XX
Un silence de quelques secondes suivit les dernières paroles que nous venons de reproduire.
Panny Lambert semblait défaillante, comme une femme qui vient de lutter avec une énergie surhumaine contre un entraînement presque irrésistible.
Georges se reprochait avec amertume d'avoir méconnu, d'avoir mal jugé, d'avoir outragé par d'injustes soupçons cet ange de courage et de vertu.
— Ah! le baron de Croix-Dieu avait raison, — se disait-il, — je ne dois rien espérer! — Fanny aura beau m'aimer (si elle m'aime), elle résistera à son amour comme au mien... Elle sera forte contre elle autant que contre moi... — Maudit soit le caprice du hasard qui l'a jetée sur ma route, me préparant ainsi tout un avenir de souffrance !
La jeune femme ne s'absorba pas longtemps d'ailleurs dans l'état de prostration douloureuse que nous avons vu succéder à sa surexcitation fébrile.
Elle redressa son corps ployé, comme se redresse sur sa tige, au prciniiT rayon du soleil, une fleur courbée par l'orage.
Le sourire revint à ses lèvres; sa physionomie mobile reprit son expression habituelle, vive, enjouée, presque moqueuse.
— Pardonnez-moi, mon ami, — dit-elle en tendant sa main h l'artiste, —j'ai dû vous pni'aître un peu folie.
Georges voulut protester énergiquement.
Elle rinterrompit.
— A quoi bon des banalités? — Je ne vous croirais pas... — • Ah ! jp me connais bien 1
— Je suis impressionnable à l'excès, et plus nerveuse qu'il ne faudrait... — Je m'anime à propos d'un rien... je m'exalte... ye m'emballe, (passez-moi le mot), ce qui donne à mes auditeurs une assez piètre idée de mon petit bon sens. Heureusement ces crises sont couites, et, rentrée en possession de moi-même, je redeviens à peu près raisonnable... — Encore une fois, pardonnez-moi. — En bonne justice vous le devez, car l'exaltation, paraîtil, est contagieuse, et vous avez suivi bel et bien, tout à l'heure, le mauvais exemple que je vous donnais. Nous avons fait tous deux de la haute fantaisie, cher ami, et soyez absolument convaincu qu'il ne faut pas prendre au sérieux un traître mot de ce que nous avons dit l'un et l'autre.
— Mais... — commença Georges.
— Non, non... pas de mais! — interrompit de nouveau Fanny avec un éclat de rire argentin. — Je suis de l'avis du vieux proverbe : « Les plus courtes folies sont les meilleures. » Une seule chose entre nous peut et doit subsister, c'est une bonne et franche amitié. — Je vous donne la mienne et j'accepte la vôtre, et, comme l'amitié ne va pas sans coiiliaDCc, je^suis prête à vous raconter par le menu ce que vous avez semblé curieux de connallre, c'est-à-dire la très-courte hi--tciire de ma vie et de mon mariage... — Voulez- VUU5 toujours l'entendre?...
— Si je le veux!... — s'écria Georges.
— Eh bien! prêtez-moi donc l'oreille... — Mais d'abord une nouvelle tasse de thé, car la première est froide, et allumez une cigarette... — On écoute mieux en fumant...
— Voici du tabac turc, du tabac français et des cigarettes do la Ferme... — Si vous le permettez, je suivrai votre exemple, car moi aussi, parfois, je fume... — C'est une habitude détestable, je le sais bien... Je l'ai prise en Russie
La vapeur légère du thé se mêla bientôt à la fumée bieuâfre des cigarettes. — Fanny, appuyée au dossier de sa chauffeuse, dans une pose exquise et si savamment étudiée qu'elle semblait naturelle, regarda Georges en souriant et commença :
— D'abord, — dit-elle, — savez- vous mon âge?
— Non, wn vérité... — Comment le saurais-je?
— Eh bien! dcviuez-lc...
— Vous paraissez avoir vingt ans... Oui, vingt ans... fout au plus...
— FlatleurI — J'en ai presque vingt-quatre... — J'ai tort d'en convenir, n'est-ce pas?...
— Pourquoi?
— Parce que dans six ans, quaud j'en aurai trenlo et que je serai vieille, je pouirai~ n'en jilus avouer que vingt-cinq, si ma franchise Intempestive d'aujourd'hui ne rrndail cet innocent mensonge impossible! — Enfin, j'ai six ans devant moi... — Passons..
« Je suis Parisienne de pur sang, étant née h Paris, rue du Faubourg-.Muntmarti'c, n° 8-i Iji's, dans un appartement un peu plus que modeste sis au cin(|uii"'nH! étapi', audessus de deux entre-sols. — Disons-le cai'rément, c'était une mansarde, ou phitôl on
248 LES TUAGEDllib DE PARIS
logis mansardé, car il avait bel et bien trois pièces, lesquelles auraient tenu sans peine dans ce salon qui n'est pas grand...
« Je n'ai jamais connu ma mère, morte un peu' après ma naissance.
« Mon brave homme de père était un artiste, un vi-ai, qui, sans sa mauvaise chance, aurait pu certainement, tout comme un autre, devenir célèbre.
'I ]1 occupait un emploi de second violon à l'orchestre de l'Opéra. — Musicien jusqu'au bout des ongles, il composait des choses exquises qui n'ont jamais trouvé d'éditeur.
« Resté veuf, jeune eucore, il ne se remaria point afin de ne pas me donner de marâtre. — Il m'adorait et le prouva bien par les soins maternels dont il entoura mon enfance.
(( En dehors des appointements de sa place, il ne possédait rien. — C'est assez dire que nous vivions dans une bien modeste aisance. — Nous avions une bonne, cependant, car mon père ne pouvait supporter l'idée de me voir déformer mes mains et briser mes ongles dans les vulgaires travaux du ménage. — En outre, j'étais toujours vêtue avec une coquel terie et presque avec une richesse qui faisaient envie à plus d'une petite fille de mon âge.
« Je portais des robes de soie, et mon père conservait pendant des années les mêmes vêtements râpés, mais propres !
« J'étais l'unique luxe de l'excellent homme, et, pour se donner ce luxe, il sacrifiait de grand cœur tout le reste. — Quand il me voyait, ou du moins quand il me croyait admirée, son visage s'illuminait d'une expression de joie inouïe.
