‹ Les tragedies de ParisChapitre 46 sur 50 · Z1M.MERMANN · texte numérisé non relu

Z1M.MERMANN

Le coiur de Germaine cessa de batlre. — Une sueur glacée mouilla ses cheveux.

— Recevrcz-vous cet homme, mon ami? — demanda-t-elle d'une voix si changée qu'Armand tressaillit en l'entendant.

— Sans doute... — répondit-il. — Ne l'aul-il pas que je sache quelles sont ces choses graves d'un si haut intérêt pour moi?

— .\llims, tout est fini!... — pensa madame de Grandlieu en se raidissant pour ne pas succomber à une soudaine défaillance. — II est arrivé malheur à André... — Je .suis perdue!...

San-Rémo avait quitté l'hôtel d'Auberive un peu après midi; il y revint à quatre heures du soir, radieux, ivre de joie.

M. F..., le notaire de la rue Bellechasse, s'était montré comme toujours plein d'empressement et de bonne grâce. — Comprenant, devinant presque l'effroyable situation d'André, il avait agi en homme du monde beaucoup plus qu'en tabellion, et fait bon marché de certaines formalités minutieuses que nombre de ses collègues eussent déclarées indispensables,

— Il sera temps de régulariser tout cela demain... — pensait-il. — Le plus pressant aujourd'hui c'est d'agir, et de tirer ce brave garçon du mauvais pas où il est embourbé !

La Banque, sur un dépôt d'obligations et de titres de rentes, avait prêté le million nécessaire.

André possédait ce million, enfermé dans son portefeuille sous la forme d'un simple papier — pas très-large, ma foi!

Il est vrai que ce papier était un bon de la Banque, à vue et au porteur.

Pour voler à San-Rémo le portefeuille et son précieux contenu, il aurait fallu le tuer. — Sa main crispée s'appuyait avec force sur le côté gauche de sa poitrine et, à travers l'étoffe de son vêtement boutonné jusqu'au cou, ses ongles s"incrustaient presque dans le cuir de Russie du carnet.

11 entra comme un ouragan dans la chambre où l'attendait Henriette.

— Eh bien? — lui demanda-t-elle, rassurée déjà par l'expression triomphante de son visage.

— Eh bien! — répondit-il en s'agenouillant à demi devant elle et en couvrant de baisers ses mains blanches et presque diaphanes. — Vous nous avez sauvés, ma mère!...

— Tu as les lettres de la vicomtesse?...

— Pas encore, mais j'ai, grâce à vous, le prix de leur i-ançon...

— Je voudrais les voir dans tes mains, ces malheureuses lettres!

— Elles y seront ce soir à sept heures.

— Je ne serai rassurée tout à fait que quand tu n'auras plus rien à craindre...

— Soyez donc rassurée dès à présent, ma mère... — Le misérable agent de cette spéculation honteuse est prévenu que je suis en mesure... — il n'aura garde de manquer au rendez-vous indiqué par lui-même... — Il viendra toucher une fortune en échange de son jnfamie!... — Ah! c'est à croire qu'il n'y a point de justice en ce monde!...

— Il y en a une là-haut! — répondit Henriette en élevant sa main vers le ciel...

— Dieu quelquefois, ma mère, semble fermer les yeux!...

— Dieu veille sans cesse, mon enfant! — Le coupable est frappé souvent à Tiieure où

Cinq miuutts après il glissait sous le lie: n; le billot sans adresse. (Paye 418.)

il se croit le plus sûr du succès et de l'impunité!... — Je te le dis, André, et tu le verras bientôt toi-même, celui que tu vas enrichir ne jouira point du prix de son crime!...

— Commfnt?...

— Je ne sais pas comment, mais j'affirme!...

— Que Dieu vous entende!

TragidlM (13^) II.

Vl(V)Tiit«s«a. D* 53

— 11 m'enfonrlia... — 11 m'écoute à présent, et la preuve c'est que tu m'es rendu et que tu m'as pardonné...

Henriette embrassa de nouveau son fils et reprit :

— Tu vas rester auprès de moi, n'est-ce pas, jusqu'au moment où ta présence deviendra nécessaire ailleurs?

