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Vibert referma tranquillement son portefeuille, remit ce portefeuille clans sa poche, et boutonna son paletot.
— Très-bien ! — dit-il, je commence à comprendre : — affaire de cœur. — Grande passion!... — Portrait de maîtresse adorée!... — Des bêtises!... — oh ! je ne vous questionne point, mon cher artiste... — je suis discret, et n'ai d'ailleurs nullement l'habitude de me mêler des choses qui ne me regardent pas!... — Mais, amour ou caprice, un peu plus ou un peu moins vite, tout passe!... — il n'y a que l'argent qui reste... — (pour qui sait le garder, bien entendu!)... — Or donc, mon bon ami, le jour où n'ayant phis d'amour, et n'ayant pas d'argent, vous m'apporterez cette toile, j'aurai toujours à votre disposition les deux mille francs que vous refusez... — Quant aux petits panneaux égrillards, ce qui est dit est dit... je vous conseille de réfléchir... — Au revoir, cher artiste... — au revoir, et à bientôt...
Et Vibert quitta l'atelier, après avoir emprunté sans façon h la boîte de cigares un second partngas que le peintre oubliait de lui offrir.
Lorsque la porte fut refermée derrière lui, Georges Tréjan haussa les épaules et fit un geste de colère.
— Avoir du talent! — s'écria-t-il, — car j'en ai, c'est incontestable!... et gagner à grand'peine vingt-cinq ou trente misérables louis par mois, en peignant, pour un exploiteur, des nudités libidineuses!... quel métier!...
11 se mit à marcher rapidement, allant et revenant sur ses pas, comme un fauve enfermé dans une cage et reprit :
— S'appeler le comte de Tréjan!... se croire un artiste sérieux, et faire concurrence avec son pinceau aux industriels qui colportent en se cachant des photographies scandaleuses, et que la sixième chambre expédie à Mazasl... — Voilà donc où j'en suis réduit!... — la honte sans profit, voilà mon lot!... Est-ce qu'avec les sommes infimes que m'offre ce Vibert, je puis vivre?...
(1 Oh! mon père, égoïste féroce, puisque, après avoir assouvi toutes vos passions, satisfait tous vos désirs, réalisé tous vos caprices, vous ne deviez me laisser que la misère pour héritage, pourquoi m'avcz-vous mis au monde?...
« Le sang qui coule dans mes veines, le sang qui me fait votre (ils, m'a donné l'horreur du travail, la soif du luxe, l'appétit des jouissance» sans bornes et sans frein et je suis pauvre!... et je ne puis pas cesser de l'être!...
« J'ai lutté cependant contre ma nature, j'ai cru, par un labeur enragé, conquérir la réputation, la fortune, c'est-à-dire la possibilité matérielle de satisfaire mes goûts, mes instincts, mes besoins!...
« Je me trompais !...
« A quoi m'a-t-il mené, ce travail de maurouvre? — Est-ce que j'existe? — Est-ce que je serai jamais un de ceux dont on couvre d'or la plus informe ébauche et le moindre croquis?...
<i J'en ai fait assez!.... Je renoncel... Tout effort improductif est une diipprie, et je veux cesser d'être dupe!... — Les caries m'ont prouvé celte nuit que la vie de jil.iisir
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pouvait être plu? lucrative que la vie de fatigue!... — Combien n'en ai-je pas rencontré dans les salons du demi-monde, de ces viveurs sans revenu dont le valet de cœur et la dame de pique soldent seuls la liste civile!...
« Pourquoi n'aurais-je pas comme eux confiance en mon étoile? Pourquoi ne pas compter sur ma veine?... — J'ai la prudence et le sang-froid, ces deux grandes vertus du joueur... Je n'aurai point l'obstination quand la chance me sera contraire!... — J'aurai la hardiesse énergique quand elle me deviendra favorable...
« Et puis, enfin, qu'est-ce que je risque? — ajouta Georges après un instant de silence et avec un sourire amer. — Si le jeu ne m'enrichit pas, je le défie de me ruiner!... — Donc, à moi le hasard, mon seul dieu désormais!... — Las de végéter, je veux vivre!... »
Tandis que le gentilhomme déclassé, l'artiste sans courage et sans convictions, l'adolescent avide de plaisirs, à qui vingt-cinq ou trente louis par mois semblaient une somme absolument méprisable, prenait l'étrange résolution d'abandonner l'existence laborieuse et honorable de l'atelier pour la vie infernale du mauvais monde parisien, un petit coupé noir à train rouge, attelé d'un stepper de haute taille et conduit par un cocher anglais en livrée noire, s'arrêtait dans la rue de Laval devant la maison qu'habitait Georges Tréjan.
Les panneaux de ce coupé portaient un écu>son compli(|iié, surmonté d'un torlil de baron.
La portière s'ouvi'it, le maître du leste équipage descendit et s'engagea sous le vestibule de la maison.
— M. Tréjan? — demanda-t-il au concierge qui lisait le journal d'un de ses locataires dans une loge tenue comme un salon.
— Au cinquième, au-dessus de l'entresol. — La porte en face.
— Je sais. — Mais est-il chez lui?
— Je ne l'ai pas vu sortir...
A peu près certain de trouver Georges, le visiteur se mit en devoir de gravir les marclies parfaitemement cirées de l'escalier.
Ce visiteur était un homme grand et mince, d'une tournure chaimaute et d'une élégance irréprochable.
La soie de son chapeau brillait connue le vernis de ses bottines. — Sou pantalon, d'un gris très-clair, tombait ^vec une correction mathématique sur son pied long et mince. — Sa main droite, gantée de gris perle, jouait avec un stick en corne de rhinocéros. — Une rosette multicolore brillait à la boutonnière supérieure de son pardessus d'un bleu foncé. ^
Des favoris noirs et touffus encadraient son visage pâle, dont les traits accentués ne manquaient ni de régularité, ni de distinction. — Ses yeux avaient la couleur et l'éclat métallique de l'acier. — Son nez, fortement aquilin, donnait une expression impérieuse à sa
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physionomie. —Ses moustaches longues, retroussée? à la hongroise et d'un noir bleuâtre, cachaient à demi ses lèvres minces.
Ce personnage, qui pouvait et devait même passer pour remarquablement beau, semblait au premier coup d'œil avoir à peu près quarante-cinq ans, mais, d'un examen plus attentif devait résulter la conviction qu'il était, depuis assez longtemps déjà, du mauvais côté de la cinquantaine.
Des rides très-fines, presque invisibles mais nombreuses, s'étalaient en patte d'oie h l'angle externe de ses yeux. — Un cercle bistré estompait le contour de ses paupières, un peu gonflées par les veilles et par l'excès de ces plaisirs qui deviennent, à la longue, plus fatigants que le travail le plus acharné.
En outre, le noir violent des favoris et des moustaches, contrastant avec les fils d'argent semés en grand nombre dans la chevelure, trahissait l'emploi de quelqu'une de ces préparations savantes que la chimie moderne — sous toutes sortes de noms séduisants — met à la disposition de quiconque veut réparer du temps l'iri-éparable outrage/
Le personnage qui nous occupe atteignait du reste son but aussi bien que possible, et, sans une souveraine injustice, on n'aurait pu lui appliquer l'épithètc malsonnante de vieux beau.
Il franchit d'un pas ferme et plein d'élasticité les nombreux étages qui le séparaient du logis do Georges Tréjan.
Arrivé en face de la porte de l'atelier, il ne se donna point la peine de sonner, et il frappa deux ou trois fois contre cette porte avec le pommeau de son stick.
Le visiteur était sans doute un familier de la maison, un intime toujours bien accueilli, car Valentin prit à sa vue sa physionomie la plus avenante, et, sans consulter son maître, il ouvrit l'atelier et annonça :
— Monsieur le baron de Croix-Dieu...
L'artiste poussa une exclamation joyeuse en entendant ce nom. — Il fit quelques pas il la rencontre du nouveau venu et lui serra la main, en s'écriant avec une sincérité manifeste :
— Ahl baron, quelle bonne visite, et que je suis heureux de vous voir!...
— Je l'espérais un peu, mon cher Georges, — répondit M. de Croix-Dieu en souriant, — et c'est pour cela que me voici...
Tréjan conduisit le baron auprès du poêle, le contiaignit u s'installer dans le grand fauteuil et plaça la boîte de cigares à portée de sa main.
— 11 y a des siècles que je ne vous ai vu!... — reprit-il insulte, — (]uinze jours au moins! — Je commençais à me croire oublié!...
— C'était une injuste et vilaine pensée que vous aviez lii! — répliijua M. de Croix- Dieu, — vous savez à quel point vous m'êtes sympathique, et je crois ma sympathie payée de retour.
— Qu'avez-vous fait pendant ces quinze jours qui m'ont semblé si longs? — demanda le peintre après avoir de nouveau serré la main du i>aron.
— Eh ! mon Dieu !... — toujours la même chose.,,
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Georges Tiéjan souiit de la réponse dé son visiteur.
— Toujours la même chose ! — r(^péta-t-il, — ah! baron, il y a bien de la variété dans rette uniformité prétendue!
— Vous savez, — reprit M. de Croix-Dieu, — nous autres gens de loisirs, qui n'avons rien à faire, nous sommes en réalité occupés du matin au soir et du soir au matin... — Paris nous prend dans un engrenage de futilités auquel il est parfois impossible de se soustraire, même pour venir serrer la main de ses meilleurs amis... — On nous croit libres, nous sommes esclaves...
— Esclaves du plaisir! — s'écria Georges avec envie.
— Ce sont toujours des chaînes...
— Légères à porter !
— Gênantes bien souvent! — Enfin, je les subis avec philosophie! — Et vous, cher artiste, que devenez-vous?... Êtes-vous content?
— Ah ! non, par exemple!...
— Bah ! et pourquoi donc?...
— Parce que tout va mal...
— Le travail?...
— Me fatigue et ne me mène à rien!...
— L'argent?...
— Méfait défaut!..,
— Les dettes?...
— Me débordent!... — Bref, vous voyez un homme absolument découragé!...
— Découragé !... à votre âge et avec votre talent!... allons donc !... ma parole d'honneur, cela n'a pas le sens commun !
— .\h ! cher ami, — s'écria l'artiste, — pour l'amour de Dieu, ne me parlez pas de mon talent! — Si véritablement j'en ai, les résultats auxquels il m'a conduit sont si piètres que mieux vaudrait qu'il n'existât point! — Voulez-vous juger par vous-même de la haute situation que j'occupe dans le monde des arts?... — Écoutez les offres charmantes qu'un marchand de tableaux me faisait tout h l'heure...
Et Georges raconta dans ses moindres détails son entretien avec Vihert.
— Vous avez raison, niordieu!... — dit vivement le baron, quand l'artiste eut achevé,
— de telles propositions sont humiliantes et inacceptables! — Cet homme et ses pareils ainiscnt odieusement de la nécessité où ils vous voient de vivre de votre travail... — Si vous aviez une fortune indépendante, qui vous permît de dom'incr la situation, vous les entendriez vous parler un tout autre langage!... — ils feraient antichambre chez vous!...
— ils seraient humbles, obséquieux, serviles et suppliants, pour obtenir en les couvrant d'or quelques-unes de ces toiles fines, charmantes, adorables, que le public, le vrai public, sait bien apprécier il leur juste valeur...
Georges accepta sans se faire prier les délicates flatteries de son interlocuttnir, puis il répliqua ;
— C'est possible... c'est même problable... mais malheureusement je ne domine pas la situation!... c'est elle qui me domine ou plutôt qui m'écrase... — Je suis pauvre, je ue cesserai jamais de l'être, au moins par mon travail — et si (chose tout à fait invraisemblable 1) — quelque fortune inattendue me tombait du ciel, je vous le dis franchement, baron, il est bien probable que je ne travaillerais plus... — Ma nature n'est point faite pour la lutte.... — Je n'ai nulle ambition... — je dédaigne la célébrité... — (peut-être comme le renard de la fable dédaignait les raisins qu'il déclarait trop verts!...) — Bief, je ne souhaite que le repos...
— Par le repos, vous entendez la vie de plaisir, n'est-ce pas?
— J'en conviens,... C'est mon rêve...
— 11 vous faudi'ait soLxante ou quatre-vingt mille livres de rente... — un petit hôtel, nid délicieux capitonné de soie et truffé d'objets d'art... — il vous faudrait des chevaux de sang, des voitures du bon faiseur, le premier tailleur de Paris, les cabarets en vogue, les boudoirs à la mode...
— Oui... ûh! oui... — murmura le jeune homme avec un long soupir, il me faudrait tout cela! mais, je vous l'ai dit, c'est un rêve...
— Qui pourra se réaliser. ..
— Et comment? ^ par quel prodige? — D'où mo viendrait un hcritag(,'? — je ue lue connais point de paients...
— On devient riche par un mariage aussi bien que par une succession...
— Me marier!... — moi! — s'écria Georges.
— Gela vous déplairait-il, par hasard?
— Je n'en sais rien... — Je n'y ai jamais songé... — Ce que vous me dites, d'ailleurs, est de la haute fantaisie !... — Est-ce qu'une femme riche voudrait de moi?...
— Pourquoi non?
— Pour une raison sans réplique à notre époque...
— Laquelle?
— Je n'ai rien...
— Vous n'avez pas d'argent, mais vous avez aulie chose...
— Quoi donc?
— D'aboi'd, mon cher Georges, vous êtes très-beau...
— Oh ! baron, ménagez ma modestie... — interrompit le jeune homme en riant.
— Oui, très-beau, je le répète, — reprit M. de Croix-Dieu, — et, ce qui est mieux encore, très-distingué... — Vous êtes suffisamment instruit, spirituel, bien élevé, gentleman jusqu'au bout des ongles... — Vous portez un grand nom... - Vous êtes le comte deTréjan!...
— Ceci, baiou, est une non-\aleur! — J'ai quitté mun litic inutile le jour où j'ai compris que uulle prétention aiistocratique ne pouvait s'allier sans ridicule à la vareuse d'un pauvre diable de raphi ! . . . — Pour tout le monde, aujourd'hui, je suis Georges Ti-éjan, pas autre chose, vous le savez bien...
— Georges Tréjan, dont les ancêtres étaient aux croisades! — Croyez-moi, cher, cela
vaut son prix! — La couronne aux neuf perles, quand elle est historique, devient un joli hameçon dans la main d'un pêcheur de dots..,
— Je me déclare tout à fait impropre à me servir dun tel hameçonn... — Je serais, à cette pêche, d'une maladresse absolue...
— Vous, peutrêtre... — mais moi?...
— Comment, vous?...
— Voyons, mon cher, m'autorisez-vous à vous marier?
— C'est sérieux?
— Très-sérieux, parole d'honneur!
— Eh bien! au fait, pourquoi non? — Trouvez-moi donc une femme, baron, puisque vous poussez le dévouement à l'amitié jusque-là. — De votre main, je la prendrai les yeux fermés! — J'en ferai une comtesse de Tréjan... — A une condition, bien entendu...
— Laquelle?
— C'est qu'elle ne sera ni vieille ni laide... — Le ridicule m'effraye, je crois, plus encore que la pauvreté... — Je veux bien échanger mon nom contre des liasses de billets de banque, mais encore faut-il, cependant, que certaines clauses du marché ne me semblent pas trop dures à remplir...
— Soyez sans crainte... — Je réponds que la dot sera ronde, et la fiancée jolie.
— Si vous réussissez, baron, — fit le peintre en riant, — je vous tiendrai pour un sorcier de premier ordre!...
M. de CroLx-Dieu s'était levé.
Ses regards se tournèrent vers le côté de l'atelier où se trouvait sur son chevalet la tête de femme que l'artiste, après le départ de Vibert, avait oublié de calcher sous sa toile verte.
— Ah çà, mais, — dit-il, — voilà, ce me semble, quelque chose que je ne connais pas encore...
Et il se dirigea vers le chevalet, devant lequel il s'arrêta en s'écriant :
— Fanny Lambert!... Diable!... c'est superbe!... Georges tressaillit.
— Vous connaissez Fanny Lambert? — demanda-t-il vivement.
— Je la connais beaucoup... beaucoup... Je suis son ami très-intime...
— Son ami?... son ami très-intime? — répéta le peintre avec une hésitation manifeste. — Comment l'entendez-vous, baron?
— Mais, de la façon la plus simple et la plus honorable... — J'ai pour Fanny Lambert une alTection très- vive, très-paternelle si vous voulez, en même temps qu'une haute estime...
— De l'estime? — Ah! baron, vous allez un peu loin!...
— En quoi donc? — Fanny Lambert est, je l'affirme, une des plus honnêtes femmes que je connaisse...
— Vous êtes indulgeat! — Une honnête femme qui a des amants!...
— Qui en a eu un...
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Le marchand de talileaux larrf-la par le lira?. — .Mai^', monsieur... coniniença l'arlisle. (l'age lil.
— Un seul?...
— Certes!... Et encore n'est-il pas bien sûr que le prince Serge Aldéonolî ail clé son amant. . — On a dit à ce sujet beaucoup de choses... — Ah eà! mais, vous ne savez donc pas un mot de l'histoire de cette adoivihli' fi'mme?
— - Pas un unit, en cftcl.
— El vous, Georges, un hniunie diMitc, un esprit di>titif.;ué. von« faiti-- coinnu' le vul-
gaire absurde et routinier! — Vous jugez Fanny Lambert sur les apparences, et, qui plus est, vous la condamnez ! Ce n'est pas bien I
Baron, je ne demande qu'à avouer mes torts... — Apprenez moi ce que j'ignore...
Je n'en ai pas le droit... — La confiance de Fanny m'a mis au courant, j'en conviens,
de certaines particularités de sa vie; néanmoins il m'est impossible, sans y être préalablement autorisé par elle, de soulever pour vous le voile qui couvre une partie de son passé... — Mais dès à présent je puis vous dire, je puis vous jurer, qu'elle est digne de tous vos respects!...
Après avoir prononcé avec une cli.ilcur eutraîuanto. les dernières paroles que nous venons de reproduire, et qui fiient sur Tiéjau l'impression la plus vive, le baron de Croix- Dieu reprit, en fixant de nouveau son attention tout entière sur l'étude placée devant lui :
Je ne suis point complimenteur, vous le savez, mon cher Georges... — Je ne dis
jamais que ce que je pense... — Eh bien! les paroles me manquent pour vous exprimer mon admiration en face de cette peinture ! — C'est beau! c'est vivant! c'est une œuvre! Fanny Lambert a donc posé chez vous?
Oui, pendant quelques jours, pour un portrait terminé depuis trois semaines et que
vous avez dii voir chez elle...
Je ne l'ai pas vu... — répliqua le baron. — Fanny ne m'en a point pailé... — Pourquoi ce mystère?... — Mystère d'autant plus singulier qu'elle m'a, plus d'une fois, questionné sur votre compte?
Elle vous a questionné?... — Et dans quels termes? — demanda l'artiste avidement.
Dans les termes d'une curiosité sympathique... — Elle fait grand cas de votre talent,
ce qui est tout naturel... — Mais, dites-moi, depuis que vous avez achevé le portrait en question, vous avez revu Fanny?
— Oui.
— Chez elle?
Ici. — Elle m'a fait deux ou trois visites...
— Et, pendant ces visites, elle a posé pour cette seconde toile?
Elle ne sait même pas que cette toile existe... — J'ai dessiné et peint de souvenii...
En vérité ! — Comment avez-vous pu, en l'absence du modèle, obtenir une aussi
parfaite ressemblance?... — C'est prodigieux!...
C'est, au contraire, la chose du monde la plus simple...
— Paradoxe!...
— Vérité pure! .. et je le prouve...
Prouvez, cher ami !... prouvez!... Je veux bien me laisser convaincre, mais il me
faut de bons arguments...
=St)'X
— Mon cher baron, — reprit Georges Tréjan, — l'image de Fanny Lambert est gravée si profondément dans ma mémoire que je la vois sans cesse et partout, et qu'il m'est par conséquent possible et facile de la fidèlement reproduire. — Je n'ai qu'à fermer un ii)stant les yeux pour que cette image m'apparaisse, nette et distincte comme une bonne épreuve photographique... — Ce phénomène — (si c'en est un) — ne saurait d'ailleurs vous surprendre... — Il se renouvelle invariablement, dans des conditions identiques, pour nous autres artistes, quand un objet, quel qu'il soit, nous a vivement frappés.
M. de Croix-Dieu, sans répondre, sourit avec une indéfinissable expression.
— Mon ami Georges, — fit-il au bout d'un instant, — je suis riche, vous le savez, et je vous ai dit que j'étais l'ami de Fanny Lambert... — J'attribue une valeur exceptionnelle à cette étude, à tous les points de vue, et je serais heureux d'en être possesseur... — Voulezvous consentir à me la céder?... — Je suis prêt à vous en donner le prix que vous fixerez vous-même, quel qu'il soit...
Tréjan devint pourpre.
— Tonnerre de Bougivall — s'écria-t-il. — Il faut convenir, mon cher baron, que je n'ai pas de chance aujourd'hui!...
— l'ourcjuoi donc?
— Je souhaite passionnément vous être agréable — (j'espère que vous n'en doutez pas), — et la chose demandée par vous se trouve être justement la seule qu'il me soit impossible de faire!...
Croix-Dieu parut fort étonné.
— Vous ne pouvez me céder la toile que voilà'/... — deinandu-L-il.
— Je ne le puis...
— Est-elle vendue?
— Non... Lé marchand de tableaux ilont je vous ai parlé tout à l'iieuri' désirait, lui aussi, cette élude... — il m'en ofl'rait un prix relativement très-élevé, surtout pour moi dont la bourse est à sec... — J'ai rcfjisé do la lui vendre...
— Je comprends cela... — Mais je ne suis pas un marchand de tableaux, moi !... Je suis un ami... — Cela change la thèse... — Votre toile acquise par moi se trouverait dans mon logis en fort bonne compagnie, vous le savez, et n'en sortirait point...
- Je vous supplie di' no pas insister... — vous redoubler!.;', mes regrets, sans modifier ma résolution...
— Plus qu'un mot à ce sujet... — Peut-être, pur un sentiment de loyauté très-appréciabli,', jugez-vous qu'il y aurait une soite d'indélicalcsseà vous défaire d'un portrait tel que celui-ci, surtout dans ce costume un peu transjiarent, h l'itisu de l'uriginal de ce purlrail...
l->'-J Ll-lS TllAGKDlES DE PAlilS
— Si tel était le motif de votre refus, je prendrais volontiers l'engagement de vous apporter l'autorisation pleine et entière de Fanny Lambert... — Je puis la lui demander dès aujourd'hui, et je suis certain de l'obtenir...
— Baron, baron, — s'écria Georges avec une vive incjuiétude, — n'en taites rien, je vous l'u supplie !... Fanny Lambert, je vous le répète, ignore l'existence de cette étude... — Elle auiait le droit de la regarder conmie le résultat d'un véritable abus de confiance!... — Ne trahissez pas mon secret, si vous avez à c<vur de ne me point causer un très-poignant chagrin !...
— Ilassurez-vous bien vile, mon cher Georges, — répliqua M. do Croix-Dieu; — je serais au désespoir de vous affliger; mais, entre nous soit dit, je ne comprends pas bien les motifs d'une telle épouvante... — Si Fanny Lambert connaissait celte seconde épreuve de son charmant visage, tout ce qui pourrait vous arriver de plus redoutable sei-ait que, ne voulant pas la laisser entre vos mains, elle vous demandât de la lui vendre, et, certes, elle serait dans son droit!...
— Elle n'y serait que trop! — murmura le peintre. — Vous venez de mettre le doigt sur l'endroit sensible ! — Fanny Lambert réclamant son portrait, je n'oserais le lui i-efuser, et voilà précisément ce que je redoute... voilà ce que je ne veux pas!
— Bref, — reprit M, de Croix-Dieu avec un nouveau sourire — en artiste égo'ïste que vous êtes, vous désirez garder pour vous seul cette séduisante image?
— Je le désire plus que tout au monde !...
— Eh bien ! vous la garderez, mon cher Georges!... — G'estbien le moins qu'un amoureux puisse soupirer tout à son aise en face du portrait de l'objet aimé!
Tréjan, pour la seconde fois, devint rouge jusqu'aux oreilles.
— Quoi! — murmura-t-il avec un prodigieux embarras, — vous supposez...
— Haltelà! .. mon très-cher! — interrompit Croix-Dieu, — je ne suppose rien... Je suis sûr... — Vous êtes amoureux de Fanny Lambert... — très-amoureux... plus amoureux que vous ne le croyez peut-être vous-même... — l'A c'est un malheur!... — ajouta-t-il d'un ton sérieux.
