LX.XIV
Ce n'était pas l'heure des épanchements sans fin, des confidences interminables, des longs récits coupés par d'incessantes questions.
Le temps pressait, il fallait aller droit au but.
.\ndré, dont le creur bondissait, répondit à l'étreinte maternelle par une étreinte filiale non moins ardente et non moins émue, puis rapidement, brutalement en quelque sorte, il raconta sa vie, depuis le jour où, tout enfant encore, un inconnu l'était venu prendre dans ce village du bord de l'eau dont il avait oublié le nom, pour l'amener à Paris et le conduire au lycée Louis-le-Grand.
Une seule fois Henriette d'Aubcrive interrompit son fils, — ce fut quand celui-ci parla de l'époque néfaste où la pension mensuelle de six mille francs s'était trouvée tout à coup supprimée.
— Ah! — s"écria-t-elle avec une indignation douloureuse — le misérable!!...
— .Ma mère, — demanda San-Hémo, — de qui parlez-vous?...
39e LES TKAGEUIES DE PARIS
— De l'homme aux mains duquel arrivait cet argent et qui, n'ayant jamais cessé de le recevoir, te laissait sans ressources quand je te croyais presque riche...
— Ce n'est pas, ce ne peut pas être le notaire... — fit vivement André.
— Non... non... cent fois no« !... ce n'est pas lui !...
— Qui donc, alors?...
— I/inlcrmédiaire en qui je croyais absolument!!... — Dans mon ignorance du monde j'accordais à cet homme une confiance aveugle... bien mal récompensée!! — Je te dirai tout... tu sauras les moindres détails... mais continue... continue...
Ce que San-llémo dit ;i sa mère, nos lecteurs le savent.
L'amour qu'il éprouvait, l'amour qu'il avait inspiré, les elTroyables conséquences de cette mutuelle tendresse, ie coup de tonnerre retentissant à l'improviste dans un ciel qui semblait sans nuages, tuutes les péripéties enfin de ce drame intime, de cette tragédie parisienne, furent exposées par lui avec une brûlante concision, avec une énergie presque éloquente.
En songeant aux soulTrances de madame de Grandlieu, qui résultant d'une passion coupable lui rappelaient fatalement ses propres souffrances, Henriette d'Auberive pleurait.
— Pauvre femme, — balbutiait-elle — pauvre douce enfant torturée ainsi pour t'avoir donné son cœur!... c'est bien injuste et c'est bien cruel!... — Est-ce qu'il est possible de ne pas l'adorer, mon fils, mon André, si beau... si bon... si noble!... Je l'aime, André, ta Germaine!... oh! je l'aiine de toute mon âme!!!
Le jeune homme alla jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la péripétie suprême : les diamants volés et la formidable échéance arrivant dans quelques heures. C'est à peine si Henriette lui laissa le temps d'achever Elle s'écria :
— Un million!... — Mais alors Germaine est sauvée!... — J'en ai moi, grâce à Dieu, des millions!... Ma fortune est immense, on plutôt tu fortune, cher .\ndré, car tout ce qui est à moi t'appartient à présent ..
La sensation de San-llémo, en entendant ces mots, dut être comparable à celle d'un damné tiré de l'enfer par la main d'un ange et voyant les portes du ciel s'ouvrir devant lui.
— 0 ma mère bien-ainiée, — mnrmura-t-il en embrassant les mains d'Henriette dans le délire de sa reconnaissance et d;uis l'ivresse de son bonheur. — Je vous devrai |)lus que la vie...
— Hàtons-nous... hâtons-nous!... — poursuivit mademoiselle d'.Auberive. — Prendre un million, quand on en possède huit ou dix, et le mettre dans la main de son fils, ça paraît bien facile, mais ce million il te le faut aujourd'hui même... il lo le faut avant ce soir... — Je ne sais rien des aU'aires, moi... hier encore j'étais presque une recluse... Aujourd'hui je suis plus ignorante de toutes choses que ne l'est un enfant... — Sois donc mon guide, toi, André, qui connais la vie... apprends-moi comment je dois agir pour que dans un instant tu toncjjes le million nécessaire...
