L.WIX
Quelques instants après avoir mis sous les yeux de sa femme la lettre énigmatique annonçant pour neuf heures du soir la visite du Zimmermann inconnu, M. de Grandlieu, qu'un rendez-vous d'affaires appelait au dehors, fit atteler et quitta l'hôtel.
Germaine descendit au jardin et, comme la veille, à dix reprises, fouilla sans résultat la cachette.
Enfin, à la suite d'une longue, poignante et mortelle attente, elle allait, anéantie et découragée, regagner son appartement, quand une dernière tentative fut couronnée d'un succès inespéré.
Sa main, plongeant sous le lierre, devint frémissante au contact d'un papier satiné.
Elle retira l'enveloppe et, se traînant au pavillon, elle dévora les quelques lignes écrites par André dans l'exaltation de sa joie.
Ces lignes affirmaient la délivrance. « A sept heures, — disait le jeune hommes, — le danger aura disparu comme s'e/face un rêve. »
Le cœur de Germaine aurait dû bondir... — Une confiance sans bornes aurait dû remplacer son immense épouvante...
11 n'en fut rien.
C'est à peine si la pauvre enfant se trouva soulagée.
— Sommes-nous véritablement hors de péril?... — se demanda-t-elle. — ilien n'est encore fini, puisque jusqu'à sept heures nous avons tout à craindre... — André ne prendil point ses illusions pour des réalités?... — Si le salut est proche, pourquoi ces noirs pressentiments que rien ne dissipe?... Pourquoi mon cœur est-il oppressé plus que jamais, et mon âme triste à mourir?..,
Germaine rentra quelques minutes ù peine avant lu retour d'Armand. A sept heures, comme de coutume, le maitre diiôtel vint annoncer que madame la vicomtesse était servie.
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Le repas l'ut silencieux.
La jeune femme luttait vainement contre une prostration écrasante.
— Non, je ne suis pas délivrée... — se disait-elle, — un infaillible instinct m'avertit que le malheur est proche, et qu'entre lui et moi désormais rien no peut trouver place...
M. de Grandlieu la pria de s'appuyer sur lui pour retourner au salon et, chemin faisant, il sentait trembler violemment le bras soutenu par le sien.
11 fit asseoir la pauvre enfant, s'assit auprès d'elle, et pendant un instant la regarda sans lui adresser la parole.
Germaine, la tète basse, les yeux fixés sur une des fleurs du tapis, sentait le regard de son mari peser sur elle. — C'était une sensation toute pliysique, étrange, lourde et presque douloureuse.
Armand, tout à coup, lui prit la main.
La fille de Clotilde de Randal tressaillit de la nuque aux talons.
— Ma bien-aimée Germaine, — murmura le vieillard d'une voix douce et basse exprimant la plus tendre et la plus profonde pitié, — me direz-vous encore que vous ne souffrez pas?...
Madame de Grandlieu essaya de secouer négativement la tète. — Elle n'en eut pas le courage.
— Ma pauvre et chère enfant, — poursuivit Armand, — l'heure est venue d'un entrelien sérieux, devant lequel je recule depuis bien des jours, mais qui ne doit plus se remettre... — Notre bonheur à tous deux est compromis et presque perdu... — S'il ne s'agissait que du mien, cela serait de minime importance... — J'ai l'habitude de souffrir... — Mais je n'accepte point le malheur pour vous. — A tout prix, si je peux, je l'empêcherai de vous atteindre...
Germaine leva sur Armand ses grands yeux étonnés.
— Je ne vous comprends pas, — fit-elle.
— Je vais m'expliquer, — continua le vicomte, — et soyez sans crainte, mon explication sera courte... — Laissez-moi d'abord vous ouvrir mon âme, chère enfant... vous
verrez que je suis puur moi-nièmc un juge impartial et sévère... — En vous donnant le nom qu'aujourd'hui vous portez, en vous enchaînant à ma vie, j'ai commis envers vous une grande faute...
— Une grande faute!... — répéta madame de Grandlieu avec stupeur!... — une l'aule envers moi !..
— Oui... pres([ue un crime... — Ah ! je méjuge et je me condamne!... — Que voulezvous?.,, je vous aimais lant... je vous aimais si follement!... Je me suis abusé comme un aveugle volontaire sur la nature de l'affoclion que vous pouviez éprouver pour moi... — je ne devais cire qu'un père... — j'ai voulu devenir un mari, et je vous ai imposé un sacrifice au-dessus de vos forces...
La vicomtesse avait de nouveau baissé la tète et gardait le silence.
Protester était impossible. — Elle savait bien qu'Armand disait la vérité.
— llendez-moi cette justice, — reprit-il, — qu'après avoir compris mon erreur, j'ai fait ce qui dépendait de moi pour que la chaîne vous parût moins gênante... — J"ai condamné mon amour au silence... je l'ai contraint à porter un masque... celui de la tendresse paternelle .. — J'ai caclic ma blessure profonde et vous n'avez jamais vu le sang qui de mon cœur coulait goutte à goutte et m'étoufîait parfois... — Mon amie, ma pauvre Germaine, longtemps vous avez été héroïque... héroïque à ce point que je vous croyais presque heureuse... — Comme autrefois vous étiez ma fille... — Vos purs regards, votre sourire candide et doux me disaient avec éloquence que vous m'aimiez encore... et moi aussi j'étais presque heureux...