Georges ne suDgcait plus à nier.
— Un malheur? — répéta-t-il. ^ Pourquoi (hjiie?
— Pourquoi? — Je vais vous le dire carrément, brutalement. D'abord je ne sais pas si Fanny vous aime ou vous aimera, mais, en supposant qu'elle vous aime, j'ai la conviction, vous entendez, la conviction la plus absolue, qu'elle ne vous appartiendra jamais!...
— Comment?... si elle m'aimait?...
— Elle lutterait contre son ;iniùur et conti'e le vôtre, et vousneseriez point son amant... — • Ceci, mon cher baron, lessemble fort à un paradoxe...
— En quoi?
— Si méritée que soit l'estime dont vous faites profession à l'endroit de Fanny Lambert, vous ne pouvez nier, cependant, ([u'elle ait cédé déjà...
— Je vous répète que sur ce point nous ne sommes pas d'accord, mais en admettant.
LES TRAGEDIES h\: PARIS 157
sous toutes réserves, que vous soyez dans le vrai, celte chute, précist^ment, la rendrait inexpugnable... — La jeune fille la plus candide, la femme mariée la plus vertueuse, vous céderaient peut-être... Fanny Lambert ne vous cédera pas !
— Il m'est impossible de vous comprendre...
— Parce que vous connaissez mal Fanny Lambert, ou plutôt parce que vous ne la
connaissez pas du tout... — Une réunion de circonstances romanesques ont fait d'elle,
en apparence, — ee qu'elle est à vos yeux et aux yeux de ceux qui, comme vous, jugent et condamnent à la légère!... — Elle passe pour une femme galante et ne se fait point d'illusion à cet égard. .. — Elle sait ce qu'on dit et ce qu'on croit d'elle, mais elle sait aussi ce qu'elle vaut. — A tort ou à raison — (à tort, selon moi) — elle a perdu l'estime du monde, mais elle a conservé la sienne... — Elle n'a qu'une pensée, qu'un rêve, qu'un désir et qu'un but : la réhabilitation... — Or, elle n'ignore point qu'une faute, une seule, la ferait aujourd'hui véritablement ce qu'elle paraît être, et, cette faute, elle ne la commettra point...
— Fût-elle éprise pour vous d'un amour insensé, — (et l'intérêt que je vous porte à tous deux me fait désirer ardemment qu'il n'en soit rien!) — elle lutterait contre son amour elle en mourrait peut-être, mais elle résisterait jusqu'au bout...
— Que veut-elle donc? — demanda Georges.
— Je viens de vous le dire... — Elle veut la réhaljilitation.
— Gomment?
— Par le mariage.
— C'est de la folie!... s'écria l'artiste.
— Vous ne me compreniez pas tout à l'heure... — réplicjua .M. de (Iroix-Dieu, — c'est moi, maintenant, qui ne vous comprends plus...
— Baron, soyons sérieux... — 'Uii donc épouserait Fanny Lambert?...
— Qui donc? — un honnête homme, assez courageux pour se mettre au-dessus d'absurdes préjugés, assez fort pour imposera tous le respect dont il saurait que sa femme est digne, — assez intelligent, enfin, pour acheter le bonheur de toute sa vie au prix d'une blessure imméritée d'amour-propre ! — Cet homme existe, soyez-en sûr, mon cher Georges.
— Il ne s'agit que de le trouver... et je m'en charge...
— Vous voulez marier Fanny Lambert? — demanda l'artiste avec une angoisse mal dissimulée.
— Oui, certes, je le veux et j'y parviendrai!... — La certitude d'avoir l'ait deux heureux sera pour ma conscience une jouissance incomparaJjle...
— Pourquoi ne l'épousez-vous pas vous-même, puisque vous l'appréciez si bien? — reprit Georges, non sans amertume.
— Pour une foule de raisons, dont voici les deux piiiicipales : — Fanny m'aime de bonne amitié, mais n'acceptera pour mari qu'un homme qu'elle aimera d'amour... — En outre, je suis pris ailleurs... — Ah! si j'avais le cœur libre et dix aus de moins, ce n'est pas demain, ce n'est pas dans une heure, c'est à l'instant que je dirais à Fanny Lambert : — «Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon noiu'^Ji* — Et la baronne de Croix-Dieu serait la reine de Paris I
— Fanny Lambert est richi', n'est-ce pas?
— Oui. — Elle possède deux millions.
— D'où lui vient cette fortune?
— Je n'ai pas le droit de répondre... Je puis vuus dire seulement que la source en est pure, et que le mari de Fanny pourra sans rougir la partager avec elle...
Ayant ainsi parlé, M. de Croix-Dieu prit son chapeau et son stick qu'il avait, en entrant, posés sur une chaise, et tendit la main à Georges.
— Vous partez déjà, baron? — demanda ce dernier.
— Il le faut, je suis attendu, mais ce serait bien aimable à vous de venir après-demain, à onze heures précises, partager mon déjeuner de garçon...
— J'accepte avec un vif plaisir...
— Nous serons seuls, et, comme disait un précepteur qui me donnait jadis des férules, brave homme au fond, mais pédant renforcé, ne négligeant aucune occasion de glisser du mauvais latin dans du français médiocre, nous causerons de omni re scibili, et quibusUam aliis... Faut-il traduire?
— Inutile, — répondit Georges en riant, — j'ai presque compris...
M. de Croix-Dieu se dirigea vers la porte; au moment de l'atteindre il fit un crochet brusque et revint se camper, les bras croisés, en face du chevalet qui soutenait l'image de Fanny Lambert.
— Je le répète, cher ami, — dit-il — vous avez fait là une belle chose ! — Si riche que soit votre nature, si puissants que soient vos efforts, vous ne dépasserez jamais cela ! — une femme doit être fière d'inspirer un pareil chef-d'ffîuvrel — Ah ! si Fanny voyait cette toile...
— Oui... mais elle no la verra pas... — Je compte sur votre discrétion, baron!... Souvenez-vous!...
— Je n'o ublie jamais ! . . .
— Ainsi, c'est promis?
— C'est juré !...
— M erci, et après-demain. . .
— A après-demain, cher, et d'ici là ne pensez ptis trop à votre adorable modèle!... c'est un conseil d'ami que je vous donne !... — Tout à craindre... rien à espérer... voilà le bilan de votre amour !... — Étouffez-le dans l'œuf, ou gare aux insomnies !..
Les deux hommes échangèrent une dernière poignée de main, puis M. de Croix-Dieu quitta l'atelier, regagna sa voiture, et dit à son cocher :
— Rue Le Sueur, Jauies... et laissez filer Stop...
Le cocher anglais rendit la main au stopper qui partit à un tiot impétueux, fila par le boulevard Haussmanu et l'avenue Fricdland, et s'arrêta non loin de l'arc de triomphe devant la grille d'un petit hôtel, dont l'architecture élégante et coquette rappelait le goût un peu maniéré des constructions du dix-iiuitième siècle.
Cette grille, qui donnait accès dans une cour plantée de trois grands platanes dépouillés de leurs feuilles, tournait sur ses gonds au moment précis oii le coOpé dn baron fit halte.
M. de Croix-Dieu passa, sans rien demander, devant le concierge debout sur le seuil de sa loge dans une attitude respectueuse.
11 jeta un coup d'œil à deux admirables chevaux russes, de race Orloff, qu'un cocher et un groom achevaient d'atteler à une Victoria à huit ressorts encombrL'e de fourrures.
11 gravit les huit marches de pierre blanche du perron, entre une double rangée de vases en vieille faïence de Delft, et enfin il franchit le seuil d'un vestibule dont un grand valet de pied en culotte courte et en habit à la française s'était empressé d'ouvrir la porte vitrée.
— Madame va sortir, — dit ce valet, — mais elle recevi'a certainement monsieur le baron.
En même temps une femme de chambre laide, mais coquette, accoui-ut et prévint le visiteur que madame achevait sa toilette, et qu'elle priait monsieur le baron de lattendre quelques mifiutes dans le petit salon.
-Bien... bien... — répondit M. do Croix-Dieu; — qu'elle prenne tout son temps... rien ne me presse...
Puis, avec l'aisance d'un homme qui se sentà peu près chez lui, il traversa un premier salon de style chinois, réduction très-exacte d'une des salles d'apparat du palais d'été à Pékin, — un second salon, de style Louis XVI, tendu d'admirables tapisseries des Gobelins d'après Watteau et d'après Boucher, — et pénétra dans une troisième pièce, de dimensions moindres, dont les murailles disparaissaient sous les plis d'une étoffe de soie orientale à larges raies blanches et bleues.
Il prit sur une petite table le dernier numéro de la Vie parisienne, se laissa tomber dans les bras d'une large chauffeuse placée au coin de la cheminée de marbre rose où brûlait on feu vif et clair, et se mit à parcourir le moniteur des suprêmes élégances du high-life.
Quelques minutes s'écoulèrent ainsi, puis une porte dissimulée dans la tenture s'ouvrit sans bruit et se referma de même, après avoir livré passage à une jeune femme dont les mignonnes bottines à hauts talons foulaient si légèrement l'épais tapis que M. de Croix- Dieu ne les entendit pas.
La jeune femme s'arrêta, — un éclat de rire argentin s'échappa de ses lèvres pourpres, et elle s'écria :
— Eh ! baron!... regardez donc un peu ma petite personne!... — il mo semble qu'elle en vaut la peine!... — Suis-je assez réussie comme ça? — qu'en dites-vous?...
— Absolument adorable, comme toujours, chère Fanny I... lépondit le visiteur en se levant.
Fanny Lambert. — car c'était elle, — fit une nione délicieuse.
— Cette petite sucrerie était inévitable! répliqua-t-clle comme l'héroïne d'une comédie
de Dumas fils. — Et voilà toutce que vous inspire ma toilette ! un compliment moisi !... une devise de mirliton de Saint- Clouil 1 — Ah ! fi, baron ! Examinez-moi mieux, s'il vous plaît! — je vous préviens que j'exige une admiration faite exprès ! — Mettez votre binocle, mon bon, si vous êtes affligé d'une myopie prématurée, et servez-moi quelque madrigal d'une fraîcheur un peu moins douteuse que votre adorable! de tout à l'heure ! ! — Comment, ça ne vient pas ! — il faudrait voir à vous décider!... Vous savez, baron, j'attends!...
Le fait est que la jeune femme était étourdissante dans sa robe de velours pensée garnie de martre zibeline... — Un manteau pareil à la jupe et garni comme elle, — un soupçon de chapeau, de la même étoffe et de la même nuance, posé sur le pyramidal édifice de ses beaux chevaux blonds ébouritlés, complétaient sa toilette.
Elle tenait de la main gauche un microscopique manchon de velours assortissant le reste du costume, et ses petits pieds nerveux et bien cambrés jouaient à l'aise dans ces bottines dignes de Cendrillon dont nous avons parlé tout à l'heure.
En photographiant dans l'un des précédents chapitres le portrait de Fanny Lambert, peint de mémoire par Georges Tréjan, nous avons photographié la femme elle-même.
Ce que nous pourrions ajouter au sujet de cette beauté étrange ne serait donc qu'une redite, et nous nous abstenons.
Beaucoup de nos lecteurs parisiens connaissent la sii-cne à laquelle nous donnons le nom de Fanny Lambert, — comme ils connaissaient Blanche Lizely. — Ils ne tarderont point à la reconnaître sous le masque transparent qui déguise à peine ses traits, et ils affirmeront au besoin que Georges Tréjan était un peintre habile, et qu'à défaut d'autre mérite nous avons du moins celui d'être un copiste fidèle...
Philippe de Croix-Dieu trouva sans trop de peine le madrigal inédit réclamé si imptjrieusement par la jolie femme, qui le récompensa en lui tendant son front, en même temps qu'elle lui disait :
— Tout travail mérite salaire... — Baron, paye/.-vous vos droits d'auteur...
M. de Croix-Dieu appuya ses lèvres sur les mèches folles qui caressaient amoureusement le front blanc de Fanny.
— Soyons sérieux, chère enfant, — fit-il ensuite, —j'arrive de la rue de Laval...
— Vous avez vu Georges?..
— Oui...
— Vous avez parlé de moi ?
— Naturellement, puisque je n'allais chez lui que pour pailer de vous...
— Eh bien?
— Eh bien, ce que j'avais prédit s'est réalisé... — C'était, du reste, écrit d'avancel Tréjan est amoureux de votre humble servante?
— Pardieu!..
— Bah ! un caprice...
— Non, — une passion.
— Vous dites?..
— Je dis : une passion!... une vraie passion !..
Fanny Lambert jela son inaiicliun sur un rMuleiiil el s'assit à son tour au coin du feu.
LES TRAGÉDIES DE PAItlS
Tréjan fonlraiguil le haron à s'installer Jans le granJ fauleiiil. (l'nge UO.l
— Tiens! tiens! — dit-file en riant, — une vraie passion! — c'est (ivs-curieux!! contez-moi donc cela.
— Mais votre voiture vous attend...
— Elle attendra. — Ainsi, Georges vous a pris pour confident?.
— Oli! bien malgré lui... — Je l'ai confessé sans qu'il s'en doutât... — Le cher garçon a la tête absolument tournôo ! — il a fait, de souvenir, un p irtrait de vous qui est la chose
du monde la plus merveilleuse! ! — J'ai ofl'ert de lui payer ce portrait des sommes folles... — Il a refusé, quoiqu'il se débatte dans d'inextricables embarras dargenl. .. -
— Pauvre garçon ! — murmura Fanny.
— A'ous le plaignez?
— D'être sans le sou? — Ali 1 je crois bien! J'ai connu ça I...
— Et de vous aimer?
— Je n'en sais rien... — Il faudra voir... — Mais pourquoi donc, quaiui je suis allée chez lui, ne m"a-t-il pas montré ce portrait que vous dites si beau?...
— Parce qu'il sait bien qu'il ne pourrait vous le refuser, à vous, si vous ue cousentiez point à le laisser entre ses mains, et qu'à tout prix il veut le garder...
— Baron, vous étiez dans le vrai, je commence à le croire... — Oui. ça ressemble à de l'amour! — Ainsi donc, en supposant qu'il nous convienne de donner suite à notre grand projet, Georges m'épouserait?...
— Peut-être...
— Comment, ce n'est pas siir?... — il y a des obstacles?...
— Oui... — mais ils peuvent disparaître, si vous suivez de point en point mes conseils, et si vous faites tout ce qu'il faudra pour amener notre artiste à ce mariage.
Les sourcils noirs de Fanny Lambert se froncèrent légèrement.
Ses grands yeux verts aux prunelles profondes et inquiétantes prirent une expression presque sombre, et pendant quelques secondes elle garda le silence (M1 présonlanf l'un de ses petits pieds à la flamme du foyer.
— A quoi pensez-vous, chère entant? — lui demanda Al. de Croix-Dieu.
— Je pense, cher baron, qu'il est au moins original de se donner beaucoup de mai et de multiplier les efforts d'une transcendante diplomatie, pour obtenir qu'un pauvre diable fnssn à une jolie femme, ornée de deux millions, le grand honneur de l'accepter...
- Ce pauvre diable, ne l'oubliez pas, s'appiUe le comte de Tréjan ! -*^ répliqua le baron. '
— Ah ! sans cela!... — Mais, dans une si grosse aventure, au moins soyons prudents!... ne faisons rien à la légère!... — Êtes-vous bien certain que notre ami Georges sôit véritablement, authentiquement, indiscutablement, comte de Tréjan?...
M. de Groix-Dieu tira de sa poche deux feuilles de papier timliré et les tendit à la jeune femme.
— Voici ma réponse, — dit-il, — elle est péremptoire, et je défie do la disinler...
— Qu'est-ce qae c'est que ça?...
— L'acte de naissance de Georges-Ilaoul-Maximilieii de Tréjan, et l'acte de décès de son père, Louis-Gaspard comte de Tréjan, vicomte de Saint-Pol, baron de Guër, seigneur de Loudéac, Dinoire, Palud et autres lieux... — Les Tréjan, ma chère, sont de la plus vieille noblesse bretonne. . — En l'an 800, ils comptaient déjà... — Leur écussori se trouve à Versailles, dans la salle des Croisades... — ils ont eu des alliances avec toutes les anciennes maisons de France... — Georges est assez proche parent du vicomie .\rmand de Graiullieu, dont le mariage dernièrcmiMit a fait tuiit de biuit...
^Vf-rr- =^^ — — ' "-:> X
— (jiiol mariage?
— Vous savez bien... M. ili' rirauLllieu, grand seigneur immensément riche, mais ayant tout au moins soixante-huit ou soixante-neuf ans, vient d'épouser une orpheline recueiUie par lui, — une perle de beauté d'ailleurs, — mademoiselle Germaine de Randal...
— Oui,... oui... je me souviens... mais revenons à Georges... — Comment se fait-il que le dernier représentant d'une race illustre, pourvue de tant de fiefs et de seigneuries, en soit réduit au triste métier de peintre sans réputation, sinon sans talent, cachant son titre et son blason, et faisant, en somme, plus de dettes que de tableaux?...
— Je vais vous l'expliquer en aussi peu de mots que possible... — Les biens considélables des Tréjan furent déclarés propriétés nationales au moment de l'émigration... — Le grand-père de Georges, au retour des Bourbons, devint l'une des fortes parties prenantes du milliard d'indemnités... — il reçut un million, racheta le château de Tréjan avec quelques-unes des terres qui l'entouraient jadis, et mourut à quatre-vingt-dix ans, espérant naïvement que son fds, le comte Louis, ferait un riche mariage et travaillerait de tout son pouvoir à rendre à la maison son antique splendeur.
« Le comte Louis, tète folle, nature sensuelle et dissolue, se maria en elfet, mais avec une fille sans fortune qui le laissa veuf quelques années après la naissance de Georges.
« Le cumte Louis vendit alors ses terres et son vieux manoir historique, réalisa tous ses capitaux, résolu de doubler en peu de temps sa fortune par des coups hardis, et vint h Paris où il se lança à corps perdu dans les spéculations de Bourse et dans le monde où l'on s'amuse.
« Ce gentilhomme aimait passionnément le luxe, les chevaux, le jeu, les femmes, la bonne chère. — Il mena la vie à grandes guides, dépensa sans compter, mangeant à la fois !•' vert et le sec, se ruina deux ou trois fois et trouva moyen de se relover tant bien que mal, grâce à quelques opérations heureuses.
" Enfin, à l'âge de cinquante-cinq ans, plus jeune et plus fou que jamais, il eut un duel absurde au sujet d'une marcheuse de l'Opéra, et fut tué roide d'un joli coup d'épde tout au travers du corps.
« La liquidation de ses alfnires embrouillées donna tout au plus vingt mille francs.
« Voilà pour le père, — arrivons au fils... w
vm
— (i.'orges v.MiHJt d'atteindre sa vingtième année, — continua M. de Croix-Dieu, — il achevait ses études au collège Louis-le-Grand. — On l'émancipa, — on lui remit les quelques bill.-ts de banque, suprêmes épaves de la fortune paternelle engloutie, et il se trouva sur le pavé de l>aris, — seul, et dans l'impérieuse nécessité de gagner sa vie...
Il Miii< comment?...
LES TnAGÉDlES DK l'AlilS
n Au collège il avait eu des prix de dessin. — II se persuada qu'il aimait les arts. — D'ailleurs ce qu'il entendait raconter de l'existence fantaisiste et indi-pendante des artistes le séduisait. — Il i-ésoIut de demander à la peinture des moyens d'existence et il entra dans un atelier, mais, tout en prenant ce parti, il ne voulut point traîner au milieu des rapins son titre dédoré... — Il quitta même la particule aristocratique, afin de rendre son nom tout à fait méconnaissable; voilà comment le comte de Tréjan devint bourgeoisement Georges Tréjan.
« "Vous le voyez, chère enfant, rien n'est moins romanesque, et pour rendre au vieil écusson son lustre d'autrefois il ne faut que le redorer...
« Je vous ai dit les choses telles qu'elles sont... — vous en savez à présent aussi long que moi... — Trouvez vous mes explications satisfaisantes?...
— Oui, sans le moindre doute, en ce qui concei'ue la famille... — répondit Fanny Lambert, — mais non point tout à fait en ce qui regarde l'iiomme...
— Questionnez-moi donc, et je répondrai de mon mieux sur ce nouveau chapitre..
— Georges a du talent, n'est-ce pas'?
— Beaucoup, et du meilleur... — un talent fin, original, distingué... Ce n'est pas seulement mon avis, c'est celui de tous les connaisseurs sérieux.
— Comment expliquez-vous alors que sa réputation soit si modeste, et qu'il ne gagne avec son pinceau que des sommes insignifiantes, quand nous voyons tant d'autres artistes conquérir la vogue et faire rapidement de grandes fortunes?
— Oh! mon Dieu, c'est bien simple!... comme dirait Gil Pérez avec la voix que vous connaissez... — Georges est paresseux avec délices, il en convenait lui-même tout à l'heure... — il a dans les veines une forte dose du sang de son père... — Le travail le fatigue, parce que les résultats n'en sont point imm'édiats et lui paraissent insuffisants... — il ne sait pas compter... — il aime la dépense, le luxe, le plaisir... — ses besoins d'argent sont continuels, ce qui fatalement le place sous la coupe des exploiteurs, auxquels il ne saurait se soustraire car ils le tiennent par les avances et l'énergie lui manque pour s'imposer unidétermination courageuse et pour subir la moindre privation... — De là l'obscurité relative, la vie décousue, la gène et les dettes!... — Georges est une nature molle, une âme faible; un effort, un coup d'aile suffiraient certainement pour le porter aux sommets oii l'on est en vue, où tout devient facile ; — cet elîort, sans doute il ne le fera pas; — ce coup dailc, il ne le donnera peut-être jamais !...
Une moue prononcée se dessina sur les lèvres de l'anny Lambeit.
— Ah çà! mais, baron... — dit-elle, — savez-vims que, sonnne toute, j'aurais là, si j'épousais Georges, un assez triste mari!...
Philippe de Croix-Dieu haussa légèrement les cpauks.
— Ma parole d'honneur, chère amie, vous m'étonnez ! — s'écriu-t-il. — (Ju'avez-voiis donc fait de votre esprit si pénétrant'... de votre intelligence si lucide?...
— Mais, il me semble... — commen(;a Fanny.
— Il vous semble fort mal '. — interrompit le baron. — Je me ciiari;<' de vous démontrer eu liois minutes, i)ar dos ai.mniicnl- sans ré[ili(iue, que Georges est précisément, do point
en point, le mari qu'il vous faut, et qu'on l'aurait fait faire sur commande sans le réussir aussi bien... — Voulez- vous m'écouter?
— Certes!...
— D'abord et avant tout, si vous renoncez à votre chère liberté, c'est, n'est-il pas vrai, afin de prendre un nom suffisamment sonore pour faire oublier à tout jamais celui de Fanny Lambert? — Un nom devant lequel puissent s'ouvrir à deux battants des portes aujourd'hui fermées? — Un nom qui vous classe enfin dans l'aristocratie parisienne?...
— Sans doute, et vous le savez bien, baron, puisque c'est vous qui m'avez mis ce projet en tête...
— Dites-moi donc, je vous prie, quel nom plus beau vous pouvez rêver que celui de comtesse de Tréjan?
— Je pourrais être duchesse ou marquise...
Philippe de Croix-Dieu eut grand'peine à comprimer un éclat de rire.
— Entre nous, chère enfant, — dit-il, — je crois que vous devenez un peu folle...
— Pourquoi donc?... — qui m'empêche d'aspirer à tout? — il me semble que je suis jolie, que je suis jeune et que je suis riche...
— Eh! oui, sans doute, — interrompit de nouveau le baron, — vous avez la beauté, vous avez la jeunesse, vous avez la fortune...
— Eh bien?...
— Mais vous êtes Fanny Lambert... il faudrait vous en souvenir!... — Oh! ne i-épondez pas ! — ajouta-t-il vivement en voyant rougir la jeune femme, — et laissez-moi continuer. . .
— 'Vous voudriez être duchesse?... — C'est une fantaisie comme une autre... — avez- vous an duc sous la main?...
— Je n'en ai pas, mais on peut en trouver...
— Difficilement, je vous assure... — Les ducs célibataires sont rares, et d'un placement facile... — ils font prime à la Bourse du mariage... — Leshéritièresdesplusgrandesfoitunes de France leur sont offertes de toute part avec des millions dans chaque main, ce qui les empêcherait peut-être d'apprécier, comme il convient. les avantages d'une alliance avec vous...
— Baron, vous êtes un impertinent!
