‹ Les tragedies de ParisChapitre 40 sur 50 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Croix-Dieu désigna San-Rémo.

— Dans le prochain entr'acte — ajouta-t-il — il sortira et ce sera le moment d'agir... - Comptez sur moi...

Le pick-pocket regagna sa place et s'absorba dans l'audition de la comédie nouvelle nu dans ses amoureux souvenirs.

Le baron, laissant son fauteuil inoccupé, resta debout à l'endroit même où la tentative de vol à la tire avait eu lieu quelques minutes auparavant.

Si honnête voleur que fût son voleur, il tenait à ne pas le perdre de vue un seul instant.

L'acte s'acheva, les spectateurs sortirent les uns après les autres, et bientôt il ne resta guère à l'orchestre qu'une douzaine de personnes.

Parmi ces obstinés se trouvaient le jeune filou et San-Hémo.

Ce dernier paraissait fort enclin à s'immobiliser, ainsi qu'il In faisait depuis le commencement du spectacle.

Un signe de Croix-Dieu le décida cependant à quilti'i- la place.

— Que me voulez-vous, baron? — demanda-t-il en serrant la main de Philippe.

Celui-ci s'assura par un coup d'o-il jeté en arrière que le pick-pocket vunail do se mettre en mouvement, et répondit en prenant le ])ra3 d'André et en se penchant vers son oreille.

— Je veux vous gronder, mon cher enfant...

^eu*

— Moi !... A quel sujet?...

— Vous agissez comme un étourneau, et vous arriverez sans le moindre doute à compromettre abominablement une personne qui vous est chère et dont je ne veux pas prononcer le nom ici...

André devint pourpre.

— Vous parlez par énigmes... — balbutia-t-il. — Expliquez-vous de façon plus claire...

— Vous ne comprenez pas?...

— Non...

— Eh bien donc, puisqu'il le faut, je mettrai les points sur les i! — Croyez-vous qu'un beau jeune homme puisse, pendant toute la durée de trois entr'actes consécutifs, attacher des yeux ravis sur certaine loge de face, sans crier bien haut à tout le monde : — J'adore une femme blonde, habillée de bleu clair, qui, seule avec son vieux mari, occupe la loge en question, et sourit à son bouquet, n'osant me sourire à moi-même...

— Mais, baron... — fit vivement André.

— Inutile de me répondre... — interrompit l'hilippe. — Loin de moi la pensée d'être indiscretct d'intervenir malgré vous dans vos affaires de cœur... — Vous voilà prévenu... c'est tout ce qu'il fallait... — Profitez du conseil et faisons ensemble un ou deux tours dans les couloirs, si vous aimez mieux cela que de monter au foyer où l'on étouffe...

Et il entraîna le jeune homme qui n'opposa d'ailleurs aucune résistance. Le pick-pocket suivait, en se disant avec philosophie :

— Tiens!... il paraît que le mari et l'amant sont amis intimes!... c'est toujours comme ça!... oh! les femmes!... — Seulement cette fois-ci, l'époux... contrarié me paraît plus malin que... l'autre...

Il ne restait qu'un acte à jouer...

Les spectateurs réclamant leurs pardessus ou leurs chapeaux produisaient un notable encombrement dans les couloirs du théâtre.

On se foulait pas mal au bas de l'escalier qui conduit au premier étage.

Le moment parut favorable au baron.

Il regarda par-dessus son épaule, vit son collaborateur à une faible distance, et fit brusquement volte-face comme pour revenir sur ses pas.

André, qu'il tenait toujours par le bras, suivit ce mouvement.

Le voleur marchait assez vite, la tète basse, l'air préoccupé. — Il ne s'arrêta point et vint tamponner San-Rémo d'une façon si rude que l'amant de Germaine chancela sous le choc et s'écria avec colère :

— Ah çà, monsieur, êtes-vous ivre ou fou?... — Vous avez failli me renverser!... Le filou recula d'un air timide et confus, mit le chapeau à la main et balbutia :

— Je vous présente, monsieur, mes bien humbles excuses... — Je suis désolé... — ja n'avais pas l'honneur de vous voir... — J'ai le malheur d'être myope et quelque peu distrait... — Si je vous ai fait le moindre mal, je ne m'en consolerai point...

Le gonimeu.T prit la belliqueuse altitude d'un coq de combat. (Page 256.)

— Hassurcz-vous, monsieur, ce n'est riei.... — réplique San-Iléino, dôsarmô par celte attitude, — seulement je vous conseille de porter à l'avenir un lorgnon... — Vous auriez pu tomber sur un Inulal..,

— Grand merci de l'avis, monsieur... j'en profiterai avec reconnaissance...

André salua à son tour.

!,<• ji'iinn voleur continua son chemin.

Tragédies (113) n.

VicomtCBSC, n* 36.

^- Mon cher cnfunt, — fit Croix-Dieu — voulez-vous m'altendre uu iuslaut?... — j'ai deux mots à dii'C à une personne qne je vois là-bas...

Et, sans laisser à son compagnon le temps de lui répondre, il suivit le pick-pocket, le rejoignit, et lui dit très-bas et rapidement :

— Montez l'escalier...

Le voleur obéit.

Pendant quelques secondes les deux hommes se trouvèrent isoles.

-^ Eh bien? — demanda Philippe.

— C'est fuit.

— Vous avez le portefeuille?

— Pardieul

— Donnez.

■ — 'Vous savez nos conditions : — Donnant donnant f

— Drôle I

—r Oh! pas de gros mots! — je vous défie présentement de me faire pincer! — On nous conduirait au poste tous les deux!

— Voici les dix louis.

— Voici l'objet... — Zulnia, c'est pour toi!

Croix-Dieu saisit le portefeuille avec un frémissement de joie, — le voleur empocha les pièces d'or, descendit les marches en trois bonds, se perdit dans la foule et quitta le théâtre.

Ce qui précède s'était accompli en moins de deux minutes.

Phihppe retrouva San-Rémo à la même place, lui prit le bras de nouveau et recommença en sa compagnie la promenade dans les couloirs, interrompue bientôt par la sonnerie électrique annonçant que le dernier acte allait commencer.

— Rentrons... — dit le jeune homme, ^ il est temps...

^- Rentrez, mon cher enfant... et adieu... ou plutôt au revoir..,

— Vous ne restez pas jusqu'à la fin?

— Non...

— Pourquoi?... —La pièce est intér.\>;5aiitc..

— Sans doute, mais un commencement do migraine m'engage à regagner mon logis...

— Allez donc, cher baron, guérissez vile celte migraine malencontreuse... et à bientôt...

Nos lecteurs sa^'cnt à quoi s'en tenir sur l'indisposition soudaine de Philippe et comprennent qu'il avait hâte d'arriver chez lui pour se rendre compte à loisir de la valeur exacte, nous ne dirons pas de sa trouvaille, mais de sa conquête, en employant ce dernier mot dans le sen» que lui donnent les Prussiens.

Stop, James et le coupé altendaient sur le boulevard.

En dis minutes l'aventurier arriva rue Saint-Lazare.

11 s'enferma dans sa chambre à coucher, alluma toutes les bougies des deux candélabres et tira de sa poche le précieux oljjet dont André ne soupçonnait pas encore la perte.

C'était un portefeuille de dimension moyenne, en cuir de Russie d'un rouge sombre, garni d'argent, et se fermant par une agrafe d'argent ci?elé.

.\ucun signe extérieur n'en désignait le propriéla're. — Point d'armoiries; — ni chiiïro, ni couronne.

Philippe l'examina pendant une seconde et l'ouvrit.

Intérieurement doublé de soie pourpre, il contenait deux poches,

La première était vide.

Le baron tira de la seconde cinq petites enveloppes satinées, portant l'empreinte des deux lettres G. R. sur leur cachet de cire verte.

Le nom d'André de San-Iîémo et l'adresse de la rue de Boulogne étaient tracés d'une écriture fine, allongée, aristocratique, charmante, mais une observation attentive permettait de reconnaître qu'en formant certains mots la main avait un peu tremblé.

— Pauvre petite vicomtesse!... — murmura Croix-Dieu avec un sourire que Mépliisto n'aurait pas désavoué. — Quelles étranges manies ont les femmes! Celle-Là n'est point sotte, et pourtant elle écrit!. .

Il prit une loupe grossissante, examina les timbres de la poste afin de ranger les missives par ordre de dates, puis, ce facile travail achevé, il tira de son enveloppe la Icttie la plus ancienne et en commença la lecture.

A mesure qu'il avançait dans cette lecture, ses sourcils se contractaient et un désappointement presque farouche se peignait sur son visage.

La cause en est bien simple.

La lettre en question était celle dont nous connaissons le sens et qui, déroulant les strophes de l'hymne séraphique écrit pour la plus grande gloire de la tendre=sc immatérielle, exaltait la vertu de San-Rémo.

— Ah! c'est trop fort en véiitél... — dit le baron presque à voix haute, — André n'est pas un homme, alors! ou bien le diable s'en mêlait! — Est-il possible que cet adolescent amoureux et aimé ait joué sans mourir de honte un personnage à tel point ridicule!... — Si les choses continuent ainsi, j'aurai fait un travail d'Hercule pour aboutir à quoi? au néant!...

Croix-Dieu frappa du poing la tablette de la cheminée avec tant de violence que les bobèches des candé'abres cliquetèrent sur le métal.

— Continuons pourtant... — reprit-il, — je désespère peut-être trop tôt...

Il prit dans leurs enveloppes le second billet, puis le troisième, puis les deux derniers. et, avant de les lire ligne par ligne et mot par mot, il les parcourut rapidement.

Son visage se rasséréna aussitôt, — l'éclair de ses yeux disparut et co sourire dont nous avons déjà parlé reparut sur ses lèvres.

A la bonne heure! — se disait-il à lui-même. — Bravo, madame la vicomtesse! —

Peste, quelle innocente!... — il est bien loin, l'idéal platonique!... — C'est ce que j'cspéj.[ii5i! — C'est mieux encore peut-être!...

Jamais en effet lettres plus significatives et plus folles n'avaient été écrites par une enfant candide malgré sa faute, et à qui cette candeur même tendait un piège...

La pauvre Germaine, — coupable assurément, mais naïve encore aux trois quarts, — se figurait de la meilleure foi du monde peindre les fièvres, les délires, les aspirations de son cœur, et le faisait dans des termes ardents dont elle ne devinait point la portée...

Elle dépassait le but à son insu. — On pouvait croire, on devait croire que ces plirases enflammées parlaient d'autres aspirations, d'autres fièvres et d'autres délires...

Croix-Dieu, — connaisseur éméritc cependant, — s'y trompa lui-même.

— Allons, — murmura-t-il en replaçant sous leurs enveloppes les épîtres signées d'un Q__. — Je soupçonnais André trop vite! — Il a mené son jeu comme un ange, et c'est en somme un heureux gaillard, car sa maîtresse est adorable!...

Les lettres reprirent leur place dans le portefeuille, et ce portefeuille lui-même disparut au fond d'un meuble fermé par de triples scnures'dont Philippe seul connais=ait le secret.

Ceci terminé, l'aventurier se coucha tranquillement, comme le premier bon bourgeois venu, et tout en appelant le sommeil il se répétait :

— Le moment est venu déjouer les grandes parties... les parties décisives... cl de les gagner...

11 s'endormit ensuite et fit des r,êves d'or.

Le lendemain matin, un peu avant neuf heures, Croix Dieu qui dormait d'un profond sommeil, en homme dont la conscience est parfaitement tranquille, fut réveillé en sursaut par sou valet de chambre.

Kh bien, qu'est-ce? — s'écria-t-il avec impatience. — Est-ce que le feu est au

logis?...

— Je supplie monsieur le baron de me pardonner... — Je ne me serais pas permis d'entrer sans un motif impérieux.., — répliqua le valet.

— Enfin, qu'y a-t-il?

— Etienne, le domestique de M. le marquis de San-llémo, est là .. — il insiste pour

parler sur-le-champ à monsieur le baron... — il affirme qu'il apporte une nouvelle trèsimportante...

— Ah ! ah !

— Que dois-je lui répondre?

— Faites entrer Etienne.

L'honnête serviteur d'.\ndnj apparut presque aussitôt, la mine hypociile comme d'habitude, et courbant sa souple échine en une série de salutations.

— Ainsi donc, mon bon garçon, vous avez quelque chose d'intéressant à m'npprcndre? — lui dit Philippe en se soulevant et en s'appuyant sur son coude.

— Oui, monsieur le baron... — il s'agit du fameux portefeuille...

Croix-Dieu sourit.

— Auriez-vous réussi, par hasard, à vous en emparer?...

— Ce n'est pas cela, malheureusement, monsieur le baron, et je dois même renoncei' à toute espérance de le subtiliser.

— Pourquoi?

— Mon maître l'a pcrLhi...

— En vérité!... — M. de San-Hémo, cependant, ne s'en séparait jamais, di«iezvous !...

— Il l'emportait partout avec lui, et c'est même ce qui a causé l'accident .. — Hier au soir, vers raiuuit, M. le marquis est rentré venant du spectacle, et m'a dit qu'il n'avait pas besoin de moi. — Deux minutes après il sortait de sa chambre comme un fou, en manches de chemise, un bougeoir à la main, descendait dans la cour où le cocher achevait de dételer, ouvrait la portière du coupé, en explorait les coins et les recoins, s'écriait ; — Les chevaux à la voiture à l'inslanll... et regagnait son appartement en faisant des gestes de maniaque.

— En vérité! — fit Croi.x-Dieu. — Mais c'est très-curieux, tout ceci, mon bon garçon... continuez!...

— M. le marquis endossa le premier vêtement qui lui tomba sous la main, revint dans la cour avec sa même figure égarée et monta dans la voilure en disant : — Boulevard Bonne-Nouvelle l — Naturellement ça m'intriguait. — J'attendis le retour du cocher pour savoir quelque chose. — L'absence ne dura pas plus d'une iieure et Baptiste m'apprit que monsieur s'était fait conduire au tliéùtre du Gymnase, oli le spectacle é'ait fini depuis longtemps et où il avait cependant trouvé moyen d'entrer en s'entendant avec la concierge...

— Eli bien.

• — Eh bien! ça n'avait pas servi à grand'chose, paraît-il, car monsieur conservait plus que jamais la mine d'un échappé de Cliarcnton... — Je n'y comprenais absolument rien, quand monsieur, tout à l'heure, m'a donné lui-même le mot de l'énigme en me chaigeaut de porter une annonce au Fiyaro.

— Et vous lavez poitéc?

— Pas encore... — J'ai voulu la montrer, avant toute cnose, à monsieur le baron...

— Voyons l'annonce...

Etienne tira de sa poche une feuille de papier sur laquelle étaient écrits ces quelques

mois :

« Mille francs de récompense à qui rapportera un portefeuille en cuir de Rmsie, contenant plusieurs lettres et perdu hier au soir, soit au Gymnase, soit dans le trajet du Gymnase à la rue de Boulogne. — L'adresse des lettres est celle de la personne qui promet et qui remettra les mille fy-ancs.

— Très-bien, mon bon garçon, — dit Croix-Dieu en rendant le papier à Etienne et en prenant son porte-monnaie sur la table de nuit — je souhaite que vous ayez la chance heureuse de trouver le portefeuille et de toucher la somme... — En attendant, voici deux louis...