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LA VlCOiMTESSE GERJIAINE 397
— 0 ma mère — balbutia le jeune homme — quelle douleur et quelle humiliation pour moi de mêler ainsi une odieuse question d'argent aux joies de notre première entrevue...
— Ne songe point à cela, et réponds... réponds vite...
— Eh bien, ma mère, comment votre fortune est-elle représentée?... par des immeubles ou par des titres?
— J'ai des immeubles... j'ai des titres... beaucoup de titres...
— De quelle nature?
— Des obligations de chemins de fer... des rentes sur l'État... des actions de la Banque... Je ne sais pas le chiffre de tout cela, mais ce chiffie est énorme.
— Vous avez un notaire à Paris?
— Oui!
— Quel est est-il?
— M. F..., celui-là même chez qui tu touchais si.\ mille francs chaque mois, jusqu'au jour où tu as été misérablement volé... — Il ignorait d'où venait cet argent... je me cachais de lui comme de tout le monde... — Pourquoi? — J'étais donc folle!... — Ah! comme aujourd'hui cela m'est égal qu'il sache la vérité I... Le premier devoir d'une mère est d'aimer son enfant!... — Eh bien! oui, j'ai un fils... et je l'aime, et je suis fière de lui!... — On n'atténue point une faute par le mensonge et par l'hypocrisie!... On peut la racheter par la tendresse immense et par le dévouement sans bornes!... — Va, mon André, et sois tranquille, ta mère ne te désavouera plus!... — C'est M. F... qui va nous venir en aide, n'est-ce pas?... — ajouta-t-elle sans transition.
— C'est lui... du moins je le crois...
— Que faut-il faire?
— D'abord et avant tout, est-il dépositaire de vos titres?
— Oui. Je n'ai que son reçu...
— Priez-le donc, ma mère, par un mot très-explicite et très-pressant, d'employer tous les moyens pour mettre à ma disposition, sans retard, un million...
— Je vais écrire...
— Peut-être exigera-t-il un mandat mieux en règle et voudra-t-il le rédiger lui-même?
— Tu me l'apporteras et je le signerai à l'instant...
— Peut-être votre présence sera-t-elle nécessaire?...
— Tu amèneras ici M. F..., ou, s'il est indispensable que je me rende à son étude, tu viendr;is me chercher et tu me conduiras...
— Oh ! ma mère que vous êtes bonne!
— Ne dis pas que je suis bonne... dis seulement ([ue je suis mère, car pour moi désormais ces deux mots seront synonymes, comme toujours ils auraient dû l'être...
Henriette écrivit rapidement la lettre demandée par San-Rémo. — Elle prit ensuite le jeune homme dans ses bras, le pressa contre sa poitrine, l'embrassa sur le front avec la fougue indicible de la passion maternelle qui cherche à se dédommager de tant de baisers perdus, et enfin elle le poussa hors de la chambre en lui disant :
— A'a-l'en!... va vite!... va, mon André!... hâte-toi... réussis... sois heureux et reviens mapprendre que tout est fini!... que Germaine est sauvée!... —Aime-la bien aussi, ta Germaine!... — Je l'aime cette enfant, et n'en suis point jalouse!... il y a dans ton âme, je le sens, assez de tendresse pour nous deux!...
San-Rémo embrassa sa mère une dernière fois, traversa les salons, l'antichamljre, le vestibule, la cour de Thôtel, et s'élança dehors.
Il était ivre d'espérance. — Son cœur, si douloureusement comprimé depuis tant de jours, battait enfin libre et joyeux.
Pour le salut de Germaine il fallait un miracle...
Le miracle venait de se faire; — il le croyait du moins...
