‹ Les tragedies de ParisChapitre 39 sur 50 · Le Mari de Marrjuerile · texte numérisé non relu

Le Mari de Marrjuerile

qui semblait la chair elle-même, et découvrant le pied de Cendrillon chaussé du cothurne à bandelettes d'or.

Une ceinture de feuilles de vigne, chaudement colorées des tons roux de l'automne, serrait autour de la taille souple les plis droits du péplum.

La lourde chevelure blonde et crespelée, entièrement défaite, déroulait ses vagues d'or, pleines de frissonnements lumineux, sur le dos éblouissant qu'elles avaient mission de voiler à demi.

Des grappes couleur de pourpre, et de larges feuilles d'un vert sombre, formaient un pittoresque diadème sur le front de Fanny.

Une peau de panthère, retenue à l'épaule par une agrafe d'émeraudes, cach;iit à peine les fermes contours drs seins qui semblaient sculptés par Phidias dans le marbre de Carrare.

Sur les bras nus, des anneaux d'or mat s'étageaient jusqu'aux épaules.

Pour trouver, — hors du théâtre, — l'équivalent de ce costume porté sans embarras, avec une grâce hardie et une coquetterie provocante, il aurait fallu remonter jusqu'au Directoire, alors que madame Tallien se promenait dans le jardin des Tuileries vêtue d'une robe presque transparente sur un maillot de soie; — et, plus près de nous, jusqu'à ce bal travesti donné sous le second Empire au ministère des affaires étrangères où une belle et célèbre Italienne parut en costume de da>7ie de cœur, laissant voir, comme la reine du jeu de cartes, au-dessus d'un genou merveilleusement modelé, une jarretière de velours noir ornée d'un cœur en diamant, ce qui lui attira, de la part d'une 1res- grande dame masquée qui ne l'aimait point, et pour cause, ces paroles un peu cruelles :

— Ah ! comtesse, je ne croyais pas que votre cœur fût si bas placé ' !

Au moment où on annonça Croix-Dieu, Fanny quitta brusquement son entourage de gommeux, les laissant très-déconfits de cette fugue inattendue, fit quekiues pas à la rencontre du nouveau venu, lui prit le bras sans presque lui donner le temps de s'incliner devant clic, et lui dit :

— Ah! baron, que vous venez tard!! — Je commençais à désespérer, savez-vous!!

— Ceci est flatteur, chère comtesse — répliqua Croix-Dieu. — Mais comment avezvous pu vous apercevoir de mon absence, étant si brillamment entourée?

— Eh! baron, ces petits messieurs sont plus ennuyeux que la pluie! ^- Ce soir?...

— Toujours...

— Comtesse, vous avez mal aux nerfs...

— C'est vrai...

— Pourquoi?

— Je ne sais pas...

— Eh bien ! nous chercherons ensemble, et nous trouverons, vous verrez... Avez- vous quelque chose de confidentiel à me dire?

1. Historique «t textuel. — 1857. Voir Vllisloiie inlime du second Empire, par le vicoiulfl de Diiiiuuioiit- Vassy.

— Oui et non... — Vous savez, baron, je vois en vous ce que les dévotes appellent, si Je ne me trompe, un directeur spirituel... — Quand je suis triste, vous me consolez... — Quand je m'ennuie, vous chassez l'ennui... — Quand j'iiésite, vous me conseillez... — Enfin, vous êtes mon ami... le seul...

— Bref, vous avez besoin d'être conseillée, distraite et consolée, n'est-ce pas?..,

— Je n'en suis point tout à fait certaine, mais je crois que c'est très-possible...

— Nous aviserons... — Comment vont les choses avec Georges?

— Ni bien ni mal... — plutôt mal que bien cependant...

— Il continue à vous agacer?

— Ah! je le crois bien, qu'il m'agace...

— Il ne s'est point remis au travail?

— Et je ne puis me dissimuler qu'il ne s'y remettra jamais... — Un désœuvré, c'est intolérable!... — Vous ai-je dit qu'en outre il devenait jaloux?...

— Vous me l'avez dit, et j'ai répliqué : « A-t il pour cela de bonnes raiso7is?... » — Je vous le demande de nouveau...

— Et de nouveau je vous réponds : « — Pas encore/... » — Mais j'ajoute, afin d'être franche, que ça pourrait ne pas farder.

— Vous avez distingué quelqu'un?

— Hélas! non... car alors je ne m'ennuierais plus.

— En êtes-vous là?

— J'en suis là!... — J'ai eu, vous le savez, pour Georges, aujourd'hui mon maître et seigneur, une sorte de fantaisie... de caprice... mais jamais d'amour, — le caprice est ptissé, la fantaisie a dispai'u, mais le mariage demeure!... — La chaîne est lourde!... — C'est un pauvre homme, ce Tréjan!... Ah! j'ai parfois, baron, peine à vous pardonner de m'avoir fait comtesse avec ce comte absurde!... — Retournez -vous et regardez là-bas, à gauche de la cheminée, sous mon portrait... Vous verrez comme c'est gai d'être la femme de ce monsieur... -

Croix-Dieu obéit à Fanuy, ne devinant pas bien ce qu'elle désirait lui montrer...

C'était Georges...

Georges, très-pâle, le front plissé, le sourcil farouche, deliout à la place que venait de désigner la comtesse, attachait sur celte dernière un regard sombre, presque menaçant et d'une étrange fixité.

— Qu'y a-t- il dans l'esprit de ce pauvre garçon? — demanda Philippe. — On croirait qu'il est furieux...

— 11 l'est en effet...

— A quel propos? Ce ne peut être, je suppose, parce qu'il nous voit causer ensemble...

— C'est au sujet de mon costume....

— Il est adorable, votre costume I... — Pardonnez-mo^ comtesse, mais vous m'avez abordé tout à l'heure de façon si brusque que je n'ai pu vous dire loul le hien que je pensais de lui I... — Vous êtes renversante de beauté!

— Vous voyez bien! — s'écria Fanny triomphante.

— Mais, — poursuivit Croix-Dieu — ceci posé, je comprends que. Georges n'éprouve qu'une satisfaction incomplète...

— Pourquoi donc?

— Ali! pourquoi...

— Sans doute ! — il devrait être doublement fier! — Je rends hommage à son talent d'artiste en réalisant le costume inventé par lui pour moi, et, puisque je suis belle ainsi, tous les hommes envient son bonheur... — Bref, il fait des jaloux... et n'en a pas qui veut I

— Peut-être trouve-t-il que vous montrez un peu trop aux envieux do son bonheur en quoi consiste ce bonheur... — Peut-être tiendrait-il à garder pour lui seul certains secrets de votre beauté que vous prodiguez libéralement à l'admiration générale... — C'est petit, c'est mesquin; je n'y contredis point... mais, en somme, c'est bien nature, et peut-être, à sa place, serais-je autant que lui soucieu.x...

— Allons donc! — Vous avez de l'esprit, vous, baron ! ^

— Merci du compliment!... Mais l'esprit que j'ai — (si j'en ai) — me servirait à bien comprendre qu'une si transcendante coquetterie n'est point tout à fait sans motifs... — A qui voulez-vous plaire, comtesse?

— Je l'ignore... et j'attends... — Mon co'ur est comme la nature, il a l'horreur du vide... — Je n'ai jamais aimé et la soif de l'amou- me vient... — Je ne sais qu'une chose... l'homme qui me rendra rêveuse, comme dit la légende d'un dessin de Gavarni, ne sera pas un gommeux parisien... — La faiblesse me fait horreur... — Je veux un maître... — Vien-dra-t-il?

— Il viendra, gardez-vous d'en douter... — J'ose même affirmer qu'il ne se fera point attendre...

Les yeux verts de la jeune femme, ses yeux changeants, ses yeux de sirène et de sphinx eurent un rayonnement bizarre.

De nouveaux arrivants se pressaient autour d'elle; — il lui fallut quitter Croix-Dieu pour remplir ses devoirs de maîtresse de maison.

— Singuliers animaux que les femmes!... — murmura le baron en suivant du regard la trop séduisante comtesse. — Celle-ci devrait être heureusoJ... — Elle est belle comme un rêve de volupté... — Elle possède un mari facile qu'elle tiendrait en laisse avec un sourire... — Elle peut semer l'or au gré de ses caprices... — Elle règne et gouverne... — Que lui faut-il?... — Feu Serge Aldéonoff la traitait comme un chien... — Je parierais qu'elle le regrette!... — Madame de Staël, en face de la mer italienne, avait la nostalgie du ruisseau de la rue du Bac. — Cette jolie comtesse a la nijslalgie des coups do cravache... — Bah! je consolerai Tréjan...

Après ce court monologue, Croix-Li' u traversant les groupes, s"aj)procha de Georges, toujours immobile à la même place, et lui serra la main.

— (Jue vous disait ma femme? — demanda le jeune honnne d'une voix sourde.

— Vous êtes bien curieux!! — répH(iua Philippe en riai;t.

ge^=

— Elle vous parlait de moi, j'en suis sûr. Elle se plaignait de moi... je l'ai vu...

— Tous avez été, paraît-il, un peu sévère pour un costume dont, le premier, vous avez eu l'idée...

— Ah! ce coîtunie! — répéta Georges en serrant les poings avec rage. — Ce costume maudit où sans pudeur s'étale sa beauté! Ce costume qui la livre presque entière aux regards effrontés de tous ces hommes! — J'ai prié... j'ai supplié... j'ai menacé et n'ai rien obtenu! — Que suis-je ici?,.. — Quel est mon rôle? — Que doit-on penser? que doiton dire d'un mari qui subit de pareils outrages? qui tolère un tel scandale? — Demain Fanny voudra se montrer nue, et je ne pourrai pas l'empêcher!!...

— Ah! vous exagérez! — fit Croix-Dieu avec un petit haussement d'épaules — et vous voyez, mon cher enfant, les choses beaucoup trop en noir...

— Je n'exagère rien, baron, — répondit Georges, — et je vois les choses comme elles sont! — Non-seulement Fanny ne m'aime plus, mais encore je crois fermement, je vous le jure, qu'elle ne m'a jamais aimé!...

— C'est de la folie pure!! — Vous aurait-elle épousé sans amour?

— Elle rêvait un titre. — Elle m'a pris pour s'appeler la comtesse de Tréjan. — Elle n'attend plus rien de moi aujourd'hui, et je lui suis odieux... odieux à tel point qu'elle ne cherche même pas à me cacher son aversion. — Je l'adore, et ma tendresse la fatigue, mes transports l'énervent! Elle m'appartient de parla loi et elle se refuse à mon amour!... — Tenez... je frissonne à cette pensée... je sens qu'elle me trompera bientôt...

— Allons donc! — Madame de Tréjan est une honnête femme...

Georges étendit la main vers la comtesse, qui lentement allait d'un groupe à l'autre avec une sorte de nonchalance voluptueuse.

— Est-ce qu'une honnête femme, — répliqua-t-il — se montre ainsi vêtue?

— C'est de l'irréflexion, de l'inconséquence... voilà tout...

— Non, baron, c'est de l'impudeur!!... — il n'existe en Fanny, croyez-moi, que l'étofTe d'une déclassée... — Elle a l'intelligence vive, elle a l'esprit brillant, mais point de sens moral et point d'âme!... — Sans cesse elle me fait d'incurables blessures...

— A son insu...

— Peut-être... — Mais alors, inconsciente ou cruelle, choisissez!... — Quoi qu'il en soit, je souffre horiiblenlcnt...

— Prenez garde! — dit Croix-Dieu — vos paupières deviennent humides et vos larmes vont couler... — Ne vous donnez point en spectacle.

— Je serais ridicule, n'est-ce pas? — Eh! que m'importe? ou plutôt tant mieux! — Ah! je voudrais qu'un de ces hommes eût un sourire aux lèvres en tournant les yeux vers

ixfif*'';

On ma volé, on m'a noyé, on m'a donné des coups de couteau, (l'âge 216.)

moi... Ce serait du moins un prclcxte pour le provoquer... pour me l)altre avec lui... pour le tuer...

Georges s'animait en parlant.

— Calmez-vous... — murmura Philippe. — Calniez-vous, je vous en supplie...

— Baron, je suis malheureux... bien malheureux!... — poursuivit le jeune homme. — Ah! ce mariage funeste, pourquoi l'avez-vous fait, car il est votre ouvrage?

Trag«die> (109) U.

Ticomtoiu, D* 30

i34 LES TRAGÉDIES DE PARIS

— Je l'ai fait pour vous donner une femme sans laquelle, disiez-vous, vous ne pouviez vivre, et, en même temps que cette femme, une fortune...

— Une fortune! — répliqua Tréjan avec ironie. — Que parlez-vous de fortune?... — Tout peut être en commun quand on s'aime, c'est vrai, mais le partage est une honte quand l'amour est absent! — Croyez-vous donc que je me sois vendu, et que je force Fanny Lambert à me payer mon nom?... — Baron, jugez-moi mieux! — Dans cette maison, ]ien n'est à moi!... — Je suis plus pauvre ici que je ne l'étais rue de Laval, dans cet humble atelier où je me plaignais tant d'être pauvre...

— C'est voire faute...

— Comment?...

— Travaillez! — Vous avez du talent, et la dernière Exposition vous a rendu presque célèbre... — Il vous suffirait de vouloir... — Travaillez!... Travaillez!...

— Est-ce que je peux? — fit Georges avec une expression de lassitude inouïe. — Estce que le travail est possible, quand une pensée constante vous obsède... quand une incessante douleur vous énerve et vous brise? — Tréjan l'artiste est mort et bien mort! Je n'ai plus ni courage, ni force, ni talent... — Je suis un incapable... un impuissant!... Je n'existe plus... — Savez-vous où parfois je cherche et je trouve la consolation?

— Où donc?

— Dans l'absinthe... — Je m'enferme... je bois... je m'euivre... et j'oublie...

— Malheureux!!!

— Oui, bien malheureux... — Vous me méprisez, n'est-ce pas?...

— Non... mais vous m'inspirez une pitié profonde...

— Vrai? vous me plaignez?

— De toute mon âme...

— .\lûrs, faites quelque chose pour me venir en aide... pour me sauver...

— Disposez de moi...

— La comtesse vous écoute et vous avez sur elle une ififliience presque sans bornes... Dites-lui de m'aimer encore... Jurez-lui qu'elle le doit... Prouvez-lui qu'il le faut... — Ferez-vous cela?...

— Je vous le promets...

Le pli profond creusé entre les sourcils de Georges Tréjan s'effaça. — L'éclair d'une joie vngue brilla dans ses yeux. — Il saisit les deux mains de Philippe et il les serra d'une façon presque convulsive, en murmurant :

— Vous êtes un ami, vous, baron! un vrai! — Allez... allez... et parlez-lui pour moi...

Croix-Dieu quitta l'artiste dont il avait sciemment consommé le malheur car, connaissant bien la pseudo-princesse, d'avance il était certain qu'elle réservait à son mari, — Quel qu'il fût, — une lamentable destinée.

Tu se dirigeant vers elle, il pensait :

— La pclite comtesse a bien raison, ma foi ! C'est un pauvre homme, ce Tréjan!...

