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tI£S TUAGÉDlliS Ut l'AillS 223
qui* aurait icussi peut-être à créer un (rail irunion entre le vicomte et lui, quand ai'rivala catastrophe qui nous est connue.
Nous voulons parler de la cessation soudaine du payement de la pension. — .\ndré se trouvant ainsi sous le coup des difficultés les plus humiliantes qui soient nu monde, — celles qui résultent des embarras d'argent inattendus et ine.xtricables, — ne renonça point au romanesque amour qui maintenant plongeait au plus profond de son cœur d'indestructibles racines, mais il mit de côté le vague espoir qui ne reposait sur rien, que rien nejuslifiait et qui jusqu'alors l'avait soutenu.
Nous savons déjà que les embarras d'argent sui\irent une marche ascendante, et nous connaissons le dénouement tragique que l'intervention de M. de Croix-Dieu avait seule empêché d'aboutir.
Cette intervention si ù-propos venue modifiait d'une façon compli-tc et favorable en apparence la situation d'André.
Le jeune homme, au moment précis où tout s'ellundrait autour de lui, trouvait un riclieprotecteur qui, s'éprenant à son endroit d'une tendresse vraiment paternelle, payait ses dettes, mettait à sa disposition un cofTre-fort inépuisable, le rattachait îi la vie en faisant miroiter devant ses y (yix dos horizons magiques, et lui promettait enfin la clef du paradis de ses rêves, celle qui devait ouvrir i\ deux battants les portes de l'hôtel firandlieu.
Donc nous n'étonnerons point nos lecteurs en leur affirmant qu'à l'heure où le baron de Croix-Dieu quittait André de San-Uérao, la passion de ce dernier, surexcitée par l'espérance renaissante, arrivait jusqu'au délire, et de la meilleure foi du monde le jeune homme se disait ceci :
— J'allais volontairement mourir, parce que tout me séparait d'ELLE... Un miracle se fait et va nous rapprocher!... — L'amour veut que je vive, parce qu'un jour ELLE doit m'aimer!... Or, aucune puissance en ce monde ne prévaut contre Famoui'!... Germaine ne sait pas aujourd'hui que j'existe, et fatalement elle m'appartiendra!... — Le Maître qui préside aux destinées des hommes nous a faits l'un pour l'autre!... — Une étincelle du feu de mon àme jaillira jusqu'à la sienne!... — Mon premier regard m'a donné à elle... — Son premier regard la donnera à moi !... — Les obstacles amoncelés entre nous tomberont l'un aprèsl'autre, renveisés par le hasard ou brisés par ma volonté!... Germaine est mon bien!... Germaine est ma chose!... qui la prend, me la vole !... — La reconquérir est mon droit, c'est plus que mon droit, c'est mon devoir !... — Je n'y faillirai pas !...
Tandis qu'André, dans sa fièvre de passion, se disait ces folies, le baron, que son euupé conduisait rapidement vers les hauteurs de la rue de Home, souriait avec une indéfinissable expression de contentement.
— Ça marche bien, — murinurait-il en se frottant les mains, — fieorges Tréjan et Fanny Lambert, Blanche Gavard, Octave et Reine, André de San-Rémo et Germaine de Grandiieu, vont se prendre tous, pauvres mouches, dans les solides réseaux que ma main invisible entrecroise autour d'eux!... — Décidément je suis très-fort !...
Le coupé s'arrêta en face d'une haute maisoti neuve d'apparence grandiose. M. de Croix-Dieu passa, sans rien demander, devant la loge du concierge, s'engagea dan'^ un escalierlnxueux, monta jusqu'au troisième étage au-dessus del'entre-sol, et sonna
à une porte à deux battants, dont les panneaux vernis jouaient ?i s'y méprendre le bois de tuya.
Une femme de chambre presque jolie, très-élégante, à mine effiontôe, vint ouvrir.
— Tiens, c'est vous, monsieur le baron, — dit-elle avec une familiarité qui ne parut en aucune façon scandaliser le visiteur; — vous voulez voir madame?
— Naturellement.
— C'est qu'elle dort...
— A quatre heures de l'après-midi!...
— Tiens! quand on fait de la nuit le jour...
— On a donc joué et soupe ici jusqu'au matin ?...
— 11 me semble que c'est assez l'habitude de la maison... — Je n'en peu.\ plus, moi, d'abord !... — Je suis sur les dents... — J'ai envie de demander mon compte à madame...
— Tu aurais tort, la place est bonne...
— Ah !... sans ça!...
— Enfin voyons, ma fille, éveille ta maîtresse...
— C'est défendu... *
— Viole la consigne... — Je prends tout sur moi...
— Je sais bien que vous faites ici la pluie et le beau temps... — Venez donc dans le boudoir et prenez garde, en traversant le salon, de marcher sur ces messieurs...
— Hein?... Tu dis?...
— Il yen a trois ou quatre, voyez-vous, qui n'ont pas pu s'en aller tant ils avaient bu de vin de Champagne et de chartreuse verte, en cartonnant... — Et ils dorment un peu partout...
— Octave en est-il?
— Ah!... parbleu!... le pauvre innocent!... S'il en est?... Je crois bien... — Vrai, monsieur le baron, il me fait presque pitié, celui-là...
— Bon petit cœur!...
— En voilà un qui n'attendra pas l'inauguration du cimetière de Méry-sur-Oise !... — 11 s'en va, train expr'iss... convoi direct... grande vitesse... malle des Indes !... — Je passe mon temps '■. conseiller à madame de l'envoyer se faire enterrer ailleurs... — J'ai raison, n'est-co pas ?
— Tu as le plus grand tort, au contraire, ma fille... — Octave est mon protégé.
— Eh ! bien, sapristi, mousieur le baron, vous le protégez bigrement mal !... Enfin, ça vous regarde, et lui aussi.. . Mais vous devez avoir une remise de l'entrepreneur des pompes funèbres...
M. de Croix-Dieu essaya de sourire de cette plai.-anterie lugubre; — n'y réussissant point, il se mordit les lèvres.
La femme de chambre avait ouvert la porte du salon qu'il fallait traverser pour arriver au boudoir.
Le baron s'arrêta un instant sur le seuil, fiappé du spectacle bizarre, à la fois triste et boutfon, mais pittoresque, caractéristique et bien parisien, qu'il avait sous les yeux.
TiuQS o'uBt VuUit
eur le barou ? lit-elle avec familiarité. (Page 224.)
Ce salon était une grande pièce carrée, meublée d'une façon riche et vulgaire. Sur les murailles tendues d'étoffe rouge s'étalaient des tableaux médiocres dans des cadres magnifiques
Les sièges étaient en velours rouge capitonné; — le tapis, rouge également. Une haute armoire vitrée, façon IJoule, offrant sur ses rayons une collection de cumith légèrement apocryphes, faisait face à un piano à queue, tout ouvert.
Au milieu de la pièce, sous un lustre assez beau, des amoncellements de cartes et des
jetons de toutes les couleurs surchargeaient le tapis de drap vert d'une vaste table ovale, à côté de deux candélabres à huit branches dont les bougies entièrement consumées avaient fait éclater leurs bobèches de cristal.
Une autre table carrée, placée de travers et comme au hasard, supportait tout un bataillon de bouteilles vides aux goulots argentés, et des rafraîcbissoirs dont la glace fondue s'était métamorphosée en eau sale.