<( Je vous dis ces choses futiles, mon ami, pour vous faire comprendre dans quelle atmosphère de douce tendressse j'ai grandi... — Je fus une enfant heureuse... — Pauvre père... Ah! je l'aimais bien!...
« Le sang d'artiste qui coulait dans mes veines se manifestait par un goût très-vif pour la musique et par de grandes dispositions naturelles. — Je retenais un air après l'avoir entendu chanter une seule fois, et sans études préalables je parvenais à le jouer, ou plutôt à le taper sur le piano, avec un doigt. — Ma voix enfantine promettait, en outre, de devenir une jolie voix.
(, Ce sera ton seul héritage... — me disait mon père; — heureusement cet héritage pourra te donner une fortune... — Peut-être t'accompagnerai-je un jour, chantant sur la scène de l'Opéra la Juive, les Huguenots ou Robert le Diable... Peut-être te verrai-je acclamée, rappelée et couverte de fleurs, et sans doute alors, grâce à ton influence de premier' sujet, je passerai premier violon... »
« H commença mon éducation musicale et la poussa très-loin. — Sans amour-propre je puis dire que j'étais forte quand j'entrai au Conservatoire. — J'y travaillai beaucoup, j'en sortis avec un premier prix, et je fus immédiatement engagée à l'Opéra-Gomique oii je débutai sans grand éclat, sinon sans succès. — J'étais très-jeune; ma voix n'avait pas encore ij développement nécessaire pour la vaste salle de l'Opéra; — de plus, avant de paraître sur notre première scène lyriciue, il me fallait acquérir ce qu'en langage de coulisses on appelle l'habitude des planches.
« J'aimais mon art. — Ilicn ne m'empêchait de rêver la célébrité; or je ne m'en faisais point faute, et Dieu sait si mou père encourageait mes rêves et me doimait la réplique
ki^
Mais relevez-vous, je vous prie, et rendez-moi mes main-... (I'af.'e 2ii.)
avec fMitliousiasmc quand je parlais d'avenir brillant, de triomphes légitimer, et de richesses honorablement acquises.
Il Beaucoup de gens — et vous êtes peut-être du nombre, mon cher Georges — se figurent que pour une jeune fille la vie de thédtre est absolument incompatible avec la vie honnête.
'( Ils se trompent, et je puis affirmer que jVîtais, moi, une preuve vivante de- h'ur erreur.
.»«^,ji
« Jamais jeune fille, vivant au sein de sa famille et sous la constante protection d'une mère vigilante, ne fut, sinon plus candide du moins plus pure que je ne l'étais, après avoir traversé le Consei-vatoire et passant mes jours aux répétitions et mes soirées sur la scène.
(1 J'étais jolie et très en vue, car, vous le savez aussi bien que moi, la moindi-e peliLe comédienne, par le fait seul qu'elle appartient au théâtre, se trouve sur un piédestal.
« On m'écrivait beaucoup. — Je déchirais les billets sans les lire. — On me faisait, de temps en temps, ou pour mieux dire on essayait de me faire des déclarations à brûlepourpoint, mais j'avais, paraît-il, certaine façon de regarder l'indiscret soupirant, qui gelait aussitôt les paroles sur les lèvres les moins timides.
(( Il n'y avait point là pruderie de ma part, mais dédain, ou plutôt dégoût. — Les mœurs, les habitudes, le langage de quelques-unes de mes camarades m'inspiraient une répugn;ince insurmontable. — Je les trouvais fort à plaindre d'oublier, comme elles le faisaient, toute dignité de femme, toute pudeur... — J'étais, je vous le répète, absolument honiièle, et je ne prélends point m'en faire un mérite. — J'obéissais à ma nature, d'une laçon toute simple et sans la moindre lutte.
« Ouaiicl on ic jouait point à l'Opéra, mon père venait me chercher après le spectacle. — Lorsque son service le clouait à l'orchestre, je rentrais seule, je l'attendais, et nous soupions frugalement ensemble. — Mes modestes appointements, joints aux siens, nous rendaient relativement presque riches... — Nous étions parfaitement heureux... »
Fanny Lambert s'interrompit...
— Est-ce que je ne vous ennuie pas, mon ami? — demanda-t-elle à Georges.
— Vous voyez bien que non ! — s'écria ce dernier.
— Quel intérêt peuvent avoir pour vous ces menus détails si prodigieusement terre h terre?
— Il suffirait qu'ils vous touchassent pour ne point me laisser indifférent... — ils font plus, ils me charment et ils m'émeuvent, en me prouvant tout ce que vous valez...
— Mais s'ils étaient de fantaisie pure? — Si je vous racontais un roman inventé à plaisir?
— Allons donc! Un roman ne serait pas si simple ! — Quand on invente, bon gré malgré on multiplie les incidents .. Lisez les livres à la mode! — Me croyez-vous d'ailleurs assez simple pour ne point savoir reconnaître l'inimitable accent de la vérité?
— Vous avez réponse à tout! — répliqua la jeune femme en souriant. — Je continue, en abrégeant le plus que je pourrai, pour ne point abuser de vous...
« Cjii bonheur paisible dont je viens de vous parler était trop complet pour être durable... — Un coup terrible allait me frapper à l'improviste, et je me suis demandé bien souvent comment à ce coup j'ai pu survivre...
« Mon père était d'une nature frêle, mais sa santé, quoique chancelante, ne m'inspirait aucune inquiétude. — Je l'avais vu toujours ainsi; — d'ailleurs il ne se plaignait jamais.
« Un soir — l'Opéia faisant relâche — mon père ne viiil pdint me chercher. — C'était
la première lois... — Très-étonnée, presque etfrayée, je repris en hâtant le pas le chemin de notre maison...
« — Tiens ! — me dit la concierge en me voyant passer, — vous êtes toute seule, mamselle Fanny!... Oii donc est M. Lambert?
H — Je ne sais... — répondis-je. — Vous ne l'avez pas vu?
« — Non, et je le croyais sorti... »
« Je montai comme un ouragan les nombreux étages qui me sépEiraient de notre logement. — J'avais une clef. — J'ouvris, je franchis le seuil, et je me sentis presque rassurée en apercevant de la lumière, à travers la porte entre-bàillée, dans la pièce qui nous servait de petit salon.
« Je poussai tout à fait la porte, et j'entrai.
« Mon père était là, sissis, immobile, auprès du feu.
