L.X.VVi
Sarriol n'eut garde de se faire répéter cette invitation,
11 prit la parole aussitôt et ta conserva longtemps.
Nous ne le suivrons point dans son interminable récit où le mensonge, à chaque instant, coudoyait la vérité.
Le drôle était adroit, — et d'ailleurs il avait préparé son discours.
11 trouva moyen d'expliquer d'une façon catégorique et vraisemblable ses relations avec Loc-Earn et sa complicité apparente, tout en donnant à ses actes les plus douteux un vernis d'honnêteté.
11 avait été dupe — pas autre chose — et il le prouvait.
Pourquoi non?
La jeune fille, trompée elle-même d'une façon si infâme par le miséiable Robert, pouvait-elle suspecter la bonne foi de son interlocuteur inconnu?
Cet inconnu, d'ailleurs, venait à elle pour lui rendre un service immense, et en échange de ce service il ne demandait rien.
Trop hnbilc pour proposer un marché, Sarriol attendait tout de la générosité d'Henriette et l'événement prouva combien son calcul était juste.
— Bref, mademoiselle — dit-il en achevant — c'est moi qui ai fourni la jeune nourrice fraîche et grassouillette — (une brave femme, j'en réponds), — que vous avez vue dans la maison de l'accoucheuse!... — Le bébé, chez la digne créature, est comme un chérubin de cire sous un globe de pendule!... On en a aussi soin que d'un fils de roi... — Je suis allé le voir pas plus tard qu'hier... — Il se porte si bien que c'en est un charme!... il est superbe!... Ah! le bel enfant!... Rosalie l'aime déjà ni plus ni moins que sa propre petite momignarde... — Vous n'avez qu'à faire un signe, elle vous l'amènera dès demain.
— Icil... — s'écria la jeune fille avec épouvante, — y songez-vous, monsieur?... Jamais!...
— C'est vrai, j'ai dit une bêtise... — murmura Sarriol d'un air candide et un peu confu>. — Personne ne doit soupçonner la chose, ça tombe sous le bon sens... quoiqu'un malheur pareil arrive à bien des demoiselles qui n'en sont pas moins de très-honnètes personnes... — Un faux pas est si vite fait!... — Enfin soyez paisible en ce qui me concerne, et dormez sur vos deux oreilles... — Je suis un bon garçon, voyez-vous, et je me couperais la langue plutôt que de vous causer du chagrin ou de l'embarras par un mot maladroit... — Ah! vous pouvez compter sur moi!... — Si je connais votre secret, c'est sans l'avoir cherché, mais il ne sortira jamais de là!... Jamais! jamais!... Je vous en donne ma parole d'honneur!...
Et Sarriol, en parlant ainsi, frappait sur sa poitrine.
— Je vous crois, monsieur... je vous crois... — balbutia Hcnriotte très-émue. — J'ai foi en vous et ma reconnaissance est profonde...
— De la reconnaissance, — interrompit le drôle. — Allons donc!... — il n'en faut pas!... — Vous ne m'en devez aucune, mademoiselle... — Je remplis mon devoir, voilà tout, et je vous jure que c'est avec bien du plaisir...
— Cependant — reprit la jeune fille — jo voudrais voir mon fils... J'ai soif de l'embrasser...
— llien de plus facile...
— Comment?...
— Rosalie et son mari sont pêcheurs de leur métier... — Ils demeurent à l'île Saint- Denis... c'est tout près de Paris. . Mais vous ne pourriez venir à bout, toute seule, de trouver leur maison... — Je vous y conduirai quand ça vous conviendra
— Bientôt, n'est-ce pas?
— Je suis à vos ordres, commaadi/z...
— Je viens d'être très-malade... — Mes forces ne sont pas entièrement revenues. — Je risquerais ma vie en sortant trop vite, et je veux vivre pour mon fils.
— Eh bien donc, attendons un peu... — Nous irons la semaine prochaine...
— Seulement, d'ici là, monsieur, je vous le demande en grâce, voyez mon enfiuit chaque jour et venez m'apporter de ses nouvelles...
— Je vous le promets... — Toutes les après-midi, à la même heure qu'aujourd'hui, ji; serai ici.
— Comment vous remercier?
— Eu n'ayant plus de soucis... eu reprenant vite une belle santé.
— Mais, — murmura mademoiselle d'Auberive avec timidité et embarras — les soins dont vous voulez bien vous charger vont employer une grande partie de vos journées...
— Qu'est-ce que ça fait?
— Peut-être n'êtes- vous pas riche?
— Ah! quanta ça, non, par exemple!! je travaille pour vivre...
— En vous occupant ainsi de mon enfant et de moi, vous cesserez de travailler...
— C'est un détail... — Un peu plus tard je rattraperai le temps perdu... — Oh ! je ne boude point ù la bosogao... je mettrai les morceaux doubles... je passerai les nuits, voilà lout...