— Comme la vérité, ma chère! — J'ajouterai que la noblesse de Georges vaut assurément celle des trois quarts des maisons ducales, et que tous les ducs réunis du premier Empire ne vont pas à la cheville des Tréjan!... — Donc, laissons les ducs décote et passons aux marquis... — J'ai trois marquis à vous oll'rir...
— Ah! ah!... vous voyez bien...
— Le premier, héroïque débris des phalanges de la grande armée, a perdu le bras gauche à Wagram et la jambe droite à 'Waterloo... — Il a quatre-vingt-neuf ans et vit de sa pension de retraite et du traitement de sa croix de commandeur de la Légion d'honneur...
— Vous arrangeriez-vous, chère belle, du peu qui reste de ce marquis?
— Passons... — dit Fanny Lambert en souriant.
— .Mon second nuirquis, — repiit ('.niix-DIeu, — n'a (nir qii.iranli' ans... — il porte un
VSiÂ
ÏS:S<
.106 LES TliAGKDlliS DE PARIS
iinra superbe, et, n'ayant aucun patrimoine, il travaille comme expinliliumiaire dans les bureaux du Mont-de-Piété... — position modeste, mais honorable...
— Que m'importe ce manque de fortune? — répliqua le jeune femme, — Georges de ïréjan n'est que comte, et, lui aussi, ne possède rien...
— Laissez-moi le temps d'ajouter ceci : — Le gentilhomme qui nous occupe n'a guère que quatre pieds et demi de haut, et la nature, avare d'un côté mais prodigue de l'autre, l'a gratifié d'une bosse à rendre jaloux feu Mayeux, de légendaire mémoire... — Acceptezvous la bosse avec les parchemins?...
— Passons... passons... — répéta Fanny.
— Mon troisième marquis, — continua le baron, — a suivi l'exemple du comte Louis, le père de Georges. — 11 a fondu comme lui les lingots de son héritage dans les creusets parisiens de la haute vie... mais il n'a pas eu comme lui le bon esprit de mourir à temps pour ne point survivre à sa ruine... — 11 a soixante ans aujourd'hui... — Certaines protections influentes l'ont fait admettre aux Incurables, et, tous les deux ou trois mois, il va frapper sans la moindre vergogne à la porte de ses anciennes connaissances et quémander quelques pièces blanches pour son café et pour son tabac... — Voulez-vous l'épouser? — D'avance je vous certifie que, de grand cœur, il vous fera marquise...
Fanny Lambert haussa les épaules.
— Allons, baron, — dit-elle, — vous vous moquez de moi ! — Vos propositions ne sont pas sérieuses !...
— Que voulez-vous, chère enfant, je fais de mon mieux... — Je vous olfre le seul lot de marquis qui soit à ma disposition... — Est-ce ma faute s'ils sont avariés? — Vous plaîtil revenir à ma démonstration interrompue, et me permettre de vous prouver que Georges de Tréjan est si bien fait pour vous, qu'eu aucun lien dn monde vous n'avez chance de trouver mieux?...
— Soit!
— Les journaux de raconters sont méchants... — Les chroniqueurs ont la dent mauvaise... — ils glosent à propos de tout, et le mariage de Fanny Lambert peut leur offrir une ample pâture... — La situation particulière de notre ami Tréjan vous donnerait le moyen de réduire ces messieurs à un silence relatif... — vous pourriez leur ôter la joie de narrer au public, avec foutes sortes de réticences et de sous-entendus, que vous achetez un nom et un titre, et que vous les payez deux millrons...
— Et commiMil les en empèi'iier, [inisqu'en disant cela ils ne diront (juc ce qui est vrai ?...
— .le me charge, moi, de prouver victoiiensement au public que vous épousez un homme célèbre, — oui, célèbre! — et plus riche que vous, car si vous avez cent mille livres de rentes, il en gagne, lui, cent cinquante...
— Vous prouverez cela, vous, baion?
— Pai'faitcment bien.
— Mais, c'est faux...
— Ça aura l'air viai...
- Comment?..
— Il ne s'agit pour cela que d'acquérir sous ■iniii une demi-duuzniiie de tableaux de Georges, moyennant deux mille écus, chez les Marchands de la rue Laffite... — Nous les ferons passer, rue Drouot, dans une belle vente, une de ces ventes où se donne rendez-vous tout le Paris millionnaire, et le commi-:sairc-priseur, après des enchères lirCilantcs, les adjugera pour le prix modeste de vinat-cinq ou trente mille francs chacun...
— A qui?...
— A moi, pardieu ! — Cela fera un bruit d'enfer, comme bien vous pensez I — Tous les journaux en parlei'ont et la réputation de votre mari futur grandira de cept coudées en quelques jours ! — Mais ceci n'est rien encore... — autorisez Georges Tréjan à exposer au prochain salon votre portrait peint de souvenir .. — c'est un chef-d'œuvre, je vous l'affirme... — Le succès de l'ctrtiste sera d'autant plus vif qu'on aura fait, peu de temps auparavant, beaucoup de tapage autour de son nom... — La réclame ira son train... nous userons de nos influences... — Georges recevra la médaille... — il se trouvera classé, et tout Paris battra des mains en apprenant que le jeune comte de Tréjan épouse la délicieuse femme dont il a reproduit le visage adorable avec un talent qui touche au génie!... — Que dites-vous de cela, mignonne'?...
— Je dis, baron, que vous seriez un diplomate irrésistible !... vous avez une manières bien séduisante de présenter les choses...
— J'achèvL» ma démmistratiou... — 'Vous vous révoltiez tout à l'heure contre le manque d'énergie de Georges et contre sa faibles.se morale!... — ce sont justement ces défauts, à mon point de vue, qui le rendent si précieux pour vous... — Êtes-vous femme à subir un maître? — Non, ma chère, jamais de la vie !... — Je vous sais incapable de vous soumettre à une domination quelconque... — Devenue comtesse de Tréjan, vous serez reine dans votre intérieur, reine absolue... — Georges pliera facilement devant vous, sans arrièrepensée de résistance, et, n'ayant point de volonté, vous lui imposerez la vôtre comme le sculpteur impose à la terre glaise l'empreinte de son doigt puissant... — Libre après le mariage comme avant, il n'y aura rien de changé, si vous voulez, dans votre vie, et vous conserverez sans contrôle la disposition de votre personne et le maniement de votre fortune.. . — Voilà ce que je vous offre, comtesse, et je mets au défi le monde entier de vous faire une olïre plus belle... — Parlez-moi franchement... Êtes-vous convaincue?
— (Jui.
— Ainsi, vous épouserez Georges de Tn-jan?...
— Je l'épouserai.
— .\ mi'rveiUe '... — J'étais certain d'a\ance que cela finirait ainsi... — Je vais vous apprendre maintenant quelle marche il faut suivre pour que ce mariage s'accomplisse...
— Mais, — répliqua Fanny, — il ne faut qu'y consentir, ce me stmbh;, puisque Georges, — (c'est vous qui le dites), — est amoureux de moi comme un fou...
— 11 vous aimerait cent fois plus encore, qu'il ne vous épouserait pas si je n'avais préparé les voies en montrant à ce bon garçon des étoihîs en plein midi...— J'ai posé des jalons... le reste de la besogne est facile... — vous agirez dans le sens indiqué, et je porterai le dernier coup... le coup décisif...
— Qu iiurai-je à faire?
— Jouer une petite comédie dont vous vous arquilterez ii miracle...
— Et cette comédie ?
— La voici...
/jfW* rr — r -i^ — "^^^
Ce que M. de Croix-Diea dit à Fanny Lambert, il nous semble au moiiip inutile de le répéter.
Nos lecteurs ne tarderont pas à connaître par ses résulta'? la dernière partie de l'entretien de la jeune femme et du baron.
— Est-ce bien compris? — demanda celui-ci quant il eut achevé.
— J'espère que vous n'en doutez pas... — Vous me savez intelligente...
— Et sentez-vous voire rôle, — comme on dit au théâtre ?
— Mon rôle? — 11 est étourdissant; mais je suis à sa taille, et je vous promets d'être aussi complète que l'était dans Frou-Frou cette pauvre Desclée...
— J'y compte... — Quand verrez-vous Georges?
— Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud, n'est-ce pas? — Eh bien ! je le verrai ce soir même... — Du moins ça dépendra de lui...
— Ici ou dans son atelier?...
— Ici... — Je me trouverai plus à l'aise étant chez moi...
— Très-bien...
— Et vous, baron, quand viendrez-vous? — Demain matin, j'espère...
— Impossible... — Je ne serai libre que l'après-midi... — Voulez-vous m'attendre vers quatre heures?
— C'est convenu.
— Georges déjeune après-demain chez moi et, d'après ce qui ce sera passé entre vous, je saurai ce qu'il faudra lui dire... — k demain, comtesse...
— A demain, baron...
11 était trois heures de l'après-midi... — Un beau soleil d'hiver faisait étinceler le givre au.\ branches des platanes de la cour du petit hôtel. — Les sabots des clievaux résonnaient sur le sol glacé de l'avenue de l'Impératrice.
M. de Croix-Dieu embrassa sur les deux joues la future comtesse de Tréjan, et quitla la rue Le Sueur en disant à son cocher :
— Rue Caumartin...
Fanny Lambert s'assit à un merveilleux bureau d'ébène, incrusté d'ivoire gravé, et écrivit un billet de quelques lignes, qu'elle remit à son valet de pied en lui donnant l'ordre de le porter rue de Laval chez Georges Tréjan, et, si l'artiste était clioz lui, de rapporter une réponse.
Ceci fait, elle abais.sa sur sa tigure mignonne ce voile transparent, en l'orme de loup, qui rend les jolies femmes si [iiqu;mles. — Elle monta dans sa Victoria, oii son corps svelte
'sm*
11 ^rdiVd les huit niarulici de pierre blandie du ijerroii. (l'aye 159.)
disparut sous d imiiiciisos lourruirs de renard bleu rapportées de Russie et valant une vingtaine de mille irancs, puis elle partit pour le Bois.
Georges Tréjan, moins disposé que jamais à se mettre au travail, allait sortir pour tuer le temps sans tiop savoir oii il irait, lorsque Valentin lui remit une petite enveloppe qu'un valet de pied venait d'apporter. L'artiste crut .sentir l'étincelle d'une pile de Volta fortement chargée lui traverser le cerveau quand il reconnut rrrrituro élégante et fin'e de
170 Li:s thagedies.de paius
l'adresse, aussi liien que l'odeur pénétrante de l'oppopnnax qui s'échappait du papier parfumé.
Son cœur se mit à battre d'une façon tout à fait incohérente, et, avant de rompre le pli il appuya pieusement ses lèvres sur les Jolies pattes de mouche tracées par la main de Fanny,
Puis il déchira l'enveloppe et dévora les lignes suivantes :
« Vous allez sans doute, cher artiste, me trouver bien indiscrète, mais j'ai grand besoin de vos conseils...
« Il s'agit de la décoration de certain boudoir que je médite et dont je voudrais faire une merveille originale...
«Pour être sûre d'atteindre mon but, à qui m'adresser? — A vous. — C'est votre faute et non la mienne, car votre gracieuse bienveillance me donne l'idée d'abuser de vous...
« Ne me refusez point voti-e aide'.... 11 me faudrait lenoncer à mon boudoir, et vrai, là, ce serait dommage...
« Voulez-vous être très-aimable? — Oui, n'est-ce pas? — Eh bien ! si vos affaires ou vos plaisirs vous en laissent le temps, venez ce soir, à neuf heures, prendre une tasse de thé avec moi...
n Ma porte sera fermée pour tout le monde, excepté pour vous.
« Fanny L.\Miii;nT. »
Georges achevait à peine sa lecture, lorsque Valentin rouvrit la porte de l'atelier et montra sa tète pointue :
— Je n'ai pas pensé à prévenir monsieur... — fit-il.
— Me prévenir de quoi, imbécile?
— Le valet de pied est là, dans l'antichambre... — Il attend... — Monsieur fera-t-il une répons';?
— Je vais écrire... — répliqua viveinmit l'artiste. Ecrire! — c'était bientôt dit, mais point facile à faire...
Comment glisser discrètement diins un lùllet improvisé une suffisante dose d'esprit, mélangé d'amour contenu?...
Être spirituel et passionné, — le tout en quatre lignes, — la tâche devait sembler lourde à Georges, surtout quand une émotion vive lui paralysait le cerveau.
11 déchira deux ou trois brouillons, et, renonçant au style, prit le parti de tracer simplement ces quelques mots qui ne demandaient puiiit un effort de génie :
(i Ce soir, comme toujtuirs, cbèri' madame, absolument à vous. »
Et il si-im.
D'(JÙ venaient le (rouble et l'émoliou du jeune liomme?
l*Tst-ce à dire (ju'il fût, en réalité, éperdument épris de Fanny Lambert?
tÉ**
Nous ne le croyons pas, et quelques heures auparavant, — • lious le savons, — il ne le croyait pas plus que nous qui l'avons entendu s'interroger à cet égard et se répondre à peu près négativement; — mais les eit'lirmatious si nettes, si positives, si catégoriques du baron de Croix-Dieu avaient produit cet effet bizarre de persuader à l'artiste qu'il s'rlait trompé jusqu'alors sur la nature de ses sentiments, et qu'il avait pris mal à propos une grande passion pour un caprice.
En réalité, si Georges n'était pas encore amoureux comme un fou, il allait le devenir.
Seulement, — tarit est grande la dose de fatuité inhérente à ki nature masculine, — Tréjan, malgré le vif enthousiasme du baron de Gi-oix-Dieu pour les vertus de la jeune femme qu'il proclamait honnête entre les plus honnêtes, ne se sentait en aucune façon convaincu que sa passion fût sans espoir.
Il ne songeait plus à sortir.
Il passa le reste de la journée comme une âme en peine, allant et venant de sa chambre à coucher à sou atelier, regardant de minute en minute le cadran du coucou de la Forêt-Nou'e, et se figurant que les rouages étaient détraqués, tant les aiguilles lui semblaient avancer avec lenteur.
Qu'il paraisse rapide ou boiteux, — aurait dit (^aUiio, — le temps nuuche d'un pas égal. Les heures's'écoulèrent. — La nuit vint.
Georges aurait sans doute oublié de dîner si Valentin n'avait pris soin de lui raiipeler, en dressant la table, que les préoccupations amoureuses sont une miurrituii' insuffisante
L'artiste mangea donc, — par habitude, — mais pour la première fois de sa vie peutêtre il ne prit pas garde à ce qu'il mangeait, et il acheva la terrine de grives de Montélimartavec une aussi profonde indifférence que s'il avait eu sur son assiette ce mets un peu " vulgaire q\i'on appelle un haricot de mouton, quoique les haricots n'y brillent que par leur absence, et que les modernes restaurateurs ont baptisé, — pourquoi? — du nom de Navarin !
L'heure du rendeic-vous approchait. — Le moment était venu pour Tréjan de songer ù sa toilette.
Il s'absorba tout entier dans cette occupation importante, et ne uégligea rien de ce qui pouvait contribuer à mettre en relief son élégance naturelle.
L'arrière-pensée d'une bonne fortune, sinon probable du moins possible , lui inspira ces raffinements de coquetterie voluptueuse familiers aux femmes qui, par état ou par vocation, veulent ajouter chaque jour une page nouvelle au livre de leurs victoires et conquêtes.
Il inonda sa barbe soyeuse d'une essence aux parfums subtils. — Il choisit, parmi les sachets odorants, son linge le plus fin. — Il arrangea ses cheveux châtains avec un art qu'aucun coiffeur n'aurait pu surpasser. — Il donna à ses moustaches blondes une courbe" des plus conquéiantes...
Un patitalon noir, presque collant, dessina sa jambe dont les ténors les mieux appréciés dans les boudoirs auraient été jaloux.
\'n gilet a un seul bouton découvrit tout entier le plastron éblouissant de sa chemise, /ji.iiiliaiit sur la poitrine et fermée par trois petits boutons de corail rose. — Un ruban de
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soie, large tout au plus d'un centimètre, se noua sous le col i-aliallu qui laissait à découvert son cou d'un galbe parfait.
Ces préparatifs achevés Tréjan, plaçant des bougies sur des chaises à la droite et à la gauche de son armoire à glace, se passa en revue de la tête aux pieds et s'avoua, avec un sourire, qu'il était véritablement très-beau.
Il n'y avait d'ailleurs dans cet aveu ni illusion ni amour- propre exagéré.
La personne toute entière du gentilhomme artiste ofîrait un type de beauté masculine vigoureuse et fine à la fois, qui n'aurait pas semblé moins correct sous le costume négatif du Bacchus indien que sous l'habit noir du gommeux aihorant un gai-dénia à sa boutonnière.
— Si je ne lui plais pas, qui lui plaira? — se demanda Georges, absolument satisfait de son examen.
Puis il ajouta :
— Mais je lui plairai...
Le quart après huit heures sonna.
Valentin reçut l'ordre d'aller chercher un coupé de régie à la prochaine remise, et le cocher, sous l'influence de la promesse d'un large pourboire, dirigea son cheval au grand trot vers les hauteurs des Champs-Elysées.
Si le ca-ur de Georges battait au moment où Valentin lui avait remis la lettre de Fanny Lambert, il battait bien autrement fort quand le coupé le déposa, rue Le Sueur, à la grille du petit hôtel dont jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait franchi le seuil.
Il sonna d'une main que la fièvre faisait trembler.
La petite porte voisine de la grille s'ouviit. — Georges se trouva dans la cour (jue deux candélabres à gaz, placés de chaque côté du perron, éclairaient à giornn.
— Madame ne reçoit pas, — dit le concierge en saluant le nouveau venu.
— Madame m'attend, — répliqua l'artiste.
Le concierge avait sa consigne. — Il s'effaça en saluant de nouveau, et un coup de timbre résonna pour annoncer le visiteur.
La porte vitrée fut ouverte par le grand valet de pied, et Georges entra dans le vestibule. — La femme de chambre, laide mais coijuette, apparut aussitôt.
— C'est h monsieur que madame a écrit? — demanda-l-elle avec un sourire qui parut de bon augure à l'artiste.
— C'est à moi, — fit-il.
— Monsieur veut-il me suivre?...
Tréjan, conduit par son guide féminin, traversa le salon chinois et le salon Louis .XVI, trop ému pour accorder son attention. aux merveilles prodiguées dans ces deux pièces.
La femme de chambre ouvrit la pijrte du dernier salon, celui où Fanny Lambert avait reçu le baron de Croix-DiiMi.
— MadauH! est là... — dit elle. — Monhieur \ eut-il entrer?... Le jeune honnm' ébloui, fasciné, chaïuT'Iant, s'anèta.
Nous avons laissé Philippe de Croix-Dieu quittant Tliotcl de Fanny Laml)eit,cn donnant l'ordre de toucher rue Caumai-tin.
A l'extrémité de l'avenue de Friediand, et comme le stepper irlandais allait filer le long du boulevard Haussmann pour gagner la rue de la Pépinière, le baron fit jouer dans leurs rainures les places du devant de son coupé et dit :
— James?...
— Monsieur le baron? — demanda le cocher anglais en se retournant à demi.
— Descendez le faubourg Saint-Honoré et, un peu après la place Beauveau, ralentissez l'allure de Stop.
— Oui, monsieur le baron.
Le trotteur prit à droite, descendit comme la foudre le faubourg, et à l'endroit indiqué se mit au pas, bien malgré lui, faisant sonner sa gourmette et s'enrapuchonnant sous le mors comme un cheval russe.
Au moment où la légère voiture allait passer devant l'un des plus beaux hôtels de cette rue si riche en demeures aristocratiques, une haute porte cochère s'ouvrit pour laisser sortir un coupé à huit ressorts d'un style et d'une tenue princiers, attelé de deux chevaux bais, trois quarts de sang, de la plus grande taille, dont les formes irréprochables, les brillantes actions et le dressage merveilleusement confirmé faisaient l'admiration des habitués du tour du lac. — Sur le siège drapé un cocher énorme, en perruque à trois marteaux poudrée à frimas, couvert de fourrures et coiffé d'un tricorne galonné, maniait ses guides et son fouet avec une prestance magistrale et une dignité imposante. — Deux gigantesques valets de pied, non moins poudrés, non moins fourrés que l'automédon, et non moins convaincus que lui de l'importance de leur mission, se tenaient debout derrière la voiture et se soutenaient aux étrivières. — Sur le drap de la housse et sur les panneaux du coupé s'accolaient deux écussons, timbrés de la couronne de vicomte.
Un adepte de la science héraldique ^ (et par le temps qui court ils sont rares!) — aurait, en regardant ces écussons, nommé le maître du splendide équipage, car les doubles armes étaient les blasons historiques des Grandiieu et des Randal.
Un beau vieillard à cheveux blancs, une toute jeune femme, adoratiliimnt jolie et qui semblait sa fille, occupaient l'intérieur du coupé.
Ce vieillard, — Armand Uoger, vicomte de Grandiieu, — nous l'avons vu, vingtdeux ans auparavant, gravir l'escalier boueux de la maison sinistre du boulevard des Batignollcs, et franchir le seuil du logis de madame .\ngot, pour recevoir le dernier souffle et la suprême prière de Clotilde de .Maucorabe, comtesse de Kandal...
Cette jeune femme, — Germaine de Itandal, vicomtesse de Grandiieu, — nous l'avons vue naissant, dans cette même nuit et dans cette même demeure où mademoiselle Henriette
d'Auberive venait de mettre au monde un fils, et, peu d'iieuics après sa naissance, nous avons vu mourir sa mère.
Comment Geiiiuùne, âgée de vingt-deux ans à peine, était-elle devenue la femme di' M. de Grandlieu qui eu comptait, lui, soixante-sept? — • voilà ce que nous apprendrons bientôt à nos lecteurs.
A l'instant précis oîi le coupé à huit ressorts croisait la voiture du baron de Croix-Dieu, ce dernier se pencha à la portière et salua très-bas.
M. de Grandlieu lui rendit son salut, avec une politesse froide, avec une réserve manifeste.
Cette nuance, parfaitement accusée, n'échappa point au baron qui fronça le sourcil :
— mais presque aussitôt il secoua la tête comme pour chasser ce nuage passager, et un sourire d'une indéfinissable expression crispa ses lèvres quand il vit, à gauche, stationnant le long du trottoir de l'autre côté de la rue, en face de l'hôtel de Grandlieu, un petit coupé brun, attelé de doubles poneys gris de fer très-corsé, et portant sur ses panneaux un S. et un R. enlacés, surmontés d'une couronnne de marquis.
Un tout jeune homme brun et pâle, aux yeux gris, aux cheveux noirs ondes, assis dans ce coupé, se penchait au dehors et suivait d'un œil avide l'équipage de M. de Grandlieu qui s'éloignait rapidement et qui, tournant à gauche pour gagner les Champs-Elysées, disparut au bout de quelques secondes.
Le jeune homme aperçut alors le baron qui le regardait avec cet indéfinissable sourin; dont nous avons parlé quelques lignes plus haut.
Il rougit ainsi qu'une jeune fille surprise en flagrant délit de billet doux clandestin, et son premier mouvement fut de se rejeter en arrière. — Mais à quoi bon, puisque M. de Croix-Dieu l'avait reconnu?
Il prit son parti de bonne grâce, sourit à son tour, salua de la main et dit un mot à son cocher qui fit un appel de la langue.
Les poneys pointèrent et prirent au grand trot ki direction des Champs-Klysées.
— Parfait! — murmura le baron — Jamais terrain ne fut mieux préparé... — Pour peu que le semeur soit habile, la récolte doit être belle... — James, — ajouta-t-il tout haut
— rendez la main.
Le stopper fila, et au bout de trois miuuti's s'arrêta devant une grande et belle maison de la rue Caumartin.
M. de Croix-Dieu mit pied à terre, répondit par un petit signe de tète pleine de condescendance bienveillante au salut respectueux du concierge et, tout en posant la main sur le bouton de cristal de la porte vitrée qui fermait la cage de l'escaliei', demanda :
— Madame est chez elle?
— Oui, monsieur le baron...
— Et, M. Octave?
— Nous ne l'avions pas vu depuis deux jours, mais il est rentré ce matin... — il avait bien mauvaise mine... — Pauvre M. Octave, je crois qu'il s'en val — quel dommage, un si parfait jeune homme... pas fier... généreux, et tout... — Si monsieur le baron, qui est pour lui comme un père, voulait lui donner quelques bons conseils...
— Je hii en donne, c'est mon devoir... — il ne les suit pas, c'est son métier... — répliqua M. de Croix-Dieu qui daignait parfois, à ses heures et pour des raisons à lui connues, se familiariser avec les subalternes ; — que voulez-vous, il faut que jeunesse se passe !
