LX.W
11 était impossible de cacher bien longtemps la vérité terrible à la malheureuse Henriette.
Pendant le trajet de la gare d'Orléans à la rue de la Vilic-l'Évêque, le fidèle serviteur avoua que l'état de M. d'.\uberive ne permettait aucun espoir et que, selon toute apparence, sa fille arrivci-ait trop tard pour le retrouver vivant...
En franchissant le seuil de l'hôfi'l, Henrielto se devinait orpheline...
Une scène déchirante eut lieu dans la chambre funèbre.
L'enfant se jeta désespérée sur le cadavre déjà froid du vieillard. — Elle couvrit de baisers et de larmes ses cheveux blancs, ses yeux fermés, ses joues livides. — Elle lui parla comme s'il pouvait l'entendre encore, le suppliant de lui répondre et, comprenant enfin que la mort avait accompli son œuvre impitoyable, elle éleva ses mains et sa voix vers le ciel, demandant à Dieu de faire un miracle...
Cette crise etfrayante, en un pareil moment et suivant de trop près d'autres souffrances, pouvait tuer Henriette. — Sa nature qui semblait si frêle résista cependant.
Un calme relatif succéda à la première explosion de sa douleur.
Elle voulut connaître la cause probable d'une catastrophe que rien ne faisait supposer si proche. — Elle voulut savoir si quelque terrifiante émotion avait frappé le vieux gentilhomme à l'improviste.
Elle interrogea.
Joseph, ne se doutant guère qu'il plongeait dans le cœur de sa jeune maîtresse une arme à deux tranchants, lui raconta sans hésitation ce qui s'était passé le matin de ce jour même.
Ce dernier coup comblait et dépassait la mesure.
Ainsi l'homme à qui, par droit de surprise, Henriette appartenait; l'homme qui l'avait rendue mère et dont elle devait, croyait-elle, porter un jour le nom; cet homme était un misérable, un infâme, un voleur...
Mademoiselle d'Auberive poussa un long soupir pareil à une plainte, et tomba raide comme une morte sur le tapis de cette chambre à coucher où quelques mois auparavant Robert de Loc-Earn, un soir, s'était lâchement introduit...
Quand elle revint à elle, elle délirait. — Une fièvre violente, qui pendant plusieurs jours mit en danger sa vie, venait de se déclarer, — elle suivit son cours, puis la convalescence commença et la mémoire reparut en même temps que la raison.
Alors une pensée incessante, obsédante, s'empara de l'esprit d'Henriette et ne lui laissa plus une minute de repos.
Son enfant!
Elle ne savait pas ce que son enfant était devenu, et rien au monde, semblait-il, ne lui pouvait mettre dans la main l'extrémité du fil conducteur Indispensable pour arriver jusqu'à lui...
Hors d'état de retrouver la maison sinistre où l'accouchement avait eu lieu, elle ignorait jusqu'au nom de la sage-femme... — Aucune lueur, même la plus faible, ne brillait dans les ténèbres épaissies autour d'elle...
Ainsi, l'innocente créature qui était la chair de sa chair, ce fils dont ses lèvres avaient effleuré le front chétif avec tant d'amour, allait grandir et s'étiolei, à l'aventure, en pleine misère, comme ces bâtards jetés la nuit dans quelque rue, au coin d'une borne...
Quelle destinée lamentable et peut-être honteuse l'avenir réservait-il à cet infortuné?...
L'abandon mène à tout... — Le besoin et la faim conduisent fatalement vers les chemins mauvais l'abandonné que chacun repousse.
André,— son petit André, — son fils, — deviendrait peut-être un bandit pareil h son père, quand il aurait grandi.
LA YIGOiMTESSE GERMAINE
Cet homme, debout devant elle, possédait le secret de sa faute!... (Page 401.)
Henriette se disait ces choses et se sentait prise du vertige qui iirécède la folie...
Elle luttait néanmoins de toutes ses forces.
Elle avait hâte de se trouver debout afin de commencer, sans guide et sans bous-solc, de vaines recherches au résultat dcsijucUes elle ne croyait guèi-e.
Le jour où pour la première fois elle quitta son lit et fit en chancelant quelques pas dans sa chambre, le vieux Joseph lui dit d'un air inystérieu.\ :
Tragédie! Il 30, Jl.
VlcomtofiBe, D* M.
— Pendant la maladie de mademoiselle, un homme qu'aucun de nous ne connaît s est présenté plusieurs fois à l'hôtel..,
— Que demandait cet homme?...
— A parler à mademoiselle le plus tôt possible... — Il est revenu hier et, comme je lui répondais que mademoiselle ne pouvait et ne pourrait sans doute d'ici à longtemps recevoir personne, il a laissé une lettre...
— Où est cette lettre?
— La voici...
Le valet de chambre présenta respectueusement à Henriette une enveloppe grisâtre fermée par un cachet de cire commune olFrant l'empreinte d'une pièce de monnaie.
La jeune fille s'assit sur le bord de son lit et, avec un violent battement de cœur et une émotion instinctive dont elle ne pouvait comprendre la cause, elle déchira l'enveloppe.
Un nuage passa devant ses yeux et il lui sembla que des milliers d'étincelles dansaient autour de sa chevelure tandis qu'elle lisait les lignes suivantes, tracées en caractères magnifiques où la calligraphie d'un écrivain public se devinait sans peine.
« Si mademoiselle Henriette d'Auberive désire des renseignements sur un enfant du sexe masculin, venu au monde le 24 du mois d'octobre dernier et portant le prénom d'André, la personne qui a l'honneur de lui écrire se met à son entière disposition.
« Je me suis présenté plusieurs fois sans être reçu, ce dont je ne me formalise d'ailleurs aucunement, attendu l'état de maladie de mademoiselle d'.^uberive.
