XXI.X
Fanny Lambert continua :
« — La bonne mine des mets étalés devant moi augmentait encore mon appétit, — dit-elle en riant, — dautant plus que je suis gourmande... Que voulez-vous, j'ai beaucoup de défauts...
(c J'allais m'attabler...
« Une réflexion m'arrêta.
« — Incontestablement, — me dis-je, — je nage en pleine eau de mélodrame... — Or il n'est pas de mélodrame un peu bisn charpenté où le traître ne se signale par l'intelligente mise en œuvre d'un narcotique ou d'un stupéfiant venus des grandes Indes en ligne directe, sous la forme d'une boîte de poudre mystérieuse ou d'un petit flacon de liquide incolore. — Rien ne me prouve que Serge Aldéonotf, fldcle aux traditions saines, n'a pas compté sur un sommeil forcé pour faire à mon insu «cascader ma vertu », comme on chante dans /a belle Hélène... — Vieux cliché!... ancien jeu!... je le sais bien... — Mais bah!... En Russie!... — Bref, méfiance!... c'est la mère de la sûreté...
« En conséquence je résolus de diminuer autant que possible la somme des risques à courir, et laissant de côté les jolis plats appétissants, les pâtés aux croûtes blondes et les vins couleur de topaze et couleur de rubis, je me contentai de croquer un petit pain et de boire un verre d'eau claire, au grand étonnement de la servante qui, par l'expression effarée de sa physionomie et par ses gestes incohérents, témoignait ne rien comprendre à ma sobriété.
« Quand j'eus achevé mon frugal repas, elle me désigna le lit, — un lit monumental placé sur une estrade, avec des colonnes, un baldaquin, des pentes de vieux lampas oriental, et la couronne fermée des princes Aldéonoff sculptée, peinte ou brodée partout.
« Je secouai la tè(e à plusieurs reprises pour lui bien indiquer que je ne me coucherais pas, puis, lui montrant la porte et joignant à ce geste une pantomime expressive, j'ajoutai que je n'avais nul besoin de ses services et qu'elle pouvait parfaitement bien regagner son propre lit.
« Elle comprit, non sans quelque peine, et elle s'en alla en muiinurant des phrases russes.
« Restée seule je m'assis dans un fauteuil immense, sous le manteau d'une cheminée hante comme la porte cochèrc d'un petit liôtel parisien, et je me mis à égrener un long chapelet do réflexions dont je vous fais grâce, et qui n'étaient point couleur de rose.
« Tout en réfléchissant, je m'endormis de lassitude; — quand je m'éveillai, brisée par ce mauvais sommeil, il faisait jour et la lumière grisâtre du ciel se colorait des tojis du prisme en traversant les vitraux peints des larges fenêtres.
« Je songeai immédiatement à une évasion, mais il me fallut à peine cinq minutes pour me convaincre que cette évasion était impossible. — La chambre à coucher et le salon
composaient tout mon domaine. — Quand je voulus aller plus loin je trouvai les portes closes, et sans doute, derrière ces portes, on veillait.
« La ser\'ante reparut. — Elle commença par se prosterner devant moi avec les témoignages d'une sorte d'adoration, puis elle me servit un déjeuner auquel je ne touchai pas plus qu'au dîner de la veille, et par les mêmes motifs, sans réfléchir qu'on connaissait maintenant mon parti pris de ne manger que du pain et de ne boire que de l'eau, et qu'il devenait élémentaire — (si on avait l'intention de m'administrer quelque drogue), — de la mêler à ce pain et à cette eau.
« La journée me sembla mortellement longue car je n'avais aucun moyen de uic distraire du lourd ennui qui pesait sur moi...
« Une petite bibliothèque renfermait quelques volumes richement reliés. — Us étaient tous en idiome russe.
« Les fenêtres donnaient sur un parc si vaste qu'on n'en voyait pas les limites. — La neige le couvrait. — ■ La verdure sombre des sapins séculaires tranchait seule sur le fond blanc de la terre et sur le fond gris du ciel. — Aucune créature vivante n'animait les profondes perspectives.
« Quand approcha l'heure du crépuscule la servante revint, accompagnée cette fois d'un valet qui garnit de bougies les lustres et les candélabres et les alluma, puis dressa la table comme la veille, mais cette fois y plaça deux couverts en face l'un de l'autre.
