‹ Les tragedies de ParisChapitre 41 sur 50 · Le Mari de Marguerite, édition F. Roy · texte numérisé non relu

Le Mari de Marguerite, édition F. Roy

Dasscz la garde bar le quichet... — Pou I — A brésent, gue?giie fus tuiez? (Page 330.)

En mùme temps la plaque mobile du guichet se baissa, et pendant une seconde André <:ilrevit non pas un visage, mais une longue barbe grise et pointue, des lunettes vertes, cl un bonnet de soie noire descendant jusqu'aux oreilles de l'apparition quasi fantastique.

La voi.\ tudesque s'61eva de nouveau et dit :

— Gui èdes-fus?

Trtgidiea (121) II.

Vicomtoue, n' 1-.

— Je suis le marquis de San-Rémo.

— Connais bas...

— Voici ma carte.

— Bassez la garde bar le quicliet... — Pon ! — A brésent, guesgue fus l'ulez?

— Vous proposer une affaire.

— De panque?

— Non.

— Te marchandises?

— Oui.

— Fentez-fus, ou achcdez-fus?

— Ni l'un ni l'autre; je mets en gage, avec faculté de reprendre le gage dans deux mois...

— Guelle marchantisu?

— Des diamants.

— ' Combien les estimcz-fus?

— Un million deux cent raille francs...

— l>er teufdl... Et ils sont ù fus, cheuno homme, ces flamants?

— Non.

— S. gui tonc?

— A une dame qui a besoin d'argent.

— Ya! ya! che gombrends pien... — Mais cèdre-t-il afcc fus gue che draiderai, ou afec le tame?

— Avec moi seul.

— Ponl... Ragondez-moi t'aport le bcdide afenture te la tame, et nous fairons abrès...

San-Rcmo inventa une histoire suffisamment vraisemblable, expliquant comment une Comme du monde, qu'il ne nommait pas, se trouvait dans l'absolue nécessité de se procuicr sur le dépôt de ses bijoux une grosse somme remboursable dans un délai de deux mois...

Saaiiicl Kirclicn parut trouver cela tout simple. — Il se imintra fort accommodant et déclara que si M. le marquis de San-Rémo lui apportait le lendemain des diamants valant l.'ien douze cent mille francs, il n'hésiterait pas à lui en compter sept cent nnlle et, dans un laps de deux mois, à rendre les joyaux moyennant un remboursement de huit cent raille francs. — Au bout de soixante jours, la vente deviendrait définitive.

— Si fus fenez temain, fcnez te drois à guadre heures, — dit-il en achevant; — le resde te mon dumps il être bris bar mes bedidos avaires bersonncllcs...

André, un peu tranquilhsé, quitta la rue de Lappe...

Cinq minutes après son départ, il ne restait derrière le grillage qu'une bnrbc postiche grise et pointue, des lunettes vertes, un bonnet de soie noire, — et le baron Philippe de Croix-Dieu sortait de la maison.

Une heure du matin venait di; sonner aux horloges de Paris.

La nuit était tiède, splendide, et des myriades d'étoiles la rendaient presque lumineuse quoique la lune, dans son dernier quartier, eût disparu depuis longtemps.

Un silence relatif succédait aux bruits du jour; — on n'entendait plus que ce muruniic vague et presque étouffé qui semble la respiration de l'immense ville endormie.

De rares voitures passaient encore dans la grande avenue des Champs-Elysées, mais les contre-allées étaient désertes.

Un coupé s'arrêta près des bâtiments du garde-meuble.

San-Rémo en descendit et franchit lentement les quelques centaines de pas qui le séparaient du jardin de l'hôtel de Grandlieu.

Son cœur battait à coups sourds et rapides dans sa poitrine oppressée par une inexpiimable angoisse.

C'est qu'en effet le malheureux jeune homme se voyait face à face avec une situation poignante, humiliante, effroyable.

11 allait se trouver contraint de dire à son adorée Germaine :

— Je vous ai perdue par mon imprudence, et je ne puis rien pour vous sauver!... — C'est à vous, à vous seule, de payer la rançon de votre honneur!... — Donnez-moi Vds diamants!...

De quelques périphrases qu'il enveloppât le funcisto aveu, il n'en fallait pas moins subir cette honte indicible, celte suprême torture de deniandor de l'argent à un(> femme, à une maîtresse!...

Ah! si .^ndré avait pu faire de l'or avec son sang, comme joyeusement il l'aurait vu couler jusqu'à la dernière goutte!...

— Ceux qui ont le droit de se tuer — pen<a-t-il — sont bien heureux! — Mourir m'est défendu, à moi! — La douce enfant que j'aime plus que ma vie et plus que mon honneur lesterait seule et abandonnée au bord de cet abîme creusé par ma folie.

11 arriva près de la grille qui s'étendait entre le jardin et les Champs-Elysées.

Sa main, glissée dans la cachette, la trouva vide.

Germaine avait la lettre — donc elle viendrait au rendez-vous, car les obstacles, si nombreux le jour, n'existaient plus la nuit.

.\ndr6 écarta le lierre et s'eflorça de sonder les ténèbres que le feuillage des grands aibics rendait profondes.

.•\ucun pas ne foulait le sable des îillées.

Au delà du sombre jardin s'élevait la façade grise de l'hôtel.

Une seule et faible lumière brillait derrière les vitres d'un appartement du premier étage.

Cet appartement était celui de la vicomtesse.

San-Rémo le savait.

Combien de fois n'avait-il pas arrêté son cheval pour entrevoir Germaine debout à l'une de ses fenêtres et regardant les Champs-Elysées?...

Tout à coup, la lumière se déplaça, pâlit et disparut.

— Elle va venir — se dit André...

Un coup d'uni jeté en avant et en arrière lui prouva que la solitude était absolue.

Il n'hésita pas.

Saisissant deux des barreaux, il se hissa à la force des poignets, avec la vigueur et la souplesse de son âge, franchit, au risque d'y déchirer sa chair, les fers de lance dorés qui formaient le couronnement de la grille et, se laissant glisser de l'autre côté, se trouva dans le jardin.

Là, caché derrière une touffe d'arbustes exotiques, il attendit.

Son attente ne fut pas longue.

Au bout de deux ou trois minutes, le frémissement à peine perceptible d'une jupe Ijaînant sur le sable arriva jusqu'à son oreille.

Presque en même temps une forme svelte, presque vaporeuse, semblable à un gracieux fantôme, trancha par sa blancheur laiteuse sur les ombres d'où elle émergeait, et devint de seconde en seconde plus distincte.

Soutenue par cette énergie nerveuse que les femmes les plus faibles trouvent à leur service dans lesoccasions suprêmes, la vicomtesse avançait rapidement.

Elle devait croire André de l'autre côté de la grille, — il ne fallait point l'épouvanlt r par une apparition trop brusque; aussi le jeune homme, lorsqu'elle ne fut plus (ju'à quelques pas du map>if qui le protégeait, murmura d'une voix faible comme un soutfle :

— Germaine...

Madame de Grandlieu tressaillit et s'arrêta.

— Germaine... — répéta San-Rémo — n'ayez pas peur... — c'est moi.. — je suis

La jeune femme reprit sa marche.

André se montra.

La pauvre enfant lui tendit la main, et ces deux mains brûlantes s'unirent dans une fiévreuse étreinte.

— Comment êtes-vous là? — demanda tout bas Germaine, — la porte est close... j'en avais pris la clef...

— J'ai franchi la grille...

— Malheureux, vous pouviez vous tuer!... — murmura la vicomtesse dont André sentit la main trembler violemment.

— Non... — répondit-il; — je ne peux pas mourir, puisque vous avez besoin que je vive...

— Pour l'amour de moi, mon ami, ne recommencez plus une si dangereuse folie, je vous en conjure... — Promettez- le-moi...

— Je vous le promets...

— J'ai votre lettre depuis ce matin — reprit la jeune femme — elle m'a rassurée un peu, mais en doublant mon désir ardent de savoir ce qui se passait. — J'ai tout fait pour me rendre libre afin d'aller rue Castellane... — Je n'ai pas pu!... — Comment vous dire ce que je souffrais, me sachant attendue par vous, et vainement, pendant des heures si longues?... — Vous avez compris cela? — Vous ne m'avez point accusée?

— Vous accuser ou douter de vous, ma bien-aimée Germaine, est-ce possible?

— Nous avons à causer longuement, n'est-ce pas?

— Oui, longuement...

— Rester ici serait une imprudence... — La blancheur de ma robe tranche sur les feuillages noirs... — Il faut monter au pavillon... — Passez le premier... je vous suivrai...

André, s'efforçant de ne faire aucun bruit, gravit l'escalier rustique de la petite construction pittoresque et couverte en chaume dont l'unique pièce avait servi d'asile à Germaine pendant la nuit terrible que nos lecteurs n'ont point oubliée.

Un canapé de bambou, des fauteuils pareils et une table ronde en formaient l'ammblemen(.

Une large fenêtre dominait les Champs-Elysées.

Germaine rejoignit André dans cette pièce.

— Allons droit au fait, mon ami, — lui dit-cllo en se laissant tomber sur le canapé mexicain. — Vous m'avez écrit : « Le salut est possible, mais il faudra l'acheter cher... n — Expliquez-moi cette phrase.

André frissonna de tout son corps.

Le moment effroyable était venu, — il fallait parler.

— Ma Germaine adorée, — balbutia-t-il, — jusqu'à ce jour et jusqu'à cette heure, vous m'avez cru riche... — Hélas!... j'ai l'apparence de la fortune, et rien de plus... — Mon luxe menteur ne repose sur aucune base sérieuse... — Une main généreuse me soutient... — Le jour où cette main s'éloignerait de moi, je serais sans ressources... — C'est assez vous dire que par moi-même je ne puis rien...

Après cet aveu si poignant André se tut, attendant un mot. Germaine rie répondit pas.

— Mais, — reprit San-Rémo, — j'ai un ami sur lequel je puis compter absolument, et pai bonheur cet ami est riche... Je lui ai tout appris.

— Tout!! — répéta madame de Grandlieu avec un accent de doulourcu.x reproche, en voilant son visage de ses deux mains, comme si les ténèbres ne suffisaient pas pour

cacher sa rougeur, — il sait tout!... il connaît ma faute!... il coimail ma liunle!...

André... André... qu'avez-vous fait?

— Qu'importe ce qu'il sait? — répliqua San-Rémo en se hâtant de calmer la vicomtesse par un pieux mensonge; — qu'importe, puisqu'il ignore votre nom et puisqu'il ne peut le deviner?... — Germaine, chère Germaine, me croyez-vous capable de trahir un pareil secret?

— J'avais tort... — murmura la malheureuse enfant, — et d'ailleurs, — ajouta-t-elle avec une involontaire amertume, — vous aviez raison, qu'importe? Il ne nous appartient plus, ce secret! — Il est à la merci du premier venu! — Un misérable le possède!

— Nous le lui arracherons !

— Continuez...

— L'ami dévoué de qui je vous parle, — reprit San-Rémo dont le trouble et l'angoisse grandissaient, — consent à me venir en aide avec un» abnégation héroïque... — il se dépouille pour l'amour de moi... — il consacre à notre salut une large part de sa fortune... — il va, sans perdre une heure, hypothéquer ou vendre des domaines... mais l'argent résultant de si grands sacrifices ne peut être dans mes mains avant un mois...

— Et il nous reste trois jours à peine!... — interrompit Germaine. — Pourquoi donc me parliez-vous de salut?

— Parce que le salut dépend de vous...

— Je ne comprends pas... Vous savez bien que j'ai, comme vous, le luxe mais non la fortune... — Vous savez bien que je suis pauvre...

André fit appel à tout son courage, et la gorge serrée, les lèvres tremblantes, le cœur dans un étau, il dit d'une voix rauque :

— Vous avez vos diamants...

Un silence formidable suivit ces quatre mots.

Madame de Grandlieu avait tressailli violemment, et sans l'obscuiité on aurait pu voir sa pâleur devenir livide.

Vous vous trompez... — murmura-t-ellc enfin, — ces diamants ne sont point à

moi... ils sont à M. de Grandlieu...

— Ils sont à vous... — répliqua André. — M. de Grandlieu, par votre contiat de mariage, vous en a reconnu la propriété absolue...

Et ces joyaux de famille, portés pendant des siècles par des femmes lionnêtcs, par

des épouses sans reproches, payeraient la rançon de mon honneur à moi, l'épouse indigne, la femme adultère?... — Est-ce possible cela, André?

Ce fut au tour de San-Rémo de ne pas répondre.

11 se fit un nouveau silence, plus long que le premier.

Germaine le rompit de nouveau.

Et quand bien même j'accepterais cetle Iranpaction flétrissante, — repril-clle d'une

voix brisée, — de quelle façon pourrait-elle s'accomplir?... De quelle façon expliquerais-jo à M. de Grandlieu que ces diamants, dépôt sacré, ne sont plus en ma possession?... L'abîme est toujours là, vous le voyez bien... un pou plus tôt ou un peu plus tard, il faudra toujours y tomber!... C'est fatal!... c'est inévitable!...

— Avant un mois, — balbutia San-Rémo, — les joyaux seraient revenus en vos mains... — Qui donc saurait qu'ils en sont sortis?...

Et clairement il expliqua dans ses moindi-es détails la combinaison déjà connue de nos lecteurs.

Germaine secoua la tête.

— Non, mon ami, — dit-elle ensuite avec une résolution hautaine. — Non, je ne ferai pas cela!... — Non, la vicomtesse de Grandlieu n'achètera point son salut par de honteux moyens! — J'ai été faible jusqu'à la bassesse, jusqu'au mensonge, jusqu'à la trahison!...

— Dans l'expiation, du moins, je serai grande et forte! — Je me relèverai par le courage !

— Immense fut la faute commise, il est trop juste que je sois punie!... Je courberai la tête sous une colère légitime, et si l'homme dont j'ai flétri les cheveux blancs m'estime assez pour me tuer, je mourrai repentante... et pardonnée peut-être...

— Ainsi, — demanda André dune voix sourde, — ainsi, vous êtes prête à la mort? -^ Oui! — répondit Germaine exaltée.

— Et je ne puis rien pour vous?

— Rien...

— Alors, donnez-moi votre main une dernière fois, Germaine, et adieu... adieu pour toujours...

— Où allez-vous? — demanda la vicomtesse, rappelée à elle-même par l'accent sombre de son amant, — oîi allez-vous et que voulez- vous faire?

— Je veux vous précéder là-haut... — Si nous devons être punis tous deux, il faut au moins que le plus coupable parte le premier et montre le chemin à l'autre !

Madame de Grandlieu passa ses deux mains sur son visage avec ce geste qui sert au théâtre à exprimer la démence naissante. — Un soudain revirement venait de se faiie dans son esprit troublé.

— Mais en me perdant je vous perds! — balbutia-t-elle. — E:i me condamnant, je vous condamne!... et, folle que je suis, je l'avais oublié!... — Oh! j'accepte pour moi la mort, mais, pour vous, je n'en veux pas!... Vous tuer! allons donc!... Un crime après une faute!... Non! non! tout vaut mieux que cela!... Sauvez-nous, puisqu'il le faut, André!... Sauvez-nous à tout prix!.,. Sauvez-nous, quels que soient les moyens de salut! — Je vous défends de sortir d'ici!... — Vous entendez, je vous le défends!... — Atteiulczmoi... je vais vous chercher les diamants...

Et Germaine, sans laisser à André le temps de répondre, quitta la chambre du pavillon, descendit rapidement l'escalier rustique et prit sa course dans la direction de l'hôtel.

Sur la façade sombre, une seconde lumière s'était allumée depuis un instant.

Elle brillait derrière les vitrages de l'appartement du vicomte Armand du Grandliiii ..

îWt^

Dix minutes s'écoulèrent.

André, assis sur le petit canapé de bambou, à la place même que madame de Grandlieu venait de quitter, attendait, la tète plongée dans ses mains et comptant les secondes. Germaine reparut.

Sa démarche saccadée, ses mouvements brusques trahissaient la fièvre ardente qui brûlait le sang dans ses veines.

Elle tenait un coffret d'ébène incrusté d'argent et recouvert d'une enveloppe en maroquin rouge, timbrée aux doubles armes de Grandlieu et de Randal.

— Tenez — dit-elle d'une voix nette et ferme — les écrins sont tous là... il ne me reste plus un bijou... et voici la clef du coffret...

Cette clef était en or, très-petite, et suspendue par un anneau à la châtelaine de la montre.

Elle voulut la dégager, mais, n'y parvenant pas assez vite, elle tordit et brisa l'anneau avec la force nerveuse irrésistible résultant de l'impatience et de la colère, et tendit la clef à San-Rémo qui machinalement la prit et la glissa dans la poche de son gilet,

— Maintenant, mon ami — continua Germaine — vous allez partir, mais non par le chemin dangereux que vous avez suivi pour venir... — Je vais vous ouvrir la petite porte pratiquée dans la grille... — Je m'abandonne à vous, cher André... Je m'efforcerai de chasser bien loin les angoisses qui depuis deux jours usent ma vie et qui me tueraient... — Je veux vivre pour vous... — J'imposerai le sommeil à ma pensée... J'attendrai sans angoisse et sans effroi... — Nous ne nous reverrons plus que lorsque vous aurez assuré notre salut à tous les deux. — Faites en sorte que ce soit bientôt...

— Avant que le soleil de demain soit couché — répondit San-Rcmo — vous n'aurez plus rien à craindre...

— Dieu le veuille!... — murmura la vicomtesse en poussant un long soupir. — Un mot de vous m'apprendra que vous avez réussi, et le jour suivant je trouverai moyen de m'cchapper une heure et d'aller rue Castellane... — Quel soulagement, alors!.,, quel calme après de telles tortures!...

— Soyez calme dès à présent, ma Lien-aimée Germaine... — Aussitôt dans mes mains vos lettres seront brûlées...

Madame de Grandlieu frissonna.

— Non... non... — répondit-elle vivement. — Je veux les ravoir... les compter... les brûler moi-même...

— Votre volonté sera faite...

— Allez à présent, mon ami... allez vite... ou plutôt, non... je sors la première... je

zttam

Germaine! — s'écria-t-il alors avec un (louluiinnix effroi; — c'est Germuiue! (l'âge 3o9.)

VOUS précède et j'ouvrirai la grille... — Dans une minute <li!scon(k'/. et, une fois hors du pavillon, ne me parlez plus... — Je ne sais pourquoi, mais voilà que j'ai peur de tout...

La jeune femme se dirigea vers la porte à demi fei-mée donnant f^ur l'escalier rusti-

KUe en atteignit le seuil...

Elle allait le franchir...

que.

Tragédie» (lii) II.

Vln.nilcsfc, n» «.

El*

Soudain elle recula avec un geste d'épouvante inouïe et, saisissant le bras de San- Rémo, elle balbutia à son oreille :

— On marcbe dans le jardin...

Tous deux alors, muets, effarés, écrasés l'un comme l'autre sous cette terreur instinctive qui est le premier châtiment des coupables, se rapprochèrent de la porte et prêtèi'ent l'oreille.

Germaine ne s'était pas trompée.

Le sable de l'allée conduisant au pavillon craquait sous un pas d'homme.

— Vous ne pouvez plus sortir... — murmura la malheureuse femme en se tordant les mains — nous avons trop tardé !...

Le bruit se rapprochait.

— C'est mon mari... — continua madame de Grandlieu. — Sans le voir je le reconnais à cette marche ferme et rapide... — il a des soupçons... il vient ici... Aii! cette fois, nous sommes bien perdus...