— Je voudrais ne plus vous quitter... — répondit le jeune homme. — Mais j'ai deux devoirs à remplir.,, deux devoirs sacrés... Jugez-en : — ne faut-il pas calmer au plus vite les angoisses de la pauvre chère enfant qui doit agoniser d'épouvante en voyant passer les heures et le terme fatal approcher!...

— Oui... oui... tu as raison... — Dans mon égoïsme maternel j'oubliais ta Germaine...

— Ne faut-il pas aussi — poursuivit André — rassurer l'homme excellent qui s'était fait mon protecteur avec une générosité sans bornes et qui, pour mon salut, se montrait prêt à 'y.as las sacrifices...

— Comr.ir:i s'appellc-t-il, cet homme?

— Le baron de Croix-Dieu...

— Ce nom m'est inconnu, mais pour l'amour de toi j'aimerai celui qui le porte... — Tu me le présenteras... — Je veux le remercier de ce qu'il a déjcà fait et de ce qu'il voulait faire encore.

— Il me traitait comme on traite un fils, et mon bonheur le rendra bien heureux.

— Eh bien! va, mon enfant!... — Je ne te dis pas : Reviens vite !... — mais souvienstoi que je t'attendrai sans cesse et qu'il n'y aura pour moi désormais d'autres heures bénies que celles où je sentirai ta main dans ma main et tes yeux sur mes yeux.

— Me permettez-vous, ma mère, d'écrire une ligne avant de vous quitter?

— Tout t'est permis ici, cher André... — Dans cette maison tu es chez toi..

San-Rcmo prit une feuille de papier et traça ces quelques mots :

« Nous sommes sauvés/! hkn sauves! — Ce suir, quand sonneront sept lieures, dites-vous que le danger a disparu comme s'envole un rêve. — Demain, depuis midi, Je serai oh vous savez... j'y resterai jusqu à la nuit, attendant, espérant... »

[1 mit cette courte lettre sous une enveloppe blanche, embrassa vingt fois le front et les cheveux de sa mère puis, remontant dans la voiture qui l'attendait à la porte de l'hôtel, se fit conduire à l'entrée des Champs-Elysées.

Cinq minutes après il glissait sous le lierre de la grille le billet sans adresse, rejoignait son véhicule et donnait l'adresse de Croix-Dieu — ne soupçonnant guère la colossale imporlance de la démarche qu'il allait tenter et qu'il croyait de pure convenance...

S'il trouvait le baron chez lui, il lui raconterait tout, la situation se modifierai! d'une façon riidicale, et ce véridiquc récit lui-même marcherait vers un autre dénouement.

Philippe était sorti.

Le valet de cliambre, questionné par André, répondit que, selon toute apparence, son maître rentrerait fort tard.

En de telles conditions il semblait absolument inutile de lui laisser un mot.

— J'ai des choses intéressantes à apprendre à M. de Croix-Dieu, — reprit San-Rémo ; prcvcnez-le, je vous prie, que je passerai cliez lui vers minuit et que je lui serai trèsreconnaissant de me recevoir...

— Monsieur le marquis peut être tranquille... — je ferai sa commission à M. le baron... si M. le baron revient avant minuit... — répliqua le domestique.

Il n'était guère plus de cinq heures.

André retourna à l'hôtel d'Auberive et Henriette, heureuse de le rcvoii' plutôt qu'elle ne l'avait espéré, commença le récit de sa vie, ne lui cachant qu'une seule chose — non pour elle, Dieu le sait, mais pour lui, — c'est que Robert de Loc-Earn, son père, était un misérable, condamné par la justice des hommes.

— Mais qu'est-il devenu? — balbutia San-Rémo. — Pourquoi ne portez-vous pas son nom? — Pourquoi n'a-t-il pas réparé son crime en légitimant son fils?... — Est-ce vous qui l'avez jugé indigne du bonheur qu'il dépendait de vous de lui donner? — Est-ce vous qui l'avez repoussé, ma mère?

— • Il est mort... — fit Honriette d'une voix sourde.

— Mort... — répéta mélancoliquement le jeune homme... — Cruel châtiment de sa faute!... — Trop cruel peut-être!... — Certes, il avait été bien coupable... mais comme il devait vous aimer!...

— Je crois fermement qu'il ne m'aimait pas... — répondit mademoiicUe d'Auberive.

— C'est impossible!... vous étiez si belle!,..

— Iléias! mon enfant, j'étais si riche!