« A partir de ce moment je ne m'ennnuyai plus...
« Ces deux couverts prouvaient que le prince AldéonofF allait avoir l'audace de se présenter devant moi. — Je me préparais à l'écraser de mon indignation et de mon mépris, et je me demandais ce qu'U trouverait à me répondre.
(c Jamais capitaine, au moment d'une action décisive, n'a certainement attendu a\ei' une plus vive impatience les notes du clairon donnant le signal du combat.
« Tout à coup j'entendis un pas rapide fouler, dans la pièce voisine, l'épaisseur des tapis; le prince entra et se dirigea de mon côté.
« Le premier regard que je jetai sur lui me remplit de stupeur. — Je m'attendais à le voir troublé malgré lui, et, malgré son prodigieux aplomb, quelque peu embarrassé de sa contenance.
(I En supposant cela je me trompais autant qu'on se puisse tromper. — Son attitude aisée était celle d'un homme du monde faisant une visite presque intime. — Sa physionomie semblait aussi calme que si rien d'anormal ne se lût passé depuis la veille.
« 11 portait un costume de soirée, avec son inévitable brochette de petites croix cliquetant sur le revers de son habit. — Correctement ganté de paille, et tenant son chapeauclaque de la main gauche, il souriait d'une façon toute engageante sous ses longues moustaches jaunâtres.
<i 11 vint à moi, la main droite étendue pour serrer la mienne que je n'eus garde de lui laisser prendre.
<i — Eh! bonjour, belle dame, ou plutôt bonsoir, — nie dit-il, sans paraître se l'oinialiser de ma réserve, — je suis donc déjii bien content, ma chère, d'avoir le bonheur de vous recevoir chez moi, savcz-vous?
H — Ah! — m'écriai-je avec violence, — vous appelez ça recevoir les gens chez vous, quand vous les prenez dans un traquenard et que vous les enfermez sous de triples serrures! — Les guichetiers de prison exercent une hospitalité de ce genre! Je vous en fais mes compliments!... »
« Aldéonoff se mit à rire et, s'asseyant en face de moi de l'autre côté de la cheminée, répliqua :
(( Eh! bien donc, ma chère, croyez-moi, ne vous mettez point en colère comme cela
déjà! — A quoi cela sert-il, je vous prie?... — Si je vous avais proposé de venir me faire une petite visite dans ce château, vous auriez refusé. Oui, je crois que c'est entièrement certain... — N'est-ce pas que vous auriez refusé?
<( — Oh! certes!
I, — Alors, sachant cela, je vous ai fait enlever, ma chère, comme vous avez vu, fort doucement...
(( — C'est odieux! c'est, infâme et lâche!...
<( — Eh ! non, point du tout, en vérité!... — J'ai simplement joué mon jeu... pas autre chose.... Ne pouvant, chez vous, me jeter par la fenêtre, vous m'avez jeté à la porte, ce qui était pour moi très-fâcheux, je vous assure, à cause du manque d'habitude... — Alors j'ai dit : — « Il faut donc déjà qu'elle arrive chez moi, cette enfant... il le faut absolument, pour que la causerie devienne possible... » — Et vous y êtes arrivée, vous voyez bien...
« — Par une trahison indigne!...
(, — Eh! non, mais par une petite embuscade entièrement de bonne guerre... — Donc déjà, vous y voilà... — Prenez votre parti bravement. — Quand il est impossible, tout à fait, d'empêcher une chose, ne vaut-il pas mieux l'accepter avec pleine philosophie? — Oui, n'est-ce pas? — Je vous propose une trêve... — Soyons bons amis, ce soir... — Vous ■ redeviendrez mon ennemie ensuite, si cela vous fait plaisir, ma chère... — Mais je crois bien que nous finirons, donc déjà, par nous entendre... vous verrez... — Et d'abord, faites-moi la grâce de m'accorder l'honneur de dîner avec vous... — Vous voulez bien, je suppose?...