— J'avais pensé, — commença Etienne — j'avais cru...

— Quoi donc?

Que monsieur le baron, paraissant tenir beaucoup à posséder le portefeuille dont il

s'a^-it m'avancerait peut-être les mille francs, afin que si c'est à moi qu'on remet l'objet, comme c'est possible et même probable, je puisse le lui apporter au lieu de le donner à mon maître.

C'était une bonne idée et très-intelligente, mais c'est inutile désormais. — Je ne

suis plus curieux et j'ai renoncé tout à fait à m'occupcr des affaires intimes de M. de San- Rémo... — Allez donc porter votre annonce, mon brave garçon, allez...

Etienne se retira, notablement désappointé.

Que voulez-vous? ce fidèle serviteur comptait toucher les mille francs et se proposait, bien entendu, de ne les rendre dans aucun cas.

André avait passé une nuit effroyable.

L'idée d'un vol ne lui venait point... — 11 croyait h une perte accidentelle, et les conséquences possibles de cette perte l'épouvantaient, lui donnaient la fièvre et presque le délire...

Vers le matin cependant une sorte d'apaisement relatif se fit dans son esprit. — Il se dit et se répéta qu'en somme, les lettres n'élant signées que d'une initiale, et les cachets ne portant point d'armoiries, Germaine ne courait aucun danger bien sérieux.

Comment admettre, en effet, que la personne entre les mains de qui tomberait le portefeuille connût précisément l'écriture de madame de Grasdlieu?...

Cela était possible sans doute, mais il y avait cent mille chances contre une qu'un fiiit à ce point anormal et invraisemblable ne se produirait pas.

André rédigea la courte annonce que nous connaissons et se leurra de l'espoir qu'elle amènerait infaiiUblcment un heureux résultat.

La télégraphie de la veille au soir, au Gymnae, lui avait appris que ce jour même, à deux heures précises, sa bien-aimée Germaine visiterait l'cntrc-sol de la rue Castellane.

Quand le jeune homme devait attendre madame de Grandlieu dans leur mystérieux asile, il avait coutume d'arriver au rendez-vous longtemps avant le moment indiqué,

Il trouvait une joie inouïe à respirer l'air imprégné de parfums faibles et doux du délicieux boudoir où il avait été si heureux déjà... où il espérait goûter tant de bonheur encore...

Chacun des meubles du réduit chéri lui rappelait un mot tendre, un baiser, une caresse...

Les minutes s'écoulaient alors avec une incroyable rapidité et San-Rémo, immobile et attentif près de la porte poussée mais non fermée, sentait bondir son cœur quand arrivait jusqu'à ses oreilles le frou-frou si connu de la robe de soie de Germaine frôlant les marches de l'escalier.

Le bruissement adoré se rapprochait de plus en plus, puis cessait brusquement de se faire entendre. — André alors ouvrait la porte tout à fait et Germaine se ji^tait dans ses bras.

Ce jour-là, comme d'habitude, André avait devancé l'heure, mais il était triste, inquiet, agité de pressentiments sombres, et il se demandait avec effroi s'il trouverait en lui la force nécessaire pour cacher à la vicomtesse l'état de son âme...

Deux heures sonnèrent. — Le temps se remit à marcher... — les minutes s'écoulèrent... — un quart d'heure passa... puis une demi-heure... Germaine, — si exacte toujours — Germaine n'arrivait pas...

Alors une angoisse atroce s'empara du jeune homme... — il lui sembla que ses pressentiments prenaient un corps, que les fantômes enfantés par son imagination se faisaient réalités, — qu'un événement terrible avait dû se produire, que madame de Grandliou, enfin, était peut-être déjà perdue, et perdue par sa faute...

Après la longue nuit dont on a pu deviner les souFfiances et dans l'état de surexcitation nerveuse où se trouvait André, l'acuïté d'un pareil supplice devenait rapidement intolérable, comme la goutte d'eau que les implacables tortureurs du moyen âge faisaient tomber de seconde en seconde sur le crâne du misérable dont on voulait forcer les aveux...

André touchait à la folie...

Enfin le pas léger, si longtemps attendu, foula rapidement les marches...

Germaine arrivait.

Le jeune homme, ravivé soudain, se leva, attendit encore une seconde, ouvrit la porte au moment précis où la visiteuse franchissait le dernier degré, et la vicomtesse, chancelante, s'abattit sur son cœur, où il la tint longtemps embrassée en balbutiant :

— C'est vous... c'est vous, enfin... ma chérie... mon amour!... Si vous saviez comme j'avais pour... c'est à peine si j'osais encore espérer vous voir aujourd'hui...

— J'ai cru que je ne pourrais pas venir, mon André... — répondit la jeune femme — et je me désolais, me sachant attendue... Je m'irritais contre l'obstacle...

— Ce n'était rien de grave, n'est-ce pas, cet obstacle?... — interrompit André.

— C'était tout bonnement une des petites misères de la vie mondaine... une visite importune, imposée par la maladresse d'un valet... — Enfin j'ai pu m'en délivrer... — J'avais promis de venir... je voulais venir... me voici...

- Merci, ma bien-aimée Germaine... oh! merci de tout le bonheur que m'apporte

votre présence... — Mais pourquoi tremblez-vous ainsi dans mes bras?... — comme vous êtes émue!... comme vous êtes pàlel! — Germaine, qu'avez-vous?...

Madame de Grandlieu était en effet très-pâle. — Un large sillon d'azur encadrait ses grands yeux. — Elle se soutenait à peine et ne ressemblait que de bien loin à la brillante et radieuse jeune femme admirée par la salle entière, la veille au soir, au Gymnase.

André la conduisit en la soutenant jusqu'au grand divan oriental qui faisait le tour de la pièce. — Là il la fit asseoir, et, lui prenant les mains, il répéta sa question :

— Germaine, qu'avez-vous?

— Je n'ai rien, mon ami.., — balbutia-t-elle, — l'impatience nerveuse résultant d'un retard qui vous faisait souffrir m'a brisée... voilà tout...

— Pas autre chose... bien vrai?

— Oui, bien vrai...

— Alors, remettez-vous, ma chérie... remettez-vous vile... — Je ne sais plus si j'ai souffert... — Je sais que vous êtes là et que je suis beureu.\... le reste est oublié! — Laissez-moi m'agenouiller devant vous!... Laissez-moi vous regarder... vous adorer... et vous le dire...

André se mit à genoux eu effet devant sa maîtresse, la contemplant avec une sorte d'extase et murmurant :

— Comme je vous aime!... Si vous saviez comme je vous aime!...

La vicomtesse, 3o penchant un peu, effleura de ses lèvres le front do son amant.

Germaine ensuite releva la tête...

— Non... — dit-elle, — non, mon ami, ne vous accusez pas!... Vous n'êtes point coupable!... — Vous souvenez-vous du jour où, pure encore, j'ai franchi le seuil de cette retraite préparée pour moi avec tant d'amour?...

— Ahl si je m'en souviens!... — s'écria San-Rémo.

— Ce jour-là, vous m'avez dit, — continua la jeune femme — (et je vais vous répéter vos propres paroles à jamais gravées dans ma mémoire et dans mon ca^ur), — vous m'avez dit : — « 11 était écrit que nous devions nous connaître et que nous devions nous aimer... — le prétendu hasard qui nous mit en présence savait ce qu'il faisait... — il pouvait choisir un autre lieu... il pouvait choisir une heure différente, mais une rencontre entre nous n'en restait pa» moins inévitable... »

— J'ai dit cela, c'est vrai, et je le pense encore... je le pense plus que jamais... — murmura André.

— Alors je vous ai demanda :— «Ainsi donc vous croyez que nos âmes sont sœurs?» —

-y^BB ■ - ■ - "=^

Il les jeta sur le tapis et les» foula aux pieds. (Page 2GG.)

Vous m'avez r(''pondu : — « Non, je crois qu'elles sont fiancées et que Dieu, quand il les créa, les destinait à se retrouver, à se réunir, à se fondre en une seule!... » — Eh bien, mon ami, vous aviez raison... — Du moment où je vous ai vu, je vous ai aimé... je ne le savais point alors... je ne le soupçonnais même pas, mais je l'ai bien compris depuis... — Vous n'aviez rien fait pour cela! — Notre destinée s'accomplissait!... Il nous semblait nous renconIrfT pour la première fois, et nous nous trompions... Nos cimes se retrou-

Truf/TllcJ (IKl II.

Vli-omlomc, D' 37.

298 'LES TllAGÊDIES DE PARIS'

valent, voilà tout! — Vous voyez bien que, si vous êtes coupable, je le suis autant que vous!

— Nous sommes innocents tous les deux, — répliqua le jeune homme — nous devions nous aimer, et nulle pui5=ance humaine, nul effort de notre volonté ne pouvait nous soustraire à l'amour!! — Mais encore une fois, ma bien-aimée Germaine, puisque votre conviction à ce sujet est pareille à la mienne, pourquoi cette pâleur? pourquoi ce trouble?... pourquoi tremblez-vous d'effroi au lieu de frissonner de bonheur? — Pourquoi pleurezvous au lieu de sourire? — Je vous le demande de nouveau, qu'avez^vous?...

Madame de Grandlieu essaya de répondre : — Je n'ai rien f... — ainsi qu'elle l'avait déjà fait...

Elle n'en eut pas la force.

Son cœur, comprimé jusque-là par une étrange angoisse, se gonfla soudainement. — Un frisson convulsif secoua son corps. — Ses sanglots éclatèrent, et de grosses larmes ruisselèrent sur ses joues comme un torrent de perles dénouées...

André la regardait avec une stupeur pleine d'épouvante.

Enfin, au bout de quelques secondes, une sorte d'accalmie succéda à cette crise et la vicomtesse put balbutier, d'une voix sourde et à peine distincte :

— Ce que j'ai?... — Ah! vous n'avez pu me croire tout à l'heure, n'est-ce pas, quand je me donnais à moi-même une excuse insensée?... quand je plaidais une cause perdue d'avance?... quand je tentais de justifier et presque d'effacer ma faute par la grandeur de votre tendresse? — Ce que j'ai? — Faut-il donc vous le dire? Eh bien! Andi-é, j'ai des remords!...

— Des remords, vous! ma bien-aimée!... — Pourquoi?... qu'avez-vous fait de mal?...

— J'ai cédé...

— La résistance était impossible, vous le savez bien!... — On ne lutte pas contre l'amour!...

— Qui dit cela? qui prétend cela?... — Mensonges et paradoxes inventés par ceux qui succombent!... — Dieu qui est la souveraine équité serait la suprême injustice s'il condamnait fatalement ses créatures à la chute!... — Soutenir le contraire, André, co serait blasphémer Dieu!...

— 11 avait fiancé nos âmes... 'Vous l'avez compris vous-même.

— Eh bien, il fallait ne vous donner que mon âme!...

— Germaine, au nom du ciel, calmez-vous!

— Est-ce que je poux? — Ah! si vous saviez ce que ma vie est devenue, vous auriez pitié do moi!... — Je n'ai plus une heure de calme complet... plus une minute de paix absolue... — Dans chaque regard du mari que je trompe lâchement, il me semble voir un soupçon naissant et qui va grandir... — Quand ce regard ferme et loyal se repose sur moi, j'ai peur qu'il ne descende jusqu'au fond de mon Cœur... — Je rougis alors, etjo tremble... — Gomment le noble vieillard n'a-t-il pas encore deviné?... — Comment n'a-t-il pas encore compris?... — Ahl on croit que l'amour coupable peut donner le bonheur!... — Non! non!... ce n'est pas vrai!... — Il n'y a point ici-bas de ciirao impuni!... — Dieu punira le mien!... il le punit déjà!

LA VICOiMTESSE GERMAINE 291

— Dieu vous punit!... — répéta le jeune homme, que la sombre exaltation de Germaine effrayait de plus en plus, — il vous punit!... — Comment?... '

— Par les pensées qui me poursuivent le jour!... par les songes qui m'obsèdent la

nuit...

— Des songes, dites-vous?...

— Oui, et c'est un supplice inouï... — Cette nuit... cette nuit même, jai fait un rêve horrible, dont le souvenir me glace tant il avait un étrange cachet de réalité I...

— Qu'avez-vous rêvé, Germaine?

— Vous voulez le savoir? — murmura la jeune femme en frissonnant de la tête aux pieds...

— Oui, je vous en prie, racontez-le-moi... — Les rêves ne sauraient avoir un sens prophétique, et je me fais fort de vous expliquer le vôtre par quelque circonstance fortuite, par quelque fait récent, dont votre imagination si impressionnable aura été frappée.

— Que votre volonté soit faite... Écoutez donc. — J'étais dans cette maison... dans la chambre où nous sommes, et je vous attendais... Je vous attendais depuis des heures... et l'inquiétude, l'angoisse, la folie, s'emparaient de moi peu à peu.

— Il n'y a qu'un instant j'éprouvais cela... — pensa San-Rémo. — C'est étrange!

Germaine poursuivit :

— J'entendis tout à coup un bruit léger... — Une clef tournait dans la serrure... — Vous arriviez, je n'en doutais pas... — Je me levai pour courir à votre rencontre... la porte s'ouvrit...

— Eh bien? — demanda André, voyant que la vicomtesse, livide et les yeux hagard-, se taisait. — Était-ce moi?...

— Non, ce n'était pas vous!... — Muette, éperdue, agonisant de terreur et de honfe, je reculai jusqu'à la muraille!... — M. de Grandlieu se tenait debout devant moi, pâle comme un spectre, menaçant comme un juge... — Sa main étendue tenait une lettre et me la présentait...

— Une lettre? — répéta San-Rémo qu'une poignante émotion dominait à son tour.

— Et cette lettre, je la reconnus... — C'était une de celles que j'ai eu l'imprudence de vous écrire! C'était la preuve irrécusable de mon crime!... — Je m'abattis sur mes deux genoux... Je m'efforçai de crier : Grâce/ mais ma voix s'étranglait dans mon gosier halet mt et d'autres voix, plus fortes que la mienne, s'élevaient autour de moi et répétaient : Malheur f malheur à l'adultère f...

Germaine cacha son visage entre ses mains, et ses sanglots un instant contcims secouèrent de nouveau son corps.

André semblait changé c:i statue.

— Oh! mes pressentiments!... — se disait-il tout ijas.

11 sagcnouilla pour la seconde fois près de madame de Grandlieu et, l'enveloppant doucement de ses bras, il murmura :

sa^^3

— Pauvre femme!.. . pauvre femme!... vous voir ainsi souffrir... et par moi: .. par moi qui voudrais mourir pour vous!...

Germaine, écartant ses mains crispées, reprit d'une voix de plus en plus faillie :

— Je me réveillai, baignée d'une sueur froide... — J'avais les yeux ouverts... je voyais, à la faible lueur de ma lampe de nuit, les tentures et les meubles de ma chambre... — La pendule, je m'en souviens, sonna quatre heures du matin... — Donc je ne rêvais pas et pourtant j'entendais encore les voix sinistres répéter : — Malheur à Vadultèrel... — Cela dura longtemps ainsi!... — Et maintenant ne me demandez plus pourquoi je suis pâle... ne me demandez plus pourquoi je tremble... — Le souvenir du terrible rêve m'a poursuivie toute la matinée... — Il me poursuit encore près de vous... — André, André, vous avez mes lettres, n'est-ce pas?... Vous les avez toutes?...