Un petit nombre de pages peuvent et doivent nous sufiirc pour raconter vingt-deux années de la vie de mademoiselle d'Auberive.
Quand approche l'heure du dénouement, .s'attarder en de longs récits rétrospectifs serait une maladresse insigne que nous nous garderons de commettre.
Nous dirons ce qu'il est indispensable de dire, et pas plus.
Et d'abord, prions nos lecteurs, — si leur mémoire est infidèle, — de vouloir bien se reporter au prologue de ce récit.
Henriette, après avoir mis au monde un fils dans la maison de la sage-femme du boulevard des BatignoUes, était partie pour le château que possédait aux environs d'Orléans sa tante, la comtesse de Nancrey, chez qui M. d'Auberive la croyait installée depuis quatre jours.
Trois jours se passèrent encore.
Le quatrième, dans l'après-midi, une dépèche de Paris arriva pour Henriette.
Elle était de Joseph, le vieux valet de chambre, et contenait ces mots :
<( Revenez, mademoiselle. — Mon maître est bien malade, n
Une terrible et double inquiétude s'empara de la jeune fille.
L'état de son père offrait-il une réelle gravité?
Pourquoi la dépêche était-elle signée par Joseph et non par le comte de Loc-Earn?...
Cette dernière circonstance, qui pouvait sembler futile, fit naître dans l'esprit d'Henriette tout un monde de suppositions fâcheuses, de pressentiments sombres.
Elle se persuada que quelque chose de mystérieux et de funeste venait de se passer ;\ l'hôtel d'Auberive, et que la maladie soudaine du vieillard résultait de ce quelque chose.
Deux heures après la jeune fille, ù demi t'ûUe d'épouvante, et sa fidèle Ursule montaient en chemin de fer.
Le soir, en arrivant en gare à Paris, elles trouvèrent Joseph sur le quai.
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Avant même qu'il eût dit un mot, sa figure décomposée, ses yeux rougis, ses lèvres tremblantes prouvèrent à Henriette que les noirs pressentiments qui l'assiégeaient ne l'avaient point trompée.
— Il y a un malheur au logis, n'est-ce pas? — balbutia-t-elle avec effarement. Joseph, n'ayant qu'à peine la force de parler, fit de la tête un signe affirmatif.
— Mon Dieu, — reprit mademoiselle d'Auberive — mon Dieu ! ! mon père est mort I !
— Non... non... — répliqua vivement le digne serviteur — non... il n'est pas mort... mais il est très-mal... oh ! très-mal...
— Le trouverai-je vivant?... répondez-moi, Joseph... me reconnaitra-t-il?...
— Certainement... chère demoiselle... il vous reconnaîtra, je l'espère... je vous assure que c'est possible..;
— Allons donc alors !... allons vite!...
Joseph venait de mentir, dans un but non-seulement innocent maks honoi'ablc et pieux.
Il voulait préparer la triste Henriette à recevoir le coup terrible.
Le matin de ce même jour, en découvrant que le comte de Loc-Earn, son protégé, son autre lui-même, presque son fils, était un malfaiteur, un vulgaire coquin, un repris de justice; — en apprenant que le commissaire de police et les agents venaient d'arrêter ce misérable, M. d'Auberive était tombé foudroyé par une paralysie du cerveau.
Il avait rendu le dernier soupir sans reprendre un instant connaissance.
Henriette, tout en se dirigeant aussi vite que le lui permettaient sa faiblesse et son émotion vers la voiture amenée par Joseph, demanda :
— Mais comment se fait-il que vous l'ayez ainsi laissé seul, mon pauvre père?...
— 11 n'est pas seul... mademoiselle... — balbutia le valet de chambre, songeant aux prêtres qui priaient autour de la couche funèbre.
— M. Robert est près de lui sans doute? — reprit la jeune fille d'une voix tremblante et à peine distincte.
Joseph baissa la tête et se tut.