(( — Et comment ferais-je pour ne pas vouloir, je vous prie? — répliquai-je avec ironie. — Je suis chez vous... J'y suis prisonnière... — Vous êtes le maître et vous êtes le plus fort... — Imposez votre volonté... — J'obéis... mais en protestant... »
« Le prince se mit à rire, sans répondre, et frappa sur un timbre. — La servante russe se présenta aussitôt. — Il lui dit quelques mots que je ne compris point, puis, se tournant vers moi, il reprit :
(( — Cette femme suffira, de son mieux, à notre service... — La présence des valets est tout à fait inopportune, selon moi, dans un tête-à-tête... — N'est-ce pas votre avis, ma chère, également?
<( — Je l'ignore, — m'écriai-je, — ce tête-à-tète étant le premier...
« — Le premier, vraiment? — interrompit Serge Aldéonoff.
„ — Et, — continuai-je, — vous savez liirn qu'il m'est imposé! vous savez bien qu'il m'est odieux !
« — Nous ai-rangerons tout cela, je vous assure... — Donc déjà, mettons-nous à table, ma chère, s'il vous plaît... »
« Serge Aldéonoff se leva et vint m'ofTrir son bras que je refusai de prendre, ce qui le fit rire de nouveau.
« La veille au soir et le matin, vous le savez, je n'avais grignotté que du pain et bu qu'un peu d'eau, — véritables repas de souris! — Je me sentais affamée littéralement et j'allais pouvoir me rassasier sans crainte. — Puisque le prince mangerait eu même temps que moi, toute tentative du genre de celles que je redoutais cessait d'être possible.
« Je m'assis en face du Russe, qui mit à me servir la politesse la plus raffinée.
« Rien ne saurait vous donner une idée de mon état d'irritation nerveuse.
« Je ne me pardonnais point de me trouver installée à la table d'un insolent que j'avais mis d'une façon très-sommaire à la porte de chez moi quelques jours auparavant, et qui venait de prendre si amplement sa revanche en me faisant enlever la veille, et en me tenant en quelque sorte à sa discrétion.
« Si mes camarades du théâtre, à l'aide de quelque lorgnette magique, avaient pu me voir assise près d'Aldéonoff et semblant dans les meilleurs termes avec lui, n'auraient-elles pas eu le droit de supposer tout, et de traiter d'hypocrite comédie mes grands airs dédaigneux?... '
« Je sais bien que les apparences étaient trompeuses, mais je me méprisais de les avoir laissées naître. — Je me disais qu'il eût été courageux et digne de souffrir stoïquement la faim, — de tenir mon persécuteur à distance, et, chez lui aussi bien que chez moi, de refuser de lui répondre et même de l'écouter...
« Malheureusement il était trop tard pour agir ainsi. — Le prince d'ailleurs, comme s'il eût pris à tâche de me rassurer, se montra, pendant tout le repas, courtois, empressé, mais non galant.
« — Peut-être, — pensais-je, — a-t-il voulu simplement me donner une le(;on en me prouvant que j'avais sottement agi en traitant d'une façon cavalière et brutale un homme du monde, un grand seigneur, de qui je n'avais à craindre que quelques inopportunités, excusables en somme vu ma position de comédienne, et, cette loron donnée, va-t-il me rendre libre... »
« Je remarquai cependant, non sans m'en alarmer un peu, que le prince buvait beaucoup et que ces libations répétées empourpraient .son visage blafard et donnaient à son regard une expression inquiétante.
« Malgré l'éclat des lumières placées sur la table entre nous, quand ses yeux de chat se fixaient sur moi je retrouvais dans leurs prunelles ces mêmes lueurs phosphorescentes qui m'avaient frappée si vivement lorsque, pour la première fois, il m'était apparu, le soir, au théâtre.
'< Uuoi qu'il en fût, le dîner s'acheva sans encombre. — Serge Aldéonoll fit un signe à la servante russe. — Elle sorlit et revint avec deux valets qui soulevèrent la table et disparurent en l'emportant.
'I J'étais retournée m'asseoir au coin de la cheminée.
<i 11 ne me restait plus vestige de cette bravoure, ou plutôt de cette crânerie dont je vous ai parlé.
« J'avais positivement peur. — Mon cœur, dans ma poitrine, battait à coups pressés. — Une oppression violente m'empêchait de respirer librement.
(I Le prince vint se placer en face de moi, debout, les bras croisés. — Je sentais le poids de son regard, et je n'osais plus lever les yeux pour croiser leur éclair avec l'éclair des siens.
« Il y eut uu long moment de silence.
