point sans défiance l'étrange client qui le prenait à l'Iieure, montait dans son fiacre tête nue, et portait le costume que nous avons décrit. 11 hésitait visiblement à partir.

— Soyez tranquille, mon brave, — lui dit le jeune homme, — je dois avoir une drôle de mine, je le sais, et je suis fait comme un voleur, mais ça tient à un accident qui vient de m'arriver... — Vous serez payé... comptez-y... — Tel que vous me voyez, j'ai du bien au soleil...

Et il donna l'adresse de la rue du Faubourg-du-Tcmple.

Le cocher fouetta son cheval, — avec une conviction médiocre, nous devons en convenir, — mais enfin il le fouetta et marcha grand train.

Octave gravit, en se soutenant à la rampe, les quatre étages qui le séparaient du logis de Dinah.

Il s'arrêta, prêt à défaillir, sur le carré, et frappa de la manière habituelle à la porte de ce logis.

l'n faible cri de joie lui répondit depuis l'intérieur.

La jeune fille ouvrit vivement. — Avant même que son ami eût iranchi le seuil elle se jeta dans ses bras, puis, reculant un peu et le regardant, elle balbutia avec épouvante :

— Ah! comme j'avais raison de trembler pour vous!! — Ce n'est pas moi seule qu'on a voulu perdre, je le vois'! — Octave, cher Octave, d'où venez- vous et que vous a-t-on fait?...

— Dans un instant, ma chérie, vous saurez ce qui me concerne... — Mais d'abord parlez-moi de vous... — Rassurez-moi bien vite... — J'ai soif de tout savoir... — Depuis hier, je ne vis plus... — Vous êtes tombée dans un piège, n'est-ce pas?... — Est-ce à votre vie qu'on en voulait?... Où vous a-t-on conduite et qu'a-t-on fait de vous?...

Dinah comprit les angoisses et les terreurs de son ami qui sans aucun doute, en ce moment, se souvenait de la Saint-Angot.

Quelques mots lui suffirent pour ramener le calme dans le cœur déchiré ot dans l'esprit affolé d'Octave.

— Avant tout, sachez-le — dit-elle — j'ai pensé sans cesse à vous, et, soutenue par ma tendresse, je serais morte sans hésiter avant que la main d'un homme effleurât un pli de ma robe!... — Le jour où Dieu m'abandonnerait, vous ne me reverriez pas vivante...

Pour la première fois depuis la veille au soir, l'héritier des millions de feu Gavnrd respira librement.

Le poids écrasant qui pesait sur ses épaules et sur sa poitrine disparut. Il cessa de sentir sa fatigue...

— Ah! — murmura-t-il avec une indicible joie — ce moment efface toutl... — Je ne sais plus si j'ai soull'ert!...

Ce (jue Dinah Bluet raconta brièvement à son ami, nous le connaissons déjà, nous le connaissons mieux qu'elle, nous nous garderons de le répéter et nos lecteurs comprendront sans peine les émotions d'Octave, sans qu'il soit besoin de les analyser pour eux.

Le jeune homme à son tour parla et, avec une franchise qui n'était point sans mérite, il mit sous les yeux de' Dinah la lettre anonyme presque lisible encore, malgré son séjour prolongé dans les eaux de la Marne.

— Je ne veux pas mourir! — hurla Sarriol. (Page 211.)

— Octave! Oclavc! —s'écria lu jeune fille douloureusement, — veiis aviv. cru cela!

— Ouc voulez-vous, ma chérie, j'avais la lête perdue...

— Ainsi, vous avoz dout/i de moi !...

— J'étais fou!... — Votre absence au moment où vous deviez m'ultemlrc me paraissait inexplicable... — On est crédule quand on soulHe, et je souiïrais au delà du possible...

WSrg^a

Tr«ïi;.:ics ;ios, :i.

Vi.rmilci'jo, n" Î9.

226 LES THAGÉDIES Di: PARIS

— Ah! les misérables sont habiles!... ils avaient bien calculé tout! • — En ne vous trouvant pas et en recevant cette letti-e, que pouvais-je penser?

— Il fallait penser que j'élais morte et non que j'étais infâme 1... — Si vous me soupçonnez, ne fût-ce qu'une minute... si vous me supposez capable de trahir lâchement, comment pouvez-vous m'aimer encore?... — Quoi qu'on en dise, je sens bien, moi, que dans une âme loyale le mépris et l'arnour ne peuvent s'allier!...