=ts«$^

LA YlCOxMTESSE GERMAINE 235

Fauny vint ;t lui.

— Que vous at-il dit? — demanda-t-elle.

— Qu'il est très-malheureux... qu'il vous adore... que vous ne l'aimez plus...

— Voilà tout?

— Il m'a chargé de plaider sa cause et de vous demander, en son nom, un peu d'amour...

Madame de Tréjan se mit à rire.

— Si bon avocat que vous soyez, — répliqua-t-elle — il faut, mon cher baroii, prendre philosophiquement votre parti d'une défaite. — A'ous ne gagnerez pas ce procès.

Puis, gracieuse comme une nymphe dont elle avait l'allure et presque le costume, elle s'éloigna de son interlocuteur pour aller au-devant d'un célèbre écrivain qu'on venait d'annoncer.

En règle désormais avec les maîtres du logis, Philippe se dirigea vers les salons de jeu où l'appelaient des intérêts qui sont connus de nos lecteurs.

Le premier de ces salons regorgeait de monde. — On y jouait le baccarat à deux tableaux. — Un baccarat corsé. — La partie était chaude. — La plupart des joueurs occupaient des sièges autour de la grande table ovale. — D'autres, mêlés aux cuiieux, se tuuaient debout.

Croix-Dieu chercha vainement dans la foule le comte de Strény, mais il vit tout d'abuid M. de Champloup.

Ce dernier vint au baron, lui tendit la main et lui parla pendant quelques secondes de choses indifférentes, puis tous deux, sans affectation, gagnèrent l'embrasure d'une croisée où ils s'isolèrent. '

— EU bien ! — demanda Pliilippe — les choses vont-elles comme il faut?

— Pas encore...

— Vous n'avez rien fait ce soir?

— Rien absolument, si ce n'est de perdre avec notre désinvolture habituelle quelques Centaines de louis.

Croix-Dieu ne dissimula point une moue prononcée.

— Mais, — continua M. de Champloup en souriant, — l'heure de la revanche est proche et vous arrivez au bon moment... — Il va se passer quelque chose de curieux...

— Quoi?

— La mise en scène d'un cuup magiiitique et absolument inédit...

— Ilum ! — fit le baron, — je me défie des coups inédits... ils sont dangereux...

— Soyez sans crainte... — Je réponds du succès de celui-ci... — 11 est de mon invention! — Strény et moi nous le répétons ensemble depuis quinze jours dans le silence du cabinet et nous le réussissons à miracle ! — C'est Strény qui tiendra les carte?...

— Je ne le vois pas, ce cher comte... Où donc est-il?

— Pas bien loin... — il va revenir... — il travaille.

— Malgré moi, je suis inquiet...

— Je vous répète que le danger n'existe point... — Regardez, observez, et, quoique vous soyez prévenu, je vous mets au défi, tout en constatant les résultats, de deviner les moyens d'action, — Tenez, voilà Strény qui rentre...

— Je le trouve un peu pâle.

— Imagination pure.

Le grec c'e liujh-life aperçut le baron de loin et le salua de la main, mais il ne le rejoignit pas et se dirigea vers la table.

— Venez... — reprit M. de Champloup, — approchons-nous tout de suite, afin d'être placés comme il faut... — Dans un instant l'importance de la partie deviendra telle qu'il sera parfaitement impossible d'arriver à proximité des joueurs...

Le conseil était bon à suivre.

Les deux compagnons réussirent, non sans un peu de peine, à s'installer au premier rang.

Croix-Dieu promena ses regards investigateurs autour de la table, étudiant successivement les visages qu'épanouissait le gain ou que la perte allongeait.

Toutes les figures lui étaient connues ou lui parurent insignifiantes, à l'exception d'une seule qu'il voyait en ce moment pour la première fois.

Le propriétaire de cette figure mérite assurément les honneurs d'un croquis rapide, car on n'en saurait rencontrer de plus originale et de plus bizarre.

Agé de cinquante ans environ, effroyablement laid, mais d'une laideur spirituelle et point triviale, il pouvait avoir environ cinq pieds de haut quand il était debout.

Lorsqu'il était assis, sa taille ne dépassait pas celle d'un enfant de dix ans au plus.

Quoique ayant pris la précaution sage de placer entre son siège et sa personne un coussin emprunté à quelque divan, il lui fallait lever les bras pour les mettre au niveau du tapis veit que sa tête brune et crépue ne dominait qu'à peine.

Il affectait dans sa tenue une recherche poussée jusqu'à la prétention.

Le plastron merveilleusement brodé de sa chemise avait pour mission d'élargir en apparence sa poitrine étroite et rentrée.

Son col rabattu très-bas sur une cravate blanche garnie d'un entre-deux de dentelle laissait à découvert les muscles et les tendons d'un cou relativement trop long.

Enfin son habit noir, aux revers de satin, dessinait la gibbosité la plus proéminente, la plus pointue, la plus grotesque qui depuis Esope et Roquelaure se soit jamais logée sur les épaules d'un simple mortel.

Mélingue, jouant son rôle de Lagardère, aurait envié celte bosse, qui d'ailleurs expliquait d'une façon surabondante la taille et le visage.

Détail important : — le petit bossu si bien vêtu portait à la boutonnière de son habit la rosette d'officier de la Légion d'honneur.

Croix-Dieu se pencha vers Champloup.

— Qu'est-ce que c'est que ce fantoche? — lui demanda-t-il.

— Un certain M. de Génin... fort riche, à ce qu'on affirme...

— Soit... Mais il doit avoir dans le monde une autre situation que celle d'homme riche...

— Il est chef de division dans je ne sais quel ministère, disait-on tout à l'heure...

— L'aviez- vous déjà vu céans?

— Non. — On l'a présenté ce soir à la comtesse... — Il s'est installé tout de suite à la place où vous le voyez, et n'en a point bougé depuis. — Saint-.\ubin, qui le connaît, prétend qu'il est joueur comme les cartes... — Il perd d'ailleurs de fort bonne grâce et son portefeuille paraît respectable...

— Je n'aime pas ce visage... — murmura Croix-Dieu.

— Je le crois bien, il est afTreux ! — répondit Champloup.

— Ce n'est point sa laideur qui me déplaît ainsi.

— Qu'est-ce donc?

— C'est son regard... — Étudiez son œil... — l'œil m'inquiète... — Je suis sûr que sa pupille s'allonge, se dilate, et qu'il voit clair dans la nuit, comme les chats...

— Quelle plaisanterie...

— Je ne plaisante jamais avec les choses sérieuses!... — Croyez-moi... méfions-nous de cet homme... méfions-nous... méfions-nous...

M. de Champloup se mit à rire.

Il se fit, en ce moment, une rumeur autour de la table.

Le banquier venait de gagner un coup de deux mille louis..

— Messieurs, — dit le gentleman qui, tenant labanijue, venait de gagner ce coup de deux mille louis. — J'use de mon droit et je me retire...

En même temps il empaquetait les billets de banque et disposait en rouleaux les pièces d'or formant un petit las devant lui.

II se fit autour de la table un léger brouhaha de désappointement, fort naturel d'ailleurs.

Les joueurs, si bien élevés qu'ils soient, ne voient qu'avec un certain déplaisir leur argent disparaître, sans espoir de retour, dans la poche d'un heureux adversaire.

Aussi longtemps que les sommes perdues restent étalées sous leurs yeux, la malechance ne leur semble point définitive; — ils se flattent de se refaire...

Le charlemagtie du banquier anéantit forcément celle espérance... et la déception se trahit pai- un murmure plus ou moins poli, selon le milieu plus ou moins correct où les choses se passent.

M. de Génin — le petit bossu — fil entendre sa voix de crécelle. — Il proposa de remplacer le joueur sortant et de mettre ciaq mille francs en banque.

Un autre invité s'offrit pour banquier avec un chiffre double.

Le comte de Slrény intervint alors.

■ — Si vous le trouvez bon, messieurs, — dit-il avec le plus grand calme — je prends la succession de monsieur, et je mets en banque deux mille louis...

Cette proposition rouvrait la porte à tous les espoirs.

Elle fut accueillie avec la faveur très-marquée dont elle était digne.

M. de Slrény s'installa sur le siège que laissait libre son prédécesseur favorisé par le hasard.

En face de lui se trouvaient Champloup et Croix-Dieu, et un peu plus loin le petit bossu , séparé des deux premiers par trois joueurs.

Quelqu'un fit une motion, celle de battre à nouveau les jeux et de couper.

— Non, — répliqua Slrény — laissons les choses comme elles sont... — J'ai confiance en la veine de mon devancier, et la preuve c'est que je prends sa place.

11 exhiba son portefeuille notablement gonflé.

— Monsieur de Champloup, — poursuivit-il, — oserais-je vous prier de me rendre un service?...

— A vos ordres, cher comte. — De quoi s'agil-il ?

— D'être momentanément mon caissier et de prendi'e la peine de payer pour moi...

— Bien volontiers...

— Grand merci... — A charge de revanche d'ailleurs...

Slrény ouvrit le portefeuille qui contenait cinq ou six liasses de billets de banque. 11 en retira deux et les tendit à M. de Champloup, en continuant :

— Elles sont, je crois, de vin^t mille francs chacune... — Vérifiez, je vous eu prie..,

Cliamploup se mil en devoir de compter les billets.

Le comte remit son portefeuille dans la poche de côté de son habit, prit un patiuet de carli's au talon et le plaça devant lui en attendant que les ponlos eussent fait leur jeu. En quelques secondes les deux tableaux furent couverts. Le total des mises alteignil le chiffre de deux mille louis. Du premier coup la banque pouvait sauter... Le .sang-froid du comte élait magnifique.

— Il est très-fort! — pensait Croix-Dieu

*fp

— Je commence, messieurs, — dit Strény en avançant la main vers les cartes.

— Un instant, cher comte, s'il vous plaît... — interrompit vivementr Clinmploup.

— Qu'y a-t-il?

— Une petite erreur... — l'une des liasses était incomplète... — Vous ne m'avez donné que trente-huit mille francs... — Voyez vous-même...

— Allons donc! — répliqua Sfrény avec un geste d'insouciance. — Vous ne pouvez pas vous tromper, et c'est moi qui vous demande cent fois pardon...

Il tira de nouveau son portefeuille, — le posa tout ouvert sur les cartes dont il allait se servir, — délacha d'une liasse deux billets de lianque et les envoya rejoindre ceux qu'un instant auparavant il avait remis à son complaisant fondé de pouvoirs.

Puis le portefeuille refermé reprit sa place dans la poche gauche de l'habit.

Le coude de M. de Charaploup toucha légèrement le bras du baron.

— Oui, — se dit tout bas ce dernier, — je comprends bien... — le tour est fait... — Je dévorais du regard le portefeuille et les doigts de Strény... — Je n'ai rien vu... — rien... — rien!... — Décidément, c'est un habile homme!...

Si Croix-Dieu, au lieu de concentrer son attention sur l'élégant filou, avait tourné ses yeux vers le petit bossu, il aurait vu ce dernier tressaillir et ses sourcils touffus s'abaisser sur ses prunelles étincelantes.

Ce tressaillement, d'ailleurs, n'eut que la durée d'un éclair.

M. de Génin ne dit pas un mot, ne fit pas un geste et son visage, dont l'originalité faisait presque oublier la laideur, reprit son expression habituelle.

Strény donna des cartes, avec la prestesse d'un joueur émérite, et sans regarder son jeu demanda :

— En veuf-on?

— Je m'y tiens... — répondirent successivement ses adversaires.

Le tableau de droite avait une dame et un six. — Le tableau de gauche un roi et un sept.

Le comte releva .ses cartes et les abattit.

— HuitI — (lit-il. — Je faisais bien d'avoir confiance...

Les narines de M. de Génin se gonflèrent et ses yeux brillèrent de nouveau.

Il perdait mille francs sur le coup.

La banque était maintenant riche de quatre mille louis.

— Je tiendrai tout ce qu'on voudra... — poursuivit Strény ~ faites votre jeu, messieurs...

On sait combien l'imagination des amants de la Dame de pique est féconde en illusions. — Les joueurs se disent presque toujours que la veine contre laquelle ils luttent va finir, et ils s'obstinent h suivre leur argent.

Cet entêtement cause bien des ruines, car il serait possible, sans lui, de limiter la perte, d'attendre la chance, et, quand elle serait venue, d'en profiter...

Évidemment une société morale, dirigée par des joueurs spirituels et sérieux et soutenue par d'intelligents actionnaires; — une société dont les représentants ne s'emballeraient point, combattraient avec un héroïsme mêlé de prudence et n'auraient de grandes audaces qu'aux heures des grands succès; une telle société, disons-nous, centuplerait son capital, enrichirait ses actionnaires, et la banque de Monaco serait fort à plaindre si par hasard elle se trouvait en présence d'un si redoutable adversaire!...

Heureux actionnaires! banque infortunée!...

Malheureusement pour eux les habitués de l'hôtel de la rue Le Sueur n'agissaient point avec cette sagesse louable et ce rare discernement.

Il leur paraissait impossible que la fortune restât longtemps fidèle à M. de Strény comme elle l'avait été à sou prédécesseur, et ils agissaient en conséquence.

Les quatre-vingt mille francs furent couverts ainsi que l'avaient été les quarante mille...

Seul le petit bossu ne ponta pas même un louis...

Les péripéties prévues sont sans intérêt pour le lecteur.

Or on sait d'avance que M. de Strény gagna forcément le second coup, comme il avait gagné le premier, comme il devait gagner le troisième. — Nous n'entrerons donc dans aucun détail.

Après le troisième coup, une somme énorme s'entassait devant M. de Champloup.

Le comte se leva.

— Pardonnez-moi cette veine insolente, messieurs! — dit-il. — Je suis, je vous le jure, honteux de mon bonheur... Je gagnerais encore... je le sens... et je ne veux plus gagner... Aussi je cède ma place à un autre.

M. de Strény ne se trompait pas.

Un joueur hardi prit la banque avec dix mille francs et gagna deux fois de suite, — puis commencèrent des intermittences.

Au moment où M. de Strény abandonnait les cartes, le petit bossu quittait son siège et, se faufilant à travers les groupes que la formidable partie à laquelle nous venons d'assister avait rendu compactes et presque impénétrables, il franchit le seuil du grand salon et se mit à la recherche de la maîtresse du logis.

Parfaitement au fait de la situation du ménage, il savait que madame de Tréjan comptait seule dans la maison et que son mari, pour elle, n'était qu'une }-aison sociale.

11 parvint à l'aborder et se haussant sur la pointe dus pieds, ce qui le rapprochait un peu, mais pas beaucoup, de l'oreille de la Circé blonde, il lui dit :

— Je vous prie, madame la comtesse, de vouloir bien m'accordcr un entretien particulier de quelques minutes...

Fanny, très-surprise de cette requête insolite, désigna du geste les nombreux invités qui semblaient, pai- leur altitude, implorer sa présence, et répondit :

Une lanterne placée sur la pierre d'appui. (Page 222.)

— En ce moment?...

— Tout de suite. — C'est indispensable...

— Mais pourquoi?