« Serge AldéonofT le rompit par ces mots :
« — Dor>c déjà maintenant, ma chère, nous allons causer tous les deux, sil vous plaît, sérieusement...
.KXX
« Je restai muette et immobile, comme si je n'avais pas entendu. « Le prince continua :
« — Je vous ai donc dit que je vous aimais, vous savez, déjà, ma chère... « — Et je vous ai répondu que vous m'étiez odieux! — répliquai-je. — Faut-il vous le répéter?...
(( Serge Aldéonoff se mit à rire.
« — Non, — fit-il, — ce n'est pas du tout la peine de me répéter cela, je vous assure... — Les femmes, bien souvent, presque toujours, disent justement le contraire de leur pensée!... — oh! je les connais...
« — Vous ne me connaissez pas, moi!...
(( — Comme les autres, si, ma chcre... — D'ailleurs, vous savez, ça ne fait rien... — Si vous ne m'aimez pas, donc déjà, tout de suite, un jour qui sera, vous m'aimerez...
(( — Jamais!
« — Il faut être sérieux... je veux être sérieux... soyez sérieuse aussi, vous, s'il vous plaît... — Ce n'est pas un caprice que j'ai pour vous... non, pas du tout... c'est un amour véritable... un très-grand amour... oui, foi de Serge Aldéonolf, une passion.
« — Que m'importe?...
« — 11 importe beaucoup... vous verrez... — Je suis riche, savez-vous... très-riche... riche autant que notre empereur...
« Je relevai vivement la tôle, je regardai le prince en face et je m'écriai :
n — Pourquoi donc me parlez-vous de votre fortune? — Allez-vous m'otl'rir de l'argent? — Croyez-vous que je sois à vendre?
« — Non, je ne le crois pas... — Si vous étiez à vendre je vous aclièterais, et sans marchander, je vous assure...
" — Fussiez-vous cent fois millionnaire, vous n'êtes pas assez riche pour me payer ce que je vaux !
« — Si, ma chère, certainement... — Mais, vous savez, je ne vous propose pas un marché!... oh! non! fi donc!...
« — Alors, expliquez-vous et ne m'insultez plus, si vous êtes un galant homme, ce dont, par moments, je doute...
« Aldéonoffen effet s'expliqua, et longuement, sinon clairement. — Ce diplomate était fertile en naïves roueries... — il excellait à modifier la physionomie des choses on les présentant sous un jour faux... — il se croyait incomparablement habile parce qu'il savait déguiser la brutalité du fond sous les entortillages de la forme.
« Je puis résumer en peu de mots son interminable discours.
« Il prétendait ne me point proposer un marché et m'offrir une situation non-seulement très-acceptable, mais très-éminente, parce que, nouveau Louis XIV, il daignerait faire de moi sa maîtresse déclarée, inappréciable honneur auquel nulle de ses précédentes favorites n'avait été admise. — En outre il assurerait ma fortune, et remettrait immédiatement dans mes mains iin acte en bonne et due forme me constituant soixante mille livres de rentes viagères. — Au bout de cinq ans de fidélité, j'aurais la lii)re disposition du capital de cette rente.
» Je le laissai parler jusqu'au bout sans l'interrompre.
« Quand il eut achevé il me demanda triomphalement, en homme qui n'admet point la possibilité d'un refus :
" — Eh bien, s'il vous plait, sommes-nous d'accord?...
" Je haussai les épaules, et je répliquai :
■ — Pas du tout!... — Je vous l'ai déjà dit, je ne suis point à vendre...
■< Le visage du prince exprima l'étonnement d'abord, puis la colère. « Je compris que le moment difficile approchait.
« Serge Aldéonoff fit rapidement quelques pas à travers la chambre immense, puis, revenant se poser en face de moi, il me dit d'une voix sifflante :
« — Ainsi, vous refusez?...
(I — Cent fois pour une!...
'( — C'est votre dernier mot?...
« — Oui...
■ — Il faut pourtant que vous soyez à moi, — reprit-il, — puisque je vous aime...
■■ — Logique de sauvage!... —Je ne vous aime pas, moi, et je ne serai pointa vous...
« — Vous oubliez que vous êtes dans ma maison... vous oubliez qu'ici je suis maître absolu de toutes choses... le vôtre, par conséquent...