Puis, gravissant les marches d'un escalier recouvert d'un tapis de moquette écarlate, il monta jusqu'au premier étage et fit halte devant une porte de velours à passemonleries do soie et à clous d'or, derrière laquelle se trouvait une seconde porte en ébène, incrustée de cuivre comme les panneaux d'un nieulile de Boule.
Il sonna.
Un valet de chambre, tout de noir vêtu, l'introduisit avec un empressement discret.
— Bonjour, Dominique, bonjour... — dit M. de Croix-Dieu. — Madame est visible, je pense...
— Pour monsieur le baron, toujours... — Monsieur le baron trouvera madame dans le petit salon jaune... et voici un mot de M. Octave pour monsieur le baron... — répondit le valet de chambie en débarrassant de son paletot le nouveau venu.
En même temps, sur le plateau d'argent destiné à "recevoir les cartes de visite, il présentait au visiteur un billet plié en triangle et fixé avec une épingle.
M. de Croix^Diou enleva l'épingle, défit le pli et lut les lignes suivantes :
« Ah çà! voyons, baron de mon cœur, ce n'est pas sérieux, hein? — Vous devenez un homme impossible! — Parole d'honneur, c'est insensé!
« On veut vous voir, on va chez vous, et, comme feumadame Benoîton, on vous trouve toujours sorti... — On vous attend dans les bons endroits et vous n'y brillez que par votre absence...
« Nous avons fait cette nuit, chez Reine, un petit bac de santé qui avait du style! — On vous espérait, on vous désirait, on vous attendait, et point de baron! — ça manque de galbe ! — Reine est furieuse !
'( J'ai absolument besoin de ciru] minutes de dialogue avec vous, mon excellent bon... — Si vous venez chez maman tantôt, ce qui est bien vraisemblable, car vous êtes de fondation chez maman, vous savez, baron, comme les meubles, soyez gentil plus qu'un amour et franchissez mon seuil... — je ne sortirai qu'à sept heures, pour aller dîner avec Reine, au cabaret.... — il ne faut pas le dire à maman...
'I Elle m'a fait ce matin, maman, une petite scène qui se portait bien! — oh! la! la! mes enfants, quel rasoir! — heureusement que dans onze mois et dix-sept jours je serai majeur!... — c'est ça, une veine! — mais savez-vous qu'elle complote, maman, de me coller un conseil judiciaire le matin même du propre jour de ma majorité! — c'est moi qui la trouverais mauvaise ! — je compte absolument sur vous pour me dépêtrer de ce guêpier. — Les millions de feu papa moisissent à la Banque, vous comprenez que je tiens énormément à leur donner la clef des champs !
Il Si on ne vous voit pas tantôt dans la cassiiie malernelle, Dominique vous poi-teia ce grifl'onnage. — Un rendez-vous, pour l'amour de Dieu, ou, ce qui vaudrait mieux, venez chez Reine... — Vous savez que j'y suis tout le temps...
Il Itaniri de mnn cieur, à vous.
(I OC'I'AVE. Il
M. de Croix-Dieu, ayant achevé sa lecture, mit en souriant le billet dans sa poche.
— Y a-t-il une réponse, monsieur le baron? — demanda le valet de chambre.
— Oui. — Dites à M. Octave qu'en quittant madame davard j'entrerai chez lui... — Gomment va-t-il, ce cher enfant?
Le valet de chambre secoua la tète.
— Ah! monsieur le baron — répliqua-t-il — mon jeune maître me fait lefTef de filer un bien vilain coton...
— De quelle façon l'entendez-vous, Domini(jue?...
— Dame ! monsieur le baron, la chandelle s'use vite quand on la brûle par les" deux bouts!... — à l'âge de monsieur Octave, il faut se ménager, c'est connu... — (i Qui veut voyager loin, ménage sa monture l •> C'est un proverbe qui le dit. — Or, M. Octave ne ménage pas la sienne... — Il passe ses nuits à jouer, à souper ou à faire cent cascades!... — Sauf le respect que je dois à monsieur le baron, il mène une vie de poHchinelle!... — Du jour au lendemain il change, que c'est une pitié!... — il n'a plus que le souffle ! — un fils unique... et tant de million?! S'il vient à mourir, quel malheur! A la place de madame, je serais bien tourmentée...
— Vous êtes un bon serviteur, Dominique, et j'apprécie votre attachement à vos maîtres... — ■ Rassurez-vous, cependant... M. Octave, sans doute, aime un peu trop le plaisir, mais, sous son apparence frêle, il est de constitution vigoureuse... — il se tirera d'affaire très-bien, et plus tai-d, quand il aura jeté ses gourmes, vous le verrez devenir gros et gras et prendre une santé florissante!...
— Dieu le veuille, monsieur le baron!
— Eh ! Dominique, il faut que jeunesse se passe!
Après avoir, pour la seconde luis depuis cinq minutes, formulé ce vieil aphorismo, M. de Croix-Dieu quitta l'antichambre, traversa d'un pas leste, la mine joyeuse et se frottant les mains, un vaste salon décoré et meublé avec un luxe trop bruyant et une richesse étalée trop visiblement et, soulevant une portière de soie brodée d'or, frappa doiicrmcnt trois petits coups à une porte blanche couverte de peintures et de dorures.
— Entrez... — lépondit une voix de femme.
Le baron ouvrit la porte, souleva une seconde portière, et se trouva dans un deuxième salon de moyenne grandeur, ou plutôt dans un boudoir d'un éclat aveuglant car il était tendu, murailles et plafond, de satin bouton d'or capitonné.
Semblables étaient les rideaux. — Une étoffe pareille couvrait les meubles et habillait la cheminée. — Des miroirs de Venise, encadrés de cristal et d'élain, réfléchissaient cette couleur éclatante et se renvoyaient des éclairs dorés. On eût dit une avalanche de pièces d'or à peine échappées des balanciers de la Monnaie et l'uisselanl de toutes parts.
Pelotonnée dans une large chauffeuse au coin d'un feu clair, une jolie femme lisait une brochure qu'elle laissa tomber en poussant un petit cri de joie, quand elle vit entrer le baron.
Cette jolie femme — (avons-nous besoin Ar rartlriner apiès avoir décrit rapidement la
Croix-Dieu tira de sa poche aeux feuilles de papier timbré et les tendit à la ji.'uue feniiiie. {Page 162.)
pièce qui lui servait de cadre), — avait le teint mat et doré d'une créole, de grands yeux d'un noir velouté et des cheveux d'un noir bleuâtre, — son visage ovale et régulier, aux traits d'une correction classique, offrait Qne expression résolue et presque dure. — Le front, un peu bas, disait la volonté poussée jusqu'à l'entêtement. — Les lèvres rouges et charnues, les prunelles profondes et voilées par de longs cils, les ailes du nez, mobiles et se gonflant à chaque aspiration, ofl'raient les indices d'une nature sensuelle et passionnée.
Telle était madame Blanche Gavard, veuve d'un industriel huit ou dix fois millionnaire. On lui aurait donné trente ans à peine.
Elle en avait, en réalité, un peu plus de quarante.
Ces huit lustrei^, accumules sor la tête brune de madame Gavard, ne l'empêchaient point d'être charmante.
On ne lui pouvait appliquer ce funeste éloge : — C'est une femme bien conservée! — Elle était absolument jolie; elle était vraiment jeune. — Pas une ride ne flétrisseiit l'épiderme nacré de ses tempes. — Pas un fil d'argent ne se mêlait aux nattes soyeuses de son épaisse chevelure. — Sa beauté ne devait rien à l'art savant du maquillage et ne craignait point le grand jour.
Si madame Gavard s'était montrée dans les salons ou au théâtre avec son fils Octave, on l'aurait prise certainement, non pour la mère, mais pour la sœur du jeune homme.
Hâtons-nous d'ajouter que pour rien au monde la brillante et égoïste coquette n'aurait consenti à donner le bras en public à ce grand garçon dont les vingt ans lui semblaient infliger un démenti brutal à sa beauté presque printanière.
En outre, pour une foule de motifs que nous ne tarderons pas à connaître, ses sentiments de tendresse maternelle ne comportaient point, — tant s'en faut, — des développements exagérés.
— Chère madame, — dit M. de Croix-Dieu en saluant avec une correction cérémonieuse, ^je ne vous demande pas de vos nouvelles... — Votre raj'onnante beauté, votre fraîcheur que rien n'altère, me répondent pour vous d'avance...
— Nous sommes absolument seuls et personne ne peut nous entendi-e... — répliqua la jolie veuve, — ainsi, baron, trêve de banalités...
— Alors, mon cher amour, bonjour... — fit le visiteur avec un sourire, en se penchant pour appuyer ses lèvres sur les ondes soyeuses des cheveux de madame Gavard.
Celle-ci détourna vivement la tête avec un froncement de sourcils accompagné d'une petite moue.
— Qu'y a-t-il? — reprit le baron. — Vous me tenez rigueur, ma brune Blanchettc!... — Et pourquoi?... — Aurais-je, sans le savoir, commis quelque méfait?...
— Vous n'êtes pas venu hier, baron! — 0"' vous lmi empêchait? — demanda madame Gavard.
— Hier, je n'étais pas à Paris...
— Où Atiez-vous?...
— A Saint- Germain.
— Et qu'aviez-vous à faire à Saint-Germain, s'il vou'^ plaît?...
— Je courais un chevreuil en furet...
— Bien vrai?
— J'ai mes témoins... Nous étions cinq chasseurs, parmi lesquels M. de Croïdon et le marquis André de San-Rémo, que vous connaissez l'un et l'autre...
— Ainsi, baron, point d'infidélité sous roche?... nulle intrigue?... rien de suspect?...
— Vous m'avez soupçonné?...
— Un peu, je l'avoue... et même beaucoup... — Que voulez-vous, je suis jalouse...
— C'est mal, et c'est cruel! — Comment douter de moi qui ne vis que pour vous?
— Vous m'aimez donc?
— Je vous adore, et vous en êtes sûre...
— Vous m'aimez autant qu'autrefois?...
— Cent fois plus!... — Je n'ai qu'un rêve! — Pourquoi ne le réalisez-vous pas à l'instant?— Pourquoi ne consentez-vous pas à vous appeler, dans onze jours, la baronne Philippe de Croix- Dieu?...
Madame Gavard haussa légèrement ses belles épaules.
— Vous le savez aussi bien que moi... — dit-elle. — En me mariantje perdrais la tutelle d'Octave, tutelle que je prétends, pour les meilleures raisons du monde, conserver jusqu'au dernier jour! — C'est bien as.-ez que M. Gavard m'ait dépouillée indignement de ma part l^^gitime d'une fortune acquise grâce à moi, sans commettre l'insigne folie de renoncer aux revenus dont j'ai la jouissance jusqu'au jour de la majorité de mon fils ! — Jaserai votre femme dans un an...
. M. de Croix-Dieu poussa un soupir.
— Un an ! ' — murmura-t-il — que c'est long!
La jolie veuve haussa de nouveau les épaules, mais cette fois en souriant.
— De quoi vous plaignez-vous, baron? — répliqua-t-elle en accompagnant ces paroles d'un coup d'oeil qui en disait long — il me semble que je suis bonne, un peu plus même qu'il ne faudrait, et, si le temps vous paraît long, en vérité ce n'est pas ma faute !... — Ne soupirez donc plus, ou je vous reprends la clef mignonne que j'ai quelque remords de vous avoir donnée...
Philippe de Croix-Dieu saisit madame Gavard par la taille et la serra contre sa poitrine.
— Oui... — Italbutia-t-elle en s'abandunnaut passivement à son étreinte. — .\imezmoi bien... Consolez-moi... — j'ai besoin d'être aimée et d'être consolée...
— Consolée, dites-vous... et de quoi?... Vous avez du chagrin, chère Blanche?...
— Oui, j'en ai... et beaucoup...
— D'où vous vient-il?
— D'Octave.
— Encore!...
— Toujours, hélas!
— Qu'a-t-il fait, ce mécliant garçon?...
— Ce qu'il fait sans cesse!... — d'odieuses sottises!... d'ineptes folies!... — il ruine sa santé, il use sa vie, il compromet son avenir, il met ma bourse au pill:ige...
— Vous vouloz dire la sienne.
— Non, car étant mineur il ne possède rien...
— Sans doute, mais avant un an il possédera six millions..
— Qui couleront dans ses mains comme de l'eau!... qui se fondront comme les premières neiges au soleil!... Et pourquoi, grand Dieu?... et pour qui?... Quelles indignes créatures se disputeront les épaves de cette splendide fortune, dont les trois quarts au moins auraient dû m'appartenir?... — Ah! Philippe, à cette pensée mon cœur se soulève de colère et de di'goût !... — Habituée comme je le suis à la grande vie des millionnaires, je serai presque pauvre, moi, tandis que mon fils sèmera les billets de banque et l'or dans les boudoirs déshonorés... dans les tripots déshonorants!...
Ainsi qu'il arrive toujours en pareille occurrence, madame Gavard s'exaltait en parlant, et des flammes jaillissaient de ses grands yeux en même temps que des larmes coulaient sur ses joues.
Le baron lui prit les mains.
— Chère bien-aimée — murmura-t-il — cahnez-vous, je vous en supplie... — Octave est coupable, à coup sûr, mais je plaide pour lui les circonstances atténuantes...
— Lesquelles? — demanda la veuve.
— Les entraînements de son âge... La contagion du mauvais exemple... — Presque tous les jeunes gens, dans une position semblable à la sienne, agissent comme lui...
— Presque tous, dites-vous!... C'est faux!... — interrompit violemment madame Gavard
il en est, et j'en connais, chez qui la démence a des bornes!... chez qui la certitude
des millions à venir n'exclut point l'amour du travail, n'éteint pas le sentiment de la dignité!... Où irions-nous, mon Dieu! si l'argent tuait l'intelligence en étouffant le cœur?... Octave est une exception, je vous l'affirme... une exception parmi les pires !...
— Voyons, d'où vous vient aujourd'hui cette indignation débordante?... — il va quelque chose de nouveau, n'est-ce pas?...
— Octave, vous le savez sans doute, — répondit madame Gavard — est tombé dans les griffes d'une abominable drôlessc...
— Reine Granchanip...
— C'est bien son nom... — un monstre !...
— Hélas! chère Blanche, un monstre bien joli ....
— Quoi ! — s'écria la veuve avec un redoublement d'amertume — vous aussi vous la trouvez belle, cette fille effrontée, usée, fanée, plâtrée, maquillée!... — Cette poupée aux yeux de faïence, aux paupières peintes, aux faux cheveux jaunes emmêlés, ébouriffés, mal peignés, comme s'ils gardaient la trace des mille oreillers de hasard sur lesquels a traîné la tête qui les porte!... — ah! tenez, vous autres hommes, vous vous ressemblez tous!... — Une femme, pour vous plaire, n'a besoin que d'être à vendre et de s'être vendue beaucf^up !..
Philippe de Cioix-Diou prit la main que madame Gavard scmlilait vouloir lui disputer, et l'appuyant contre ses lèvres, non sans un peu de douce violence, il dit avec un sourire mélancolique :
— En ce qui me concerne, chère Blanche, le reproche est tellement injuste, et vous le savez si bien vous-même, que je me garderai d'y répondre !... — Au temps où mon cœur était libre, les vénales tendresses et les caresses banales n'ont jamais eu d'attrait pour moi., jugez donc, aujourd'hui que ce cœur est à vous !...
Ces douces et tendres paroles calmèrent un peu la jolie veuve.
— Oui, c'est vrai, — fit-elle — j'avais tort... — Philippe, mon ami, pardonnez-moi!... que voulez-vous, je suis nerveuse... je deviens méchante... je souffre...
— Enfin, voyons, qu'est-il arrivé?...
— Octave passe sa vie chez cette fille!... Sans cesse on les rencontre ensemble... Au mépris de toute convenance et foulant aux pieds toute pudeur, il s'affiche partout avec elle.
— C'est fâcheux, j'en conviens, mais enfin à Paris on ne se scandalise guère pour si peu... — Octave n'est, grâce à Dieu, ni marié, ni père de famille... — il ne compromet que lui-même, et, quand la raison lui viendra, ses frasques de vingt ans seront vite oubliées..
— Attendez donc!... — Je n'ai pas tout dit!... Depuis trois jours ce méchant fils n'avait point mis les pieds chez moi... — il est venu ce matin... hélas !
— Eh bien ?. .
— Sans doute il sortait d'une orgie... — il était pâle, défait, bégayant, ivre peut-être... — il avait l'air d'un mort en toilette de bal et en rupture de cimetière... — il m'a fait peur... il m'a fait mal... — il voulait de l'argent...
— Bien entendu... — murmura le baron.
— Je lui donne trois mille francs par mois, vous le savez, et c'est énorme...
— Pas déjà tant!... Songez qu'il a six millions!
— Il ne les a point, puisqu'il est mineur.
— C'est juste.
— Cette grosse somme, naturellement, lui semble insuflisaiiti' avec de telles moîurs!... — il emprunte de toutes mains... — il entasse dettes sur dettes... — Les factures pluuvent ici...
— Les payez-vous?...
— Que Dieu m'en garde !...
— Alors, laissez pleuvoir...
— Il faut croire qu'en ce moment messieurs les usuriers font relâche, puisque Octave s'adressait à moi...
— Pour un chiffre imposant?
— (>inq mille francs.
— Vous les avez donnés?
— Jamais!...
— Eh bien, alors?... — il nv semble, clièrc Hlaiiciio, qiK; le [ilii- mécontent des deux ce devrait être lui!...
— C'est que vous ne savez pas la fin, et voici d'où vient ma colère : — Tu ne peux lirns me refuser! s'est écrié le malheureux fou. — Songe qu'il s'agit d'un engagement sacré!... d'un engagement d'!ionneur!... Je croyais à une dette de jeu!... — Octave a continué, sans même se douter qu'il insultait sa mère : — Heine Gi'andc/iamp m'a fait crédit... Je lui dois son mois... Tu comprends ça, maman; si faljusais de la confiance de ce pauvre bébé, je semis un mal/ionnêfe liomme, un paltoquet, un vrai filou... — Allons, maman, ouvre ta caisse!... — Que pensez-vous de cela, baron?
— Dame! je conviens que c'est un peu raide!... — Qu'avez-vous fait?
— J'ai mis monsieur mon fils ;i la porte.
— De la maison?...
— Non, car malheureusement la maison est à lui, mais de ma chambre !... — Ah! je suis une mère bien à plaindre !... — Ne pourrais-je faire enfermer ce déplorable enfant?...
— Je n'en vois pas le moye^, chère Blanche, et d'ailleurs, à quoi bon?...
— Mais, à le sauver de lui-même... à l'arracher des mains de sa coquine...
— Il y retomberait dans un an...
— Eh bien! pendant un an du moins, j'échapperais à la publicité bruyante et flétrissante dont il entoure son nom, qui est le mien... — Cet insensé est le triste héros des racontars des petits journaux... et, comme si ses propres folies ne suffisaient point, on met sur son compte celles des autres... — on en invente même au besoin... — C'est ridicule et c'est odieux !...
— Changez de nom, ma bien-aimée... La baronne Philippe de Croix-Dieu aura le di'oit de ne plus rougir des sottises d'Octave Gavard !...
Madame Blanche Gavard, femme pratique et positive s'il rn fut, répondit, ainsi qu'elle l'avait déjà fait, qu'elle prétondait conserver jusqu'au bout la tutelle légale de son fih et la jouissance des trois cent mille livres de rentes du mineur.
— Depuis deux ans que je suis veuve — - ajouta-t-elle — j'ai mis cent mille écus de côté, bien que vivant très-largement... — J'y joindrai cette année pour le moins doux cent mille francs... — J'en avais trois cent mil!; en épousant M. Gavard; bref, quand je deviendrai votre femme, je ne serai pas tout à fait riche, c'est certain, mais pas non plus tout à fait pauvre...
— Eh! — s'écria iM. de Cruix-Dii'u avec un enLraini'un'nt supeibi^ — (juo m'iTuporte cela ?
— Oui — fit la jolie veuve en souriant —r je sais que cela vous importe peu, mon ami, car vous joignez à une grande fortune un désintéressement non moins grand !
— Est-ce un mérite? — je n'aime que vous! — tout ce qui n'est pas vous m'est égal!
— Alors vous valez mieux que moi, car, il faufl)ien que j'en convienne, j'aime l'ar-
gent, je l'aime beaucoup, non pour lui-même, mais pour les mille jouissances du luxe, pour les mille raffinements de la haute vie qu'il procure et ^ont je ne saurais me passer... — Ah! si j'avais ces six millions qu'Octave laissera dévorer par tous les intrigants et par toutes les drôlesses de Paris, nous ferions de belles choses !
— Nous les ferons sans cela, chère Blanche... moins largement, mais très-bien encore...
— Oh ! ces six millions ! ces six millions ! — répéta la veuve.
— N'y pensez plus...
— Je ne peux pas ! — S'ils allaient du moins en bonnes mains, j'en prendrais mon parti peut-être... — mais vous savez ce qu'ils deviendront! — hélas ! et moi aussi je le sais ! — J'ai consulté mon notaire et mon avoué... — je ferai mon devoir jusqu'au bout... je tenterai de protéger contre sa propre folie le malheureux enfant... S'il ne s'amende avant une année, je provoquerai la réunion d'un conseil de famille dont vous ferez partie, et monsieur mon fils sera bien et diiment pourvu d'un conseil judiciaire dès le matin du jour de sa majorité... Prévenez-le de cela, Philippe, je vous en supplie; dites-lui bien de prendre au sérieux une détermination absolument arrêtée chez moi, et que sa conduite future pourrait seulç modifier... Faites-lui comprendre que s'il ne veut, dans un an, tomber sous une tutelle bien autrement sévère que la mienne, il doit dès à présent, sans retard, aujourd'hui plutôt 'rue demain, renoncer à des habitudes funestes, à des fréquentations honteuses où il laisserait sa fortune, sa considération, sa vie même, car, vous le voyez, il se tue...
Madame Gavard s'interrompit et poussa un long soupir.
— Ah! — reprit-elle ensuite — comme il faut que je sois bonne mère pour agir ainsi que je fais, car enfin, si Octave mourait avant d'être majeur, j'hériterais de six millions! — Six raillions! — Mais, Dieu m'en est témoin, cette pensée hideuse ne m'est jamais veime !
Un éclair s'alluma dans les prunelles du baron et s'éteignit presque aussitôt.
— (Jue Dieu nous garde de la mort d'Octave! — murmura-t-il d'une voix altérée.., — il me faudrait abandonner le rêve unique de ma vie !... il me faudrait dire à mon plus cher espoir un éternel adieu! — je ne vous épouserais pas...
— Pourquoi donc? — demanda vivement la belle veuve.
— Parce que vous seriez trop riche !
— A mon tour de vous dire : — • Qu'importe'?
— Ah! chère Blanche, je connais le monde!... — il voudrait voir dans un mariage tout d'amour une spéculation odieuse! il m'accuserait de vendre mon nom, et, comme je tiens à l'honneur plus qu'à tout... plus qu'au bonlieur même, je devrais renoncer à vous...
.Madame Gavard écoutait et regardait le baron avec une admiration qu'elle ne cherchait point à dissimuler, et, saisie d'un transport soudain d'enthousiasme, elle se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant ;
— Tenez, voyez-vous, Philippe, des hommes pareils à vous, le bon Dieu n'en fait plus,
et plutôt que de renoncer à porter votre nom, si j'héritais d'Octave je donnerais les millions aux pauvres !
L'entretien du clievaleresque baron et de la jolie veuve se prolongea quelque temps encore, puis Philippe prit congé en promettant de ne point ménager les bons conseils au fils prodigue.
Dans l'antichambre il retrouva le domestique avec lequel il avait écliangé quelques mots au moment de son arrivée.
— Eh bien ! Dominique, — lui demanda-t-il, — avez-vous prévenu de ma visite M. Octave?
— Non, monsieur le baron...
— Et pourquoi?
— J'ai frappé deux fois à sa porte... il n"a pas répondu, et comme sans aucun doute il dort, étant rentré moulu de fatigue, je n'ai point osé le réveiller...
— Je m'annoncerai donc moi-même... — Montrez-moi seulement le chemin...
L'appartement d'Octave, qu'un couloir réunissait à celui de sa mère et qu'un escalier dérobé rendait indépendant en le mettant en communication avec le rez-de-chaussée , était un véritable appartement de garçon, composé d'une antichambre, d'un petit salon pouvant servir de cabinet de travail ou de fumoir, et d'un grand cabmet de toilette.