— Pas encore... — répondit André tout bas en dégageant son bras que serrait convulsivement la main crispée de Germaine et en se dirigeant vers le fond de la pièce.

— Qu'allez-vous faire?...

— Au nom du ciel, silence!...

Si le nocturne promeneur venait au pavillon, il devait a'ieindrc la première marche de l'escalier avant que trente secondes se fussent écoulées.

Doucement, avec des précautions infinies, André ouvrit la fenêtre donnant sur les Champs-Elysées et se pencha au dehors.

Les becs de gaz placés de distance en distance rendaient l'obscurité transparente. — Aussi loin que pouvait s'étendre la vue, personne.

Une voix — celle de M. de Grandlieu — s'élcvant dans le jardin, demanda

— Êtes-vous là, Geimaine?

La jeune femme ne répondit pas et ne sembla même point entendre.

Elle s'était retournée haletante et, pressant de ses deux mains sa poitrine à l'endroit oii son cœur trop gonflé l'étouiïait, elle regardait la silhouette de San-Rémo se détaclier eu noir, près de la fenêtre, sur le fond plus clair du ciel étoile.

— Germaine — répéta la voix — êtes-vous là?

Même silence...

Un craquement de l'escalier de bois annonça que M. de Grandlieu venait de poser le pied sur la première marche.

Une distance de; cinq à six mètres séparait la fenêtre du sol.

André n'hésila pas. — Il IVanchit la jjarre d'appui et, au risque de se liii<er dans sa chute, il s'élança...

Madame de Gr.indlieii, poussnnt un gémissement éfoufTé, chancela... Le vicomte avait gravi les degrés.

11 entra dans le pavillon.

L'obscurité, plus profonde là qu'au dehors, l'aveugla d'abord tout à fait, mais au bout d'une ou deux secondes il lui sembla qu'une forme Ijlanche gisait sur le parquet. 11 s'approcha de celte forme, il se pencha vers elle, il la toucha, il comprit...

— Germaine! — sY'cria-t-il alors avec un douloureux eiïroi; — c'est Germaine!

Il allait la soulever, mais la fenêtre ouverte attira son regard. — Un soupçon le mordit au co3ur. — Il marcha droit à cette fenêtre, et à son tour il se pencha vers les Champs- Elysées.

La solitude était absolue.

— Que Dieu soit béni!... — murmura M. de Grandlieu. — Je me suis trompé... — • Elle était seule...

Il revint à sa femme, la prit dans ses bras et la purla jusqu'au canapé de bambou sur lequel il l'assit évanouie.

Nous expliquerons plus tard à nos lecteurs pourquoi le vicomte se trouvait à deux heures du matin dans le jardin de son hôtel, cherchant et appelant Germaine.

En ce moment nous devons suivre André.

Grâce à la souplesse dont nous lui avons vu déjà donner plnsd"une preuve, et grâce aussi à quelque habitude des exercices gymnastiques, le jeune homme, après le saut périlleux qu'il venait d'accomplir, se trouva sur ses jambes, sain et sauf.

Un étourdissement léger et inévitable succédait à la commotion violente, mais les mouvements restaient libres et la pensée lucide.

— Si le vicomte a véritablement des soupçons — se dit Andié — sa première action sera de regarder par la fenêtre... — 11 ne faut point qu'il me voie ..

A vingt pas de lui se dressait le tronc noueux d'un vieil arbre.

Il se réfugia derrière ce patriarche des Champs-Elysées, et, perdu dans les ombres de la nuit et dans celles du feuillage épais, il se posta comme les Indiens Peaux-llouges guettant un ennemi, de manière à pouvoir observer le pavillon.

Le tiers de son visage, tout au plus, se trouvait à découvert et devait passer pour une des rugosités de l'écorce.

Il se félicita bientôt de sa présence d'esprit quand Armand de (irandliou apparut dans l'encadrement de la fenêtre, interrogeant l'espace avec une défiance que la situation justifiait, si même elle ne la commandait pas.

Puis le vicomte — rassuré sans doute — rentra dans le» ténèbres de la chambre.

Sau-Hémo ne perdit pas une seconde et, les yeux toujours tournés vers le pavillon, se faisant des boucliers de tous les arbres, assez nombreux en cet endroit, il s'éloigna rapidement dans lu direction de la place de la Concorde.

list-il besoin de dire que dans sa chute il n'avait point lâché le précieux cullVut dont sa main dioite i-enait la poignée de cuir?

Près du Garde-Meuble il retrouva son coupé qui le ramena rue de Boulogne, où, brisé de fatigue comme la veille et plus encore, il se jeta sur son lit après avoir fermé et barricade intérieurement toutes ses portes et placé le coffret sous son oreiller, de telle sorte qu"il fût matériellement impossible de ne point interrompre son sommeil, si — chose d'ailleurs non moins impossible — on essayait de lui soustraire les joyaux de Germaine.

Le vol du portefeuille contenant les dangereuses lettres de la vicomtesse lui donnait, malheureusement un peu tard, cette prudence peut-être excessive.

Si grande était sa lassitude physique et son énervement moral qu'il ne s'éveilla que vers dix heures du matin.

11 fit en toute hâte sa toilette, et il venait de commander sa voiture pour se rendre rue Saint-Lazare quand Etienne, son fidèle et dévoué serviteur, lui annonça la visite de M. de Croix-Dieu,

— Introduisez M. de Croix-Dieu... — dit-il. — Je le recevrai ici. Philippe entra.

— Excusez-moi, cher baron, — reprit Audré en serrant la main du nouveau venu, — excusez-moi si j'agis avec vous sans façon et pardonnez au désordre de cette chambre à coucher... — J'allais sortir pour aller chez vous quand on vous a annoncé chez moi... — j'ai beaucoup de nouvelles à vous apprendre...

— Heureuses ou malheureuses? — demanda Croix-Dieu.

— Heureuses, si Ton admet qu'il puisse y avoir quelque chose d'heureux dans une situation comme la mienne...

— Vous avez vu Samuel Kircheu?...

- Oui. — Cet Israélite m'a semblé fort accommodant... — il paraît prêt à traiter avec moi... — il doit m'altendre aujourd'hui chez lui, de trois heures à quatre heures.,.

— Très-bien, mais aurez-vous les diamants'/...

— Je les ai...

Les yeux de Philippe brillèrent d'un si vif éclat qu'il baissa la tète pour cacher ce rayonnement indiscret.

— Madame de Grandlieu — poursuivit-il d'une voix singulière — a-t-elle eu beaucoup de peine à prendre son parti du sacrifice momentané que lui imposent les circonstances?..,

— Oui, beaucoup, et nous avons couru cette nuit un nouveau danger qui a bien failli rendre inutile ce sacrifice.,,

Croix-Dieu tressaillit.

— Comment? — demanda-t-il avec vivacité. André raconta ce que nous savons déjà,

— Vous vous en êtes tiré, c'est d'un heureux augure! — fit le ba.'on en souriant quand San-Rémo eut achevé.

.*mJ)?*

— Et maintenant — poursuivit ce dernier — il me reste à vous rappeler votre ullVe généreuse... — J'espère obtenir de Samuel Kirchen sept cent mille francs... — Songez, je vous en supplie, à me procurer les cent mille écus nécessaires pour compléter le million.

— L'argent sera prêt... — répliqua Philippe. — Je vous quitte et vais de ce pas donner des ordres à mon agent de change...

André — à trois heures précises — envoya chercher une voiture, ne voulant pas se servir de la sienne, et se fit conduire rue de Lappe.

Il emportait, bien entendu, le codret de la vicomtesse.

André, le coffret de bijoux à la main, monta les quatre étages et sonna à la porte que le nom de Samuel Kirchen, écrit en grosses lettres sur un carré de carton, désignait comme étant celle du logis du juif prussien.

Ainsi que la veille, cette porte lui fut ouvcite par la détente d'un ressort intérieur. — Il entra.

Il traversa la première pièce dont les ténèbres, le soir précédent, lui avaient caché la nudité complète.

Aucun meuble, pas même un modeste escabeau. — Rien sur les murailles revèlues d'un papier graisseu.K, déchiré et pendant par places.

Une couche épaisse de poussière et de crasse couvrant les vitres ne laissait arriver dans ce galetas qu'une lumière grisâtre.

C'était hideux et sordide à la fois.

— L'homme qui peut vivre en un pareil taudis possède des millions!... — se dit André. — Un mendiant refuserait de l'habiter! — ce juif s'y complaît et ne songe qu'à grossir sa fortune inutile!... A quoi donc l'ai'gent est-il bon?...

La voix tudesque cria, dans les mêmes termes que la veille :

— Bar ici... — Pussez le borde...

San-Rémo franchit le seuil de la seconde chambre. — 11 revit les trois chaises de bois blanc et le grillage intérieurement garni de toile verte et percé d'un guichet.

La plaque mobile fermant le guichet s'abaissa. — La barbe grise, les lunettes vertes, le bonnet de soie noire apparurent et disparurent aussitôt, mais le guichet ne se ferma point et l'organe allemand reprit :

— Ah! ah! c'ôtre fus, cheune homme... — Fus êdes exact gomme une égéancc!. . — Drès pien ! drès pien ! — M'abordcz-fus les bcdits gailloux gue les pelles tames brévèrentù tute audre chose tans le moule?

— Oui, — répondil Aiuh-é, — j'ai les diamaiils...

— Pon!... — Bassez-Ies bar le giiijet... — Clie fais fus lire tulo suite si nous vairons nvaire ensemple...

San-Rémo déposa le coffret sur la planchette du guichet... — Une main le saisit et l'attira vivement dans l'intérieur.

Presque en même temps la voix continua?

— Bassez-moi le glcf du betit goffre, s'il fus Ijlaît...

André donna la clef d'or. — La plaque du guichet se releva; — les communications entre les deux parties de la pièce se trouvèrent par cela même interrompues, mais le jeune homme n'en conçut nul ombrage. — Il entendait le juif défaire les courroies de maroquin rouge, il l'entendait introduire la clef dans la mignonne serrure du coffret...

Samuel Kirchen ouvrait évidemment les écrins.

Une sorte d'exclamation admirative s'échappa des lèvres de cet honnête homme.

— Ah! — fit-il derrière son grillage — fus afiez pien raison, cheunc homme, te fanter les tiamants te la tame ! foilà tes bierres t'une ingombaraple peauté ! — che fus tonnerai te l'archent... peaucoup te l'archent... des crosses sommes...

— Sept cent mille francs? — demanda vivement André.

— Fui... — che grois gue che bourrai sans grainde aller chusque-là... guoigue ce soit une bien crosse somme, sept cent mille vrans ! — Êtes-fus sûr, tites-moi, te me rcmpurser tans soixante chours l'archent et les cent mille vrans te brime?

— Absolument sûr... — Longtemps avant l'expiration du délai de deux mois, les capitaux nécessaires pour ce remboursement seront empruntés, en province, sur hypothèque...— Il ne s'agit en aucune façon d'une éventualité, je vous en donne ma parole d'honneur!

— Drè:^ pien... — Che fais beser les tiamants afec mes bcdites balances... — J'édablirai un bédit gnlgul... nous rédicherons le bedit agde te tente à réméré... (che sais qui fus êdes... on beut draidcr honnêdement avec fus... chai bris mes bedides invormations ce madin)... — et tutte suite abrès che fus gonderai fotre archent en paux pillets te mille francs, ou che fus tonnerai un betit pon sur le panqueà fodre folondé.

— Je préfère les billets de banque, — répondit André.

— Gomme fus fuirez, mais il me fautra un pon lemi-heurc bour mon bédit besagc... brcMicz tonc balicncc et asseyez-fus sur un tes trois chaises... — che me tépêcherai le blus bossiplo...

San-Rémo, suivant le conseil donné par Samuel Kirchen, attira à lui un des sièges de bois et s'absorba dans des pensées presque consolantes.

Avant la fin du jour, il en avait désormais la certitude, la mortelle agonie qu'il subissait depuis l'avant veille serait terminée.

Le soir même, grâce aux sept cent mille francs du juif prussien et aux cent mille écus avancés au baron de Croix-Dieu par son agent de change, il pourrait retirer les lettres fatales.

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LA VICOMTESSE GEUMAl.NE 343

Dès le lendemain Gerniaine, sachant qu'elle n"était plus sous le coup d'un danger effroyable, respirerait enfin librement.

Ainsi bercé par des rêves d'heureux augure, c'est à peine si André trinivait le temps long.

Une horloge voisine, sonnant quatre coups, le i-appela brusquement à lui-même.

11 regarda sa montre.

Elle était d'accord avec l'horloge. — Depuis trois quarts d'heure le jeune homme se trouvait chez le juif. — Depuis une demi-heure l'opération du pesage des diamants était commencée.

Selon toute apparence elle devait toucher à sa fin.

Il se leva et prêta l'oreille.

Un silence profond l'enveloppait.

On n'entendait plus, derrière la toile verte, ce petit bruit ski genevis produit par les piirres précieuses et leurs montures mises en contact avec les jilatcaux de ces balances délicates qu'on nomme trébuchels.

Sans doute le juif, ayant terminé la partie matérielle de sa tâche, s'absorbait dans ses calculs.

André attendit un instant encore; puis, s'approchant du grillage, il dit :

— Monsieur Samuel Kirclion, anrez-vous bientôt fini? Point de réponse.

— Monsieur Kirchen — reprit San -Hémo avec un commencement de surprise — no m'en(endez-vûU3 pas? Que faites-vous?... Pourquoi vous taisez-vous?

Toujours rien. — Ni une voix, ni un murnuire, ni même; un souffle de l'autre côté du grillage.

Il est une expression populaire, absolument incorrecte, mais pittoresque, vivante en quelque sorte et à laquelle nous ne connaissons point d'équivalent.

Une femme du peuple, racontant qu'elle a subi quelque grande terreur, quelques foudroyante émotion, no manquera jamais d'ajouter : Mon sang n'a fait qu'un tour!...

Cela ne s'explique pas et nous paraît plus clair et plus imagé que de longues phrases.

Le sang d'André ne fit qu'un tour.

Comme à la lueur sinistre d'un pâle éclair rayant les ténèbres, le jeune homme entievit un immense écroulement dans lequel il allait périr en entraînant Germaine avec lui. — Un nouveau coup le foudroyait, plus terrible encore que les précédents, et, au moment où il croyait tout sauvé, le salut devenait impossible...

Il s'élau(;a sur le grillage et tenta de l'enfoncer.

L'obstacle, si faible en apparence, élait iur^urnKjutable. — Les mailles, éla-^liques cl serrées, résistèrent victoiicusemeut.

Dans cette cloison coupant la pièce en deux pa.'lies, il devait y avoir une p iitc.

— nw^

André la chercha, et, quoique affolé par l'angoisse et presque aveuglé par le sang qui affluait à son cerveau, il la (i-ouva.

Deux solides verrous la maintenaient en place, mais on pouvait triompher de Icnr rigidité plus facilement que de la souplesse des fils de fer entrelacés. — D'un coup d'épaule suffisant pour déraciner un jeune arbre San-Rémo fit craquer les gâches, sauter les vis, éclater le bois...

La porte tomba en dedans et l'amant de Germaine bondit dans l'intérieur de cette sorte de cage étroite et longue.

Elle était vide.

Sous le guichet, une table de bois; — derrière la table, une chaise.

Sur la table une perruque grise, une barbe grise, des lunettes vertes, un bonnet de soie noire...

En face de la table, dans la muraille, une porte ouverte.

André brisa la chaise pour se faire une arme avec un de ses barreaux, et, sans savoir oïl il allait — s'attendant presque à recevoir une balle dans la poitrine dès son premier pas — il franchit le seuil de cette porte et traversa d'un pas furieux deux chambres démeublées, puis une troisième où le papier de tenture pendait déchiré çù et là, et qu'il lui sembla reconnaître.

11 continua sa course folle et s'arrêta, frissonnant d'épouvante, à la vue du treillagr, do la toile verte, et de la porte enfoncée par lui quelques secondes auparavant.

La vérité terrible éclatait.

Après avoir fait le tour de l'appartement désert il se trouvait au point de départ!...

Jamais peut-être hurlement de rage pareil à ci'lui qui s'échappa de sa gorge halelantu ne retentit sous des plafonds bas et fuligineux.

Volé! — cria-t-il avec désespoir, en se tordant les mains. — Les diamants... l'honneur de Germaine... notre vie à tous deux... l'infâme a tout volé!...

Cependant il fallait quitter à l'instant ce logis diabolique où l'on égorgeait en plein jour, car, dans les circonstances qui nous sont connues, le vol des diamants constituait bien un double assassinat! — 1! fallait courir... retrouver ce Samuel Kirchen, ce bandit pi'ussicn... lui arracher Us diamants, et, s'il ne cédait point, le tuer comme un chien.

Un homme qui a des millions à la Banque ne peut disparaître!... — je le rejdin-

j,.;ij!,, — il faudra bien que je le rejoigne!.,. — se disait André, mais sans ajouter foi lui-même à la rassurante affirmation qu'il formulait ainsi.

11 revint à la première pièce, — celle dont la porte sohde et trouée d'un guichet donnait sur l'escalier; — il voulut sortir...

Le prudent voleur s'était ménagé la certitude que sa retraite s'opérerait paisiblemmt et qu'il serait loin avant d'être poursuivi... — 11 avait fait tourner deux fois la clef dans la serrure qui, lourde et massive comme celle d'un cachot, déjouait toute tentative d'effraction.

San-llémo s'efi'oiTa d'ébranler les iilaiiehcs épaisses, hérissées, même en dedans, de

— Je suis enfermé!... — répondit André. — Au nom du ciel, ouvrez-moi!... (Pajçe 346.)

grosses têtes de clous. — C'est tout au plus si ses chocs répétés en tin-iont un hruil sourd s'éteignant sans écho.

Alors il ouvrit le guichet, et, de toute l;i force de ses poumons, il crin, ;i dix, ;\ vingt, à cent reprises :

— A moi!... au voleur!... <iu secours!...

Ces clameurs remplirent la maison.

TngMIai (12 >) II.

A tous les étages des portes s'ouvrirent. — Sur les marches de l'escalier se tinrent des colloques animés.

— D'où venait ce bruit infernal? — se demandait-on, — et qui menait cet effrayant tapage dans un immeuble jusque-là si paisible?...

André continuait ses appels.

Les locataires des étages inférieurs montèrent au quatrième. — Ceux des étages supérieurs descendirent. — Il y eut bientôt dix ou douze personnes réunies sur le carré, en face de la porte derrière laquelle San-Rémo se meurtrissait la poitrine.

Grand fut l'étonnement des nouveaux venus en voyant, dans l'encadrement du guichet, le pâle visage du jeune homme.

— Que diable faites-vous là? — demanda l'un des voisins.

— Je suis enfermé!... — répondit André — au nom du ciel, ouvrez-moi!...

— C'est facile à dire... — Pour ouvrir il faut une clef et nous n'en avons pas.

— Allez chercher un serrurier, je vous en supplie...

— Il y en a un au rez-de-chaussée... — Ça coûtera cinq sous... c'est un prix fait... — Qui paiera?...

— Je donnerai vingt francs si l'on veut!... mais, pour l'amour de Dieu, hâtez- vous!...

Un gavroche enfourcha la rampe, se laissa glisser jusqu'à l'allée sombre de la maison, et remonta au bout d'une minute avec un ouvrier aux bras nus, muni de sa trousse.

Un crochet dirigé par une main adroite joua le rôle de clef. — La serrure obéit. — La porte tourna sur ses gonds...