'( — Vous êtes le maître de vos chevaux, de vos cliiens, do vos valets et do vos serfs!... vous n'êtes pas le mien !...
=rS*»^
« — Croyez-vous?...
H — J'en suis sûre!... — On n'est jamais le maître d'une femme qui refuse de se donner...
Il — On est son maître quand on la prend... ■ « — Par la violence?...
(( — Pourquoi pas?...
« — L'homme qui se sert de sa force contre une femme est un lâche coquin !...
(( — C'est un homme qui aime... qui aime jusqu'à la folie et qu'on a repoussé, voilà tout... — Je tiendrai ce que j'ai promis, mais je vous veu.x et je vous aurai... »
« Serge Aldéonoff se penchait sur moi... — Son souffle me brûlait la joue... — Il voulut m'enlacer de ses bras...
« Je me levai d'un bond et, traversant comme une flèche la chambre à coucher, je me sauvai dans le salon, renversant les meubles sur mon passage pour en faire des obstacles à la poursuite, et pendant quelques minutes qui me parurent d'une interminable longueur nous jouâmes au naturel, le prince et moi, la scène de Fargueil et de Febvre au troisième acte de Xos Intimes...
i Elle est dure à jouer, cette scène, et bien fatigante, je vous assure. — Je me lassais, je m'essoufflais... — deux ou trois fois j'avais trébuché, et déjà je voyais un sourire de faune sur la face de Kalmouck d'Aldéonoff...
« Quelques secondes encore et, très-certainement, je serais pri.se.
« Il ne me restait désormais qu'une ressource, — j'en usai.
(1 Je tirai de ma poche le petit poignard dont je vous ai parlé, mon arme mignonne des Brigands, et je l'arrachai de sa gaîne.
« Le prince se mit à rire pour la troisième fois.
« — Donc déjà, — me demanda-t-il d'un ton moqueur, — prétendez-vous, ma chère, vous défendre contre moi avec ce joujou?...
(1 — Vous me l'arracheriez en me tordant la main ! — m'écriai-je, — ça serait digne de vous, mais je vous en épargnerai la peine!... — Si vous avancez d'un pas, je me tue... que ferez-vous d'une morte?...
« L'hilarité d'Aldéonoff redoubla.
« — On dit cela, — répliqua-t-il, — et on vit très-bien, vous savez?...
0 En même temps il se mit en devoir d'escalader un guéridon et deux fauteuils, frêle barricade improvisée entre lui et moi.
« J'avais la pointe du petit poignard sur la poitrine, un peu au-dessus du sein droit...
«J'appuyai...
« La lame aiguë et tranchante comme celle du meilleur canif anglais traversa l'étoffe et pénétra de quelques lignes dans la chair... — La blessure fut à peine douloureuse, mais le sang jaillit. — Une tache rouge apparut et s'élargit sur le corsage de ma robe de soie grise.
« Le prince devint très-pâle et recula en poussant une sorte de grondement sourd.
A peine avai;
-je mis pied à terre qu'une servante russe sortit du diàlcuu. (Pa;;e 2Gi.)
„Ah!— nt-il d'une voix ôtoufTée, — vous aviez raison !... —je viens d'agir, en vérité, comme aurait faille dernier des drôles!... — Éloignez de vous ce couteau...
(, — Quand vous aurez quitté cette chambre....
(( — Vous n'avez plus rien à craindre de moi, je vous en donne ma parole de gcuUlhomme...
« Vous figurez-vous, par hasard, que votre parole me rassure?...
« — Ceci est une injure cruelle, mais je l'ai méritée... — Je m'éloigne... — Un mot seulement... — rien qu'un mot... Étes-vous dangereusement blessée?
« — Je ne sais, mais je ne crois pas... — Vous vous êtes arrêté à temps...
« — Youlez-vùus un médecin?...
« — Non... — je veux être seule et je veux être libre... voilà tout...
« — Libre, vous le serez demain...
<( — Vrai?
« — Je vous en donnerais de nouveau ma parole, donc déjà, si tout à l'heure vous n'aviez refusé d'y croire... »
«Serge Aldéonoff, toujours pâle et dont l'attitude et les manières s'étaient modifiées de façon complète, me salua respectueusement et sortit.