San-Rémo hésita.

Un mensonge répugnait à sa loyauté, mais pouvait-il, en avouant ce qui s'était passé la veille au soir, porter le dernier coup à la douce créature déjà brisée par un supplice au-dessus de ses forces?

Non! — cent fois non! — c'était impossible!

Il répondit d'une façon presque évasive :

— Si je los ai toutes!... Comment me demandez-vous cela, mon adorée Germaine? Doutez-vous que pour moi ces lettres soient le plus précieux des trésors?...

— Non, je n'en doute pas!... — Eh bien, mon ami, il faut me faire un sacrifice... un grand sacrifice ..

~- Quel qu'il soit, je n'hésiterai point, vous le savez ! — Sauf à ne plus vous voir, ma bien-aimée, je suis prêt à tout!...

— Je sais qu'elles vous sont chères, ces lettres où j'ai mis une part de mon cœur... — Je sais qu'en mon absence elles deviennent votre bonheur, votre vie, mais je sais aussi que vous tenez à mon honneur et à mon repos plus qu'à tout!...

— Ah! Germaine, vous me jugez bien!

— Songez alors que cet honneur et que ce repos seraient flétris irrévocablement, si vous perdiez une de mes lettres... une seule!... — André, soyez généreux... — brûlez ces lettres!... — Ferez-vous cela?

-^ Je le ferai, je vous le promets...

— Jurez-le-moi...

— Je vous le jure...

— Ah! que vous êtes bon!... — Et vous les brûlerez aujourd'hui? aujourd'hui même?... — 'Vous me le promettez?.,. Vous me le jurez?

— Oui, — répéta San-Rémo, — je vous le jure.

— Merci, mon André! — Tenez, me voilà rassurée... — Me voih'i presque calme... — Depuis cet elTroyable rêve qui me semblait un avertissement, un présage, la pensée de ces lettres me tuait!!

— Un présage... un avertissement, — se disait tout bas le jeune homme. — Dieu veuille qu'il n'en soit point ainsi!.,.

L'entrevue si tristement commencée se termina bientôt, et il nous paraît superflu d'affirmer à nos lecteurs que l'entresol de la rue Castellane ne devint point ce jour-là ce que le galant dix-huitième siècle appelait le temple du plaisir.

Germaine en quittant son amant se rendit à la Madeleine, et là, humble et repentante comme la grande pécheresse biblique, patronne de l'église où elle se prosternait, elle éleva vers Dieu son âme et cria : Grâce f comme elle l'avait fait en vain dans son sommeil de la nuit précédente...

André, pendant ce temps, se dirigeait à pied vers la rue de Boulogne, et chemin faisant il pensait :

— Oh! ces lettres fimestes! — je donnerais pour les ravoir la moitié des années qui me restent à vivre ! — Pourquoi ce rêve de Germaine?... — Ce matin encore à quiconque m'aurait dit : — Je crois aux rêves, — j'aurais répondu : — Vous êtes fou! — Eh bien, celui-là me fait peur...

Madame de Grandlieu, après avoir prié longuement, regagna sa voiture, qui l'attendait.

Quelques visites en retard avaient été le prétexte de sa sortie, mais elle ne se sentit pas le courage, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait, d'écouter des lieux-communs, de répondre des banalités et de sourire à des visages indifférents.

Elle souffrait de corps et d'âme, — et souffrait beaucoup.

Une intolérable oppression pesait sur sa poitrine. — Une sorte de crêpe enveloppait sa pensée... — Il lui semblait se mouvoir au milieu des brouillards de novembre, quoiqu'un radieux soleil criblât Paris de ses flèches d'or...

Pour toute femme qui n'est point absolument perdue, l'adultère a de lourdes charges!...

Germaine fit remettre par son valet de pied des cartes dans deux ou trois maisons, rentra à l'hôtel et dîna en tête-à-tête avec Armand, qui lui proposa de passer la soirée au cirque des Champs-Elysées.

— Je suis un peu fatiguée et presque souffrante, mon ami, — répondit-elle, — je vous demanderai la permission de ne point sortir aujourd'hui et de me retirer chez moi de bonne heure...

Vers neuf heures, en effet, Germaine monta dans son appartement et M. de Giandlieu se rendit au cercle, ce qu'il faisait chaque fois que la vicomtesse désirait rester seule.

A peine était-il sorti depuis dix minutes quand mademoiselle Mariette, la camériste dont Croix-Dieu payait si largement les indiscrétions, frappa doucement à la porte de la chambre de sa maîtresse, et entra d'un air mystérieux en louant une, h'ilie sui- un pelil plateau de laque...

Il n'y avait rien là d'inquiétant. — Néanmoins Germaine tressaillit et le souvenir de son rêve lui revint net et vivace...

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294 LES TUAGÉDIES DE PAIUS

— Qu'est-ce que cela? — demanda Germaine.

— Une lettre pour madame la vicomtesse... — répondit mademoiselle Mariette.

La jeune femme prit sur le plateau de laque une enveloppe carréî en papier grisâtre, de l'apparence la plus vulgaire, et fermée à la gomme sans la moindre trace de cachet.

La suscription offrait les caractères spéciaux de l'écriture dite' cursive, particulière au.\ grns d'affaires qui expédient chaque jour un grand nombre de lettres.

Dans l'un des angles on voyait les deux mots : très-pressée, soulignés quatre fois à l'encre rouge.

Aucun vestige de timbre.

— Cette lettre n'est point arrivée par la poste?... — fit Germaine après un rapide examen.

— Non, madame... — Un commissionnaire vient de l'apporter...

— Dû quelle part?

— Il n'a rien dit ..

— Est-il encore là?

— Non, madame... — La course était payée et il est parti tout de suite.

— C'est bien... — Vous pouvez vous retirer.

Mademoiselle Mariette sortit.

Germaine, restée seule, di^cbira l'enveloppe d'une main que rendait tremblante une émotion sans cause déterminée. '^■

Elle déploya la feuille bleuâtre de grand papier commercial plié en quatre et elle se mit à lire ce qui était écrit sur cette feuille.

A peine avait-elle parcouru les premières lignes qu'elle devint (rès-pâle. Ses prunelles parurent se dilater et son corps trembla comme celui des fiévreux de la Campagne romaine.

Elle alla jusqu'au bout, puis, quand elle eut achevé, elle quitta son siège, elle attacha sur .sa tète un chapeau, elle jeta sur ses épaules un vêtement oublié au pied du lit par sa camériste; elle se précipita hors de sa chambre et hors de l'hôtel, pareille à une moiti: ressuscitéc qui fuirait son cercueil, et elle gagna la rue.

Ceux de ses gens qui se trouvaient sur son passage la regardèrent avec un étonnenu'ul sans bornes, en se demandant si elle venait d'être prise d'un accès de folie soudaine

Au moment où !a jeune femme franchissait le seuil do la porte cochère, un coupé vide montait du côté de la rue Royale.

Germaine arrêta ce coupé et, mettant un louis dans la main du cocher stupéfait d'une aubaine si rare, lui cria ;

— Rue de Boulogne...

L'automédon consciencieux enveloppa sa rosse d'un magistral coup de fouet; la mabeureuse bête partit au galop et conserva pendant près de cinq minutes cette allure anormale.

Madame de Grandlieu, accroupie plutôt qu'assise dans l'angle de la voiture, attachait sur la file des becs de gaz, sur les boutiques, sur les passants, un regard égaré et qui no voyait pas.

Sa main dégantée broyait machinalement la lettre dont la lecture avait produit sur elle une si foudroyante impression.

C'est que Tenveloppe grise, d'inoffensive ft banale apparence, renfermait bien véritablement et bien littéralement la foudre.

Voici quelles étaient les lignes tracées sur la grande feuille de papier bleuâtre :

« Madame la vicomtesse,

« Vous avez adressé un certain nombre de lettres d'amour d'un style un pou vif ;i M. le marquis André de San-Rémo, honoré par vous d'une bienveillance particulière.

« Une série d'incidents bizarres jusqu'à l'invraisemblance, et dont le récit serait d'ailleurs inutile et trop long, a fait arriver CINQ de ces lettres entre les mains du gabmt homme qui a l'honneur de vous écrire...

(I Ce galant homme voudrait être en situation de vous renvoyer purement et simplement les autographes dont il s'agit, et se trouverait, croyez-le bien, trop payé par votre reconnaissance.

<( Par malheur il n'est point millionnaire, — tant s'en faut, — et cependant «a vocation est de le devenir. Or, vous ne sauriez vous figurer, madame la vicomtesse, combien il est malaisé de faire fortune d'un seul coup, à l'époque ingrate et difficile où nous Vivons!... — Bien coupable, donc, et bien imprudent serait l'ambitieux qui ne mettrait point à profit 1 occasion unique offerte par le hasard.

M La fortune de M. le vicomte de Grandlieu, votre mari, est immense... — Aux environs de l'année 1830 elle atteignait le chiffre de six millions. — Des gens bien informés affirment que, grâce à d'heureuses spéculations faites sur les terrains de Paris, elle a plus que triplé depuis lors... — Donc, aujourd'hui, M. de Grandlieu possède au infjins vingt millions de capital et un million de revenu... — C'est une aisance honnête...

(< La main sur la conscience, madame la vicomtesse, je vous adresse cette question :

« — Est-il juste que votre mari soit si riche quand je le suis si peu?... «

« Non, n'est-ce pas?

« Eh bien! nous allons, s'il vous plaît, suppléer à l'évidente distraction de la Providence et arranger les choses de façon à rétablir un peu l'équilibre... — Je serai plus riche et M. de Grandlieu ne sera pas plus pauvre, car loin de moi l'idée malséante, madame la vicomtesse, de vous enlever la moindre parcelle d'un luxe qui est le cadre radieux de votre radieuse beauté...

« Je m'explique.,.

296 LES TIIAGÉDIES DE PAHIS

« Pendant quatre jours francs à partir d'aujourd'hui jeudi, par conséquent jusqu'à lundi soir, j'aurai l'honneur de tenir à votre disposition les CINQ lettres dont il s'agit...

« Elles seront remises, soit à vous, soit à un mandataire envoyé par vous, en échange de la somme ronde d'un million, sans laquelle l'équilibre indispensable dont je parlais un peu plus haut ne pourrait s'établir.

« Si par impossible l'échange en question n'avait point eu lieu jeudi prochain avant neuf heures du soir, je me verrais contraint, à mon très-grand regret, de proposer une heure après l'acquisition de votre correspondance à M, de Grandlieu, qui, vous le savez aussi bien que moi, ne marchanderait pas...

« Daignez agréer, je vous en prie, madame la vicomtesse, l'assurance du profond restiect avec lequel j'ai l'honneur de déposer à vos pieds les plus humbles hommages

« De votre très-obéissant serviteur,

« Un galant homme qui a besoin d'un million. »

« Post-scriptum. 11 est absolument inutile d'offrir des à-compte. — On n'en accepterait aucun, ayant la certitude que M. de Grandlieu n'hésiterait point à signer un chèque.

« Deuxième post-scriptum. Les cinq lettres d'un style un peu vif se trouvent en ce moment chez M. Zimmermann, négociant allemand, demeurant rue de l'Échiquier, n° A, et qui a bien voulu se charger de terminer cette petite affaire. — On trouvera M. Zimmermann chez lui tous les jours, de quatre à six heures de l'après-midi, jusqu'à lundi et, lundi, de sept à neuf heures du soir. »

Le coupé de louage s'arrêta rue de Boulogne, en face de la grille du petit hôtel.

Germaine descendit, sonna violemment, traversa la cour en chancelant, sans même songer qu'elle ne portait pas de voile et que, par conséquent, les amis ou les valets d'André pourraient voir son visage...

Elle gravit les degrés du perron, et rencontrant Etienne dans le vestibu"le elle lui demanda d'une voix mourante :

— Votre maître?...

— Madame la vicomtesse — répondit le domestique — M. le marquis est chez lui.

En s'entendant donner son titre, Germaine frissonna de la tête aux pieds...

Ainsi cet homme la connaissait et la reconnaissait!... — Ce valet pourrait raconter le lendemain la visite de madame de Grandlieu à M. de San-Rémo, — et certes il n'y manquerait pas...

Pauvre Germaine!...

— Les voix de celte nuit avaient raison!... — murmura-t-elle. — Malheur... malheur à l'adultère!...

Etienne reprit :

— Je vais avoir l'honneur d'annoncer madame la vicomtesse et de l'introduire...

11 VLUuil de seutir uu.; uiaiu Uès-iégcrc àe sliiicr Jans sa ioclio. {Pu^e 27G.)

Germaine ne l'entendait plus.

Instinctivement elle se rappelait le chemin parcouru quelques mois auparavant pour arriver auprès d'André qu'elle croyait àVagonic, et, ouvrant une porte qu'elle vit en face d'elle, elle s'engagea sans guide dans les appartements du rez dc-cliaussée.

En entendant résonner avec violence le timbre do la grille, Andro trcssaillil. . — Le

TrtgMiai (117) II.

VUomtout, D* 3t.

pressentiment d'une catastrophe le mordit au cœur quand le bruit d'un pas rapide et saccadé retentit dans le salon qui précédait sa chambre.

La porte de cette chambre tourna brusquement sur ses gonds.

Germaine franchit le seuil.

Ses joues, blanches comme s'il ne restait plus dans ses veines une goutte de sang, étaient marbrées de taches violettes.

Un large cercle d'un brun rouge se dessinait autour de ses yeux démesurément agrandis.

A peine eut-elle fait deux ou trois pas dans la chambre que la surexcitation nerveuse qui l'avait soutenue jusqu'à ce moment céda tout à coup, — ses forces l'abandonnèrenf, ses jambes fléchirent et, si André ne s'était élancé pour la soutenir, elle se serait abattue comme une fleur fauchée par le pied.

Elle jeta ses deux bras autour du cou de son amant, elle cacha son visage sur sa poitrine, et d'une voix brisée elle balbutia, tandis que des torrents de larmes jaillissaient de ses yeux :

• — Perdue!! perdue!!... Entendez-vous, André? Comprenez-vous? Je suis perdue!!... ^ Que dites-vous, ma bien-aimée?... — s'écria le jeune homme.

— Perdue... perdue... perdue... — répétait Germaine sous l'empire de son idée fixe. — Je vous dis que je suis perdue...

— Qu'est-il arrivé? — reprit San-Rcmo. — Au nom du ciel, répondez-moi!'...

— Mes idées se troublent... ma tête s'égare... Andi'é, si vous m'aimez, sauvez-moi 11 Oh! mon rêve!... mon rêve!!

André à genoux devant Germaine qu'il avait couchée à demi dans une profonde chauffeuse, l'mterrogcait avec passion et avec effroi.

Mais si grande était l'épouvante de la jeune femme, si grand le désordre de son esprit, qu'elle répondait aux questions de .son amant par des phrases vagues, incohérentes presque inintelligibles...

Enfin André découvrit dans la main gauche de Germaine la lettre anonyme broyée et déchirée qu'elle pressait convulsivement.

Avec une douceur patiente il desserra, non sans un pou de peine, les petits doigts Tiiidis... 11 leur enleva la lettre et il la dévora plutôt qu'il ne la lut.

Alors il comprit tout. — Une lueur effroyable éclaira la situation.