Dominique ouvrit la première porte et abandonna Philippe de Croix-Dieu à lui-même en lui disant :
— Monsieur le baron, la chambre à coucher est au fond...
Le visiteur explora d'un coup d'œil le salon, meublé d'une façon simple et presque sévère.
Une demi-douzaine de chauffeuses et un grand divan, recouverts de mai-oquin fauve, constituaient tout le mobilier, avec un bureau de chêne sculpté et un séchoir à cigares.
Le bm-eau supportait ce qu'il faut pour écrire — (comme disent les brochures de vaudevilles), — et deux boîtes de pistolets de tir, très-riches.
Sur la boiserie grise on voyait quelques portraits de chevaux de courses, des cravaclies, des mors de bride, des trophées de fleurets, de plastrons, de masques et de gants d'escrime.
L'ensemble de ces choses était correct, bien tenu, triste et froid, comme l'est presque toujours une pièce qu'on traverse rarement et qu'on n'habite jamais.
M. do Ooix-Dieu ouvrit une porte placée en face de lui et s'arrêta pendant une seconde sur le seuil de la chambre à coucher.
Pour la décoration et l'ameublement de cette chambre, Octave avait donné carte blanche à notre ancienne connaissance Lebel-Girard ', — l'illustre tapissier de lord Sudley, de Blanche Lizcly, de Nicolas Bouchard (de Montmorency), et l'agent matrimonial du comte Paul de Nancey, — en se contentant de lui dire :
— Vous savez, mon bon, beaucoup de chic et pas mal de frou-frou... — quelque chose de très-coquet... dans le genre des installations les mieux réussies de ces dames.
i. Voir le Mari de Marguerile.
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Sa pose renversée metlait en saillie l'incroyable maigreur de son corps. (Page 186.)
Lebel-Girard ayant compris h demi mot, la chambre k coucher du jeune Octave était absolument féminine, tendue d'étoffes claires recouvertes de dentelles, avec des meubles de la mollesse la plus engageante, un immense lit capitonné, des glaces encadrées de guipures, un tapis blanc et rose plus touiïu qu'un gazon anglais, une douzaine de petits tableaux à demi licencieux, comme ceux que le marchand de la rue Laffite commandait à Georges Tréjan, et des statuettes ultra-provoquantes de Pradicr.
Une plus ample description nous semble absolument superflue. — Lequel de nos lecteurs parisiens n'a vu vingt exemplaires de cet intérieur à la fois splendide et banal, l'êve de la cocotte qui débute et n'a point encore dépassé les bourgeoises magnificences du palissandre et du poirier noirci?
Un sourire de dédain, mêlé d'un imperceptible nuance de pitié, vint aux lèvres de M. de Croix-Dieu en face du spectacle à la fois lamentable et grotesque qui s'oiïrità ses yeux.
Octave Gavard, surmené, brisé, anéanti par trois ou quatre nuits consécutives de veilles, de jeu ou d'orgie, avait eu certainement l'intention de se coucher, comme l'attestiit son lit découvert à moitié, mais sans doute, au moment où il allait commencer à se dévêtir, la fatigue s'était trouvée tout à coup assez forte pour le terrasser.
Étendu en travers sur une chauffeuse, dans la pose la plus incommode, la tète renversée en arrière et s'appuyant à la courte-pointe de guipure dont l'une des pointes balayait le tapis, il dormait en toilette de soirée, portant la cravate blanche, l'habit noir, le pantalon noir, et le gilet à un seul bouton.
Sa pose renversée mettait en saillie l'incroyable maigreur de son corps. — Le plastron frippé de sa chemise se collait aux angles rentrants de sa poitrine étroite. — Sa respiration était pénible et comme sifflante. — Des gouttes de sueur perlaient sur son front, quoique le feu de la cheminée fût éteint depuis bien des heures.
Évidemment une fièvre ardente achevait l'œuvre de rapide dissolution commencée par les plaisirs mortels de la vie à outrance.
— Ah ! certes, — murmura le baron de Croix-Dieu — ce n'est point ce pauvre gai-çon qui mangera jamais les six millions de feu Gavard !
11 s'approcha du jeune homme el, lui mettant la main sur l'épaule, il dit d'une voix
Joyeuse :
— Eh! dormeur!
Octave tressaillit et ouvrit les yeux, mais ses idées étaient confuses, ainsi qu'il arrive habituellement après le mauvais sommeil du jour, brusquement interrompu, et il balbutia:
— Banco du tout...
— Je passe la main... — fit le baron on riant.
— Je la prends...
— Je n'y mets nul obstacle, mais avant de la prendre, mon clier Octave, éveillez-vous un peu... c'est un conseil d'ami...
Octave posa ses poings fermés sur ses yeux gros de sommeil et les frotta de façon vigoureuse, il étouffa deux ou trois bâillements, il étendit ses bras, il secoua son torse, il lança ses jambes à droite et à gauche et, rentré en possession de lui-même, s'écria :
— Ah ! bon ! ah ! bien ! — C'est vous, baron ! — non, par exemple, elle est bien bonne ! — Figurez-vous que je me croyais chez Reine, en train de me faire ratisser par une banque rasoir d'un fort relief! — C'était insensé ! parole ! — Vous avez reçu mon petit billet, hein, baron? et vous êtes venu chez l'ami Octave, illico! — Ça, c'est gentil !
En -élisant ce qui précède, le jeune homme avait remplacé la position semi-horizontale par la position perpendiculaire, et serrait énergiqucmont la main du visileur.
S'^Ti
Pauvre Octave! vieillard de vingt ans, anémique, épuisé, fourbu, il était cependant encore joli garçon, et malgré son manque absolu de sens moral, ses ridicules, ses folies et ses vices, il fallait, pour ne lui point porter quelque intérêt, avoir autour du cœur la cuirasse triple dont parle Horace.
Oui, nous l'affirmons, — et la preuve de cette affirmation ne se fera guère attendre — ce malheureux insensé restait, malgré tout, sympathique.
11 était de taille élevée, et si mince que le moindre coup de vent semblait devoir le plier en deux.
Jamais peut-être un fils n'avait ressemblé moins à sa mère.
Les cheveux épais, aussi blonds que ceux de madame Gavai-d étaient noirs, se contournaient en deux petites boucles sur le front un peu bas. — Le teiut, d'une blancheur maladive, offrait çà et là, comme celui des phthisiques, des taches roses provenant de la fatigue et de la fièvre.
Le col très-rabattu de la chemise laissait à découvert un cou que sa maigreui- faisait pai'aitre d'une longueur extravagante.
L'habit, — malgré tout l'art du tailleur à la mode, — plissait sur les épaules anguleuses.
— Les jambçs grêles ballottaient dans le pantalon comme un double fuseau. — Les mains, osseuses et interminables, sortaient bizarrement des poignets empesés que fermaient des boutons de corail rose pouvant rivaliser de largeur avec ceux d'un merveilleux du Directoire.
Le personnage que nous venons de décrire était assurément ridicule; — ch bien ! il suffisait des yeux et de la bouche d'Octave pour faire oublier, disons mieux, pour eft'acei ce ridicule.
Les yeux, très-grands, d'un bleu profond et d'une forme allongée, restaient candides et presque rêveurs, malgré les efforts constants du jeune homme pour leur donner une expression de piquante effronterie.
La bouche petite, aux lèvres pâlies, disait la faiblesse sans doute, mais disait en même temps la douceur et la tendresse.
Cet adolescent, corrompu jusqu'aux moelles selon le bruit public, poussé dans les chemins mauvais par quelque main cachée, ne devait être, au fond, qu'un fanfaron de vices.
— Sous cette enveloppe de petit-crevé absurde, sous ce harnais de gommeux ridicule, on devinait vaeuement un cœur...
Octave passa sur sun front moite son mouchoir de batiste parfumé à l'ylang-ylang; — une (juiiite de toux sifflante, qui faisait mal à entendre, déchira sa poitrine, puis il reprit :
— Vous avez vu nianian, hein, baron '!
— Je la quitte à l'instant...
— Est-elle toujours bien en colère?
■ — Il m'est impossible de vous cacher que son irritation est très-grande...
— Vous savez qu'elle m'a flanqué à la porte, maman, très-carrément?
— Elle me l'a donné à entendre...
— J'ai vu la minute, parole d'honneur ! où elle allait jouera grand orchestre la scène de malédiction ! — Ça a un rude cachet, tout ça, mais, sapristi ! que c'est ennuyeux ! Et puis, enfin, qu'est-ce que j'ai fait? — Qu'on prenne ma tête, si on veut, mais qu'on me dise au moins pourquoi on la prend !
— Vous avez demandé de l'argent à madame Gavard...
— Cinq mille francs ! — la belle affaire ! — j'ai bien le droit, sapristi ! de demander cinq mille francs à maman qui touche le revenu de six millions qui sont à moi !
— Sans doute, mais il était au moins inutile d'expliquer à madame Gavard la destination des cinq mille francs...
— J'ai cru que ça la déciderait... — qui est-ce qui pouvait s'imaginer qu'elle allait la faire à la grande pose/ — Il faut payer les dettes d'honneur, que diable ! — Reine n'a pas touché son mois, et ça le gêne, ce pauvre bébé ! — Elle m'adore, cette enfant-là, mais elle m'a dit très-bien de ne pas revenir ce soir si je n'apportais point l'argent... — J'ai promis positivement, et Danaé attend Jupiter avec son sac... — Point de sac... point de Jupiter... — Vous voyez la situation... — C'est corsé, mais ce n'est pas drôle !
— Eh bien ! et les escompteurs?
— Ah! oui, parlons-en! — je ne sais pas ce qu'ils ont, les escompteurs... — On dirait qu'ils se sont donné le mot pour ne plus escompter! — Baron, je vais vous en raconter une bien bonne... — Hier matin, vers les midi, je vais boulevard de Sébastopol chez un nouveau qu'on m'avait indiqué... une espèce de juif allemand qui vend des montres, de l'argent, du vin de Bordeaux, de la toile, du tabac de contrebande et des photographies prohibées... — « J'ai besoin de douze mille francs — lui dis-je avec aplomb — payables dans un an... à tel intérêt que vous voudrez... — Je suis Octave Gavard et je vaux six millions...»
— « Ghe gonnais, oh! che gonnais pien... — me répond l'industriel — mais fus êdes mineur... » — « Pardieu! sans cela... » — (( Eh pien! l'avaire beut se vaire tutte même, mais il faut un bôdide assurance sur le fie... » — a C'est parfait! — m'écriai-je — allons nous assurer !... »
Une nouvelle quinte de toux interrompit le récit d'Octave.
— Eh bien! alors, — demanda M. de Croix-Dieu — d'où vient que vous n'avez pas eu l'argent?... Votre juif allemand n'était donc qu'un Gascon?...
— Tenez, baron, — reprit le jeune liomme, — laissez-moi rire!... Quel relief, mes enfants... c'est à se tordre! — Nous avons passé la journée, figurez-vous, à courir les compagnies d'assurance sur la vie, mon juif et moi... Je plains les actionnaires!... — Que diriezvous d'un tliéàtre refusant la location?... — Eh bien! c'est identiquement la même chose!...
— Vous me connaissez, baron! vous savez si je suis solide... — pas gros, mais tout nerfs!
— bon pied, bon œil, bon estomac, du biceps!... enfin, complet!... — très-complet! — j'ai fait mes preuves, que diable! et de toutes les manières ! — je vivrai cent ans !
— C'est mon avis. — dit M. de Croix-Dieu, avec un accent inimitable de conviction,
— oh ! vous êtes un gaillard !
— N'est-ce pas? — un peu fatigué, peut-être, mais gaillard tout de même!... Demandez à Reiue Grandchamp ! — Eh bien ! baron, vous auriez ri comme une petite folle de la comédie que nous ont donnée les docteurs des compagnies!... — C'était d'un relief épatant!...
— il faut avoir vu ça, parole !... — Imaginez des médecins de carton, plus sérieux que des figurants de tragédie, convaincus que c'est arrivé, cravatés jusqu'aux oreilles, et décorés parfaitement bien, s'il vous plaît !.,, — Ils me faisaient tirer la langue ; ils me tapaient de petits coups dans le dos en me collant l'oreille sur le creux de l'estomac ; ils me tâtaient les genoux et les bras, enfin toute une mise en scène compliquée... quand ils avaient fini, ils recommençaient en hochant la tête d'un air mystérieux, et enfin ils s'en allaient en emmenant le directeur qui, cinq minutes après, revenait tout seul, avec une bonne tête de père noble contristé, et me déclarait en langage amphigourique que la Compagnie, ne me trouvant point dans les conditions hygiéniques exigées par ses statuts, refusait net d'opérer l'assurance... — Bref, ces braves gens se figurent que je n'ai pas un an dans le ventre! C'est limpide!... — hein?... Elle est bien bonne I... Qu'est-ce que vous dites de ça, baron?...
— Je dis, comme vous tout à l'heure, que je plains les actionnaires ! . . .
— Et croirtez-vous que l'un des médecins s'est permis de murmurer h mon oreille, en prenant un accent ému et en me déboîtant la main avec un attendrissement décommande :
— «Ménagez-vous, jeune homme!... il n'est que temps! ménagez-vous!... » — Je l'ai trouvée mauvaise!... me ménager!... Pourquoi?
— Le docteur ignorant et sot qui vous parlait ainsi ne s'apercevait pas qu'il existe chez vous un excès de vitalité 1... — L'exubérance de votre riche nature vous étoufferait, mon cher Octave, si vous ne la laissiez déborder en toutes sortes d'aimables folies... — Gardezvous donc de rien changer à votre genre de vie, qui est le bon, et si parfois un peu de fatigue entraîne à sa suite une apparence d'affaiblissement, remontez-vous par dee toniques...
— Beaucoup de sauces pimentées, énormément de vin de Madère, de vin de Champagne et d'alcools, voilà ce gu'il vous faut...
— C'est mon régime habituel... — je m'en trouve à merveille.,.
— Continuez-le...
— Pardieui... je n'y manquerai pas... — Mais le vilain de l'aventure c'est que, les Compagnies d'assurance ayant fait les bégueules, la caisse du juif ne s'est point ouverte... Et voilà pour([uoi ce matin, en désespoir de cause, j'ai tenté près de maman, sans le moindre succès, la démarche que vous savez... Or, je suis nettoyé !... ratissé! à sec, mon bon !... pas un radis... parole d'honneur!... et Reine attend ses cinq mille livres... — Ça manque de galbe!... D'autant que la chère créature est bigrement pratique.. . ah ! je la connais bien... elle a beau m'aimer follement, si j'arrive ce soir les mains vides, elle me flanquera très-bien à la porte, comme a fait maman ce matin... — Deux expulsions en un seul jour, ce serait trop corsé!... — Tirez-moi de là,bar(m!...
— Je vous en tirerai... soyez tranquille...
— Vous êtes u[i ami, vous !... un vrai !... — Donc me voici hors du premier guêpier...
— Reste l'autre...
— Lequel?
— Eh !... le vi'ai cheveu de mon existence!... le conseil judiciaire comploté par maman !... Ai-je le galbe d'un interdit, par hasard?... Me voyez-vous d'ici sous la coupe d'un monsieur h tête de notaire et orné de gants noirs, avec un portefeuille sous le bras, lequel monsieur me taquinerait pour les frais d'entretien de mon écurie et pour les appointements de Reine?... Me voyez-vous réduit à la portion congrue et tirant la langue en face des millions de feu papa?... Ah! mais, non!... — Ça serait infect! — Plutôt que d'endurer pareille chose, je me ferais sauler le caisson très-bien I...
— Je conviens que ça ne serait pas gai... — répondit M. de Croix-Dieu en riant.
— ■ Est-ce qu'elle nourrit toujours cette sauterelle dans sa boîte à musique, maman, hein?...
— Plus que jamais ..
— Fichtre!... — cUo n'est pas drôle, niainanl. . Ah! mais, lutnl... — Gomment parer le coup?...
— Rien de plus facile, si vous voulez... — Restreignez vos dépenses jusqu'au jour où vous serez majeur... — un an est bientôt passé, que diable!
— Restreindre mes dépenses!... — s'écria Octave avec une stupeur admirable. — Le moyen, s'il vous plaît?... Je n'en fais pas... et pour cause...
— U paraît au contraire que vous entassez dettes sur dettes... Pélion sur Ossa!... une montagne de réclamations...
— Une colline tout au plus!... Est-ce ma faute?... je vous le demande, puis-je marcher avec trente-six mille francs par an?... C'est de l'argent de poche, ça!... — Alors j'ai recours au crédit, ce qui fait aller le commerce.
— Justement, et madame votre mère trouve que vous le faites trop bien aller!
— En vjûilà, une bêtise, par exemple! — Oh! les parent»! — Elle devrait être fière de moi, maman, cependant!... — Je ne rougis point de papa, oh! non! mais enfin papa n'était pas un homme chic ! — Il a fait fortune, papa, chacun sait ça, dans sa distillerie de la Villette, oii il fabriquait du vrai rhum de la Jamaïque — (provenance directe, qualité garantie!) — avec de l'eau-de-vie de mélasse, ce qui d'ailleurs n'était point bête! — Il allait en fiacre, papa, et même en omnibus, sur l'impériale, pour ses trois sous ! — Très-considéré, papa, mais homme chic, jamais de la vie ! tandis que moi je suis un gentleman, un sportman, un clubman, un gommeux connu et classé... — Je fais courir... — je cours moi-même... — j'ai une femme connue et classée. Reine Grandchamp, qui pose un homme! — Les journaux s'occupent de moi... — on cite mon nom... — on imprime touJ, vifs les mots d'esprit qui m'échappent sans que j'y pense... — on a même dessiné et publié ma caricatuie... — lime semble que c'est honorable, tout ça I... — Qu'est-ce que maman veut donc de plus?...
— Elle se contenterait do l)L'aucou[) moins !... — répliqua le baron eu riant de plus belle.
— Enfin, résuninns-nnus, ([ue l'ant-il que je fasse pour éviter le conseil judiciaire?...
— Suivrez-vous mes conseils?
— Je les suivrai, baron, gardez-vous d'en doulei', cl je vims promets une reconnaissance d'un fort calibre...
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LES TRAGÉDIES DE PARIS 19i:
— D'abord, pliis de dettes...
— Le moyen? — je ne touche que trente-six mille francs par an, et Reine Grniulchanip, à elle toute seule, m'en coûte au moins soixante.
— l'n autre vous dirait : — Quittez Reine Grandchamp...
— Eh! mon Dieu, s'ille fallait, je la quitterais tout de même... — interrompitOctave... — elle me pose, ça, c'est vrai, parce que c'est une femme très-chic, une femme connue et classée, et qui a un rude cachet, mais vous savez, baron, je n'y tiens pas autrement... — Elle ou une autre, ça m'est égal...
— Ne la quittez point, — reprit vivement M. de Croix-Dieu — c'est une bonne fille qui vous aime bien, qui vous forme, qui flatte votre amour-propre, et du moins, avec elle, les premiers frais sont faits...
— Mais, Ijaron... — commença le jeune Octave.
— Oui, les soixante mille francs, n'est-ce pas?..,
— Dame !
— Reine a confiance en moi, je suppose...
— Elle fait de vous de si grands éloges que c'en est agaçant, parole!... — Ah! vous êtes un dieu poTir elle. . .
— Je la verrai, je lui parlerai... — j'userai de mon influence... je répondrai pour vous au besoin... — bref, la chère enfant vous fera crédit jusqu'à votre majorilé, je vous le promets...
— Ça sera un beau trait et ce pauvre bébé ne perdra rien pour avoir attendu !...
— Vos trente-six mille francs de pension vous resteront alors pour les dépenses courantes... — Cessez de jouer, ou du moins de jouer gros jeu... — Placez-vous en quelque
t sorte sous mon patronage... — J'affirmerai à madame votre mère que votre changement est radical, que vous ne me quittez plus et que vous vous laissez guider par moi en toutes choses... — je me ferai votre caution auprès d'elle... — je calmerai peu à peu son ressentiment; il ne sera plus question de vous donner une tutelle inutile, et dans un an, maître incontesté de vos trois cent mille livres de rentes, vous en ferez ce qu'il vous plaiia... — voilà comment j'arrange les choses... — êtes-vous content de moi?...
— Baron, vous n'êtes pas un homme, — s'écria Octave avec exaltation — vous êtes un ange I... — je fais le vœu que vous .soyez, sur vos vieux jours, aveugle et sans un soûl...
— Ah ! bah ! et pourquoi ça? — demanda M. de Croix-Dieu avec une stupeur comique.
— Parce que je vous servirais de caniche... — Nous irions tous les deux sur le pont des Saints-Pères... c'est moi qui tiendrais la sébile aux monacos... et ça aurait un rude cachet!...
Le baron quitta Octave après lui avoir glissé dans la main (luelqncs billets de banque, et en emportant la conviction parfaitement arrêtée qu'avant trois mois un enterrement de première classe installerait au Père-Lachaise l'anémique héritier des million' de feu Gavard.
— .\u cercle, James... — dit-il à son cociier en regagnant sa voiture.
M. de Croix-Dieu faisait partie d'un cercle aristocratiqiu; que nous nous abstiendrons
de désigner pour des raisons que nos lecteurs, un peu plus tard, apprécieront sans peine. Il entra dans le salon de lecture et, sachant plusieurs langues, se mit à parcourir les journaux étrangers. — Quelques lignes de l'un d'eux, — V Invalide russe — parurent l'intéresser vivement; voici ces quelques lignes:
« Le prince Serge Aldéonoff, à peine âgé de quarante ans, vient de mourir d'une façon tragique dans ses vastes domaines de Crimée, assassiné par un moujick qu'il avait frappé de son fouet. Le prince allait, dit-on, se marier... — cette fin déplorable met en deuil une partie de la plus haute noblesse russe. »
Philippe de Croix-Dieu quitta le cercle, entra dans l'un des bureaux télégraphiques du boulevard, et expédia cette dépêche à mademoiselle Fanny Lambert, rue Le Sueur : « Le prince est mort. — Agissez en conséquence. »
Nos lecteurs n'ont pas oublié peut-être ce petit hôtel de la rue de Boulogne, dont nous avons décrit jadis les délicieuses élégances, et qui, après avoir appartenu au comte Paul de Nancey, le mari de Marguerite, était devenu la propriété de sir Edward Cleveland, le fanatique adorateur de Clorinde, l'ex-reine Coricodette des Poules de la Cochinc/mie, une bonne fille morte il y a quelques mois à peine, et que, dans le monde des théâtres et de la galanterie parisienne, on appelait Blanche d'Antigny.
Sir Edward Cleveland ayant quitté Paris, avait chargé un homme d'atVaircs de lui trouver pour l'hôtel un locataire, — chose facile.
Ce locataire, en 1872, était un très-jeune homme, le marquis André de San-Rémo entrevu par nous, rue du faubourg Saint-Honoré, se penchant à la portière de son coupé et suivant d'un œil ardent le splendide équipage qui conduisait au bois le vicomte Armand de Grandlieu et Germaine de Randal sa jeune femme.
Le lendemain du jour où le baron Philippe avait visité successivement Georges Tréjan, Fanny Lambert, madame veuve Blanche Gavard et son fils Octave, quatre ou cinq voitures de maître s'arrêtèrent successivement, vers onze heures du matin, devant le petit hôtel en question.
Parmi ces voitures se trouvait le coupé de M. de Croix-Dieu.
Le marquis de San-Rémo donnait à déjeuner à quelques amis.
Précédons d'un instant les invités, afin de faire plus ample connaissance avec le maître du logis que nous allons rejoindre dans un petit salon servant de fumoir, où nous avons vu Paul de Nancey, au début d'un autre récit, recevoir le clan de ses créanciers.
André de San-Rémo avait environ vingt-doux ans, mais ses cheveux très-noirs, son teint pâle et sa barbe brune, qu'il portail entière, lui donnaient l'air d'en avoir au moins vingt-cinq.
Nous ne décrirons point miiiuliiMisement ses traits et sa tournure, et nous rcnvcnons
Une détonation retentit, accompagnée d'un [leu de fumée. (Page 197.)
nos lecteurs au pûitrait tracé par nous du comte Robert de Loc-Earn dans le prologue de ce livre.
La ressemblance du jeune homme avec l'amant d'Henriette d'Auberive était eu eiïet prodigieuse.
C'étaient les mêmes traits, la même taille, les mêmes altitudes.
L'expression seule du visage di lierait absolument.