« Un instant après la servante russe arriva tout effarée, apportant des bandes, des compresses, des flacons étiquetés contenant des cordiaux et des vulnéraires, enfin une phai'macie complète, — Elle pou'sait des exclamations incompréhensibles, entrecoupées de gémissements, et d'un effet si bizarre et si comique qu'il me fut impossible de conserver mon sérieux, ce qui parut la scandaliser leaucoup d'abord et finit par la rassurer.
« Elle me demanda par signes d'entr'oavrir le corsage de ma robe et découvrit ma blessure qui, n'olfraut aucune profondeur et par conséquent aucune gravité, me faisait néanmoins plus souffrir que dans le premier moment.
(i Après avoir étanché le sang, elle appliqua sur les lèvres roses de la coupure une compresse imbibée de vulnéraire et la fixa fort adroitement à l'aide de deux bandes entre-croisées. — Cette bonne femme aurait été, j'en suis convaincue, une infirmière de premier ordre. . .
« Je lui fis comprendre ensuite, par une pantomime expressive, que je désirais la voir s'éloigner et elle se retira docilement.
«Vous comprenez sans peine qu'après tant d'émotions violentes j'avais un terrible bcijoin de repos...
« L'engagement solennel prispar Aldéonoff m'inspirait une certaine confiance. — Vraisemblablement le prince, convaincu par les faits que ma menace de me tuer n'était point un vain mot, ne renouvellerait pas ses tentatives.
« Je n'osai cependant me déshabiller et me mettre au lit, et, comme la nuit précédente, je dormis dans un fauteuil.
<( Le lendemain matin vers dix heures la servante reparut, et, mettant un genou à terre devant moi, me présenta, sur un plateau d'argent, une large enveloppe scellée d'un immense cachet de cire rouge aux armes des Aldéonoff.
« Avec une impatience fébrile je déchirai cette enveloppe qui, selon toute apparence, contenait quelque chose d'intéressant pour moi.
« La lettre du prince était courte.
« Je ne me rappelle pas exactement les expressions de cette lettre. — En voici la substance. — Serge me disait que, selon la promesse faite par lui la veille, j'étais libre, et qu'une voiture serait mise à mes ordres, quand bon me semblerait, pour me ramener à Saint-Pétersbûui'g, mais que n'osant plus se présenter devant moi sans mon aveu il me
M'-sr
suppliait de lui accorder une audience de quelques minutes. — La communication qu'il avait à me faire était de la plus haute importance et de nature, croyait-il, à modifier mes projets et mes résolutions. — Si je consentais à le recevoir, il me suffirait de faire à la servante russe un signe afflrmatif.
Le péril ayant disparu, la curiosité féminine reprenait ses droits et je n'avais aucune raison de ne point écouter les choses de haute importance que Serge Aldéonoff se réservait de m'apprendre.
« J'inclinai la (ète à plusieurs reprises pour bien indiquer mon adhésion. — La servante sortit et, cinq minutes après, le prince entra.
— Je craignais, — me dit-il brusquement, — de vous avoir inspiré par ma conduite d'hier une si profonde horreur qu'elle ne vous permettrait point de me recevoir, et je ne m'en serais pas consolé... — Je méprisais absolument les femmes, figurez-vous... — Je croyais que depuis la fille du moujick jusqu'à la plus haute dame elles se pouvaient toutes acheter, et qu'il ne s'agissait, donc déjà, que d'y mettre le prix et de savoir proposer galamment le marché... — Vous êtes la seule qui m'ayez prouvé par l'évidence que je me trompais, et la seule, par conséquent, qu'il me faille malgré moi respecter... — Or j'ai pour vous un si grand amour que renoncer à vous ne m'est pas possible... — Je sais que vous ne scvei jamais ma maîtresse... — Si vous voulez, vous serez ma femme.
« J'étais si loin de m'attendre à une pareille proposition, — continua Fanny, — que je ne pus reteuir un mouvement de stupeur.
(( — Votre femme ! — balbutiai-je.
(i — Oui, ma femme , — répéta le prince.
« — Je serais princesse Aldéonoff? »
« Serge secoua la tête.
« — Non. — Cela, c'est impossible, — fit-il.
« — Et comment donc seriez-vous mon mari, — repris-je, — sans me donner le droit do porter votre titre?»