— N'est-ce pas que nous fomuics bien pcidus? — demanda la vicomlosse, qui, du regard, avait suivi ses mouvements et épié les impi-cssions terribles qui se peignaient sur son visage.

Soit (luWndré essayât de soutenir sa niaîfresse en lui donnant une espérance qu'il n'avait pas lui-même, qu'il ne pouvait pas avoir, soit que véritablement il vît briller un faible point lumineux au milieu des ténèbres sinistres de la situation, il s'écria ;

^ Je vous sauverai, Germaine!! j(! le jure!...

La femme qui aime véritablement accorde une créance aveugle aux paroles do l'homme aimé, alors même que ces paroles sont irréalisables et folles...

Madame de Grandlieu, arrachée par un retour soudain de confiance à son découragement sans bornes, releva la tête.

— Vous me sauverez... — murmura-t-elle. — Puisque vous le dites, je le crois... mais comment me sauverez- vous?...

— Comment me sauverez-vous? — répéta madame de Grandlieu en attachant sur André son beau regard candide.

— II n'est qu'un seul moyen... — répondit le jeune homme,

— Lequel?

— Arracher aux mains du misérable les lettres qui m'ont été volées... car elles m'ont été volées, je le comprends maintenant!... Payer, avant le terme de. quatre jours, la somme qu'on exige en échange du secret fatal...

— Mais cette somme est effrayante... — murmura Germaine, — un million !... .Vvezvous bien lu?avez-vous bien compris? C'est un million qu'il faut!... Et je ne possède rien, moi!... — Malgré l'immense fortune de mon mari, je suis pauvre...

— Qu'importe? — répliqua San-Ilémo après un instant d'hésitation, — ne craigne/ rien, ma bien-aimée, je vous ai dit que je vous sauverais, et je vous le répète!... — Oui, vous serez sauvée, je le jure!... comptez sur moi.

— Oh ! je ne doute plus, — balbutia la vicomtesse, dont l'effrayante pâleur avait disparu presque entièrement, — je crois en vous, je suis tranquille.

En voyant cette confiance absolue de la jeune femme dans les assurances si vagues qu'il venait de lui donner, André sentit son cœur se serrer de nouveau.

Comment aurait-il pu se dissimuler, en effet, combien étaient fragiles et problématiques les éventualités sur lesquelles il basait son espoir? — Mais, ainsi que le nageur épuisé qui coule à fond, jusqu'à la dernière seconde il devait attendre, il devait espérer quelque secours imprévu et invraisemblable.

Germaine reprit :

— Mes lettres, avez-vous dit, vous ont été volées?

— Oui. — J'en ai maintenant la certitude... — Des choses obscures se sont éclaiiées tout à coup... — Je devine comment et en quel lieu le vol a été consommé...

— Et connaissez-vous le voleur?

— Je l'ai vu, mais je ne le connais pas... — C'est un jeune homme... un instrument sans doute...

— Où étaient ces malheureuses lettres?

— Dans un portefeuille dont je ne me séparais jamais! — Le jour je le portais sur mon cœur... — Je le cachais, la nuit, sous mon chevet...

— Qui savait ces détails?

— Pej'sonne au monde...

— Le voleur ne les ignorait pas, cependant:... — Qui donc a pu le renseigner?

— Ceci est une énigme insoluble... — j"cn cherche vainement le mot... — Mais ne songeons point au sombre problème — ne pensons qu'à l'avenir, c'est-à-dire au salut...

Donc plus do larmes, ma bien-aimée — ajouta San-Rémo en couvrant de baisers les

mains de madamo de Grandlieu. — Tout sera réparé bientôt! — Calmez votre tète et votre cœur, pauvre enfant! — Retournez à l'hôtel, et surtout pardonnez à celui qui vous aime plus que sa vie les tourments passagers que vous aurez soufferts, pour l'amour de lui!...

Germaine ne répondit que par un doux et mélancolique sourire.

Elle était rassurée, — nous l'avons dit, — mais la secousse avait été si viohmte et l'an^-oisse si effroyable qu'un tremblement nerveux l'agitait encore et que d'instant en iuslant une perle liquide se détachait de ses longs cils et roulait sur ses joues.

André l'accompagna jusqu'à la voiture qui l'avait amenée et qui devait la reconduire au faubourg Saint-Horo-é, puis, sans prendre le temps de faire atteler, il sauta dans un fiacre, donna l'ordre de toucher rue Saint-Lazare et monta chez Croix-Dieu.

M. le baron est sorti... — lui dit le valet de chambre de Philippe; — il sera cer'ai-

nement bien désolé de cette absence, qui ne lui permet point de recevoir M. le marquis...

Savez-vous où je pourrais rejoindre votre maître?...

Je crois que M. le baron avait le projet de dîner à son cercle... peut-être monsieur.

le marquis l'y trouverait-il encore...

André courut au cercle.

— Vous jouez de malheur, cher monsieur! — s'écria l'un des habitués — vous manquez le baron de cinq minutes... — il vient de partir...

— A-t-il dit où il allait?

— Oui... — il a offert une place dans son coupé à Saiiit-.\uliin, et ils sont tous les doux chez la comtesse de Tréjan... une bien charmante femme au sujet de laquelle je complimentais chaudement Akléouoff il y a une heure...

On se souvient peut-être que San-Rémo, endèrement absorbé par sou amour pour Germaine, avait décliné l'offre faite par le baron de le conduire aux jeudis de Fanny, mais il avait reçu une invitation, il connaissait Georges Tréjan, et, ignorant que ce dernier depuis près de trois semaines n'habitait plus l'hôti'l de sa femme, il ne voyait rien d'insolite à se présenter chez la comtesse.

En conséquence, et comme il attachait une importance extrême à parler au baron sans le moindre retard, il regagna son lofis, fit une toilette de soirée et prit ensuite le chcm-n de la rue Le Sueur, où nous le précéderons.

fftii""-

Divers incidents, dont nous devons compte à nos lecteurs, étaient survenus depuis la soirée si fertile en émotions à laquelle nous avons assisté.

Serge Aldéonoff, reconquis avec tant d'audace par son ancienne maîtresse, se trouvait absolument sous le charme.

Chose rare, — mais qui cependant n'est point sans exemple, — une grande passion toute neuve avait pris la place d'un vieil amour absolument éteint.

Le Russe aimait madame de Tréjan cent fois plus qu'il n'avait aimé Fanny Lambert, et ce phénomène nous paraît explicable par cette raison que -la comtesse régnant à Paris et l'ex-diva chantant l'opérette à Saint-Pétersbourg n'étaient pas le moins du monde la même femme, — la première possédant amplement le prestige qui manquait à la seconde.

Bref, Serge ne quittait plus guère le petit hôtel où le départ du mari avait rendu possible sa présence continuelle. — Il y régnait en monarque absolu. — Il y invitait à dîner ses amis du cercle; — il y jouait son rôle àe prolecteur princier avec une aussi complète désinvolture que si sa gracieuse favorite n'avait pas eu de possesseur légitime. — Il agissait enfin en Louis XIV avec cette nouvelle Montespan.

Fanny semblait d'ailleurs prendre un plaisir bizarre et malsain ù afficher en même temps sa conquête et sa chute.

Non contente de démontrer surabondamment au.t habitués de sa maison qu'Aldéonoff, chez elle, était chez lui, elle prouvait son extravagante impudence en sortant sans cesse avec le prince.

On les voyait au Bois chaque après-midi dans une calèche à huit ressorts attelée de quatre chevaux splendides ramenés de Russie par Serge.

Le soir ils s'installaient ensemble dans les avant-scènes de tous les grands et de tous les petits théâtres de Paris.

Pour la vanité folle de Fanny Lambert, ces exhibitions scandaleuses équivalaient à dire :

— Vous voyez bien que je suis irrésistible et que la trace de mon baiser ne s'efface jamais sur la lèvre d'un homme, cet homme fiàt-il plus entouré de quémandeuses d'amour que le sultan ne l'est dans son harem!... — Quiconque s'est éloigné de moi mo revient fatalement... — Quiconque m'a eue veut me ravoir encore...

Le souvenir de Tréjan ne causait nulle inquiétude à Fanny.

— 11 m'a donné tout ce que je voulais de lui : son nom! — murmurait-elle, quand par hasard elle pensait à Georges, ce qui n'arrivait pas souvent. — Ensuite il est sottement parti, après une scène assez piteuse... — S'il avait eu du cœur, il se serait battu... — Je serais veuve aujourd'hui peut-être, et dans dix mois princesse Aldéonofî!... — Ah! c'est un pauvre homme, ce Tréjan!... S'il eût trouvé moyen d'employer contre moi les actes qui sont dans ses mains, ce serait déjà fait!... il ne le peut, ou bien il ne l'ose, et plus jamais, la chose est eertain", je n'entendiai parler de lui!...

Serge, de son côté, s'efforçait de ne point penser au mari de Fanny, car le souvenir de Tréjan remuait au fond de son âme une amertume* qui ressemblait à du remords. Croix-Dieu, le lendemain de la soirée où nous avons vu le comte de Strény tenir d'une

façon si victorieuse la banque de baccarat, et après avoir empoché sa part des magnifiques dividendes produits par cette banque, avait raconté longuement à ses deux associés ce qu'ils savaient déjà en partie, c'est-à-dire les soupçons du petit bossu, sa démarche auprès de madame de Tréjan, et les résultats de cette démarche.

Il avait terminé eu leur recommandant, ou plutôt en leur ordonnant de s'abstenir de toute habileté pendant deux ou trois jeudis consécutifs, et d'agir avec une loyauté qui pût réduire à néant les suppositions malveillantes.

— Si dans ces conditions la^hance vous est favorable, — dit-il en achevant, — tant mieux.,. — Si au contraire elle tourne contre vous, tant mieux encore... — Quinze ou vingt mille francs perdus à propos font toujours le meilleur effet...

Nous avons entendu l'un des habitués de la rue Le Sueur affirmer que M. de Génin, plus bossu qu'Ésope et officier de la Légion d'honneur, occupait le poste de chef de division quelque part; — or, ce quelque part était la préfecture de police.

Le jeudi suivant, — mettant à profit la permission si gracieusement accordée par madame de Tréjan, — M. de Génin lui amena un provincial de ses amis, riche propriétaire dans le Périgord, M. de Lansac.

Ce provincial semblait avoir quarante-cinq ou quarante-six ans, et rien ne le recommandait particulièrement à l'attention.

De taille moyenne et rondelette avec un petit ventre naissant, il offrait une figure naïve, encadrée de favoris blonds et surmontée d'une jolie perruque bouclée qui, si elle cherchait à faire illusion, y réussissait bien mal.

M. de Lansac était vêtu correctement à l'avant-dernière mode. — La coupe de son habit noir tout neuf et les plis nombreux de son pantalon trahis.sainnt les ciseaux pleins de zèle et d'inexpérience d'un tailleur départemental.

Ce propriétaii-e portait à sa chaîne de montre des breloques énormes et d'une assez grande valeur... — Trois diamants de belle taille fermniont les plis de sa chemise brodée, à jabot dormant.

On le sentait riche.

Il avait l'air un peu timide et fort embarrassé de sa personne.

Le vif éclat et la prodigieuse mobilité de ses yeux noirs et perçants s'accordaient d'ailleurs assez mal avec cette apparence plus que débonnaire, mais la flamme du regard s'éteignait sous les verres faiblement teintés d'un binocle éternellenent ta cheval sur le nez de M. de Lansac.

Cet échantillon de la bonne et savoureuse province où le roi de la truffe, Morelon- Fleury, adjoint au maire de Nontron, édite ses inénarrables terrines, perdit, ou parut perdre tout à fait contenance sous le feu des yeux verts et du charmant sourire de la comtesse de Tréjan, balbutia un complimonf, s'cuiltarqua dans un madrigal, assujettit, son pince-nez et resta court.

— C'est un iaihéoile !... — pensa Fanny. — Pourquoi donc M. do Génin, qui est uii petit bossu plein d'espiit, m'amèue-t-il ce sot personnage?...

Puis, cette réflexion faite, la maîtresse de la maison cessa complètement de s'occuper du nouveau venu.

Le chef de division emmena le provincial dans les salons de jeu. Il était tout au plus dix heures du soir. — Les parties s'organisaient. — MM. de Sircii y et de Champloup n'avaient point encore paru.

— Asseyons-uous à la table de baccarat et risquous quelques louis, voulez-vous?... — ilit le petit bossu à son compagnon.

Tous deux prirent place l'un à côté de l'autre.

Un quart d'heure s'écoula, puis M. de Génin tressaillit et toucha le coude do son voisin qui se pencha vers lui afin de mettre son oreille au niveau de la bouche de son interlocuteur.

— Le voici... — murmura ce dernier...

— Le comte de Strény? — demanda le provincial.

— Oui... — il donne des poignées de main à droite et à gauche... — Regardez le Ijien!... — Le connaissez-vous?

— Non...

— Vous en êtes certain?

— Absolument.

— Eh bien! vous ne tarderez guère à i'iiiic ample connaissance avec lui!... — Ne le perdez plus de vue dès qu'il sera au jeu... — Les yeux sur ses mains sans cesse! — Ci.t homme est un filou, je le sais, je l'ai vu, j'en veux la preuve, et je compte sur vous poiir cela, Jobin!

— Monsieur le chef de division, je ferai de mon mieux... — répondit l'agent, que nos ecteurs, — nous l'espérons, — n'ont point oublié tout à fait.

C'était ijien en effet 1'. Jujjin que nous connaissons et que nous Jivons vu à l^r'uvre; — ce Jobin qui, malgré les préventions opiniâtres du juge d'instruction Rouleau-Duverui'!, avait si habilement mené à bien sa contre-enquête dans l'aflaire de l'assassinat du baron Worms, et après avoir trouvé la bonne piste, grâce à la correspondance hiéroglyphique de Îsla-Pi, et démontré victorieusement l'innocence du vicomte Gilbert de Presles et de Valérie Worms, était tombé sous les balles du revolver de Frédéric Mullcr, le véritable meurtrier, au moment où il procédait à l'arrcttation de ce misérable dans la petite maison de l'avenue de Neuilly.

Jobin appartenait toujours à la brigade de sûreté, et plus que jamais il faisait precve en toute occasion d'une perspicacité hors ligne et d'un zèle infatigaljle.

Ajoutons qu'il ne se consolait point d'avoir été rutilé, ou pour mieux dire assassiné, par le terrible caissier dont, aussitôt après sa guérisou complète, il avait entrepris avec un vain acharnement de retrouver les traces.

Nous connaissons depuis longtemps les motifs qui devaient rendre ses recherches stériles.

M. de Génin, chef de division à la préfecture de police, s'était dit que Jobin apportant un concours actif à la plupart des expéditions dirigées contre les tripots clandestins et connaissant sur le bout du doigt le personnel de ces tripots, les grecs de Paris et leurs façons d'agir, était l'homme du monde le plus en état de démasquer le comte de Strény et de le prendre en flagrant délit.

De là l'incarnation de Jobin en provincial riche et timide, et sa présentation sous le nom de Lansac à madame de Tréjan.

Grand fut le désappointement du petit bossu quand il entendit Jobin affirmer qu'il voyait M. de Strény pour la première fois.