On devinait ces divers détails plutôt qu'on ne les voyait, car les rideaux de velours, abattus devant les fenêtres, créaient dans le salon une demi obscurité.
Un des joueurs de la nuit précédente, vautré sur un divan et les pieds plus haut que la tête, laissait pendre ses bras et ronflait.
Trois autres — parmi lesquels Octave Gavard — dormaient sur le tapis en des poses bizarres, offrant dans la pénombre un fouillis d'habits noirs, de plastrons blancs et de visages livides.
— Honneur au courage malheureux !... — murmura M. de Croix-Dieu d'un ton d'admiration ironique, — ils ont été vaincus, mais ils avaient lutté !.. . — Ce sont des hommes ! . . .
— Ça, des hommes!... — répliqua la femme de chambre en haussant les épaules, et avec cet accent parisien inimitablement canaille que tout le monde connaît. — Oh ! la ! la! quel malheur!... — Allons, monsieur le baron, venez...
M. de Croix-Dieu traversa le salon que nous venons de décrire et dont ratmosphcro était lourdement saturée d'émanations vineuses et alcooliques, mêlées à l'acre odeur du cigare refroidi, et il franchit le seuil d'un boudoir tendu de soie mauve, où brûlait un grand feu dans une cheminée de marbre blanc chargée de bibelots.
— Je vais éveiller madame, — reprit la femme de chambre, — mais elle ne viendra pas sans s'être un tantinet maquillée. — Vous en avez au moins pour un grand quart d'heure de pose... Voici des journaux... La cave h liqueurs est sur la console, à côté de la boîte à cigares... — Passez votre temps avec cela, monsieur le baron.
— L'hospitalité écossaise!... — murmura M. de Croix-Dieu en souriant. — Prie néanmoins ta maîtresse de faire vite... — Je snis un peu pressé...
— On tâchera..
La camériste sortit, et au bout de quinze minutes Reine Grancliamp, le bébé d'Octave, entrait dans le boudoir, l'air assez maussade, fort peu coifice, enveloppée à la hâte dans un ample peignoir de cachemire bleu de ciel, avec trois rangs de galons d'argent de diiïé- 1 entes largeurs, un petit col debout et de grandes poches de côté.
Quand madame veuve Blanche Gavard disait de Reine : — C'est wi rnonstre/ le baron de Croix-Dieu, qui s'y connaissait, avait raison de répondre : — Un monstre bien jnUI ...
LES TRAGEDIES DE PAllIS 227
Non que Reine Grandchamp fût une beauté, mais elle avait au plus haut point ce je ne sais quoi de pimenté, ce montant, ce brio, cette allure ondoyante et serpentine, celte grâce diabolique, ce chic pervers, qui rend certaines filles du Paris-Cythère vingt fois plus séduisantes et cent fois plus dangereuses que toutes les Vénus de l'Olympe mythologique.
Mettez sur l'un des plateaux d'une balance une Parisienne de race, sur l'autre tout un lot de déesses, et vous verrez qui l'emportera. ..
Reine avait vingt-cinq ans. — EUe était grande, fine, mais point maigre, et d'une souplesse de couleuvre.
Ses épaules potelées, ses bras ronds et superbes, s'alliaient à une taille si mince près des hanches que le bracelet d'une bourgeoise bien en chair aurait pu lui servir de ceinture.
Les pieds étaient irréprochables. — Les mains, très-blanches mais d'une forme commune, disaient l'origine plébéienne.
Une tête de fantaisie, charmante et surtout originale et piquante, couronnait cet ensemble.
Figurez-vous d'abord une forêt de cheveux d'un blond trop pâle, plus épais que longs, et si prodigieusement crespelés par la nature qu'ils se révoltaient victorieusement contre les dents dujeigne d'écaillé ou d'ivoire, et que, malgré l'art du coiffeur, des mèches folles s'échappaient de leurs masses lourdes et donnaient à la jeune femme la physionomie mutine d'un gamin ébouriffé.
Sous cette toison d'argent doré, un front bas, avançant beaucoup — (symptôme de volonté opiniâtre), — et coupé nettement par des sourcils bruns...
Sous ce front, des yeux clairs, presque trop grands, aux longs cils fauves, aux paupières bistrées et fatiguées.
Pour les yeux de Reine semblaient avoir été faits jadis ces quatre vers de Nadaud, chantés par toute une génération :
Que j'aime à voir, sous ta prunelle noire, Ce cercle bleu tracé par le bonlieur... Liste d'azur qui garde la mémoire Des amoureux effacés de ton cœur!
Le nez petit, mignon, retroussé du bout, était dans son irrégularité même un chcfd'oiuvrc coquet.
La bouche, plutôt grande que moyenne, aux dents éblouissantes, aux lèvres d'un carmin violent, avait à chaque extrémité une fossette exquise qui se creusait pendant le sourire... — Une fossette pareille se dessinait au milieu du menton.
La peau, d'une finesse prodigieuse et d'une blancheur mate, olfrait çà et là des taches 'de rousseur visibles sous la veloutine.
Reine Grandchamp, le soir, — et le soir seulement, — mett-ait du rouge pour éviter du paraître blafarde aux lumières.
Le visage que nous venons de décrire savait prendre toutes les expressions, mais son expression naturelle, — inconsciente, en quoique sorte, — lorsque la jeune femme n'avait aucun motif pour veiller sur elle-même, était celle de la fatigue et de l'ennui.
Reine aimait les parfums violents et elle en abusait; — les émanations de l'opoponax, de l'ylang-ylang et des autres odeurs à la mode s'échappaient de sa chevelure et de ses vêtements, et formaient autour d'elle une atmosphère énervante et capiteuse.
— Ah çà! baron, — dit elle en entrant dans le boudoir après une moue très-prononcée, — vous êtes encore un drôle de bonhomme, vous, savez-vous I... — On ne peut donc plus dormir tranquillement une heure ou deux, à présent, quand on vient de passer quatre ou «inq nuits?... — Pourquoi me faites-vous éveiller?... — Est-ce que le feu est quelque part'?...
— Il est dans tous les cœurs quand vous avez passé... — répondit M. de Croix-Dieu en riant, et en baisant avec une galanterie affectée la main de la jeune femme.
Reine Grandehamp haussa les épaules.
— Plus que ça de madrigal!... — fit-elle dédaigneusement. — Méditez-vous une déclaration, par hasard?...
— Que Dieu m'en garde!...
— Eh bien ! alors, qu'est-ce que vous me voulez?... — Vous m'avez écrit hier à propos d'Octave... — Je n'ai rien compris à votre lettre.
— Elle était pourtant des plus simples... — Je vous disais qu'il fallait garder ce garçon être très-gentille pour lui et ne plus le tourmenter à propos d'argent...
— Vous êtes bon, vous !... — Je ne veux pas toucher à mon capital , et ma maison est lourde!...
— La question financière se réglera désormais entre vous et moi...
— D'accord... — Mais vous savez, baron, j'aimerais mieux en finir d'une autre manièi-e... — Mon rêve serait de le lâcher...
— Qui ça? Octave?
— Naturellement...
— Et pourquoi donc?...
— Il m'ennuie, ce moutard... — Il passe son temps à parler des six millions de feu ■papa, et à se plaindre de maman!... — C'est une scie!... — Je n'ai jamais un moment de liberté!... — il est jour et nuit chez moi!... Un vrai crampon, — et les compensations sont insuffisantes...
— Un peu de patience, donc, ma chère!... — Songez, pour vous donner du courage, qu'Octave, dans onze mois, aura six millions...