« Serge m'expliqua parle menu que les grands .seigneurs, en Russie, ne pouvaient se marier sans le consentement préalable du souverain, et que ce cun.seiiteineiit, dans les circonstances présentes, serait infaillijjlumcnt refusé.
« — Mais alors, — répliquai-je, — que m'offrez-vous? Je ne comprends plus... « — Je vous offre un mariage régulier, vous savez, mais non déclaré publifiueuient, ce qu'on appelle une union morganutii|u<', suffisante pour mettre votre conscience en paix,
donc déjà, et pour vous permettre d'accepter sans scrupule la situation considérable que je veux vous faire... n
« Le souvenir des nombreux épisodes des romans dévorés par moi jadis, au sixième étage du faubourg Montmartre, me revint à l'esprit.
i Je haussai les épaules en m'écriant :
a — Je commence à comprendre !... Un mariage secret, célébré dans la chapelle du château par un prêtre de fantaisie avec des témoins de pacotille !,... Je ne vous fais pas compliment de l'invention... C'est bien usé, je vous assure, et, pour lire à livre ouvert dans votre jeu il est entièrement inutile d'avoir inventé la poudre de riz!... i>
« Le prince devint très-rouge, puis très-pâle.
» — Ainsi, — murmura-t-il, — vous me croyez capable de cette chose?. .^
(c — Absolument.
« — Mais alors, vous me regardez donc comme un misérable?
« — Je vous regarde comme un homme à qui tous les moyens sont bons pour réussir auprès d'une femme. — Que voulez-vous, je vous juge d'après vos propi-es œuvres I — Oubliezvous qu'hier vous tentiez la violence?... »
(I Serge Aldéonoff baissa la tête.
« — C'est vrai, — dit-il au bout d'un instant, j'ai mérité cette injure... — Vous avez le droit de vous défier de ma parole, mais je possède le moyen de ne pas laisser dans votre esprit, vous savez, jusqu'à la plus petite ombre d'un doute... — Je vous ai écrit tout à l'heure que, donc déjà, vous étiez libre... — Une voiture, dans cin.j minutes, va vous reconduire à votre logis... — C'est à Saint-Pétersbourg que nous serons unis, si vous consentez à devenir ma femme... — Vous désignerez l'église... Vous choisirez le pope, et je me charge de le décider à célébrer le mariage secret, ce qui ne sera point sans danger pour lui... — Vous voyez qu'aucune supercherie de ma part ne serait possible et que vous ne pourriez, sans folie, conserver un soupçon... — Vous allez partir... ^ Vous réfléchirez... — Vous me pardonnerez des violences qui sont assurément très-coupables et dont j'ai grand i epentir, je vous assure, mais qui trouvent peut-être un peu leur excuse dans la folie d'un trop brûlant amour, et vous me permettrez, je pense, d'aller demain chercher chez vous une réponse d'où dépend le bonheur certain de l'homme le plus épris, donc déjà, qu'il y ait au monde... — Vous vouluz bien me permettre cela, n'est-ce pas?... »
(< Il était impossible de répondre autrement que d'une façon affirmative. — Je le fis.
« Une heure et demie après ce moment je franchissais le seuil de ma petite maison, où je trouvais ma femme de chambre française et mon cocher russe fort inquiets, — en apparence du moins, — de mon inexplicable disparition.
« Yvan, interrogé, répondit que l'avant-veille, pendant la soirée, un homme était venu lui donner l'ordre, de ma part, de ne pas se rendre au théâtre avec ma voiture, une de mes amies devant me ramener dans la sienne après le spectacle ; — la femme de chambre confirma ce dire, et la manœuvre de Serge AldconolT me fut ainsi expliquée de point en point.
« Je passai le reste de la journée et la nuit presque entière à réfléchir.
(I Je n'aimai? pas le prince. — J'éprouvais même à son endroit, non de l'indifférence, mais un sentiment qui ressemblait beaucoup à de l'aversion. — Je fus bien forcée cependant de m'avouer à moi-même que repousser ses ofi'res serait une impardonnable folie, et qu'à coup sûr je ne retrouverais jamais occasion semblable de m'assurer, d'une façon parfaitement honorable, un avenir plus brillant que je n'aurais osé l'espérer.