« Sa tête se renversait sur le dossier de son fauteuil. — Un de ses bras pendait.
« Sans doute, en attendant l'heure, il avait c^dé au sommeil.
M — C'est moi! — criai-je joyeusement. — .allons, père, réveille-toi vite! Si tu savais comme tu m'as fait peur en ne venant pas me chercher!... »
« Il ne répondit point et resta dans cette immobilité qui, alors, me parut sinistre.
« Je bondis jusqu'à lui et je pris sa main. — Elle était glacée. — Je regardai son visage, — il était livide. — Je mis la main sur sa poitrine. — Son cteur ne battait plus — J'approchai ma joue de sa bouche, — aucun souffle n'effleura ma chair...
« La vérité m'apparut alors. — Il se fit en moi un grand déchirement, et poussant un cri d'angoisse, de désespoir et d'horreur, je m'abattis sans connaissance sur le plancher, près du fauteuil oii mon père était mort.
n Mon cri d'angoisse avait retenti dans la maison entière, — poursuivit Fanny.
« Quand je revins à moi, huit ou dix personnes m'entouraient, me jetant de 1 eau fraîche au visage et me faisant respirer du vinaigre. Je les écartai en me relevant, et j'allai tomber à genoux auprès de mon père, espérant follement que je venais d être le jouet de quelque effroyable illusion et qu'un reste de vie animait ce corps inerte,
« Un médecin arriva, et d'un mot détruisit ma frêle espérance. — J'étais bien positivement seule au mondi-.
• Mon organisation, nerveuse et impressionnable à l'excès, ne put résister à un chutsi terrible et si imprévu. — Je m'évanouis de nouveau, et je ne repris connaissance qu au bout de trois semaines, dans un lit d'hôpital...
— Ah! — s'écria Georges, — quelle horreur!...
— Pourquoi? — demanda la jeune femme.
— A l'hôpital ! vous !
— Eh bien ! après? — On avait eu grandement raison de m'y porter, je vous assure.
— Chez moi, je serais morte dix fois pour une!... — Qui donc m'aurait prodigué les soins de toutes les heures, de toutes les minutes? — qui donc am-ait veill(^ la nuit à mon chevet?
— où aurait-on pris l'argent nécessaire pour payer les visites du médecin et les notes du pharmacien? — Cela coûte (rès-cher d'être malade à Paris, mon bon ami! — A l'hôpital j'étais soignée comme une reine, et, croyez-le bien, il n'y a pas dans le monde entier de gardes-malades comparables aux bonnes religieuses... — Bref, je revenais de loin, car rarement, paraît-il, fièvre cérébrale s'était montrée plus violente et plus tenace... — A deux ou trois reprises on avait désespéré de moi.
'< Ma convalescence fut prompte. — Mon corps se rétablissait rapidement, mais mon âme restait profondément triste et il me semblait que de cette tristesse je ne me guérirais jamais... — Le monde me paraissait un vaste désert. — Paris me faisait horreur... — Je regrettais de n'être pas moite.
« Cependant il fallait vivre... — Je rentrai au théâtre. — La première l'ois que je montai sur les planches je fondis en larmes, au milieu d'un air gai que je chantais...
(I Le public fut au moment de me siffler, mais quelques personnes dans la salle connaissaient ma situation et mirent au courant les autres spectateurs. — On eut pitié de moi et les murmures se changèrent en applaudissements. — Cette défaillance d'ailleurs ne se renouvela pas. — Je trouvai en moi-même la force nécessaire pour faire exactement mon service et gagner mes appointements. — C'était là mon seul but et ma préoccupation unique. — Dans mon découragement profond la question artistique n'existait plus pour moi, et, sans la nécessité absolue de pourvoir par mon travail aux nécessités matérielles de l'existence, j'aurais abandonné avec joie ma carrière à peine commencée...
« J'avais en outre, une idée fixe, celle-ci : — quitter Paris!... ~ Il me semblait que loin de cette ville oîi la mort venait de briser la grande affection de ma vie, je me trouverais moins malheureuse.
(c Mais le moyen de m'éloigner, en supposant même que la direction de l'Opéra- Comique eût la bienveillance de résilier mon engagement?... « Le hasard me vint en aide...
« Le général G..., surintendant des théâtres impériaux de Russie, venu à Paris pour y recruter des artistes, m'ayant entendu, me fit des propositions supérieures à tout ce que je pouvais espérer.
« Mon directeur, qui m'avait témoigné beaucoup d'intihêt, consentit à me laisser partir sans me demander de dédit.
<( Deux mois plus tard je chantais l'opérette à Saint-Pétersbourg, et ma réussite était complète...
« Vous comprenez, cher ;. ni, que je ne vais point vous entretenir de ma vie de théâtre et de mes succès d'artiste. — Ils sont sans intérêt pour vous et sans impoilance pour moi désormais, puisqu'en Hussie comme à i'aris j'avais pris pour l'afticlie un nom de fantaisie, et que bien ceilainoinunt je ne reparaîtrai jamais sur la scène... — J'aurais pu devenir
une étoile de première grandeur, j'en ai la conviction... — les circonstances ne l'ont pas voulu...
(I Les comédiens et les chanteurs français sont payés très-cher en Russie. — Personne n'ignore qu'au bout de quelques années ils reviennent à Paris presque riches, et je ne parle, pour les femmes, que d'un argent honorablement gagné.
« Mon objectif, tandis que j'interprétais là-bas les folles créations d'Offenliauli et d'Hervé, était d'amasser le plus vite possible les quelques mille livres de rentes nécessaires pour exister en France, à la campagne, dans la solitude, avec mon incurable tristesse.
« Afin d'atteindre ce but, je vivais d'une façon très-simple, mais cependant convenable. — J'occupais seule, avec une femme de chambre et un domestique russe, une toute petite maison, et j'avais une voiture et un cheval pour me conduire au théâtre et m'en ramener.
« Ai-je besoin de vous dire que je fus tout d'abord assaillie de billets, bien plus encore qu'à Paris au moment de mes débuts? — Comme à Paris, je déchirai ces billets sans les l/re.
(i Certain soir on me jeta, tandis que j'étais en scène, un bouquet auquel un bracelet d'émail noir, orné de diamants, servait de lien. — Je pris le bouquet et je le gardai, mais après en avoir «détaché le bracelet que je laissai tomber sur les planches avec le plus parfait dédain. — Il y eut dans la salle une petite rumeur, suivie d'une salve d'applaudissements.