Pour la seconde fois. Reine Grandehamp haussa les épaules.
— Eh! — s'écria-t-elle avec impatience, — il ne les aura jamais !...
— Qui pourrait les lui enlever?...
— Avant onze mois, vous l'aurez depuis longtemps conduit au Père-Lachaise, vous le savez bien I... vous n'en doutez pas!...
— J'en doute beaucoup, au contraire!... Octave est plus fort qu'il ne le paraît...
— Allons donc!... — Ce n'est point à Reine Grandehamp qu'il faut conter ces calem-
bredaines !... — Je m'y connais, que diable!... — J'ai déjà vu trois mineurs mourir entre mes mains!... — On finira par dire que c'est une spécialité et ça fera grand tort h ma réputation...
M. de Croix-Dieu se mit h rire.
— Oui, riez!... — reprit la jeune femme avec impatience, — riez tant qu'il vous plaira; — mais savez-vous comment cela s'appelle, ce que nous faisons, vous et moi, en ce moment?...
— Non, en vérité, pas du tout!...
— Eh bien, cela s'appelle un assassinat!...
— Oh! oh!... Des mots tragiques!... Du mélodrame !...
— Ni l'un ni l'autre!... — La vérité tout bêtement!... — Oui, nous assassinons, etd'une façon plus lâche que l'homme qui tue à coups de couteau, car nous commettons le crime et nous le commettons sans risques, la loi ne pouvant rien contre nous...
— Trêve de folies !.,.
— Des folies !... ah ! vous trouvez!... — Dans tous les cas, elles sont peu gaies!... — Quoi ! vous prepez un malheureux enfant, car c'est un enfant, cet Octave!... vousle prenez la veine appauvrie, la poitrine faible, miné parla fièvre, épuisé, chancelant, toussant, crachant le sang, et quand il lui faudrait le repos, le calme, les longs sommeils, les soins de toutes les heures, vous le lancez à travers les ivresses de la table et du jeu, vous faites succéder pour lui les émotions du baccarat aux excitations du Champagne, vous le jetez enfin dans mes bras... dans les bras de Reine Grandchamp,dontle regard galvaniserait un agonisant!... dont le souffle raviverait un mort !... — Oui, et cent fois oui, c'est un meurtre !... — Vous avez un intérêt à la mort d'Octave, et, dans cet intérêt, vous le tuezl...
— Un intérêt, moi?... — Lequel?...
— Je ne sais pas, mais je chercherai... — je trouverai... — et tenez, je devine... j'y suis... je trouve déjà...
— Ah ! bah I... — fit le baron d'un ton railleur.
— La mère d'Octave est votre maîtresse, — reprit Reine, — et vous devez l'épouser dit-on.
— C'est un mensonge!... — fit vivement M. de Croix-Dieu.
— La liaison ou le mariage?
— L'un et l'autre...
— Or, — continua la jeune femme sans s'inquiéter de l'interruption, — Octave mourant avant d'être majeur, sa mère hériterait de lui, — un avocat que je connais l'affirmait l'autre jour, — et la veuve de feu Gavard vous apporterait les millions en dot I... — Voilà le mot du logogriphe... — C'est très-malin, baron, mais bigrement canaille!...
— Ah! — s'écria Philippe, — taisez-vous I...
— Me taire?... — Et pourquoi donc me t«lmis-je, s'il vous plaît?... — Je suis chez moi!... — Vous déplaît-il d'entendre vos vérités?... — Rien ne vous force, ce me semble, à les écouter plus longtemps...
— La conclusion de tout ceci?... — demanda, après un sile^'ie de quelques secondes' le baron devenu très-pâle.
— La conclusion, mon cher, c'est qu'à partir de cette minute il ne faut plus compter sur moi pour servir vos petits projets. Je décline le grand honneur de votre collaboration un peu trop homicide... — Je vais tout de ce pas réveiller le jeune Octave et le mettre amicalement à la porte en lui donnant quelques bons conseils, et peut-être l'édifierai-je en même temps sur la confiance que mérite son excellent ami le baron de Croix-Dieu...
— Vous ferez cela, ma chère ?
— Très-bien...
— Je n'en crois pas un mot...
— Ah! bah!...
— Mon Dieu, oui... c'est comme ça...
— Vous faut-il une preuve?...
— S'il vous plaît...
— Je vais vous la donner à l'instant...
Et la jeune femme se dirigea d'un pas leste vers la porte qui du boudoir conduisai dans le salon où dormait Octave, en compagnie de trois autres gommeux, pas beaucoup plus majeurs et pas beaucoup moins éreintés que lui.
Déjà sa main se posait sur le bouton de cristal.
M. de Croix-Dieu s'était assis au coin de la cheminée, et tisonnait le feu en souriant.
— Reine... — dit-il d'un petit ton sec.
— Baron? — fit en se retournant la maîtresse d'Octave.
— Un mot...
— Parlez vite !...
— Si tu franctole seuil de ce boudoir, ma fille, je quitte à l'instant ta maison...
— Qui vous retient, baron? — Bon voyage.
— Attends donc!... — En sortant d'ici, je me rends au parquet du procureur de la République...
La jeune femme tressaillit.
— Que m'importe?... — demanda-t-elle cependant avec aplomb, mais d'une voix un peu agitée.
— Et, — poursuivit M. de Croix-Dieu, — je donne à ce magistrat des nouvelles intéressantes d'une certaine Julie Joubert, condamnée par défaut à cinq ans de prison pour crime d'infanticide, alors qu'elle ne portait point encore le jpli nom deReincGrandchamp... — Eh bien ! tu ne vas plus, ma mignonne?... — Va donc!... — qui t'en pmpêche?...
— Ah ! le bandit, — murmura Reine devenue livide, — il me tient !...
— Pardieu! — fit le baron en riant... — Redeviens donc raisonnable et charmante, comme tu l'es presque toujours, et redouble de folle tendresse pour ton ami Octave Gavard que j'aime vraiment comme un fils. — C'est convenu , n'est-ce pas?...
— Hélas!... il le faut bien.
— Parfait!...
Le baron embrassa Reine sur les deux joues, descendit, remonta dans son coupé, regarda sa montre et dit à James :
— Rue Le Sueur, et du train... — Je suis en retard.
Nous avons quitté Georges Tréjan au moment précis où, la veille au soir, il arrivait au rendez-vous à lui donné par Fanny Lambert sous prétexte de le consulter au sujet de la décoration d'un boudoir.
La femme de chambre, — disions-nous, — ouvrit la porte du dernier salon, celui où sa maîtresse, dans Vaprès-midi de ce même jour, avait recule baron de Croix-Dieu.
— Madame est là... — fit-elle. — Monsieur veut-il entrer?.,.
Le jeune homme ébloui, fasciné, chancelant, s'arrêta,
Toutes les bougies du petit lustre et des deux candélabres de la jolie pièce décrite par nous précédemment étaient allumées.
Fanny Lambert, un éventail à la main, debout devant la clieminée dans une toilette d'une fantaisie adorable, attendait, souriante.
Elle portait une robe de faille, d'un rose tendre, recouverte de tulle de Bruxelles bouillonné et semé, çù. et là, de touffes d'églantines nouées par de larges rubans de velours noir.
Un volant de malines garnissait le bas de la traîne; une guirlande d'églantines formait la tête de ce volant.