Ceci d'ailleurs ne prouvait rien, sinon que l'élégant escroc ne daignait travailler que dans les salons du high-life où son talsnt exceptionnel obtenait dee résultats largement rémunérateurs.

La surveillance de Jobin pendant toute la nuit fut incessante, mais inutile.

Le comte de Strény jouait loyalement, donc les regards de l'agent, rivés sur ses doigts habiles, ne pouvaient rien découvrir de suspect.

Croix-Dieu ne parut pas ce soir-là à l'hôtel de la rue Le Sueur.

11 en fut de même le jeudi suivant, et non-seulement M. de Strény ne gagna point, mais encore il perdit une somme assez forte.

— Monsieur le chef de division, — dit Jubin en se retirant avec le petit bossu, — il me semble que nous gaspillons notre temps... — Le gentleman soupçonné par vous me paraît irréprochable... — Rien jusqu'à présent, dans ses allures, ne me paraît justifier l'accusation si grave que vous formulez contre lui... — J'ai pris des renseignements... — La réputalion du comte est intacte... — On s'accorde à le déclarer fort riche...

— Il doit l'être-, pardieul s'il opère souvent des razzias de cent mille écus!! — s'écria M. de Génin. — Je ne me tiens pas pour battu!! — Nous reviendrons jeudi prochain et peut-être alors l'adroit coquin ne sera-t-il plus sur ses gardes.

— Mais — hasarda Jobin — si cette fois encore les résultats de nos observations sont négatifs?

— Alors je renoncerai de gueire lasse à mon entreprise, et je conviendrai, mais bien malgré moi, que j'avais la berlue quand j'ai cru voir, ou plutôt quand j'ai vu ce monsieur ajouter une portée aux cartes dont il allait se servir...

Le troisième jeudi était celui où San-Rémo, quittant la vicomtesse Germaine, se rendait à l'hôtel de la rue Le Sueur pour y trouver Croix-Dieu, qui n'avait point paru aux deux dernières réceptions de la comtesse de Tréjan.

Le prince Aldéonoll' était là, naturellement, et paraissait y être chez lui. — Il faisait, avec une parfaite aisance, les honneurs des salons de Fanny, et son rôle brillant ne ressemblait guère au rôle efTacé que Georges Tréjan, le vrai maître du logis, avait joué dans ces mêmes salons.

Fidèle à ce système d'insolente impudeur dont nous avons dit quelques mots, la comtesse prenait à lâche d'afficher son amour, ou plutôt son servage.

Perduel! perdue!!... Eutendez-voua, André? Comprenez-vous? je suis perdue II... {Page 298.)

Elle se suspendait au bras du Uusse. — Elle trouvait le moyen de se créer avec lui de continuels lête-à-têle au milieu de la foule des invités. — Elle lui parliiit bas, — elle lui souriait, — elle l'enveioppail des feux de sou regard magnétique, et toute son attitude disait clairement :

— Nous nous adorons, vous le voyez bien!... — Quo nous importe le reste du monde? Croi.\-Dicu arriva.

Tro(r/^dic« (IIS) M.

VIcointcMO, n" 3V.

11 mit ses hommages aux pieds de la comtesse avec sa désinvolture habituelle, — il se fit présenter par elle à Aldéonoff, qu'il avait rencontré jadis dans diverses maisons, mais qui paraissait l'avoir oublié et l'accueillit assez froidement, puis il entra dans le prcmiei' des salons de jeu et, se plaçant derrière M. de Strény, par conséquent en face de Johin cl du petit bossu, déjà installés, il tira de son portefeuille un billet de banque, et, le laissant tomber sur le tapis vert par-dessus l'épaule du comte, il dit en riant ;

— Je fais cinquante louis...

M. de Lansac, ou plutôt Jobin, les yeux attachés comme de coutume sur les doigts du banquier, n'accordait aucune attention au nouveau venu.

En entendant sa voix, il tressaillit, releva brusquement la tête et regarda Philippe avec une fixité dévorante.

Ce muet examen dura quelques secondes, puis l'agent de la sûreté, se penchant vers M. de Génin, lui demanda d'une voix très-basse :

— Quel est ce monsieur?

— Quel monsieur?

— Celui qui vient de parler.

— Derrière le comte de Strény?

— Oui.

— Eh! c'est le baron de Croix-Dieu...

— Pardonnez-moi, monsieur le chef de division, si j'inpi-tc... — R!ai« qu'est-ce que c'est que le baron de Croix-Dieu?...

— C'est un gentleman cuunu de tout Paris...

— De tout Paris?....

— Sans doute...

— Depuis longtemps?...

Le petit bossu fit un geste d'impatience et répliqua :

— Depuis des années, dans tous les mondes, on ne voit que le baron de Gruix-Dicu et on ne parle que de lui!... Pourquoi me demandez-vous cela?... — Le prendricz-vous, pailiasard, pour quelque dangereux coquin dont vous avez le signalcmi'nt dans une de vus poches?... — Ce serait un iinjiair, je vous en a\ertis. .

Après ces quelques mots murmurés de bouche à oreille et que les voisins les plus proches ne pouvaient entendre, Jobin se remit à examiner Croix-Dieu, qui posait en face de lui, en pleine lumière, et, taudis qu'il étudiait les lignes de ce visage caractérisé, il se disait tout bas :

— Le teint et l'expressiuii dilTèrcnt. — L'autre était roux, celui-ci est brun... — Question de teinture!... — C'est la même bouche, le mémo regard!... Sauf l'accent, c'est la même voix, mais à coup sûr ce n'est pas le même homme, puisque tout Paris connaît celui-là!... — Dixfois dôjàj'ai cru retrouver ce Mullcr... — Allons, je deviens maniaque!... Oui, mais je donnerais beaucoup pour entendre ce baron parler avec l'accent allemand...

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gl'gLw», ' >»*^

Pcaidicul le comte de Sainte-Hélène, lui aussi, était très-connu, et pourtant il sortait du bagne et il avait volé son nom! — Au risque d'être absurde et de passer pour fou, je saurai d'où vient ce Croix-Dieu, et depuis quand on le connaît si bien!...

Philippe, sans se douter que le pince- nez du provincial Je mine naïve et d'apparence débonnaire cachait le regard étincelant de son plus dangereux ennemi, perdit son billet de mille francs en souriant toujours, puis, ne jugeant point à propos de tenter une seconde luis la fortune, s'éloigna de la table de baccarat et, après avoir échangé dans les groupes quelques mots et quelques poignées de main, il reprit le chemin du grand salon, où trônait Fanny.

A peine venait-il d'en franchir le seuil qu'il entendit le valet faisant fonctions d'huissier annoncer :

— Monsieur le marquis de San-Rémo.

André entra.

— Ah! ah! — pensa le baron — déjà lui! .. — Je pensais no le voir que demain! — Comme il est défait! Le coup a été rude, paraît-il! — Pauvre garçon! Ma parole d'honneur il m'est sympathique... Malheureusement il se trouve pris dans l'engrenage, et la machine ne s'arrêtera point...

Fanny fit quelques pas au-devant du nouveau venu et resta stupéfaite à l'aspect de son visage bouleversé. — Le jeune homme était si pâle que la blancheur du col rabattu de sa chemise et de sa cravate se confondait avec le ton mat de sa peau.

San-Rémo salua.

— Je suis d'autant plus heureuse de vous recevoir aujourd'hui, monsieur le marquis, — lui dit la comtesse avec une charmante impertinence, — que j'avais depuis longtemps perdu tout espoir de vous compter jamais parmi les hôtes de ma maison...

— Depuis longtemps, en effet, madame la comtesse, — répliqua André, — j'avais reçu la gracieuse invitation que vous et M. le comte de Tréjan avez bien voulu m'adrcsser...

Fanny fronça légèrement le sourcil en entendant prononcer si mal ù propos le nom de son mari; un nuage passa sur son front, mais il disparut aussitôt. André continua :

— Il faut être bonne autant que vous êtes belle, madame, et me pardonner jnon aljscncc involontaire... Vous ne pouvez me refuser ce pardon, sous peine de me punir deux fois, car cette absence même était une première punition...

En prononçant ces phrases de marivaudage banal, la voix du jeune homme tremblait. La comtesse mit cette émotion visible sur le compte du trouble que sa triomphante beauté causait au nouveau venu.

— A tout péché miséricorde! — répondit-elle en riant, — soyez pardonné! voici ma

rnam.

André prit la main adorable qui .^.e tendait ViU's lui, mais, n'ayant point le coi.rage de

la porter à ses lèvres ainsi qu'il le devait, il la laissa retomber après l'avoir pressée faiblement.

L'image de Germaine en pleurs se dressait entre lui et cette femme rayonnante et provocante.

Etonnée, scandalisée, presque blessée de ce crime de lèse-galanterie, la comtesse eut aux lèvres une petite moue dédaigneuse, toisa San-Rémo de la tête aux pieds d'un air qui voulait dire clairement : — Oh! le pauvre garçon/... et lui tourna le dos.

André poussa un soupir de soulagement.

Il en avait fini avec les paroles inutiles et se voyait libre enfin de chercher M. de Croix- Dieu.

11 ne le chercha pas longtemps.

Philippe vint à lui, lui prit le bras et lui dit à demi-voix :

^- Par quel hasard, mon cher enfant, êtes-vous ce soir dans ce salon, où vous avez deux ou trois fois refusé de m'accompagner?...

— Baron, j'y suis pour vous... — répliqua le jeune homme. — Pour vous seul...

— Vous saviez m'y rencontrer?

— Oui... — Je suis allé chez vous d'abord, puis à votre cercle. — Je serais allé au bout du monde pour me renseigner et pour vous rejoindre...

— "Vous avez donc à me dire quelque chose de bien grave et de bien important?...

— De bien grave et de bien important, oui...

— Vous m'inquiétez! — S'agit-il d'un malheur?

— Oui... d'un malheur!... ohl oui... d'un grand malheurl!

— Parlez alors!... parlez vite...

— Ici? — impossible...

— Pourquoi?

— Parce qu'il me faut vous taire un récit et prononcer un nom, et que ni ce récit ni ce nom ne peuvent s'échapper de mes lèvres dans le lieu où nous sommes!...

— Je comprends mal...

— Qu'importe?... — Vous ne comprendrez que trop tout à l'heure!... — Baron, je vous en suppplie, partons!...

— Vous arrivez à peine...

— Je voudrais être loin déjà!... Je souffre... je meurs... prenez pitié de mon angoisse...

— Je ne puis rien vous refuser... Je vous suis... . — Oh! merci!... merci!,..

— Mais faisons du moins en sorte que la comtesse ne s'aperçoive point d'une si brusque défection, qu'elle ne nous pardonnerait pas...

— Regardez... la comtesse ne songe guère à nous...

— Venez donc...

Les deux hommes se dirigèrent vers la porte.

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Ils allaient l'atteindre quand cette porte s'ouvrit, et la même voix qui, trois semaines auparavant, avait annoncé au milieu de la stupeur générale : — Son Excellence le pi-ince Àldéono/f, annonça :

— M. le comte de Tréjan!

Le nom de Tréjan retentit comme un coup de tonnerre dans ces salons si pleins de bruit et d'animation joyeuse.

Il se fit à l'instant même un profond silence et tous les regards se tournèrent vers la porte par où Georges venait d'entrer.

Fanny, prise d'un tremblement nerveux, se serra contre son amant par un mouvement instinctif, comme pour se couvrir de sa protection.

Le prince l'ccarta doucement, puis, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, il attendit.

Tréjan, vêtu d'une redingote noire boutonnée jusqu'au cou et dessinant sa taille élégante, tenait son chapeau de la main gauche gantée de noir.

La main droite, nue, froissait son gant.

Il était absolument calme. — Son visage un peu pâle exprimait une détermination froide, plus terrible que la colère.

Lentement, mais d'un pas ferme, il traversa les groupes pétrifiés par la stupeur que causait sa présence.

Personne ne songeait à le saluer et il ne saluait personne.

A deux pas d'Aldéonoff il s'arrêta.

— Il y a trois semaines, monsieur — dit-il — on vous annonçait chez moi... — Les rôles sont différents aujourd'hui et c'est moi qu'on annonce chez vous... — Ma visite vous surprend peut-être?

— Non, monsieur le comte... — répliqua le prince en s'inclinant. — Je ne l'attendais pas, mais je la prévoyais...

— Vous deviez la prévoir, je le comprends — reprit Georges — car c'est vous qui m'avez contraint à franchir une dernière fois le seuil de cette maison d'où je me croyais sorti pour toujours!... — Vous vous êtes mis à mes ordres il y a trois semaines, en galant homme, et vous m'avez offert une réparation que j'ai refusée... — Que pouvais-je reprocher, en effet, à l'ancien amant de la fille qui s'appelait Fanny Lambert? — J'avais été bafoué par une drôlesse et j'étais la risée du monde, mais vous n'en étiez point complice... — il ne me restait qu'à me retirer... — je l'ai fait... — Aujourd'hui, tout est cliangél... — .\ujourd'hui vous êtes l'amant de la comtesse de Tréjan, et vous n'avez même pas la pudeur de le cachera demi!... — Vous oubliez que cette créature tombée si bas porti' mon nom!... Vous affichez ma femme! vous traînez mon honneur dans la boue!... —

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C'est une insulte cela, monsieur, une insulte mortelle! — Je ne l'accepte pas et, l'outrage étant public, c'est en publie que je vous le rends !

En prononçant les paroles qui précèdent, Georges leva la main et fouetta de son gant la joue du prince.

Aldéonotr poussa un cri de rage. — Ses yeu.K s'injectèrent. — Ce qu'il y avait de sauvage dans sa nature reprit pour un instant le dessus. Il saisit le bras de son adversaire et, avec une force et une fureur de taureau, il le serra à le broyer.

— Si vous me brisez le poignet, — dit Georges avec un effrayant sang-froid — je ne pourrai pas tenir une épée... Prcnez-y garde...

Serge pâlit.

Le prince et l'homme du monde remplacèrent instantanément le Cosaque. — Ses doigts puissants dénouèrent leur étreinte et il murmui-a :

— Vous avez raison, monsieur le comte, et je vous demande pardon... — Je n'ai pas été maître d'un premier mouvement regrettable... — Que voulez-vous? l'injure était de trop! — Pourquoi me frapper au visage, donc déjà?... — Permettez-moi de vous le dire, cela n'est point d'un gentleman...

— Je vous ai frappé au visage — répondit Georges — parce que, sans cette injure qui vous semble inutile, vous auriez cru devoir me ménager sur le terrain, et je ne le veux pas! non, je ne le veux pas!... — Je suis votre ennemi, moi, et je vous tuerai si je peux! — Je vous ai souffleté pour être sur au moins que vous me tuerez si vous pouvez...

— Je suis à vos ordres, monsieur le comte...

— Et — continua Tréjan en se tournant avec hauteur vers les invités de sa femme, — que tous le sachent et le comprennent bien! — Je ne me battrai point pour cette femme que je méprise, mais pour l'honneur du nom qu'elle m'a volé et qu'elle salit!...

Faony, appuyant ses deux mains sur l'épaule d'Aldéonoff, et approchant ses lèvres de son oreille, lui dit tout bas avec une incroyable intensité de haine :

— Tu le tueras, n'est-ce-pas? Jure-moi que tu le tueras!...