San-Rémo était libre...

Il mit cent sous dans la main de l'ouvrier, autant dans celle du gavroche et voulut s'élancer dans l'escalier.

Mais déjà un cercle infranchissable de curieux s'était formé autour de lui. — Ces braves gens voulaient savoir...

Les questions se croisaient, différentes de forme mais pouvant toutes se résumer de cette façon :

— Que veniez-vous faire ici?...

— Qui vous a enfermé?...

— Pourquoi vous a-t-on enfermé?...

André répliqua violemment :

— On m'a attiré dans cette maison pour me voler!... le voleur m'a enfermé pour avoir le temps de fuir, et ce voleur est le juif Samuel Kirchen?...

— Samuel Kirchen! — répéta l'un des voisins en haussant les épaules. — Allons donc! il est déménagé depuis huit jours...

André fixa les yeux avec stupeur sur celui des locataires qui venait de répondre :

— Samuel Kirchen est déménagé depuis huit jours.

— C'est impossible! — s'éeria-t-il — son nom est encore sur sa porte...

— Vous voulez dire qu'il y était, mais il n'y est plus... ça crève les yeux...

San-Rémo se retourna.

Le carré de carton avait disparu. — Les quatre clous à tête noire indiquaient seuls la place qu'il occupait si peu de temps auparavant.

Le malheureux André se demanda s'il devenait fou.

— Mais — reprit-il d'un air égaré — j'ai vu le juif lui-même... Je l'ai vu deux fois... hier soir et tout à l'heure... — Il devait m'acheter des bijoux d'un grand prix... Je lui ai remis ces bijoux qu'il voulait peser, disait-il, et il a pris la fuite en les emportiint...

Les auditeurs se regardèrent.

L'explication leur paraissait assez peu vraisemblable; cependant il semblait hors de doute que le jeune homme ne s'était point enfermé lui-même.

— Eh bien, mais — dit une voix — si vraiment on vous a volé, il faut aller chez le commissaire de police et porter plainte.

— 11 faut d'abord et avant tout poursuivre et retrouver le voleur! — répliqua vivement San-Rémo.

— Le commissaire de police, qui est un malin, le retrouvera bien mieux que vous... — Venez chez le commissaire...

— Oui!... oui!... oui!... — firent en chœur les curieux, intrigués par cette affaire mystérieuse autant, si ce n'est plus, que par un troisième acte de l'Ambigu — allons. chez le commissaire!

Résister à ce dési?- était impossible.

En refusant de comparaître devant le magistrat qui, pour le peuple, est la plus frappante et la plus palpable incarnation de la loi et de Injustice, André serait ;i l'instant même devenu suspect.

11 fallait donc céder de bonne grâce, sous peine de se voir arrêté lui-même par les locataires comme voleur, bien qu'il sortît d'un logement où il n'y avait absolument rien à voler.

11 le comprit et quoiqu'un nouveau retard fût désespérant pour lui, il se rendit au commissariat, accompagné d'une escorte grossissant à chaque pas.

Là, ne voulant et no pouvant pas raconter la vérité tout entière, il se contenta de répéter la courte explication drjà donni'o p.ir lui à ses déliants auditeurs.

Le commissaire éciivit son nom et son adresse, — le questionna brièvement, — prit note de ses réponses, et lui dit :

— Samuel Kirchen possède la réputation factieuse de faire produire à son argent de trop gros intérêts, mais il est notoirement très-riche et je crois impossible qu'il soit l'auteur du vol audacieux commis à votre préjudice...

— Mais alors qui donc ai-je vu? qui donc m'a dépouillé? — s'écria San-Rémo.

— Selon toute apparence, monsieur — répliqua le magistrat — vous êtes tombé dans un piège tendu avec une habileté merveilleuse... — Une enquête sera d'ailleurs commencée dès ce soir... — Je souhaite, sans l'espérer beaucoup, qu'elle ait pour résultat de vous faire retrouver les bijoux, dont je vous prie de m'envoyer demain matin la description aussi complète et aussi détaillée que possible.

André, maître enfin de ses actions, rejoignit sa voiture et se rendit en toute hâte chez le banquier par qui la note relative au juif prussien avait été donnée la veille. Il fit passer sa carte et fut introduit sur-le-champ.

— Je viens, monsieur — dit-il — vous prier de m'apprend re l'adresse de Samuel Kirchen, au sujet duquel vous avez bien voulu, hier, renseigner le baron de Croix-Dieu.

— Samuel Kirchen a son logement rue de Lappe, n°*** — répondit le banquier.

— Il a quitté ce logement depuis huit jours.

Le banquier sonna.

— La nouvelle adresse de Samuel Kirchen? — demanda-t-il à l'employé qui se présenta. — On doit la connaître dans les bureaux...

L'employé disparut et revint au bout d'une minute apportant un carré de papier que le banquier tendit à André.

Ce dernier lut tout haut :

— Rue Papillon, n°*** — Et il ajouta : — Merci, monsieur, vous venez de me rcndie nn signalé service. ^

Cinq minutes après il arrivait rue Papillon, s'informait, montait impétueusement au troisième étage d'une maison fort mal tenue, sonnait et se trouvait en présence d'un petit homme de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, obèse, complètement chauve et d'une malpropreté repoussante.

Ce vilain personnage avait un nez crochu dans un large visage, des lèvres minces, des yeux faux et clignotants. — Il s'enveloppait tant bien que mal dans une vieille houppelande graisseuse, plus déguenillée que la cape légendaire de don César de Bazan.

En voyant cette face lunaire et ce crâne dépouillé, André murmura :

— Ce n'est pas lui!... ce ne peut pas être lui!...

— Gucsguc fus me fulez? — dit le juif avec un honible aocent tudesque, mais avec une voix entièrement différente de celle dont San-Rémo avait encore les intonations dans l'oreille.

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— Ètes-vous monsieur Samuel Kirchen? — demanda le jeune homme décourage, et presque certain d'avance qu'il questionnait inutilement.

— Fui... che suis lui-même... — répondit l'usurier.

— Vous habitiez la rue de Lappe?

— Ya, mein Herr...

— Vous avez déménagé il y a huit jours?

— Il y aura huit chours temain...

— Savez-vous qui vous a remplacé dans votre appartement?...

— Che grois que le lochement il être bresendement bas oggubé... il a pesoin le bédides rébarations, le lochement... — Bourguoi me temanfez-fus tutte cela, cheune homme, s'il fus blaîl?

— Parce que, dans ce même logement, un misérable qui se faisait passer pour vous vient de me voler...

— Che gombrends pas...

— Vous serez certainement appelé demain chez le commissaire de police et vous comprendrez.

— Le gommissaire! — s'écria Samuel Kirchen en devenant cramoisi. — Che suis un honnêde gommerçant, pien gonnu à la Panque... — Che n'ai rien à craintre tu gommissaire!! — Si fus fus bermeddez te me menacer tu gommissaire, che fais enfoyer gerger le carde et fus vaiie bincer!!...

André était dans son tort.

11 balbutia de vagues excuses et, complètement anéanti, descendit l'escalier, tandis que Samuel Kirchen, accoudé sur la rampe en face de sa porte ouverte, répétait avec une colère grandissante :

— Le gommissaire!... — a-t-on chamais fu!... Ce cheune homme est une malhonnède bersonnagc et une filain trôle!... Der Teufel!...

San-Uémo, plus mort que vif, remonta en voiture et se fit conduire rue Saint-Lazare chez le baron de Croix-Dieu.

Ce dernier ne parut remarquer d'abord ni sa mine de spectre, ni sa démarche chancelante, et s'écria en le voyant entrer :

— Je vous attendais, mon cher enfant, et je vais vous donner tout de suite une excellente nouvelle... — Mon agent de change a fait preuve d'un bon vouloir incomparable... — Les fonds sont à votre disposition...

André, sans répondre, se laissa tomber sur un siège, et d'un geste raide, saccadé, automatique en quelque sorte, arracha sa cravate qui l'étouiïait.

— Grand Dieu! — reprit alors Philippe avec une apparente stupeur — que signifie ce visage de l'autre monde?... — Qu'y at-il donc?

— Il y a que ni vous, ni personne, ne pouvez plus nous sauver à présent... — répondit le jeune homme d'une voix sourde, douloureuse ii entendre comme un râle.

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— Expliquez-vous, mon enfant!... — Vous m'effrayez... — poursuivit le baron.

— On m"a volé! comprenez-vous! — on m'a volé pour la seconde fois! — on m'a volé les diamants, comme on m'avait volé les lettres!... — Tout est dit! — il ne me reste plus qu'il me tuer...

— Vous tuer! — interrompit Croix-Dieu.

— Et dans une heure ce sera fait! — acheva Sau-Rémo.

Ces choses se passaient le samedi soir.

Or, le lundi suivant, — à neuf heures — la correspondance de Germaine devait être vendue au vicomte de Grandlieu par le galant homme qui avait besoin d'un million, si d'ici là le million nécessaire n'était déposé rue de l'Échiauier, n° 4, entre les mains du sieur Ziminerman...

Nous avons laissé Sarriol, éperdu d'épouvante, fuyant sur la route de Charenton sans savoir oîi il allait, et dans son ivresse mal dissipée n'ayant qu'une idée fixe, celle de mettre de grands espaces entre lui et la maison en feu où il laissait Dinah Bluet, et qui devait quelques instants plus tard s'écrouler sur Némorin, envoyant le malheureux drôle achever clicz les morts le refrain :

Pour tout le monde Il faut avoir Perruque bloude Et collet noir!...

Au bout d'un quart d'heure de course folle, le factotum de madame de Saint-Angot sentit ses jambes ployer sous lui et refuser le service.

11 ne s'arrêta pas néanmoins; la frayeur l'emportiiit sur la fatigue. Il voulut continuer, et il continua pendant quelques minutes en effet, puis il trébucha, perdit l'équilihre, et roula dans un fossé sans se faire le moindre mal.

Comprenant d'une façon vague qu'il lui serait en ce moment tout à fait impossible de se relever, il ne l'essaya même pas et se contenta de prendre au fond de son fossé une position moins incommode que la posture horizontale d'un homme rftendu sur le ventre.

Il s'adossa à un des talus et il entreprit de réfléchir.

Une obscurité profonde l'enveloppait.

Au loin, sur la droite, une clarté rouge montant vers le ciel indiquait l'emplacement de la bicoque incendiée.

Le calme revint peu à peu dans l'esprit troublé du bandit. — Il se démontra sans peine que le péril n'existait plus, mais le souvenir seul de ce péril faisait claquer ses dents.

— Brûlé vif!... -r- murmurait-il. — J'ai failli être brûlé vif par cette pécore endiablée à qui je voulais faire un petit sort... — Sans mon heureuse chance de retrouver la

clef juste à temps, je passais à l'état de côtelette oubliée sur le gril!... — Brrr!... Ça dmine la chair de poule de pensera de pareilles choses!... — Ah! Diiiah Bluet, femelle maudite, on te noie ton amoureux cette nuit!... — A nous deux, ma poule!... — Foi de Sarriûl, si tu n'es point restée dans le feu, le petit Gavard ne t'attendra pas longtemps!... Je me charge de t'envoyer le rejoindre dans l'autre monde par un Iraiii de grande vitesse!... — C'est une dette à payer, et je suis solvable!...

En disant à demi-voix ce qui précède, Sarriol, les poings fermés, dessinait dans le vide des gestes de menace. — Le bestial entraînement qu'il avait ressenti pour Dinah se changeait en une haine aveugle, en un farouche désir de vengeance.

Au bout d'une heure de repos ses membres retrouvèrent en partie leur élasticité.

Il se releva, mit un peu d'ordre dans l'élégant costume qui lui donnait la galante tournure d'un habitué du bal de la Heine- Blanche et reprit, en traînant la jambe, le chemin de Paris.

Quand il passa devant la bicoque, une seule des quatre murailles restait encore debout, — la flamme avait tout dévoré et les pompiers, leurs lances à la main, achevaient de noyer les débris fumants.

A la barrière — quoiqu'il fût deux heures du matin — le misérable trouva une voilure attardée; il arriva sans encombre rue dos Saussaies au petit hôtel que nous connaissons, et un passe-partout dont il ne se séparait jamais lui permit de regagner son appartement particulier.

Après avoir dormi la grasse matinée et déjeuné d'une façon plantureuse avec la Saint- Angot, Sarriol, redevenu le Tamerlan de tous les jours et par conséquent orné de sa chevelure filasse, de ses lunettes teintées de bleu, de son paletot jaunâtre et de son chapeau à larges ailes, alluma l'un de ces cigares que le peuple parisien nomme inséiiarables parce qu'on en a deux pour trois sous et, flânant le long des boulevards comme un bon et iaoffensif bourgeois, se dirigea vers la place du Chàteau-d'Eau.

Le but de sa course était de savoir si Dinah Bluet avait reparu, et il avait trouvé un moyen simple et ingénieux pour s'informer sans se compromettre.

Une enveloppe, préparée d'avance et ne contenant qu'une feuille de papier blanc, portait l'adresse de la petite comédienne. — Un commissionnaire serait chargé de remettre ce simulacre de lettre et de rendre la réponse à un endroit convenu.

De réponse, à coup sûr, il n'y en aurait aucune, mais, ou bien le commissionnaire trouverait la jeune fille, ou bien le concierge lui apprendrait que depuis la veille on ne savait pas ce qu'elle était devenue. — Or, d'une façon comme de l'autre, le renseignement serait suffisant.

Sairiol, en quête du modeste auxiliaire dont il avait besoin, s'engagea dans la rue du Faubourg-du-Temple. — Il arriva en face de la maison habitée par Dinah, et ne voyant h. l'horizon aucune veste de velours avec médaille de cuivre à la boutonnière, il allait passer outre quand un fiacre fit halte à deux pas de lui.

.Machirialcment il regarda, — et il lui sembla recevoir un coup de tampon dans la poitrine.

Octave Gavard, couvert de boue desséchée, descendait lestement du fiacre.

— Tonnerre! — murmura le bandit, — cet idiot de Maquart l'a manqué!... — En qui peut-on avoir confiance?... — Qu'est-ce que va dire le baron?... Voilà donc, encore une fois, mes cent mille écus compromis I...

Le factotum de la Saiut-Angot se promena de long en large devant la maison pendant un quart d'heure.

Au bout de ce temps, Octave reparut, remonta dans son fiacre et dit au cocher :

— Rue Caumartin...

Son visage rayonnait.

Il devenait parfaitement inutile que Sarriol se renseignât de façon plus ample. Octave Gavard semblait joyeux, — donc notre petite amie Dinah Bluet était revenue saine et sauve au logis.

— J'aime autant ça!... — pensa le bandit — j'aurai du moins le plaisir de me venger moi-même!... — La compagnie d'assurances qui prêterait un gros argent sur la vie de la pécore serait bigrement volée! — 11 lui faudrait, avant quinze jours, payer les assureurs!...

La pauvre enfant était condamnée et, à partir de cette minute, la grande préoccupation de Sarriol fut d'inventer un moyen ingénieux d'exécuter la sentence. Le misérable profitait des enseignements de Croix-Dieu.

— Un maladroit — se disait-il — joue du couteau ou verse du poison!... Ce sont là des moyens vulgaires auxquels on doit recourir le moins possible, car lajustice intervient alors et ça peut causer de l'ennui... — Le beau du beau, le fin du fin, le joli, le coquet, l'amusant, c'est de supprimer qui nous gêne en déguisant si bien le crime qu'il prenne une allure d'accident!... — Le hasard a bon dos... — On n'inquiète personne et les gendarmes restent chez eux...

Avant la fin du jour, Sarriol — heureux et fier comme un auteur dramatique qui vient de créer un beau dénouement — put se frotter les mains et murmurer avec un légitime orgueil :

— J'ai trouvé!...

Il existe, rue de Bondy, dans le sous-sol de l'un des immeubles formant cet îlot de maisons qui commence par le théâtre de l'Ambigu et se termine par celui de la Renaissance, un estaminet, ou plutôt une cave, dont l'apparence est des moins rassurantes, quoique en réalité la population qui le fréquente n'offre rien de suspect.

Si par un hasard invraisemblable — (que la curiosité de tout connaître expliquerait cependant) — un de nos lecteurs franchissait le seuil de cet établissement ignoré, il serait

— Ah là ! mais, lainarade, je ne me trompe pas .'... Vous êtes bien le père Ustache? (l'ugc 355.)

sliipi'fnit de voir, à quelques pas à peine des éblouissants cafés du hoiilevard, ces deux salles Lasses, enfumées, uljscures, car le gtoz lui-même ne projette que des lueurs mornes dans cette atmosphère lourde, ou plutAt dans le brouillard permanent qui s'échappe des pipes juteuses, bourrées de mauvais tabac.

Cft explorateur curieux ne se croirait certes point au cœur de Paris, mais dans quelqu'un de ces bouges mal famés, voisins des barrières, où la police jette de temps en

TrsK'^dic» (1: 1) 11.

VlrimiUnie, D* <:>

temps ses filets avec la certitude de trouver frétillant sous les mailles bon nombre de repris de justice et de malfaiteurs de la pire espèce.

Rue de Bondy, rien de semblable.

L'estaminet en question n'a contre lui que sa piètre mine.

Le jour, il est à peu près désert. — Le soir sa clientèle se compose en grande partie des chevaliers du lustre et des aides-machinistes des théâtres voisins.

Les machinistes sont presque tons de bons ouvriers, vivant honnêtement d'un travail assez rude.

Quant aux claqueurs, nous n'aurons garde d'en médire, — ils prendraient trop facilement leur revanche à nos dépens à la première occasion.

Ce soir-là, vers les neuf heures, le caboulot dont nous venons de tracer un croqui* rapide était plein.

Le théâtre de Dinah Bluct fai'^ait relâche pour la répétition d'un drame à spectacle.

Les machinistes venaient de planter un décor important. — L'acte qui se jouait dans ce décor durant près de trois quarts d'heure, leur présence sur la scène était momentanément inutile; — ils se reposaient donc de leurs fatigues en en grillant une, et ils se raffraîchissaient en absorbant des liquides échauffants.

Entre temps ils maugréaient contre le directeur, dont l'économie légendaire était connue de tout Paris, et au bout de leurs récriminations et de leurs moqueries revenait invariablement ce refrain :

— Nous ne sommes pas assez de monde pour une si grosse besogne!... — 11 faudrait double équipe!... — On nous fait faire un métier de chiens!... — Le petit Auguste a reçu tout à l'heure un châssis sur les reins... — S'il est écloppé et si le patron refuse de le remplacer, va te faire fiche, nous lâchons tout!

Un nouveau personnage fît son entrée et, allant s'asseoir au bout d'une table après avoir poliment salué l'assistance en soulevant son chapeau mou, commanda un mêlé-cassis et un paquefde tabac de dix centimes.

Ce nouveau personnage n'était point du tout le Tamerlan de la Saint-Angot, mais — (avec vingt-deux ans de plus) — le Sarriol du boulevard des Batignolles.

Ses cheveux d'un blond indécis formaient comme autrefois sur les tempes des acrochoco'urs pommadés à outrance. — Il perlait un vieux paletot-sac effroyablement râpé. — Une blague à tabac faite d'une vessie se suspendait à l'un des boutons de ce paletot.

Une courte pipe de terre — dite brûle-gueule — s'emboîlait entre deux des incisives par le frottement du tuyau.

En somme, ayant toujours paru plus âgé que son âge, Sarriol avait très-peu vieilli, et facilement on pouvait le prendre pour un ouvrier bambocheur en train de courir wie bordée.