— J'aurai l'honneur de vous le dire très-brièvement, quand vous serez seule pour l'entendre...

— Il s'agit donc d'une chose importante?

Tngédiea (tlU) il.

Vicomlcaio, n* 31.

— D'une chose très-importanto, madame la comtesse, et très-grave.

Le ton avec lequel ces derniers mots furent prononcés firent tressaillir la jeune femme.

— Venez, monsieur... — dit-elle.

Elle prit un flambeau et conduisit M. de Gcnin dans un boudoir dont on peignait le plafond à fresque et qui pour cette raison restait clos ce soir-là, et se tenant debout, afin de plus clairement manifester son désir d'abréger l'entrevue, elle poursuivit :

— Parlez, monsieur, je vous écoute...

— Je laisserai de côté les ambages et les circonlocutions, — commença le petit bossu, — j'irai droit au but, carrément, brutalement, et le fait, le voici : — madame la comtesse, on vole chez vous !

Fanny fit un brusque haut-le-corps.

— On vole chez moi! — s'écria-t-elle.

— Oui, madame...

— C'est impossible !

— J'affirme.

— Qui vous l'a dit?

— J'ai vu!... — Sous mes yeux, tout à l'heure, au baccarat, un de vos invités a volé une somme énorme... — plus de trois cent mille francs...

— Vous avez vu cela, monsieur, et vous avez gardé le silence!...

— M'auriez-vous pardonné, madame, de provoquer dans votre maison un scandaleux éclat?

— Vous avez raison, monsieur, et je vous remercie... — Qui soupçonnez-vous?

— Je ne soupçonne pas... j'accuse...

— Qui accusez-vous?

— Le comte de Strény...

Fanny fit un geste d'incrédulité.

— Encore une fois, rçionsieur, — ditrelle, — je vous répète que c'est impossible... — Le comte de Strény est un homme du meilleur monde, un homme d'une honorabilité connue, indiscutable. 11 m'a été préseuté par un ami de qui je suis sûre... -^ De plus il est très-riche... Tout Paris sait cela...

— Si riche et si honoré que soit ce monsieur, il n'en est pas moins un voleur!! — J'affirme de nouveau! — J'ai vu!!

— Enfin, — répliqua la comtesse avec un commencement d'impatience nerveuse, — eufin, monsieur, qu'avez- vous vu?...

— Je vais vous le dire...

^TTc =°*^

LA VICUiMTESSE GERMAINE 2i3

Le petit bossu raconta brièvement à la comtesse ce que nous avons raconté nousmêmes à nos lecteurs, et il ajouta :

— Au moment où M. de Strény tirait son portefeuille de sa poche pour la seconde fois et, sous prétexte de réparer une erreur involontaire, l'étalait sur le jeu dont il allait se servir, l'exiguïté de ma taille m'a permis de voir ce qui devait forcément échapper à tous les regards... — Le comte, sous le portefeuille, cachait une portée, — c"est ainsi qu'en leur argot les joueurs désignent un certain nombre de cartes, disposées dans un certain ordre et assurant la réussite d'un plus ou moins grand nombre de coups, — et c'est avec celte portée que M. de Strény a gagné, ou plutôt volé, trois cent mille francs!

Panny garda le silence pendant un instant.

— Ce que vous venez de m'apprendre me trouble profondément... — dit-elle ensuite. — Mais n'admettez-vous pas, monsieur, que vous pouvez vous être trompé?

— Non, madame la comtesse, je n'admets pas cela... — Par mon âge, par ma situation dans le monde, par ma position officielle, je suis un homme sérieux, ne parlant qu'à bon escient et éibsolument incapable, je vous prie de le croire, de formuler à la légère une accusation si grave. — Est-ce que vous doutez encore?...

— De votre témoignage et de votre conviction, non certes!...

— De mon bon sens, alors?...

— Est-il sans exemple qu'on ait pris un mirage, une illusion, pour la réalité?...

— Bref, vous me soupçonnez d'hallucination!.,. — s'écria le petit bossu dont la dignité se cabra.

— Mettez-vous à ma place, monsieur... — reprit madame de Tréjan. — Songez à ce q\XR doit souffrir une maîtresse de maison découvrant brusquement que son salon est un tripot, et que dans ce tripot on dévalise les dupes!... — Voyons, existe-t-il un moyen d'avoir la preuve, la preuve matérielle, de l'escroquerie ou plutôt du vol en question?

— Oui, madame, ce moyen existe.

— Quel est- il?

— Combien de jeux, je vous prie, faites-vous placer sur la table de baccarat avant que la partie ne commence?...

— Huit.

— Eh bien! madame, sous un prétexte facile à trouver, donnez l'ordre de remplacer par des cartes neuves celles qui viennent de servir, et que ces dernières soient portées sous vos yeux dans une pièce où nous compterons ensemble... — Si nous n'en trouvons pas plus de quatre cent seize et s'il nous est possible, en outre, de recomposer les jeux, c'est que...

RI. de Géiiiu s'interrompit.

<>- C'est que? — répéta Fanny.

- C'est qu'alors, — acheva le petit bossu, — je suis un visionnaire, un être absurde, lamentablement halluciné! — Mais je ne crains point cette conclusion, qui serait, je l'avoue, très-pénible pour mon amour-propre...

— Soit, monsieur... — Dans un instant le doute ne sera plus possible... — Dans un instant les cartes seront changées, et c'est ici même que nous chercherons les preuves de la culpabilité du comte de Strény, ou celle de votre erreur manifeste.

Tandis qu'avait lieu dans le boudoir l'entretien auquel nous venons d'assister, l'inquiétude vague de Croix-Dieu grandissait.

Il était sorti du salon de jeu presque en même temps que M. de Génin.

Il avait vu ce dernier s'approcher de la comtesse, solliciter un tète-à-tête, l'obtenir, s'enfermer avec Fanny, et il trouvait que ce tête-à-tête durait bien longtemps.-

Sur un signe du baron M. de Champloup vint le rejoindre, et lui demanda :

— Qu'y a-t-il donc? — Pourquoi cet air soucieux après la façon triomphante dont les choses ont marché?

— Vous souvenez-vous, — répliqua Croix-Dieu, — vous souvenez-vous de ce que je vous disais tout à l'heure au sujet du petit bossu?

— Oui... — Vous me disiez : — Méfions-nous de lui!...

— J'avais cent fois raison ! . . .

— Pourquoi?...

■ — Il cause en ce moment avec la comtesse... et savez-vous ce qui les occupe?

— Nullement.

— Il lui parle de Strény!...

— Vous supposez cela?...

— Je ne suppose pas... Je suis sûr...

— Eh bien, qu'importe? Vous savez qu'on n'a rien vu...

— Nous, oui... Mais lui?...

— Qu'importe encore? — On ne peut rien prouver,..

— Qui sait? — Et d'ailleurs, comprenez-le donc, ce serait trop déjà d'avoir fait naître le soupçon et mis la défiance en éveil !

— C'est absolument vrai, mais je ne redoute rien de semblable... et je ne vous reconnais plus, cher baron! Ce soir vous avez peur de votre ombre...

— Silence! — Voici la comtesse et le fantoche...

Fanny sortait du boudoir avec M. de Génin.

Celui-ci se dirigea vers le salon du jeu.

Madame de Tréjan vint à Croix-Dieu et lui prit le bras.

— Deux mots, baron... — lui dit-elle à demi-voix.

— Non pas deux, mais cent, chère comtesse...

— On a joué gros jeu tout à l'heure ?

— Naturellement, puisque vous réunissez les joueurs les plus riches et les plus sérieux de Paris.

— J'ai ouï parler d'un gain de cent mille écus...

— Et même, je crois d'un peu plus...

— Aucune réclamation ne s'est élevée?

— A quel propos, grand Dieu?... Qui ne veut pas perdre doit s'abstenir!... — A lutter contre la chance, on s'expose à la défaite !... — De quoi se plaindrait-on?...

— C'est vous, je crois, baron, qui m'avez présenté le comte de Strény?

— C'est moi...

— Vous le connaissez bien?... Vous le connaissez depuis longtemps?...

— Sans doute.

— Vous êtes sûr de lui?...

— Je crois l'être...

— Est-il vraiment riche?

— 11 passe pour avoir une grande fortune... — N'étant ni son notaire, ni sou banquier, ni son agent de change, je n'ai pas compté avec lui, mais, s'il me priait de lui prêter cent mille francs sur parole, je signerais un chèque à l'instant même...

Fanny respira plus librement.

— Pourquoi me demandez-vous tout cela? — reprit Croix-Dieu. — Ce petit interrogatoire, évidemment, n'est point sans motif?...

— Je vous répondrai plus tard. — Contentez-vous maintenant de savoir que vous venez de me rassurer.

La comtesse, quittant le baron, donna des ordres à un valet de pied et entra ù son tour dans le salon de jeu, délaissant sans pitié ses nombreux adorateurs que tant d'allées et de venues intriguaient et désespéraient.

— Oh! comme j'étais dans le vrai, — pensa Croix-Dieu resté seul. — Cet abominable avorton a dénoncé Strény!... — Sur quoi sa dénonciation se base-t-elle? Funny me le dira... — Voilà dans tous les cas une soirée lâcheuse, malgré l'ampleur du béuélice acquis...

Cinq minutes après madame de Tréjan avait trouvé le prétexte nécessaire pour faire changer les cartes, et le valet de pied, ayant placé sur le tapis vert les jeux encore hitacts, portait les jeux suspects dans le boudoir.

Fanny et M. de Génin, ne les perd;mt point de vue, suivaient le valet.

Croix-Dieu se rapprocha de Champloup et lui serra le poignet.

— Ne comprenez-vous pas ce qui se pa:se? — lui dil-il en su penchant à son oreille.

— {Jua se passe-t-il de fùcLeu.\?

— Les soupçons que je redoutais se sont éveillés... — On va compter les cartes!! — Tout est perdu!!

— Rien n'est même compromis, baron!... — Vous nous prenez pour des naïfs, et je vous assure que vous avez tort!!

Cependant la comtesse et le bossu procédaient avec ardeur dans le boudoir au dépouillement des pièces à conviction.

Ils s'étaient partagé le monceau de cartes, et, quand ils eurent acbevé leur besogne, chacun écrivit le chilï're qu'il venait de trouver.

La joie de Fanny, la stupeur du chef de division désappointé se comprendront facilement.

L'addition des deux chiffres donnait pour total quatre cent seize!

Pas une carte de plus que le nombre voulu !

On procéda séance tenante à la recomposition des jeux. — Elle s'opéra sans peine, avec un résultat non moins concluant.

— Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous? — s'écria la triomphante Fanny. — Nierezvous encore qu'on puisse prendre l'illusion pour la réahté, et se duper soi-même de la meilleure foi du monde? — Si, vous fiant au témoignage de vos yeux, vous aviez fait un éclat, que serait-il advenu, je vous le demande?...

— Ne m'accablez pas, je vous en supplie, madame la comtesse ! — murmura le petit homme en courbant sa tête pointue, qui se trouva sur le même plan que sa bosse... Je suis écrasé, vaincu, battu, confus, anéanti !... — Je meurs de honte 1... Soyez généreuse et agréez mes plus humbles excuses...

— Je vous tendrai la main, — répliqua Fanny en riant, — si vous consentez à avouer...

— Quoi? que faut-il avouer?...

— Que vous êtes non pas vaincu, mais convaincu, ce qui n'est point du tout la même chose.

— Certes, je fais cet aveu, madame! ! — Comment s'insurger contre l'évidence?...

Et, tout en baisant la belle main parfumée que lui tendait madame de Tréjan, M. de Génin ajoutait in petto :

— Convaincull oui, je le suis, mais que le comte de Strény ayant tout prévu, même le soupçon, avait, en habile coquin, pris ses mesures en conséquence... — Entre lui et moi le dernier mot n'est pas dit! ! — Je perds aujourd'hui la partie... j'aurai ma revanche! — Je vous pincerai, monsieur le comte! je vous pincerai en flagrant délit 1 !...

Nous devons à nos lecteurs une brève explication.

L'adroite friponnerie par nous mise en scène est rigoureusement historique et s'est produite dans des conditions semblables à celles de notre récit. — Des témoins oculaires, qui nous sont connus, l'affirmeraient au besoin.

Une seule chose peut, — ce nous semble, — paraître obscure.

Comment, après l'addition de la portée, le nombre des cartes restait-il identique?

C'est la chose du monde la plus simple.

M. de Strény, assis une première fois à la table de baccarat, s'était éloigné pendant quelques minutes ens'emparant avec une adresse de prestidigitateur d'un certain nombre des cartes du jeu lui-même, et c'est avec ces cartes qu'il avait composé sa portée...

Croix-Dieu guettait.

En voyant la comtesse et M. Génin sortir du boudoir, l'une radieuse, l'autre confus

— (comme un renard qu'une poule aurait pris!) — il se sentit rassuré tout à fait. Fanny vint à. lui de nouveau, et de nouveau lui saisit le bras.

— Eh bien? — lui dcmanda-t-il.

— Eh bien! baron, — répondit-elle, — figurez-vous que ce petit monstre — (un homme très-distingué d'ailleurs) — accusait simplement Strény de voler au jeu..

— Vos questions de tout à l'heure m'avaient fait deviner quelque chose d'approchant...

— Ah çà ! il est donc fou, ce bossu ! . . .

— Tout au moins un peu lunatique... Mais il a reconnu son erreur et ses torts.

— C'est heureux I...

— Pas un mot à Strény, n'est-ce pas?...

— Oh! soyez tranquille! — A quoi bon lui parler d'une offense absurde dont il ne pourrait d'ailleurs demander réparation!... — Il se tuerait par le ridicule, s'il songeait seulement à provoquer une rencontre avec cet avorton... — Pourquoi regardez-vous votre montre, comtesse?

— Parce que le petit marquis de Braisncs doit me présenter quelqu'un ce soir.

— Oui donc?

— Je ne sais pas... — J'ai reçu tantôt une' dépêche à peu près ainsi conçue : « Chère comtesse, vous mènerai aujourd'hui étrayifjer de haute distinction arrivant à Pai'is. — Dis ■point le nom, — veux faire surprise. — Viendrai de bonne heure, si possible. — A vos pieds. De Braisncs... » — Or, nous sommes à demain, car il est près d'une heure... — Do IJraisnes et son 7ioble étranger ne viendront pas cette nuit

— Comtesse, un bon conseil... — Prenez garde au petit marquis...

— C'est un charmant garçon!...

— Charmant, soit, mais toqué... — Pas plus de bon sens qu'une linotte... — Ne lui laissez point trop la bride sur le cou, croyez-moi, pour les présentations... — Un jour ou l'autre il vous causera quelque ennui... vous verrez...

— De Braisncs vit dans la bonne compagnie...

— D'accord... mais, les étrangers, sait-on jamais bien positivement d'où ils sortent?... — Di' Braisnes est-il homme à les contrôler?

— Puisque le sien est de haute distinction, le contrôle est inutile. Croix-Dieu se mit à rire.

— Ouoi qu'on fasse 'et quoi qu'on dise, ma belle comtesse, — répliqua-t-il, — vous avez le dernier mot et vous l'aurez toujours...