Un observateur attentif aurait jiu lire l'jjvpocri'^ie et la duplicité dans les yeux du comte
de Loc-Earn, tandis que le regard du marquis de San-Rémo rayonnait de franchise et de loyauté.
Au moment où nous franchissons le seuil du fumoir le jeune homme, assis ou plutôt à demi couché dans un large fauteuil auprès d'un grand feu avait l'air singulièrement absorbé par un volume ouvert sur ses genoux.
Ses sourcils se contractaient tandis qu'il lisait dans le fameux roman d'Eugène Sue l'épisode du suicide de M. d'Harville.
Quand il eut achevé cet épisode, il ferma le livre.
— Le moyen n'est pas neuf, — se dit-il, — mais évidemment il est bon... — Pour peu qu'on fasse sa mise en scène avec un peu d'adresse, on a la certitude d'éviter tout scandale et d'échapper à tout commentaire...
Il quitta son siège, ouvrit un meuble et prit dans l'un des tiroirs un revolver à six coups, à crosse d'ivoire, d'une élégance exquise et d'un système absolument nouveau qui ne se trouvait pas encore dans le commerce.
Il enleva cinq des cartouches, ne laissant chargé qu'un seul coup, et posa l'arme sur lu cheminée.
Ceci fait il s'assit devant un petit bureau, écrivit rapidement quelques lignes qu'il ghssa sous une enveloppe, et traia cette adresse :
Madame la vicomtesse de Grandlieu.
Mais à peine avait-il achevé qu'il secoua la tète, déchira l'enveloppe et la lettre et en jeta les débris au feu, en murmurant :
— A quoi bon?... — Pourquoi mettre une pensée triste dans la vie de cette enfant ù propos d'un fou dont elle ne sait même pas le nom?... — Ce serait une action mauvaise, — je ne la ferai pas...
En ce moment le timbre de l'hôtel retentit, annonçant l'ari-ivée du premier des convives d'André do San-Rémo.
Ces convives étaient au nombre de cinq.
Quatre d'entre eux se suivirent de près. — Philippe de Croi.vDicu, le cinquième, se fit attendre un peu plus longtemps.
11 est vrai qu'une circonstance imprévue l'avait retardé de quelques minutes.
Au moment où il descendait de voiture à la porte de l'hôtel, un personnage gros et court, à mine joviale, ù favoris grisonnants, tenant sous son bi'as gauche une ample serviette de chugriu noir bourrée de papiers, et escorté de deux individus de mine famélique (linge sale et bottes éculées) se préparait à sonner à cette porte.
M. de Croix-Dieu regarda l'homme à mine joviale qui, flanqué de ses lamonlablcs acolytes, no pouvait à coup siir être un convive du marquis, et s'étant trouvé certain jour en rapport avec lui à propos d'une liistuire de femme, comme dil Diipuis dniis In (îrainle- Duc/iesse, le reconnut.
— Eli! mais, — fit-il, — je ne nw trunipe jias! — C'e.-t Uicn \uu?, monsieur \erdier...
— C'est parfaifomont moi, monsieur le baron, Isidore-Achille Verclier, votre bien humble serviteur...
— Est-il indiscret de vous demander ce que vous venez faire ici?
— Je ne crois point commettre une indiscrétion en vous répondant que j'y suis amené par les devoirs de mon ministère... — devoirs pénibles bien souvent... — dwalex... sed tex...
— Mais cet hôtel est habité parle marquis de San-Rémo...
— Charmant jeune homme!...
— Et vous avez affaire à lui?
— Hélas!...
— Il a des procès?...
— Il a des dettes...
— On le disait riche. ..
— On dit tant de choses
— Croyez-vous donc qu'il ne le soit pas?
M. Verdier toussa, sans répondre.
— Ainsi, — reprit le baron — vous venez instrumenter?
— Avec regret.
— Vous allez signifier nn protêt?
— -Mieux que cela...
— Un jugement? un commandement?
— Ce ne serait rien...
— Mais alors?.;.
— Monsieur le baron, je viens saisir... — Autant vous l'apprendre tout de suite... vous le verriez de vos propres yeux avant cinq minutes, puisque vous entrez dans l'hôtel et que j'ai reçu du créancier l'ordre d'agir avec une extrême rigueur, do n'accorder aucun délai et de n'accepter aucun à-compte.. «
— S'agit-il d'une forte somme?
— Oh! d'une bagatelle! — ilfautqueM. de San-Rémosoitbicnbaspournepoint payer...
— Le chiffre?
— Trois mille francs, — trois mille cinq cents avec les frais.
M. de Croix-Dieu prit un portefeuille dans la poche de côté de son paletot, l'ouvrit, en tira trois billets de banque de mille francs et un de cinq cents, et les tendit h l'huissier en lai disant :
— Remettez-moi les titres, s'il vous plaît, monsieur Verdier, je paye...
L'échange se fit séance tenante, et le baron, traversant la cour, gravit les marches du perron de l'hôtel.
On n'attendait plus que lui et, aussitôt après son arrivée, on se mit h table.
Le déjeuner fut amusant, grâce surtout à M. de Croix-Dieu dont la verve mordante et caustique était intarissable, mais qui, tout en parlant lieaucoup, en mangeant ferme, en buvant sec, examinait l'amphitryon it la dérobée avec une attention persistante, comme si quelque puissant inléièt l'avait poussé h se rendre exactement compte de ce qui se passait en lui.
André de San -Rémo s'efforçait de paraître gai, mais n'y réussissait pas de façon à tromper un regard expérimenté. — Le baron, mis sur ses gardes par la communication de l'huissier, ne pouvait se laisser prendre à cette gaieté nerveuse etfébrile, toute de commande, sonnant faux, tombant brusquement à plat pour détonner de nouveau à l'improviste un instant après, comme tout à coup quelque pétard qu'on croyait éteint éclate après le bouquet d'un feu d'artifice.
Le jeune marquis, — très-sobre d'habitude, — buvait sans relâche et à pleins verres les vins les plus capiteux.
Évidemment il cherchait à s'étourdir, et, comme il arrive à la plupart des gens qu'obsède une idée fixe, ou que menace un grand danger, il n'y parvenait point.
— Que se passe-t-il? — se demandait M. de Croix-Dieu. — 11 y a certainement dans l'esprit de ce garçon quelque résolution funeste et dont l'accomplissement est proche... — Comment savoir?... — Bah ! nous verrons bien.., — il ne s'agit que de ne le pas perdre de vue, et j'en trouverai le moyen...
Les convives avaient suivi l'exemple de leur hôte en vidant leurs verres aussi souvent qu'il vidait le sien.
A la fin du déjeuner, quatre d'entre eux étaient notablement animés. Le marquis seul, et le baron, gardaient leur sang-froid tout entier.
— Si vous le voulez bien, mes amis, — dit alors M. de San-Rémo en se levant — nous irons prendre le café dans mon fumoir, où je mettrai à votre disposition toutes les variétés de cigares de la Havane...
Les liqueurs et la fumée odorante des cabaùas et des cazadorès achevèrent rapidement de plonger les convives du jeune marquis dans cet état de joyeuse exaltation qui suit un bon repas amplement arrosé.
Tout le monde parlait à la fois, et — (symptôme caractéristique), — personne ne prêtait plus l'oreille au bavardage de son voisin.
Cependant, par politesse, on eut l'air d'écouter quand André de San-Rémo, prenant sur la cheminée le revolver à crosse d'ivoire, dit à ses hôtes :
— Permettez-moi, messieurs, de vous faire admirer les ingénieux perfectionnements de la jolie arme que voici ; arme mise sous mon patronage par son inventeur, à qui j'ai formellement promis de donner pour clients tous mes amis...
Un bourdonnement confus s'éleva, et rien n'empêchait de le regardercomme une marque d'adhésion unanime.
André, le revolver à la main, commenta une démonstration technique, plus ou moins claire et plus ou moins comprise.
Chaque fois qu'il s'arrêtait, ne fût-ce que pendant le quart d'une seconde, deux ou trois voix s'élevaient, murmurant:
— Très-bien ! oh ! très-bien ! — c'est charmant ! c'est parfait!
— Voyez, — continuait le jeune homme, — voyez comme ce revolver est bien en main ! — L'excellence du mécanisme permet aux explosions de se succéder rapidement sans se
LKS THAGÉDIES DE PARIS 197
confondre... — Si l'arme était cliargûe, et si j'avais en face de moi trois bandits me demandant la bourse ou la vie, je les plaindrais... — jugez-en plutôt ..
André tourna le canon de son arme vers un point quelconque du fumoir et pressa trois fois la détente. — Trois fois un petit bruit sec et net démontra la netteté du jeu des
ressorts.
— Enfin — acheva M. de San-Rémo en riant — est-il rien qui soit plus commode pour se brûler la cervelle avec élégance et selon les règles, si quelque inguérissable spleen s'est emparé de vous ? — La double détente est si souple qu'avant qu'on ait eu le temps d'y penser la chose est déjà finie...
En disant ce qui précède André, toujours souriant, mais un peu plus pâle que de coutume, appuyait contre sa tempe le canon du revolver.
Rr. de Croix-Dieu, qui depuis un instant se trouvait à son côté, lui enleva prestement l'arme mignonne, et, visant une des fenêtres, appuya le doigt sur la gâchette
Une détonation retentit, accompagnée d'un peu de fumée, suivie d'un petit bruit cristallin, et la balle conique fit un trou rond dans la vitre étoilée...
A cette détonation inattendue, répondit un cri général.
La surprise et l'effroi calmèrent et refroidirent comme par enchantement les quatre convives dont nous avons constaté Vanimation.
André de San-Rémo paraissait fort troublé, mais ce troub'.e s'expliquait facilement par l'immense péril auquel il venait d'échapper, grâce au baron.
— Mordieu, mon jeune ami, — s'écria ce dernier — vous me devez un fameux cierge ! — Sans moi vous étiez mort!...
— C'est vrai, — nmrmura le jeune honinio — et croyez bien, mon cher baron, à ma plus vive reconnaissance...
— J'y croirai tant que vous voudrez, mais vous ne m'en devez aucune...
— Comment l'entendez-vous?
— Le hasard a tout fait... — Pas plus que vous je ne soupçonnais dans le revolver la présence d'une cartouche oubliée... — Je ne sais quelle soudaine inspiration m'est venue... je l'ai suivie, et, grâce au ciel, elle était bonne... — La morale de ceci, — ajouta M. de Croix-Dieu en riant — c'est qu'il ne faut jamais, et sous aucun prétexte, laisser d'ai-mes à feu dans les mains des enfants...
Un quart d'heure ù. peine après ces paroles échangées les quatre convives, tout frissonnants encore à la pensée du tragique événement dont ils avaient failli être les témoins, quittaiint le maître du logis.
M. de Croix-Dieu resté seul avec André choisit un nouveau cigare, remplit de chartreuse verte un verre de Bohème aux émaux multicolores , et s'assit en disant :
— Enfin ils sont partis! — j'attendais leur départ avec impatience!
— Pourquoi cela? — demanda M. de San-Rémo non sans ctonnement.
— Parce que je désire causer avec vous, mon jeune ami, bien à loisir, de choses sérieuses... — Pouvez-vous et voulez-vous m'accorder une demi-heure?...
— Ma journée tout entière est à vous... Disposez absolument de moi, cher baron, aujourd'hui, demain, toujours ! — c'est bien lé moins, je crois, que je sois à vos ordres après l'immense service que vous m'avez rendu !
PhiUppe de Croix-Dieu hocha la tête.
— Nous parlerons de ce service-là toutà l'heui-e.., — répliqua-t-ilen souriant. — Ditesmoi d'abord, je vous prie, si personne ne peut nous entendre?
— Personne, j'en réponds. — Ah çà ! mais, baron, vous avez donc à m'entrctenir de choses mystérieuses?...
— De choses, du moins, fort importantes, qu'il ne faut point laisser tomber dans des oreilles indiscrètes...
— Vous piquez ma curiosité très-vivement, savez-vous! — De quoi s'agit-il?
— De vous et de moi, et ce qui va se dire entre nous peut et doit avoir sur votre avenir une influence décisive. — Cela vous étonne, n'est-ce pas?
— Beaucoup, je l'avoue...
— Je vous étonnerai bien plus encore en débutant par vous prier de m'accorder une confiance absolue, sans limites, sans restrictions... — Mon âge me permettrait d'être votre père, il faudra me répondre comme si vous étiez mon fils...
— Mais...
— Ah ! n'hésitez point! — Que risquez-vous? — La confiance que je sollicite ne saurait, dans aucun cas, engager votre libre arbitre... — Vous resterez toujours le maître, ce soir ou demain, de recommencer ce que vous vouliez faire tout à l'heure, et je ne serai plus là pour vous arrêter...
André de San-Rémo rougit jusqu'au blanc des ycuix.
— Je ne vous comprends pas du tout... — balbutia-t-il.
— Allons donc ! — vous saisissez à merveille, au contraire, le sens de mes paroles... — Ces messieurs, un peu gris d'ailleurs, ont été dupes d'une mise en scène suffisamment habile...— Moins nai'f et mieux sur mes gardes, j'ai vu clair dans l'accident que préparait une feinte imprudence... — Vous vouliez vous tuer, mon cher enfant, et vous désiriez enlever l'apparence d'un suicide à votre mort... — Cela est-il vrai, oui ou non ?...
André baissa la tête et garda le silence.
— Qui ne dit mot consent ! — reprit M. de Croix-Dieu — c'est parlait! — Une négation n(> m'aurait point convaincu, mais je préfère un aven sincère... — C'est un premier pas
dans la voie de cette confiance que vous m'accorderez aveuglément, j'y compte bien... — Et pour commencer, quel âge avez-vous? — vingt-trois ou viugt-q.uatrc ans, je suppose?
André fit un signe affirmatif.
— A cet âge, — ■ continua le baron — quand on est beau garçon comme vous, bien portant, bien élevé, et qu'on occupe dans le monde la position qui semble la vôtre, on no se brûle point la cervelle sans quoique motif des plus graves... — Quel est ce motif?...
— Dégotlt de la vie... — murmura le jeune homme avec embarras.
Philippe de Croix-Dieu haussa les épaules.
— Espérez-vous, — répliqua-t-il, — qu'un renard madré comme moi va prendre pour argent comptant ce vieux cliché moisi?... et vous figurez-vous par hasard que je vous interroge uniquement pour satisfaire une curiosité malséante?... — Si je souhaite connaître le mal, mon cher enfant, croyez-le bien, c'est parce que j'ai le ferme espoir, ou plutôt la certitude cibsolue d'y porter remède, car enfin, à vingt-troi5 ans, il n'est point d'inguérissable blessure! — nous guérirons la vôtre, je vous le promets, mais il faut me la laisser voir... — Que diable, se tuer parce qu'on a des créanciers, et rien que pour cela, voilà qui ne s'est jamais fait!...
— Quoi — s'écria M. de Sau-llémo, dont la rougeur déjà très-vive parut augmenter encore — vous savez...
Il s'interrompit.
— Que la dette vous déborde? — acheva le baron — pardieu!...
— Mais qui vous a dit?
Philippe tira de sa poche, en riant, le dossier que nous connaissons.
— Regardez ceci... — fit-il en le présentant au jeune homme. — Reconnaissez-vous vos sig[natures, bien et dîiment accompagnées de protêts, assignations, jugements par défaut, oppositions, réassignations, jugements définitifs, commandements, etc.? bref, toutes les herbes de la Saint-Jean !
— Comment ces billets et ces paperasses sont-ils entre vos mains? — di'inanda .\iulré stupéfait.
— De la façon du monde la plus simple... — répondit M. deCroix-Dieu. —En descendant de voiture à votre porte, il y a deux heures, je me suis trouvé nez à nez, sur le trottoir, avec l'huissier qui venait saisir en compagnie de ses praticiens... Deux pauvres diables de piteuse mine ! — Un déjeuner doublé d'une saisie... Les bouchons du vin de Champagne sautant dans la salle à manger, tandis que dans le salon voisin l'huissier rédige son procèsverbal... quel thème inépuisable de lieux communs jjour un philosophe ! hiiin, qu'en ditesvous?...
— Et vous avez payé ?...
— Naturellement, puisque voilà les pièces, que je suis trop heureux de vous rendre.
— Ah ! monsieur le baron, un procédé pareil! — c'est si beau, si généreux, que c'est incroyable ! — Mais dans quel embarras vous me mettez, grand Dieu !
— Je vous mets dans l'embarras !... — Moi? — Par exemple !
— Sans doute... — me voici votre débiteur... — Ma dette devient une dette d'ami,une dette sacrée par conséquent, et comment m'acquilter?...
— Ne vous inquiétez pas de cette bagatelle et parlons de choses sérieuses... — Ce billet n'est point le seul, je suppose? — il a des frères jumeaux, n'est-ce pas, qui courent le monde?
— llL'las !
— Pour une grosse somme ?
— Vingt-cinq ou trente mille francs, à peu près...
— Très-bien ! — nous aviserons... — Mais encore une fois, mon cher enfant, vous ne songiez point au suicide parce que vous avez souscrit des billets qu'il vous est impossible de payer à l'échéance. — Décidez-vous donc à me mettre au fait !
— Le moyen de vous i-efuser?.
— 11 n'en est aucun, je le déclare...
— Vous voulez que je vous raconte mon passé?...
— Oui.
— Ce sera d'ailleurs un récit bien court...
— Tant pis...
— Et ce récit vous donnera de ma force d'âme et de mon énergie morale unt déplorable opinion...
— Je suis l'ange de l'indulgence ! — allez-y carrément.
— Que désirez- vous connaître dabord?...
— Tout... — Commencez donc par le commencement et ne vous arrêtez plus.
— Je sais fort peu de choses sur moi-même... — Tout à l'heure vous m'avez demandé quel était mon âge... — « Vingl-trois ou vingt-quatre ans, je suppose, » — avez-vous ajouté... — j'ai répondu par un signe affirmatif que vous étiez libre d'interpréter à votre guise... — La vérité est que j'ignore absolument quand je suis né, et que je ne me connais point de famille...
— Ah! bah! — Cependant ce non de San-Rémo et ce titre de marquis?...
— Sont ma propriété légitime... Vous verrez de quelle façon... — Oh ! je ne suis point un aventurier...
— Cette fortune apparente?...
— Elle a été réelle pendant plusieurs années ! — D'ailleurs, voici les faits. — Quand j'interroge ma mémoire je me vois tout petit garçon, vivantà la campagne, au bord d'une rivière, chez de bonnes gens que je croyais mon père et ma mère, et près d'un autre enfant de mon âge que j'appelais mon frère...
^- Loin de Paris?
— A quinze ou vingt lieues, peut-êtie...
— Celte existence champêtre dura-t-ellc longtemps?...
LES TRAGEDIES DE PAlilS
Comment ces billets et ces paperasses sont-ils eutre vos mains? demanda André stupéfait, (l'âge 199.)
— Il me semble que je devais îivuir à pou pi-ès sept ou hu't ans quand un étranger, que je n'ai jamais revu, vint me prendre pour m'emmener h Paris...
— Attendez, s'il vous plaît... Tandis que vous viviez chez les bonnes gens, au Lurd de l'eau, est-ce que personne ne vous visitait?
— Personne, sauf une dame qui vint deux ou trois fois au plus, et qui chaque fois m'embrassa très-fort et très-longtemps, en pleurant beaucoup...
— Ne vous êtcs-vous jamais demandé qui cette dame pouva t être?...
— Depuis, mais beaucoup plus tard, j'ai supposé qu'elle était ma mère...
— Comment vos souvenirs vous la montrent-ils?
— D'une façon très-vague... — il y a cent contre un à parier que je la verrais aujourd'hui sans la reconnaître... — Je me rappelle seulement qu'elle était pâle, blonde, et vêtue de noir, qu'elle avait l'air très-jeune et qu'elle me semblait appartenir à une race toute (litrérente de celle des êtres inférieurs au milieu desquels je vivais^...
— Vous m'avez dit qu'un étranger était venu vous prendre au village pour vous amener à Paris... — Dans quel but?
— Mon histoire, à ses débuts, n'est point romanesque... — Cet étranger voulait, purement et simplement, me placer au collège Louis-le-Grand, dans la classe des petits... — c'est à peine si je savais lire et écrire...
— Et ensuite?
— Je passai dix ans au collège, sans y recevoir une seule visite, et ce furent malgré cela dix années heureuses... — Mes cama."ades eurent tout d'abord quelque peine à me pardonner l'isolement absolu dans lequel me laissait ma famille — (si j'en avais une), — mais je touchais chaque semaine, des maitis de l'économe, une somme relativement considérable, et je prodiguais autour de moi d'une façon libérale les balles de caoutchouc, les billes d'agate et les sucres d'orge... D'un autre côté, je rendais les taloches avec une libéralité non moins appréciab'e, et je fus bientôt entouré d'une très-grande considération. — J'étais travailleur. — Mes professeurs me déclaraient intellii^ent. — Le désir de me distinguer, d'arriver au premier rang et de m'y maintenir, m'éperonnait. — Je fis de fortes études et je passai mon examen de bachelier dans de bonnes conditions... — L'âge de la réflexion était venu. — Une chose commençait à me préoccuper beaucoup, celle-ci : 7— quand mes classes seraient terminées, qu'allais-je faire? ou plutôt, qu'allait-on faire de moi?...
Celte question — interrompit le baron de Croix-Dieu — était en effet palpitante...
— De quelle façon fut-elle lésolue?
André de San-llémo reprit :
— Le lendemain du jour où mon examen de bachelier, passé d'une façon brillante, venait d'être en quehjue sorte le couronnement de mes éludes, je me promenais seul et fort triste dans une des cours, car les vacances avaient fait du collège un vaste désert, (juand on vint me prévenir que quelqu'un me demandait au parloir.
« Mon c(eur battit...
(1 Qui sait si la dam"i inxstèrieuse, pâle, blonde et vêtue de noir en qui j'avai d viné, ou cru deviner ma mère, n'.illait point se révéler enfin à moi ?...
(( Je ci.urus... — Uu'' dèceptio:i in'attendîiil. — \n lieu d'une femme, je vis un u and jeune honnne de bonne mine.
« — Monsieur, — me dit ce jeune homme, — je suis clerc principal chez M. F..., notaire à Paris, rue de Bellechasse... — Mon patron m'a chargé de vous apprendre que vous alliez quitter ce collège pour n'y plus rentrer... — Le proviseur est avisé de votre départ.
— Veuillez lui adresser vos adieux sans retard et m'acconipagner à l'étude... — Mon patron se réserve de vous faire lui-même des communications importantes relatives à la situation que vous occuperez désormais dans le monde...
« Je ne vous étonnei-ai point, mon cher baron, en vous affirmant que mes préparatifs furent terminés rapidement. — Dix minutes me suffirent pour boucler ma valise, et cinq pour prendre congé du proviseur, qui me témoigna beaucoup de sympathie, m'exprima ses regrets de se séparer de moi et me complimenta au sujet de mon avenir, qu'il avait quelque motif de supposer biillant...
« Un fiacre, amené par le maître clerc, attend" '♦ ù la porte du collège. — On chargea ma valise sur ce fiacre qui nous conduisit rue de Bellechasse.
« Le notaire m'accueillit d'une façon très-bienveillante, et je m'apor(;us facilement qu'il me regardait avec une extrême curiosité.
« — On m'a fait espérer, monsieur — lui dis-je — que d'intéressantes révélations m'attendaient ici... — Je m'estimerais tout particulièrement heureux, je ne vous le cacherai pas, si vou^m'appreuiez qui je suis...
« — Monsieur et cher client nouveau, — me répondit-il en souriant, — on m'a parlé de votre intelligence avec de grands éloges... — Vous avez donc compris sans aucun doute , et depuis longtemps déjà, qu'il devait exister des irrégularités graves dans votre état civil, si même cet état civil ne faisait complètement défaut...
M Je répondis affirmativement.
Il — Des personnes qui, pour des motifs que j'ignore, vous portent un vif intérêt, et qui me sont d'ailleurs absolument inconnues, — poursuivit le notaire, — ont pris certaines mesures afin de suppléer à l'insuffisance ou à l'absence de l'état civil en question... — Voici les titres de propriété du petit domaine de San-Rémo, acquis en Italie tout exprès pour vous... — Ce domaine, je dois vous le dire, ne rapporte absolument rien, et le bâtiment désigné dans l'acte sous la pompeuse appellation de château est, parait-il, tout ù fait inhabitable...
« — Ce n'est pas la fortune! — m'écriai-je en riant.