Le vieillard s'arrêta.
L'émotion le suffoquait.
Il essuya ses yeux humides et poursuivit d'une voix plus sourde :
— Aujourd'hui, tout s'écroule... — Non-seulement vous ne m'aimez plus, mais on croirait (jue je vous inspire un sentiment voisin de l'épouvante...
— Non... — balbutia Germaine. — Oh! non!... vous vous trompez...
— Je ne me trompe point, hélas!...
— Mon ami, je vous jiu-e...
— Pourquoi jurer?... — interrumpit Armand, — l'évidence est là, lumineuse! — Ma présence vous est à charge et, dans votre ignorance du mensonge et de l'hypocrisie, vous ne songez même pas à me donner le change... — Eh bien! ma pauvre enfant, une métamorphose si brusque, si profonde et si peu naturelle, a certainement une cause mystérieuse... — Cette cause, quelle est-elle? Germaine, quel secret me cachez-vous?
— Un secret!... — répéta madame de Grnndlieu effarée, — que croyez-vous donc?...
— Je ne crois rien... je ne veux rien croire... rien soupçonner... rien deviner... — je veux que librement... volontairement... loyalement.... votre âme s'ouvre devant moi comme tout à l'heure, devant vous, s'est ouverte la mienne... Pour vous sauv cr, Germaine, il suffirait peut-être d'un peu de confiance Ayez confiance, ô mon enfant
chérie...
La vicomtesse resta muette. — Une main de fer serrait sa goige... — Son cœur battait à coups pressés dans sa poitrine haletante. Armand reprit :
— Quoi! toujours ce silence?... — Au nom du ciel, parlez!... — Germaine, je suis un vieillard et vous portez mon nom... — Mes cheveux blancs, mon titre de mari me donneraient doublement le droit d interroger et d'exiger une réponse... Mais ce n'est pas mon droit que j'invoque... Oubliez-le, Germaine, oubliez-le pour vous souvenir que je fais à votre confiance un suppliant, un suprême appel... — Un secret, songez-y, est souvent lourd à porter... si lourd que son poids nous écrase... — On l'allège en le versant dans le sein d'un ami; et qui donc, en ce monde, est autant que moi votre ami?... — Allons, mon enfant, du courage... — J'implore et j'attends... — Soulagement et consolation, n'en doutez pas, vous viendront de moi seul... — Vous avez un chagrin profond... un chagrin
qui vous semble peut-être un remords, à vous qui ne savez rien de la vie... — Eh bien! confiez-moi ce chagrin et, si c'est un remords, confessez-vous à moi... — L'indulgence de Dieu est inépuisable, et les vieillards sont sur la terre les dispensateurs de cette indulgence... — Avez-vous peur de votre mari?... — Souvenez-vous alors qu'avant d'être la vicomtesse de Grandlieu, vous étiez ma fille... Vous l'êtes encore... vous le serez toujours... C'est ma fille que je contemple... ce sont les mains de ma fille que je presse... C'est ma fille que je vais entendre... — Ne me résistez plus !... Parlez, ma douce enfant... parlez à votre père...
C'en était trop.
Le cœur, gonflé jusqu'à se briser, débordait. — Les sanglots de Germaine éclatèrent. — Deux ruisseaux de larmes inondèrent son beau et pâle visage de martyre.
— 0 mon Dieu, — pensa-t-elle, — si j'osais tout lui dire si j'osais tomber à ses
pieds... si j'osais, en baisant ses miiins, invoquer un pardon qu'il ne refuserait pas... — Il est si bon, si noble et si grand!... — Eh bien, oui... j'aurai ce courage... il le faut... je le veux...
Elle allait s'agenouiller.
Ses yeux, voilés pai- les pleurs, rencontrèrent le cadran de la pendule.
L'une des aiguilles, — la plus petite — s'arrêta sur le chiffre IX. — L'autre atteignait lechirrreXII.
Le premier coup de neuf heures sonna.
En môme temps la porte du salon s'ouvrit et le valet de chambre parut sur la^euil.
Germaine se dressa livide, le regard fixe, les lèvres crispées, pareille ù la statue de la Peur.
— Que voulez-vous? • — demanda M. de Grandlieu, brusquement, presque avec colère.
— Monsieur le vicomte, — répliqua le valet en se dirigeant vers son maître, un plateau à la main — c'est la carte d'une personne qui prétend avoir écrit dans la matinée pour annoncer sa visite à monsieur le vicomte...
Armand prit la carte et lut à haute voix :
— Zimmermann!... — Avez-vous répondu que j'étais à l'hôtel? — continua-t-il.
— Oui, monsieur le vicomte. — Je n'avais pas d'ordres contraires...
— Alors, faites entrer... je recevrai cet inconnu...
Le valet sortit.
M. de Grandlieu se tourna vers la place où, deux secondes auparavant, Germaine se tenait debout.
Mais Germaine n'était plus là...
— Vous {les puyél — «lit-il en a'euipnrant des pincettes du foyer et en IcuJaut le tliiiiue à sca interlocuteur. (Page 431.)