Au milieu des hasards sans nombre de son existence aventureuse, ce bohémien de Paris s'était trouvé contraint de faire un peu de tout. — On l'avait vu figurer dans les pièces militaires de l'ancien boulevard du Temple et donner au besoin un coup de main pour l'installation des décors et les changements à vue des féeries.

Il lui sembla reconnaître à la table voisine de la sienne un vieux machiniste aux cheveux grisonnants. — Après avoir énergiquement interrogé ses souvenirs il se leva, s'approclia du brave homme, et, lui frappant sur l'épaule, lui dit :

— Ah çà mais, camarade, je ne me trompe pas!... Vous êtes bien le père Ustache?

— Ustacbe Trumeau, de mes nom et prénoms... répliqua le machiniste. — D'oîi donc que vous me connaissez, vous?

— Père Ustache, regardez-moi un peu, pour voir...

— J'ai beau vous dévisager... Je ne vous remets pas...

— Nous avons pourtant travaillé ensemble...

— Où ça? — Quand ça?

— Au Cirque donc... Au bon temps des belles pièces. — J'ai équipé avec vous les décors du Prince Ugène, ceux de la Barrière Clichy, de Turlututit et de la Poule aux œufs d'or... Vous souvenez-vous à présent?

— Dame!... pas beaucoup. — 11 me semble pourtant... — Comment qu'on vous appelait?

— Le Grand Louis, surnommé Filasse... rapport à la couleur séduisante de mes cheveux. — Eh bien, ça vient-il, cette mémoire?

— Filasse... oui... oui... j'y suis à cette heure... vous étiez même un peu faiynant, hein, c'ust-il ça?

— Vous savez, des fois on est mal en train... — N'empêche que je suis content de vous retrouver, mon père Ustache, et en l'honneur de notre vieille connaissance j'ollre une tournée... à vous et à tous les camarades... — lié! garçon, un saladier de vin chaud, et n'épargnez pas les épices!

Le vin chaud fut cordialement accueilli. — On déclara ijuc Grand-Louis, dit Filasse, était un bon garçon.

— Et qu'est-ce que vous êtes devenu, depuis le temps? — demanda le vieux machiniste — on ne vous a jamais revu...

— J'ai fait un petit héritage... — répondit Sarriol.

— Rentier! mazette! c'est un fameux état!... — On a oublié de me l'apprendre, celuilà, quand j'étais jeune, et présentement il est trop taid...

— Oh! mon héritage, il n'en reste guère... J'en ai mangé plus dos Irois quarts et je suis en train de boire le reste... — Ça m'irait beaucoup, savez-vous, de gagner honnêtement un peu d'argent... — Je reprendrais volontiers l'ancien métier... J'aime le théâtre... et puis on est tous bons enfants, tous camarades ensemble, là-dedans... et s'il y avait moyen, avec votre protection, père Ustache... — Garçon, un deuxième saladier... du même... et qu'il soit meilleur!

Le second saladier fut non moins bien accueilli que son prédécesseur.

— Bref, — reprit le brave homme, après avoir heurté vigoureusuniunt son verre contre celui de Sarriol, — vous disiez?

Ejsse

— Je disais que si vous vouliez me faire entrer dans votre équipe, ça me botterait comme une paire de gants...

— Dame! ça se pourrait peut-être tout de même... — Justement un aide-machiniste a reçu tout à l'heure un rude atout... S'il est forcé d'interrompre son service pendant quelques jours, je vous proposerai au directeur.

— Proposez-moi dans tous les cas. — Il me reste encore quelques médailles et je ne cours pas après une pièce de trois francs... — Je tiens surtout à me refaire la main... — Qu'on me prenne à l'essai... — J'entrerais au besoin comme aide-machiniste surnuméraire... — On verra que j'en vaux un autre et on me gardera...

— Ah! parbleu, si vous travaillez pour le plaisir, l'afTalre ira sur des roulettes... — Attendez un peu ici... — Nous allons planter le décor du quatre... — Nous reviendrons dans un quart d'heure et je vous dirai de quoi il retourne...

— C'est ça... — Le troisième saladier sera prêt...

Le père Ustache ne tarda point à reparaître, apportant la nouvelle que tout marchait à souhait.

Le Grand-Louis, sur sa recommandation expresse, était agréé par le directeur pour remplacer provisoirement le petit Auguste notablement meurtri. — Il toucherait la même rémunération que ce dernier et pouvait entrer à l'instant même en fonctions.

Vingt minutes après Sarriol arrivait sur le théâtre en compagnie de ses nouveaux camarades, qu'on aurait bien surpris en leur disant quel sinistre gredin ils venaient de s'adjoindre, et bien épouvantés en leur révélant les abominables desseins qu'il se proposait d'accomplir, grâce à leur complicité inconsciente.

L'acte finissait au moment où le misérable mettait les pieds derrière la toile du fond.

La première personne qui s'offrit à ses yeux, à l'angle d'une coulisse, fut Dinah Bluet.

La jeune fille sortait violemment de scène.

Elle était en toilette de ville et son visage exprimait une si profonde terreur, un tel égarement se peignait dans ses regards, que Sarriol frissonna de la tête aux pieds.

— Elle vient de me reconnaître... — pensa-t-il. — Elle va me dénoncer ! — Je me suis fourré comme un imbécile dans la gueule du loup.

Déjà il songeait à fuir, mais son efl'roi ne dura qu'un instant.

Dinah passa près de lui sans même le voir, et s'engagea dans l'escalier conduisant au foyer des artistes.

La terreur apparente, l'égarement feint, la physionomie bouleversée de la jeune fille étaient dans son rôle et commandés par la situation. — En s'identifiant de façon si complète et si frappante avec l'héroïne du drame, Dinah ne prouvait que son talent.

Les derniers tableaux se succédaient avec rapidité, et les machinistes ne pouvaient plus songer à prendre le chemin du caboulot de la rue de Bondy, malgré les attraits du vin chaud si libérahmient offert par le nouvel engagé.

La répétition finit à deux heures du matin.

Grand-Louis, mon ami, — dit le père Euslache à Sarriol, — je suis assez content de

TOUS... — Ça n'a vraiment pas mal marché... — Vous nous avez donné de bons coupd'épaule, quoique vous soyez un peu mou, faute d'habitude... — Mais l'habitude viens dra... il s'agit d'être exact demain...

— Soyez paisible...

— On commencera à sept heures... — Soyez ici à six heures et demie précises...

— Point de danger que j'y manque... — Est-ce que c'est demain la première représentation?...

— Non, mais c'est la dernière répétition générale, la vraie, la grande, en costumes, au grand complet, devant ces messieurs du ministère...

— Suffit! — y aura-t-il moyen de voir un peu la pièce, hein, père Ustache?

— Très-bien... — La porte de communication reste ouverte tout le temps... — Sitôt les décors plantés, vous pourrez aller au parterre...

— Vive la joie ! ! — je me payerai le spectacle à l'œil, comme un journalisse! C'est ça une chance!!

Le lendemain Sarriol fut un modèle d'exactitude. — Il arriva le premier. — 11 se multiplia. — Il fit à lui seul la besogne de trois hommes et ne manqua point après chaque entr'acte, dès que le régisseur eut frappé les trois coups, d'aller s'installer au fond de la salle.

Il se souciait fort peu de la pièce, — avons-nous besoin de l'affirmer? — Mais il était indispensable pour l'accomplissement de ses noirs projets qu'il se rendît compte exactement de toutes les situations scéniques que la pauvre Dinah Bluet devait traverser...

L'œuvre nouvelle s'appelait les Montaf/nanh des Vosges.

C'était une pièce semi-historique, à grand spectacle, avec épisodes mililaires, combats, coups de canon, etc.

Les auteurs avaient emprunté leur sujet aux souvenirs de la défense héroïque des défilés des Vosges par les paysans et les montagnards, pendant la première invasion.

Ckristiane, l'héroïne du drame, jeune fille de seize ou dix-sept ans, s'incarnait sous la forme charmante de Dinah Bluet.

Nous n'aurons garde de raconter la pièce, — il nous suffira d'apprendre ù nos lecteurs que Chrisliane, unique enfant d'un vieux capitaine alsacien tué à la bataille de Leipsick, et vivant seul dans une métairie des montagnes avec sa mère aveugle, poussait le patriotisme jusqu'à l'exaltation.

Verser son sang pour la France sur un champ de bataille, comme un honmie et comme un soldat, donner sa vie pour son pays, voilà son rêve et le mobile do toutes ses actions.

mÉA

Velue en paysanne, elle traversait les avant-postes ennemis, portant une dépèche à l'un des cliefs des francs-tireurs des Vosges.

Tombée chemin faisant dans une embuscade, et ne pouvant répondre au qui vive, elle essuyait deux coups de feu qui ne l'atteignaient pas et tentait de fuir, mais on la faisait prisonnière et quatre Prussiens la conduisaient brutalement au vieux manoir de Blumenthal oîi le plus farouche et le plus moustachu des colonels lui faisait subir un émouvant interrogatoire.

Peu satisfait de ses réponses, ce colonel donnait l'ordre de l'enfermer dans une chambre délabrée, au premier étage de certain donjon occupant un tiers de la scène. Un soldat, le fusil chargé sur l'épaule, montait la garde au pied de la tour. Tout ceci se passait dans ces ténèbres relatives qui sont la nuit du théâtre.

Christiane, attachant une corde au balcon saillant de la fenêtre, descendait, en vue du public, comme Lia Félix dans la Maison du Baigneur.

Le soldat faisait feu sur elle tandis qu'elle était suspendue entre ciel et terre, la manquait et poussait un cri d'alarme.

Christiane, s'élançant, lui arrachait son arme, le clouait contre une muraille d'un coup de ba'ionnette et disparaissait.

Capturée de nouveau à la fin du dernier acte sous un déguisement de jeune montagnard, reconnue par le farouche colonel, convaincue d'espionnage et d'ailleurs ne cherchant point à cacher sa haine immense pour les envahisseurs, elle était condamnée à mort, adossée à un tronc d'arbre, fusillée séance tenante, et tombait en criant : Vive la Francel — En ce moment les montagnards s'emparaient de la scène, mais malheureusement un peu tard, mettaient en menus morceaux les Allemands et le colonel, et, ne pouvant sauver Christiane, la vengeaient.

Claqueurs, machinistes, habilleurs, habilleuses, figurants, amis des artistes, tous ceux enfin auxquels l'entrée de la salle avait été permise, applaudissaient avec un enthousiasme sincère les situations patriotiques remuant la fibre chauvine, si vivace, si impressionnable dans le cœur des Français.

Le directeur et les auteurs rêvaient à bon droit, pour le lendemain, un succès colossal.

Sarriol, soigneusement caché dans l'ombre, battait des mains et criait bravol plus fort que tout le monde, mais en même temps il avait aux lèvres un sourire d'une expression effrayante.

Dinah, contente de son rôle, heureuse de l'immense etîet produit par ses moindres paroles, songeait à la joie d'Octave quand il la verrait acclamée par la salle entière...

Lo lendemain eut lieu la première représentation des Montagnards des l'osges.

Les espérances de la veille se réalisèrent. — La réussite du drame fut complète et le succès de la jeune comédienne prit les proportions d'un triomphe.

Octave, seul dans cette avant-scène do rez-de-chaussée qu'il était revenu si souvent occuper depuis l'orageuse soirée des Aspasies, se sentait très-ému et de minute en minute essuyait ses yeux humides, mais, contrairement aux prévisions de sa petite amie, son émotion n'était point joyeuse.

Une vague tristesse l'envahissait, et grandissait à mesure que les applaudissements adressés à Dinah devenaient plus enthousiastes.

Pourquoi cette tristesse?

Il ne le savait guère lui-môme, — mais nous le savons, nous, et en peu de mots nous allons dire ce qu'il lui aurait été bien difficile de formuler :

A son insu, Octave était jaloux, non de quelqu'un — l'adorable candeur de Dinah rendait impossible l'ombre d'un soupçon! — mais de cet être de raison qu'on nomme le public, par conséquent de tout le monde.

Les bravos de la multitude lui semblaient insolents... — De quel droit ces inconnus se permettaient-ils d'applaudir ainsi l'enfant bien-aimée en qui il avait mis tous ses rêves, tous ses espoirs, toute sa vie?

En l'admirant, en la rappelant, en lui jetant dos fleurs, on usurpait ses droits d'amant...

Ces mille jumelles braquées sur ce doux visage expressif et mobile lui volaient quelque chose de cette beauté qu'il idolâtrait.

Le talent même de Dinah l'irritait presque.

A quoi bon ce talent? — Qu'en ferait-elle quand, loin du théâtre, elle porterait son nom et s'isolerait dans son amour? — N'y aurait-il pas des heures tristes où, se souvenant des joies enivrantes du succès, elle regretterait les ovations passées?

Tout cela s'agitait confusément dans le cerveau d'Octave, le troublant, l'énervant, le rendant malheureux...

L'un des tableaux de la pièce froissa surtout le ci-devant gommeux d'une façon douloureuse et presque poignante.

Chrisfiane, vêtue en paysanne et entourée de jeunes filles, cherchait le moyen de rendre introuvable l'importante dépêche dont elle était chargée, si par malheur elle-même tombait aux mains des ennemis en tentant de franchir les avant-postes.

— C'est bien facile, — disait alors une de ses compagnes. — Il faut cacher la dépêche dans tes cheveux...

Selon la mode alsacienne, les longs cheveux de Dinah pendaient sur ses épaules, divisés en deux tresses lourdes descendant jusqu'aux jarrets.

— Ah! — murmuraient les spectatrices, — c'est très-joli, mais ce n'est pas à elle... — Des nattes comme ça sont invraisemblables... — Cette petite a pour cinq cents francs de postiches... ça se voit d'ailleurs à merveille!...

Tandis que se disaient ces choses, les jeunes filles défais.iiont l'une des nattes controversées et Dinah, secouant la tête, éparpillait sa splendide chevelure...

A la vue de cette soyeuse cascade d'un châtain pâle à reflets d'or, dont l'authenticité cessait d'être douteuse, un petit frémissement d'admiration courut dans la salle.

Octave, lui, frissonna de colère.

Cette innocente exhibition lui semblait scandaleuse. — 11 maudissait le théltre, la pièce, le tMp., le directeur et les auteurs, et trouvait odieux qu'on eût contraint Dinnli à étaler ainsi devant tous ces regards un des trésors de sa beauté.

C'était absurde, dira-t-on sans doute.

Pour les blasés et pour les inditîérents, oui, certes, mais tous ceux dont le cœur a battu ou bat encore, plein d'un immense amour, comprendront la folie d'Octave et la trouveront peut-être touchante.

La représentation du lendemain se passa sans encombre.

Il en fut de même les deux jours suivants.

Le soir du quatrième jour, les machinistes arrivèrent à l'heure accoutumée.

Sarriol les avait devancés et se promenait de long en large derrière la toile de fond.

— Ah! ah!... le premier au poste!... lui dit le père Eustache en riant. — C'est superbe de donner l'exemple!... — Faut croire, mon bon garçon, que vous mordez joliment au métier...

— Eh bien! père Eustache, c'est ce qui vous trompe... — répondit mélancoliquement Saniol, — le métier m'irait bien, mais la fatigue ne me va pas... — il me vient des ampoules aux mains...

— Faute d'habitude...

— Dame ! oui, mais quand on a fainéanté comme moi pendant des dix et des quinze ans, on boude un peu devant la besogne... — Je suis venu une dernière fois aujourd'hui pour ne pas vous mettre dans l'embarras, mais je vous préviens qu'il ne faut plus compter sur moi...

— A votre aise, grand Louis, on ne force personne... — Je vous ferai payer vos quatre jours après le spectacle.

— Oh! ça ne presse pas...

— Si... si... l'argent à toucher ça presse toujours... — J'ai vu tantôt le petit Auguste... il est raccommodé tout à fait... il rentrera demain... Et vous, qu'est-ce que vous comptez faire?...

— Je chercherai une occupation qui ne soit pas trop dure... J'ouvrirai les portières sur le boulevard... je ramasserai les bouts de cigares...

Le père Eustache haussa les épaules.

— Des états de faignant et de propre à rien... — murmura-t-il. — Enfin, ça vous regarde... — Pourvu que le service marche ce soir, je n'ai rien de plus à vous demander...

— Soyez paisible...

On joua l'ouverture.

La salle était comble. — Octave occupait son avant-scène.

Les deux premiers actes marchèrent sans amener le moindre incident.

Le premier tableau du troisième acte était désigné sur l'afliche par ce sous-titre : VEmbuficndo.

Le décor représentait un défilé des Vosges, gorge étroite et sombre, encaissée entre de hautes roches grises couronnées de sapins couverts de neige et éclairée par la luno dont le disque d'argent apparaissait dans une éclaircie du ciel sombre.

La EcutincUe fit feu ; Uinah poussa un gémissement qui n'était pas dans son rôle. (Page 362.)

Des broussailles, des blocs granitiques diss6min(''s çà et là, masquaient les soldats allemands.

Un sapin gigantesque, qu'on devait supposer abattu par la foudre ou par un ouragan, formait au-dessus de la gorge une sorte de pont naturel.

Dinah, ou plutôt C/iristiane, apparaissait d'abord au niveau de la rampe, marchant avec pr6caulion pour traverser sans bruit le p6rilleu.\ ddfilé.

TrtgMiM {iîy, n.

VloomlMBe, !• '.0.

A peine avait-elle parcouru un tiers du théâtre, que le qui vive! retentissait. — En même temps au-dessus de chaque bloc et de chaque buisson apparaissaient des visages barbus et des canons de fusil étincelants.

La jeune fille voulait fuir, mais déjà l'ennemi lui barrait le passage.

Alors par un sentier étroit et escarpé à donner le vertige aux chèvres, elle gravissait les rochers à pic où les soldats ne pouvaient la suivre, et s'engageait sur le tronc chancelant du sapin renversé.

Dès qu'elle se trouvait bien en vue, sous le jet do lumière électrique figurant un rayon de lune, deux hommes la mettaient en joue et deux coups de feu se faisaient entendre.

A cet instant précis, ce jour-là, un effet se produisit, d'autant plus vif qu'il était inattendu.

Dinah portait le classique bonnet alsacien, on taffetas noir brodé de paillons multicolores et surmonté du large nœud noir presque semblable à un grand papillon de deuil.

Les détonations éclatèrent, le nœud noir violemment séparé de la coiffure disparut, et la jeune fille chancela.

On pouvait croire, on devait croire, qu'une balle venait de trancher le ruban. — Jamais l'illusion scénique n'avait été poussée plus loin. — Le temps d'arrêt de l'actrice était luimême si naturel qu'un transport véritable s'empara des spectateurs, et la salle faillit crouler pendant quelques secondes sous le tonnerre des applaudissements.

Dinah, seule, ne comprenait rien à ce qui s'était passé.

Elle avait distinctement entendu siffler un projectile. — Elle avait ressenti l'impression d'un choc léger effleurant le haut de sa tête.

Que signifiait cela?...

Elle eut d'ailleurs à peine le temps de se poser cette question, et, tout entière à son rôle, elle reprit sa marche pour tomber aux mains des Allemands accroupis sur l'autre roche.

Le décor changeait à vue. — Le dénié cédait la place à la cour du château de Elumental où se trouvait, à gauche, le donjon praticable.

Christiane, gardée à vue, ne quittait la scène que pour y rentrer aussitôt. — Aucune explication immédiate n'était donc possible... Nos lecteurs connaissent la situation.