« On s'occupa beaucoup de ce fait : — quelques-uns m'approuvèrent. — Le plus grand nombre, très-vraisemblablement, me trouva ridicule et fit des mots sur ma pruderie intempestive; car, vous le savez aussi bien que moi, ils sont légion ceux qui prétendent que toute femme de théâtre doit être en même temps femme galante.
« En thèse générale on n'a point absolument tort de le croire et de l'affirmer, mais, grâce au ciel, les exceptions sont nombreuses.
<i Quand il fut bien démontré que je voulais faire partie de ces exceptions et que ma résolution était irrévocable, la pluie de billets se ralentit et finit par cesser d'une façon à peu près complète.
« Je poussai un soupir de soulagement et je me dis :
« — (Jue Dieu soit loué!... Ces don Juan cosaques vont enfin me laisser tranquille! »
« Croyez donc aux pressentiments! — C'est à la minute précise où je me disais cela qu'allait commencer une obsession véritablement inquiétante, véritablement dangereuse...
H Jamais je n'oublierai cette soirée...
« Je jouais Mclella de la Vie parisienne. — J'allais chanter la lettre du second acte quand il me sembla — (je vous parle d'une sensation toute physique) — qu'un double rayon de feu me frappait au visage, comme ces jets lumineux produits par les petites machines électriques avec lesquelles on éclaire les ballets et les apparitions fantastiques.
« Malgré moi mes yeux se tournèrent vers les loges basses, voisines du théâtre et qui remplacent nos baignoires. — Dans la pénombre d'une de ces loges je no vis d'abord quo deux prunelles, littéralement phosphorescentes, rivées sur mes yeux avec une persistance insouteualile. — Bientôt je distinguai un crâfie poli et luisant comme de l'ivoire, entre
deux touffes de cheveux blonds; une figure hautaine, anguleuse et tourmentée, de longues moustaches incolores, une cravate blanche, un plastron blanc sur lequel scintillaient trois gros diamants, un habit noir dont une brochette de croix étincelautes constellait le revers gauche...
(( J'interrogeai mes souvenirs... — Je voyais certainement pour la première fois cette figure caractérisée et qui devait, par son étrangeté même, se graver d'une façon ineffaçable au plus profond de la mémoire... »
— Le prince Aldéonoff, u'est-Ce pas? — demanda Georges Tréjan.
— Oui, le prince... — répondit Fanny.
— Et saiis doute, — reprit le jeune homme avec une jalouse amertume, — malgré son étrangeté, ou peut-être à cause d'elle, il vous parut beau...
Fanny Lambert fit un geste d'impatience.
— Tenez, — dit-elle, — vous êtes fou!... Serge Aldéonoff, avec ses yeux de chatd'oîi jaillissait une lueur, me fit l'effet d'un personnage d'Hoffmann transporté dans la vie réelle. — A l'étonnemeut qu'il m'inspirait se mêlait une vague oppression. — Je ne suis pas craintive, et cependant j'eus presque peur... — Ce regard électrique, obstinément fixé sur mon visage, me causait un tel agacement que, sans l'aide du souffleur, j'aurais deux ou trois fois manqué de mémoire et que je fus au moment de chanter faux.
« Après l'acte j'appelai le régisseur, un digne homme qui, faisant partie du théâtre depuis de longues année-, connaissait toutes les figures aristocratiques de Russie, et le conduisant au trou du rideau je lui dis :
« — • Regardez, là, s'il vous plaît, au rez-de-chaussée, dans la deuxième loge... — y ètes-vous?
« ^ J'y suis... — répliqua-t-il.
« — (Jui est-ce?
« — Un grand seigneur immensément riche... un de nos habitués, parti depuis deux ans en mission diplomatique... C'est pour ça que vous ne l'avez jamais vu ici...
(( 11 me nomma le prince, et il ajouta :
(I — Prenez garde à vous, mon enfant... — Eh ! eh!... C'est un amateur! Je parierais deux cents roubles argent contre un napoléon qu'il vous a déjà regardée d'une certaine manière... — 11 me semblait bien aussi, tout à l'heure, pendant la lettre, que vous aviez des distractions...
H Je me mis à rire en haussant les épaules.
« — Parbleu! — reprit le régisseur en riant comme moi, — je sais bien que si vous jouez les Métella au théâtre, vous tenez à la ville l'emploi des Jeanne d'Arc... — C'est parfait!... Mais Sébastopol aussi avait une citadelle très-solide, et pourtant on a pris Sébastopol... — Méfiez-vous! — il est si riciie !...
« — Qu'est-ce que ça me fait?
« — D'accord... Mais il va vous milradler de diamants... et c'est une mitraille bien dangereuse poui- la verlu...
« — Pas pour la mienne.
« — Enfin, vous êtes prévenue... — Arrangez-vous, mon]enfant, et si jamais vous capitulez, ça sera votre affaire et non la mienne... » « Aussitôt mon rôle fini, je quittai le théâtre.
« — Un bouquet pour madame et une carte... — me dit, en m'arrêtant au passage, la .concierge des coulisses.
« La carte était celle du prince. — Le bouquet était magnifique. — Je le laissai dans la loge en défendant d'en recevoir d'autre à l'avenir.
« Ma voiture attendait près de la porte de sortie. — En y montant il me sembla voir quelque chose de blanc sur les coussins sombres. — C'étaient un second bouquet et une seconde carte de Serge Aldéonoff.
« Mon impatience nerveuse grandissait. — Je déchirai la carte et je jetai le bouquet sur le pavé. . .
(( — Si ce prince impertinent guette aux environs, — pensai-je, — il verra quel cas je fais de ses fleurs... »
« J'arrivai ckez moi. — Ma femme de chambre m'attendait.
« — On a apporté ceci pour madame, il n'y a qu'un instant, » — me dit-eUe, tout en me débarrassant de mes fourrures devant un grand feu, et elle désignait du doigt un bouquet et une carte, posés sur la tablette de la cheminée...
« Une troisième carte, un troisième bouquet du prince !...
« Je frappai du pied et je ne suis pas bien sûre de n'avoir pas formulé, du bout des lèvres, un élégant petit juron...
« — Ouvrez la fenêtre ! » — m'écriai-je.
« La camériste ébahie, me regarda.