Le corsage, audacieusement décolleté, offrait une garniture semblable, mais en diminutif.
La coiffure, accompagnant les blondes torsades de Fanny, se composait de petites ouffes d'églantines et de nœuds noirs, disposés de façon à simuler une guirlande se perdant de place en place dans les cheveux.
Georges Tréjan ne put du premier coup d'œil se rendre compte des détails, mais la grâce exquise, l'incomparable originalité de l'ensemble, et surtout la prestigieuse beauté de la jeune femme lui causèrent cet éblouissement qu'en historien fidèle nous avons cru devoir constater.
Fanny, fière d'un succès dont l'émotion du visiteur était l'irrécusable preuve, abaissa sus paupières sur ses yeux d'un vert profond et changeant, une lueur triompiianto glissa sous ses longs cils, elle fit quelques pas au-devant de Georges et lui tendit la main en disant :
— Gomme vous êtes gentil d'être venu !... — Merci, cher artiste !...
— Vous étiez sûre que je viendrais... — répliqua le peintre en tressaillant de tout son corps au contact de l'épiderme tiède et parfumé de la jeune femme.
— J'ignorais si vous seriez libre !... — reprit Fanny.
— Vous m'attendiez, et je le savais... — Y avait-il au monde un obstacle qui pût m'empêcher d'accourir?... Cent fois non!... Vous n'en avez pas douté... — Est-ce vrai ?...
— Eh bien, oui, c'est vrai... et je n'en suis que plus reconnaissante... — Il fait froid dehors, n'est-ce pas? — Venez bien vite auprès du feu...
Georges suivit la jeune femme qui le tenait toujours parla main. — Elle s'assit. — Il resta debout, la dévorant des yeux, et les violentes pulsations de son cœur étaient presque visibles sous le plastron éclatant de sa chemise.
Fanny le regardait de haut en bas en souriant toujours.
Après quelques secondes de silence, il dit ou plutôt il balbutia :
— En lisant votre billet, il m'avait semblé comprendre... j'avais cru pouvoir espérer... Il s'interrompit,
— Quoi donc? — demanda la jeune fernme. — Qu'aviez-vous espéré? qu'aviez-vous cru?...
— Que nous serions seuls... — Je rêvais un tête-k-tête.
— Vous aviez raison... Ma porte est consignée, et tenez pour certain, mon ami, que personne ne violera la consigne...
— Mais alors, vous ne comptez donc pas me donner votre soirée entière?
— Pourquoi supposez-vous cela?
— II me semble que cette robe... cettte coiffure...
— Est-ce qu'elles vous déplairaient, par hasard?... — demanda coquettement Fanny.
— Me déplaire!... Ah! Dieu! non!... Je les trouve adorables! Mais enfin c'est une toilette de bal, cela!..
— Sans doute... — Qu'en voulez-vous conclure?...
— Qu'on ne s'habille point ainsi, d'habitude, pour prendre au coin du feu une tasse de thé...
La jeune femme se mit franchement à rire.
— C'est absolument vrai ! — répliqua-t-elle ensuite. — En thèse générale, vous avez cent fois raison. Mais suis-je une femme comme les autres?... — Quand vous me connaîtrez un peu mieux, vous n'aurez plus de ces étonnements naïfs, sachant que je fais volontiers toutes les choses qui ne se font pas... — Ce n'est point fantaisie, caprice, originaUté voulue ! — C'est ma logique, et je la crois bonne... — Dans le cas présent, ai-je raison?... Je vous fais juge : — Une jolie femme en jolie toilette est la fête des yeux, n'est-ce pas?...
— Certes! — répondit Georges, — c'est un chef-d'oîuvre dans un beau cadre!...
— Eh bien ! — reprit Fanny, — la jolie femme étant donnée, pourquoi garderait-elle
-«SjM^I
Madame
est là... — fit-elle. — .MOQsieur veut-il entrer?... (Pi
ce que fort ingénieu.sement vous appelez .son cadre, pour des réunions d'apparat composées d'indifr.-rfnts et d'envieuses?... -Pourquoi les invités de madame Doux-Etoiles ou de M. Trois-X jouiraient-ils du privilège exclusif de lorgner les épaules blanches et d'admirer les bras ronds de la jolie femme en question, tandis que les intimes n'auraient que les horizons maussades de la robe ultra-montante ou du peignoir hermétiquement clos? — Injustice criante et flagrant abus, selon moi!... — Si, comme vous le faites aujounihui, un excellent ami me sacrifie pendant tout un soir ses plaisirs mondains ou ses joies in-
LlV. 3'>. F. ROY. Mllenr.
23i LES TRAGÉDIES DE PARIS
times, je crois devoir me parer pour lui seul comme je me parerais pour le monde, et lui faire au coin du feu les honneurs de ce qu'il a la courtoisie d'appeler ma beauté... — C'est ainsi que je viens d'agir... — Sérieusement, vous en plaignez-vous?...
Non, Georges ne s'en plaignait pas...
11 le dit, ou plutôt il essaya de le dire, car sa réponse fort alambiquée, bégayée d'une voix émue, n'était rien moins que catégorique et rendait très-imparfaitement sa pensée.
La beauté capiteuse de Fanny, ainsi mise en valeur et décuplée pour ainsi dire par la toilette dont nous avons tracé le croquis, grisait absolument le jeune homme et faisait chavirer sa cervelle"déjà fort mal en équilibre à la suite de certain entretien avec M. de Croix- Dieu, entretien auquel ont assisté nos lecteurs.
Et cependant Georges, depuis un instant, luttait de toutes ses forces contre l'ivresse grandissante qui s'emparait de lui.
Mis en défiance par les demi-confidences du baron; — persuadé que Fanny voulait passer l'éponge du mariage sur des antécédents qu'il persistait à croire un peu plus que douteux ; — follement désireux de réussir auprès d'elle à titre d'amant, mais très-refroidi par l'idée d'acheter des droits légitimes en métamorphosant une sorte de cocotte en comtesse de Tréjan, l'artiste se tenait sur la réserve et n'avait garde de trouver dans un si dangereux tête-à-tête le plaisir sans nuages qu'il s'était promis.
Quand ce poison qui s'appelle la défiance se glisse au bord de la coupe où vont se poser les lèvres, il fait paraître amers les plus enivrants breuvages.
Georges soupçonnait un piège et se disait que Fanny Lambert, devinant son naissant amour et comptant sur sa loyauté de gentilhomme, projetait de le séduire irrésistiblement, de lui tourner tout à fait la tête, et, quand elle l'aurait rendu fou, d'arracher à son délire une promesse dont elle réclamerait l'exécution le lendemain.
En conséquence, l'artiste se promettait de veiller sur lui-même et, si malaisée que fût l'entreprise, de conserver la présence d'esprit nécessaire pour ne laisser échapper ni un mot imprudent, ni une parole compromettante.
Sans doute tel était le trouble de Georges que tout ce qui se passait en lui se reflétait sur son visage, ou bien Fanny Lambert jouissait d'une sorte de seconde vue et lisait à livre ouvert dans l'esprit du jeune homme.
Toujours est-il qu'elle se mordit les lèvres pour ne pas sourire en le regai-dant se débattre d'un air un peu gauche au milieu de son embarras, et qu'elle sembla prendre à tâche de dissiper ses inquiétudes et d'endormir ses soupçons en amenant la conversation sur le terrain le plus rassurant.