En ce moment, le plus singulier, le plus foudroyant coup de théâtre qu'un auteur dramatique ait inventé jamais pour finir un troisième acle sur un immense effet, se produisit dans la vie réelle... et dans le salon de Fanny...

La porte du grand salon venait de s'ouvrir et dans son encadrement apparaissaient deux nouveau.x personnages.

Le premier était un jeune homme de vingt-six ou vingt-sept ans, d'une stature bien au-dessous de la moyenne et d'une coquetterie superlative : — tête de gommeux, tournure de gommeux, toilette de gommeux. Cinquante exemplaires identiques, tirés sur ce cliché, ornent tous les soirs l'orchestre des Variétés, du Palais-Royal et des Bouffes.

Son compagnon, beaucoup plus remarquable sous tous les rapports, semblait un géant à côté d'un nain.

Sa haute taille bien prise, — ses membres souples et nerveux, — l'élégante ampleur de ses formes, — décelaient une constitution exceptionnellement athlétique.

Il pouvait avoir quarante-cinq ans.

Son front élevé était complètement chauve. — Deux touffes de cheveux un peu crépus, d'un blond fade, se massaient au-dessus de ses tempes.

Des favoris de la même nuance, épais et longs, servaient de cadre aux pommettes saillantes de sa figure anguleuse. — Les sourcils touffus formaient ombre sur les yeux d'un gris bleu très-clair. — Les moustaches énormes, si blondes qu'elles paraissaient blanches, cachaient à demi les lèvres sensuelles et souriantes.

Le teint, d'une pâleur mate, offrait des tons jaunes et bilieux.

L'ensemble de ce visage, sans avoir rien de frappant ni comme beauté ni comme laideur, s'imposait à l'attention par une fierté presque sauvage et par une distinction hors ligne.

Une chaînette d'or suspendait à la boutonnière de l'habit noir une demi-douzaine de petites croix, représentant des ordres incontestablement sérieux.

Le valet de chambre faisant fonctions d'huissier lança d'une voix retentissante ces deux noms :

— Monsieur le marquis de Braisncs...

— Son Excellence le prince Serge Aldéonoff...

Nous l'avons dit, jamais coup de lliéâtre ne produisit un effet plus foudroyant quo cette annonce,

Croix-Dieu, stupéfait et presque épouvanté, sentit le bras de la comtesse trembler, puis se raidir sur le sien.

Il regarda la jeune femme.

Ah ! ce costume I répéta Georges en serrant les poings avec rage. (Page 232.)

L'ex-Fanny Lambert, — dont rien au monde, croyait-il, ne pouvait ébranler l'aplomb, — paraissait changée en statue de cire tant son visage avait pris brusquement des tons livides. — Ses yeux étaient hagards, — sa bouche entr'ouverle. — Elle ne respirait plus...

— Courage!... — dit le baron tout bas. — Soyez forte'.... restez vous-même: La comtesse fit un signe de tète qui semblait dire :

— J'essayerai... mais le choc est trop rude...

TragMic» (H1) II.

Vicomtoimo, n» 3i

Le vi^-gard de Croix-Dieu cliercha Georges et le découvrit dans un angle du salon.

Le mari de Fannj" Lambert était effrayant.

Sa figure décomposée et plus pâle encore que celle de sa femme, offrait une expression inouïe de colère et de douleur.

Il se ramassait sur lui-même comme un homme qui va bondir, et cependant il restait immobile... — On eût dit qu'une puissance mystérieuse, plus forte que sa volonté, attachait ses pieds au tapis...

— Le diable s'en mêle! — pensa Croix-Dieu. — D'où sort ce revenant? et, puisque le voilà plein de vie, pourquoi n'a-t-il pas démenti sa mort?... — Nous aurions été sur nos gardes...

Si^rge Aldéonoff, — nos lecteurs le savent, — avait vé'cu longtemps à Paris, très-lancé diins le monde du high-life et grand amateur de plaisirs.

Bon nombre des habitués de l'hôtel de la rue Le Sueur le connaissaient de façon plus ou moins intime.

Tous ou presque tous étaient au fait de sa liaison à Saint-Pétersbourg avec Fanny Lambert et n'ignoraient point l'origine de la fortune de cette dernière; mais ils ne soupçonnaient rien des trames ourdies par le baron de Croix-Dieu pour amener le mariage ; ils ne se doutaient pas que Tréjan, en épousant la ci-devant maîtresse du prince, avait cru épouser sa veuve.

Néanmoins, et quoique ce dernier et important détail fût pour eux lettre close, la soudaine arrivée de Serge Aldéonoff dans la maison du comte leur paraissait chose surprenante, invraisemblable, impossible, et l'impudente audace du grand seigneur russe faisant naître de propos délibéré cette situation ultra-scabreuse, difficile et presque insoutenable pour lui-même, odieuse et humiliante pour Panny, effroyable pour Georges Tréjau, leur causait un profond malaise.

Aussi répondirent-ils avec quelque froideur aux saints et aux poignées de mains du souriant Aldéonoff' qui s'écriait joyeusement :

— Je suis en pays de connaissance, ici, tout à fait, donc déjô.! — C'est charmant, je vous assure!! — Tout à l'heure s'il vous plaît, messieurs, nous resserrerons les nœuds d'une vieille amitié... Je l'espère et j'y compte... — Mais je veux avant toutes choses être présenté par mon jeune introducteur à madame la comtesse de Tréjan et mettre mes hommages à ses pieds... De Braisnes, conduisez-moi, donc déjà tout de suite, je vous prie...

Lo pelil marquis rayonnait littéralement.

Jamais diplomate, au moment où il vient d'assurer par un chef-d'œuvre de politique la paix de deux grandes nations, ne fut plus fier de son œuvre que le gommoux sans ceivelle ne l'était de l'effet préparé par lui et qu'il regardait comme une plaisanterie de haul goût... un peu raide peut-être, mais si drùli'...

— Venez, cher prince, — dit-il, — nuire iielle comtesse est là-bas...

Précédant Aldéonoff il traversa les groupes, si animés un instant auparavant et devenus tout à coup silencieux.

Fanny, dominée ou plutôt anéantie par une trop écrasante émotion, s'appuyait sur Crois-Dieu, et, la tète basse, attendait effarée.

Elle méprisait assurément son mari et ne le cachait guère, — mais elle ne le méprisait point assez pour ne pas comprendre instinctivement qu'il se révolterait contre l'outrage public, et que quelque effroyable scandale allait éclater.

Serge s'arrêta devant la jeune femme dont il ne voyait pas le visage. — Ses yeux de Kalmouck étincelèrqnt en caressant les épaules nues et la poitrine exquise si complaisamment dévoilées par le costume de bacchante. — Il s'inclina très-bas en jetant son claque sous son bras gauche avec une grâce un peu théâtrale, et il commença :

— Madame la comtesse, donc déjà...

Fanny, frissonnant de la racine des cheveux à la plante des pieds en entendant cette voix, releva la tète.

Le Russe resta muet et recula, comme à l'aspect du masque de Méduse.

Une stupeur profonde, mêlée d'un immense embarras se peignit sur son visage tourmenté. — Ses yeux devim-ent fixes. — Il s'inclina de nouveau et il balbutia :

— Vous!... c'était vous!... — Ah! je ne savais pas... Non... Je ne savais pas... Je vous en donne ma parole d'honneur!... — Je suis un galant homme, madame la comtesse... — pardonnez-mui... — Je me retire... je me retire à l'instant même...

Il lança un regard furieux au petit marquis de Braisnes, qui ne songeait plus à trouver la chose plaisante — et, saluant pour la troisième fois, il tourna sur ses talons et voulut s'éloigner.

Georges avait quitté l'angle du salon où il s'isolait, il venait de traverser à son tour la foule des invités de sa femme et il se tenait, les bras croisés sur sa poitrine, en face du Russe auquel il barrait le passage.

Serge regarda non sans surprise cet homme immobile et muet dont lo silence et l'immobilité étaient gros de menaces.

— Pardon, monsieur, — dit-il avec une sorte d'hésitation, — faites moi place, je vous prie...

Georges ne bougea pas.

— Faites-moi place! — répéta Serge d'un ton qui devenait hautain.

— Monsieur, — répliqua Georges d'une voix étrange, sifflant entre ses dents serrées,

— vous ne vous êtes pas fait présenter à moi, que je sache, et vous avez eu tort!! — Oui êtes-vous?...

— Mon nom a été prononcé à haute voix par un valet, monsieur, — répondit le Hnsse,

— et vous avez dû l'entendre comme tout le monde, donc déjà...

— Je ne l'ai [luint entendu, sans doute, puisque je vous prie di' me l'apprendre...

— A mon tour, monsieur, je vous demande : — Qui êtes-vous?

— Je suis le comte de Tréjan. *•,

Serge, s'inclinant, répliqua :

— Eh bien ! moi, monsieur le comte, je suis le prince Aldéonoff...

— Je ne vous crois pas! — reprit Georges.

— Monsieur!... — s'écria Serge avec un commencement de colère.

— Non, je ne vous crois pas!... — répéta Georges. — Non! non! non! et j'ai pour cela de bonnes raisons!... — II. n'y avait qu'un prince AldéonolT... — Il est mort! — Je possède son acte de décès et sa veuve est aujourd'hui comtesse de Tréjan!

Le Russe, se détournant à demi, chercha sans les trouver les yeux de Fanny.

— Monsieur le comte, — dit-il d'une voix très-lente, après un silence d'un instant, — puisque vous paraissez m'accuser de mensonge, il faut bien, donc déjà, que je me justifie.

— J'attends...

— Si vous possédez, comme vous le dites et comme je le crois, l'acte de décès d'un prince Aldéonoff, cet acte est ro?uvre d'un faussaire... — J'ai été blessé grièvement par un assassin, il y a quelques mois, cela est vrai, et les journaux de mon pays ont annoncé ma mort, mais vous voyez que j'en suis revenu... — Mon pénible devoir est d'ajouter ceci : — Je suis le dernier des Aldéonoff... le seul... et n'ai jamais été marié... — Donc personne n'aurait pu, si j'étais mort, épouser ma veuve.

— Ah! — cria Georges, — c'est une fausseté! Le mariage était une union morganatique, je le sais, mais cette union a reçu la consécration religieuse...

— Jamais ! — répéta Serge.

— Vous mentez encore et j'en ai la preuve! — L'acte de mariage est dans mes mains ..

— 11 est faux comme l'acte mortuaire, voilà tout, et j'aurai l'honneur de vous faire observer, donc déjà, monsieur le comte, que vous venez de m'appeler deux fois menteur...

— Et je le répète, et je le répéterai sans cesse, car ou vous mentez aujourd'hui, ou vous avez trompé lâchement, par un simulacre de cérémonie, par une fourberie indigne, celle que vous vouliez obtenir à tout prix!

— Pour qui me prenez- vous, monsieur le comte? — répliqua Aldéonoff avec hauteur. — Suis-je capable d'une infamie?...

— Ainsi, vous niez?...

— Mais je le crois bien, que je nie!... Et, si cela est tout à fait indispensable pour vous convaincre, j'en appelle à un Icmùigiiage que vous ne récusez pas sans doute...

— Lequel?... ah! parlez donc!...

— Celui de madame la comtesse de Tréjan qui nous écoute et qui, si j'ai menti, n'a qu'à me dcmcnlir... — Vous voyez bien, monsieur le comte, donc déjà, que madame la comtesse se tait...

Mais alors, — reprit Georges, dans un paroxysme d'angoisse, de fureur et de honte,

mais alors, si vous n'étiez pas le mari de mademoiselle Fanny Lambert, vous étiez son

amant!!

— Plus bas, monsieur le comte, — dit vivement .\ldéonûlT, — par respect pour vousmême, parlez plus bas...

— Je parlerai tout haut, car je veux qu'on m'entende!... — poursuivit le jeune

homme avec violence. — Fanny Lambert était votre maîtresse... et vous l'avez enrichie par vos dons! — Généreux comme un Russe, comme un millionnaire^ comme un grand seigneur, vous l'avez payée très-cher!... — Deux millions!... — C'était superbe!... — .^lors, moi, je suis venu, moi le comte de Tréjan, possesseur d'un vieux nom ! héritier d'un vieux titre!... — et pour deux raillions j'ai vendu ce nom et ce titre à mademoiselle Fanny Lambert!... Pour deux millions, j'ai fait de cette fille la comtesse de Tréjan!... — Et je vis oisif aujourd'hui, en paix et en prospérité, sans souvenir fâcheux de la veille et sans souci du lendemain !... Je suis riche, pardieu !... — Les deux millions de la comtesse de Tréjan rapportent cent mille francs!... — J'ai cent mille livres de rentes, grâce à vous, monsieur!... — Grand merci!... — Et voilà ce qu'on dit! et voilà ce qu'on pense!... — Et moi qui croyais sentir autour de moi, dans l'atmosphère, dans les paroles, dans les regards, dans toutes choses, une sorte de dédain... et qui m'en étonnais!... — Ah! triste dupe!... ah! pauvre niais!... — Une seule chose devait m'étonner, c'est qu'on prît la peine de cacher à demi l'immense m'épris que je méritais!...

Épuisé par ce grand éclat de désespoir et de rage, Georges se laissa tomber sur un siège et, la tête cachée dans ses mains, sanglota...

Les sanglots conrulsifs de Georges soulevaient ses épaules. — A travers ses doigts crispés ses larmes ruisselaient comme une pluie d'orage.

Jamais spectacle ne fut plus navrant, et les témoins de cette scène douloureuse avaient le coîur serré.

Toute autre femme, à la, place de Fanny Lambert aurait subi, ne fût-ce que pour quelques minutes, le contre-coup de l'émotion générale et se serait jetée aux pieds de son mari, suppliant et demandant grâce avec cette éloquence entraînante qui, dans les grandes crises, ne manque jamais aux filles d'Eve.

La comtesse de Tréjan était d'une autre trempe.

L'absence de cœur la défendait contre un ontraînonicnt même passager. — il n'y avait en elle que des sens et des nerfs.

Elle venait de réagir vite contre sa première et terrible émotion. — Elle se sentait maîtresse d'elle-même désormais et, approchant ses lèvres de l'oreille de Croix-Dieu, elle murmura :

— Cette odieuse scène a duré trop longtemps!... — Le ridicule dont ce malheureux se couvre à plaisir rejaillirait à la fin sur moi... et je ne le veux pas! — Coupez court à tout ceci, je vous en supplie...

— Je tâcherai... — fit le baron.

— Hâtez- vous et réussissez...

254 LES TUAGÉDIES DE PAEIS

Croix-Dieu franchit les quelques pas qui le séparaient du comte et, posant la main sur son épaule, lui dit :

— Allons, mon ami, soj'ez homme!

Georges, sous ce contact bien léger pourtant, tressaillit de tout son corps comme si quelque étincelle électrique venait de le toucher.

Il se redressa. — Son mouchoir passant sur son visage elTaça la trace de ses larmes ; instantanément ses yeux devinrent secs. — Il promena autour de lui un triste et sombre regard qui s'arrêta sur AkléonotT.