— J'ai agi comme un insensé... Je suis coupable... Je suis impardonnable, et cependant pardonnez -moi!...

— Certes, je vous pardonne... Je vous pardonne du fond du cœur... — Mais jamais» dans votre vie entière, vous ne pourrez me faire autant de peine que vous m'en avez fait en croyant à cette lettre ..

La jeune fille essuya ses paupières mouillées de larmes, puis, tendant la main à Octave et souriant malgré son chagrin, elle lui demanda d'achever le récit interrompu, et bientôt, pâle et frissonnante, elle oublia ce qui la concernait elle-même pour écouter, les yeux agrandis par la terreur, le formidable drame de Joinville-le-Pont.

Les confidences achevées de part et d'autre, Dinah supplia son ami d'aller prendre un peu de repos dont il avait si grand besoin.

Il fut convenu que la jeune fille l'attendrait, le soir, à la même heure où elle aurait dû l'attendre la veille.

Octave quitta la chambre et regagna son fiacre.

Nous avons assisté à son arrivée rue Caumartin et à son court entretien avec le baron de Croix-Dieu, chez lequel il déjeuna le lendemain et qui parut s'intéresser d'une façon toute paternelle à ses terribles aventures.

— Et maintenant, qu'allcz-vous faire? — lui demanda Philippe quand il eut achevé.

— Comment l'entendez-vous, baron? Précisez, je vous prie...

— Quelles précautions comptez-vous prendre pour éviter le retour possilile de dangers pareils à ceux que vous avez courus?

— Mon Dieu, je compte n'en prendre aucune...

— Sérieusement?

— Je me tiendrai sur mes gardes, voilà tout. — ■ A'ous savez le proverbe, hein, baron:

— Un homme averti en vaut deux... — Or, je suis averti, et j'en vau.x une demi-douzaine, pour le moins!... — Je deviendrai prudent... — Tout ce qui me semblera mystérieux me paraîtra suspect. — Je ne quitterai le centre de Paris sous aucun prétexte, et je défierai n'impoi'to qui do me faire passer la barrière!...

— Ainsi, vous n'avez point l'intention tle porter plainle au par(iuet et de vous adresstMau préfet de police?...

— A quoi bon porter plainte, et contre (jui? — Songez-y, baron, jusqu'à présent je n'ai pas même un indice qui puisse mettre un limier sur la piste de mes ennemis inconnus... — Très-malins, les agents de la sûreté, mais à l'impossible nul n'est tenu!... — Cherchant au hasard, ils feraient buisson creux, c'est infaillible, et ça manquerait de galbe, vous le comprenez I ■ En somme, Dinah et moi, nous sommes sains et saufs et hors

de l'aventure. .. — Inutile d'occuper le public de nos petites atTaires et de t'oiiinir gratis aux reporters de la copie très-intéressante... — Et puis, il y a une cliost; encore qui m'engage au silence.

— Quelle est cette chose?...

— Dinah, la pauvre chérie, a mis le t'en à la maison où ou la tenait enfermée. — C'était de bonne guerre, je le sais bien, et le cas de légitime défense justifiait, et au delà, le flambage de cette bicoque... Mais enfin ma petite amie, si son acte énergique était officiellement connu, aurait h donner des explications et serait appelée chez le procureur de la République pour raconter ce qui s'est passé... — Ça serait très-désobligeant et lui donnerait beaucoup d'ennui... — Non, non, baron, mieux vaut se taire ..

— Je commence à croire que vous avez peut-être raison...

— J'ai raison sans le moindre doute et je me résume... — Dinali, pcr=onnollement, n'a plus rien à craindre... — Eu s'emparant d'elle, c'est moi qu'on visait. — Elle servait d'amorce au piège dans lequel on voulait me prendre... — On n'aura pas recours deux fois de suite au même moyen... — Ce serait trop naïf... — Est-ce votre avis, baron?

— C'est mon avis, — répondit Croix-Dieu.