— Cher artiste, — dit-elle, — quand vous avez reçu, tantôt, mon petit billet... quand mes pattes de mouches vous ont indiscrètement appelé, au risque de devenir une maladioiie et déplaisante entrave à vos travaux ou à vos plaisir.s, qu'avez-vous pensé de mon ôguïsme?
— J'ai pensé — répliqua Georges — que j'étais bien heureux que vous ayez besoin d'un conseil, et bien fier que la pensée vous soit venue de me demander ce conseil.
— Est-ce tout à fait vrai, cela?...
— Je ne mens jamais...
— Déguiser la vérité, par politesse, n'est point mentir...
— Je vous affirme que votre billet m'a causé le plaisir le plus vif...
— Eh bien! c'est d'un heureux augure pour la réussite de mon projet... pourlaccomplissement de mon désir... — un désir féminin !... — Les hommes n'en soupçonnent guère la vivacité!... — Un petit poëte a dit pourtant, je crois :
Désir de femme est un feu qui dévore!
— Oui, — fît Georges. — Gresset, dans Vert-Vei't...
— Sérieusement, — reprit Fanny, — j'attache une extrême importance à l'heureuse éclosion du boudoir dont je vous parlais dans ma lettre... — Figurez-vous que je rêve une création féerique... Quelque chose d'inédit, d'exquis, d'inimitablement charmant... d'incomparablement coquet...
— Et, — reprit Georges en riant, — ^ vous avez compté sur moi pour réaliser ce rêve?...
— Absolument.
— C'est flatteur, mais c'est effrayant!...
— En quoi? — Dans ce boudoir il y aura nécessab'emcnt des peintures... — Si ces peintures sont des merveilles, mon rêve sera réalisé, n'est-ce pas?...
— Les merveilles sont rares... Où prendrez- vous les vôtres?
— Sur votre palette, donc!... Me refuserez-vous vos chefs-d'œuvre?...
— Non, certes!... — Mes œuvres sont à vous... seulement je décline l'épithète...
— Et moi, je la maintiens... — Mais pourrez-vous me donner des semaines et dos mois?...
Georges fut au moment de répondre :
— Je vous donnerais ma vie entière...
L'incessante pensée du piège figea le mot sur ses lèvres.
— Vous viendrez sans manquer j^M^js... — reprit vivement la jeune femme avec une expression de joie naïve. — Vous ancrez le matin pour ne repartir que le soir... — Nous déjeunerons ensemble... nous dînerons ensemble... — Je vous regarderai travailler tout le long du jour, et, si vous fumez en peignant, je vous roulerai des cigarettes... — Plus une minute d'ennui!... quel plaisir! les heures seront trop courtes, vous verrez!... Quand commencerez-vous et par où commencerez- vous?...
Georges se mit à rire à son tour.
— Nous commencerons quand vous voudrez... — répnndit-il; — mais je serais fort en peine de répondre à la seconde partie de votre question, sachant qu'il s'agit d'un boudoii' mais n'ayant Aulle idée du reste...
— C'est juste! — s'écria Fanny. J'ai parlé comme une enfant! — Il y a des mnmenis. je vous assure, où je suis un peu folle et tout ."i fait gamine... — Soyez indulgent, cher artiste 1 — Je vais vous montrer le futur lioudoir... — La pièce en question, telle qu'elle est, je vous en préviens, me paraît fort laide, et sans doute elle vous semblera, comme à moi, particuUèrement déplaisante... — Je l'ai fait éclairer, d'ailleurs, afin que vous en puis-
siez bien juger les proportions.,. — Venez... — Nous reviendrons ensuite ici causer de nos projets en prenant du thé...
Fanny Lambert ouvrit une petite porte cachée sous la tenture du salon blanc et bleu, et reprit :
— Ce n'est pas loin... Nous y voici... Entrez. .
La pièce dont Georges Tréjan franchit le seuil était de grandeur moyenne et de forme octogone, avec un plafond en coupole.
Deux candélabres chargés de bougies et deux lampes carcel de gros calibre inondaient de lumière les boiseries blanches à filets d'or et les quelques tableaux suspendus sur ces boiseries.
L'un d'eux, occupant un panneau tout entier, s'imposa brusquement à l'attention du peintre. Une sensation physique, comparable à un choc violent dans la région du cœurle fit tressaillir au moment où il fixait ses regards sur ce tableau.
C'était un portrait d'homme, grandeur demi-nature, en pied et en costume de chasse.
Dans l'angle supérieur de la toile, à gauche, se voyait un écusson timbré d'une couronne fermée.
S'il est vrai que la jalousie — et surtout la jalousie rétrospective — soit un des symptô mes de l'amour, Georges Tréjan aimait Fanny Lambert beaucoup plus qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même : il l'aimait avec passion, avec emportement, car, sans avoir l'ombre d'un doute ou d'une hésitation, il se dit : Voilà son amant/ et il éprouva cette poignante et douloureuse émotion que nous avons constatée quSques lignes plus haut.
Debout en face du portrait, il le contemplait avec des yeux farouches tandis qu'un pli profond se creusait entre ses sourcils.
— Ahl — se répétait-il presque sans le savoir, — je hais cet homme et je trouve ce visage odieux!...
En réalité l'image reproduite sur la toile, sans être absolument séduisante, n'avait l'ien non plus de positivement haïssable.
C'était celle d'un gentleman de trente-huit à quarante ans, dont les traits énergiques offraient le type russe très-prononcé.
Ce gentleman, en habit rouge, en culotte de peau, en bottes molles, tenant de la main gauche sa cape de velours, découvrait un front élevé, complètement dégarni de cheveux, sauf deux touffes d'un blond fade qui se massaient au-dessus des tempes.
En revanche des favoris opulents, taillés à l'anglaise, encadraient la figure anguleuse et tourmentée; des sourcils épais ombrageaient les yeux d'un gris bleu; des moustaches
très-longues et tombantes, blondes comme les cheveux et les favoris, — véritables mousaches de Cosaque, — cachaient à demi la bouche aux lèvres sensuelles.
Le teint, d'une blancheur mate et tirant sur le jaune, oiïrait des tons bilieux.
L'ensemble du visage, sans avoir rien de remarquable soit en beau, soit en laid, se recommandait par un expression de fierté presque sauvage et par une incontestable distinction.
La taille était haute et bien prise, — les membres semblaient nerveux et souples, — et l'ampleur élégante des formes devait être l'indice d'une constitution exceptionnellement vigom'euse.
Pendant deux ou trois minutes Georges Tréjan s'absorba d'une façon si complète dans sa haineuse contemplation qu'il semblait avoir oublié la présence de Fanny Lambert.
Puis tout à coup il se tourna vers elle, et brusquement lui demanda :
— Le prince Aldéonoff, n'est-ce pas ?
La jeune femme tressaillit.
— Oui, c'est bien lui... — murmura-t-elle. — Mais comment savez-vous?... — Qui vous a dit?... — Est-ce que vous connaissez le prince?
— Non, pardieu ! — répliqua Georges. — Non, grâce au ciel, je ne le coiinais pas! Je ne l'ai jamais vu !...
— Eh bien, alors?...
— Mais, — poursuivit l'artiste, — ce visage de Kalmouck... cette couronne formée... dans cette maison... il me semble que c'est assez clair...