Ce dernier prit la parole :

— Monsieur le comte, — dit-il avec beaucoup de noblesse, — j'éprouve le plus profond regret de ce qui vient de se passer... je vous en donne ma parole d'honneur... — J'ajoute qu'étant la cause tout à fait involontaire, mais enfin la cause d'une si regrettable situation, je serais à vos ordres dans le cas où il vous conviendrait de me demander raison de l'offense commise à mon insu. — Je suis descendu au Gmnd-Hùtel... C'est là que me trouveraient vos témoins, s'il vous plaisait de m'en envoyer.

Georges secoua la tète.

— Non, — réphqua-t-il d'une voix sourde. — Non, je ne vous enverrai pas de témoins, non, je ne vous demanderai pas raison!... Vous ne m'avez jamais offensé, monsieur ! — L'outrage qui m'a été fait est l'œuvre d'une femme... il restera donc impuni, car on ne se venge d'une femme que par le mépris et non autrement... — Je vous ai tout à l'heure accusé de mensonge... j'avais tort et je vous en demande pardon... humblement pardon, ainsi qu'il convient à un homme avi'li et méprisé comme je l'étais et comme je le suis encore... — Ces excuses sont-elles suffisantes?... Trouvez-vous que ce soit assez?

— C'est trop! — s'écria Serge, — c'est cent fois trop!... — Votre colère était légitime... Je n'avais droit, donc déjà, à aucune excuse...

— Ah çà, mais, — pensait Fanny, — ce Georges est donc un lâche!... il recule!... il a peur!...

L'attitude du jeune homme venait de se modifier tout à coup.

11 portait maintenant la tête haute et ses yeux mornes se remplissaient de flammes.

— J'étais tombé... — poursuivit-il d'une voix ferme. — Je me relève!... — Vous tous qui m'entourez, vous vous êtes dit : — Le com/e de Tréjan est un misérable/... — Eh bien, vous vous trompiez, messieurs... — Le comte de Tréjan était dupe et n'était pas complice!! Vous allez en avoir la preuve!! Je quitte pour toujours cette femme à qui l'on m'accusait d'avoir vendu mon nom, et que j'aimais comme un insensé ou plutôt comme un aveugle I J'abandonne, pour n'y rentrer jamais, ce logis où j'ai failli laisser mon honneur, cl en partant je n'emporte rien... rien que cet honneur reconquis...

Georges fit de; la main un geste qui ressemblait à un défi autant qu'à un salut et, sans même jeter un regard à Fatniy, traversa lentement la foule silencieuse.

Au moment d'atteindre le seuil il s'arrêta, se retourna, salua pour la seconde

fois d'uii-3 façon à demi provocante les groupes ouverts pour lui livrer passage, et sortit.

Lorsque la porte se fut refermée derrière lui, une sorte de frémissement courut dans les salons, pareil à ce fiévreux murmure qui dans une salle de spectacle monte du parteire au cintre quand le rideau vient de tomber sur une fin d'acte puissante.

Serge Aldéonoff semblait trés-ému.

— C'est un homme, ce comte de Tréjan!... — pensait-il, — il a, donc déji\, remué mon âme jusqu'au fond...

Fanny s'approcba de Croix-Dieu.

— Ainsi, — lui dit-elle tout bas, — c'est fini!... — Singulière chose que la vie!... — Qui donc aurait prévu ce brusque dénouement?... Mieux vaut d'ailleurs qu'il en soit ainsi..

— Je suis comtesse et me voilà libre...

— Vous êtes très-forte, ma chère !... — répliqua Philippe sur le même ton.

— En doutiez-vous?... — Mais cette petite scène dramatique qui n'était point dans le programme a^jeté un froid désolant... — il ne faut pas que mes invités se dispersent sous une impression fâcheuse... — Donnez des ordres, je vous prie, baron, afin que le souper soit servi sans retard.

Croix-Uieu obéit en souriant aux désirs de Fanny, et cette dernière se dirigea vers Aldéonoir au moment où le Russe disait de sa voix la plus gutturale :

- Monsieur le marquis do Draisnes, venez donc un peu, s'il vous plaît. • Me voici, cher prince, me voici... — s'écria le minuscule gommcux avec un empressement inquiet.

— En me proposant de m'amener ce soir ici, — repiit Aldéonolf, — vous saviez parfaitement bien, donc déjà, que j'avais eu l'honneur d'être présenté jadis à madame la comtesse, longtemps avant son mariage...

— Mais, prince... — commença le sot personnage.

— Vous le saviez! — interrompit Serge. — Je suis certain que vous le saviez, puisque hier, au Grand-Hùtel, dans mon appartement, vous avez regardé d'un air très-curieux une miniature qui est un portrait, et qu'à propos de ce portrait vous m'avez questioimé...

— Eh bien ! oui, prince, je le savais... ou du moins je le soupçonnais...

— Donc déjà, — poursuivit le Russe en ôtant avec lenteur le gant de sa main gauche,

— c'est en toute connaissance de cause que vous m'avez introduit dans une demeure où ma présence devait troubler le repos d'un gentleman et la paix d'une dame...

— Mon Dieu, prince, — balbutia le petit marquis, — je ne voyais aucun mal à cela...

— Il s'agissait en somme d'une simple plaisanterie!... d'une situation de vaudeville!...

— Puuvais-je me douter que les choses tournei-aient au tragique? — Jamais de la vie!...

— Moi d'abord, voyez-vous, en pareille occurrence, j'aurais bien ri...

— Monsieur le marquis de Braisnes, — continua Serge avec un sang-froid complet, — vous m'avez (ait jouer, à mon insu, un fâcheux personnage, et, donc déjà, je vous assure

que je n'accepte point du tout celai — Monsieur le marquis de Braisnes, vous n'êtes pas un galant homme!

Et, tout en disant ce qui précède, Aldéonoff effleurait de son gant la joue du malfaisant gommeux, qui recula, devint pourpre de confusion et de colère, redressa sa petite taille, prit la belliqueuse attitude d'un coq de combat et s'écria :

— Ah ! mais, prince ! ah ! mais!... Vous savez que je trouve ça du plus mauvais goût et que je vais...

— Assez, monsieur le marquis! — interrompit de nouveau Aldéonoff. — Nous voici parfaitement d'accord, je vous assure... — J'aboucherai mes témoins avec les vôtres aussitôt qu'il vous plaira de me les envoyer.

— Vous ne les attendrez pas longtemps!...

— Eh bien, donc, tant mieux, monsieur le marquis. — C'est une chose étonnante que la façon dont les affaires me paraissent désobligeantes quand elles traînent en longueur plus qu'il ne faudrait!

M. de Braisnes sortit furieux, maudissant son idée malencontreuse et envoyant de grand creur au diable tous les princes russes passés, présents et à venir...

Un duel avec Aldéonoff était en effet chose grave.

Serge, un fleuret à la main, faisait assaut sans désavantage avec les premiers maîtres d'armes de Paris, et mettait douze balles de suite, à quarante pas, dans une bague de moyenne grandeur... — perspective peu rassurante pour le petit marquis...

La pendule du grand salon venait de sonner la demie après une heure du matin.

Les valets de pied ouvrirent à deux battants la porte donnant accès dans la salle à manger, et un maître d'hôtel annonça :

— Madame la comtesse est servie.

Fanny se trouvait à côté d'Aldéonoff.

— Prince, — lui dit-elle en souriant, — votre bras.

Serge, au lieu d'arrondir avec son habituelle galanterie le bras demande, fit deux pas en arrière et, s'inclinant profondément, répliqua :

— Vous qui êtes bonne autant que belle, madame la comtesse, vous serez indulgente, donc déjà, je l'espère, et vous m'excuserez si je décline, à mon très-grand regret, l'honneur de vous conduire...

— Et quel motif auriez-vous, cher prince, de décliner cet honneur? — reprit la jeune femme avec un nouveau sourire.

— Je n'assisterai point au souper...

— Songoriez-vous à nous quitter déjà?

— J'y songe, hélas!... et je me retire.

— C'est impossible I

— Je serais heureux de rester, mais cola est impossible!

— Pourquoi?

M. de Génin, le petit bossu, fit eutendre sa vois de créceUe. (Page 238.)

— Un rendez-vous...

— Non, princel... nonl... — interrompit vivement Fanny. — Ce rendez-vous est une défaite... un invraisemblable pr6te.\te...

— Je vous assure...

— Non!... Cent fois non!... — Si une femme vous attendait vous ne seriez point venu

Tragédies (Mï) II.

VicomtcsBC, n* 33.

ce soir... — 11 j' a autre chose... — Soyez franc!... quel est le motif de cette brusque retraite qui ressemble à une fuite?

— Yous souhaitez le eonuaître?

— Oui, quel qu'il soit.

— Eh bien donc, madame la comtesse, — répondit Aldéonoff en baissant un peu la voix, — j'obéis... — Je quitte cet hôtel dont je n'aurais point dû franchir le seuil... — cet hôtel d'où j'ai chassé par ma présence un honnête homme, un galant homme!... — cet hôtel où je ne remettrai plus les pieds ! — Voilà la vérité.

Les fraîches couleurs de madame de Tréjan avaient reparu apri s le départ de Georges. - — Elles disparurent de nouveau.

— Ainsi, — murmura la jeune femme, — vous ne reviendi-ez pas?

— Jamais ! — dit Serge en s'inclinant.

Fanny poussa un long soupir et reprit :

— Que votre volonté soit faite!... — Je n'ose insister, sachant bien que j'insisterais vainement... — Allez donc, prince... — Allez... et adieu...

— Adieu, madame la comtesse... — répéta Serge en s'inclinant de nouveau. — Adieu...

Il salua les hommes, non sans quelque hauteur, et quitta le salon. Madame de Tréjan le suivit du regard jusqu'à la porte.

— Va-t'en! — murmura-t-elle, — va-t'en, puisque tu veux partir et puisque tu te crois le maître de vouloir!... — Nous verrons bien si tu ne reviens pas!

Elle continua tout haut :

— Monsieur le baron de Croix-Dieu, donnez-moi votre bras... — Allons souper, messieurs!...

Et, se penchant vers Philippe, elle ajouta à demi-voix :

— 11 n'y a rien de changé ici... il n'y a qu'un mari de moins...

Le souper fut très-gai.

Jamais la comtesse ne s'était montrée plus brillante ; — l'excessive tension de ses nerfs semblait doubler l'éclat de son esprit. — Sa gaieté, peut-être un peu fébrile, n'avait cependant rien do contraint, — on eût dit qu'elle voulait se faire un piédestal de sa position fausse et, si diflicilc que fût l'entreprise, elle la menait triomphalement à bien.

LA VICOMTESSE GERiMAINE 259

Sous l'innuence de cet éblouissant esprit, de cette gaieté cnmmunicative, et grâce aussi peut-être aux libations multipliées des vins d'Espagne à la glace et des vins de Champagne frappés eu sorbets, l'impressiou pénible résultant de la scène lamentable à laquelle nous avons assisté s'effaçait rapidement.

Quand les convives se levèrent de table ils ne songeaient plus guère à plaindre Georges Tréjan... — Ils se féliciteiient même in petto de son départ, convaincus presque tous, dans leur fatuité masculine, que le quasi-veuvage de Fanny leur donnait grande chance de réussir auprès d'elle, un peu plus tôt ou un peu plus tard.

Les salons se peuplèrent de nouveau. — Les parties recommencèrent. — M. de Strénj', qui — (à en juger du moins par son calme absolu) — ne se doutait guère des soupçons dont il avait été l'objet, tailla pour la seconde fois un baccarat, en mettant devant lui dix mille francs comme entrée de jeu.

Naturellement M. de Génin ne le perdit point de vue, ou pour mieux dire le dévora du regard pendant tout le temps que dura sa banque.

Mais le petit bossu eut beau faire, il ne remarqua rien de suspect. — Hâtons-nous d'ajouter que la chance heureuse du comte ne fut point excessive, et qu'après des intermittences assez longues son gain final se trouva des plus modestes.

Vers quatre heures du matin commencèrent les désertions.

M. de Génin, prêt à partir, s'approcha de Fanny.

— Madame la comtesse, — lui dit-il, — après ma fâcheuse et ridicule hallucination de cette nuit, je crains que le moment ne soit bien mal choisi pour vous adresser une requête, et je ne sais si j'oserai...

— Osez, monsieur... -•- répondit la jeune femme avec un sourire — et, quelle que soit cette requête, il me sera, je vous assure, fort agréable d'y faire bon accueil...

— Vous me comblez, madame la comtesse, et vous m'enhardissez... — Voici mon ambition : — Un provincial de mes amis, d'une bonne famille du Périgord, M. de Lansac, momentanément à Paris, serait très-heureux et très-fier d'être reçu dans une maison charmante comme la vôtre, et il emporterait tout là-bas, au fond de ses terres, un adorable souvenir des gracieuses Parisiennes dont vous êtes la plus séduisante. — Me permettez-vous de vous l'amener?

— Certes, je le permets, et M. de Lansac présenté par vous, monsieur, sera le trèsbien venu chez moi...

Le petit bossu fit une courbette, exprima chaleureusement su gratitude, baisa la belle main de la comtesse avec une grâce conquérante et sortit en victorieux.

— Que vous disait ce gnome? — demanda Croi.x-Dieu à Fanny. — Foimulait-il encore des idées saugrenues à l'endroit de quelqu'un c»? vos amis?...

— N'accablez pas le pauvre petit homme ! — répliqua la jeune femme en riant ; — il a reconnu ses torts... il e»t confus... il est désolé... et il sollicitait l'autorisation do m'aniener un provincial de sa connaissance.

— V9US avez accordé?...

— Sans doute... avec empressement... et je suis même, je l'avoue, nattée do la

demande... — Elle me prouve que malgré l'odieux scandale qui s'est produit ici et auquel j'ai bravement tenu tête, ma maison n'en restera pas moins une maison bien posée et recherchée comme auparavant...

— A merveille... — Et maintenant parlons de choses sérieuses, voulez-vous? — Votre projet est-il de changer quelque chose à votre genre de vie?

— Rien 1 — Je suis ma maîtresse et j'agis comme bon me semble...

— Recevrez-vous Aldéonofî?

— Je ne lui fermerais point ma porte s'il se présentait chez moi ; mais, à l'entendre, il se gardera d'y mettre les pieds! — En véritable Cosaque qu'il est, il fait de cette abstention ridicule une question de délicatesse.

— Supposez-vous que Georges reviendra?...

— Je suis absolument certaine du contraire...

— Que va-t-il devenir?

— C'est sonafîaire et non la mienne.

— Songez qu'il est votre mari, qu'il vous aime et qu'il a des droits...

— Des droits ! — -je le mets au défi d'en user ! — 11 ne le tentera même pas. — L'abîme creusé cette muit entre nous est infranchissable... — Je vous réponds qu'il le comprend!...

— Les actes de mariage et de décès, si bien rédigés, si parfaitement timbrés, si correctement légalisés — (deux chefs-d'œuvre!) — sont-ils en sa possession?

— Oui.

— Tant pis!...

— Pourquoi tant pis? — Qu'importe?

— 11 importe beaucoup. — Ces actes sont des faux.

— Bien innocents...