« Dans l'espoir que la convalescence est en bon chemin, je reviendreii api'ès-demain mercredi, entre une et deux heures, et j'ailaferme confiance que mademoiselle d'Auberive, étant prévenue de ma visite et connaissant le but de cette visite, m'accordera la faveur d'une audience.
« S'il en é(ait autrement, je comprendrais que mes renseignements paraissent dénués d'intérêt et je ne reviendrais plus.
« J'ai l'honneur d'être, de mademoiselle Henriette d'Auberive, le très-humble et trèsobéissant serviteur. »
La signature — d'une autre écriture que la lettre — était absolument illi? ibîe.
— Ah 1 — murmura la jeune fille — cette trace qu'avec tant d'ardeur je demandais ù Dieu, la voilà!... — Dieu m'a entendue!... Dieu m'exauce !...
Elle frappa vivement sur un timlire qui se trouvait à portée de sa main, Joseph accourut aussitôt.
— Vous avez vu, vous avez bien vu, n'est-ce pas, l'homme par qui cetle lettre a été apportée? — lui demamla-t-clle.
— Oui, mademoiselle, parfaitement, puisque c'est à moi qu'ill'a remise, et je lui avai~ parlé, d'ailleurs, deux ou trois fois déjà,..
— Quelle est son apparence ?
— Il est encore jeune, assez grand, très-mince et blondasse, avec des lunettes bleues...
— Il parait bon enfant, quoiqu'il soit plutôt laid que beau. — Bien habillé d'ailleurs, mais ce n'est certainement pas un monsieur. — Il me fait l'effet d'un ouvrier de Paris enrichi par un héritage, et qui s'est acheté des habits chez le confectionneur... — Je ne peux pas m'ôter de l'idée que j'ai déjà rencontré ce quidam, mais il était autrement vêtu, sans doute, et je ne le reconnais pas tout à fait.
Le portrait tracé rapidement par le vieux valet de chambre ne rappelait absolument rien à Henriette.
— Quel que soit cet homme — reprit-elle, — il faut que je lui parle...
— Alors, mademoiselle le recevra?...
— Oui, il viendra demain dans l'après-midi... — Vous le ferez attendre et vous me préviendrez aussitôt.
— Bien, mademoiselle.
Le lendemain, entre une et deux heures en effet, Joseph entra chez la jeune fille, dont les forces, depuis la veille, avaient fait des progrès rapides, et lui dit :
— Mademoiselle, l'homme vient d'arriver... il est en bas...
— Amenez-le sur-le-charap et laissez-moi seule avec lui...
Une minute après le visiteur était introduit et faisait sur le seuil les salutations les plus humbles et en même temps les plus prétentieuses.
Il ressemblait d'une façon très-vague au Sarriol frisé à outrance, parfumé, pomniadé et vêtu d'un costume de haute fantaisie, qui s'était fait annoncer quelques semaines auparavant sous le nom pompeux de baron de Sarriol, chez Loc-Earn encore couché, la veille du fameux dîner au restaurant du Panier fleuri.
Il portait une longue redingote noire de coupe bourgeoise et presque cléricale; il cachait ses yeux sournois sous des lunettes bleues et donnait à sa figure incolore une expression béate. — C'est ce que Joseph appelait avoir Fair bon enfant.
Ces importantes modifications dans l'apparence du drôle expliquent de façon surabondante pourquoi le vieux valet de chambre ne le reconnaissait qu'à moitié.
Sarriol, aussitôt après avoir vu son ex-complice devenu son assassin (du moins d'intention) emballé par le commissaire et les agents de la sûreté, s'était dit avec cette sûreté de flair qui le caractérisait :
— La petite demoiselle, bien certainement, ne sait pas du tout ce que ce gredin de Robert Saulnier a fait du moutard. — Elle ignore que la nourrice habitait l'ile Saint- Denis, et madame Angot l'ignore comme elle... — 11 n'y a que Robert et moi qui soyons renseignés... — Robert ne dira rien, pour de bonnes raisons... J'ai donc le secret à moi tout seul... — Ou ça m'étonneruit beaucoup, ou l'ingénue de grande famille doit tenir ù son moucheron comme à la prunelle de ses yeux... — Il y a là une bonue aflaire... J'entrevois un filon tout à fait californien... — Je l'exploiterai de mon mieux et j'y (rouverai peut-être des rentes...
Sarriol traversa la chambre.
— Je suis, mademoiselle, votre bien respectueux et bien empressé serviteur... — murmura-t-il en s'inclinant iiin' dernière fuis.
— C'est vous, monsieur, qui m'avez écrit? — demanda vivement Henriette.
— Moi-même, mademoiselle.
— Que savez-vous, monsieur?
— Je sais tout...
Si puissant, si absorbant que fût le sentiment maternel éveillé dans l'âme de la jeune fille, et surexcité par de longues heures de doute et d'angoisses, il ne put empêcher le rouge de la honte et de la pudeur d'envahir le doux visage pâle qu'Henriette voila de ses deux mains.
Cet homme, cet inconnu debout en face d'elle, possédait le secret de sa faute!... — // savait tout!...
Quelle soulTranco poignante, ou plutôt quelle torture sans nom pour l'âme chaste de la pauvre enfant, presque candide encore malgré sa triste maternité.
Henriette réagit sur elle-même.
Il ne s'jigissait ni de souffrir, ni de rougir; il fallait retrouver son fils...
— Eh bien, quoi? — se dit-elle. — Après tout Dieu est juste! — ce supplice est un châtiment! Ce châtiment, je l'ai mérité!... J'aurais dû me défendre mieux!
Elle releva la tête, cl tout haut, d'une voix ferme, elle reprit :
— Parlez, monsieur!...