« — Madame n'y songe pas... — nuiimura-t-elle, — madame va glacer sa chambre! .. « — Ouvrez!... ouvrez quand mêiiie ! ouviez vite!... »
«Elle obéit. — J'affrontai bravement les vingt-cinq degrés de froid du dehors, et m'approchant de la fenêtre je lançai dans !a rue le malencontreux bouquet.
« En face de ma maison un homme en pelisse fourrée était debout, regardant «mi l'air. — Les fleurs tombèrent à ses pieds...
« Ilôta son chapeau pour me saluer, et je reconnus alors le crùne luisant, les yeux do chat et les longues moustaches de Serge Aldéonoff...
(I J'étais fort irritée, vous devez le comprendre sans peine , — continua la jeune femme.
i( Quelle marche devait suivre une persécution qui, du premier coup, dès le premier jour, dès la première heure, se manifestait ainsi?...
« Je me sentais sûre de moi-même, mais il était absolument positif que le prince allait me donner beaucoup d'ennuis.
« Très-préoccupée de cette idée, je ng fermai pas l'œil de la nuit...
— Ah ! — s'écria Georges, — vous le voyez, vous pensiez à lui !
— Eh ! oui, sans doute, j'y pensais, — répliqua Fanny, — mais pour me dire que jamais plus haïssable créature ne s'était rencontrée sur mon chemin...
— Si j'avais été là... — murmura l'artiste.
— Qu'eussiez-vous fait?
— Je vous aurais débarrassée de ce prince odieux!
— Et comment?
— ^ En le provoquant!
— De quel droit et à quel propos? — Pour intervenir dans mes affaires privées, quel motif? — Farouche pour vous comme pour lui, si vous m'aviez aimée je n'en aurais rien su... — Vous vous seriez découragé bien vite...
— Jamais !
— Soit ! — Mieux vaut céder que de discuter, c'est plus court... Mais enfin vous n'étiez pas là, et le prince avait le champ libre pour faire preuve de cet entêtement robuste dont la nature l'avait doué à si haute dose...
« Le lendemain, en revenant de la répétition, un bouquet et une carte, placés bien en évidence sur la table de mon petit salon, furent les premiers objets qui frappèrent mes yeux.
« Furieuse, j'appelai ma femme de chambre. — Elle joua l'ctonnement à merveille, et prétendit ne pas comprendre la présence de cette carte et de ce bouquet dans une pièce où personne, excepté elle, n'avait mis les pieds en mon absence...
(I Je la laissai dire et je la prévins qu'innocente ou non elle serait mise à la porte sans miséricorde si le fait se renouvelait.
« Le soir, au théâtre, Serge AldéonolT était installé dans la même loge que la veille, et sur une chaise, à côté de lui, je voyais l'éternel bouquet qu'il ne manqua point de jeter à mes pieds pendant la chanson de Métella...
« Le spectacle achevé, bouquet dans la loge de la concierge, malgré ma défense absolue, bouquet dans ma voiture, bouquet sur le sciiil do ma maison..
'feifo^ '^
Fanny, appuyée nu dossier de sa chauffeuse, dans une pose exquise. (Page 247.)
« Je vous porte sur les nerfs, n'est-ce pas, avec tous ces bouquets? — Jugez, mon cher ami, de l'efTet qu'ils devaient produire sur les miens! — J'étais exaspérée, crispée, hors de moi-même. — J'aurais voulu battre tout le monde en général et le prince .Mdéonoff en particulier...
(( Deu.x ou trois jours s'écoulèrent, amenant iniplacablcnicnt avec eu.v l'agaçante avalanche de fleurs dont je vous fais grâce (sachez-m'en gré) ; puis une après-midi, n'ayant point de répétition et étudiant au coin de mon feu je ne sais quel rftle nouveau, 7na porto
s'ouvrit tout à coup et je vis apparaître le prince, qui me faisait eu souriant son plus beau salut.
u Mon premier mouvement fut d'avoir peur, mais il n'eut que la durée d'un éclair...
« Qu'avais-je à craindre?... — Il me suffisait d'ouvrir une fenêtre et d'appeler les passants à mon aide en cas de danger. — Donc le danger n'existait pas.
«La colère remplaça l'eflVoi. — Je résolus d'en finir sur-le-champ et une fuis pour toutes avec une insupportable obsession.
« Je m'étais levée brusquement. — J'allai droit au visiteur intempestif, et, le toisant du haut en bas avec mon plus dédaigneux regard, je lui dis :
« — Vous êtes le prince Aldéonofî?...
« — Oui, belle dame, — répliqua-t-il, — et donc déjà, si vous voulez me le permettre, votre passionné serviteur...
Il — Eh bien, — m'écriai-je, — les princes de votre pays, ceux-là du moins qui vous ressemblent, sont gens de pire compagnie que les goujats du mien! — Vous vous êtes permis d'entrer dans ma maison en violant une consigne, en achetant mes serviteurs!... Vous avez franchi le seuil de ma chambre, sachant bien qu'il ne me convenait pas de vous recevoir! — Prince Serge Aldéonoff, tout prince que vous soyez, vous êtes un manant!... »
« Aldéonoir souriait toujours, seulement son pâle visage était devenu pourpre.
(1 — Eh ! belle dame, — reprit-il, — les injures d'une si jolie bouche sont encore une faveur enviable pour un gentilhomme bien épris... — Je ne pouvais plus vivre, donc déjà, sans vous voir et sans vous parler, et si j'avais sollicité l'honneur d'une entrevue vous ne me l'auriez point accordée... — Il fallait donc faire comme j'ai fait... — et je ne peux pas me repentir d'avoir fait comme cela, puisque je recommencerais, si c'était à refaire... — Vous savez, belle dame, que je suis amoureux de vous très-éperdument... — Vous savez cela certainement... — Vous savez aussi... »
« 11 allait continuer, je ne lui en laissai pas le temps.
« — Et vous, — interrompis-je avec violence, — vous savez ce que j'ai fait des bouquets ridicules dont vous vous obstiniez à me bombarder ! — Je les ai jetés par la fenêtre, n'admettant pas que même une fleur entre chez moi malgré moi. — Je ne puis, n'étant point la plus forte, vous expulser par le même chemin, ce qui me plairait beaucoup et serait mérité! — Vous êtes un intrus dans mon logis où je veux être seule.. — Voilà hi porte... — Sortez... »
(i De pourpre qu'il était, Aldéonoil' redevint pâle.