Immédiatement après l'interrogatoire dont nous avons dit quelques mots, la captive était conduite et enfermée dans la chambre du premier étage.

Elle monologuait en fort bons termes, ainsi que doit le faire au théàtr(' une prisonnière digne d'intérêt et, tandis que la sentinelle montait la garde, elle organisait les préparatifs de son évasion émouvante, attachait la corde au balcon, enjambait la balustrade et commençait à descendre lentement.

Les choses se passèrent d'aboid ce soir-là comme de coutume...

La sentinelle fit feu.

Din.-ili piiu'sa un gémissement qui n'était point dans le rôle, et l'une de ses mains, lâchant la corde, pendit h' long de son corps...

OcUive pâlit...

Le quart d'une seconde s'écoula, puis un immense cri d'épouvante et d'iiorroar retentit dans la salle.

La corde venait de se rompre et la jeune fille, précipitée d'une hauteur de quinze pieds au moins, s'abattait sur le plancher du thécàtre, inanimée, — morte peut-être...

La représentation fut à l'instant même interrompue, au milieu de la terreur et de l'émotion générales.

On baissa le rideau, tandis que cent voix criaient :

— Un médecin!... un médecin!...

Le médecin de service avait déjà quitté sa place et se dirigeait vers la porte de communication dont il avait la clef.

Le commissaire de police marchait derrière lui, suivi lui-même par un troisième personnage qui se trouvait dans la salle comme simple spectateur.

Ce personnage, vêtu proprement mais sans la moindre recherche, était rasé de si près que l'épiderme de ses joues offrait des tons bleuâtres; — il portait un pince-nez et semblait quelque comédien de province en quête d'engagement.

Octave Gavard, effaré, à moitié fou d'épouvante et de désespoir, s'élançait tête nue hors de son avant-scène, bousculait tout le monde dans les couloirs, gagnait le boulevard, gravissait en trois bonds l'escalier des artistes, renversait presi]iie le concierge qui tentait de s'opposer à son passage, et, malgré ce grand détour, arrivait sur la scène presque en même que le médecin, le commissaire et l'homme au pince-nez.

Ce dernier, en pénétrant dans les coulisses, heurta Sarriol et, pendant le quart d'une seconde, le regarda fi.xemunt.

Sous le feu du regard inquisiteur qui jaillissait à travers le cristal du binocle le faux machiniste perdit contenance, tourna sur ses talons et disparut derrière un pan de décor.

Tout était confusion derrière la toile comme dans la salle.

On s'empressait autour de Dinah, qui ne donnait aucun signe de vie.

— Le spectacle ne peut continuer, — dit le commissaire au directeur. — Faites faire une annonce... Ordonnez de distribuer des contre-marques valables pour demain et, si le public l'exige, rendez l'argent.

Le médecin prit la parole à son tour :

— Que tout le monde s'écarte!... — commanda-t-il, — ne comprenez-vous pas que cette enfant a besoin d'air?... — Vous l'étoulfez en l'entourant ainsi...

En ce moment, Octave arriva.

11 se laissa tomber à genoux près du corps inanimé, sanglotant, balbutiant des phrases indistinctes, soulevant la tète pâle de son amie, l'appuyant contre sa poitrine et lui adressant des paroles sans suite, comme si elle avait pu l'entendre.

— Quel est ce jeune homme? — demanda tout bas le commissaire à l'un des artistes.

— C'est l'amoureux de notre camarade... — répliqua ce dernier. — Ils s'adorent... — On prétend qu'il veut l'épouser, et ça ne m'étonnerait pas beaucoup car Dinah est un petit ange... — Si elle meurt, il est capable d'en devenir fou...

— Je crois indispensable de transporter la jeune fille au foyer, — reprit le médecin. — Là du moins je pourrai, mieux qu'ici, lui donner les premiers soins.

Octave s'était déjà relevé.

— Ah! — s'écria-t-il, — je la porterai... je m'en charge... Je la porterai seul...

— Soit, mais non pas seul... — Dans l'intérêt même de la chère enfant, il faut qu'on vous aide... — L'escalier est étroit et difficile... — Deux liommes ne seront pas de trop pour en gravir les marches sans encombre, si léger que soit le fardeau...

Le régisseur offrit son concours et un instant après Dinah était étendue sur une des banquettes du foyer.

— Elle n'est pas morte, monsieur, n'est-ce pas? — balbutiait Octave, les mains jointes, en s'adressant au docteur. — Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qu'elle n'est pas morte...

— Elle est vivante, puisque son cœur bat...

— Mais ne court-elle aucun danger?

— Il m'est impossible de répondre immédiatement à cette question...

— Pourquoi?... mon Dieu... pourquoi?

— Parce que ma conviction n'est pas faite... — .\ucun membre n'est fracturé, j'en suis sijr, et c'est beaucoup; mais je ne saurais affirmer de même qu'il n'existe point de lésion intérieure... — Dans une si effroyable chute, cette enfant pouvait et devait se briser...

— Voyez donc, monsieur, son sang coule... — poursuivit Octave, — arrêtez ce sang, je vous en supplie...

Le sang coulait en effet avcv, abondance d'une déchirure profonde entaillant la partie extérieure de la main gauche, mais n'intéressant que les chairs.

— Je m'explique mal cet accident... — fit le médecin. — 11 faut que quelque corps dur et aigu se soit trouvé sur le plancher du théâtre à l'endroit où la jeune fille est tombée...

L'homme au pince-nez intervint.

— Permettez-moi, monsieur, de vous certifier qu'il n'en est rien... — dit-il, — la blessure est antérieure à la chute... — J'avais les yeux fixés sur mademoiselle pendant la scène de l'évasion. .. — J'ai parfaitement vu le sang jaillir au moment où la corde allait se rompre...

— Alors, c'est incompréhensible...

— Peut-être... — murmura Tinconnu entre ses dents.

Il prit le bras du commissaire étonné, et l'emmena près de la glace du foyer éclairée vivement par un double bec de gaz.

— Me reconnaissez- vous, monsieur? — lui demanda-t-il.

— Non, monsieur, quoiqu'il me semble que votre figure ne me soit point absolument inconnue... — Vous ai-je déjà vu?

— Plus d'une fois... mais dans des circonstances où ma physionomie n'était pas tout à fait la même qu'aujourd'hui.

— Êtes-vous artiste de ce théâtre?...

L'homme au pince-nez sourit, tira de sa poche un petit portefeuille, et dans ce portefeuille prit une carte d'une forme particulière qu'il plaça sous les yeux du commissaire, en répliquant :

— Je suis Jobin... Jobin de la sûreté... et j'ai l'honneur de me mettre à vos ordres pour l'enquête immédiate que vous jugerez sans doute urgente...

— Une enquête au sujet de l'accident?...

— Monsieur le commissaire, il n'y a point ici d'accident, soyez-en convaincu !

— Que croyez-vous donc?...

— Je fais mieux que croire... j'affirme! — Nous venons d'être témoin d'une tentative d'assassinat sans précé-^ent! — Les annales du crime, qui me sont bien connues, n'offrent rien de pareil!

— C'est effrayant, ce que vous dites là, monsieur Jobin!

— Ce n'est que trop réel! — Le meurtrier, doué d'une imagination diabolique, a voulu tuer cette jeune fille devant tout un public...

— Dans quel but ce meurtre effroyable?

— J'ignore le but, mais j'affirme le fait, et je me charge de vous prouver avant cinq minutes que je ne commets point d'erreur...

— Soit, monsieur Jobin, agissons.

— Voulez-vous, monsieur le commissaire, me faire remettre la coiffure alsacienne que porte la pauvre enfant?

— A l'instant même.

Le docteur venait de mettre à nu, en fendant la manche de la robe, le bras rond et blanc de Dinah. — Il serrait ce bras au-dessus du coude avec une bande de toile et se préparait à pratiquer une saignée.

Le commissaire lui dit un mot tout bas, et il s'empressa de déUacher le petit bonnet coquet de taffetas noir brodé de paillettes, posé sur les beaux cheveux de l'amie d'Octave,

— Voilà ce que vous désirez, monsieur Jobin,.. — fit le magistrat en se rapprochant de l'agent qui lui prit l'objet des mains et, après l'avoir examiné, d-jmanda :

— Étiez-vous daas la salle depuis le commencement du spectacle, monsieur le commissaire ?

— Oui.

— Avez-vous vu le nœud alsacien de ce bonnet s'envoler quand la jeune fille, marchant ù la hauteur des frises sur le praticable figurant un sapin renversé, essuyait deux coups de feu?

— Sans doute, et j'ai cru comme tout le monde qu'un fil disposé à l'avance enlevait cet accessoire pour rendre l'illusion complète.

— Je l'ai cru aussi d'abord... — Nous étions dans l'erreur... — Regardez! — Quelques fragments du ruban noir, cousus solidement, adhèrent encore au tissu. — Le nœud luimême a été tout à la fois tranché et arraché par un projectile, et la profonde déchirure de la main gauche provient d'un autre projectile de même nature.

— Grand Dieu !...

— Ahl c'est hideux, mais c'est comme ça!... — On tirait à balles sur la pauvre enfant!...

— Quel est le monstre?

— Nous arriverons peut-être à le découvrir... — Descendons sur le théâtre, voulez vous?

— Je vous suis...

La salle était évacuée complètement depuis cinq minutes, mais restait éclairée, le gazier n'ayant point reçu l'ordre d'éteindre le lustre et la rampe.

On avait levé le rideau.

La foule des figurants en costume, des machinistes et des petits employés du théâtre encombrait la scène, dissertant à perte de vue sur Vaccidenl, attendant des nouvelles de Dinah Bluet, et très-sincèrement émus et désolés, car tout le monde aimait la douce et belle enfant.

Le régisseur accourut en voyant les nouveaux venus et demanda :

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le commissaire?

— Faites ce que monsieur vous priera de faire — répondit le magistrat en désignant Jobin.

Le régisseur s'inclina.

L'agent prit la parole.

— La corde qui devait soutenir la jeune fille, et qui s'est si mal acquittée de son devoir, était donc usée et en mauvais état? — dit-il.

— Non, monsieur, elle était neuve et solide... —je l'ai achetée moi-même il y a huit jours... elle pouvait porter dix hommes...

— Comment expliquez- vous Vaccidenl?...

— Ah! je ne rexpliqu(; pas!... ^ C'est une fatalité...

— Où est le fragment de corde rompu?...

— Il doit être là-bas, sur les planches, à l'endroit où il est tombé.

— Ycuillez le mettre sous nos yeux...

Le régisseur se mit en devoir d'obéir et revint au bout d'une minute en déclarant que le fragment était introuvable...

— Je m'y attondais... — murmura l'agent. Puis tout haut il continua :

— Faites-nous, je vous prie, donner une échelle...

L'échelle, portée par deux garçons de théâtre, ne se fit point attendre.

— Appliquez-la contre le donjon... — poursuivit Johin.

— Monsieur — fit observer le régisseur — si c'est pour monter au premier étage, il y a derrière le décor un escalier praticable.

Le policier secoua la tête.

— Nous monterons tout à l'heure — répliqua-t-il — mais d'a])ord placez l'échelle h l'endroit indiqué...

Ce fut fait à l'instant.

Johin gravit les échelons et, s'arrêlant à la hauteur où se trouvait Dinah quand sa main gauche avait lâché la corde, mit son doigt dans un trou rond moins large qu'une pièce de dix sous.

— Monsieur le commissaire — dit-il en se retournant — à la i-igueur il y a place ici pour doux... — Montez, s'il vous plaît...

Le magistrat opéra l'ascension à son tour.

— Je ne me trompais pas — reprit Jobin à demi-voix — voyez plutùl!... — la balle a percé le décor... on la trouvera certainement dans la muraille...

Les deux hommes redescendirent et l'escalier praticable leur permit d'atteindre la chambre du donjon d'où s'opérait l'évasion de la captive.

Ce qui restait de la corde nécessaire à cette évasion pendait attaché à la barre d'appui du balcon.

Jobin attira à lui ce tronçon, long d'à peu près un mètre, et il examina la cassure, ou pluti'it la coupure, car la section était évidente. — Un instrument aiguisé comme un rasoir avait tranclié le câble sur les neuf dixièmes de son diamètre, et le misérable auteur de cet acte monstrueux s'était servi d'étoupes collées avec de la glu pour rendre invisible la solution de continuité.

— Ah! — murmura l'agent en appelant sur ces détails l'attention du commissaire — le gredin est bigrement fort! Je doute qu'il soit facile à pincer! — Monsieur le régisseur — poursuivit-il — mademoiselle Dinah Bluet avait-elle, à votre connaissance, un ennemi dans le théâtre?

— Ah! Dieu, non!... — s'écria le régisseur — pas un seul!...

fe

— Vous en êtes bien sûr?

— Absolument. — Pauvre petite Dinah!... si bonne, si douce, si gentille, si polie avec tout le monde, même avec le dernier des figurants!... — Il aurait fallu vraiment avoir le diable au corps pour être son ennemi!...

— Point de rivalités amoureuses?

— Aucune. — Elle ne s'occupait ni peu ni beaucoup des affaires de ces dames et ne songeait guère à leur prendre leurs amants, comme ça se pratique assez souvent entre bonnes amies! — Sans compter qu'on la dit très-sage, elle est folle du petit jeune homme que vous avez vu tout à l'heure et que nous avons laissé en haut, au foyer...

Jûbin continua :

— Où se trouvent les fusils qui servent dans le drame?

— Au petit magasin des accessoires — répondit le régisseur. — Voulez-vous que je vous y conduise?

— Sïl vous plaît.

Ce magasin consistait en deux chambres étroites et basses, situées au niveau même de la scène et renfermant les accessoires nécessaires à la pièce en cours de représentation, objets de toute nature qu'il est indispensable d'avoir sous la main sans les chercher.

Une trentaine de fusils s'appjyaient en bon ordre contre la muraille.

Ce n'étaient point des chassepots, pas même des remingtons, mais de vieilles armes transformées dont on avait remplacé les batteries à pierre par des batteries à piston un peu plus modernes.

— Sont-ils chargés? — demanda Jobin.

— Une partie seulement, monsieur... — ceux-ci, dont on devait faire usage pour l'exécution de la prisonnière au dernier acte...

Et le régisseur désignait dix ou douze fusils formant un faisceau.

L'agent en prit un, ajusta le tire-bourre à la baguette, l'introduisit dans le canon et ramena une balle enveloppée de gros papier gris.

La même opération, pratiquée trois fois de suite sur trois armes différentes, produisit un résultat identique.

Le régisseur regardait avec une expression inouïe de stupeur et d'épouvante et semblait n'ajouter foi qu'à grand'peine au témoignage de ses yeux.

— Miséricorde!... — s'écria-t-il enfin, le visage bouleversé et les mains jointes, — miséricorde!... Si l'on était allé jusqu'au bout, la malheureuse Dinah serait tombée foudrovée !

— Monsieur le commissaire, dit Jobin, il n'y a point ici d'accident, soyez-en convaincu. (Page 3G5.)

— Pardieu! — répliqua Juliin. — On comptait Lien là-dessus!...

— Mais, comment?... oui, comment?...

— C'est à vous que je le demande. — fjui chargeait ces armes?...

— Moi, monsieur...

— Vous seul?

— Moi seul.

TrtiifMa (!;■,) II.

Vlcomtcflie, d* iT.

— A quel moment?...

— Dans l'après-midi... — Mais, monsieur, j'espère bien qu'on ne m'accuse pas... — balbutia le régisseur avec le plus grand trouble.

— Vous accuser? — Personne n'y songe! ! — Répondez-moi donc avec calme... — la porte de ce magasin restait ouverte ?

— Oui, monsieur... — C'est-à-dire on la fermait pendant le jour, mais jamais à clef.

— Tout le monde pouvait y pénétrer! les étrangers! les inconnus! C'était bien imprudent!

— Eh! monsieur, il ne vient point d'étrangers sur le théâtre... la consigne est rigoureuse... D'ailleurs, cette imprudence, on la commet partout, et jamais rien de pareil à ce qui se passe n'est arrivé nulle part. Jamais... jamais... jamais ! !

— Combien avez- vous de garçons d'accessoh'es?

— Deux. ^

— Êtes-vous sûr de ces hommes?

— Comme de moi-même... — Us gagnent ici leur vie depuis des années. — Ce sont de braves gens... des pères de famille...

— Les trois tigurants qui ont fait feu tout à l'heure sur mademoiselle Dinah Bluet vous sont-ils également connus?

— Beaucoup moins, mais il est impossible de les soupçonner...

— Pourquoi?

— On leur remet les armes au moment de leur entrée en scène. .. — Us ne savent même pas de quels fusils ils se serviront.

— Il est un fait certain : — une tentative d'assassinat vient d'être commise... Il faut mettre la main sur le coupable, vous comprenez cela, et ce coupable est forcément un familier du théâtre... — Pour réaliser son projet, il a dii se trouver seul ici pendant un temps assez long... — Aidez-nous à découvrir lequel des employés ou des figurants est arrivé ce soir le premier...

— Les machinistes étaient sur la scène avant moi... — Le père Eustache pourra peutêtre vous dire ce que vous voulez savoir. — Hé! père Eustache?...

Le vieux chef d'équipe accourut, et à la question du régisseur répondit :

— Le premiei', c'est Grand-Louis, dit Filasse. — Pas le moindre doute à cet égard... — En arrivant je l'ai vu derrière la toile de fond... — il allait et venait comme un ours en cage, et même je l'ai complimenté parce qu'il donnait le bon exemple... — à quoi il a n'iiliqué que c'était la dernière fois et qu'il fallait ne plus compter sur lui, rapporta ce (|uil avait des ampoules aux mains par faignantise, et qu'il aimait mieux se faire ramasseur de bouts de cigares... — un état àe pas graïuVchoscs.

— Ce Grand-Louis, dit Filasse — demanda Jobin — est-il un gaillard long el mince, en iia!etot-sac, avec des accrochc-cojur sur les tempes, une blague à la boutonnièi-e et un vieux chapeau mou tout déformé?

— Oui... oui... — répliqua le père Eustache, — voilà bien sa photographie.

— Je me suis trouvé en face de cet homnii; quand je suis entré dans les coulisses

après le malheur... — reprit l'agent — et, si je l'ai remarqué, c'est qu'il a une mauvaise figure.

— Dame! — murmura le vieux machiniste — sa frimousse laisse à dé:;irer, c'est certain... Mais il est bon enfant tout de même, quoique flâneur et hiipeiir h mort.

— Amenez-moi Grand-Louis, je voudrais lui parler.

Le père Eustache se mit en quête aussitôt.

Au bout d'une minute il revint annoncer que l'aide-machinisle était introuvable.

— Voyant que le spectacle ne continuait point — ajouta-t-il — il sera parti, mais bien sûr il reviendra demain soir...

— Pourquoi reviendrait-il?

— Pour toucher son argent donc!... — On lui doit quatre jours. —Ça m'étonnerait si ce gaillard-là laissait traîner sa monnaie, quoiqu'il se vante d'avoir un reste de sac provenant d'un héritage.

Jobin secoua la tète.

— Non... non... — murmura-t-il — il ne reviendra pas, j'en réponds. — Il faudrait l'empoigner cette nuit même, avant qu'il ait la certitude d'être soupçonné. Où demeure ce Filasse ?

— Je ne l'ai jamais su — répondit le père Eustache.

— Il était sous vos ordres, cependant ?

— C'est-à-dire que je l'ai fait embaucher pour remplacer provisoirement le pelit .\uguste.

— Et vous ignorez son adresse?

