‹ Les tragedies de ParisChapitre 45 sur 50 · LX.WII · texte numérisé non relu

LX.WII

Nous avons pris l'engagement d'expliquer à nos lecteurs la présence de M. de Grandlieu dans le jardin de son hôtel, à deux heures du matin, la nuit où il avait trouvé Germaine évanouie sur le parquet du pavillon rustique, tandis que San-Rémo sautait par la fenêtre emportant les diamants qu'on devait lui voler le lendemain.

Depuis plusieurs jours le vicomte était inquiet, triste, malheureux...

Si absolue que fût sa confiance en Germaine, il avait remarqué avec étonnement et avec effroi l'inexplicable changement survenu dans l'attitude et dans les allures de la jeune femme, au moral aussi bien qu'au physique.

Une préoccupation qu'elle ne parvenait point à cacher la dominait sans cesse.

Elle semblait étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle et s'isolait dans une pensée absorbante.

Quand Armand lui parlait à l'improviste, elle tressaillait comme quelqu'un qu'on éveille en sursaut et balbutiait une réponse vague, prouvant ainsi jusqu'à l'évidence qu'elle n'avait pas entendu les paroles de son mari.

Il ne restait plus trace du frais coloris de son visage. — Une pâleur nialadive en avait

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pris la place. — Les joues se creusaient. — Un large cercle de bistre estnir<pai' le contour des paupières. — Le regard était fixe.

— Souiïrez-vous, mon enfant chérie? — lui demandait M. de Grandlicu, avec une tendre sollicitude.

Elle secouait la tète et répliquait invariablement:

— Non, mon ami, je ne souffre pas...

— Bien vrai?

— Je vous l'affirme...

— Pourquoi donc alors êtes-vous si triste?

— Je ne suis pas triste...

— Cependant, vous avez quelque chose...

— liien... — Que pourrais-je' avoir?... Que voulez-vous que j'aie? — Vous êtes la bonté même, et je me trouve heureuse...

En disant ces choses, Germaine essayait de sourire, mais l'expression de sa figure amaigrie redevenait sombre bien vite, les yeux reprenaient leur fixité et le double sillon creusé dans la chair aux coins de la bouche effaçait le sourire.

Que signifiaient ces symptômes effi ayants?

Chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, Armand se posait la terrible énigme et ne pouvait en trouver le mot, ou pour mieux dire il s'elforçait de repousser l'unique solution vraisemblable.

Une passion profonde, régnant en souveraine dans le jeune cœur de la vicomtesse, pouvait seule expliquer en effet l'immense changement survenu d'une façon si brusque.

Admettre que Germaine fût coupable paraissait impossible à M. de Grandlieu. — .\vant de douter d'elle, il aurait douté de lui-même. — Mais peut-être la pauvre enfant aimait sans le vouloir, et à lutter contre cet amour elle épuisnit les forces de son corps at celles de son âme.

Le vicomte, nous le répétons, éloignait cette pensée et la combattait de tout son pouvoir, mais elle revenait sans cesse, elle s'imposait à lui, elle le torturait et lui faisait connaître l'acre supplice de la jalousie, ignoré de lui jusqu'à ce jour.

— Elle n'a voulu voir en moi qu'un père... — murmurait le vieillard en se meurtrissant la poitrine, — et j'ai accepté le sacrifice... Je me suis immolé... J'ai mis dans cette froide tendresse le suprême bonheur de ma vie... Mais si Germaine ne pouvait m'almer plus, du moins elle n'.iimait que moi!!! J'étais seul dans son cœur de vierge!... - Lui voir aujourd'hui donner ce cœur à un autre... ce serait trop, et mieux vaudrait qu'elle fût morte, car je la suivrais dans la mort! La tombe, au lieu de nous séparer nous réunirait!... J'aurais ma part de la couche glacée, la seule qu'il me soit permis de partager avec elle I...

Un sanglot s'étouffait dans la gorge du vieillard. — Ses yeux se remplissaient do larmes, puis à l'explosion de la douleur succéd.iit celle de la colère.

LES TRAGÉDIES DE PAllIS

— Non!! non!! — disait-il avec rage,— je ne veux pas qu'elle aime!!! je lui défends d'aimerl! et d'ailleurs qui aimerait-elle?...

Il regardait autour de lui et ne voyait personne.

Germaine, — il l'avait constaté cent fois — passait indifférente et presque dédaigneuse au milieu des salons, sans paraître s'apercevoir des murmures d'admiration passionnée que sa présence faisait naître.

Aucun homme du monde élégant ne s'approchait d'elle familièrement et ne pouvait lui faire la cour avec l'ombre d'une chance de succès.