(1 — Ah! — fit-il, — vous êtes cruelle ! — Les dames ont d'iiabitude moins de sévérité pour les fautes dont un trop grand amour est la cause. »
« Je frappai du pied.
« — Est-ce la coutume de votre pays, — deuiaudai-je, • — que les grands seigneurs s'imposent aux femmes qui les chassent?...
« — Donc déjà, — répliqua le prince, — vous avez tort, je vous assure, belle dame, de vous mettre en colère. — Vous en aurez du regret un jour, quand vous m'aimerez
(( Un si prodigieux aplomb toucliait à l'impudence. Il m'exaspéra tout à fait.
(( — Ah ça! mais, — m'écriai-je, — vous êtes donc aussi absurde qu'insolent! — Je vous déteste! je vous méprise ! vous m'êtes odieux !...
« — Ça n'y fait rien du tout, — reprit-il, — oh! rien du tout... Vous m'aimerez...
« — Jamais 1
« — Et vous m'appartiendrez, donc déjà, certainement...
(1 — Jamais, vousdis-je, jamais! — J'aimerais mieux mourir!
(' — Oh ! vous ne mourrez pas... Non, non! Et vous serez même, voyez-vous, trèscontente de n'être pas morte... — J'ai beaucoup de patience... J'attendrai tant qu'il faudra... — Je suis tranquille, mon heure viendra...
^1 — Prince, encore une fois, sortez ; sinon, j'ouvre cette fenêtre et j'appelle... »
« Aldéonoff se mit à rire.
« — Du scandale! — dit-il. — Ah! fi, belle dame! — J'ai connu des Parisiennes,., beaucoup de Parisiennes jolies... qui savaient vivre mieux que cela. — Il faudra vous former... Je m'en chargerai volontiers... — Au revoir, petit démon... — Vous êtes trèsoriginale, et^à cause de cela je vous aimerais, donc déjà, davantage encore si c'était pos- -sible, ma chère... »
« Le prince plus souriant que jamais me fit un beau salut, et pirouettant sur ses talons reprit le chemin de l'escalier.
« — Je refermai derrière lui la porte avec violence, en criant avec plus do conviction que de bon goût :
(( — .\llez au diable!...
<r II m'entendit, et à travers le panneau de la porte close il répliqua :
•' — .\vcc vous, belle dame, soyez convaincue, s'il vous plaît, que j'irais de très-bon cii'ur... Nous partirons quand vous voudrez. »
« Ainsi donc, je n'avais pas le dernier '
'< Je retombai sur mon fauteuil, anéantie, brisée et surtout fort inquiète.
(c II devenait clair comme le jour que Serge Aldéonoff allait multiplier contre moi les entreprises de toute nature; et parquet moyen me garantir de ces entreprises? — Comment éviter de tomber un beau jour dans quelque piège?...
» Je ne pouvais désormais accorder la moindre confiance ni à ma femme de chambre française, ni à mon domestique russe. — Serge Aldéonoff, évidemment, les avait prisions deux à sa solde.
" Les chasser et les remplacer? — A quoi bon? — De mémi! que le prince avait aciieté ceux-ci, il achèterait les autres...
Il .\ qui demander protection? — Je ne connaissais âme qui vive dont la position lût supérieure ou même égale à celle de mon persécuteur. — En oulie, je ne nie faisais point illusion : une chanteuse d'opéra-bouffe se déclarant hors d'état de se défondre elle-même contre les galanteries d'un praml ^nigiifur semblerait à tout lo monde rccnliT à l.i fois
les bornes de la naïveté et celles du ridicule, car personne ne voudrait admettre l'existence du danger que je pressentais, mais que je n'aurais pas su définir.
« Ce danger vague devint mon idée fixe.
« J'y pensais sans cesse. — Je me demandais sans relâche sous quelle forme il se présenterait.
« Il ne pouvait m'atteindre, croyais-je, ni au théâtre, ni au dehors. — C'était dune uniquement chez moi qu'il me menaçait, dans mon intérieur, entre deux serviteurs infidèles, et j'en ariivais à me persuader qu'une nuit ou l'autre ma camériste,me sachant endormie, introduirait le prince dans ma chambre.
« Je visitai cette chambre avec un soin minutieux, afin de me bien assurer qu'elle n'était point machinée comme certaines pièces mystérieuses des di'ames et des romans. — Cet examen attentif me rassura d'une façon à peu près complète. — Aucun couloir secret ne se dissimulait dans l'épaisseur des murailles. — Le parquet, recouvert d'un double tapis, ne pouvait cacher aucune trappe. — Le cabinet de toilette était sans issue. — Une seule porte mettait la chambre en communication avec le salon voisin, et cette porte, outre sa serrure, avait deux solides verrous.
« Or, non-seulement le soir je fermais la serrure à double tour et je poussais les verrous, mais encore je roulais une petite table devant l'huis et je plaçais sur cette table deux fauteuils en équilibre. — De cette façon, il devenait impossible d'ébranler la porte depuis le dehors sans amener aussitôt un écroulement tapageur capable de réveiller les sept dormants eux-mêmes...
« Ce n'est pas tout...
« On venait, à mon théâtre, de quitter la Vie parisienne pour les Brigands.
« Je jouais Fiorella... — Vous savez :
Je suis Fiorella la brune, La fille du bandit!
et comme accessoire de mon costume du premier acte je portais sur ma jupe rouge, daiu sa gaîne de chagrin noir, un joli et mignon petit poignard du seizième siècle, très-bien damasquiné, très-pointu, très-tranchant. — Ce joujou redoutable m'appartenait. — Je l'avais acheté pour une bagatelle, tout rouillé et en piteux état, à l'étalage d'un marchand de bric-à-brac, et une restauration intelligente en avait fait un véritable objet d'art.
« Il ne me quitta plus.
« Le jour en allant au théâtre, le soir en revenant chez moi, je le portais dans Tune des poches de mon vêtement de ville.
(1 La nuit, avant de m'endormir, je le plaçais sous mon oreiller, après m'ètre assurée qu'il jouait facilement dans sa gaîne, et je me disais avec une rassurante conviction que, grâce à ce fidèle ami, je ne craignais personne au monde.