— Ceci, chère comtesse, dépend du point de vue auquel on se place pour envisager la question, mais je crois en effet que ces actes n'ayant point été produits en France, il serait difficile de poursuivre à leur sujet devant la justice française; il est néanmoins trèsfàcheux que M. de Tréjan ait contre vous cette arme... — Actes maudits!

— C'est de vous que je les tiens... — ils sont votre ouvrage...

— Eh! je croyais Aldéonoff mort et enterré!... Si je l'avais soupçonné vivant, aurais-je eu la folie de fabriquer son acte de décès?

— 11 est possible que M. de Tréjan, quittant l'hôtel à l'improviste, ait oublié ou néglige d'emporter ces papiers... — murmura Fanny.

— Oui, cela est possible... cela est même probable... — reprit Croix-Dieu. — Ou Georges les gardait-il? — Le savez-vous?

— Dans un portefeuille que je connais bien...

— Et ce portefeuille?...

— Dans un meuble de son atelier, et, plus je réfléchis, plus je crois fermement qu'ils y sont encore...

— Il faudrait s'en assurer sans retard...

LA VICOxMTESSE GERMAINE 2C1

— Dès que le dernier de mes hôtes sera parti nous monterons ensemble et nous saurons à quoi nous en tenir...

Dix minutes après ces paroles échangées, les salons du petit hôtel de la rue Le Sueur étaient complètement déserts.

Crois-Dieu et madame de Tréjan gagnèrent le premier étage.

Une antichambre commune donnait accès dans l'appartement de Fanny et dans celui de Georges.

— Entrons chez moi... — dit la comtesse. — J"ai quelque chose à prendre...

La chambre à coucher de la jeune femme était absolument merveilleuse, mais une description nous entraînerait trop loin et l'imagination de nos lecteurs, qui sont assurément gens de goût, suppléera sans peine à ce que nous ne dirons pas.

Dans un des angles se voyait un délicieux meuble, affectant la forme d'un cabinet italien du seizième siècle. — Les sculptures exquises de l'ébène encadraient des plaques d'ivoire gravées par un artiste de grand talent.

Une chaînette d'or, cachée sous la ceinture de feuillage du costume de bacchante, soutenait deux ou trois clefs mignonnes et d'une forme bizarre dont Fanny ne se sépai-ait jamais.

Madame de Tréjan introduisit l'une d'elles dans la serrure microscopique du meuble italien; aucun bruit ne se fit entendre et le panneau d'ivoire et d'ébène, tournant sur ses gonds, démasqua un panneau d'acier damasquiné qui, sous la pression d'un ressort invisible, s'ouvrit aussitôt comme le premier.

Le meuble si adorablement artistique cachait un coffre-fort.

Philippe jeta dans l'intérieur un regard curieux et vit, rangés en bon ordi'e sur les tablettes, des écrins, des liasses de titres au porteur, quelques paquets de billets de banque et un certain nombre de rouleaux d'or.

— Ah çà, mais, — dit-il en riant — c'est une succursale de la banque, ce cabinet!

— Presque!... — répliqua Fanny de même, — j'ai là-dedans, en diamants et en valeurs réalisables, deux millions trois cent mille fi-ancs.

Les prunelles du baron étincelèrent.

— Pourquoi conserver chez vous cette fortune, chère enfant? — demanda-t-il.

— Afin de l'avoir sans cesse sous la main. — Il me plaît de la regarder de temps eu temps... c'est un coup d'œil fort gai!

— Je comprends cela; seulement, agir ainsi, n'est-ce pas une grave imprudence!

— Non, en vérilé!... — Mes domestiques ne soupçonnent point le contenu d'un meuble dont ils ignorent même la nature. — Ce cofl're-fort, en outre, est à l'abri de l'efl'raction et de l'incendie..'. — On ne peut l'ouvrir sans avoir la clef qui ne me quitte pas, et sans connaître le secret... Donc, aucun danger... — Mais je liens ce que je ciierchais... allons...

Madame de Tréjan venait de mettre la main sur un trousseau composé d'une douzaine de clefs de diverses grandeurs réunies par un anneau brisé d'acier.

Elle prit ce trousseau et referma successivement les deux panneaux du précieux meuble.

Croix-Dieu, sans y paraître attacher la moindre importance, étudia très-attentivement à la dérobée le jeu du ressort.

— Qui sait? — se dit-il à lui-même, — cela pourra peut-être servir un jour ou l'autre... Puis, à haute voix, il demanda :

— Qu'est-ce que c'est que ces clefs, ma chère comtesse?

— Celles de tous les meubles de l'appartement et de l'atelier de Georges, — répliqua Fanny.

— Comment se trouvent-elles entre vos mains?

— Je les ai fait faire en double quelque temps avant mon mariage.

— Dans quel but?

— Dans un but absurde!... — Vous pouvez vous moquer de moi, baron, je le mérite!... Je me figurais follement être presque amoureuse de Georges... je voulais, si par hasard je devenais jalouse, qu'il fût impossible à mon mari d'avoir le moindi-e secret pour moi... et ces clefs devaient me permettre, le cas échéant, de fouiller tout à mon aise dans ses meubles en son absence... — Vous ne riez pas?

— J'admire!... — Prévoir la jalousie, c'est superbe!...

— Venez...

Fanny et Croix-Dieu traversèrent un vaste cabinet de toilette dont la maîtresse d'un empereur aurait envié les incomparables recherches. — L'atmosphère était saturée de ces senteurs molles et capiteuses qui semblent l'émanation de la femme elle-même, qui rendent fous bien souvent les hommes les plus sages, et tournent les plus solides têtes...

Fanny souleva une tenture.

— Cette porte, — dit-elle, — met mou appartement en communication avec la chambre à coucher de M. de Tréjan. — Remarquez, baron, s'il vous plaît, quelle est munie, de mon côté, de solides verrous.

— Pauvre Georges ! ■ — fit Croix-Dieu d'un ton comique.

— Dans les derniers temps, — continua la jeune femme, — le comte se plaignait beaucoup de les trouver toujours poussés, ces verrous! — Vous voyez qu'ils l'étaient co soir...

— Pauvre Georges!... — répéta Philippe.

Fanny ouvrit la porte et, poussant un faible cri, recula.

— Qu'est-ce? — demanda Philippe un peu surpris. — Qu'avez-vous vu?

— La chambre est éclairée !... — M. de Tréjan est-il donc encore li?...

Croix-Dieu suvança.

— Non... — dit-il, — la chambre est vide... — Seulement, avant de partir, Georges est venu... — En voilà la preuve...

^Sff^

Et il désignait du geste l'habit noir et la cravate blanche que le comte avait déchirés en les arrachant, et qui gisaient sur le tapis.

La lueur morne d'une bougie consumée à demi éclairait vaguement ces élégants Iiaillons. .

Fanny haussâtes épaules avec dédain.

On accédait à l'atelier par un escalier dérobé, pris dans l'épaisseur do la muraille- La comtesse et le baron en gravirent les marches.

L'atelier était grand et beau, mais singulièrement triste, car rien n'y parlait de travail. Fanny alla droit à un splendide bahut de chêne noir, et fit jouer la serrure de l'un des tiroirs avec une clef prise dans le trousseau.

— C'est là, — dit-elle. — Voici le portefeuille...

Elle ouvrit ce portefeuille...

11 était vide.

Madame de Tréjan se tourna vers Croix-Dieu et dit :

— Je me trompais en croyant à un oubli de sa part... — Malgré son trouble il pensait à tout!... — 11 a pris les actes, vous le voyez...

— Je ne le vois que trop !... — répliqua le baron.

— Que faire?

— Attendre sans vous inquiéter outre mesure, et, si Georges tentait de faire usage de ces pièces — (ce dont je doute), — ne point dévier d'une ligne de conduite facile à suivre...

— Laquelle?

— Celle-ci : — En admettant que vous soyez questionnée par qui de droit sur la provenance de l'acte de mariage, il faudrait soutenir ônergiquement qu'un simulacre de cérémonie nuptiale a véritablement eu lieu et que Serge .Mdéonon' a, d'une façon lâche et déloyale, abusé de votre confiance en lui.

— Vous oubliez que tout à l'heure, dans mon salon, en présence de mes hôtes, le prince m'ayunt mise au défi de le démentir, j'ai gardé le silence.

— Oui sans doute, et même vous avez eu grand tort! — 11 fallait payer d'audace, tenir tète au prince, l'accuser de mensonge à votre tour et vous l'auriez, je vous assure, embarrassé beaucoup... — 11 est malheureusement impossible de revenir sur un fait accompli, mais vous expliqueriez au besoin votre silence par l'émotion écrasante qui devait, en vous paralysant, anéantir toute présence d'esprit.

— Vous avez raison... — Si ce n'est vrai, c'est du moins vraiscmljlable...

— Il serait d'ailleurs impossible de prouver que ce n'est pas vrai... — Quant à l'acte mortuaire, vous affirmeriez votre bonne foi et vous soutiendriez qu'il vous a été envoyé de Saint-Pétersbourg, accompagné d'une lettre sans signature, au moment où l'annonce de la mort du prince paraissait à la fois dans les gazettes russes et dans les journaux français...

— Est-ce croyable, cela?

— Parfaitement. — Quelqu'un de vos adorateurs d'autrefois, mal accueilli par vous et vous gardant rancune, aura trouvé plaisant de vous jouer ce mauvais tour. — Quoi de plus naturel? — L'essentiel, vous le comprenez, chère comtesse, c'est que personne au monde ne puisse supposer qu'à tout ceci j'ai pris quelque part... — Si un mot imprudent vous échappait et faisait découvrir, je ne dirai pas notre complicité — (le mot est trop gros), — mais notre connivence, l'intention d'abuser le comte de Tréjan par des documents apocryphes serait évidente, votre rôle deviendrait odieux et le sien commanderait l'intérêt général et l'universelle sympathie...

— Soyez tranquille, je serai prudente! — A la première alerte je vous appellerai, et je ne ferai pas une démarche, je ne dirai pas une parole, sans vous avoir préalablement consulté...

Croix-Dieu, rassuré par cette affirmation positive et certain désormais qu'il ne se trouverait point compromis — (ce à quoi il tenait par-dessus tout), — prit congé de la jeune femme et retourna chez lui.

Mais, tandis que son stopper irlandais descendait comme un ouragan l'avenue de Friedland et le boulevard Haussman, il se disait malgré lui :

— Mauvaise soirée!... — Ce M. de Génin m'inquiète... — Tréjan m'inquiète.,. — Aldéonoff m'inquiète... — Est-ce que, par hasard, je deviendrais trembleur?...

La comtesse, rentrée dans son appartement, se laissa dévêtir par sa camériste, tordit sur sa charmante tête un peu pâlie ses admirables cheveux blonds et se mit au lit.

Le jour allait paraître.

Les clartés grisâtres de l'aube naissante se glissaient dans la chambre sombre par l'entrebâillement des rideaux abaissés.

Fanny, se tournant et se retournant sur sa couche, appelait vainement le sommeil qui s'obstinait à ne point venir, et, presque à son insu, elle murmurait :

— Cet Aldéonolf!... ce Cosaque!! Ah! c'est un homme, celui-là!! — Il a la force d'un géant sauvage et la hauteur superbe d'un prince!! — Avec quelle insolente courtoisie il me traitait cette nuit! — Comme sous son respect affecté on sentait bien le dédain profond!! — Et cependant il m'a aimée!! — Moi qui de tous mes vœux appelais un amant qui fût mon maître, comme je tendrais docilement mes poignets à ce Russe, s'il voulait ressouder les anneaux de la chaîne brisée!! — Oui... mais il ne veut pas!! — Eh bien! il faut qu'il veuille! — Je suis toujours belle.... je suis plus belle que jamais... — Il voudra! ..

Qu'y a-t-il donc 7 Pourquoi cet air soucieux? (Pngn 244.,'

de corps et d'os|irit do Georges au moment où il quittait Ir salon de sa ieiuino, après la scène que nous avons fidèlement slônographiée.

Une fièvre ardente brûlait ses veines. — Une sorte de glus iuni Ijre tintait ;i ses oreilles — Dans son cerveau tout était désordre, confusion, chaos.

11 eut peur de devenir fou, et il lutta avec une telle énergie contre ce déraillonicnt

Trâgtilic' (113) I

Vicomicsî'e, n* 31,

momen(anc de son intelligence qu'il reconquit presque aussitôt son sang-froid à peu près entier.

La première preuve donnée par lui de ce retour à un calme relatif, c'est qu'au lieu do s'élancer à l'instant même hors de l'hôtel ainsi que d'abord il en avait eu la pensée, il gagna son appartement.

Là il se dépouilla avec une telle violence de sa toilette de soirée, qu'il mit en pièces sa cravate blanche et son habit. — Il les jeta sur le tapis, les foula aux pieds, et, à leur place, il revêtit les plus simples vêtements de sa garde-robe.

Ce changement de costume fut l'affaire de cinq minutes tout au plus.

Le tiroir du luxueux bureau de son cabinet de travail contenait quelques louis.

Elles étaient bien à lui, ces pièces d'or, car elles provenaient de la vente des meubles garnissant l'atelier et le logement de la rue de Laval, meubles devenus inutiles, puisque aussitôt après son mariage il s'installait h l'hôtel de Fanny.

11 glissa dans sa poche cette somme insignifiante et se dirigea vers la porte.

Mais une réflexion l'arrêta.

— J'ai dit que j'avais été dupe et non complice! — murmura-t-il — Il est bon qu'à quiconque prétendrait que j'ai menti je puisse imposer silence par une preuve indiscutable...

Il monta à l'atelier, ouvrit le bahut et le portefeuille, prit l'acte de mariage, l'acte de décès, le numéro de la Liberté annonçant la mort du prince Serge Aldéonofl', quitta son appartement, sortit de l'hôtel qu'il laissait plein de lumières et de bruit, car les invités de Fanny étaient au moment de se mettre à table pour le souper, gagna les Champs-Elysées et les descendit machinalement, sans savoir où il allait et sans même s'interroger à cet égard...

Serge Aldéonoff, en se retirant après avoir si catégoriquement refusé son bias à madame de Ti'éjan, son ancienne maîtresse, se fit conduire au cercle élégant dont il élait membre, et où sa réapparition, — ou plutôt sa résurrection, — avait été chaleureusement accueillie la veille aa soir.

Il prit à part deux attachés d'ambassade — qu'il connaissait de longue date, — et il leur dit :

— Je viens de donner une Verte leçon à un gentleman, le manquis de Braisnes, de qui j'avais giavenicnt à me plaindre... — Voici les faits...

Après avoir raconté ce que nous savons, il ajouta :

— 11 est vraisemblable, tout à fait, que M. de Braisnes ne tiendra point à conserver de façon bénévole l'empreinte de mon gant sur sa joue... — Je suis à sa disposition, naturellement, comme bien vous pensez, messieurs... Donc déjà, voulez-vous me faire l'iionnenr, le cas échéant, de me servir de témoins?

La réponse lut — ce qu'elle ne pouvait manquer d'être — affirmative.