— Mon Dieu, oui... — Nous avions travaillé ensemble, dans le temps, au Cirque du boulevard du Temple. — Il s'est recommandé de ça... — Wnci d'ailleurs comment nous avons renouvelé connaissance la semaine dernière... •

Le vieux machiniste raconta d'une façon prolixe la rencontre à l'estaminet de la rue de Bondy, et parla d'une voix émue des trois saladiers de vin chaud.

.\près avoir écouté ce récit, non sans un peu d'impatience, Jobin prit à part le commissaire de police :

— Tout ceci — lui dit-il — me seniblu clair comme le jour... — Grand-Louis, surnomme Filasse, est à coup sûr le vrai et le seul coupable... — Ci-oyez-vous cela comiiu' moi?

— Complètement.

— Le gredin, qui doit être un insti umont payé — (dans qurl but aurait-il agi pour son propre compte?) — nous échappe aujourd'hui, car il est trop certain, monsieur le commissaire, qu'il n'aura garde de reparaître. ^Par bonheur, je l'ai vu et je l'ai remarqué... — Sans cette circonstance fortuite, nous aurions bien dos chances de no le rattraper jamais... — Mais son signalement est gravé là et dès demain, ou plutôt dès cette nuit, tous les bouges, tous les caijuulots, tous les endroits suspects où le misérable viendia fatidement dénenser le prix de son crime seront explorés si bien qu'il ne nous écliappcra pas...

— Dieu le veuille !...

— Bref, l'enquête est finie et je la crois complète... — il ne nous reste qu'à rédiger le procès-verbal... — Voulez-vous maintenant que nous remontions au foyer, pour avoir des nouvelles de la pauvre petite comédienne?

Dinah Bluct, grâce au ciel, allait beaucoup mieux.

Une saignée copieuse, immédiatement pratiquée, produisait le meilleur effet.

A mesure que le sang, comme un beau jet de pourpre, s'élançait de la veine ouverte par la lancette, les paupières s'étaient soulevées et la jeune fille, voyant Octave agenouillé près d'elle, avait essayé de lui sourire.

La connaissance revenait rapidement.

Bientôt le médecin put constater qu'il n'existait aucune lésion intérieure.

La seule éventualité funeste était celle-ci : — l'ébi-anlement terrible résultant de la chute pouvait amènera sa suite un transport au cerveau, — dangereux peut-être. — Cette mauvaise chance, bâtons-nous de le dire, ne paraissait point inquiéter beaucoup le docteur.

— Avant huit jours, je l'espère et j'y compte — fit-il —vous serez sur pied, mademoiselle, mais les plus grands ménagements resteront nécessaires... — Je vous défendrai toute émotion, toute fatigue, et plusieurs semaines s'écouleront avant qu'il vous soit possible et nermis de remonter sur la scène...

— Remonter sur la scène!... — se dit Octave tout bas — jouer encore la comédie!... risquer de nouveau sa vie!... — Jamais!... ah! non, jamais, par-exemple!...

— Mais docteur, cher docteur, vous n'y pensez pas !... — s'écria le directeur effaré. — Vous m'assassinez ! Songez donc que je fais de l'argent, chose dont j'ai si peu l'habitude !. . . — Interrompre la pièce!... impossible!... Est-ce qu'on interrompt un succès?...

— On ne vous demande point de l'interrompre, que je sache!... répliqua le médecin.

— Et le rôle de Christiane, un rôle énorme... un rôle à effet... qui le jouera?...

— Qui vous voudrez, pourvu que ce ne soit point mademoiselle...

— Cependant...

— Il n'y a pas de cependant!... — Si vous aviez le cruel égoïsme de supplier... et si mademoiselle avait la faiblesse ou plutôt la folie de cédera vos instances, je m'adresserais à qui de droit pour l'empêcher d'accomplir un véritable suicide.

— Alors, je suis un homme ruiné!...

— Permettez-moi d'espérer qu'il n'en est rien, et soyez d'ailleurs convaincu que, dans le cas oii votre ruine dépendrait en effet du rôle de Christiane, mademoiselle Dinah Bluet ne vous sauverait point en le jouant, car elle ne le jouerait pas deux fois...

Le directeur légendaire fit mine de s'arracher un peu les cheveux, mais ce grand désespoir était plus apparent que réel.

D'avance, et sans que personne s'en doutât, le rôle en question avait été distribué en double depuis quinze jours. — Une autre actrice le savait sur le bout du doigt et pouvait, dès le lendemain, le jouer après un raccord.

Dinah fut transportée chez elle en voiture.

Le miklecin qui venait de la soigner avec tant de zèle et de succès l'accompagna, ainsi qu'Octave, jusqu'à son logis.

La digne veuve, dont nous connaissons l'attachement pour sa gentille locataire, déclara qu'elle passerait la nuit dans un fauteuil auprès du lit.

Octave tenait beaucoup à veiller en sa compagnie, mais Dinah n'y voulut point consentir et le jeune homme dut se retirer, après avoir reçu du docteur la nouvelle et positive assurance qu'aucun accident grave ne pouvait survenir à l'improviste.

Le lendemain, dès neuf heures du matin, il accourait rue du Faubourg-du-Templi-.

En même temps que lui arrivait le médecin.

La nuit avait été bonne et presque calme. — La fièvre, suite inévitable de la blessure et de la chute, cédait déjà.

— Bravo ! — s'écria l'homme de science — l'état de notre chère petite malade est plus satisfaisant encore que je n'aurais osé l'espérer... — le transport au cerveau n'est plus à craindre... tout va bien...

— Ainsi, docteur — lui demanda l'héritier des millions de feu Gavard, en l'entraînant dans un coin de la chambre et en lui serrant avec effusion les mains — ainsi, vous répondez d'elle?

— Absolument...

Octave lui sauta au cou et l'embrEissa vigoureusement sur les deux joues

— Ce brave garçon est bien amoureux!... — se dit le médecin en souriant — mais j'aurais préféré pour honoraires un seul baiser de sa petite amie...

Jobin en quittant le théâtre, la veille au soir, s'était rendu droit à la préfecture de police.

Pendant toute la nuit, les agents de la sûreté explorèrent les viviers à coquins de la grande ville.

Le résultat no répondit point à leur attente.

Nous savons déjà qu'ils devaient faire buisson creux, par l'excellente raison que, tandis qu'ils donnaient la chasse à Grand-Louis, dit Filasse, Tamerlan-Sarriol dormait sur ses deux oreilles dans son excellent lit de la rue des Saussaies.

Ce même jour, vers les deux heures de l'après-midi, tandis que le directeur du théâtre dont nous n'écrivons point le nom réfléchissait en son cabinet sur l'instabilité des succès de ce monde, un de ses employés lui remit une carte en disant :

— Monsieur le directeur, un monsieur demande à vous parler... — C'est le jeune homme d'hier au soir... l'amoureux de mademoiselle Bluet.

Sur la carte on lisait en effet le nom d'Octave Gavard.

— 11 vient m'apporter des nouvelles de ma pensionnaire... — murmura l'autocrate, — faites entrer ce monsieur...

^=tfffS^

Octave franchit le seuil du cabinet directorial qui ne brillait pas par son luxe, tant s'en faut, et se vit en face d'un petit vieillard grisonnant, décoré, propret, très-vert encore et n'ayant pas du tout mauvaise ligure.

— Mon nom vous est inconnu, monsieur, — lui dit-il — mais je suppose que vous me reconnaissez?...

— Très-bien... — répliqua le directeur — vous êtes le jeune homme... — C'est vous qui avez forcé la consigne hier soir... je ne vous en veux pas... j'ai compris ça... Moi quj vous parle, j'ai été jeune aussi... il y a longtemps, par exemple... — Ah ! vous aviez bien du chagrin...

— Un chagrin si grand, monsieur, que s'il plaît à Dieu je n'en aurai jamais de pareil... — Je ne sais pas comment mes cheveux ne sont pas devenus blancs comme les vôtres en cinq minutes.

— Mais aujourd'hui vous êtes consolé, j'imagine, et rassuré... J'ai envoyé ce matin chez ma pensionnaire... on a répondu que tout allait le mieux du monde...

— En effet, monsieur, on est en droit d'espérer maintenant que le crime commis hier n'aura point, pour mademoiselle Bluet, les suites terribles qu'il pouvait avoir...

— Oh! un crime...

— C'est prouvé, monsieur!... — Le commissaire a dû vous le dire... ^

— On se trompe souvent.

— Pas dans les circonstances présentes... — On voulait tuer Dinah!

— Mais quel misérable?...

— C'est à la police à le découvrir... elle fera son devoir... — Dinah sera vengée!...

— Vous paraissez très-attaché à cette chère enfant?

— Je l'aime de toute mon âme, monsieur, et je la respecte autant que je l'aime!...

— Sentiment qui vous honorel... C'est si rare, l'amour véritable!... — Je ne l'ai pas rencontré, quoique j'aie vu bien des amoureux...

— Dinah Bluet sera ma femme...

— Ça, c'est très-bien!... Je vous approuve... la vertu récompensée. . bravo! un vrai dénouement de pièce morale... — fttes-vous riche, mon cher monsieur?

— Je serai majeur dans deux mois, et le jour do ma majorité j'aurai six millions.

Le directeur regarda Octave d'un air ébahi, se souleva à demi sur son fauteuil en dessinant un petit salut pour témoigner tout son respect à la majesté des millions, et reprit :

— .\lors il me vient une idée... une bonne idée qui doit vous sourire... Les soucis d'une direction commencent à me sembler lourds, et puis les journalistes, quand ils ne savent que dire dans leurs feuilles, impriment sur mon compte toutes sortes de plaisanteries

LA VICOiMTESSE GERMAINE

déplacées... je leur sers de têle de Turc!... — Tr;iitons ensemble, voulez-vous?... — Je serai très-coulant. — Achetez-moi mon théâtre...

Ce fut au tour d'Octave de prendre ufle physionomie stupéfaite.

— Acheter votre théâtre! — répé(a-t-il. — Pourquoi faire?

— Pour faire de Dinah Bluet une célébrité de premier ordre... — c'est facile... — elle a beaucoup de talent... — Il ne s'agit que de lui donner de beaux rôles.

— Eh! monsieur, — répliqua vivement Octave — mademoiselle Bluet a paru sur les planches hier au soir pour la dernière fols...

— Hein! vous dites?

— Je dis qu'elle ne jouera plus la comédie... plus jamais... ni ici, ni ailleurs...

— Cher monsieur, c'est ce qui vous trompe...

— Ah ! par exemple !...

— Si mademoiselle Dinah Bluet refusait le service, je plaideiais... et je gagnerais... J'ai un bon engagement, bien en règle, signé par la tutrice pour la validité de l'acte, la jeune fille étant mineure...

— D'accord, mais cet engagement peut se rompre...

— Du consentement mutuel des parties, et je refuse le mien...

— Vous oubliez le dédit, monsieur le directeur... il y a un dédit...

— Sans doute... et même il est de mille écus...

— En le payant, mademoiselle Bluet sera libre...

— Oui, mais...

— Voici les trois mille francs, — interrompit Octave, — rendez-moi, s'il vous plaît, l'engagement...

A cela il n'y avait rien à répondre.

L'autocrate du boulevard dut s'exécuter, tout en maudissant l'amour qui lui enlevait une pensionnaire sur laquelle il fondait à bon droit de grandes espérances, et en se maudiss;int lui-même de n'avoir point décuplé jadis le cliilfre du dédit.

Mais il était trop tard.

Octave, triomphant, quitta le cabinet directorial.

Dinah n'appartenait plus au public, mais à lui seul! — Dinah n'était plus comédienne!...

Ainsi finit la courte carrière dramatique de l'adorable enfant qui, s'il fallait en juger par l'éclat de ses débuts, ne pouvait manf[uer d'être bientôt l'une des plus radieuses étoiles du théâtre contemporaFu...

Nous avons quitté le baron de Croix-Dieu et André de San-ltémo le samedi soir, avanlveille de l'échéance fatale.

Le lendemain dimanche, un peu après midi, Philippe, enfermé dans sa chambre à coucher, se livrait à un travail mystérieux.

Sur sa cheminée se voj'aient une bougie alluraée, un couteau à lame flexible, un tirebouchon à bascule, une boîte microscopique tout ouverte et renfermant deux ou trois pincées de poussière grisâtre, une cuiller d'argent, un tout petit flacon de cristal rempli d'un liquide incolore et transparent comme de l'eau de roche, et enfin une longue bouteille mince et poudreuse, dont l'étiquette jaunie par le temps portait le mot : JOHANNIS- BERG.

Le baron déboucha cette bouteille lentement, avec des précautions infinies, en ayant soin d'endommager le moins possible la cire verte encapuchonnant le goulot.

Il remplit de vin du Rhin la cuiller d'argent, jeta son contenu dans la cheminée, combla le vide de la longue fiole avec une partie du liquide du petit flacon, et le bouchon reprit sa place.

Cette première partie de la besogne achevée, Philippe présenta la lame flexible du couteau à la flamme de la bougie et, lorsque cette lame fut d'an rouge vif, il s'en servit pour égaliser la cire verte formant le capuchon. — Un peu de poussière appliquée sur cette cire chaude acheva de lui rendre son apparence primitive.

L'observateur le plus clairvoyant n'aurait pu constater la moindre trace de la double opération accomplie.

Tont en menant à bien l'œuvre singulière à laquelle nous venons d'assister, le baron monologuait à voix basse :

— Il est curieux, — murmurait-il — que ce bon naïf d'Octave Gavard m'ait donné luimême cette idée! — Je crois encore l'entendre me dire : — Pour se débairasser de moi il faudrait moffrir de la mort-aux-rats , ce qui m inquiète peu, étant bien résolu à ne m' attabler que chez des amis... chez des gens sûrs... chez vous, par exemple... — Ce n'est pas vous qui assaisonneriez à mon intention une entrecôte bordelaise avec de la morphine, de la brucine, de la nicotine, de la strychnine ou quelque autre drogue du même acabit.'... — Ce ri' est pas vous, hein, baron?...

Philippe, secouant la bouteille pour bien opérer l'assimilation des deux liquides, se mit à rire et poursuivit :

— Eh bien! entre nous, mon cher garçon, je crois un peu que ce sera moi!... — Soyez d'ailleurs absolument tranquille, vous ne souffrirez point! Ce petit poison végétal, mêlé à cet excellent vin, n'amène à sa suite ni coliques, ni borborygmes, ni quoi que ce soit de fâcheux, sauf un enterrement prématuré. — Vous sortirez de chez moi très-gai, très-bien portant, très-gaillard... — Le lendemain, vous vous sentirez un peu faible... — Trois jours après vous serez au lit... — Les médecins appelrs n'éprouveront nulle inquiétude... — ils conseilleront des toniques et, avant la fin du mois, votre succession s'ouvrira au profit de madame veuve Blanche Gavard, future baronne de Croix-Dieu! — Six millions de ce côté... — Un million au moins des diamants de la vicomtesse... un million du vicomte... En chiffres ronds, huit millions!... — Sans compter deux autres millions que je connais bien et auxquels je pense beaucoup... — Décidément, Robert de Loc-Earn, mon excellent ami, je commence à croire fermement que tu vivras la fin de ta vie dans la peau d'un homme très-riche 1

iiiiiimliiiiiiiillilliiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiniiil

Vous oubliez le dédit, monsieur le directeur... il y a ua dédit. (Page 375.;

Le baron enferma la longue fiole et le petit flacon dans un meuble dont il retira la clef, — 11 lit disparaître le tire-bouclion, le couteau, la boîte en miniature et, s'asseyant à son bureau, il écrivit ces quelques lignes :

« Dimanche, " J ai beaucoup à causer avec vous, mon cher (ictave, et de choses très-inléressnntes.

TraicMiei (liT) II.

VtnoniteHe, 0» 1«.

« Si vous n"avez rien de mieux à faire après-demain mardi, venez donc me demander à drjeuner vers onze lieures.

« Si vous n'Êtes pas libre mardi, clioisissez le jour qui vous conviendra. t( Dans tous les cas, répondez-moi.

« A vous absolument.

« Croix-Dieu. »

Philippe achevait de tracer l'adresse sur l'enveloppe de ce billet laconique quand on frappa à la porte de la chambre.

Cette porte — nous le savons — était fermée en dedans; il se leva pour aller l'ouvrir et se trouva en présence de son domestique, dont le visage n'avait point son habituelle expression de flegme et d'insouciance.

— Eh bien! — lui demanda-t-il — que voulez-vous?

— Il y a dans l'antichambre, monsieur le baron, un fâcheux dont il m'est impossible de me débarrasser...

— Qu'est-ce que c'est que ce fâcheux?...

— Un homme de piteuse mine et très-mal habillé, que je n'ai jamais vu...

— Son nom?...

— Je le lui ai demandé!... il refuse de le dire et prétend que ça ne me regarde pas...

— Que veut-il?

— Parler à monsieur le baron...

— Pourquoi n'avoir pas répondu que j'étais sorti?

— Je l'ai fait...

— Eh bien?...

— Eh bien l'homme s'est installé sur une banquette en déclarant qu'il n'en bougerait pas avant que monsieur le baron soit rentré, dût-il attendre pendant deux jours et pendant deux nuits...

— 11 fallait alors le jeter à la porte...

— C'est qu'il tient une forte canne... — Tout en parlant et tout en jurant — (car il jure beaucoup) — il gesticule avec ce gourdin et, quoiqu'il n'ait pas l'air bien solide, il est capable de s'en servir...

— Bref, vous avez peur de lui...

— Je n'ai pas peur du tout, et d'ailleurs au besoin j'aurais appelé James qui boxe comme un professeur de savate, mais j'ai pensé qu'il ne conviendrait peut-être guère à monsieur le baron d'avoir dans son antichambre du tapîipn, une rixe, enfin un gros scandale...

— Vous avez eu raison... — Dites à l'individu en question que dans quelques minutes je lui parlerai.

Le domestique sorlit.

Croix-Dieu chercha vainement à deviner quel pouvait être ce visiteur importun.

LA VICO.MTESSE GEltMAlNE

Sarriol? — Impossible. — Il aurait envoyé un mot.

Un émissaire de la police? — Non. — Les agents ne se présentent point ainsi et, sacliant bien qu'ils ont le droit incontestable d'entrer partout, ne mènent pas si grand tapage.

Convaincu qu'il chercherait en vain, Philippe glissa à tout hasard dans sa poche un petit pislolet, traversa le salon et ouvrit la porte de l'antichambre.

Le fâcheux — qu'Octave Gavard aurait appelé sans le moindre doute un ymeur — se leva brusquement, ôta le vieux chapeau déforme qui s'aplatissait sur son Iront ut fit le salut militaire.

Croix-Dieu le regardant avec attention se dit, non sans surprise, qu'il le voyait en ce moment pour la première fois.

Ce personnage singulier était un homme d'âge indécis qui pouvait avoir aussi bien trente ans que cinquante. — De taille moyenne et affreusement maigre, il offrait un crâne chauve et luisant au-dessus d'un visage brun dont la peau parcheminée se collait sur les pommettes saillantes, et que coupaient bizarrement en deux de hjngues moustaches effilées d'un noir bleuâtre.

Ce quidam soutint sans broncher pendant une seconde l'examen du baron ; puis, ce dernier ne prenant point la parole, il s'écria d'une voix rauque :

— Eh bien, quoi!... oui, c'est moi!... Tonnerre de Bougival ! citoyen Ijaron, on croirait que vous ne me reconnaissez pas!

Philippe tressaillit.