« Aussitôt ces précautions prises, il arriva ce qui se produit bien souvent daus la vie : c'est-à-dire qu'elles parurent avoir été prises pour rien. — Je venais d'armer une redoute contre des mouUns à vent transformés en géants par mon imagination !
« Le prince Aldéonoff, que pendant une semaine j'avais rencontré sans cesse sur mon chemin et qui ne manquait jamais, le soir, d'occuper sa loge basse, disparut brusquement,
et le bruit courut dans nos coulisses (où on s'occupait beaucoup de lui) qu'une nouvelle mission diplomatique venait d'être confiée à ce haut personnage et l'éloignail momentanément de la Russie.
(1 Ouel allégement, miséricorde! — Je respirais à pleins poumons... »
Fanny Lambert s'interrompit.
— Une tasse de thé, mon ami? — dit-elle.
— Volontiers, — répliqua Georges, — mais, je vous en prie, ne vous interrompez pas et laissez-moi le soin de remplir lestasses.
La jeune femme se mit à rire.
— Voilà,' — s'écria-t-elle, — une impatience qui fait honneur à mon talent de narratrice, savez-vous?... si elle est sincère...
— Doutez-vous donc qu'elle le soit?
Au lieu de répondre, Fanny demanda ;
— Ainsi, mon autobiographie ne vous semble point ennuyeuse?
— Jamais récit, je vous le jure, ne m'a si vivement empoigné...
— Entre nous je craignais un peu de m'égarer dans les détails et de pêcher par les longueurs, comme disent messieurs les gens de lettres. — Puisqu'il n'en est rien, selon vous du moins, je continue...
(I Je jouais Fiorella, des Brigands, pour la dernière fois.
(I Je n'étais pas des deux pièces suivantes. — La direction, satisfaite de mon zèle qui ne se ralentissait jamais, m'accordait un congé de quinze jours.
« C'est un usage généralement répandu en Russie de se servir de voitures découvertes, même par les plus grands froids. — On brave facilement, grâce aux fourrures, des températures invraisemblables.
(1 Cette coutume ne m'allait point, et comme il importait de préserver ma voix de tout enrouement intempestif, j'avais un coupé, ou plutôt une caisse de coupé placée sur des patins de traîneau.
« A cet équipage d'ordre composite on attelait un grand cheval noir, bon trotteur, mais dont le train cependant n'offrait rien d'exceptionnel.
B En sortant du thédlre, ce soir-là, vers onze heures et demie, je vis ou plutôt je crus voir à leur place habituelle, c'est-à-dire à trois pas de la porte des artistes, ma voituie, mon cheval, et Yvun, mon cocher russe.
« Je montai, je refermai vivement la portière et je m'enveloppai de mon mieux dans
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mes fourrures un peu communes, mais tout aussi chaudes que celles du renard bleu ou de la martre zibeline.
« Le cocher fit entendre un appel de la langue et la voiture glissa sans secousse et sans ])iuit sur la neige durcie.
« Il me sembla, dès le départ, que mon cheval marchait plus rapidement que de coutume, ce qui d'ailleurs m'enchanta, car j'avais hâte de me retrouver au coin de mon feu, mais, malgré cette allure accélérée, les douze ou quinze minutes nécessaires pour arriver à ma porte s'écoulèrent, et la voiture ne s'arrêtait pas.
« Une couche épaisse de vapeur solidifiée par le froid rendait les vitres opaques et ne me permettait point de voir où je me trouvais. — J'abaissai non sans peine l'une de ces vitres, et je ne reconnus en aucune façon la voie sombre et parfaitement déserte le long de laquelle mon coupé-traîneau filait avec une rapidité de locomotive.
« Le bruit léger que j'avais fait en abaissant la glace parut donner à la vitesse acquise une impulsion nouvelle.
(( Si vous connaissez les grands trotteurs de race Orlofl', vous comprendrez que pendant i|Uêlques secondes l'impétuosité de cette course me coupa la respiration. — Où donc mon modeste cheval avait-il pris tout à coup cette invraisemblable énergie?... — Était-il emporté? — Que se passait-il?...
« J'appelai Yvan, d'une voix que l'émotion rendait un peu tremblante. 11 ne répondit point. — Je lui ordonnai de s'arrêter. — 11 ne m'obéit pas.
((Alors l'idée que je venais de tomber dans un piège se présenta nette et distincte à mon esprit.
« Pour me bien assurer que je devinais juste, j'essayai d'ouvrir une des portières... Elle résista malgré mes efforts, maintenue par un mécanisme dont j'ignorais le secret. — Je m'y attendais et je compris tout. — Ce n'étaient ni ma voiture, ni mon cheval qui m'entraînaient, mais une voiture pareille à la mienne et un cheval semblable au mien par les formes et par la robe, et vingt fois plus vigoureux. — Peut-être même le cocher ne ressemblait-il à Yvan que par les longues moustaches et par le bonnet fourré tombant sur les yeux.
« Le piège devenait indiscutable.
<i Qui l'avait tendu?...
« A cet égard, aucun doute ne paraissait possible. — 11 me semblait voir le nom de Serge AldéonofTôtinceler devant moi dans les ténèbres.
« Le prince s'était abstenu de continuer ses poursuites ostensibles, et même avait réjiaudu le bruit de son départ, afin d'éloigner de moi toute défiance, puis, m'ayant ainsi rassurée, il agissait...
« Le crniriez-vous?... — Moi, si nerveuse et si craintive tant qu'il s'était agi d'un péril vague et mal défini, je devins brave tout à coup dès que ce péril fut imminent!...
« Une immense indignation, mêlée d'un profond dégoût, s'emparait de moi, mais je n'avais plus peur... — Je tàtai ma poche où je sentis mon petit poignard, et je me dis :
« — .V lu grAce de Dieu! — (Juand j aurai des cheveux blancs je me souviendrai, non sans quelque plaisir peut-être, d'avoir été, une fois dans ma vie, une héroïne de roman!... »
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<( Le cheval filait toujours. — Nous étions sortis de la ville, laissant deriièie nous les dernières maisons des faubourgs. — Les patins ferrés glissaient sur la neige d'une route inconnue.— De chaque côté de cette route, de grands arbres couverts de givre ressemblaient à des spectres de taille gigantesque, étendant au milieu des ténèbres les bras blancs de leurs suaires.
« C'était elTroyablemement lugubre...