André de San-Rémo, seul, avait vécu au château de Grandlieu à côté de la jeune femme, sinon dans son intimité, mais Germaine cachait mal l'indifférence presque blessante qu'elle éprouvait pour lui, et c'est à peine maintenant s'il venait à l'hôtel d'où l'avait banni sans doute cette hostilité manifeste...

Encore une fois, qui donc?...

La question ainsi posée toujours, et jamais résolue, torturait Armand et faisait succéder de longues insomnies à d'interminables journées.

Une nuit, l'insoluble problème obsédant son esprit chassait le sommeil comme de coutume.

Le vieillard avait entendu sonner tour à tour les douze coups de l'heure chère aux filous aussi bien qu'au.x amoureux, puis la demie, puis une heure du matin.

Il abandonna son lit froissé sur lequel il se retournait fiévreusement; il revêtit un pantalon à pied, un veston de flanelle, il ouvrit une fenêtre dominant le jardin et s'accouda sur le rebord de cette fenêtre, présentant sa tète en feu à la brise rafraîchie qui venait de a Seine, et regardant d'un œil distrait tantôt les étoiles du ciel tantôt les becs de gaz des Champs-Elysées.

Tout à coup il tressaillit et se retrouva brusquement en pleine possessio;: de sa pensée qui jusque-là flottait à l'aventure.

Un bruit faible mais distinct — celui d'une porte ouverte au rez-de-chaussée de l'hôtel — frappait son oreille.

11 se pencha sur le vide, ses regards explorèrent les ténèbres, il vit ou plutôt il devina une forme blanche, indiscutablement féminine, suivant d'un pas léger le contour de l'allée circulaire et disparaissant sous les massifs.

L'idée que la nocturne promeneuse pouvait être Germaine ne vint pas tout de suite à IM. de Grandlieu. — Il lui semblait plus vraisemblable d'admettre que quelque femme de chambre se plaisait à fouler, la nuit, d'un pied clandestin, le sable réservé le jour aux bottines aristocratiques des maîtres de l'hôtel.

Néanmoins, la jalousie accomplissait sourdement son travail habituel.

Un soupçon vague d'abord, mais qui se précisait davantage de minute en minute, venait de naître dans l'esprit du vicomte.

— Si cependant c'était Germaine? — se dit-il. — Quel motif mystérieux pourrait à pareille heure l'allirer au jardin?

Il haussa les épaules et murmura :

— C'est impossible!... C'est insensé!... je deviens fou!!

Et il lutta contre lui-même, essayant de se démontrer qu'il serait non-seulement absurde, mais encore indigne de lui, d'aller seulement vérifier le fait.

Le résultat de cette lutte fut qu'au bout d'un quart d'heure il allumait une bougie, quittait sa chambre, descendait au rez-de-chaussée, voyait ouverte la porte donnant sur le perron et, s'engageant dans un escalier de service, gagnait l'appartement de Germaine, où il entrait par un cabinet de toilette.

Cet appartement était vide.

Le lit, intact, n'avait pas même été foulé.

Le doute cessait d'être possible.

Madame de Grandlieu venait de sortir.

Le cœur serré par une effroyable angoisse — quoique en réalité cette sortie pût être absolument innocente, — Armand parcourut de nouveau, avec la rapidité d'un jeune homme, le chemin qu'il venait de suivre et s'élança dans le jardin.

Arrivé près du pavillon, il dit à haute voix et à deux reprises :

— Germaine, êtes- vous là?...

N'obtenant aucune réponse, il gravit l'escalier rustique.

Nous savons le reste. — Nos lecteurs n'ont point oublié qu'après avoir exploré les Champs-Elysées d'un regard défiant et farouche, M. de Grandlieu, rassuré par la solitude apparente, prit dans ses bras Germaine inanimée et l'étendit sur le canapé de bambou.

Il courut ensuite à l'hôtel, d'où il revint au bout d'une minute rapportant de la lumière, des sels anglais d'une grande violence et une carafe remplie d'eau fraîche.

Il mouilla les tempes de la jeune femme et lui fit respirer les sels.

Un frémissement léger des paupières annonça que Germaine revenait à la vie.

Elle ouvrit les yeux et, voyant son mari, elle poussa un cri d'épouvante qui traversa comme un fer rouge le cœur du vicomte.

En de si effroyables crises, la mémoire et la présence d'esprit reparaissent presque toujours au moment précis où l'évanouissement se dissipe.

Germaine se souvint qu'André avait eu le temps de fuir et, comme le visage penché sur elle exprimait la douleur et l'inquiétude, mais point de colère, elle comprit qu'Armand ignorait la vérité.

— Que s'est-il passé? — balbutia-t-elle d'une voix mourante.

— C'est à vous que je le demande, mon amie? — répliqua le vieillard.