La voix était non moins changée que tout le reste de l'apparence, mais le juroncar acjéristique et l'épithète de citoyen accolée au titre de baron ne pouvaient lui laisser aucun doute.

— Le capitaine Grisolles!... — murmura-t-il.

— Ex-officier d'ordonnance de plusieurs généraux! — acheva Taocieu ami de iiuidemoiselle Léocadie. — Vous me trouvez peut-être un peu décati... Mais ce n'est pas une raison pour faire faire anticliambre à un brave de ma sorte comme au premier polichinelle vciui!

Croix-Uieu fit une légère grimace. ^

Cette visite inattendue lui semblait particulièrement importune, mais l'éviter ctanl impossible il se résigna.

— Entrez au salon, — dit il à Grisolles, — je vous montre le chemin...

Le capitaine le suivit, se laissa tomber sur un faul(;uil, mit son gourdin eiilre ses

jambes croisées et, jetant un regard sur les murailles couvertes de tableaux et d'objets d'ait, murmura :

— Mazette!... vous êtes bigreoient logé, citoyen baron!... — Il y en a 'c! pour de l'argent, de ces broutilles... — Si c'était à moi, tout ça, je sais bien ce que...

— ^'ous n'êtes donc pas mort... — interrompit Philippe.

— Comme vous voyez... Est-ce que ça vous gêne?...

— En aucune façon.

— C'est fort heureux!... — Vous me croyiez enterré depuis longtemps, n'est-ce pas?

— Je l'avoue... — Quand nous avons quitté le bois de Vincenncs, le docteur vous donnait tout au plus dix minutes à vivre.

— • Que voulez-vous?... — Nous autres lapins de ma trempe, nous sommes bâtis à chaux et à sable... — Il faut nous tuer deux fois et nous en réchappons encore!

— Mes compliments... — Enchanté que vous soyez revenu de si loin... Mais j'ai fort peu de temps à moi, je vous en préviens... — J'allais sortir... Je suis attendu... — Ditesmoi donc sans phrases, je vous prie, ce qui vous amène et ce que je puis faire pour vous...

— Vous vous en doutez l/ion un peu...

— Nullement.

— C'est qu'alors vous avez la mémoire courte... — Je viens tout bonnement réclamer le montant d'une créance...

— Je vous dois quelque chose, moi?

— Oui, pardieu ! — Et même une somme assez ronde...

— Vous m'avez demandé cent louis que j'ai payés comptant...

— Aussi je ne les réclame pas... Mais vous m'en avez promis cinquante autres, et je les réclanle...

— Vous êtes fou!... Sans doute vous deviez toucher une prime après le combat, mais seulement dans le cas où votre adversaire tomberait sans prononcer un mot et mourrait sans reprendre connaissance! — Le contraire est arrivé... Vous vous êtes laissé blesser comme un sot par ce garçon qui sait à peine tenir une épée !...

— Est-ce ma faute?... Je me suis fendu à fond sur un coup droit qui devait embrocher le jeune homme dix fois pour une !... — A l'heure qu'il est, je ne comprends pas encore très-bien ce qui s'est passé... — J'ai fait de mon mieux... — Croyez-vous par hasard qu'on se laisse trouer le corps pour son plaisir?...

— Non, certes! mais tant pis pour vous ! — On ne peut réclamer l'exécution, d'un contrat que lorsqu'on en a soi-même accompli fidèlement les clauses.

— Tonnerre de Bougival! — Est-ce à dire que la peau d'un ex-officier d'ordonnance ne vaut pas cent cinquante louis?...

— Elle vaut un million si vous voulez... — Demandez ce million à qui bon vous semblera, pourvu que ce ne soit point à moi...

— Vous me refusez les cinquante louis?

— Positivement.

Grisolles se leva et fit un geste de colère et de menace. — Selon toute apparence il allait commencer quelque scène violente.

Déjà Philippe fronçait le sourcil.

Le ci-devant maître d'armes se calma brusquement et, changeant de physionomie, reprit d'un air humble et d'une voix dolente :

— Eh bien, soit... j'ai peut-être eu tort de me présenter chez vous comme un créancier... j'excédais mon droit, je le reconnais... vous ne me devez rien...

— En vérité 1 — fît Croix-Dieu ironiquement.

— Mais, citoyen baron, je ne suis pas heureux, — continua Grisolles, — et vous êtes la cause de mes malheurs ..

Philippe haussa les épaules.

— Oui, la cause... — répéta Grisolles — et quand vous connaîtrez de point en point mon infortune, vous aurez certainement un peu de compassion pour moi, car au fond vous avez bon cœur.

— Je vous ai dit que j'étais pressé.

— C'est très-court... D'ailleurs je ne sortirai pas sans que vous m'ayez entendu... Donc le mieux est de m'écoutcr.

— Allez, puisqu'il le faut... et surtout allez vite!

— Mes témoins, me voyant étendu sur le terrain, me portèrent à l'hôpital de Vincennes, — continua le drôle, — et là on me soigna si bien que, contre toute attente, on me tira d'affaire, mais, au moment où ma blessure était presque guérie, une maladie se déclara, une fièvre typhoïde, très-grave, presque mortelle. — Elle fut longue, cette fièvre, et me mit dans l'état où je suis aujourd'hui! — Plus un cheveu sur la tête! — Plus un millimètre de chair sur les os! Qui reconnaîtrait dans ce spectre chauve le beau Grisolles, le bourreau des crânes et la coqueluche des jolies filles! — Quelle décadence! quel dégommage!

Lex-capitaine baissa la tète en poussant un énorme soupir et, mélancoliquement, il essuya ses yeux avec le revers de sa main crasseuse.

— Quand je sortis de l'hôpital, j'étais sans un sou... — pouisuivit-il.

— Pardon, — interrompit Croix-Dieu — vous aviez cent louis dans vos poches...

— Mes témoins avaient remis ce magot au directeur de l'hôpital, qui me le rendit fidèlement; — mais la nuit suivante, dans un garni où je couchais, on me le vola...

— Pourquoi ne couchiez-vous pas chez vous?...

— llôlas!... Je ne possédais plus de chez moi!... — Le propriétaire à qui je devais quelques fermes, n'entendant point parler de son locataire, avait fait saisir et vendre mes meubles pendant ma maladie...

— Il vous restait mesdemoiselles Léocadii% Osanorc, Pattc-dc-Chat, et autres jeunes personnes aimables et bien posées qui, disiez-vous, valaient une ferme...

— Les ingrates!... — D'abord j'avais compté sur elles... — Déception nmère! — En me voyant déplumé comme une bille de billard et plus sec qu'un hareng saur, elles me

liront au nez sans vergogne en me donnant le conseil ironique d'aller chercher fortune et bonne fortune ailleurs... — Je demandai crédit au café des Borgia où j'avais fait jadis la pluie et le beau temps... — On me mit à la porte sans m'offrir seulement un bock !

— C'est mesquin!! — fit Croix-Dieu en souriant malgré lui. — Quoi, pas un bock!

— Non, citoyen baron, pas un bock! — Quarante centimes! huit sous!! — ils ont reculé devant une dépense de huit sous ! — Il fallait manger. — Je brocantai mes f7-ufqiws. — J achetai cotte misérable défroque et cette canne qui est un porte-respect, et avec le peu qui me resta je traînai la misère pendant quelques jours... — Aujourd'hui, n'ayant plus un rouge liard et mourant de faim, j'ai pensé à vous et je suis venu... — Soyez généreux, soyez immense... — Donnez-moi cinquante louis!... Si vous trouvez que c'est trop, donnez-m'en quarante... si vous trouvez encore que c'est trop, donnezm'en trente... — Tenez, je sais vivre de peu... je me contenterai de vingt-cinq...

— Capitaine Grisolles, — répliqua Philippe, — vous me rendrez cette justice que je viens de vous écouter avec une patience angélique.

— Un peu malgré vous... mais enfin vous m'avez écouté...

— Je vous connais... — poursuivit le baron — vous êtes intelligent... Or, si je faisais rc que vous me demandez, vous me regarderiez comme un imbécile, et vous auriez grandement raison...

— Par exemple I

— Cinquante louis...

— Non, vingt-cinq... — interrompit le caribaldicn.

— Cinquante ou vingt-cinq, peu importe, payés par moi à titre de prime au gaillard à qui je dois l'écroulement de tous mes projets, entre nous ce serait trop bête ! — Ne comptez pas sur mon argent, et laissez-moi, s'il vous plaît, tranquille... — On vous a mis à la porte du café des Borgia, m'avez-vous dit... — Ne me contraignez pas à suivre l'exemple excellent donné par cet établissement honorable... allez-vous-en de bonne grâce, ou je vais sonner mes gens qui vous respecteraient fort peu malgré \otve porte-i'espect.

— Ainsi vous êtes sans entrailles ! — balbutia Grisolles — vous voyez ma misère diint vous êtes l'auteur... — Vous savez que je suis à jeun depuis hier, vous êtes cossu comme un banquier et vous me refusez un morceau de pain?

Croi.vDicu lira son porte-monnaie, il y prit une pièce d'or et, la tendant du bout des doijits à l'ex-capitaine, il répliqua :

— Voici vingt francs... — On a beaucoup de pain pour vingt francs... L'ox-brotteur s'écria mélodramatiquement, — en empochant la pièce :

— Ma dignité me commanderait de cracher sur votre aumône!... la faim me réduit ii l'accepter... mais je ne vous remercie pas!... — Au revoir, citoyen baron.,.

— Bon voyage, citoyen capitaine.

— Au revoir!... — répéta Grisolles en se dirigeant vers la porte qu'il referma derrière lui avec une si giande violence que los cadres dorés tremblèrent sur les murailles.

— Ouf!... — murmura Philippe resté seul!... — Le sot animal! — sans son insigne maladresse je n'aurais pas eu lennui tout à l'heure de travailler le johannisbei-g et d'invi-

ter Octa\e à déjeuner pour mardi... ce qui est une corvée... Enfin m'en voilà quitte, et je n'entendrai plus parler de ce drôle !

Une fois dans la rue, l'aventurier s'arrêta sur le trottoir et, montrant le poing à la mai son qu'il venait de quitter, il dit entré ses dents serrées :

— Vingt francs!... — Une aumône à moi !... — Une aumône au capitaine Grisolles!... — Ah! baron de malheur, tu payeras ça plus cher que tu ne crois!...

Le reste delà journée du dimanche s'écoula sans amener de nouveaux incidents.

Croix-Dieu, le lundi matin, reçut une réponse à la lettre mise à la poste par lui, la veille, pour Octave.

« Comptez sur moi, mon cher baron, — écrivait l'iicritiur des millions du feu Gavard — mardi, à onze heures précises du matin, je serai chez vous avec un appétit d'autant plus vigoureux que je suis très-content. — Je vois la vie en rose. — Je cous dirai pourquoi. »

— Le cher garçon voit la vie en rose! — murmura Philippe en souriant, après avoir lu. — Croyez donc aux pressentiments!

Il se frotta les mains et il ajouta :

— Tout marche! — Uien au monde ne peut plus désormais entraver la réussite de mes plans lentement conçus, mûris avec patience, exécutés avec prudence! — Avant vingt-quatre heures j'aurai réalisé mon rêve!... — Pendant vingt ans j'-ui travaillé, j'ai lutté, j'ai voulu!... — Qu'importe le temps écoulé?... — Je touche au but éblouissant et la splendide réalité dépassera même mes espérances!

Il regarda sa montre.

— Midi!... — reprit-il — seulement midi!... — (Jue ne suis-je à ce soir déjà!... — Mais il faut que le vicomte de Grandlieu soit prévenu de ma visite sans pouvoir en soupçonner le motif... — il faut qu'il m'attende... — Je vais lui écrire...

Et séance tenante, employant l'une des nombreuses écritures, toutes absolument dill'érentes les unes des autres, qu'il avait à sa disposition, il traça les lignes suivantes :

« Monsieur le vicomte,

« Je n'ai point l'honneur d'être connu de vous et j'ose vous prier cependant du vouloir bien m'accorder une entrevue de quelques minutes. — J'ai à vous entretenir de CHOSES GRAVES qui sont pour vous du i-lus UAUT INTÉnÊT.

« Ce soir, h neuf heures précises, je me présenterai à votre hôtel.

« Daignez agréer, monsieur le vicomte, l'assurance de mon profond respect.

« ZlMiMlCllMANN. »

Il souligna deux fois les mots que nous venons d'imprimer en caractères romains, — il sortit et remit sa lettre à un commissionnaire en lui donnant l'ordre de la porter à l'hôtel de Giandlieu et di; la laisser cln'z h' concicr-f.

ra^

Tandis que passaient les jours et que les heures succédaient aux heures, les angoisses de San-Rémo atteignaient leur paroxysme d'intensité.

Nous avons entendu le malheureux dire au baron, lors de leur dernière entrevue :

— On m'a volé, comprenez-vous 1... on m'a volé pour la seconde fois!... — on m'a volé les diamants, comme on m'avait volé les lettres!... — Tout est fini!... — il ne me reste qu'à me tuer!... Avant une heure ce sera fait!

Et, sans même écouter Pliilippe qui cherchait à le retenir, il avait repris le chemin de kl rue de Boulogne avec l'allure impétueuse et saccadée d'un homme qui n'a plus sa raison.

André était de bonne foi et croyait sa résolution immuable.

Sentant Germaine perdue sans ressources — (et doublement par sa faute à lui) — il s'accusait comme d'un crime d'être tombé tête basse dans le piège tendu avec une si effrayante habileté. — Il ne cherchait point dans cette habileté même des circonstances atténuantes ainsi que tant d'autres l'auraient fait peut-être à sa place. — 11 se condamnait et voulait exécuter sa sentence.

Loin de l'elTrayer, la mort l'attirait.

Après de telles tortures, elle oflrait à son esprit troublé la perspective d'un long sommeil et d'un inaltéraijle repos.

— Dieu me pardonnera... — murmurait-il; — je ne suis qu'un homme, et le supplice qui m'est imposé dépasse les forces humaines...

Déjà le canon d'un revolver s'approchait de sa tempe. Un soudain revirement se fit dans sa pensée.

— En vérité, je commence à croire que je suis un lâche!... — dit-il presque à voix haute. — Quoi! je songe à me réfugier dans la tombe en abandonnant la douce victime de mon amour, de ma folie, de mon aveuglement!... — Elle m'appelle, elle m'attend, elle espère encore que l'impossible salut lui viendra de moi, et je déserterais, la laissant seule en face de l'abîme creusé sous ses pieds!... — Allons donc!... — Ce serait honteux!... — Ce serait vil!... — Non, je lutterai jusqu'au bout!... — Je ferai, pour sauver Germaine, une suprême tentative... — J'irai trouver l'infâme complice de la spéculation infâme, je le supplierai, je le menacerai, et, si les supplications et les menaces restent inutiles, je tournerai contre lui l'arme que je tournais contre moi, je lui brûlerai la cervelle, et sur son cadavre je reprendrai les lettres volées... — Et si j'échoue encore... si le chantage doit s'accomplir, le mari outragé me trouvera du moins entre sa femme et sa colère ([uand l'heure fatale sera venue... — Ma poitrine servira de bouclier à ma bien-aimée... je recevrai le premier rmi[)...

Qui reconnaîtrait dans ce spectre chauve le beau Grisolles? Quel dégommage! (Page 331.)

Tout cela 6lait insensé, — nous le reconnaissons volontiers, — mais dans l'cpoiivanlahle situation de San-Iiémo, de plus fermes esprits, des intelligences d'une trempe plus vigoureuse, aurai(.'nt assurément délin''. ..

Le pnrti du jeune homme étnit pris.

11 se sentait l'énergie nécessaire pour tuer c(jniMie un chien un homme qui (r.uilinirs

Tr»g«<tl«» (lîi<l U.

Vicomtosie, n* ^ 0

valait incontoslabîeinent moins qu'un chien, mais son courage n'allait pas jusqu'à affronter en ce moment la présence de Germaine.

Il comprenait que la pai'ole se glacerait sur ses lèvres s'il lui fallait avouer à la vicomtesse la dernière catastrophe sous le poids de laquelle il avait failli succomber.

En conséquence, et quoique l'écroulement lui parût absolu et irrémédiable, il alla déposer sous le lierre de la grille des Champs-Elysées un billet contenant ces mots :

ic Espérez. — Je travaille pour vous.

Le second post-scriplum de la lettre adressée à madame de Grandlieu par le gala», homme ayant besoin d'un million, disait : — (nos lecteurs s'en souviennent peut-être) — « On trouvera M. Zimmer/nann chez lui tous les jours, de quatre à six heures de l'après-midit iunquà lundi, et, lundi, de sept heures à neuf heures du soir. »

Le lendemain dimanche, à quatre heures précises, André se rendit au numéro indiqué de la rue de l'Echiquier et demanda, en ouvrant la porte de la loge :

— Monsieur Zinimermaan?...

Le concierge et sa femme levèrent la tète.

— Monsieur Zimmermann... — répéta le mari d'un air étonné.

— Eh oui, tu sais bien, l'homme d'affaires, — dit vivement la femme. — A l'entre-sol, monsieur, la porte à gauche.

— Est-il chez lui? — reprit André.

— Nous n'en savons rien...

— N'est-on pas certain de le trouver tous les jours de quatre à six heures?

— Nous n'en savons rien... — Montez et sonnez...

San-Rémo gravit les quelques marches. — Une carte de visite lithographiée lui indiqua la porte.

Il sonna à plusieurs reprises sans obtenir de réponse et au bout de dix mmutes, fatigué et découragé, il redescendit.

— On ne m'a pas ouvert... — dit-il.

— C'est qu'il n'y a personne, bien sûr...

— Pensez-vous que M. Zimmermann tardera longtemps à rentrer?

— Nous n'en savons rien...

• — Je lui écrirai un mot par la poste... — On remettra votre lettre quand on verra M. Zimmermann.

— Ne le verrez-vous pas ce soir?...

— Nous n'en savons rien...

=«wp

Cette façon évasive de répondre résultait manifestement d'un parti pris. — André n'Insista point et se retira, plongé dans une stupeur profonde.

Que signifiait l'absence de l'homme d'affaires prussien, aux heures fixées par lui-même pour échanger contre une somme énorme la correspondance compromettante?

Cette absence indiquait-elle un nouveau péril, sinon plus menaçant du moins plus rapproché?...

San-Rémo ne pouvait répondre à la question ainsi posée, mais ce qui lui paraissait inexplicable doit nous sembler tout simple.

Cruix-Dieu, absolument convaincu après le vol des diamants que ni André ni Germaine ne pourraient réunir le million demandé, ni même une insignifiante partie de ce million, jugeait inutile de se transformer en Zimmermann, comme il s'était transformé en Samuel Kirchen, et de jouer un rôle désormais sans but dans le logement loué par lui pour la circonstance.

Les vagues réponses de la concierge prouvaient chez cetle brave femme une ferme volonté de ne point compromettre le locataire mystérieux et généreux qu'elle n'avait vu qu'une fois et qui, tout en payant un terme d'avance, lui avait glissé dans la main un billet de cent francs.

Le jeune homme francliit le seuil d'un café, demanda une feuille de papier et écrivit ceci :

(( Je viens, monsieur, de me présenter à votre logis pour traiter du rachat des lettres qui sont en vos mains... — A ma grande surprise vous étiez absent. — Je reviendrai, demain lundi, trrminer cette triste affaire. — Je compte sur votre présence, comme vous pouvez compter sur mon exactitude. »

Il signa, traça sur l'enveloppe le nom et l'adresse du Prussien et jeta la lettre à la poste.