— Je ne saurais admettre cela, monsieur... — permettez-moi de vous offrir...
— Quoi dune?... — interrompit Sarriol.
— Non point une récompense... — (votre conduite est de celles qu'on ne peut récompenser dignement) — mais une indemnité légrrc pour votre temps perdu.
— De grâce, mademoiselle, ne parlez pas d'argent...
— Ah! je vous en supplie, monsieur!... Voudriez-vous me faire de la peine? beaucoup de peine?
Tout en disant ce qui précède Henriette ouvrait le tiroir d'un petit meuble où elle serrait ses économies de jeune fille, économies représentant une assez forte somme, car M. d'Auberive lui donnait sans cesse et elle ne dépensait presque rien.
Elle prit sans compter plusieurs billets de banque et, avec un angélique et irrésistible sourire, les mit dans la main de Sarriol.
L'honorable personnage fit mine de refuser, mais mademoiselle d'Auberive insista et nous n'étonnerons point nos lecteurs en affirmant qu'il se laissa convaincre et qu'il empocha les billets.
Il tint d'ailleurs religieusement ses promesses.
Chaque jour il apporta des nouvelles du petit André et, la semaine suivante, Henriette, complètement remise, prit rendez-vous avec lui à Saint-Denis, où elle se fit conduire en \ oiture.
Rien ne saurait donner une idée des transports de la jeune mère à la vue de son fils.
Illusion ou réalité, elle le reconnut h merveille et pendant plusieurs minutes elle le couvrit de caresses si dévorantes que l'enfant se mit à pousser des cris inhumains.
Ilosalie intervint et, mieux habituée qu'Henriette aux joies de la maternité, calma l)icn vite la frêle créature.
'l'andis que mademoiselle d'Auberive oubliait presque ses douleurs en contemplant le petit être adoré qu'elle avait mis au monde, une pensée la préoccupait.
— Il ne faut pas que mon enfant reste ici... — se disait-elle — il faut que jamais, ii aucune époque, en aucun cas, le misérable qui fut son père ne puisse retrouver sa trace...
Pour arriver à ce résultat, comment faire?
Saniol possédait sa confiance entière désormais. — Elle lui fit part de la préoccupation nouvelle surgissant dans son esprit.
— Rien n'est plus simple... — répliqua-t-il. — Rosalie et son mari n'ont aucun motif pour tenir à l'île Saint-Denis. — Partout où ils pourront gagner leur vie en travaillant, comme d'honnêtes gens qu'ils sont, ils se trouveront bien. — Donnez-leur le moyeu de commencer un petit établissement quelque part... ils diront ici qu'ils ont fait un héritage, ils partiront et personne, excepté vous et moi, ne saura ce qu'ils sont devenus...
— Je donnerai ce qu'il faudra...
— La chose alors ira sur des roulettes... — Je vais, si vous voulez, leur en parler tout de suite...
— Je vous en prie...
— Avez-vous une idée du pays où ils iraient s'installer?
— Oui.
La jeune fille désigna un village situé près d'Orléans, au bord du Loiret, à une faible dislance du château de la coimtesse de Nancrey.
Quelques minutes après, Sarriol était d'accord avec les pêcheurs. — Il fut convenu qu'une somme de cinq mille fiancs leur serait remise et que lui-même, le lendemain, irait au village indiqué et se mettrait en quête d'une habitation pour eux.
Henriette, quoique mineure et ne pouvant par conséquent disposer de son énorme fortune sans le contrôle d'un tuteur légalement nommé, avait néamoins beaucoup d'argent dans les mains.
Voici par suite de quelle circonstance.
Le soir de la première entrevue de la jeune fille avec Sarriol, Joseph, en serviteur fidèle, lui avait remis les clefs des différents meubles de la chambre à coucher de M. d'Auberive, et dans l'un de ces meuble^ elle avait trouvé des liasses de billets de banque et des rouleaux d'or, représentant une somme considérable dont le vieillard se proposait sans doute d'opérer le prochain placement.
Cette somme dépassait trois cent mille francs.
Henriette, sachant bien que tout cela lui appartenait, et songeant à son fils qui dans un prochain avenir nécessiterait des dépenses secrètes, s'était emparée sans aucun scrupule des billets de banque et de l'or et n'en devait compte à personne.
Dès la semaine suivante Rosalie, son mari, leur petite-fille et leur nourrisson arrivaient au village assis sur la berge du Loiret et s'installaient dans une chaumière aussi jolie qu'un cottage anglais.
Les bateaux de pêche, les filets tout neufs, le jardin plein d'arbres fruitiers, la bassecour anipleme^it approvisionnée de volailli's et de lapins, tout enchanta ces braves gens, stupéfaits et éblouis de cette richesse soudaine et presque invraisemblable.
Le lendemain de leur départ Ilenriette quitta Paris, laissant à Sarriol trente mille fraiics, avec la consigne d'aller souvent visiter son fils et de la prévenir sans retard si quelque incident survenait à l'improvisle.