Le Russe, sans lui répondre même par un signe, l'écarta de nouveau et répéta :

— Monsieur le comte, je suis à vos ordres... — Où faudra-t-il vous envoyer mes témoins, donc déjà, s'il vous plaît?...

— Je suis très-pauvre, — répliqua Georges — j'habite, dans les comljlcs de l'hôtel Saint-Phar, la plus humble chambre qui se puisse rêver... Je n'imposerai pas à vos témoins la rude tâche de gravir tant d'étages pour arriver dans un tel gîte... — Veuillez me dire, monsieur, en quel endroit vous trouveront les miens?

— Au Grand- Ilàlel... — (it Aldéonoff. — C'est là que je demeure encore...

— Demain, avant dix heures du matin, -ils seront chez vous...

— Je les attendrai...

Les deux hommes se saluèrent et Tréjan, sans jeter un regard à Fauny dont les yeux le foudroyaient, quitta le salon.

Aussitôt après son départ, un grand murmure, un bourdonnement tumultueux remplacèrent le profond silence.

Chacun faisait part à voix basse à son voisin des réflexions et des commentaires que lui inspirait la scène à laquelle on venait d'assister.

Fanny, fort embarrassée de sa contenance malgré son prodigieux aplomb, jugea convenable, sinon de se trouver mal du moins de feindre un évanouissement, et le fit avec un naturel parfait qui trompa tout le monde.

AldéonofT la reçut dans ses bras et, la soulevant comme si son corps gracieux eût été celui d'un enfant, il l'emporta dans sa chambre à coucher.

Ce fut le signal d'une désertion presque générale. — Un petit nombre de joueurs acharnés restèrent seuls autour des tapis verts pour mener à bonne fin les parties commencées.

André entraîna Croix-Dieu, qu'il n'avait pu décider à le suivre pendant la provocation de Tréjan, et ils remontèrent ensemble dans le coupé du baron.

— Où allons-nous? — demanda Philippe.

— Chez vous.

— Très-bien... — James, nous rentrons...

Stop fila.

— Maintenant, mon cher enfant, — reprit Croix-Dieu, — me voici tout ;\ vous... Je vous écoute avec une attention et avec un intérêt sans bornes... — Dites-moi bien vite te dont il s'agit...

— Quand nous serons arrivés...

— Pourquoi pas tout de suite?...

— Baron, vous allez certainement me prendre pour un insensé, mais le mouvement de la voiture augmente encore le désordre de mon esprit... — Je me sens incapable de m'expliqucr d'une façon nette et rapide... et cependant il importe que je sois clair...

— Soit!... attendons cinq minutes... mais ces réticences, je l'avoue, m'inquiètent de plus en plus...

— Que sera-ce lorsque vous saurez tout... — murmura San-Ilémo avec un soupir.

Le stepper irlandais était un buveur d'air, comme disent les Arabes. — Il francliit la dislance en quelques minutes et s'engouffra sous la porte cochère de la rue Saint-1 azare.

Croix-Dieu monta avec André, renvoya son valet de chambre, ferma ses portes à double tour et, s'asseyant en face de l'amant de Germaine, lui dit :

— liien ne vous empêche plus de parler à présent, n'est-ce pas? — Ouvrez-moi votie i\me... — Un malheur connu et défini, quel qu'il soit, est souvent réparable... — Au moins on le voit face à face, et, le voyant, on peut le combattre.

— Baron, — commença Sau-Rémo, — vous êtes mon ami... mon prolecteur... presque mon père...

— J'espère l'avoir prouvé... — murmura Pliilippe.

se*

— Deux fois vous m'avez littéralement sauvé la vie et, si je conserve dans le monde l'apparence d'un gentleman, c'est à vos bontés, c'est à votre générosité que je le dois...

— Ne parlons pas de cela! — interrompit Croix-Dieu. — Je vous lai dit et je vous le répète, je suis sans enfants... sans parents... sans affections sérieuses... Je n'aime que vous en ce monde... je vous regarde comme mon héritier et, comptant bien vous faire attendre l'héritage, il me plaît de jouer avec vous le rôle d'un oncle d'Amérique... — J'agis ainsi par pur égoïsme et, si je souhaite que vous m'accordiez un peu de tendresse, je ne vous impose du moins aucune reconnaissance...

— Ce que vous faites pour moi, — reprit San-Rémo avec feu — pas un père ne l'aurait fait pour son fils! — Eh bien! je vous demande plus encore...

— Tant mieux, et disposez absolument de moi...

— Je viens mettre sous votre sauvegarde mon bonheur et mon honneur!... Sauvezmoi!... vous seul le pouvez... et encore le pourrez-vous?

— Que voulez-vous dire?... — André, je frissonne en vous écoutant... — .\uriez-vous donc commis une action mauvaise qu'à tout prix il faut réparer?

— Non, grâce à Dieu, ce n'est point cela!... — Mais je n'en suis pas moins perdu si je ne trouve l'argent nécessaire...

— C'est d'argent qu'il s'agit!! — je respire... — En faut-il beaucoup?

— Oui, beaucoup...

Croix-Dieu se leva, courut à un meuble qu'il ouvrit, et revint avec un portefeuille agréablement gonflé de beaux billets de banque.

— Eh bien! de l'argent, en voilà!! — dit-il — vingt, trente, quarante, et même cinquante mille francs vous sont-ils nécessaires?... Je les mets à votre disposition... — Les voici!! et croyez, cher enfant, que je suis bien heureux de vous les offrir!!!

André secoua la tête.

— Vous ne les prenez pas? — doiuandu Philippe d'un air étonné.

— Hélas ! cher baron, ces cinquante mille francs seraient pour moi ce qu'est une goutte d'eau dans la mer...

— Grand Dieu!... mais alors il s'agit dune d'une somme énorme?...

— Énorme, oui!... effrayante!...

— Le chiffre?

— Un million... — Il me faut un million!...

Croix-Dieu fit un brusque haut-lc-corps.

— Un million!... — répéta-t-il ;i deux reprises, avec l'expression d'une surprise admirablement jouée. — .\hçà! voyons, mon cher enfant, êtes-vous bien dans votre bon sens?...

— Vous me croyez fou, n'est-ce pas? — murmura San-Rémo avec amortume.

— Pas précisément, mais...

— Non, par malheur, je ne suis pas fou, — interrompit le jeune homme — et, si je ne

^te.

«*ti

Le petit bossu fit un geste d'impatience et répliqua. (Page 306.)

trouve pas ce millinn, il ne me restera qu'à me faire sauter la cervrllc, bien tlùlinilivement cette fois, car je serai déshonoré !...

— Toujours cette pensée de suicide!...

— Ne sera-ce point ma seule ressource après une irrémédiable honte?...

— Mais, malheureux enfant, que s'est-il donc passé?... — Avcz-vous joué? avez-vous perdu?...

Tr.i-'dir;. 'Il ', II.

VIcomtOHfi, n**

— Ce ne serait: rien!... c'est bien pis!... — Pour une perte de jeu, on s'arrange... L'homme qui vous gagne un million vous accorde du temps...

— Et ce temps, on vous le refuse?

— Un mo doijiie quatre jours. — Lundi procliain, avant neuf heures du suii', le juillion doit être payé...

— Quatre jours!...

— Pas un de plus...

— Alors c'est impossible!

— Vqqa ne puuvez rien'?

— D'ici à (|itatt'o jours, non!..- — Il faudrait être la Banque de France pour vous réponçlre î Qui,,,

Anflpé Si lêVft,

— VOHS étiei5 ma suprême espérance... — dilTil d'une voix sourde — il ne me reste qu'à l'aire tout de suite 00 que je ferais lundi soir... — .\dieu...

11 tendit la main m Ijîirnn et se dirigea vers la porto.

— UÎJ alloj!-V0HS? -= s'écria l'idlippo en l'arrêtant par le bras.

— Vous le savez bien,,.

— Vous tuer?

— V»fûm\\

— C'est ^présent que voua êtes fou!! — Attendez donc et cherchons ensemble!! un peu de patience, que diable! -^ qui sait si nous ne trouverons pas quelque issue à l'ellVoyable position dans laquelle je vous vois ..

— Il n'y a qu'une issne : payer! et vous dites que c'est impossible...

— Quand on ne peut pas franchir un obstacle, on le tourne.. — Vous avez bien fait de venir à moi, mon enfant-i, je suis de bon conseil,,, — Donc, rasseyez-vous, et causons...

Andié, (Jocjicment, se laissa retomber sur le siégu qu'il viiuait de quitter.

— D'abord et avant tout, — dit Croix-Dieu, — expliquez-moi comment cette .-^oninic énorme vous est devenue si impérieusement nécessaire, et nécessaire dans un si bref délai.

André, la lèto basse, se taisait.

— On croii'iiit que vous liésitcz!. . — reprit Philippe ..

— J'hésite en effet, — murmura le jeune homme.

— Pourquoi? — Vos paroles chez la comtesse de Tréjan paraissaient impliquer l'intention de tout me dire...

— C'est vrai... Mais ai-jc le droit de révéler un secret qui n'est pas le mien?...

— Vous êtes libre, mon cher enfant, — répliqua Croix-Dieu d'un ton grave. — Si vous n'avez en moi qu'une confiance limitée, gardez le silence, vous ferez bien. — Je vous engage cependant à réfléchir qu'il est dans la vie des heures graves où les vains préjugés du monde ne doivent point servir de mobiles à nos actions... — Vous venez à moi en me demandant de vous sau\er... — Puis-je essayer même de le faire si vous ne me mettez au courant, avec une franchise absolue, des motifs de votre démarche? — Cent fois non!... Agissant en aveugle, je risquerais de m'associer à quelque folie dangereuse et peut-être coupable!... — Vous comprenez cela, j'en suis sûr?

— Je le comprends — répondit San-Rémo, qui crut voir une porte de salut se rouvrir devant lui — j'ai foi en vous plus qu'en moi-même... mais l'honneur d'une A^nme est en jeu...

— Jl s'agit d'une tentative de chantage, n'est-ce pas?

— Ouï... — fit André d'une voix soui'de.

— Et la victime de cette tentative est madame de Grandliou?...

Le jeune homme regarda Croix-Dieu avec stupeur, en balbutiant :

— Comment avez-vous deviné cela?

Philippe haussa les épaules.

— Franchement, mon cher André, — fit il — vous me jugez un peu trop naïfl... — Du jour 011 vous avez entrepris de me donner le change sur les résultats de votre amoureuse intrigue... du jour où vous m'avez affirmé que, découragé par l'insuccès, vous renonciez à courtiser la vicomtesse Germaine, j'ai compris que vous étiez son amant!... — C'était lumineux comme le soleil!... — Un galant homme peut parler de celle qu'il aime aussi longtemps qu'elle lui résiste, mais le succès commande le silence... et vous êtes un galant homme...

— Eh bien! — reprit André prenant une résolution soudaine, — je ne vous cacherai rien, mais jurez-moi sur votre honneur de ne révéler à personne au niiimli', ni ce que vous avez deviné, ni ce que je vais vous apprendre..,

— Vous avez ma parole...

— Lisez donc...

Et San-Rémo tendit au baron la lettre anonyme adressée quelques heures auparavant •^ madame de Grandiicu.

Croix-Dieu assujettit son monocle et lut rapidement.

A mesure qu'il avançait dans cette lecture, des signes non équivoques de profond dégoût se manif(;stuicnt sur son visage.

— Pouah!... — dit-il quand il eut achevé, en rendant à André le terrible papier bleuâtre qui jouait sur deux têtes le rôle de la classique épée de Damoclùs. — C'est immonde !

— Et, maintenant, vous cuinprrncz!!!

g**° '■ Wi

— Je comprends que vous aviez raison mille fois!... — il faut payer, sinon la malheureuse femme est perdue!...

Ainsi vous croyez comme moi que, dans le cas oîi le misérable par qui cette lettre a

été écrite ne toucherait pas son argent dans le délai fixé, il aurait l'odieux courage d'accomplir sa menace et de vendre ces preuves au vicomte de Grandlieu?

— Je le crois fermement... — L'homme qui veut un million, et qui le veut par de tels moyens, est capable de tout et ne reculera devant nulle infamie...

Donc je ne m'étais pas exagéré les conséquences de la situation?

— En mon âme et conscience, non! — Vous voyez juste...

■ — Eh bien, maintenant que vous savez la vérité, viendrez-vous à mon aide? je vous le demande de nouveau... — Aurai-je le million nécessaire, ou, ne pouvant sauver Germaine, dois- je me tuer avant que la foudre ait éclaté sur elle?

Et le malheureux André, les yeux attachés sur la figure pensive du baron, attendait comme un arrêt de vie ou de mort les paroles qui allaient s'échapper de ses lèvres.

Pendant quelques secondes Croix-Dieu parut s'absorber dans une méditation profonde.

L'angoisse de San-Rémo devenait intolérable.

Ah! par pitié, — murmura-t-il — ne me laissez pas souffrir ainsi... — Faut-il désespérer?

Nous lutterons, — dit le baron d'un ton grave.

Et comment? — s'écria le jeune homme — Vous savez Lien que la lutte est impos-

j,iljlel.. Ou l'argent, ou l'abîme!... vous l'avez dit vous-même...

— Puisque je parle de lutte, — répliqua Philippe — c'est que je ne crois point la partie perdue sans ressources... — Ecoutez-moi, mon cher enfant, écoutez-moi avec fermeté, avec courage, avec patience...

André fit un geste de profond découragement.

Des phrases... — murmura-t-il d'une voix trop basse pour être entendue — des

phrases!... à quoi bon?...

Croix-Dieu continua :

J'ai quinze cent mille francs de fortune représentés, pour les cinq sixièmes de cette

somme, par des immeubles dans un département de l'Est.

fjh bien, — s'écria San-Rémo avec l'égoïsme irréfléchi de l'homme qui veut à tout

prix sauver la femme qu'il adore, — sur quinze cent mille francs on trouve un million!

— Sans doute, mais on ne le trouve pas en quatre jours... — il faut se déplacer... — il faut qu'un notaire se mette en quête de capitaux disponibles... — il faut que les actes nécessités par un emprunt sur hypothèque soient discutés, rédigés, enregistrés, inscrits...

Tout cela demande beaucoup de temps... beaucoup plus que nous n'en avons devant

nous !

— C'est vrai, hélas! c'est vrai... Mais alors...

— Encore une l'ois, patience! — interrompit le baron; — vous ignorez où j'en veux

venir... — Le hasard fait que je suis très-exactement renseigné sur la fortune immense du vicomte de Grandlieu... — Par son contrat de mariage il a reconnu comme apport dotal à sa femme la propriété de domaines situés en Touraine et valant au bas mot deux millions et demi.

— Eh! qu'importe cela?

— Il importe bfiaucoup... — Je sais à merveille que la vicomtesse, étant en puissance de mari, ne peut aux termes de la loi contracter, sans l'assentiment et la coopération de ce dernier, un engagement valable, et que sa signature seule est, légalement, sans valeur... — Il existe cependant dans Paris, j'en suis absolument certain, un certain nombre de capitalistes dénués de préjugés qui, certains d'avance que, le cas échéant, M. de Grandlieu reculerait devant le scandale d'un procès, consentiraient, alléchés d'ailleurs par l'appât d'une foite prime, à prêter à la vicomtesse tout ou partie de la somme nécessaire.

— Ces capitalistes dont vous parlez, où sont-ils?...