.\près un silence d'une seconde il ajouta, en tendant la main à Fanny avec un calme affecté et un sourire contraint :
— Recevez mes excuses, je vous en prie, chère madame... — Si vif que soit mon désir de vous être agréable (et vous ne doutez point de sa sincérité), je ne saurais me lancer à l'aventure dans une entreprise d'où je ne sort^ÉBs pas à mon honneur... — Je viens de réfléchir... — Pour réaliser votre rêve il faut un talent d'une souplesse qui manque, hélas ! absolument au mien... — Je reconnais humblement mon impuissance... — Elle est si complète que je me déclare même hors d'état de vous donner un conseil utile... — Il me faut donc céder à quelque artiste plus habile et plus heureux la joie etl'iionncur de vous satisfaire, et vous prier d'agréer à la fois et mes regrets et mes adieux...
Fanny Lambert écoutait Georges avec une stupeur qui, si elle n'était pas naturelle, prouvait un talent de comédienne absolument hors ligne.
— Vos adieux? — répéta-t-elle. — Pourquoi vos adieux?... — Vous arrivez à peine... — Me quittez-vous déjà?...
— Oui.
— Vous m'aviez promis cette soirée...
— C'est vrai, mais ma visite, quand j'ai promis, avait un but... Ce but a cesse d'exister...
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— En admettant qu'il ne vous convienne plus d'accepter un travail qui vous paraît sans doute indigne de vos pinceaux, ne pouvez-vous du moins me donner, comme c'était convenu, une heure ou deux de causerie amicale au coin du feu?
— A quoi bon?
— J'y comptais... — Vous m'infligez une déception... — Qu'ai-je fait pour la mériter?
— Rien au monde ! — Aussi, croyez-le bien, cette déception dont vous pai-lez c'est pour moi surtout qu'elle existe...
— Comment puis-jc le croire, puisque vous vous l'imposez librement?
Georges ne répondit pas.
— Si je vous priais de rester? — reprit Faany d'une voix presque suppliante. L'artiste secoua la tête.
— Vous résisteriez à ma prière? — continua la jeune femme. — Vous voulez partir?... Vous le voulez absolument?...
— 11 le faut... — balbutia Georges.
— Mais pourquoi le faut-il?... — Vous vous taisez!... — Que signifie ce silence? — Voyons, expliquons-nous... — Vous avez changé tout à coup... d'une façon brusque... sans motifs apparents... — Quelque chose s'est passé dans votre esprit... quelque chose que je ne sais pas... que je ne devine pas.,., que je ne comprends pas... mais qu'il faut que je connaisse... — Votre hâte de partir est presque une insolence, savez-vous?...
j Tréjan fit un geste de violente dénégation.
!j — Qu'est-ce donc, alors? — poursuivit Fanny. — A'ous n'avez ni le désir de m'oflen-
ii ser, ni l'intention de m'affliger. . . — Soit! je l'admets... — Mais il me faut bien admettre aussi que vous refusez de rester près de moi une heure ou une minute de plus ! — On croirait que je vous fais peur... — On croirait que les tapis de mon logis vous brûlent les pieds... — Je demande le mot de cette énigme qui me touche de si près... — J'ai le droit de savoir... Je veux savoir... jSÊ
— Vous voulez?... — répéta Georges.
— Oui, je veux...
— Et vous vous souviendrez, sije parle, qu'en parlant je n'ai fait que vous obéir?
— Je m'en souviendrai, je vous le promets.
— Et vous n'aurez point de colère?
— Ai-je l'air d'une femme irritée? — demanda Fanny en souriant.
— Et vous me pardonnerez?
— Je m'y engage de grand cœur et dès à présent, car il me paraît impossible qu'une offense me vienne de vous...
— Et vous me laisserez m'éloigner, comme tout à l'heure j'allais le faire, mais sans me chasser?...
— Vous serez libre... — Je vous reconduirai jusqu'au seuil, et, sur le seuil, je vous tendrai la main...
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— Alors — s'écria le jeune homme avec une sorte d'emportement, — que votre volonté soit faite! Écoutez donc ce que j'aurais dû taire malgré vos prières et malgré vos ordres... — Je vous aime comme un fou, madame...
— Vous m'aimez ! — répéta Fanny avec tous les symptômes d'une émotion soudaine.
— Je vous adore, et je suis jaloux !
— Jaloux ! — murmura la jeune femme avec un beau regard candide, plein de trouble et d'étonnement.
— Oui, jaloux! — reprit Georges, — jaloux du passé... jaloux du présent... jaloux de l'avenir aussi! — Et je vous fuis pour vous oublier!... et je ne vous reverrai jamais, non, jamais, pour essayer de guérir ma blessure! — Ici, j'étouffe! ici, je souffre! ici, je meurs! — Ah! vous l'avez bien compris, madame, vos tapis me brûlent les pieds! — Elle me fait horreur, cette maison, pleine du souvenir de votre amant et pleine aussi de son image!
Fanny fit un mouvement brusque, et relevant la tête avec une expression d'incomparable dignité, s'écria :
— Mon amant! — Ah! Dieu le sait, je n'attendais point cette injure! — Mon amant, dites-vous? Qui cela? De qui parlez-vous?...
— De lui! — répondit Georges, la main étendue vers le portrait, — de lui 1 Du prince! De Serge Aldéonoff!
— Taisez-vous ! — commanda Fanny d'une voix si impérieuse et tellement hautaine que Georges se sentit dominé et comme anéanti. — Vous m'insultez, monsieur ! vous m'insultez chez moi! Je ne suis pas la maîtresse du prince Aldéonoff... je suis sa femme!
— Sa femme ! — balbutia Tréjan. — Vous êtes mariée !. ..
Fanny Lambert croisa ses beaux bras nus sur sa blanche poitrine à moitié dévoilée, et le front haut, les yeux étincclants, elle fit deux pas vers l'artiste.
— Ah çh ! mais, — lui demanda-t-elle en le foudroyant de son regard plein d'éclair?;,
— c'est donc bien étonnant qu'un homme haut placé ait voulu de moi pour femme ! — Pour qui me preniez-vous, s'il vous plait? Ainsi j'étais à vos yeux, tout à l'heure, une courtisane enrichie par un prince! — Vous daigniez m'aimer malgré cela! — ajoutât-elle d'un ton d'écrasante ironie. — Certes, c'était un honneur bien grand 1 — 11 faut être reconnaissante et charmée, n'est-ce pas, que vous m'ayez fait cet honneur?
— Ah ! — murmura Georges — pardonnez-moi ! — Je voulais me taire, vous le savez bien... Il fallait me laisser partir... — Je ne vous aurais point offensée...
— Et vous auriez emporté votre erreur et gardé votre mépris! Non ! non! Mieux vaut que vous ayez parlé ! . . .
— J'ignorais!... Pouvais-je deviner?..
La jeune femme parut se calmer tout à coup.
— Oui, c'est vrai... — repritcUe avec mélancolie. — Vous ne pouviez deviner que Fanny Lambert était princesse Aldéonoff, sinon devant le monde, du moins devant Dieu...
— Vous ne pouviez voir en moi qu'une déclassée... une aventurière... une fille de la bo-
hêrae galante ayant gagné le gros lot à la loterie du hasard! — Un seul homme possède mon secret...
— Le baron de Croix-Dieu, n"est-ce pas? — interrompit Tréjan.
— Oui, le baron de Croix-Dieu, qui ne m'a point trahie, j'en suis sûre...
— Il m'a dit, il m'a répété, qu'il ne connaissait aucune femme plus digne que vous d'adoration et de respect.
— Et vous n'avez pas voulu le croire!...