« — Non certes! — répliqua le notaire en riant aussi. — Mais ce petit bien, sur lequel je vous défierais d'emprunter mille écus, confère à son acquéreur, moyennant un droit assez fort payé d'avance à la chancellerie italienne — (et dont voici le reçu joint aux titres de propriété), — le privilège de porter le nom et le titre de marquis de San-Ilérao, ce qui n'est point un mince avantage.
(1 — Surtout, — murraurai-je, — lorsque tout autre nom fait défaut...
« — .Maintenant, monueui- le marquis, — continua maître F... avec le plus grand sérieux,
— il me reste à vous prier do vouloir bien me signer un reçu de la somme de six mille francs que voici, en billets deban(|uc...
(( — Cette somme reprèsente-t-elle pour moi six mille Irancs de capital ou six mille francs de revenu? — demaudai-ic
•^•.-li
" — Vous avez, — jusqu'à nouvel ordre, — six mille fiance de revenu mensuel, — répliqua le notaire; — tous les trente jours, fégulièremcnt, je vous compterai deux mille ccus, ce qui fait soixante-douze mille francs par an...
« — Mais c'est énorme ! — balbutiai-je ébloui.
(i C'est un chiffre agréable, en effet, puisque ces soixante-douze mille francs annuels représentent près d'un million et demi de capital, à cinq pour cent.
« — Dois-je posséder ce capital un jour on l'autie?
« — Je ne le sais pas plus que vous...
« — Quels liens m'unissent à la personne qui se montre si libérale avec moi?
(I — Je vous l'ai dit tout à l'heure, et je vous le répète, je n'en ai pas la moindre idée...
•• — En d'autres termes, vous devez garderie secret?...
(1 — Je le garderais religieusement s'il m'avait été confié, et je vous dirais dans ce cas : — Je ne puis répondre .' — Tandis que je vous dis tout simplement : — Je ne sais rien... ce qui est exact...
« — Vous savez au moins, sans doute, si cette pension mensuelle peut être interrompue brusquement?
<i — Elle ne le sera point pendant douze mois, j'en ai la certitude, la première année se trouvant tout entière entre mes mains... — Je ne puis répondre d'un plus long avenir, mais il me paraît peu vraisemblable que la personne, évidemment très-riche, qui s'occupe de vous depuis votre enfance et vous fait aujourd'hui dans le monde une position considérable, vous abandonne tout à coup... — De simples conjectures, si logique que semble la base sur laquelle elles reposent, ne sauraient, il est vrai, remplacer une certitude, mais je crois fermement qu'il n'existe pour vous aucune raison sérieuse d'envisager l'avenir avec inquiétude... — Maintenant, voulez-vous me permettre de vous donner un bon con seil ?...
« — Certes !
« — Il vous suffira de le suivre pour parer, autant que possible , à' toute éventualité fâcheuse... — Vous êtes jeune, vous allez avoir la bride absolument sur le cou, et je comprends que la vie large et joyeuse ait pour vous d'irrésistibles attraits ; mais soixante et douze mille francs sont une grosse somme... — Vous pourrez vivre et même briller, en n'en dépensant que la moitié... — Mettez le reste de côté, laissez-le dans mes mains, chargez-moi de le placer solidement, et dût votre pension cesser d'être servie au bout de quelques années, vous vous serez créé un capital modeste qui vous permettra d'envisager sans inquiétude les nécessités de l'existence... »
(i Je déclarai le conseil fort sage, et je promis, sinon de le suivre au moins d'y réfléchir amplement.
« J'avais empoché mes six billets de ban(iue et signé mon reçu de ce nom de Sanllémo qui m'appartenait désormais.
« J'allais prendre congé du notaire.
« 11 me retint.
<( — Un mot encore, monsieur le marquis, — dit-il: — la personne inconnue qui ne se
manifeste ;i vous que par des laigesses n'a pas voulu qu'au sortir de la vie calme, régulière et studieuse du collège, vous soyez jeté brusquement, ne fût-ce que pour quelques jours, dans l'existence bruyante et décousue des hôtels garnis, où le hasard pourrait vous mettre en rapport avec des aventuriers de la plus dangereuse espèce... — En attendant que vous ayez pu vous occuper vous-même des détails fort compliqués d'une installation définitive, une sorte de pied-à-terre a été loué et meublé pour vous. — C'est un petit entre-sol de la rue de Provence, simple, mais parfaitement convenable. — Voici l'adresse, voici la quittance de trois mois de loyer, et enfin, voici la clef... — Un domestique dont je réponds absolument s'y mettra ce soir à vos ordres... — C'est un garçon intelligent, très au fait des coulisses de la vie parisienne; il vous indiquera les fournisseurs auxquels vous ferez bien de vous adresser, et qui n'abuseront point de votre inexpérience... — Si je puis moi même vous être bon et utile à quelque chose, venez me voir et disposez de moi, vous me trouverez toujours et de grand cœur tout à votre disposition.
« Je quittai ce charmant notaire et, me demandant de la meilleure foi du monde si je rêvais tout éveillé, j'allai prendre possession de mon entre-sol de la rue de Provence...
— Morbleu! mon jeune ami, — s'écria le baron, — il est merveilleux, je vous assure, de voir qu'on iivait si bien tout prévu !... — La main d'une mère se devine dans les moindres détails I...
— Une mère... — répéta André d'une voix basse et triste, comme se parlant à luimême. — Une mère...
— Et une bimne mère... — ajouta il. de Croix-Dieu...
— Pourquoi, bonne'?... — Vous voulez dire riche... — Si ma mère avait été vraiment bonne, si elle m'avait véritablement aimé, elle se serait montrée à moi...
-^ Peste!... Comme vous arrangez les choses!... — Vous figurez-vous donc, par basard, que la pauvre femme était libre...
— Rien ne me prouve le contraire...
— Mettez-vous bien dans l'esprit, mon cher André, que vous êtes l'enfant d'une faute... — .\ cet égard le doute est impossible... — Votre mère se trouvait certainement en puissance de mari, et non moins certainement elle était grande dame... — Si elle avait appartenu il la riche bourgeoisie, elle n'aurait pas même eu l'idé de faire acquérir pour vous ce domaine italien qui vous donne un titre... — Madame Dubois, madame Dupuis, madame Lenoir ou madame Leblond, fussent-elles vingt fois millionnaires, ne tiennent pas du tout, je vous «assure, à emmarquiser leur fils clandestin...
— C'est possible...
— C'est plus que possible... c'est prouvé... — Contiuuez-donc...
— Vous devinez la suite et je vais l'abréger beaucoup... — Naturellement je ne suivis aucun des excellents conseils du notaire, qui d'ailleurs, comprenant que je n'en profiterais pas, eut la discrétion et le Ijon goût de ne les point renouveler... — Le tourbillon de la vie de plaisir me prit, et me roula comme une trombe roule une feuille sèche...
" Mon pied-à-terre de la rue de Provence w. tarda point à m(! paraître tout à l'ail insuffisant.
(( Je loii;>i l'hôtel où nous somme», et je le meublai, j'eus quatre chevaux, deux voitures, trois domestiques et des maîtresses.
<i 'Vous savez aussi bien que moi, mon cher baron, que mes soixante-douze mille livres de rentes, ou plutôt de pension, étaient à peine suffisantes pour faire face ù un train pareil,.
(I Une dernière lueur de bon sens, certaines habitudes de droiture qu'effarouchait la seule pensée d'une indélicatesse, me firent équilibrer mon budget tant bien que mal, de telle sorte qu'il me fut possible de joindre à peu près les deux bouts, et de ne contracter que des dettes insignifiantes.
« Une séance heureuse à Monaco m'avait permis de payer mou mobilier à peu près comptant.
« Je m'étais engagé dans un corps franc, pendant la guerre, et mes économies forcées soldèrent mes chevaux et mes voitures...
« Bref, trois ans et huit mois se passèrent. — Je n'avais pas un sou d'avance, mais, ca revanche, je n'avais pas de créanciers sérieux. — Tout au plus devais-je une dizaine de mille francs à des fournisseurs qui ne songeaient guère à me presser, et je les payais à mon loisir.
« L'idée que les largesses de mou bienfaiteur ou de ma bienfaitrice inconnus pouvaient avoir un terme ne me venait même plus à l'esprit. Je l'aurais d'ailleurs chassée bien loin , comme absurde, ridicule et inadmissible.
(1 11 y a quatre mois à peu près, le i"' septembre dernier, je pris comme de coutume le chemin de la rue de Bellechasse, et je fis passer ma carte au notaire.
(i M. F... me reçut presque aussitôt. — Je ne lui trouvai point sa pliysionomie habituelle. — 11 me sembla triste, préoccupé, soucieux ; mais tous les jours un notaire a des soucis personnels, — soucis d'affaires ou soucis de famille, — et je ne m'en préoccupai que par sympathie pour lui.
« 11 prit la main que je lui tendais et, sans rien dire, il la serra avec une expression particulière de condoléance. — C'est de cette façon que les invités, en ai'rivant dans quelque maison mortuaire pour faii-e partie d'un convoi funèbre, serrent la main du plus proche parent du défunt.
« Le digue notaire ne souriait point. — Je sentis ie sourire se figer sur mes lèvres. »
— Vous commenciez ù éprouver quelcjue ini|uietude, u'est-ce pas?... — demanda M. de Croix-Dieu.
— (lui, — répondit Aiidru du S;ui-Rénio, — inquiitude encore vague, mais cependant déjà poignante... — Apres un in>taul de silence, M. ]•'... me serra de nouveau la main et nie dit:
« — Allons!... du courage!...
« — Qu'y a-t-il donc? — m'écriai-je.
<< — Il y a, mon cher client, que je n'ai rien à vous remettre... «
« Ce fut un rude coup. — Je me sentis chanceler, et sans doute je devins tn-s-pàle.
n — Du courage ! — répéta le notaire, — il est possible que cette absence de fonds provienne tout simplement d'un retard.
« — Le croyez-vous? — fis-je vivement.
« — Je ne crois absolument rien, — répliqua-t-il, — comment diable voulez-vous que je croie quelque chose?... — J admets la possibilité d'une distraction, d'un oubli moment-ané, voilà tout...
« — Vous n'aviez donc pas dans votre caisse une année d'avance?...
(( — Non, car depuis près de deux ans les fonds m'airivent par douzièmes...
<i — Au dernier moment?...
(1 — Deux ou trois Jours avant la fin du mois... — Quelquefois la veille... — je les espéraisencore ce matin... — qui sait s'ils n'arriveront pas demain?... »
« Je secouai la tête.
'< — Je n'y compte pas... — balbutiai-je, — et Dieu sait que me voici dans un l'flroyable embarras...
— Les six mille francs que vous attendiez aujourd'hui vous étaient immcdialement nécessaires...
'( — Us m'étaient indispensables...
« — Vous n'avez donc rien mis de côté, pendant près de quatre ans, des deux cent soixante mille francs qui ont passé par vos mains?...
« — Pas un sou...»
(I Vous conviendrez, mon cher baron, que le notaire avait là sans contredit la plus belle occasion de m'adresser une morale triomphante !...
Il En galant homme qu'il était il n'en profita point, et m'offrit très-cou rtoisemont de mettre à ma disposition, à titre de prêt, un billet de mille fiancs.
« Je déclinai cette offre, toute gracieuse qu'elle fût, et je quittai l'étude.
« — Si les fonds viennent, — me dit M. F... en me dimnant une dernière poignée de main, — je vous ferai prévenir à l'instant même. »
« Les fonds ne vinrent pas!...
« Il jiurnit fallu, pour être sage, réformer mon train dans les vingt-r|ualre heures, vendre mon mobilier, mes chevaux et nips vuilnrcs. fajr'c argent de tout, renvoyer mes domestii|iies, sous-louer l'hôtel.
« Je n'en fis rien, — un absurde espoir me soiilrnait. — Je me persuadais, ou plutôt je m'elTorçnis de me persuader qu il était impossible qu'on m'ciit oublié cump'élement, et que je recevrais, le mois suivant, douze mille fi'nncs au lieu de six mille.
Il En conséquence Je ne changeai rien h ma m.inière de vivre, seulement, au liiMi de
payer toutes choses à peu près comptant, ainsi que j'en avais l'habitude, je fis des dettes, et, pour la première fois de ma vie, je signai des billets...
« Quatre mois s'écoulèrent sans amener le moindre mandat à vue !...
« Il ne pouvait me rester désormais l'ombre d'un doute ou l'ombre d'un espoir. — Évidemment la personne inconnue qui depuis mou enfance veillait sur moi, m'abandonnait. — Peut-être était-elle ruinée, peut-être était-elle morte...
« Mes créanciers s'insurgeaient. — Les huissiers apprenaient le chemin de l'hôtel. — Les petits fournisseurs devenaient insolents. — Le visage de mes domestiques, auxquels cependant il n'était rien dû, exprimait l'inquiétude et le soupçon... — On commençait à se défier de moi.
« J'avais moi-même la conscience de ne plus être un honnête homme, car de quels termes flétrir la conduite de celui qui fait des dettes, sachant bien qu'il ne les pourra point payer?...
« Je me sentais incapable de renoncer résolument à mes habitudes d'oisiveté, de luxe, de plaisir. — Le courage me manquait pour travailler, et d'ailleurs par quel travail gagner misérablement ma vie?...
« Alors je résolus de mourir, et sans vous, mon cher baron, à l'heure qu'il est cette résolution serait accomplie...
« 'Vous m'avez demandé ma confession, — la voilà. — 'Vous en savez désormais aussi long que moi... — Êtes-vous bien sûr de m'avoir rendu service en éloignant de ma tempe le revolver qui, sans scandale et presque sans bruit, allait me débarrasser des soucis d'une existence impossible?...
— Oui, pardieu, j'en suis sûr! — répliqua le baron. — Et je le suis également et non moins absolument d'une autre chose?...
— Laquelle?...
— C'est que vous ne m'avez pas tout dil...
— Je vous jure...
— Pourquoi jurer?... — interrompit M. de Croix-Dieu. — 'Vous êtes de bonne foi, sans doute, mais je vais vous prouver combien vous vous trompez ! — Si les ardentes convoitises du luxe et du plaisir, si l'horreur du travail, si la crainte d'une vie médiocre vous avaient seuls conduits à la pensée du suicide, vous seriez un lâche, mon cher enfant, et vous ne l'êtes pas, tant s'en faut !
André de San-Rémo devint pâle.
— Que supposez-vous donc? — demanda-t-il.
— Il ne s'agit point ici d'une supposition, mais d'une certitude... reprit le baron. — ■Vous avez voulu vous tuer parce qu'un immense découragement, s'cmparant de vous, vous dominait et vous écrasait. — Or, ce découragement n'avait d'autre cause qu'une passion profonde, ardente, et qui vous semble sans espoir. . — Un abîme se creuse entre vous et celle que vous aimez!... — • La pauvreté, tombant sur vous à l'improviste et vous fermant les portes du monde aristocratique, rendait cet abîme plus profond encore!... — Vous vous êtes dit : — » La vicomtessse de Grandlieu aurait aimé peut-être le marquis de Sau-
La ;jr,i<:ieuse eufaiit entra (laii^ une dfi ces colères soudaines el violentes. (Page 212.)
Itémo, l'un des leaders du liigh life... — Elle n'aura jamais un regard pour un pauvre dialile en Ijottes à doubles semelles, gagnant à grand'peine mille écus dans quelque bureau , ' l mctlant de fausses manches sur un veston râpé! — Donc il faut en finir! » — Et vous ■ .vez arrangé la petite comédie au dénouement de laquelle je suis intervenu...
Tandis que M. de Croix-Dieu parlait ainsi, une rouj^eur ardente colorait les joues d'.Vmlié, si ptiles une iwinulc aM[inrav;int.
— Ah çà! mais, savez- vous bien que vous m'épouvantez! — balbutia-t-il. — Vous lisez au fond de l'âme ce qu'on voudrait pouvoir se cacher à soi-même... — Avez-vous donc lu don de double vue?...
— ^ J'ai tout simplement l'expérience... — répondit le baron en riaLit. — J'observe et je sais voir...
— Mais qui vous a dit?...
— Que vous étiez amoureux comme un fou de madame de Grandlieu, n'est-ce pas':
— Oui...
— Qui me l'a dit?... — Pardieu! vous-même...
— Moi ! Et comment cela?...
— Mon cher enfant, vous êtes un na'if! — Quoi! tous les jours, fort mal caché dans votre coupé, vous stationnez pendant deux heures en face de l'hôtel de Grandlieu, attendant la sortie delà vicomtesse, que vous suivez ensuite au Bois comme son ombre ! — Quoi ! tous les soirs vous recommencez le même manège pour épier de nouveau la jeune femme et pour pouvoir, si son mari la mène au théâtre, la dévorer des yeux du fond d'une baignoire, et vous vous étonnez qu'on lise en votre cœur! — C'est le conti-aire qui serait surprenant, — Soyez épris, c'est à merveille, mais prenez garde de compromettre celle que vous aimez, et, sapristi! je vous en préviens, vous avez la tendresse effroyablement compromettante !
André releva la tête que depuis un instant il tenait baissée.
— 'Vous saviez tout... — dit-il, — vous aviez tout compris... tout deviné... et cependant vous avez arrêté ma main... — 11 vous semble dnuc que je puis vivre?...
— Très-bien...
— Dans quel l)ut? — Dans quel espoir?...
— Dans le but d'être heureux... — Dans l'iispoir de le devenir...
— 13ut insaisissable!... Vaine espérance, puisque j'ai mis monbonheni' dans un rêve...
— Tâchez que ce rêve devienne une réalité.
— Croyez-vous que ce soit possible?...
— Je crois que rien n'est impossible à (jui veut i'ermement...
— Madame de Grandlieu ne me eunnaiL même pas !
— Elle vous connaîtra...
— Vous l'avez dit tout à l'heure : comment cette brillante patricienne remarqueraitelle dans la crotlo un pauvre diable travaillant pour vivre?... — en admettant, ce qui n'est point prouvé, que je parvienne à trouver du travail.
— Vous n'avez nul besoin d'en chercher... — Votre existence restera ce qu'elle était depuis quatre ans... — Vous garderez votre liAtel, vus rlievanx. vos domestiques, tout enfin...
— El coninient m'y prendrai-jc, s'il vous plaît, n'ayant plus un son?
— Que ceci ne vous inquiète point... — Je suis très-riche... — Je vais commencer par payer vos dettes, qui sont en somme fort peu de chose, et je me charge des dépenses de votre maison... — Tirez h vue sur moi, \(iiis iiii' forez plai>ir...
£§^rfc
— Ce n'est pas sérieux!...
— Je vous demande pardon, c'est très-sérieux.
— A quel titre feriez-vous cela ?
— A titre d'ami, tout bonnement... — • Je suis garçon, vous le savez, et j'ai de l'argent, beaucoup d'argent, trop d'argent... — Vous m'intéressez plus que je ne le saurais dire... Je vous ai d'ailleurs sauvé la vie malgré vous, ce qui me donne l'incontestable droit et même m'impose le devoir de vous la rendre facile... — Enfin, si votre amour-propre se Cribre, il est aisé de le calmer en considérant mes avances comme un prêt pur et simple, à échéance indéterminée...
— Vous savez bien que jamais, au griind jamais, je ne pourrai vous les rembourser !
— Je ne sais pas cela du tout ! — Vous êtes un très- beau jeune homme, mon cher enfant, et vous êtes marquis... — Vous ferez certainement quelque jour un brillant mariage, et vous me paierez sur la dot... le capital et les intérêts...
— Vous savez que j'ai donné m(in comr tout entier, et vous me parlez d'un mariage I s'écria André d'un ton de reproche.
— Et pourquoi n'épouseriez-vous pas votre idole elle-même?
— Ah ràl baron, que dites-vous'?... — C'est de la folie!... — Et son mari?... Vous le supprimez?...
— Le vicomte de Grandlieu a quarante-cinq ou quarante-six ans de plus que sa femme...
— La vicomtesse sera une riche veuve...
— Ah! — murmura le jeune homme avec exaltation, — si elle était veuve et si elle m'aimait, comme la fortune importerait peu!...
— Mon cher enfant, — répliqua le baron, — défaites-vous, je vous en supplie, de ces idées de l'autre monde :
Car 9nii8 argent r.iniom- n'fst ijunne nialaiiie!
('/est un poi'te du grand siècle qui a formulé cet aphorisme, si je ne me trompe, et je crois bien que je change un mot ou deux à son vers, mais la pensée n'en est pas moins bonne !...
— Enfin, soyez-en sûr, les choses s'arrangeront le mieux du monde... — il ne s'agissait que de nous entendre! Nous voici d'accord et vous tirerez sur moi sans scrupule... — A propos, vous connaissez, n'est-ce pas. mon ami Georges Tréjan?
— Oui. — Pourquoi?...
— Parce que c'est lui, selon toute apparence, qui vous ouvrira les portes de l'hrMel do Grandlieu...
— Lui! — s'écria André stupéfait, — un artiste!
— Cet artiste est un gentilhomme, — ce gentilhomme est le comte de Tréjan, ce
comte de Tréjan est le parent très-proche du vicomte Armand de Grandlieu... — Comprenez-vous maintenant?...
^^tfe*?
Six mois envifon avant l'époque où se passèrent les faits que nous racontons, André de San-Ilcmo protégeait une petite comédienne du théâtre si souvent fermé des Menusl'iaisirs.
Mademoiselle Formosc — (ainsi se nommait la brune enfant) — venait de conquérir la notoriété, en créant dans le Puits-qul-chante, avec une grande distinction, un rôle de grenouille.
Ce rôle, à la vérité, ne comportait que quatre lignes et deux vers d'un couplet, mais la désinvolture de mademoiselle Formose était si triompliante sous le maillot de soie couleur de chair dessinant une plastique irréprochable, que, dès son entrée en scène, elle avait été acclamée par les jolis petits messieurs de l'orchestre.
Ayant reçu de la nature un museau chiffonné, point joli, mais piquant, merveilleusement bien faite, effrontée, pleine de chic, peu spirituelle mais intelligente, mademoiselle Formose avait pour appointements mensuels une centaine de francs d'amendes, et venait au théâtre dans une Victoria attelée d'un cheval demi-sang de deux cents louis.
André de San-Ilémo, après avoir eu pour cette aimable personne un caprice de quinze jours, la conservait sans savoir pourquoi, ou plutôt se laissait conserver par elle.
Us sont plus communs qu'on ne pense dans le monde de la galanterie parisienne, les bons idiots qui font les malins, le monocle dans l'œil, le gardénia à la boutonnière, et qui n'ont point l'énergie de se soustraire à l'ennui qu'on leur impose en le leur faisant payei', ma foi, tout aussi cher que l'amour!...
Un certain soir du mois de juillet, les Menus-Plaisirs, à peine entr'ouverts malgré le succès de deux ou trois pièces successives, et préludant à une de ces fermetures dont ils sont coutumiers, faisaient relâche sous un prétexte d'indisposition quelconque, mais en réalité pour cause d'indisposition des recettes que la chaleur rendait anémiques.
Mademoiselle Formose, dans l'après-midi et s'adressant à André, avait ainsi formulé SCS volontés :
— Tu me mèneras dîner au Moulin-iiouge; après-dîner nous kons au Cirque, et comme c'est aujourd'hui samedi, après le Cirque, à Mabille... — Il y aura du monde très-chic...
Donc, vers huit heures, le jeune homme et la pseudo-comédienne dînaient en tête-àtète dans un cabinet situé au premier étage du restaurant de l'avenue d'Antin, et, tout en dinanl, se querellaient pour passer le temps.
Après une journée brûlante, la soirée était orageuse. — L'électricité de l'atmosphère agissait sur les nerfs de mademoiselle Formose. — Une raillerie inoffensive d'André les exaspéra tout à fait.
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La gracieuse enfant entra dans une de ces colères soudaines et violentes, habituelles nax filles mal élevées et toutes de premier mouvement. — Elle jeta son verre — (contenant c;t contenu) — à la figure du jeune homme, qu'elle n'atteignit pas, puis, prenant son chapeau, elle s'élança hors du cabinet en reformant la porte derrière elle avec un bruit de tonnerre.
— Bon voyage!... — murmura .\ndré resté seul, en poussant un soupir de soulagement. — Ah ! si la chère fille pouvait ne jamais revenir!.. .
Il alla s'accouder au petit balcon de la fenêtre, et, sans songer davantage à la fugitive, il se mit à regarder le spectacle vivant et gai des cabinets de verdure du jardin, et les allées et venues des garçons surmenés, portant à grand renfort de poignets des pyramides de plats que les gouttelettes tombées de leurs fronts arrosaient, hélas ! trop souvent !...
Une musique délicieuse, tantôt éclatante et tantôt voilée, passait par-dessus les cimes des grands arbres et baignait le jeune homme dans des flots d'harmonie.