— Je l'ignore... Mais en se renseignant on peut les découvrir... et je m'en chargerais...

André fit de nouveau un geste de découragement.

— Mauvais moyen!... ressource impraticable!... — s'écria-t-il. — Je connais bien la fière nature de la vicomtesse... — Elle ne consentira jamais à se mettre en rapport avec de louches manieurs d'argent et à faire auprès d'eux une démarche qui serait un aveu...

— Lorsqu'on se noie, mon cher enfant, on s'accroche à toutes les branches...

— Entre la honte et la mort, madame de Grandlieu choisirait la mort...

— Cherchons autre chose...

— Oui, cherchons...

— Je me souviens d'un bal à l'ambassade d'Angleterre où la vicomtesse portait les diamants de famille de son mari... — Ils sont fort beaux, ces diamants... — Un connaisseur les estimait devant moi douze cent mille francs... — On peut les mettre en gage...

— Les mettre engage!... — répéta San-Rémo. — Elle! Germaine!... Y songez-vous!...

— J'y songe parfaitement, mon cher André, et, quand il importe de sortir d'un aussi mauvais pas, le Mont-de-Piété fonctionne tout aussi bien pour les grandes dames que pour les cocottes!... Mais il ne s'agit pas du Mont-de-Piété... Facilement on peut trouver quelque juif qui, moyennant une vente à réméré dans laquelle madame de Grandlieu ne paraîtrait point, avancerait, sur le dépôt des bijoux, sept ou huit cent mille francs... — Je vendrais des valeurs et je compléterais le million... — Que dites-vous de ce plan?...

— Il me semble moins irréalisable que l'autre, mais il soulève cependant des objections bien fortes...

— Lesquelles?

— D'abord ces bijoux n'appartiennent pas h Gerinaino, mais à M. de Giandlicu...

— C'est ce qui vous trompe... — le vicomti; lui en a donné la propriété absolue par ce môme contrat dont je vous parlais tout à l'heure...

— Ensuite, s'il se présentait une occasion prochaine do porter ces diamants et si le vicomte exigeait que Germaine s'en pardt, tout serait découvert...

— Allons donc! — Admettons — chose improbable -^ une occasion de ce genre, c'està-dire une fête ufficieUe, arrivant à bref délai... — Madame de Grandlieu, pour se soustraire à la nécessité d'assister à cette fête, n'aurait qu'à feindre une indisposition passagère.,. — c'est simple comme bonjour... — Or, avant un mois, j'aurai contracté sur mes terres l'indispensable emprunt dont je vous remettrai le produit, avec lequel vous dégagerez les diamants de la vicomtesse... — Je serai ruiné aux deux tifrs, mais vous serez sauves et c'est le principal... — Que dites-vous de cela?...

— Je dis — s'écria San-R6ino avec exaltation — je dis que pour exprimer la reconnaissance profonde, infinie, qui déborde en mon âme, il n'est point de paroles, et je demande à Dieu de me permettre un jour de sacrifier pour vous mon bonheur et ma vie!...

Un bon sourire épanouit le visage du baion et une larme d'attendrissement humecta sa paupière.

— Ma conduite est bien naturelle, mon cher enfant, — répliqua-t-il — et ne mérite point une si véhémente gratitude. — Ce que je vous donnerai tout de suite devait vous appartenir plus tard... — C'est donc un avancement d'hoirie, et pas autre chose... — En m'appauvrissant c'est vous que j'appauvris... voilà tout...

— Maintenant, que faire?

— Voyez la vicomtesse le plus lût possible et obtenez d'elle la remise de ses bijoux...

— La pauvre chère enfant ne songera certes pas à me les refuser... — Que lui importent ces diamants?... — Mais, une fois qu'ils seront dans mes mains, à qui m'adresscr pour obtenir de l'argent sur ce gage?...

— Je ne puis immédiatement vous répondre. Je sortirai de bonne heure et je m'informerai... — Quaud verrez-vous madame de Grandlieu?...

— Dans la journée, peut-être... cependant rien n'est moins sûr, mille obstacles pouvant l'empêcher de quitter sa maison... — Mais la nuit prochaine, sans aucun doute, je causerai pendant quelques minutes avec elle...

— Eh bien! venez à six heures du soir demain, ou plutôt aujourd'hui, puisqu'il est trois heures du matin... — J'aUrai certainement à vous donner l'adresse d'un prêteur sur gages capable de terminer eti cinq minutes une aussi grosse affaire, et de payer séance tenante... — Ces gens-là ont toujours à la Banque des capitaux énormes pour profiter dès occasions...

André quitta son siège.

11 allait prendre congé de Croix-Dieu, mais il so ravisa.

— Voulez-vous, — dit-il, — me permettre d'écrire chez vous quelques mots?

— Venez dans mon cabinet de travail, vous y trouverez tout ce qu'il faut pour cela...

André s'assit devant le bureau, prit une feuille de papier sans cliillVe et traça les lignes suivantes, dont le désordre trahissait bien l'état de son esprit, et qui d'ailleurs ne pouvaient compromettre Germaine si, par une mauvaise chance sans précédent jusque-là, le billet tombait dans d'autres mains que celles destinées à le recevoir :

" En disant : Tout nesl pas poidit, j'avais raison... — Lo salut est possible... mais il faudra l'acheter cher...

LA VICOMTESSE GERMAINE 3l'J

« Qu'on soit sans épouvante cependant, car, avant le délai fatal, il ne restera plu; trace de péiil...

« Aujourd'hui, — depuis midi jusqu'à six heures — j'attendrai au lieu habituel. — Si je ne vois personne, c'est qu'il aura été impossible de sortir et je n'en prendrai pas d'inquiétude... mais une prompte entrevue est plus que nécessaire, elle est indispensable... — Donc, la nuit prochaine, je viendrai à l'endroit où cette lettre est cachée, et de une heure après minuit jusqu'à trois heures du matin, j'attendrai de nouveau, comme j'aurai attendu pendant le jour.

« Il faudra venir, — il faudra pouvoir, — sinon le danger granJirait. »

San-Rémo mil ce billet sous une enveloppe blanche. — Il prit congé de Croi.\-Dieu et, nu lieu de regagner la rue de Boulogne, il se dirigea vers les Champs-Elysées et glissa l'enveloppe sans adresse à la place habituelle, sous le lierre de la grille, bien certain que Germaine, dans la matinée, viendrait explorer cette cachette.

Ensuite il retourna chez lui, se jeta sur son lit et, brisé de fatigue, s'endormit d'un mauvais sommeil peuplé de rêves effrayants.

Il arriva rue Castellane à midi.

Il y resta jusqu'à six heures du soir

Madame de Grandlieu ne parut pas...

Le matin de ce même jour, à neuf heures précises, les témoins de Tréjan — deux artistes célèbres — arrivèrent au Gvand-Hôlel comme cela avait été convenu la nuit précédente, et furent introduits dans cet appartement luxueux et banal où Fanny Lambert, trois semaines auparavant, avait rivé plus solidement que jamais les anneaux de la chaîne brisée jadis par Aldéonoff.

Serge les mit aussitôt en rapport avec ses témoins, choisis parmi les membres du cercle dont il faisait partie.

Quelques minutes suffirent pour régler les préliminaires de la rencontre.

Il fut convenu qu'on se battrait à l'épée, à quatre heures du soir, dans la clairièrr du ])ûis deVille-d'Avray où le duel du prince russe et du pi^tit marquis de Braisnes avait eu lieu.

Les témoins d'AWôunoiïse chargeaient d'amener un chirurgien.

Chacun des adversaires devant apporter ses épées, le sort déciderait, >ur le terrain, de quelles armes on ferait usage.

Tréjan et so.s nniis se rendirent à Villi'-d'.\vray en olieniiu de for.

Serge se servit de ses chevaux, qui pouvaient presque lutter de vitesse avec lu vapmir.

Depuis neuf heures du matin, un petit coupé noir bien attelé, aux stores bais<é^, station nait devant le Grand-IJôlel,

320 LES TRAGEDIES DE PAltlS

De minute en minute une main élégante et fiévreuse soulevait un des stores.

A trois lieures moins un quart, l'équipage princier vint chercher Aldéonoff et ses témoins.

Le mystérieux coupé prit chasse aussitôt, et son cheval anglais prouva qu'il était doué d'une énergie suffisante pour ne se point laisser distancer par les trotteurs russes de race Orloff.

Le comte de Tréjan et le prince arrivèrent en même temps à l'endroit convenu.

La clairière se trouvait tout près de la route et un peu en contre-bas.

Le coupé noir s'arrêta derrière la calèche à huit ressorts. — Les témoins d'AldéoiiolV supposèrent qu'il avait amené Tréjan. — Les témoins de Tréjan se dirent qu'il appartenait sans doute au Russe; bref, sa présence n'étonna et ne préoccupa personne.

De part et d'autre on se salua.

Le hasard, interrogé sous les espèces d'une pièce d'or jetée en l'air, répondit (ju'on se battrait avec les armes du prince.

— Monsieur le comte, — dit ce dei-nier, — je regrette véritablement beaucoup, donc déjà, que cet avantage me soit accordé par le sort... Si je ne vous offre point d'y renoncer en votre faveur, c'est que je suis certain d'avance que cette proposition serait accueillie par un refus...

Pour toute réponse, Tréjan s inclina.

— 11 y a entre nous, d'un côté autant que de l'autre — continua Serge — une grave injure qui doit être lavée dans le sang, et c'est une bien triste chose, je vous assure, que deu.K braves gens de notre sorte soient forcés de faire de leur mieux pour s'arracher, l'un à l'autre, la vie!... — Cette nécessité funeste arrive par ma faute, donc déjà, par ma trèsgrande faute; — je le confesse, je le regrette, et, quoiqu'il me semble sentir encore la brûlure de votre gant sur ma joue, je n'ai pour vous que beaucoup d'estime et pas du tout de haine... — Je ne vous ménagerai point cependant, soyez-en sûr, monsieur le comte, mais si j'ai le grand malheur d'être trop heureux dans ce combat, je ne m'en consolerai jamais...

Georges, toujours silencieux, s'inclina de nouveau.

On tira au sort le choix du terrain, et cette fois encore le hasard se déclara pour Aldéonoff.

Tréjan approclia sa bouche de l'oreille d'un de ses témoins, et lui dit avec un sourire vaguement amer :

— Hein, si j'étais superstitieux? — Mais je ne le suis pas... et d'ailleurs ce Russe, en me supi)riniant, me rendrait un fameux service... — Qu'y a-t-il à présent pour moi dans la vie'.''

— Le travail et la lutte.. — répondit l'artiste célèbre.

— La lutte... le travail... — répéta Georges d'une voix sourde en haussant les épaules, — Eh! mon cher, il faut de l'énergie pour cela, et le grand ressort est cassé...

— Avec ces idées-là, vous allez vous faire tuer!...

fpf^ — ■ y "-n^

— Qu'êles-vou3 venue faire ici, madame? lui demanda le chirurgien. (Page 323.)

— Par l'amant de ma femme!... — Non pas!... — Ce serait trop bêle!... — Soyez paisible!... Je me défendrai comme si je tenais à vivre...

Les adversaires prirent position, se mirent en garde, et l'un des témoins d'AldOonolf prononça les deux mots :

— Allez, messieurs!...

Les épées s'engaçèrent au.ssitôt.

Vii-(,n,lri..c, n« II.

Ni Serge ni Tréjan n'étaient des tireurs absolument de premier ordre, mais ils avaient l'un et l'autre une grande habitude de l'escrime, le Russe ayant fréquenté les salles d'armes en sa qualité d'homme de loisir, et le Parisien en sa qualité d'artiste paresseux avide de distractions de toutes sortes.

La prodigieuse force physique d'Aldéonoff lui créait une supériorité réelle en donnant à ses coups une raideur dangereuse, mais la souplesse et l'agilité de Tréjan rétablissaient amplement l'équilibre.

Les passes de début furent brillantes et se prolongèrent quelque temps sans amener de résultat. — Les adversaires gardaient tout leur sang-froid et, luttant comme dans un assaut, ne parvenaient point à se toucher, au grand désappointement des témoins qui se promettaient bien, à la première blessure et dès que coulerait le sang, d'arrêter le combat.

— Vous plairait-il, monsieur le comte, donc déjà, de prendre une minute de repos? — demanda courtoisement Aldéonoff.

Tréjan, pour toute réponse, abaissa son arme.

La minute écoulée, les fers se croisèrent derechef; — ce sang-froid dont nous parlions quelques lignes plus haut s'évanouit; — les duellistes s'animèrent, et une ardeur irréfléchie, une impétuosité nerveuse, saccadèrent leurs mouvements sages et mesurés jusque-là et leur firent tour à tour commettre des fautes qui pouvaient devenir funestes.

L'issue du combat n'était désormais qu'une question de hasard et de chance, — L'habileté n'avait plus rien à y voir.

Le dénouement, d'ailleurs, approchait.

Sur une feinte d'AldéonotT l'épée de Tréjan vint trop tard à la parade, et celle du Russe, effleurant le poignet de son adversaire, déchira dans toute sa longueur la manche de sa chemise.

— Vous êtes touché, monsieur le comte! — s'écria Serge.

— Je ne crois pas, monsieur... — répondit Georges en ripostant par un coup droit et en se fendant à fond.

La pointe de son épée pénétra dans le haut de la poitrine et ressortit derrière l'épaule, faisant au Russe une blessure presque pareille à celle que San-Rémo avait reçue du capitaine Grisolles dans la clairière du bois de Vincennes.

Aldéonoff étendit les bras. — Une gorgée de sang jaillit de sa bouche... — il chancela comme un chêne coupé parle pied, et s'écroula.

Si lourde avait été sa chute que les témoins, le chirurgien et Georges lui-même, le crurent foudroyé, mais telle était chez lui la surabondance de force vitaje et d'énergie musculaire, qu'à peine à terre il souleva son torse puissant, s'appuya sur son coude gauche, puis d'une voix rauque, sifflante et cependant distincte, il dit à Tréjan :

— Voua m'avez tué, monsieur le comte... Mais je l'avais mérité certaincuient... et je vous prie de me pard(j[iner mon offense, donc déjà, comme de tout mon cu'ur je vous pardonne ma mort.

rg^-

— Dieu m'en est témoin ! — s'écria Georges, — je ne me souviens même pas que vous m'ayez offensé !...

Serge reprit lentement, péniblement, car sa voix s'affaiblissait do plus en plus :

— Eh bien! en signe d'oubli et de pardon, monsieur le comte, voulez- vous, donc déjà, me donner votre main?... elle me soutiendra pour monter... là-haut... où m'attendent mes pères qui, plus heureux et plus dignes que moi, sont tombés, non pour une cause mjsérable, mais en servant une juste cause... sur un vrai champ de bataille... pour Dieu et leur paj"?...

Georges fit deux pas en avant.

Il allait se pencher et saisir la main défaillante que Serge Aldéonoff élevait vers lui.

Le temps lui manqua.

Au moment où tombait le prince, un cri perdu dans le bruit de sa chute et qui n'avait été entendu de personne, s'était échappé du coupé mystérieux.

La portière s'ouvrit avec violence.

Une femme pâle, vêtue de noir et (jui semblait affolée de douleur, s'élança de la voiture sur la route, de la route dans la clairière qu'elle traversa en qu(-lques bonds, et vint s'abattre sur ses genoux à côté du blessé qu'elle enveloppa de ses deux bras,

(iCtte femme était Fanny Lambert, comtesse de Tréjan.