— Je ne sais plus... — En moi... autour de moi... tout est confusion...

— Rappelez vos souvenirs... — Je viens de vous trouver, ici, sans connaissance... Comment ites-vous venue dans ce pavillon et que vous est-il arrivé?

Une fois de plus il fallait mentir.

Elle l'avait bien dit, la triste victime de l'amour, qui de l'amour connaissait seulement

ni LES TRAGÉDIES DE PARIS

les humiliations et les chagrins, le mensonge devenait pour elle une néccssit(5 de fous les instanis, — et le mensonge lui faisait horreur.

Les pauvres femmes coupables, dont Tàme n'est point vile et le coîur perverti, ne le savent que trop, l'adultère est un long supplice.

Germaine parut se recueillir.

Sa faiblesse même et le désordre probable de son esprit lui venaient en aide pour rendre plausible une explication quelconque.

Au bout d'une minute elle répondit, lentement, cherchant ses mots :

— A peine remontée chez moi, je me suis sentie très-souffrante... — Pendant un temps dont je ne puis apprécier la durée je suis restée assise auprès de mon lit, ni éveillée, ni endormie, subissant un accablement sans cause et n'ayant conscience de rien, sinon de mon malaise qui grandissait toujours... 11 m'a semblé que la fraîcheur du dehors m'apporterait un soulagement... J'ai quitté ma chambre... Je suis sortie... — Un instinct machinal m'a conduite au pavillon où je viens chaque jour... — J'ai ouvert la fenêtre pour avoir plus d'air... la tête m'a tourné... j'ai perdu connaissance et je suis tombée...

— Et maintenant — demanda le vicomte — comment vous trouvez-vous?

— Mieux, grâce à vous... mais bien brisée encore...

— Êtes-vous en état de retourner à l'hôtel?

— En m'appiiyant sur votre bras, oui sans doute... du moins je l'espère...

— Essayons alors, et d'ailleurs, si vos forces venaient à vous trahir, je vous porterais...

Quelques minutes plus tard Germaine, soutenue par M. de Grandlieii, rentrait dans son appartement.

.\rmand lui servit de femme de chambre. — Elle se mit au lit et presque aussitôt, la fiitigue triomphant de ses angoisses, elle s'endormit d'un profond sommeil.

Quarante-huit heures se passèrent.

La vicomtesse, épouvantée d'être sans nouvelles, rêvait d'effroyables catastrophes, perdait la tète et se sentait devenir folle.

Enfin elle trouva sous le lierre de la grille le billet contenant cette ligne unique :

« lis/icrez... Je travaille pour vous... n

Si vague que fnt l'espoir ainsi donné, il suffit cependant pour ranimer un peu la malheureuse enfant.

Ceci se passait le samedi.

Germaine comptait, le lendemain, recevoir une lettre rassurante. — A dix reprises elle visita la cachette, et toujours en vain. — Plus que jamais son cœur se serra. — Le silence d'André lui paraissait inexplicable. — Elle avait sacrifié ses diamants. — Cora-

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ment, après un tel sacrifice, la solution tardait-elle si longtemps?... — Que se passait-il? — Quelles entraves nouvelles empêchaient la sinistre affaire d'arriveràson dénouement?...

Le lundi — le dernier jour, le jour fatal! — vers les deux heures de l'après-midi, madame de Grandlieu, plus pâle et plus accablée que jamais, se trouvait au salon avec son mari.

Ils ne se parlaient pas.

Germaine lisait, ou plutôt elle tenait un livre ouvert et ses yeux se fixaient machinalement sur une page, toujours la même, dont ils épelaient les mots sans les comprendre.

Armand s'absorbait dans une rêverie profonde et sombre, comme d'ailleurs il le faisait sans cesse depuis quelque temps.

Un valet de chambre entra, tenant une large enveloppe sur un plateau de vermeil.

— Pour monsieur le vicomte... — dit-il M. de Grandlieu déchira l'enveloppe.

— Étrange lettre!... — murmura-t-il après avoir parcouru la missive.

— Qu'est-ce donc, mon ami? — demanda la jeune femme pour qui toute chose inconnue était un sujet de terreur.

— Voyez vous-même... — répondit Armand en lui tendant la feuille dépliée.

La vicomtesse dévora ces lignes tracées, nous le savons, par Croix-Dieu :

« Monsieur le vicomte,

« Je n'ai point l'honneur d'être connu de vous, et je vous prie cependant de vouloir bien m'accorder une entrevue de quelques minutes. — J'ai à vous entretenir de cuosiis GRAVES qui sont pour vous du plus uaut intérêt.

« Ce soir, à neuf heures précises, je me présenterai à votre hôtel.

« Daignez agréer, monsieur le vicomte, l'assurance de mon profond respect.

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