Georges baissa la tête.
— Autant que lui et mieux que lui je sais à quoi m'en tenir pour l'adoration... — balbutia-t-il.
— Et quant au respect, — poursuivit Fanny, — vous avez pensé, tout simplement, que le baron était un peu fou... — Ah ! pauvres femmes que nous sommes, voilà comme on nous juge! — Faute de nous connaître, on nous méprise!... — C'est si naturel, le mépris !...
— Encore une fois, pardonnez-moi ! — reprit Georges, — Pardonnez-moi, je vous en supplie...
— C'est fait depuis longtemps, je vous assure! — répliqua Fanny. — J'ai eu un mouvement d'amertume involontaire... Ce mouvement était absurde et je le regrette... — Et maintenant, cher monsieur, maintenant que vous voilà non-seulement pardonné, mais éclairé, maintenant que nous savons à quoi nous en tenir l'un sur l'autre, je ne vous retiens plus... — Je vous ai promis une poignée de main... je vous l'offre cordialement et sans rancune... — Je vous dirais bien : — Au revoh' ! Mais comme il est vraisemblable que nous ne nous reverrons jamais, mieux vaut vous dire : Adieu!
— Vous me chassez? — murmura le jeune homme tristement.
— Je vous laisse partir, pas autre chose... — Votre vif désir il n'y a qu'un instant était de voir la porte ouverte... je l'ouvre...
— Depuis un instant, tout est changé...
— Quoi donc? — s'écria Fanny avec un rire moqueur, — Ce grand amour qui vous afl'ulait, disiez-vous, est-il éteint déjà?
— Vous savez bien qu'il ne peut pas l'être ! — Vous savez bien qu'il ne s'éteindra pas!...
Lajeune femme, redevenue sérieuse, étendit à son tour la main vers le portrait.
— Ainsi vous ne faites plus au prince Aldéonoiï l'honneur d'être jaloux de lui?
— Vous l'aimez? — demanda Georges d'une voix sourde.
— Je le déteste de toutes mes forces... Mais enfin, il est mon mari...
— Vous le détestez ! — répéta Tréjan avec un éclair dans les yeux.
— Autant qu'il le mérite, et ce n'est pas peu dire !
Georges se laissa tomber aux genoux de Fanny Lambert cl, malgré sa résistance, lui saisit les deux mains.
LliS TRAGÉDIES DE PAIllS
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Le i.rmce AWéoiioff, u'ual-ce pas? La jeune liUe tressaillit. [ï>. :i;j7.;
Eh bion ' mais que faites-vous donc?- demanda vivcm.M.I la ,j.'u..c Icrame en eswyant de retirer ses mains que Georges, (oujours agenouillé, cuuvrail de baisers fous. - Perdez-vous la lèle, cher monsieur?...
Il n'y avait point de colère dans le ton dont ces parole? furent prononcées, anssi Tréjan répondit avec ivresse :
— Oui, ma tête est perdue... comme mon cœur... et je ne veux les retrouver ni l'un ni l'antre...
Fanny se mit à rire.
— Aliénation mentale, alors, bien caractérisée ! — dit-elle. — Heureusement la maladie, étant prise dès son début, ne sera point incurable sans doute... — Faites-vous traiter au plus vite... — il y a des spécialistes...
— Je refuse de guérir...
— Comme il vous plaira!... Mais relevez-vous, je vous prie, et rendez-moi mr~
— Je ne me relèverai pas avant que vous m'ayez pardonné , bien réellement, bien sincèrement, ma scène odieuse et ridicule de tout à l'heure...
— C'est fait, je vous l'ai déjà dit... — Ne me croyez-vous point sur parole?
— Non... et je demande une preuve...
— Laquelle ?
— Effacez de votre mémoire les dix minutes qui viennent de finir. — Figurez-vous que l'arrivé à l'instant : — reprenons nos projets si malencontreusement interrompus par ma sottise; enfin, donnez-moi cette soirée qui, tout entière, devait ra'appartenir...
— Et si je n'y consentais point?...
— Vous me condamneriez par votre refus îi passer agenouillé le reste de ma vie...
— Ce qui serait très-long, n'est-ce pas?...
— Ce qui serait très-court, étant à vos genoux...
— Vous figurez-vous, par hasard, que je resterais \h, attendant votre bon plaisir?
— Bon gré mal gré, il le faudrait bien! — N'êtes-vous pas ma prisonnière?
— Et comment?
— Je garde vos mains..
Fanny, riant aux éclats, dégagea d'un mouvement brusque ses doigts mignons aux ongles roses, et faisant un bond léger se trouva à trois pas de Georges. Mais le précédent badinage prouvait clairement à l'artiste qu'il avait gagné sa cause.
La jeune femme, d'ailleurs, le comprenait ainsi.
— Prisonnière, j'aurais résisté, — dit-elle; — libre, je fais grâce... — Belevez-vous et venez prendre du tbé...
Georges était déjà debout.
— Que vous êtes bonne ! — murnuira-t-il, — et que j'ai raison de vous adorer! Fainiy fit un geste mutin.
— IMus un mot de ces folios, — repL'il-elle, — ou pdiiil de lh('' ! — Je veux liien oublier, mais oubliez aussi... — Un bon sens absolu devient obligatoire... — Au premier symptôme d'aliénation mentale l'ennissante, je vous exile sans pitié... — Vous voilà prévenu...
— De quoi parler, — demanda George? d'un ton dolent, — si vous me défendez de vous dire ce qui remplit mon cœur?...
— De tout, excepté de cela... — La marge est belle, la matière est ample ! — Et d'abord, causons du boudoir... — il revient sur l'eau, ce me semble... — Votre talent, mon cher artiste, a-t-il retrouvé sa souplesse, et ne jugez-vous plus l'entreprise indigne de votre palette?
— J'aurai du talent, j'aurai du génie s'il le faut, en travaillant pour vous!... — s'écria Georges. — Les merveilles que vous rêvez, je vous promets de le? réaliser... Mais...
— Mais quoi?...
— Mais ce portrait que je déteste ne sera plus là, n'est-ce pas?..,
— Il aura disparu demain... — répondit la jeune femme. — Il faut bien vous laisser la place libre...
Le double sens de cette phrase, qui se pouvait interpréter d'une façon exceptionnellement favorable, fit bondir le cœur de l'artiste. Cependant il cacha son trouble joyeux, et, sans rien ajouter, il suivit Fanny dans le petit salon.
La jeune femme frappa sur un timbre.
La camériste que nous connaissons se montra presque aussitôt, silencieuse, empressée, guettant un ordre.
— Le thé... — lui dit sa maîtresse.
Deu.\ minutes après, un service d'une coquetterie inouïe, dont les tasses et le sucrier en vieux Sèvres valaient dix fois leur poids d'or, s'étalait sur un guéridon, et les vapeurs du thé de la Caravane, s'échappant de la théière d'argent ciselée ruiiinu' un bijou, répandaient dans l'atmosphère tiède leur parfum faible et fin.
Le brusque changement survenu dans les sentiments et dans les allures de Georges n'a pu surprendre aucun de nos lecteurs.
Fanny Lambert, en se déclarant la femme du prince Serge .\ldéonoff, avait allégé crnii poids énorme l'esprit inquiet de l'artiste.
La jeune femme étant mariée ne pouvait, pour une raison indiscutable, faire de su grâce et de sa beauté une amorce au traquenard matrimonial. — Donc rien n'empêchait Georges désormais de se Uvrer, sans la moindre contrainte, sans la plus légère défiance, à la fougue de sa passion...