Le inonde lui faisait horreur. — Tout était fini pour elle dans la vie. — Elle ne pouvait plus éprouver qu'un seul amour, — l'amour maternel.
Elle se retira dans un couvent voisin d'Orléans et peu éloigni'" par conséquent du village où André devait grandir; mais ne se sentant point la vocation religieuse, et peutêtre aussi ne se trouvant pas assez pure pour porter le saint habit des servantes de Dieu, eliç sefi t admettre en qualité de dame pensionnaire, sans prononcer de vœux et sans quitter le costume laïque.
Elle n'en mena pas moins dans cette pieuse retraite une existence austère, se cloîtrant volontairement et pleurant comme un crime la faute involontaire qu'elle expiait par un deuil éternel.
En huit années elles ne sortit du couvent que trois fois pour aller furtivement embrasser le petit André, qui, ne la sachant point sa mère, lui rendait à peine ses caresses.
Quand il lui sembla que l'heure était venue de songer à l'éducation de son fils, elle s'adressa à Sarriol.
Pouvait-elle songer seulement à choisir un autre intermédiaire?
Cent fois non!...
Celui-là savait tout, — il avait donné des preuves nombreuses de dévouement sans bornes et de discrétion absolue, — elle croyait aveuglément en lui, — elle n'admettait pas qu'un soupçon piit effleurer la loyauté de cet honnête homme...
En de telles conditions s'infliger un confident nouveau, divulguer hiutilemcnt le secret de son malheur, eût été de la folie pure...
D'ailleurs elle ne connaissait personne.
Sarriol — (qui recevait chaque année pour son propre compte d'agréables chèques) — toucha une seconde fois trente mille francs, vint chercher André et, selon le désir de sa mère, le conduisit fidèlement au collège Louis-le-Grand, où l'enfant devait faire ses éludes.
Dix ans s'écoulèrent.
Le moment de quitter le collège arrivait pour le jeune homme, qui terminait, ses classes.
Henriette d'Auberive avait confié l'administration de sa fortune à M. F..., le notaire de la rue de Bellechasse. — Chaque année elle recevait de lui un à-compte de deux cent mille francs sur ses énormes revenus, et se faisait la bienfaitrice du couvent qu'elle enrichissait de ses dons.
Elle manda Sarriol et lui confia une somme de soixante-quinze mille francs, les titres de propriété du marquisat do San-Rémo en Italie, et des instructions détaillées pour le notaire, qui ne devait se trouver en rapport qu'avec lui.
Ces instructions sont connues de nos lecteuis par leurs résultats.
Sarriol éprouva — nous devons le dire — une tentation violente de garder l'argent; mais il se dit qu'en agissant ainsi il tuerait la poule aux œufs d'or, madcnioiselle d'Anberive ne pouvant manquer d'apprendre bientôt, croyait il, ({u'aucune de ses intentions n'était réalisée.
Mieux valait pour lui se réserver l'avenir, — les largesses d'Henriette représentant, et au delà, la somme qu'il pouvait voler...
Seulement un jour vint où la tentation reparut et triompha du raisonnement; Sarriol
Arrivé près du pavillon, il dit à haute voix : u Germaine, êtcs-vous là? • (Pa;;e 413.)
ne remit plus rien au notaire, et San-Ilùmo, h l'iusu de mademoiselle d'Auberive, cessa de toucher sa pension.
Nous savons depuis longtemps quelles furent les conséquences de ce nouveau niùfait du gredin.
Tout à coup — brusquement — sans cause appréciable — un revirement se fil dans les idées d'Henriette.
Trm^diM (151) II.
YloomteMt, ■• '<i.
Elle se dit qu'en abandûniinnt son fils, en le privant de la tendresse immense à laquelle il avait droit, elle commettait une faute bien autrement grave, bien autrement impardonnable que la faute commise vingt-deux années auparavant.
L'amour maternel atteignant son paroxysme s'empara de son âme et la bouleversa de fond en comble.
Elle comprit qu'il lui fallait revoir André et vivre auprès de lui, ou devenir folle de douleur et mourir désespérée...
Elle quitta le couvent. — Elle revint à Paris et entra dans cet hôtel dont jadis elle s'était juré de ne plus jamais franchir le seuil.
Enfin elle écrivit la lettre que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs et à laquelle André, le lendemain, répondit par sa présence...
Nous avons assisté à la première entrevue de la mère et du fils. — Nous avons entendu mademoiselle d'Auberive s'écrier, en traçant les quelques lignes grâce auxquelles, avaii une heure, André aurait un million :
— Va-t'en! va vite! va, mon enfant! hâte-toi... réussis... sois heureux, et reviens m'apprendre que tout est fini! que Germaine est sauvée!
San-Rémo s'élança dehors...
Henriette, restée seule, balbutia dans un élan de reconnaissance :
— Sauvés par moi tjus deux!... ah! Dieu m'a pardonné!...