La nuit tombait.— Une petite brise venue de la Seine agitait doucement les feuillages, apportant avec elle un simulacre de fraîcheur.
André, enchanté de sa solitude, et s'abSorbant dans une sensation de bien-être complet et de calme absolu, passa ainsi à peu près une demi-heure.
Il demanda ensuite l'addition, alluma un cigare et sortit.
Son cocher attendait sur la marge de l'avenue d'Antin, aveclc phaéton et les poneys gris de fer.
— Monsieur le marquis, — dit-il, — mademoiselle Formose, que j'ai menée tout à l'heure au Cirque, m'a chargé de prévenir monsieur le marquis qu'elle l'attendait...
— Eh bien! murmura le jeune homme en haussant les épaules, — la chère enfant m'attendra longtemps!...
Et, donnant l'ordre au cocher de le suivre au pas, il se dirigea vers le concert des Champs-Elysées, d'où s'échappaient les accords de cette musique entraînante dont nous avons parlé tout à l'heure; il prit un ticket et franchit le seuil do ce jardin vertueux dont trois archanges, déguisés en simples contrôleurs, défendent im|iitnyablement l'entrée à toute fille d'Eve non pourvue d'un cavalier.
On ne voit point, il est vrai, l'épée namboyaiite l)riller entre les mains de ces augustes gardiens du temple musical des bonnes mieurs, mais on la devine.
André s'assit et regarda les promeneurs tourner en rond, comme des chevaux de manège, autour de la rotonde où les musiciens profitaient de cinq minutes d'entr'acte pour accorder leurs instruments, éponger leurs fronts moites, et vider quelques bocks.
Le jeune homme, habitué aux joyeuses licences de .Mahilie et ne dédaignant point parfois d'aller passer une heure en galante compagnie à la Closerie des Lilas, trouva d'abord que l'édifiante austérité du jardin en excluait un peu la gaieté.
Mais tout à coup une vision rayonnante l'éblonit; il lui '■iinlila ([u'iine percée soudaine
s'ouvrait devant se? yeux sur le? horizons d'un paradis que jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait ni vu ni rêvé.
Ce brusque changement, comme presque toutes les grandes choses qui s'accomplissent ici-bas, avait la cause la plus simple.
Un beau vieillard de très-haute mine, jeune encore de tournure et presque de visage malgré ses cheveux argentés et ses favoris blancs, et vêtu avec une élégance tout à la fois recherchée et simple qui convenait bien à son âge, venait de passer auprès d'André eu donnant le bras* à une adorable jeune fille, grande et souple, blanche et blonde, un peu frêle encore peut-être, et qui semblait avoir dix-sept ou dix-huit ans, tout au plus.
La jeune fille s'appuyait avec une tendre confiance sur le bras de ce gentleman, qui selon toute apparence devait être son père, et levait vers lui le doux regard de ses prunelles d'un bleu profond, tandis que ses lèvres souriantes dévoilaient à demi ses dents mignonnes.
André entendit au passage cette bribe de dialogue :
— Germaine, mon enfant, — disait le vieillard, — depuis longtemps déjà nous sommes debout; — êtes-vous fatiguée?...
— Cela commence, mon ami... — lépondit la jeune fille avec son délicieux sourire.
— Désirez-vous regagner la voiture?...
— Oh! non pas encore, je vous en prie... — J'aime tant la musique!... — Et puis ce mouvement m'amuse beaucoup... — Nous resterons jusqu'à la fin, voulez-vous?... — Vous voulez bien, n'est-ce pas?...
— Je veux tout ce que vous voulez, mon enfant, vous le savez... — Oui, nous resterons, mais vous avez assez marché ce soir... asseyons-nous... — Tenez, là, nous serons à merveille, et voici justement des places...
Le vieillard, tout en parlant, désignait des chaises très-voisines de celle qu'occupait M. de San-Rémo.
La jeune fille s'assit, tournant le dos à André qui dut se contenter d'apercevoir par instants son profil perdu, lorsqu'elle se penchait à demi pour parler à son compagnon, mais il contemplait tout à son aise sa taille gracieuse, ses épaules tombantes et ses beaux cheveux blonds relevés droits sur sa nuque blanche et nacrée, pour former au sommet de la tête une torsade dont un chapeau grand comme la main ne cachait point la soyeuse opulence.
Pourquoi le jeune homme s'enivrait-il de cette vue? — Pourquoi son cœur, brusquement galvanisé comme par une étincelle électrique, éprouvait-il un trouble étrange, une émotion inconnue de -lui jusqu'alors?. . .
Si quelqu'un avait posé cotte double et indiscrète queslion, .\ndré aurait été, de la meilleure foi du monde, fort embarrassé d'y répondre.
Le concert s'acheva.
A peine les dernières vibrations des cuivres de l'orchestre venaient-elles de s'éteindre que la foule se précipita violemment vers les issues; car, notez ce point, s'il vous plaît, les spectateurs et les auditeurs que rien ne presse, que personne n'attend et qui volontiers
resteraient une heure de plus à regarder ou à écouter, ne veulent pas peidrc le ijuart d'une minute pour s'envoler quand la musique se tait ou quand le spectacle est lini...
Quelle est la cause d'une si grande hâte?...
Nous signalons le fait, nous ne rexpliquoiis pas...
Le vieillard et la jeune fille constituaient sans doute l'une de ces exceptions qui, — diton, — fortifient les règles.
Sans doute, comme l'auteur de ce livre, ils avaient l'horreur de ces fâcheux contacts et de ces coudoiements odieux, inévitables dans les cohues où le flot humain pousse le flot. et parfois le soulève.
Ils sortirent les derniers — ou plutôt les avant-derniers, car derrière eux venait André de San-Rémo.
Un grand valet de pied, en habit à la française, en culotte courte, en souliers à boucles, attendait près de la porte illuminée par un cordon de gaz dont une main économe commençait à atténuer Icclat.
11 fit un signe.
Une calèche découverte à huit ressorts s'avança aussitôt, — le marchepied fut abaissé. — Le vieillard et la jeune fille prirent place sui- les coussins. — Le valet referma la portière, et le splendide équipage partit au trot cadencé de ses carrossiers de haute taille.
André monta dans son phaéton, saisit les guides et suivit à distance la calèche qui ne le mena pas bien loin, car, un peu après la place Beauveau, elle disparut sous la voûte de l'un des beaux hôtels du faubourg Saint-Hoiioré.
Certain de reconnaître cet hôtel le lendemain, M. de SanUémo, sentant sa tète en feu, tourna bride, — Au lieu de regagner sa demeure, il monta l'avenue des Champs-Elysées , et, jusqu'à une heure du matin, il fit trotter ses poneys à l'aventure dans les allées désertes du bois de Boulogne.
A une heure et demie, il rentrait.
Une lumière vive, brillant derrière les vitres de son appaitement, frappa ses yeux au moment où il descendait de voiture.
— 11 y a donc quelqu'un chez niui .' — deiuaada-t-ilau vah't de chambre i|ui attendait sur le perron.
— (lui, monsieur le marquis.
— I]t qui cela?...
— .Madciiiui-ellc Fonnose.
André fit un geste d'impatience.
— Ne dételez pas, — dit-il au cociier, et il monta.
La pseudo-comédienne, voyant que.M. de San-Hémo se gardait ijieu de la venir rejoindre soit au Cirque, soit à Mabille, avait réfléchi. — Ses nerfs s'étaient calmés. — Une rupture trop hâtive compromettait notablement ses petits intérêts. — Donc il importait de ne point rompre. — Donc il fallait souffler avec adresse sur le feu presque ctcinl, et de ce brasier languissant faire jaillir une dernière étincelle...
Aussi mademoiselle Formose, gracieuse, souriante, un peu dévêtue, le vidage rafraîclii par un nuage de veloutine, faisait des effets de bras nus devant une des glaces de la cham • Ijre à couclier, en ajustant coquettement sur sa tète mignonne les longues nattes do ses cheveux bruns.
Toute cette mise en scène, très-gentille et très-adroite, ne semblait point préparée avec art pour les besoins de la cause.
Mademoiselle Formose, douée amplement de ce charme pervers, plus dangereux que la beauté vraie et qu'on appelle la beauté du diable, étai^ en droit de se promettre un triomphe peu disputé.
On ne pouvait nier qu'elle fût séduisante, — et comme la jeunesse, en somme, est toujours la jeunesse, elle avait pour elle bien des chances...
Oui, certes, mademoiselle Formose avait pour elle bien des chances, mais ellc*en avait une contre elle, — et ce fut celle-là, justement, qui reiuporta.
Depuis la rencontre faite par André de San-Rémo, deux heures auparavant, au concert des Champs-Elysées, l'amour banal inspirait au jeune homme une répugnance insurmontable.
D'un façon très-polie, mais aussi très-carrée, il engagea son ex-maîtresse à se rliabiller sans retard et à reprendre au plus vite le chemiu du boulevard Haussmann, où elle demeurait.
— Le phaéton vous attend pour vous conduire, — ajouta-t-il. — Vous recevrez demain matin un petit souvenir dont, je l'espère, vous serez contente... Bonsoir et bonne nuit...
— Bref, vous me mettez à la porte ! — s'écria mademoiselle Formose.
— Eu aucune façon, — je vous prie simplement de retourner chez vous...
— Vous êtes un paltoquet, mon cher!...
— Je serai tout ce qu'il vous plaira que je sois, mais je vous demande avec instance de ne pas faire plus longtemps attendre mes poneys.
La folle enfant comprit (|ne ni la séduction ni la colère ne lui fiM-aient désormais gagner son procès.
Elle se mit à rire et battit en retraite avec philosophie.
— Le petit souvenir, tu sais, mon bon chéri, j'aime autant qu'il soit gros... — dit-elle eu quittant la chambre.
— Ouf! — murmura .\iulré (juand il entcuilil W phaéton sortir de la cour.
11 dormit fort peu celte niiit-lù, et le lendemain, avant midi, il montait à pied la rue du
Germaine de RaDdal, souriante et blanche dans sa blanche parure. (Page 221.)
Faubourg-Saint-Honoré et entrait dans une boutique de curiosités faisant face à l'iiùtel remarqué par lui la veille au soir.
Là, tout en examinant quelques porcelaines du J.i[inn, i] causa avec la luarchaniln, qui d'ailleurs était fort avenante.
— Quel est le propriétaire de ce bel hôtel en face? - lui demanda-t-il.
— C'est M. le vicomte de Grnndlicu...
— Un homme jeune encore, n'est-ce pas?...
— Oh! non, monsieur, pas même de la seconde jeunesse, ni de la troisième...
— Alors c'est son fils, sans doute, qu'on m'a montré...
— On s'est trompé certainement. — M. de Grandlinu n'a point de fils, n'ayant jamais été marié...
— S'il habite seul cette immense demeure, je le plains...
— Il ne l'habite pas seul...
— Ah!...
— Il a sa pupille avec lui... mademoiselle Germaine de Handal... une orpheline qu'il aime autant que si elle était sa fille... — Elle est bien jolie, mademoiselle Germaine, et douce, et bonne, et charmante... — Elle vient souvent ici... — Elle a le goiît des bibelots, elle adore le bric-à-brac et m'achète beaucoup de choses. — Je la fais prévenir chaque fois que j'ai quelque objet nouveau et joli... — Elle est venue pas plus tard qu'hier, et, tenez, elle a choisi ceci qu'on lui portera dans la journée... — II y avait une petite restauration à faire à l'une des fleurs de la bordure...
Tout en parlant, la marchande désignait un miroir biseauté du dix-huitème siècle, dans un cadre de porcelaine de Saxe sur les bords duquel des figurines d'enfants jouaient avec des fleurs en relief.
M. de San-Rémo, en regardant cett« glace mignonne, crut voir s'y refléter l'adûrable visage qui l'avait ébloui la veille au soir.
— Combien avez-vous vendu l'ela? — demanda-t-il d'une voix émne.
— Mille francs, monsieur, et ça n'était pas trop cher; mais mademoiselle Germaine ne marchande jamais, et, quoique le vicomte de Grandlieu soit immensément riche, je vends à sa pupille aussi bon marché que possible...
— Vous vendez même trop bon marché... — Ce miroir vaut plus de mille francs... la preuve c'est que je vous en offre quinze cents... — Est-ce marché fait?...
— Je ne puis accepter, monsieur, et vous m'offririez dix mille francs que je n'accepterais pas davantage...
— Pourquoi donc?...
— Cet objet ne m'appartient plus, je vous l'ai dit... il est depuis liii'r la propriété de mademoiselle de Randal.
— Peut-être n'y tient -elle que médiocrement... — Ne pnurriez-vous lui demander si elle consentirait à vous en laisser disposer?
— Je ne lui demanderai point cela, non, monsieur... J aurais l'air de regretter le marché conclu... — Mais, si cela vous est agréable, j'essayerai de me procurer un miroir pareil à celui-ci, et j'y réussirai probablement... — ils sont rares, mais ils ne sont pas introuvables... — Faut-il m'en occuper?...
André répondit d'une façon négative.
Que lui importait un miroir plus ou moins semblable ?...
C'était celui-là qu'il souhaitait cl mm un autre, et cela jiarce qu'il avait apparfciui —
LES TRAGÉDIES DE PAlllS 219
(ne fût-ce que pendant quelques heuresi — à niadeniuiselle Germaine de liaiKlal, dont il venait d'entendre prononcer le nom pour la première fois...
On s'étonnera peut-être que le marquis de San-Rérao lïït si peu au fait de ce qui se passait dans le monde aristociatique, et qu'il ne connût même pas de vue un luimme que tout Paris connaissait, le vicomte de Giandlieu.
Rien n'était plus simple.
André, tout à la vie de plaisir, n'avait jamais tenté la moindre démarche pour se faire introduire dans le monde patricien; démarche dont le résultat, d'ailleurs, aurait été douteux.
Ses connaissances n'étaient pas nombreuses, et, sauf quelques camarades de coUége, il ne fréquentait guère que des amis de hasard rencontrés dans les salons du demimonde.
Tranchons le mot : — le marquis de San-Rémo n'était point un aventurier, nous le savons, mais il en avait quelque peu l'air. — Combien de gens, allant au fond des choses, auraient trouvé suspects ce titre italien, provenant d'un château inhabitable et inhabité, et ces revenus considérables dont personne ne connaissait l'origine?.., — Bref, il semblait matériellement impossible qu'une enquête approfondie, faite sur la situation du jeune homme, ne tournât point à son préjudice.
Résultat injuste, assurément, mais inévitable.
Cette soirée au concert des Champs-Elysées allait être, pour André, le point de départ d'une existence nouvelle.
Il avait, comme on disait jadis, reçu le cou/j de foudre. — En d'autres tonnes, il était devenu, à première vue, passionnément amouieux de mademoiselle de Itaiulai, et, tout en s'abandonnant à cette passion qu'il ne cherchait nullement ix combattre, il no se dissimulait point qu'elle lui préparait fatalement un avenir de ciiagrins et de déceptions.
Que devait-il espérer, en etiet'/ — Que dovait-il attendre?...
Il n'était qu'un bâtard au(iuel on avait acheté un titre pour lui créer un semblant d'état dans le monde.
H ne possédait rien, puisque sa fortune apparente, ne reposant sur aucune base solide ou du moins connue, pouvait du jour au lendemain disparaître...
Aurait-il l'imprudente folie, en ces conditions déplorables, d'aspirer à la main d'une fille de grande maison?... - Chcrclicrait-il même à se faire présenter au vicomte de Grandlieu?
A quoi bon ?
S'il échouait dans cette tentative, si M. de Grandlieu refusait de le recevoir, ce serait une humiliation poignante. — S'il réussissait, au contraire, que pourrait-il résulter d'heureux pour lui de son admission à l'bùtel du faubourg Saint-Honoré?
André se dit toutes ces choses. — 11 maudit avec une inconimensuiable amertume le hasard funeste de sa naissance, et sans rien attendre, sans rien espérer, imitant les fanatiques orientaux fumeui-s d'opium ou mangeurs de hatchich, il s'enivra do loin, chaque jour, du poiïou qui le tuait lentement.
Sa vie se passait à suivre parloutM. de Grandlieu et sa pupille, mais sa poursuite était
si discrète, si bien cacliée, que ni le vieillard, ni la jeune fille ne pouvaient s'apercevoir de la constante obsession dont ils étaient l'objet.
Jamais on n'entendait André prononcer le nom du vicomte ou celui de mademoiselle de Uandal... — Jamais il ne se permettait une question au sujet de l'un ou de l'autre...
Un matin, vers midi — (deux mois environ après la soirée au concert des Champs-Elysées), — le jeune homme, à cheval et suivi d'un groom, montait au pas la rue Tronchet pour aller rejoindre le faubourg Saint-Honoré et passer devant l'hôtel de Grandlieu, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire plusieurs fois par jour.
En longeant la Madeleine il vit un nombre inaccoutumé de voitures de maître stationnant près des grilles. — Des valets de pied en livrées de gala formaient des groupes multicolores, et, parmi ces livrées, M. de San-Uémo reconnut cel'e de la maison de Grandlieu.
Quelque brillant mariage sans doute se célébrait à la Madeleine, et, dans la foule des assistants, se trouvaient certainement le vicomte et sa pupille.
Cette occasion inattendue qui se présentait à l'improviste de voir mademoiselle de Randal, fit battre violemment le cœur du jeune homme.
Il mit pied à terre et, jetant à son groom la bride de sa monture, il gravit les degrés et entra dans l'église, parée, illuminée comme aux jours des plus grandes fêtes, et pleine des odeurs de l'encens et des graves accents de l'orgue.
Une assistance énorme, aristocratique, élégante, mais un peu moins recueillie peut-être qu'il n'aurait fallu, encombrait la nef.
La cérémonie qui avait attiré à la Madeleine une si considérable et si mondaine affluence était bien un mariage.
André ne pouvait voir les époux, — une distance trop grande le séparait des prie-Dieu de velours sur lesquels ils s'agenouillaient. — Peu lui importait, d'ailleurs. — Ce n'était point par curiosité qu'il avait franchi le seuil de l'église.
Tout près de lui des jeunes gens causaient à voix basse, et quelques lambeaux de phrases, tranchant sur le murmure étoufTé de leurs paroles, arrivaient presque distincts jusqu'à son oreille.
— Elle est charmante... — disait l'un, — c'est grand dommage...
— Pourquoi dommage?
— Elle est si jeune et lui si vieux...
— Qu'importe?... — il est si riche!... —Si c'est l'argent qui fait le bonheur, elle sera très-heureuse!... — d'ailleurs il est bien conservé...
— Tant pis pour la petite... — Ou dit qu'il en est fou...
— Amour de vieillard!... — Je la plains...
— Bah! nous la dédommagerons... — Vierge, elle était sacrée pour nous... — Jeune femme d'un vieux mari, tout devient de bonne guerre...
— .Messieurs, la messe est terminée... — Les époux prennent le chemin de la sacristie pour les signatures... — Il y a un monde fou... — Ce sera long... — Partons-nous? .
— Non, je reste... — Je veux revoir la mariée... — Sous ses dentelles d'Angleterre elle est étourdissante!... — et puis, elle m'inlrigue...
— Eu quoi?...
— Avez-vous remarqué son assurance tout à l'heure quand elle a passé devant nous?... — la grâce aisée de tous les jours... — ni trouble, ni embarras, ni rougeur... — Innocence absolue ou science un peu précoce?... — C'est l'un des deux, mais lequel des deux?...
- Le diable le sait...
- Et nous le saurons peut-être un jour, nous aussi, comme le diable....
André ne tenait point à voir cette mariée dont tous ces hommes s'occupaient, et que sans doute il ne connaissait pas; mais, en restant où il était, il verrait certainement Germaine quand elle sortirait de l'église.
11 attendit.
Une demi-heure s'écoula; puis il se fit un grand mouvement dans la foule qui s'écarta à droite et à gauche pour laisser un passage libre, et l'on entendit la hampe ferrée de la hallebarde du suisse retentir en frappant les dalles.
— Les voici... les voici... — murmuraient toutes les voix.
André reçut soudain dans le cœur un coup violent, et il lui sembla que le sol s'ébranlait sous ses pieds^
Germaine de Randal, souriante et blanche dans sa blanche parure, s'avançait lentement entre deux rangs de fronts inclinés, en s'appuyant au bras du vicomte Armand de Graudlieu, — son mari...
André de San-Rémo, — lorsque l'étourdisscment moral résultant du coup violent qu'il venait de recevoir commença h se dissiper, — se trouvait hors du porche et sur la plateforme qui domine le grand escalier de la Madeleine.
La foule, sortant de l'église à la suite des mariés, l'avait entraîné jusque-là sans qu'il en eût conscience.
• La voiture de gala du vicomte de Grandlieu s'éloignait au trot relevé de son splendide attelage, emportant le vieillard et sa jeune femme ; — les équipages des invités prenaient la file, et le.s valets de pied menaient grand tapage en refermant les portières.
André, dans la situation d'esprit d'un homme éveillé brus(iuement après un snmnu'il plein de trouble, et qui n'a pas encore eu le temps de rétablir l'équilibre dans ses pensées, alla rejoindre ses chevaux et son groom, se remit en selle, puis, entraîné par la force de l'habitude, se dirigea vers la rue du Faubourg-Saint-IIonoré, et ne tarda point à ralentir machinalement le pas de sa monture en face de l'iKjtel Grandlifu.
Linimense porte cochèrc était ouverte; — cinq ou six voitures stationnaient au fond do la cour.
Le vicomte, fidèle aux vieux usages, ne jugeait point à propos d"aller passer sa lune de miel dans ses terres ou dans quelque appartement d'aulierge, et donnait un grand déjeuner à un certain nombre d'amis inthnes.
— Mariée!... — murmura le jeune liomine, — elle est mariée!... et à ce vieillard!..
Il gagna l'avenue des GIiamps-Élysées et mit son cheval au galop, en répétant d'une voix sourde, enti'e ses dents serrées :
— Mariée !... Elle est mariée !...
Mais tout à coup, commi' il avait déjà dépassé l'Arc de Triomphe et paicouru plus des trois quarts de l'avenue de l'Impératrice, l'exprcssidU de sa physionomie changea, — son visage se détendit en quelque sorle.
— Eh bien! après tout, que me lait cela'.' — se demaiida-t-il. — Suis-je un fou, poui- me préoccuper ainsi de choses qui, par aucun point, ne peuvent et ne doivent me toucher? — Entre moi et Germaine de Ilandal, aujourd'hui vicomtesse de Grandlieu, quel rapport?... — Elle ignore même mon existence !... — Pas une seule fois son calme regard n'a croisé mon regard ardent 1... — Avais-je la prétention ridicule qu'un amour insensé pourrait à la longue me créer des droits?... — Cette jeune fille, un jour ou l'autre, ne devait-elle passe marier?... — Pourquoi mou absurde émotion, parce qu'un mariage inévitable frappe mes yeux à l'improviste?... — Je n'attendais rien et je n'espérais rien. — Un abîme me séparait de mademoiselle de Randal... — Celui qui me sépare de madame de Grandlieu n'est pas plus profond... — 11 l'est moins peut-être...
Les paroles murmurées par les jeunes gens sous le porche de l'église, quand M. de San-Hémo ne savait pas encore quels étaient les mariés, lui revinrent soudainement à l'esprit...
— Cent fois pour une ils avaient raison!... — reprit-il, — la vierge était sacrée pour tous... — La jeune femme d'un vieux mari a perdu l'auréole qu'il fallait respecter... — C'est au vicomte de Grandlieu, désormais, de veillei' sur son trésor... — (in a le droit de chercher à le lui ravir... — Tant pis pour lui s'il le garde mal !...
Nous ne prétendons point qu(; ce raisoiutemenl l'ùt moral. — Nous confessons même volontiers sa trop complète innnoralité, mais (|uatre-vingt-quin7.e hommes sur cent raisonnent invariablement de cette façon, et André de San-Rémo, abandonné sans guide au milieu de la corruption parisienne, pouvait-il faire exception à la règle générale?...
A partir de ce moment il eut une idée fixe, celle de trouver un moyen de se faire présenter à M. de Graiullieu.
Mais nous savons déjà que, par suile du malheur de sa position ambiguë et presque suspecte, André n'avait qu'un nombre très-limité de relations dans le monde sérieux et aristocratique, et d'un autre côté il nous paraît h peu près superflu d'affirmer que M. de Grandlieu se montrait infiniment sévère sur le chapitre dos admissions.
Ceiiendant, à force île patienio démarches et d'hahiletés (lipli)nKi!i([ues, le jeune mar-