Georges se redressa.

— Prince, — dit-il, — j'allais vous tendre la main!... .l'allais presser la vôtre!... — ■ Vous voyez bien que je ne peux pas!...

— Tu l'as tué!... — cria Fanny avec un geste de haine et de menace, en langaut vers son mari les goutelettes pourpres qui ruisselaient de la blessure et dont quelques-unes atteignirent Tréjan au visage. — Que son sang retombe sur toi!...

Georges recula comme on recule à l'aspect d'un reptile venimeux.

— Prenez garde! — répliqua-t-il — prenez garde, madame!... — C'est par vous (juo ce sang coule!... c'est par vous que cet homme meurt!... — Dieu punit, vous le voyez bien, et c'est le moins coupable qu'il vient de frapper aujourd'hui... Prenez garde!...

Une convulsion suprême avait secoué le corps d'AldéonolV, qui niainleuaiit, iniiiniliili', inanimé, raidi, offrait l'apparence d'un cadavre.

Tréjan salua respectueusement ce corps qu'aucun souffle de vie ne semblait animer, il s'inclina devant les témoins de Serge et, suivi des siens, s'éloigna de la clairière ensanglantée.

Fanny, brisée par une éci-asante émotion, sanglotait malutcuant en couvrant de luiisers le front livide de Serge et ses yeux fixes et sans regard.

— Ou'êtcsvous venue faire ici, madame? — lui demanda le cliirurgirn d'une voix sévère et presque dure.

La comtesse releva la tète.

-iniSy;»

— L'iiomnie que j'aime se Lattait pour moi... — balbutia-t-elle.

— -Madame est la comtesse de Tréjan... — dit un des témoins au chirurgien qui, ne pouvant réprimer un geste de stupeur et presque d'effroi, s'écria :

— L'advei'saire était votre mari!... et vous souhaitiez le triomphe du prince! — Ah! madame !...

Fanny redevenait elle-même. — L'impudeur et l'orgueil reprenaient le dessus dans son âme un moment attendrie.

Elle croisa l'éclair de ses yeux avec le regard indigné de l'homme de science, ei répliqua :

— Eh bien, pourquoi non? — Je vous ai dit que je l'aimais! j'ai voulu le voir vainqueur!...

— Et vous le voyez mort!...

Madame de Tréjan poussa un nouveau cri.

— Mort! — répéta-t-elle — ce n'est pas vrai!... — Je ne vous crois pa?!... "Vous voulez me tromper!...

Le chirurgien secoua la tète.

• — Le souffle de vie qui lui reste va s'éteindre !... — répondit-il.

— Sans espoir?...

— Je n'en garde aucun... — Ainsi, madame, retirez- vous... — Votre place n'est point

— Ma place est près de mon amant, tant que ce co'ur qui battait pour moi ne sera pas glacé tout à fait!... — reprit la comtesse impétueusement. — Ne cherchez plus à me séparer de lui, vous le tenteriez en vain !... — Je veux rester !... Je resterai!...

— Mais, 'madame, — continua le chirurgien, — nous allons nous éloigner nous-mêmes el reprendre, avec le corps du prince, le clicmin de Pai'is...

— Où prétendez-vous le conduire?...

— Chez lui...

— Dans un appartement d'hôtel, dans un logis d'occasion où des étrangers entoureront son agonie... où des indifférents recevront son dernier souffle !... Jamais!... jamais!. . jamais!...

— Cependant...

— Aussi longlenips que vivra Serge Aldéonoff — poursuivit la comtesse — Serge Aldéonoff m'appartiendra, et je jure de ne le céder ù personne au monde!... — Si le salut est possible encore, c'est chez moi que mon amant doit rouvrir les yen»!... S'il est condamné sans appel, c'est chez moi qu'il doit mourir!... — 'N'oilà ma volonté!... Cette volonté serait la sienne!.., — Ne la respcclcrcz-vous pas?... — Eniploicrez-vous la violence pour m'arrachcr ce corps ou ce cadavre?...

Et Fanny, couvert(,' du sang qui ruisselait de la profonde blessure, serrait plus étroite ment dans sos bras le prince inanimé.

■r^Lu*,.

LA VICOiMTESSE GERMAINE 325

Le chirurgien et les témoins se retirèrent un peu à l'écart pour se consuUer, et le résultat de leur délLbération fut que peut-être Serge Aldéonoff, gardant une lueur de connaissance, aurait exprimé le désir d'être transporté chez sa maîtresse. — A ce désir, on'devait se soumettre. — Ne fallait-il pas d'ailleurs, à tout prix, éviter le scandaleux débat auquel une résistance donnerait lieu?...

En conséquence il fut décidé que, vivant ou mort, le prince serait conduit ruo Le Sueur.

La comtesse de Tréjan, en apprenant cette décision, poussa une sorte de rugissement oii la joie fauve se mêlait au désespoir, et l'éclair d'un triomphe farouche illumina son pâle visage.

André, nous le savons, s'était promis de n'avoir aucune inquiétude si madame de Grandlieu ne venait pas au rendez-vous donné à bref délai, mais lorsqu'un cœur éperdùment épris se promet ces choses-là — (surtout dans une situation pareille à celle des deux amants) — il ne se tient jamais parole.

Aussi, quand sonnèrent six heures du soir, le jeune homme en quittant l'entrc-sol de la rue Castellane sentait redoubler les angoisses qui pendant tout le jour l'avaient assiégé sans relâche.

Vainement il se disait :

— Nulle catastrophe n'a pu survenir, puisque le délai fixé par le misérable auleur de la lettre anonyme a'expirera que dans trois jours... — Il est tout simple que Gei'maino, entourée d'obstacles et prévenue trop tard, se soit trouvée dans l'impossibilité de sortir... — J'espérais h peine sa présence... — Je ne dois donc éprouver nulle déception et ce serait folie de me créer de nouvelles terreurs pour un motif qui n'existe pas...

Il se répétait ces choses à satiété, en homme qui veut se convaincre, mais la logique inattaquable de son raisonnement ne parvenait point à éloigner le ciêpo de plus en plus noir étendu sur son esprit.

A six heures un quart il arriva chez Gioix-Dieu.

— Quelle figure défaite mon cher enfant!... — s'écria ce dernier. — Serait-il survenu qui-lquo incident nouveau?...

André secoua la tète.

— Avez-vous vu la vicomtesse? — continua le baron.

— Non... — répondit San-Rémo,

— Fâcheux retard!

— Je le prévoyais, mais je vei-rai certainement madame do Grandlieu cette nuil... — Vous ètes-vous occupé de moi?

— Beaucoup, et de deux manières...

— Comment?

— D'abord j'ai pris des informations sur l'Allemand Zimmermann, chez qui doit être opéré l'échange des lettres contre le million... — Je m'étais dit que, dans cette hideuse affaire, ce Prussien jouait peut-être un rôle plus important que celui de simple intermédiaire, et je songeais, si par hasard le Zimmerman était premier sujet au lieu d'être comparse, à vous donner le conseil d'aller trouver le préfet de police, de lui raconter tout, de le prier d'intervenir en faisant arrêter et fouiller brusquement le lâche gredin et en lui reprenant les lettres volées, ce qui naturellement coupait court à la tentative de chantage...

— flrand Dieu! — s'écria San-Rémo. — Le bruit, le scandale, le nom de Germaine livré à des agents!... vous ne pensiez point à tout celai...

— J'y pensais très-bien, mon cher enfant, mais, quand la haute police consent à intervenir dans une afTaire de ce genre, elle le fait avec un tact si grand, avec une prudence si consommée, qu'il n'y a ni bruit ni scandale, et les agents eux-mêmes, en ce cas, savent lout juste ce qu'il faut .qu'ils sachent... — Les renseignements pris m'ont démontré d'ailleurs que cette façon d'agir était impraticable... — Le Zimmermann, petit agent d'affaires berlinois s'occupant des louches intérêts de ses compatriotes à Paris, n'est évidemment qu'un homme de paille... — Je crois hors de doute qu6 les lettres ne sont point chez lui et j'ai la conviction qu'elles lui seront remises à la dernière minute par le véritable intéressé qui, flairant un piège et ne nous étant point connu, s'échapperait sans peine et, doublant d'un mobile de vengeance son premier mobile de cupidité, n'en agirait qu'avec plus d'ardem'... — Bref, j'avais fait fausse route et je l'ai bien compris. .

— Je n'en suis pas moins reconnaissant de tant de peine... de tant de démarches...

— Ceci n'est rien... — D'un autre côté j'ai réussi...

— Vous avez trouvé l'homme qui prêtera sur les diamants tout ou partie de l'énorme somme nécessaire?...

— Oui, et s'il faut s'en rapporter, comme je le crois, aux rensciguemcnts donnés par un financier sérieux, on peut compter absolument sur cet hommcpour la solution immédiate de l'affaire en question. — Voici d'ailleurs ces renseignements...

Croix-Dieu tira de son portefeuille une feuille de papier qu'il tendit à San-Rémo. — L'en-tête gravé portait le nom et l'adresse d'une maison de banque tiès-honorable et très-connue.

André lut tout haut les notes suivantes :

(i Saiinirf Kirchen, juif prussien, opère à des taux usuraires l'escompte du papier des commcrçaiits solvablcs encore, mais gênés, qui ne payent qu'après jugement. — Son (lair est merveilleux pour ces sortes d'opérations; — il achève de saper par la base les maisons chancelantes, arrête le crédit au moment précis où ces maisons vont crouler, et n'est jamais pris dans les faillites que pour des sommes insignifiantes.

« Sa spécialité est l'achat et la vente des diamants sur papier et montés. — Il traite au comptant, quelle que soit l'importance de l'affaire.

(( Moralité douteuse, — honorabilité nulle, — mais la crainte de la police correctionnelle rcmpêche et l'empêchera probablement toujours de dépasser certaines limites.

a Très-riche, malgré son apparence misérable et son installation plus misérable encore. — Il a trois millions à la Banque. — Un chèque de lui vaut de For en barre. «

— Eh bien! — demanda Croix-Dieu quand San-Rémo eut achevé — qu'en ditesvous?...

— Je dis que ce juif prussien doit être, malgré ses millions, un pièlre personnage et je le regarde, d'après ces notes, comme un coquin des plus dangereux...

— Il est riche et il paye comptant, que vous importe le reste ?...

— Je préférerais traiter, je l'avoue, avec un capitaliste moins répugnant...

— C'est impossible. . .

— Pourquoi donc?

— Les affaires douteuses ne peuvent aboutir qu'avec des gens tarés... — .\ucun honnête commerçant, soyez-en sûr, ne vous achètera à réméré des diamants (jui ne vous appartiennent pas.

— Madame de Grandlieu me les confiera, connaissant l'emploi que j'en veux faire. .

— D'accord... — Mais comment prouverez-vous cela à Samuel Kirchen?... — Un homme absolument honnête refuserait de conclure avec la vicomtesse elle-même qui se trouve, par le mariage, sous la tutelle légale du vicomte... — Trouvez moyen de justifier la légitime possession des joyaux dont il s'agit, et de respectables maisons vous prêteront sur ce nantissement les cinq sixièmes de leur valeur... Le pouvez-vous?

— Vous savez bien que non...

— Estimez-vous donc fort heureux, mon cher enfant, qu'il existe des spéculateurs méprisables, mais millionnaires, puisque vous êtes hors d'état de vous passer d'eux...

— Ce n'est que trop vrai!... Où demeure ce Samuel Kirchen?...

Après avoir de nouveau consulté son portefeuille, le baron répondit :

— Rue de Lappe, n°***.

— Je n'ai jamais entendu parler de cette rue...

— Kien ne m'étonne moins... Elle se trouve, si je ne me trompe, aux environs d(; la place de la Bastille, tout près je crois de la rue Saint .\ntoine... — Le premier fiacre venu vous y conduira...

— •\ussitôt que les diamants seront dans mes mains, j'irai...

— Ce sera trop tard... Allez-y ce soir même.

— Dans quel but?

— Dans le but de voir le juif, pardieu, de le préparer à l'oiiéruliûii et d'arrêter avec lui les bases de l'acte de vente à réméré... — Ne lui cachez point que les diamants viennent d'une dame qui se trouve dans une position difficile... sans cela il les supposerait volés... — Il voudra d'ailleurs savoir qui vous êtes, et d'ici à demain, n'en doutez pas, se renseignera sur votre compte. — Les affirmations de la note sont précises : cet estimable enfant de Jacob ne croit peut-être point au Dieu de ses pères, mais il redoute la sixième chambre.

— Vous avez raison... — Je vais dîner, non que j'éprouve le moindre appétit, mais

il faut me soutenir, car j'ai besoin de toutes mes forces, et, à neuf heures précises, je me fuiai conduire chez Samuel...

— Au quatrième étage,., le nom est sur la porte...

Philippe avait de bonnes raisons pour connaître la situation de la rue de Lappe. Aussitôt qu'André de San-Rémo l'eut quitté, il descendit à son tour, arrêta un coupé qui passait à vide et dit au cocher :

— Place de la Bastille, à l'entrée du faubourg Saint- Antoine...

A neuf heures André arrivait en voiture rue de Lappe et mettait pied à terre en face du numéro indiqué.

Cette rue, — où dans un autre récit nous avons conduit nos lecteurs ', — est boueuse et puante, mais point du tout étroite et sinistre.

Les rez-de-chaussée sont occupés presque tous par des démolisseurs de voitures, des ferrailleurs et des marchands de brie-à-brac dont les marchandises proviennent des ventes à l'encan les plus infimes.

San-Rémo s'engagea dans une allée noire et fétide, chercha vainement une loge de portier, et, sachant que le juif prussien demeurait au quatrième, gravit les degrés chancelants d'un escalier qu'éclairaient vaguement des quinquets fumeux placés d'étage en étage.

Une porte percée d'un guichet et dont il était impossible de deviner la couleur primitive s'offrit à lui quand il eut escaladé un grand nombre de marches.

Un carré de carton, fixé au-dessous du guichet par quatre de ces clous à tète noire que les tapissiers appellent punaises, portait en grosses lettres ce nom : Samuel Kirchen.

André sonna.

La porte fut ouverte par un système de cordon pareil à celui dont les concierges font usage. — Le jeune homme se trouva dans une pièce complètement sombre, devina on face de lui une seconde porte entr'ou verte d'où s'échappait un filet de lumière, et une voix enrouée prononça avec un effroyable accent tudesque ces mots :

— Bar ici... Pussez le borte...

Le jeune homme, se conformant à cette injonction, franchit le seuil d'une chambre assez vaste, meublée de trois chaises de bois blanc et coupée en deux dans sa largeur par un grillage serré, garni intérieurement de toile verte et montant depuis la cloison à hauteur d'appui jusqu'au plafond.

Au milieu du grillage était pratiquée une ouverture fermée par une plaque mobile et munie d'une de ces planchettes sur lesquelles les caissiers donnent et reçoivent de l'argent.

— Oiiesgue fus temantez? — reprit la voix tudesque appartenant :\ un corps invisible.

— Je demande M. Samuel Kirchen... — répliqua San-Rémo. — Est-ce vous?

— Fui... fui... ce édre moi... — fit l'organe enroué.

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