« La course dura plus d'une heure et je calculai que pendant cette heure nous devions avoir fait au moins six lieues. — J'avais laissé la vitre ouverte. — L'air glacé s'engoull'rait dans la voiture. — Mes dents claquaient, non de frayeur, encore une fois, mais de froid.
« L'allure du cheval se ralentit tout à coup. — Le cocher fit retentir une sorte d'appel guttural. — J'entendis une grille ou une porte massive grincer en tournant sur ses gonds. — La voiture changea de direction et les patins, quittant la voie frayée et durcie, s'enfoncèrent à demi dans une neige moins résistante.
(i Je supposai que nous venions d'entrer dans une avenue conduisant à quelque chàleau ou à-quelque maison de plaisance, et je ne me trompais pas.
« Je me penchai à la portière et je vis à une faible distance une grande masse sombre toute piquée de points lumineux.
« Le trotteur prit un nouvel élan, et au bout de deux ou trois minutes s'arrêta devant un perron dont les marches depierre conduisaient aune double porte vitrée donnant accès dans un vestibule d'un style bizarre, haut comme une nef de cathédrale et éclairé à giorno par des candélabres à vingt bougies, que des statues d'hommes d'armes, casqués et cuirassés, soutenaient du fer de leurs hallebardes.
« La portière du coupé faisant face au perron s'ouvrit toute seule, grâce sans doute ù un mécanisme que le cocher mettait en mouvement depuis son siège.
((Je descendis...
« Étant toute jeune fille, et vivant avec mon père bien-aimé dans le petit logement de la rue du Faubourg-Montmartre, j'avais lu de nombreux romans loués au cabinet de lecture de la place Bréda.
(( Plusieurs de ces romans — (des plus nouveaux aussi bien que des plus anciens) — m'avaient montré des femmes et des jeunes filles, absolument charmantes, embarquées dans des situations presque pareilles à celle qui commen(jait pour moi, et je m'étais invariablement laissé prendre, de la meilleure foi du monde, à l'intérêt violent et mélodramatique de ces sortes d'aventures, très-fréquentes au bon vieux temps, mais beaucoup plus rares, à notre époque, dans la vie réelle que dans les œuvres d'imagination.
a U se produisit en moi ce phénomène assez singulier que, n'éprouvant aucune épouvante, ma curiosité s'éveilla, et que je me sentis aussi désireuse de connaître la suite de mon enlèvement que je l'étais jadis quand je tournais avec de grands battements de ca3ur la page du roman dévoré, et que je me demandais : — Grand Dieu! (jue va-l-il arriver ù cette pauvre femme?...
(( Seulement, cette fois, — détail important, — la pauvre femme, c'était moi!...
« C'est original, n'est-ce pas?...
— Ah ! — s'écriu Georges avec enthousiasme, — vous étiez héroïque!...
— Héroïque!,.. Comme cela? tout simplement et sans le savoir? — répliqua Fanny en riant. — En fait de compliments, cher ami, vous n'y allez pas de main morte!... — Grand merci!... Je continue...
« A peine avais-je mis pied h terre qu'une personne d'un certain ùgo, en costume de servante russe, sortit du cluUeau, — car c'était positivement un château, — descendit les marches, s'agenouilla presque devant moi et voulut me baiser les mains, ce que d'ailleurs je ne lui laissai point faire.
<( Avec do grandes démonstrations de respect, elle me fit gravir le perron et m'introduisit dans le vestibule.
(c Là je m'arrêtai, et m'adressant à ma conductrice je lui demandai : — Ah çà! brave femme, où suis-je ici?...
(1 La servante me répondit avec une extrême volubiHté dans sa langue maternelle. — Elle ne comprenait pas le français, — je ne comprenais pas le russe. — Le dialogue entre elle et moi, en de telles conditions, devait être des plus obscurs...
(1 Elle me fit signe de la suivre, ce à quoi je me prêtai sans hésiter. — Elle me précéda dans un large escalier dont un tapis de Smyrne couvrait les marches et qu'éclairait une énorme lanterne, d'un travail curieux, suspendue au plafond.
(i Nous parcourûmes ensemble une galerie ornée de tableaux étranges et de trophées de chasse, et enfin elle m'introduisit dans un appartement dont le luxe antique et grandiose me frappa d'étonnement et d'admiration...
« Je me garderai bien de vous décrire les merveilles accumulées depuis des siècles dans un salon et dans une chambre à coucher de dimensions énormes. — Vous auriez vu là, mon cher artiste, des tapisseries incomparables, et des meubles comme on n'en trouve guère qu'au musée de Cluny.
« Le parquet de la chambre à coucher était couvert, en guise de tapis, de fourrures de renard bleu. — Il y en avait certainement pour plus de cent mille écus. — Par ce détail unique il vous sera possible et facile de juger du reste.
« Des bougies en nombre prodigieux éclairaient, comme pour une fête, les pièces dont je vous parle.
« Des feux immenses, flamboyant dans les quatre cheminées gigantesques, — (il y en avait deux, se faisant face, dans la chambre à coucher, et deux dans le salon) — entretenaient une chaleur presque trop vive. — Des brûle-parfums, venus d'Orient, laissaient échapper de leurs cassolettes d'argent percées à jour de minces filets d'une fumée blanchâtre et délicieusement odorante.
(I Une petite table toute servie, à un seul couvert, était chargée de vaisselle plate, de cristaux anciens et bizarres couverts de blasons émaillés, et enfin de mets froids et chauds d'une mine absolument engageante, et de flacons de verre de Venise remplis de vins d'un rouge jaune et d'un or pâle.
« Le sentiment du pittoresque est à tel point développé chez moi que ces détails me frappèrent en un moment où j'aurais dû, selon toute apparence, me préoccuper de bien autre chose.
« La servante russe recommença, dans sa langue maternelle, à me parler très-vite, et Je suppose qu'elle aurait parlé très-longtemps. — Un geste l'arrêta.
«ssa
Furieuse, j'appelai ma femme de chambre. — Elle joua l'étonnement à merveille. (l'a"e 250.
« Elle eut recours h la pantomime. — Elle me fit signe qu'il fallait me mettre à table et qu'elle me servirait.
« Chaque soir, en rentrant chez moi après le spectacle, je soupnis légèrement. — C'est une habitude commune aux chanteurs et aux comédiens, qui sont forcés de dîner de bonne heure et de ne point donner satisfaction pleine et entière à leur appétit...
« Je mourais de faim... »