En outre, dans toutes les choses de la vie, nrôme dans les choses de l'amour, l'amourpropre joue un grand rôle. — La conquête de Fanny Lambert, simple étoile du monde galant, n'aurait constitué en somme qu'une bonne fortune presque vulgaire... — Combien il serait plus flatteur d'être l'amant d'une adorable femme devenue par une princière union grande dame, sinon princesse! — Le fruit défendu! — Le bien d'un aulre! — (Juel régal!...
Le jeune homme se disait cela, et, regardant Fanny à travers ce prisme nouviMu. la trouvait cent fois plus jolie, cent fois plus séduisante encore...
Il s'étonnait bien quelque peu, en évoquant le souvenir de son entretien avec M. de Croix-Dieu, de certaines paroles prononcées par ce dernier.
Gomment le baron, sachant la vérité tout entière, lui avait-il donné k entendre que Fanny, mal connue, mal jugée, rêvait de conquérir par lo mariage la place qui lui était due dans l'estime du monde?
Gela semblait obscur, il est vrai, mais cependant pouvait s'expliquer.
Ou le baron n'avait ainsi parlé que pour épaissir les ténèbres autour du secret de Fanny, — ou, chose plus vraisemblable encore, il avait voulu faire allusion à la reconnaissance publique de l'union de la jeune femme avec Aldéonoff.
Quoi qu'il en fût, nous le répétons, la défiance de Georges n'avait plus de raison d'être, et, ce point capital acquis, peu lui importait le reste.
— Une tasse de thé, mon ami... — dit la sirène souriante, en étendant vers l'artiste sa main blanche chargée de bagues, et son bras nu éblouissant.
ïréjan prit la tasse, mais en même temps il prit la main.
— Eh bien ! que faites-vous? — demanda vivement Fanny.
— Vous le voyez, j'admire...
— Cette porcelaine, n'est-ce pas? — Vous avez raison... — On affirme que ce service vientde la Dubarry, pour qui Louis XV l'avait commandé à Sèvres... G'estun chef-d'œuvre de pâte tendre.
— Ah ! — s'écria Georges, — la Dubarry, Louis XV, Sèvres et la pâte tendre, si vous saviez comme ça m'est égal!
— Profane ! — Osez-vous blasphémer ainsi ! — Vous n'aimez pas la porcelaine ?...
— Je l'aime follement, au contraire.
— Eh bien alors?...
— Mais, quand je vous vois, je ne puis admirer que vous...
— Ah! du marivaudage, encore! — G'est interdit! souvenez-vous...
— Ce n'est pas l'amoureux, c'est l'artiste qui parle... — interrompit Tréjan.
— Eh bien! à l'artiste comme à l'amoureux, je défends de parler de moi.
— Vous obéir est impossible !
— Si c'est impossible, bonsoir... Tout es.t dit... Retournez chez vous... — Faut-il sonner pour qu'on vous reconduise?
— Attendez!... je trouve un biais.
— Voyons ce biais.
— L'impossible peut cesser de l'être... mais ;\ une condition...
— Laquelle?...
— C'est que vous ferez, vous, ce qui m'est défendu...
— Cela veut dire?...
— Que vous m'accorderez une confiance égale à celle qu'obtient de vous le baron de Croix-Dieu... — Je ne sais rien de ce qui vous touche... et je voudrais savoir...
— Bref, vous me demandez le récit de ma vie !
— Oui.
— Vous y tenez beaucoup?
— Plus qu'à tout.
— Ce n'est point gai, je vous en préviens. — Je ne suis pas bien vieille, mais j'ai dans la mémoire plus de mauvais souvenirs que fie bons.
— Les mauvais souvenirs s'évaporent, les chagrins du passé s'atténuent, quand on les verse dans un cœur ami...
— Vous êtes donc mon ami, vous?...
— Ah ! — s'écria Georges avec exaltation, — si pour éloigner de vous une douleur, ou seulement un ennui, il fallait risquer ma vie, je n'hésiterais pas...
Fanny haussa imperceptiblement ses blanches épaules, fit une petite moue coquette et murmura du bout des lèvres :
— Cela se dit!...
— Cela se ferait, je le jure ! — répliqua Tréjan. — Essayez.
La jeune femme devint rêveuse.
— Un ami !... un ami vrai ! — reprit-nle. — Ce serait bon, ce serait doux ! mais le moyen d'y croire? — L'amitié d'un homme jeune pour une femme qu'on prétend jolie cache le plus souvent, non l'amour sincère qui respecte et qui se dévoue, mais l'insolent désir qui est une offense et une souillure. — Votre amitié à vous, Georges, de quoi est-elle faite?...
— Elle est faite d'amour, de dévouement et de respect.
— Je ne veux pas d'amour, vous le savez bien.
— C'est comme si vous disiez au brasier : — Je ne veux pas de flamme!
— Georges, je vous en supplie, taisez-vous!
— Je me tairai pour vous obéir. — Mes lèvres resteront muettes, mais vous n'empi*cherez pas mon ccrnr de battre pour vous, et à chacun de ses battements de répéter tnut bas : — Je l'aime !
Fanny Lambert, les paupières à demi closes, les naiines frémissantes, le sein ému, la respiration rapide et cnurt(\ tondit ses mains vers le jeune homme avec un geste suppliant, et d'une voix brisée balbutia :
— Georges, vousme faites souffrir... Georges, vous mefailos mal... vous me faites beaucoup de mal...
— Je vous fais souffrir ! je vous fais mal ! — s'écria l'artiste. — Moi , grand Dieu !.. . et comment?
Tout le corps de la jeune femme semblait vibrer, comme sous les chocs répétés d'une électricité 'puissante...
Elle était pâle. Elle reprit d'une voix qui tremblait de [ilus en plus:
— Si véritablement vous m'aimez, partez, Georges! par pitié, partez! et, par pitié, no revenez jamais...
— Vous me chassez? — demanda Tréjan pour la seconde fois depuis son arrrivée ;\ l'hôte de la rue Le Sueur. — Vous me chassez! — répéta-t-il.
— Je ne vous chasse pas... je vous implore... — Eloignez- vous, je vous en supplie ..
ir^-'
^ Mais pourquoi?... Eufin, pourquoi?...
— Parce que le pire des malheurs est entré ici avec vous... — La seule pensée de ce malheur m'épouvante... Si je vous écoutais... si je vous croyais... si je vous aimais... que deviendrait ma vie?
— Celle d'une femme aimée... celle d'une femme heureuse...
— Il ne m'est pas permis d'être aimée, il ne m'est pas permis d'être heureuse !
— Allons donc! c'est de la folie !
— Je ne m'appartiens plus 1 — Je suis mariée...
— Eh ! qu'importe cela? — Un mari qu'on n'aime pas n'est après tout qu'un ennemi ! — Quand une chaîne est trop lourde, on la brise !... Quand la prison est trop dure, on s'évade! L'évasion est le droit du captif... La fuite est le droit de l'esclave...
— D'autres femmes peuvent avoir ce droit, je le sais bien! — Pour beaucoup de mes so'urs une faute est excusée d'avance, et d'avance pardonnée!... Mais pour moi le passé sans tache, sinon sans infortune, n'est pas même un asile contre la calomnie et contre le mépris ! — Une chute, une seule, se serait la boue, et la boue me fait horreur!