Dans cette lettre, il parlait de rachat, sachant à merveille que pour la mcilleuie de toutes les raisons il ne raciièterait rien! Mais pouvait-il dire au misérable Zimmermann : — « Je iiie propose de vous brûler demain la cervelle! — Soi/ez chez cous. »

André employa le reste du jour à errer à travers Paris comino une âme en peine. — Il trouvait une sorte de sou'ageraent dans cette locomotion incessante qui, mettant sous ses yeux des tableaux multiples et chang.'ants, ne permetlait jias à sa pensée de se fixer sur un seul objet, et d'ailleurs la fatigue du corps — ainsi qu'il arrive toujours — apaisait un peu la fièvre de l'âme.

N'ayant pas faim il ne songeait point à manger, mais la réllcxion lui fit comprendre combien il était urgent de soutenir ses forces dont le lendemain il aurait tant besoin

Il prit donc, non sans répugnance, quelques aliments et, se sentant presque grisé par une demi-bouteille de vin de liordcaux, il regagna la rue de Boulogne.

Etienne, — le dévoué serviteur, — comprenant bien qu'il se passait quelque clio-e d'anormal, guettait avec curiosité le retour de son maître pour épier sa physionomie.

— Monsieur le niai'fjuis, — fit-il, — un vieux domcsliiiue en livrée de grand deuil est venu dans la soirée apporter une lettre.

-fff^

— De quelle part? — demanda distraitement André.

— Il n'a rien dit.

— Où est celte lettre?

— Dans la chambre à coucher... sur la table de nuit.

— C'est bien.

— Monsieur le marquis a-t-il besoin de mes services?

— Non... — Vous pouvez vous retirer.

San-Rémo traversa d'un pas lent les deux salons qui le séparaient de sa chambre.

En pénétrant dans cette pièce il ne songeait déjà plus à la lettre, mais elle s'imposa à ses regards et à son attention.

L'enveloppe, encadrée d'un fdet noir, était grande et cai réo comme celle d'une dépêche olïicielle.

Une écriture allongée, féminine et aristocratique — (qu'il voyait pour la première fois),

— avait tracé son nom sur cette enveloppe, qu'il prit d'une façon toute machinale et qu'il retourna.

Le large cachet de cire noire portait l'empreinte profonde d'un blason ignoré de lui. Il laissa retomber la lettre.

— A quoi bon lire? — se demanda-t-il. — Que m'importe ce qu'on peut m'apprendre?

— Une seule chose en ce monde m'intéresse et me touche, et certes la personne qui m'écrit ne parle point de cette chose.

Cependant au bout d'une seconde il murmura :

— Qui sait? — Tout est possible, même l'impossible... — Bien insensé celui qui, dans la situation où je me trouve, néglige la chance la plus douteuse...

Glissant alors la lame d'un canif entre les plis de l'enveloppe, il la fendit dans toute sa longueur et déplia la feuille qu'elle contenait, ferme et résistante comme du parchemin.

A peine avait-il jeté les yeux sur les premières lignes qu'une immense émotion s'empara de tout son être.

Ses mains se prirent à trembler, et pendant une minute il lui soniljla qu'un nuage s'étendait entre le papier et son regard dévorant.

Voici ce qu'il avait lu :

0 C'est au nom de volie mère inconnue que je vous écris, moi qui vous suis inconnue comme elle... n

— Ma mère!... — balbutia San-Rémo — ma raèrcl — E^t-ce vrai?... Est-ce possible?... J'ai donc une mère? une mère qui se souvient eulin de son enfant abandonné?...

Il poursuivit :

« Vous êtes bon, je le sais, et vous n'avez jamais maudit sans doute celle qui, vous

fe

donnant la vie, semblait vous avoir refusé son cœur, mais vous seriez plus parfait qu'un ange si vous ne l'aviez point accusée...

n Je suis l'unique amie de votre mère et je viens devant vous, son fils, plaider aujourd'hui sa cause.

u Plus d'une fois, n'est-il pas vrai, dans ces heures tristes où vous songiez avec amertume au mystère de votre naissance, vous vous êtes dit que l'impénétrable passé cachait à coup sûr un malheur, une faute, un crime peut-être?

(i .\ tout prix vous auriez voulu soulever le voile, n'est-ce pas, et savoir si votre mère était malheureuse ou coupable et si, vous jetant de loin comme une aumône une paitie de sa fortune immense, elle se croyait quitte envers vous?

« 'S'otre mère était malheureuse, André, beaucoup plus que coupable, mais coupable pourtant. — Sa faute véritable, sa grande faute, j'ose presque dire son unique faute, ce fut la faiblesse qui l'a séparée de vous, car elle n'avait pas été complice, je le jure, de la surprise odieuse à laquelle vous devez la vie. — André, votre môi-e vous adore, et de tous les châtiments qui la pouvaient atteindre elle s'est indigé le plus cruel, celui de ne vous point connaîtie...

« 11 est des choses qui ne se doivent pas écrire, mais que je suis prête à vous apprendre si vous désirez encore les savoir. — 'Vous comprendrez en m'entendant — (si vous voulez m'entendre) — ce que votre pauvre mère a subi de souffrances pendant vingt-deux années qui, d'une enfant qu'elle était alors, ont fait d'elle une femme dont les yeux sont teinis, dont les joues sont flétries, dont les cheveux blanchissent.

<( André, vous auriez pitié de votre mère... Ah ! je le sais bien, mol, que vous auriez pitié...

« Mais il est possible que votre âme soit pleine de colère. — 11 est possible qu'une rancune, hélas! trop justifiée, ciit anéanti dans votre cœur la moindre trace, le dernier vestige d'un sentiment filial qu'on n'a jamais fait naître...

« S'il en est ain.^i, répondez-moi ces quatre mots cruels : — Je ne pardonne pas. (1 Tout sera dit et mon amie, courbant la tète sous votre arrêt, épaissira de nouveau sur elle les ténèbres expiatoires d'oîi elle pourrait sortir aujourd'hui pour vous...

(1 Si vous vous sentez la force, au contraire, d'effacer jusqu'au souvenir de ces longues années d'abandon, mais non d'oubli, venez demain matin, à onze heures, rue de la Villeriivôque, à l'hùtel d'Auberive...

« Je vous parlerai de votre mère..

i( A demain — ou à jamais...

!l IlENBlEïTt: D'AuiUilUVi;. I)

LXXllT

Lorsque André eut aclievé sa lecture, la lettre s'échappa de ses mains, tandis quo des pensées confuses se heurtaient dans son esprit et (|ue des phrases sans suite se pressaient sur ses lèvres.

;Rgu^ -^1

— Retrouver ma mère!... — balbutiait-il — ma mère qui m'adore et veut vivre pour moi!... — Cet immense bonheur au moment où je succombais, écrasé sous le poids d'un malheur sans limites!... Éfriinge caprice de la destim^cl... — Mais ai-je le droit d'être heureux?... — Puis-je sourire à l'espérance quand Germaine dcsespcrce pleure et tremble?.,. Non, cent fois non !... — Une égoïste joie serait lâche!... — GL-rmaine avant tout!... Tout pour elle!... — La sauver ou mourir!...

Après un silence, il poui'suivit :

— Et pourtant, malgré moi, le deuil de ma pensée prend des teintes moins noires... — Cet événement prodigieux, qui semblait impossible, doit être un bon présage... — Le mauvais sort se lasse... — Superstition ou pressentiment, il me semble que dans la nuit sombre un rayon va briller sur Germaine et sur moi...

11 ramassa la lettre et la lut pour la seconde fois, lentement, s'arrètant à chaque phrase méditant chaque ligne.

— Pauvre mère! — reprit-il — pauvre femme!... elle a souffert... elle a pleuré... Ah! Dieu m'en est témoin, je lui pardonne du tond du cœur cet involontaire abandon... — Quand son premier baiser aura touché mon front, les souvenirs du passé ne seront plus qu'un rêve... — Une part de son immense for'ltine jetée de loin comme une aumône... — Elle ignore donc que cette aumône (puisque c'est ainsi qu'elle l'appelle) j'ai cessé de la recevoir... — fortune immensef... — c'est écrit !... — Le salut est peut-être là...

André se jeta sur son lit, et pendant bien des heures il appela en vain le sommeil.

Quand ses paupières s'abaissèrent enfin sur ses yeux fatigués, des rêves étranges, les uns sinistres, les autres rassurants, vinrent s'asseoir à son chevet.

Tantôt apparaissait la figure irritée du vicomte Armand de Grandlieu lui montrant d'une main frémissante Germaine morte à ses pieds.

Tantôt une femme inconnue, dont le visage pâle offrait une expression de douceur infinie, ouvrait ses bras à Germaine et à lui, et les pressait tous deux contre son cœur.

Enfin la nuit finit. — Avec l'obscurité s'envolèrent les songes. — Les minutes interminables passèrent puis, comme le temps marche toujours, même quand il se traîne d'un pied boiteux, le moment indiqué pour l'entrevue approcha.

A onze heures précises André arrivait rue de la Ville-l'Évêquo, et descendait de voiture en face de l'hôtel d'Auberive dont nous avons plus d'une fois franchi le seuil avec Robert de Loc-Earn, au prologue de ce long récit.

11 sonna.

La petite porte pratiquée auprès de la grande s'ouvrit et le visiteur pénétra dans la cour énorme que nous connaissons.

Cette cour semblait celle d'un logis abandonné par ses maitics, — La mousse verdissaiL les pavés. — Çà et là poussaient des herbes folles.

Si accoutumé qu'il fût aux vastes proportions de l'hôtel Grandlieu, San-Rémo uen éprouva pas moins une sorte de surprise presque respectueuse à la vue de l'immense demeure, imposante comme un château du temps de Louis .Xlil oublié en plein Paris par la pioche des démolisseurs.

Sur la plus haute marche du perron un très-vieux domestique aux cheveux blancs, portant une livrée de deuil, se tenait debout.

11 fit un signe au concierge, à peu près aussi vieux que lui et comme lui vêtu de noir, qui venait de sortir de sa loge, s'apprêtant à questionner le visiteur, et qui se contenta de s'incliner profondément sans mot dire.

André traversa la cour.

— A qui ai-je l'honneur de parler? — demanda l'antique valet avec un salut de la bonne école.

— Voici ma carte.

Le domestique y jeta les yeux.

— Monsieur le marquis est attendu — fit-il ensuite. — Monsieur le marquis veut-il me suivre?...

Précédé de son guide San-Roojo traversa le vestibule, l'antichambre, le grand salon monumental tendu des tapisseries des Gobelins données par un roi et dont Eustache Le Sueur, le Raphaël français, avait peint à fresque le piafoud en coupole, puis un second salon non moins riche quoique de proportions plus restreintes, et pénétra dans une chambre à coucher qu'assombrissaient un peu des panneaux de lampas vénitien d'un vert foncé, encadrés de baguettes d'ébène.

Ces pièces magnifiques où les meubles, les tableaux, les tentures étaient dans un état d'admirable conservation, n'en oiïraient pas moins cette vague odeur de renfermé particulière aux logis habités rarement, où l'air et la lumière ne pénètrent qu'à de longs intervalles.

Le vieux domestique s'inclma.

— Je prierai monsieur le marquis de vouloir bien s'asseoir un instant, — dit-il ; — je vais prévenir mademoiselle d'.Auberive...

Et il sortit.

André resté seul s'efforça d'imposer silence à son émotion grandissante, et pour y parvenir il essaya d'étudier les détails de la pièce où il se trouvait et qui avait été la chambre de M. d'Auberive.

Mais ses yeux distraits voyaient à piinc la forme des objets, sa pensée désobéissante s'envolait vers l'inconnue qui allait venir et qui lui parlerait de sa mère.

Son attente d'ailleurs fut courte.

Une porte s'ouvrit au fond de la chambre. — Une forme féminine apparut sur le seuil, et pendant une seconde s'arrêta dans la pénombre, entre les tentures soulevées.

André tressaillit.

Il lui sembk que son trouble changeait de nature. — 11 dévorait du regard cette figure immobile et il sentait un attendrissement inouï s'emparer de son âme.

— C'est une jeune fille... — se disait-il — c'est peut-être ma sœur...

Sous l'ombre portée des draperies sombres qui l'encadraient Henriette d'Auberive

aussi rigoureusement vêtue de deuil que si, la veille, elle avait perdu son père, paraissait à peine plus âgée que lorsque, vingt-deux années auparavant, Loc-Earn, abusant de sa candeur divine, lui avait escroqué son amour et volé son honneur...

Sa taille plutôt petite que grande, et mince comme aux jours d'autrefois, la délicatesse de ses traits d'une blancheur mate, sa chevelure abondante, jadis d'un blond doré, et qui maintenant semblait d'un blond pâle, tout cela vu à distance et dans une sorte de crépuscule lui conservait un air de jeunesse presque enfantine.

Beaucoup de femmes, en des conditions pareilles, produisent une illusion semblable.

Mademoiselle d'Auberive s'avança.

Elle marchait d'un pas lent, les yeux rivés sur le jeune homme. — Ses deux mains, d'un ton d'ivoire, s'appuyaient avec force sur le côté gauche de sa poitrine.

Elle répondit par un faible mouvement de tête au salut tremblant d'André et, quand trois pas au plus les séparèrent, elle s'arrêta de nouveau, en face de lui, le dévorant toujours du regard.

La lumière franche venant de la cour par les larges fenêtres l'enveloppait de la tête aux pieds.

San-Rémo vit bien alors que cette grande jeunesse à laquelle il avait cru d'abord n'était qu'un décevant mirage.

Henriette semblait maintenant moins jeune qu'elle ne l'était en réalité.

De longues mèches d'un blanc d'argent se mêlaient aux bandeaux soyeux de ses cheveux blonds. — Ses paupières rougies et fatiguées disaient de longues nuits de veilles et d'angoisses. — Un cercle bistré d'une délicatesse infinie estompait le contour de ses grands yeux dont les larmes sans doute avaient terni le pur éclat.

Sur les tempes enfin, et aux angles de la bouche, des plis légers, mais innombrables, rayaient l'épiderme velouté.

Non, ce n'était plus une fille, mais une femme, — une femme éprouvée par le chagrin... mûrie par la douleur...

Ce pâle visage un peu flétri restait toujours beau cependant, aussi beau qu'autretois, et certes plus touchant. — L'expression résignée et craintive à la fois, suppliante et inquiète en même temps, lui donnait un charme étrange...

— Ainsi, c'est vous... — murmura-t-elle d'une voix basse et comme brisée, mais trèsdouce, — ainsi c'est vous!... — Vous êtes SON fils!...

— Madame... — commença André.

Heniiold' l'inferrorapit.

— Pas do phrases banales enire nous... — dit-elle vivement; — je suis l'amie de votre mère... sa seule amie... la confidente de ses douleurs, hélas! et de ses fautes. — C'est en son nom que je vous ai appelé .. c'est en son nom que je vous reçois... en son nom que je vous parle... il faut me répondre, mon enfant, comme vous lui répondriez à elle-même si elle était là près de vous, vous tendant les deux mains comme je voustends les miennes...

Mademoiselle d'Auberive, joignant l'action aux paroles, lui tendait en effet les mains.

LA VICOMTESSE GEKMAINi!:

Mademoiselle d'Auberive poussa uq long 30U[iir et tomlia sur le tapis. (P.\^c 100).

André les prit respectueusement et les sentit palpitor, Ijiûlaiilcs et fiévreuses, dans les siennes.

— Oui, vous avez raison, — fit-il avec entraînement, — entre nous, rien de banal!... — Eh bien! madame, si précieuse que me soit votre présence, elle ne saurait, vous le comprenez bien, remplacer pour moi une autre présence plus chère et plus précieuse

Tr»gMi«« (IÎ9) n

Vlnomtene, i» :iO.

39i LES TRAGEDIES DE PARIS

encore... — Par vous, madame, j'ai appris que j'avais une mère, et je vous garderai de cela une reconnaissance éternelle... — Mais c'est ma mère que je veux... — Ne verrai-jc point ma mère?...

— Vous la verrez!... — Son unique, son ardent désir est de sentir vos lèvres sur sou front...

— Pourquoi tarder?... Que peut-elle attendre?...

— Elle attend la certitude que votre cœur fermé pour la rancune est prêt pour la tendresse, et que vous pardonnez un coupable abandon qu'elle ne se pardonnera point...

— Portez-lui donc cette certitude à l'instant, je vous en supplie, madame!... — Diteslui bien qu'un fils n'a rien à pardonner, car le pardon suppose une coupable et ma mère n'a jamais pu l'être!... — Dites-lui que je l'attends et que je suis prêt à l'aimer... Diteslui plus encore, et ce sera la vérité, dites-lui que, sans la connaître, je l'aime déjà de toute mon âme...

Un éclair s'alluma dans l'azur humide des prunelles de mademoiselle d'Auberive et un nuage d'un vif incarnat vint, pendant le quart d'une seconde, teinter la blancheur de ses joues.

— Oui, — balbutia-t-elle d'une voix à peine distincte, qui vibrait comme la corde d'une harpe mouillée par des pleurs, — oui, je lui répéterai ces choses, et elle sera bieu heureuse...

— Est-ce qu'elle a douté de moi?...

— Elle ne savait pas...

— C'est mal... — Un cœur de fils doit-il juger sa mère... il ne peut que l'adorer... — Quand la verrai-je?...

— Bientôt...

— Bientôt, est-ce aujourd'hui?...

— Non... Aujourd'hui, c'est impossible... • — Ma mère est à Paris, cependant?...

— Elle est à Paris...

— Dans cette maison, peut-être?...

— Mon enfant, vous m'en demandez trop long!...

— Encore une fuis pourquoi, madame? — Le bonheur est si rare!... — Quand il ne faut qu'étendre la main pour le saisir, n'est-ce pas folie de remettre au lendemain?... — D'ailleurs, — ajouta mélancoliquement André, — demain existe-t-il pour moi?...

Henrirtte d'Auljcrive sentit un frisson passer sur sa chair, et son visage devint livide. l'jlle attacha sur San-Rémo ses yeux fixes, comme pour essayer de lire au fond de sa pensée.

— Qu'avcz-vous dit? — demanda-t-clle impérieusement. — Il me semble avoir entendu : — Demain existe- t-il pour moi?

— J'ai dit cela, en effet, madame.

— Que signifient ces paroles?

— C'est mon secret, madame... — Vous gardez le vôtre, laissez-moi le mien...

— André, vous êtes pâle, bien pâle !... — André, les lignes de votre figure offrent une tension douloureuse!... — Vos paupières sont rougies... — Un pli prématuré sillonne voire jeune front... — Vous avez souffert?...

— C'est vrai.

— Un malheur vous menace peut-être?..,

— C'est encore ■STai.

— Un malheur terrible?... effrayant, n'est-ce pas?...

— C'est toujours vrai.

— L'honneur est-il en jeu?...

— Dans le sens que le monde attache à ce mot, non madame...

— Eh bien! on peut combattre... — Toute chose a son remède ici-bas. — Près du poison, Dieu place l'antidote... — Apprenez-moi la vérité... — Nous serons deux pour la lutte...

— Encore une fois, madame, c'est mon secret que vous me demandez... Je le garde..

— Le diriez-vous à votre mère?...

— A elle, oui... mais à elle seule...

Henriette alors, jetant ses bras autour du cou de San-Rémo avec une sorte de délire, et couvrant de baisers ses cheveux et ses joues, s'écria :

— Eh bien! donc, parle, mon enfant!... Parle!... Dis-moi bien tout!... Laisse-moi te sauver!... — Ah! tu le peux, je suis ta mère !...

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