— Quant à moi, — poursuivit Octave, — soyez sans ci-ainte... — Je vous r/pète que je me garde!... — On n'assassine pas les gens, que diable, à Paris, en plein jour, sur l'asphalte du boulevard des Italiens, ou sur celui du boulevard des Capucines, en face du Giand-Hôtel!... — Ça serait par trop fantaisiste!... Or, aussitôt la nuit venue je ne sortirai plus à pied... et point de fiacre pris au hasard, pas le moindre coupé de réyie! Non! noni mais ma propre voiture, conduite par mon propre cocher... — Donc, aucun risque! — Pour se débarrasser de moi il faudrait me donner de la mort aux rats, ce qui m'inquiète peu, étant bien résolu à ne m'attabler que chez des gens sûrs... chez des amis.... chez vous, par exemple. — Ce n'est pas vous qui assaisonnerez à mon intention une entre-côte bordelaise avec de la morphine, de la brucine, de la nicotine, de la strychnine ou quelque autre drogue malséante du même acabit!... — Ce ji'ost pas vous, hein, baron?...

— Entre nous, je ne le crois guère... — répondit Croix-Dieu dont les lèvres sourirent, mais dont un tremblement bizarre agita les paupières.

Le jour où Octave Gavard déjeunait cliez le baron était un jeudi.

Fanny Lambert, comtesse de Tréjan, n'ayant point interrompu ses réceptions pendant l'été, les salons du petit hôtel qui nous est connu ouvraient leurs portes ce même soii\

Croix-Dieu arriva rue Le Sueur vers onze heures et demie.

L'insuccès complet de sa dernière tentative l'assombrissait un peu. — Il avait besoin de se distraire et de se retremper dans un milieu plein de bruit, de mouvptncnt et de gaieté.

11 tenait en outre à surveiller de ses propres yeux les opérations de sus associés.

MM. de StrcJny et de Cliamploup, qu'il soupçonnait, à tort ou à raison, de se faire une part trop léonine dans les bénéfices hebdomadaires.

On jouait gros jeu chez la comtesse; les billets de banque et l'ur étalés sur le tapis vert représentaient souvent un chiiïre fabuleux.

Les deux grecs de hiqh-life, n'ayant point à jcdoutcr les rigueurs de la fortune adverse, péchaient naturellement en eau trouble et, cet état de choses étant donné, le baron de Croix-Dieu trouvait ses dividendes insuffisants.

MM. de Strény et de Cliamploup, dans la crainte qu'un trop constant bonheur ne finît par inspirer quelque défiance, mettaient en pratique un petit truc, sinon bien neuf du m^ins fort ingénieux.

De temps en temps, et chacun à leur tour, ils avaient soin de perdre une somme presque scandaleuse. — Seulement, comme eu telle occurrence ils jouaient l'un contre l'autre, Strény empochant invariablement le fort banco tenu par Champloup, et vice versa, l'argent perdu rentrait dans la bourse commune, ce qui n'empêchait pas les habitués de la rue Le Sueur de se dire les uns aux autres :

— La déveine de ce pauvre Champloup est vraiment atroce ce soiril — Quel beau joueur!! — Il faut qu'il soit bien philosophe, et surtout qu'il soit bien riche, pour supporter sans sourciller de si fréquents et de si rudes échecs!...

Et, la senîaine suivante ou quinze jours plus tard, les mêmes propos s'échangeaient au sujet de Strény.

bref, les deux filous jouissaient parmi leurs dupes, assez peu naïves cependant, d'une considération qui paraissait invulnérable.

Les salons étaient pleins de monde quand le baron fit son entrée.

Une diva célèbre et un ténorino à la mode venaient de chanter un duo.

On avait entendu et applaudi successivement Berthelier et les frères Lionnct.

Bref, la partie musicale de la soirée était finie.

Madame de Tréjan, entourée d'une demi-douzaine de gommeux de haute futaie qui conslituaient pour elle un escadron volant pareil à celui de Blanche Lizely, comtesse de Nancey ', écoutait en riant leurs calembredaines, — mais son rire manquait de naturel. — Elle semblait distraite, et même soucieuse.

La comtesse portait ce soir-là une toilette si originale qu'elle seule à Paris, peut-être, n'aurait point reculé devant cette audacieuse fantaisie.

Nos lecteurs ont-ils oublié certain portrait peint de souvenir par Tréjan, et que Vibert, le marchand de tableaux de la rue Laffite, voulait absolument acheter'?...

Se souviennent-ils que le caprice de l'artiste avait revêtu d'un costume de bacchante son modèle adorable, et surtout adoré?...

Eh bien, Fanny Lambert s'était donné le plaisir jiiquant de réaliser le rêve du peintre.

Sa robe blanche ou plutôt son péplum constellé de broderies d'or s'entr'ouvrait ;i la hauteur du jarret, laissant deviner la jambe exquise dans son bas de soie d'un rose pàlo

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