Et le récit reprit son cours un instant interrompu. A six heures et demie André se leva.

— Le moment de la délivrance approche... — dit-il, — avant une heure Germaine pouria respirer... — Ma mère, je vous quitte...

— Quand reviendras-tu?

— Dans la soirée, cela est certain, mais je ne puis préciser le njoment. — Soyez s;uis inquiétude d'ailleurs... — Vous voyez bien que je suis trani]uille et (|ue je n'ai plus peur de rien...

— Va donc, et que Dieu t'accompagne... Je vais prier...

Sept heures sonnaient h l'instant précis oîi San-Rémo arrivait rue do l'Échiquier et s'adressait à la concierge, seule dans sa loge et fort occupée à allumer une petite lampe.

— Madame, — dit-il, — M. Zimmermann?... La concierge le regarda. •

— Ah 1 ah ! — grommela-t-elle entre ses dents — c'est vous qui êtes venu le demander

hier...

— Moi-même, oui madame... — mais répondez à mu question, je vous prie... .M. Zinimcrniann est-il chez lui?...

— Pour sûr, non, il n'y est pas...

— Alors, il va rentrer d'un moment à l'autre?

— Je n'en sais rien...

— Il doit m'attendre... il sait que je viendrai... J'ai rendez-vous avec lui aujourd'hui lundi, à sept lioures.

— Eh bien! si vous avez rendez-vous, il va peut-être venir...

— Je lui ai écrit hier... — reprit André.

Tout en disant ces mots il aperçut une lettre posée sur la table de la loge et vivement éclairée par la lampe dont la portière venait de placer l'abat-jour. Il tressaillit en reconnaissant son écriture.

— Mais c'est ma lettre! — s'écria-t-il. — Comment? vous ne l'avez pas remise!..

— A qui, remise?

— A M. Zimmermann...

• — Et s'il n'est pas venu, cet homme, comment que je la lui aurais remise, s'il vous plaît?

— Il ne vient donc jamais?

La portière mit ses deux poings sur ses fortes hanches,

— Il vient quand ça lui plaît!... — s'écria-t-elle. — Ah çà, dites donc, vous, est-ce que vous êtes de la police pour me faire des ialerrogatoires comme ça, sans rime ni raison? — Vous savez, à la fin, ça me vaccine!

André, frémissant d'impatience, comprit qu'il faisait fausse route. Il prit dans sa poche une pincée de louis qu'il posa sur la table, à côté de la lettre, en poursuivant :

— Je vous en supplie, madame, renseignez-moi au sujet de M. Zimmermann... J'ai le plus grand intérêt... un intérêt immense, à lui parler ce soir... à l'instant... Vous devez connaître ses habitudes... — Puisqu'il n'est pas chez lui, oîi puis-je le trouver?

La portière comptait les pièces d'or.

Il y en avait six.

Vingt francs de plus que son locataire ne lui avait donné! — Donc, ce locataire était un ladre, un grigou!... — Donc elle ne lui devait absolument rien, et désormais elle passait à l'ennemi!

Avec le plus gracieux sourire elle expliqua quelle ne connaissait pas du tout ce Zimmermann. — 11 n'était venu qu'une .'cule fois, — le jour où il avait loué en payant un terme d'avance.

Le lendemain on avait installé dans le petit logement quelques meubles d'occasion et collé sur la porte une carte de visite.

Depuis, point de nouvelles, ni directes, ni indirectes, de ce singulier homme d'affaires.

André demanda le signalement du personnage.

La portière traça vaguement le portrait d'un monsieur de cinquante ou soixante ans,

barbu, portant des lunettes, et ressemblant à tous les hommes de cinquante ou soixante ans, ornés de lunettes et de barbes.

— Mais, — ajouta-t-elle — ne vous faites pas de mauvais sang, mon cher monsieur... il n'est que sept heures cinq minutes... — Puisque mon locataire vous a donné rendezvous, pourquoi donc qu'il ne viendrait pas?...

San-Rùmo sentait sa tète s'égarer... — Se trouvait-il en face d'une mystification inou'ie? — Le danger qu'il croyait anéanti planait-il de nouveau sur sa tête et sur celle de Germaine, irrémédiablement cette fois?... — Enfin quel étrange mystère cachait l'absence de Zimmermann?

Retournons à l'hôtel de Grandlicu.

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