— Eh bien ! donc, — reprit le prince, — je vous adresserai les témoins de mon advor-

saire aussitôt qu'ils seront venus chez moi... — Le marquis de Braisnes est l'ofTensé; — nécessairement il a le choix des armes et vous ne discuterez, s'il vous plaît, ni cela, ni aucune autre chose... J'accepte d'avance ce qu'il voudra, et je vous donne absolument carte blanche... — Si l'on pouvait se battre aujourd'hui, ce serait charmant et très-commode, je vous assure, ma journée étant libre tout à fait, tandis que j'ai donné pour demain des rendez-vous, donc déjà, qu'il faudrait décommander... — grand ennui!... — Enfin faites pour le mieux, n'est-ce pas?

A neuf heures du matin deux jeunes gommeux, de non moins bonne maison et de non moins haute futaie que le petit marquis de Braisnes, — très-heureux d'ailleurs et très-fier.s de jouer un rôle dans une affaire dont le hirjh-life parisien s'occuperait nécessairement et dont on parlerait beaucoup, — arrivèrent au Grand-Hôtel et firent passer leurs cartes au prince AldéonofT.

Serge les reçut à l'instant avec cette politesse un peu hautaine qui constituait l'un des caractères distinctifs de sa personnalité et leur donna l'adresse de ses témoins.

Une heure après ces derniers vinrent lui annoncer que l'épée était l'arme choisie et que la rencontre aurait lieu à quatre heures précises, dans un endroit convenu du bois de Ville-d'Avray, — ce dont Serge fut enchanté.

Dans les précédents volumes de ce livre il nous a paru nécessaire de raconter, avec des détails multiples et précis, les duels successifs du capitaine Grisolles avec André de San-Rémo et avec Octave Gavard.

Les lecteurs des Tragédies de Paris doivent, en conséquence, être blasés sur des péripéties et des émotions d'un genre identique, et nous croyons d'ailleurs qu'ils portaient et portent encore infiniment plus d'intérêt à nos amis André et Octave qu'au petit marquis de Braisnes et à Serge AldéonofT lui-même, dont la conduite cependant nous paraît, en CCS dernières circonstances, absolument correcte.

Donc il nous suffira d'affirmer que les choses se passèrent de la façon la plus régulière.

L'exactitude des deux adversaires fut ponctuelle.

AldéonofT déclara sur le terrain qu'il prétendait se servir, non pas des épées apportées par ses témoins, mais de celles de M. de Braisnes.

Le combat commença et, dès les premières passes, il fut évident pour les témoins que la supériorité du prince était écrasante. — Le petit marquis lui-même ne put con'^erver à cet égard aucune illusion et des gouttelettes d'une sueur froide mouillèrent ses tempes. ^ Il fit néanmoins fort bonne contenance.

Serge, — avons-nous besoin de le dire — n'en voulait pas le moins du monde à la vie du gommeux, plus bête que méchant en réalité. — Une leçon sévère lui semblait suffisante et au lieu de tuer M. de Braisnes, ainsi qu'il le pouvait, il se contenta de lui donner dans les chairs du bras droit un joli coup d'épée.

Les témoins déclarèrent aussitôt l'honneur satisfait et le combat cessa.

La blessure n'offrait rien do grave et ne devait entraîner pour le marquis d'antre conséquence que celle de le contraindre à porter son bras en écharpo pendant une qiiinzainfl de jours.

Les adversaires i^chansfèrent un salut courtois et regagnèrent les voitures qui les avaient amenés.

AldéonofF rentra au Grand-Hôtel pour modifier sa toilette et ressortir presque aussitôt, sans accorder la moindre attention à un coupé stationnant sur le boulevard, près de la porte monumentale de l'immense caravansérail parisien.

Au moment où passait le Russe, l'un des stores de ce coupé se souleva et pendant le quart d'une seconde une tête de femme apparut, puis le store fut abaissé de nouveau et le coupé partit rapidement.

Fanny Lambert, comtesse de Tréjan, s'éloignait rassurée et se disait avec une joie intérieure qui se peignait sur son visage :

— En somme, il vient de se b:ittre pour moi !...

Cette affirmation était peut-être un peu paradoxale, mais, depuis que le monde existe, les belles filles d'Eve la blonde ont adoré le paradoxe.

Serge Aldéonofl'dîna au cercle, — alla voir une opérette aux Variétés, — retourna au cercle, — fit un whist, — perdit cent louis et rentra se coucher vers les deux heures du matin.

Les nombreuses pièces de son nécessaire en or massif étaient étalées sur le marbre blnnc d'une large table.

Il s'apprêtait à commencer sa toilette de nuit quand son valet de chambre, — un valet de chambre français d'un grand style, depuis peu de temps à son service, — entra et dit :

— Une dame est là, qui supplie Votre Excellence de lui accorder audience...

— Une dame! — répéta le prince, — il fallait lui demander son nom, donc déjà, à cette dame ! !

— C'est ce que j'ai fait... — Elle a répondu qu'elle ne dirait ce nom qu'à Votre Excellence...

— Est-elle jeune et jolie au moins?

— Elle est voilée, mais mise avec un chic suprême... L'élégance de sa taille et la fraîcheur de sa voix me permettent d'affirmer à Votre Excellence qu'elle est jeune et qu'elle doit être jolie...

Serge eut un moment d'hi'-sitation.

— Quelque banale bonne foitune... — nnirmura-l-il. — une pécheresse décavée, en quête d'un chèque... — Ah ! bah! nous verrons bien...

Et il ajouta :

— Faites l'utrer...

Deux ou trois secondes s'i^coulèrent, puis la porte de la chambre à coucher se rouvrit pour laisser entrer une femme et se referma discrètement derrière elle.

Aldéonoff salua d'une façon un peu sommaire et, d'un regard rapide et curieux

(regard de connaisseur émérite) — il détailla la nouvelle venue.

Son costume entièrement noir et ajusté comme une amazone mettait en relief la finesse d'une (aille ronde et souple, les lignes exquises du corsage et les contours élégants des hanches.

Tout l'ensemble de ce jeune corps ainsi dessiné offrait une grâce idéale et un je ne sais quoi d'indéfinissablement provocant.

La visiteuse, dont un voile de gaze noire tombant sur le visage et noué derrière le chapeau ne laissait même pas deviner les trait-;, semblait fort émue, à en j iger par le léger tremblement de ses petites mains bien gantées.

elle ne portait qu'un seul bijou, une châtelaine Louis XVI supportant une montre d'émail noir sur laquelle se détachait un chiffre en brillants surmonté d'une couronne à neuf perles.

— Est-ce une aventurière? est-ce une femme du monde? — se demanda Serge, à qui ce détail n'avait point échappé. — Dans tous les cas je serai .bien surpris, donc déjà, si cefte personne n'est pas jolie...

Le prince dix fois millionnaire avait eu dans sa vie des bonnes fortunes si bizarres, si invraisemblables, qu'en fait de galantes aventures rien ne lui paraissait tout à fait impossible.

Son attitude devint courtoise, presque lespectueuse.

Il se dirigea vers la nouvelle venue qui s'était arrêtée après avoir franchi le seuil, et saisissant une de ses mains, qu'elle ne lui retira point, il lui dit :

— Pardoimez-moi d'abord, madame, de vous recevoir dans le désordre d'uiK! chambre à coucher... — Votre visite inattendue m'a pris à l'improviste, donc déjà... vuilà mon excuse... — Acceptez un siège, je vous prie... — Vous voulez Lieu?

L'inconnue fit un signe affirmatif.

Serge la conduisit jusqu'à l'un de ces canapés étroits qu'on nomme tête-à-tèlc parce que, difficilement, on y pourrait tenir plus de deux.

Il la fit asseoir, s'assit près d'elle, — mais pas trop près, — et continua .

— Sans soupçonner encore le motif qui vous amène ici, je puis vous dire, madame, que votre seule présence est un bonheur déjà... — Elle apporte dans ce logis banal un délicieux parfum de jeunesse et de beauté... — Ne me défendez point d'espérer que mon bonheur grandira quand je saurai par vous à quelle heureuse chance je le dois...

L'inconnue ne répondit pas.

Soit illusion, soit réalité, Aldéonoff crut entendre dans le silence les battements de son cœur.

Il reprit, sans abandonner la petite main qu'il serrait :

— Est-ce que j'avais la joie, madame, d'être déjà connu de vous avant ce jour? La visiteuse baissa doucement la tête ce qui, dans toutes les langues, veut dire : oui.

— Est-ce que je vous connais, moi, madame? — continua Serge. La tête voilée se baissa de nouveau.

— Alors, — poursuivit le prince en souriant — vous me parlez par signes, je suppose, dans la crainte que je reconnaisse votre voix... — Est-ce cela?...

Une légère pression de la main répondit affirmativement.

— Permettez-moi de vous faire observer, madame, qu'en des conditions pareilles le dialogue entre vous et moi sera, donc déjà, bien difficile!... — Garderez-vous l'incognito jusqu'au bout?

L'inconnue secoua la tête.

— Vous me laisserez voir un visage qui, j'en suis absolument sûr, est charmant? — Vous me le laisserez voir, n'est-ce pas?

Nouvelle pression de main, équivalant h une promesse.

- Eh bien! pourquoi pas tout de suite?...

Silence absolu.

— Est-ce que vous craignez quelque chose de moi?... La tête se baissa deux fois de suite.

— Aurais-je eu, par hasard, ou plutôt par malheur, la triste chance de vous offenser?.. .

Même réponse.

AldéonofT fit un geste d'étonnement.

— Permettez-moi de vous assurer, — reprit-il, — que cette chose m'étonne beaucoup!... — Ce n'est point la coutume, donc déjà, que les gracieuses personnes de qui j'ai eu l'honneur et la joie d'être connu se plaignent do ma courtoisie...

La tête et la main restèrent muettes.

— Eh bien! — poursuivit Serge — puisqu'il paraît que mes torts existent, faites-lesmoi connaître... — Donnez-moi le moyen de les réparer...

— Les réparer!... il n'est pour cela qu'un seul moyen!... — murmura derrière le voile une voix très-basse que l'émotion rendait presque indistincte et qui, cependant, fit tiessaillir .\ldéonoff. — Le dédain ne s'efface que par l'amour...

— Je vous ai dédaignée, moi!... — s'écria le prince.

— Oui... dédaignée et presque insultée...

— Dédaignée... insultée?... Mois qui donc ùtes-vous, madame?

La visiteuse dégagea sa main, que Serge tenait toujours dans les siennes, et d'un geste si brusque enleva son voile et son chapeau que ses longs cheveux dénoués ruisselèrent sur ses épaules et inondèrent sa poitrine.

■ — Fanny !! — dit le prince stupéfait.

— Oui Fanny!... — cette Fanny que vous avez aimée quand elle était Fanny Lambert... Fanny... votre Fanny... devenue comtesse de Tréjan... reine de Paris... et qui vous adore!...

Et la jeune femme, jetant ses bras autour du cou d'Aldéonoff, balbutia dans un élan de passion fougueuse :

— Serge, sois mon amant!... sois mon Dieu!... sois mon maître!...

Ému, troublé, pi-esque vaincu, le Russe essaya de lutter encore contre l'irrésistible entraînement qui le dominait.

Mais si la lutte contre les sirènes est possib'e — (la mythologie le démontre!...) — la défaite est d'avance assurée.

Serge voulut détourner la tète et fermer à la fois les yeux et les oreilles.

Fanny resserra son étreinte.

Les parfums de sa chevelure enveloppèrent le prince. — Ses lèvres amoureuses touchèrent les lèvres rebelles...

Tout fut dit et la loyauté de Serge Aldéonoff sombra dans le naufrage de sa raison...

La multiplicité des intrigues si formidalilcment combinées par le baron de Croix-Dieu nous oblige à appeler successivement l'attention sur chacun des personnages, ou plu4ùt des groupes de personnages enlacés dans les toiles de l'araignée parisienne.

C'est ainsi que nous allons du groupe de Germaine et d'André au groupe d'Octave et de Dinah, pour revenir ensuite à celui de Fanny et de Tréjan.

Nous nous efforçons d'être clairs, mais la tûche est ardue et nous senton^^ bien qu'il nous faut quelquefois venir en aide à la mémoire fatiguée de nos lecteurs.

C'est ce que nous allons faire en ce moment.

Le lendemain de la première visite de Germaine à l'entre-sol mystérieux de la rue Ca«tellane, André, — nous l'avons dit, — reçut de la jeune femme une longue lettre d'actions de grâces. r

La pauvre petite vicomtesse laissait déborder, en ces pages émues, l'expression du sa reconnaissance et de son admiration pour l'iiéio'ïquc réserve, pour le courageux respect dont le jeune homme avait fait preuve en n'offensant point la pudeur craintive, en ne violant pas la foi jurée.

Elle ajoutait qu'une telle conduite centuplait sa tendresse...

■fm

Si touchante qu'elle fût, cette lettre manqua son eti'et.

L'impression immédiate et irrésistible des paroles angéliques de Germaine et do ses tendres paradoxes n'existait plus.

André trouvait désormais l'union des âmes incomplète et insuffisante, et résolument il déclarait absurdes les belles théories nuageuses et platoniques.

Nous l'avons entendu s'avouer à lui-même qu'il était décidément ridicule, — ridicule a\cc récidive, — qu'il avait joué, rue Castellane aussi bien qu'au château de Grandlieu, un fort sot personnage, et qu'il souhaitait avec une ardeur sans égale qu'un nouveau rendez-vous lui fournit l'occasion de prendre sa revanche, dût-il, à la suite de cette revanche, perdre dans l'esprit de Germaine la meilleure partie des rayons de son auréole.

Ce rendez-vous, — hélas! — ne se fit guère attendre, et, ce qui devait fatalement se produire entre un jeune homme et une jeune femme éperdument amoureux l'un de l'autre, en devint la conséquence naturelle et forcée.

L'ange gardien de Germaine ouvrit ses ailes blanches et s'envola en détournant la tète,..

San-Rémo fut heureux et la vicomtesse, malgré sa rougeur, malgré ses larmes, lui pardonna ce bonheur quoiqu'il ne fût que bien incomplètement partagé par elle.

Cependant, malgré leur ardente et mutuelle tendresse, les deux amants ne se voyaient pas tous les jours.

Germaine ne voulait et surtout ne pouvait se soustraire à aucune des exigences de la société dont elle faisait partie et au milieu de laquelle elle vivait, à aucune de ces mille petites tyrannies qui font de la vie d'une femme du monde un perpétuel esclavage.

De plus, M. de Grandlieu pouvait s'étonner tout à coup du changement survenu dans les allures do la vicomtesse et devenir jaloux. — Il fallait donc agir avec la plus grande prudence et éviter à tout prix d'éveiller ses soupçons.

San-Rémo, depuis qu'il était l'amant de Germaine, ne se présentait guère à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, et, quand le vicomte se plaignait de la rareté de ses visites, il iiépondait de façon à laisser croire qu'une passion absorbante lui prenait tout son temps.

Mais, — personne ne l'ignore, — le premier, le plus impérieux besoin des amants sincèrement épris, est de se mettre sans cesse en communication l'un avec l'autre, et d'échanger d'une façon quelconque des pensées, toujours les mêmes.

En conséquence, le jeune homme et la jeune femme se dédommageaient de leur mieux de la contrainte qu'ils étaient forcés de subir, par l'échange de billets si tendres, si brillants, que l'écriture mettait littéralement le feu au papier.

Germaine correspondait avec André tout simplement par la poste

André répondait en glissant ses lettres sous le lierre de la grille du jardin

Mademoiselle Mariette ne manquait point de venir rendre compte au baron des sorties de plus en plus fréquentes de madame de Grandlieu.

Etienne, de son côté, accouréiit deux fois par semaine rue Saint-Lazare, afin d'accuser réception des lettres à cachet de cire verte arrivées la veille pour son maître.

— Que fait M. de San-Rémo de ces lettres? — où les met-il? — demandait iuvuriublcmcnt Gi'oix-Dicu.

— Faites-moi place I — répélu Serge d'uu ton qui duveuait liauluiu. (Page 251.)

Et, non moins invariabh-inent, le valet de clmmbi(( répondait :

— Hi51as!... je n'en sais riL-n!... — M. le marquis «),»nferm(! pour les lire...

Enfin, un matin, il se pn'isenta triomphant et s'6cria avec la joie intime d'un liommo absolument certain de recevoir une forte prime :

— Monsieur le baron, j'ai découvert le pot aux roses!

— Parlez vitel

Tragédiet (lU) II.

VicomtcsBO, »• 33.

— Au risque de perdre ma place, je me suis glissé dans le cabinet de toilette, tandis que M. le marquis verrouillait la porte de sa chambre... — J'ai vu...

— Eh bien?

— M. le marquis place les épîtres en question dans un petit portefeuille de maroquin rouge à fermoirs d'argent que je ne lui connaissais pas...

— Ne pouvez -vous adroitement vous emparer de ce portefeuille?

— C'est impossible. — Mon maître le porte sur lui sans cesse, et le soir, en se couchant, il le place sous son oreiller...

— J'aviserai... — pensa Croix-Dieu,

Voilà où en étaient les choses trois semaines environ après la première entrevue d'André et de Germaine rue Castellane.

LU

Philippe de Croix-Dieu avait, paraît-il, un intérêt capital à voir tomber en ses mains le portefeuille dans lequel André de San-Rémo enfermait les lettres de Germaine, — ce portefeuille dont il ne se séparait jamais et que le soir, avant de s'endormir, il plaçait sous son chevet.

Nous avons entendu le baron se dire à ce sujet :

— J'aviserai!...

Et il cherchait, — il cherchait sans cesse, — mais son imagination si fertile en expédients de toute sorte ne lui fournissait aucun moyen acceptable et pratique d'arriver à son but.

Néanmoins il ne désespérait point, et ponfîant dans le hasard qui généralement ne vient en aide qu'aux gens supérieurs, et qui l'avait, à ce titre, servi si souvent, il attendait non sans impatience qu'une favorable occasion se présentât, et il se promettait de la mettre à profit.

Quoiqu'on fût au commencement de l'automne, — mauvaise époque s'il en fut pour les théâtres — le Gymnase donnait la première ropréseiitation d'une comédie en cinq actes sur laquelle sou habile directeur fondait de grandes espérances.

Cette pièce — œuvre de début d'un jeune homme — excitait vivement la curiosité, non à cause de son auteur tout à fait inconnu, mais en raison du bienveillant patronage accordé à cet inconnu par l'un des plus illustres maîtres de la scène française.

La fraction du Tout-Paris artistique et élégant qui n'était ni en villégiature, ni au^i elations thermales, ni aux bords do la mer, assistait à la représentation.

Le succès se dessinait nettement.

Le rideau venait de tomber sur le troisième acte, — des bravos unanimes et un rappel sérieux attestaient la sympathie d'un public d'élite pour l'u'uvre et pour ses interprètes.

Quelques-uns des personnages de notre récit se trouvaient dans la salle.

C'était d'abord le baron de Croix-Dieu, debout à l'entrée de l'orchestre.

Un peu plus loin, au troisième rang des fauteuils, André de San-Réuio, également debout et tournant le dos à la scène.

Enfin, dans une loge de face, le vicomte de Grandlieu et Germaine.

La jeune femme, vêtue de bleu pâle, tenait de la main gauche un splendide bouquet de violettes de Parme, et de la main droite elle semblait réparer, dans les ondes de sa soyeuse chevelure, un désordre qui n'existait pas.

André n'osait tourner vers die le double canon de sa jumelle, mais il la couvrait d'un regcird où rayonnait son immense adoration.

Les gens superficiels, les indifférents, ceux enfin pour qui la constante observation de toutes choses n'est point un devoir professionnel, ignorent les mille et une ressources de la télégraphie- mystérieuse, si fort en usage dans les salons et dans les théâtres de Paris et qui remplace avec d'incontestables avantages les amoureuses correspondances, dangereuses toujours et souvent impossibles.

Des signaux énigmatiques s'échangent ainsi entre les fauteuils d'orchestre et les loges, si c'est au théâtre, ou d'un salon à l'autre, si c'est dans le monde, sous les yeux des maris qui n'y voient littéralement que du feu.

Un bouquet posé sur le rebord d'une loge, puis changé de place; — un gant ùté et remis; — un bracelet attaché plus ou moins haut; — un éventail ouvert et fermé deux ou trois fois de suite; — une petite main blanche caressant des cheveux blonds ou bruns, contiennent des volumes de tendres serments, de paroles ardentes, d'indications de rendez-vous; et de promesses de bonheur...

Ce n'est pas moral, nous le savons, — mais c'est joli et bien amusant, — sauf pour les maris, naturellement.

Un charmant écrivain qui s'était fait une large place dans la littérature draniatiijue, et que tout le monde aimait autant pour sa nature bienveillante, loyale et gaie, que pour son esprit vif, original, jamais acerbe, — Lambert Thiboust, — mort en pleine jeunesse, en pleine verve, en plein succès, disait un jour dans un théâtre ù l'auteur des Tragédies de Paris :

— Quelle jolie comédie il y aurait à faire avec ce titre : les Bouquets et les Eventails... — Si vous voulez, nous la ferons ensemble.

La collaboration ainsi proposée, et accueilHe de grand co^ur, ne devait exister qu'en projet.

Quelques jours plus tard, le rire joyeux et sonore était à jamais éteint... — il ne restait du pauvre Lambert Thiboust qu'un souvenir...

Le bouquet de Germaine, en son muet langage, avait appris à André que la jeune femme se rendrait le lendemain au mystérieux logis «le la rue Gastellane.

La main caressant les cheveux avait ajouté qu'il fallait attendie la visiteuse à deux iieiires...

Les fauteuils — ainsi que cela arrive toujours — s'étaient presque complètement dépeuplés pendant l'entr'acte.

276 LES TltAGÉDIES DE PARIS

Croix-Dieu debout, comme nous l'avons dit, et se croyant seul dans le passage étroit qui par une pente douce suivie de deux ou trois marches conduit du couloir à l'orchestre, regardait successivement André et madame de Grandlieu.

La télégraphie de la jeune femme ne lui échappait point. — Il en cherchait le sens et, grâce à la physionomie radieuse de San-Rémo, il le devinait aux trois quarts.

En ce moment se produisit un petit incident bizarre.

Le baron tressaillit tout à coup.

Il venait de sentir une main très-légère, très-agile, très-évidemment expérimentée, se glisser dans la poche où se trouvait son porte-monnaie.

Sans s'émouvoir, sans même tourner la tête, il saisit par un mouvement rapide le poignet de l'audacieux filou, et le tint aussi ferme que si les mâchoires d'un étau venaient de se refermer sur lui.

La main était encore dans la poche...

Le flagriint délit se trouvait constant. — Aucune tentative de négation n'avait chance d'aboutir.

Croix-Dieu entendit une voix basse et suppliante murmurer à son oreille :

— Ne me perdez pas, monsieur, je vous en conjure!... — .\u nom du ciel, ne me perdez pas!

Il se retourna et vit en face de lui la figure imberbe et confuse d'un tout jeune homme élégamment vêtu.

Cette figure, régulière et presque jolie, ne semblait point du tout celle d'un vulgaire valeur à la lire.

— Fiez-vous donc à la mine!... — pensa Croix-Dieu en constatant que le poignet qu'il n'avait point lâché appartenait bien au jeune homme dont l'apparence était si peu suspecte.

Cependant le quidam répétait, en appelant sur ses lèvres pâlies par la frayeur son sourire le plus persuasif :

— Je fais un appel à votre belle âme, monsieur!... ayez pitié de moil... — Ne me perdez pas!...

— Savez-vous, — dit le baron, — que vous êtes un coquin bien effronti''!.,.

— J'en ai l'air, je le sais, oui, monsieur... mais, au fond, je suis honnête...

— Honnête!... en volant les porte-monnaie I...

— Ah! monsieur, c'est pour elle!

— Qui, elle?...

— Ma maîtresse... — Une femme que j'idolâtre, monsieur, et que je veux rendre heureuse!!...

— Avec l'argent des autres!...

— Si j'en avais à moi, monsieur, je le lui donnerais... — Soyez compatissant pour la faiblesse d'un cœur égaré par la passion!... — Ma tête ne m'appartient plus... elle est toute

à Zulmti!... — Si vous saviez comme elle est belle, ma Zulma, et comme je l'amie!... — Je ne suis point responsable de mes actes... Non, monsieur!... — L'amour a tout fait...

— Le drôle est amusant... — pensa le baron, et, avec une indulgence qui de sa part n'étonnera personne, il fut au moment de rendre la liberté au caplif et de l'envoyer se faire pendre ailleurs.

Une soudaine inspiration l'arrêta.

Le hasard, une fois de plus, lui venait en aide.

L'occasion souhaitée et attendue se présentait enfin. — Un moins habile aurait peutêtre passé près d'elle sans la voir. — Lui la saisissait aux cheveux.

Le filou, devinant l'irrésolution de celui qui le tenait en son pouvoir, prenait une physionomie larmoyante et murmurait :

— C'est l'amour, monsieur! c'est l'amour!! — Tout pour Zulma!

Croix-Dieu fronça le sourcil, rendit plus rigide encore la tenaille vivante formée par ses doigts nerveux, et dit au gredin désappointé :

— Venez avec moi...

— Où me conduisez-vous, monsieur? — balbutia piteusement le pick-pocket.

— Vous êtes trop curieux...

— Oh! dites-moi, monsieur, dites-moi seulement : Est-ce au poste?

— Non...

— Où donc alors?

— Vous allez le voir...

— Mais, monsieur...

— Taisez-vous et suivez-moi de bonne grâce, sinon j'appelle un sergent de ville — (il y en a sous le péristyle du théâtre) — et je vous fais immédiatement empoigner.

— C'est juste... — Je vous suis, monsieur... Mais ne l'oubliez pas, c'est l'amour... et l'amour est comme le feu, il purifie tout!...

Croix-Dieu avait grand'peine à dmniner une violente envie de rire tant son caplif lui semblait bizarre.

Les deux hommes, l'un conduisant l'autre, montèrent au second étage.

On venait de sonner pour le quatrième acte. — Les promeneurs regagnaient leurs places. — Le foyer devenait désert.

Us en franchirent le seuil et ne firent halte que dans l'embrasure de l'une des fenêtres donnant sur le boulevard.

Les doigts du baron se desserrèrent.

Le j<!une drôle se hâta de frictionner son poignet rouge et engourdi.

— bref, — commenta (]roix-Di(;u, — vous êtes un voleur...

— Monsieur, je vous ai dit pourquoi...

— Kt, qui pis est, — continua Philippe, — un voleur maladroit!!

gws:

Où l'amour-propre va-t-il se nicher?

Le pick-pocket fit un liaut-le-corps.

En face de cette accusation blessante, la i-ougeur de l'indignation légitime empourpra son visage et il répliqua :

— Ah! monsieur, vous êtes cruel!... et permettez-moi d'ajouter que vous êtes injuste!...

— Allons donc!... les preuves sont là!... — Si vous aviez mis la moindre prestesse à m'enlever mon porte-monnaie, il ne serait plus dans ma poche en ce moment et vous ne seriez point ici...

— C'est vrai, monsieur... Mais il n'est si malin qui n'ait ses mauvais jours!... une l'ois n'est pas coutume...

— Habituellement, alors, vous avez la main plus heureuse?...

— Je m'en pique, et j'ai fait mes preuves!... — Zulma est dans ses meubles!... — Mai^ pourquoi me demandez-vous tout cela, monsieur, s'il vous plaît?...

— Parce que j'ai une proposition à vous faire.

— Si je ne l'accepte pas, cela ra'étonnera bien... — Voyons la proposition...

Le filou adolescent comprenait désormais à merveille qu'il n'avait plus rien à craindre et son ton se modifiant en conséquence, d'humble et suppliant qu'il était d'abord, devenait assuré et presque cynique.

— Vous avez à choisir entre deux solutions, — reprit Croi.\-Dieu. — Voici la première : — Je vous conduirai tout de suite au poste et cette nuit vous coucherez au Dépôt...

— Il n'en faut pas!! — s'écria le pick-pocket. — Voyons la seconde?

— Vous me rendrez un service, et cinq minutes après vous toucherez dix louis...

— Pour Zulma!! — Je suis prêt, monsieur... — Que faut-il faire?

— Nous allons rentrer ensemble à l'orchestre... — Avcz-vous une place?

— Oui, monsieur... une place que j'ai prise en location, pensant qu'il y aurait peutêtre moyen de travailler ici ce soir...

— Je vous désignerai un jeune homme...

— Très-bien...

Ce jeune homme a dans la poche de côté de son habit un portefeuille...

— Ah! ah!...

— Pendant l'entr'acte prochain vous vous approcherez de lui...

— Je commence à comprendre...

— Vous déploierez cette adresse dont vous paraissez si fier et que vous avez si mal prouvée tout à l'heure... — Vous prendrez le portefeuille et vous me l'apporterez...

— Ah çà! mais vous êtes un collègue!... — répliqua le voleur en riant, — il fallait donc le dire tout de suite!... Bonsoir, collègue!...

— Taisez-vous et obéissez! — fit impérieusement le baron. — En échange du portefeuille, je vous compterai la somme promise.

-ff^

— Si le portefeuille est bourré de billets de banque, — hasarda Jo filou, — il me semble que dix louis, c'est bien mesquin !

— Il ne contient que des lettres d'amour...

— Alors je comprends, — reprit le drôle avec une intonation comique. — Monsieur p=t un mari... contrarié... et il veut des preuves pour obtenir la séparation... — Parfait'. — Dans ce cas, dix louis, c'est payé.

Tâchez de réussir, au moins! — ajouta Croix-Dieu en souriant malgré lui de la

supposition du jeune homme...

— On fera le possible... l'impossible même au besoin...

— Et ne cherchez point à m'échapper... ce serait inutile, — je vous surveillerai...

— .\h! soyez paisible! chose promise, chose duel je suis un honnête voleur... j'agirai en voleur honnête... — C'est pour Zulma!!

Et les deux interlocuteurs regagnèrent ensemble l'entrée de l'orchestre, au moment où le rideau venait de se lever sur le quatrième acte.

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