«Que voulez-vous, d'ailleurs? — Les filles. d'Eve, comme les alouettes, se laissent volontiers prendre au miroir. — Femme légitime d'un prince, quoique le mariage ne fût pas déclaré, c'était être presque princesse, et cette perspective, j'en conviens, éblouissait un peu l'humble chanteuse d'opérettes.
« Serge Aldéonoff m'aimait éperdument, l'immense sacrifice qu'il se déclarait prêt h faire en me sacrifiant sa liberté le prouvait jusqu'à l'évidence. — Peut-être serait-il le meilleur des maris et me rendrait-il très-heureuse...
H Rien ne m'empêchait de l'espérer...
« En conséquence, quand il se présenta le lendemain après s'être fait précéder d'un bouquet colossal (mais, cette fois pour le bon motif), il obtint une réponse conforme à ses désirs et parut au moment de devenir insensé de joie.
« Bref, un soir de la semaine suivante, un peu avant minuit, dans la chapelle de l'hôlol des princes Aldéonoff, un pope authentique nous donna la bénédiction nuptiale en présence de quatre témoins sérieux. — On dressa selon les formes l'acte de mariage, et uuo copie de cet acte me fut remise.
(( Le lendemain Serge fit payer au théâtre mon dédit, et me conduisit à ce château que je connaissais déjà et oîi nous passâmes près de trois mois sans voir âme qui vive.
I Une femme très-amoureuse de son mari aurait peut-être trouvé charmant ce long tête-à-tête dans une grandiose solitude; mais moi dont la froideur ne se démentait point je m'ennuyais au delà du possible, je trouvais les journées lentes et les semaines inlerniinables.
« Seige allait de temps en temps pa^^ser quelques heures à Saint-Pétersbourg et ne manquait jamais de m'en rapporter foice cadeau.x d'une princière magnificence; le plus souvent des pierreries. — C'était là ma seule distraction. — Ce Russe adorait les bijoux, le clinquant, les toilettes tapageuses, et chaque soir, vêtue d'une robe de bal de satin blanc lamée d'argent, décolletée, des diamants dans les cheveux, des diamants au cou, des diamants aux poignets, je dînais seule avec lui, dans une salle à manger splendide éclairée par cent bougies.
« Au bout de deux mois et demi, la satiété commença pour le prince; — je m'en aperçus, et loin d'en éprouver quelque chagrin je m'en réjouis en songeant que puisque Serge Aldéonoff se lassait du tète-à-tête, l'existence monotone et cloîtrée qu'il m'imposait allait avoir une fin prochaine.
« — Vous retournerez à Saint-Pétersbourg d'un moment à l'autre, — me dit-il un matin ; et je vais à la ville aujourd'hui, donc déjà, m'occuper de vous. — Ne m'attendez pas ce soir, ma chère...
« 11 passa deux jours absent, revint me chercher, m'installa dans un petif, hcMel décoré et meuhlé avec un luxe inouï, et m'annonça que j'haijilerais cet liùlcl à l'avuiiir.
« — Eh bien 1 et vous? — demaudai-je.
(i — Oh ! moi, — répliqua-t-il, — j'ai le mien, vous savez, ma chère... — Mais vous me verrez ici tous les jours, et presque toutes les nuits...
« — Ah çà! — m'écriai-je, — je vais passer pour votre maîtresse...
(, — Cela me paraît inévitable, je vous assure... — fit-il avec le plus grand sang-froid.
(( — Mais je suis votre femme !
(( — Certainement.
„ — Et vous laisserez s'accréditer un bruit déshonorant pour moi, par conséquent pour vous? »
« Aldéonoff sourit, en homme bien convaincu que rien au monde ne pouvait effleurer son honneur, et réphqua :
« — Le moyen de l'empêcher, s'il vous plaît?... « — Dites la vérité.
« — C'est une chose impossible, tout à fait, ma chère, pour les motifs que vous savez... — Je vous ai prévenue, donc déjà, que notre mariage ne serait pas déclaré, u
« C'était vrai — je n'avais pas le droit de me plaindre; — je me tus.
« Je menais un grand état de maison. — Saint-Pétersbourg entier s'occupa bientôt de la chanteuse française si magnifiquement protégée par le prince.
(( Il laissait dire.
« Bientôt il se mit sur le pied de recevoir chez moi ses intimes et d'y donner des dîners d'hommes, dont il affirma que je faisais les honneurs avec une grâce inimitable.
« Les hôtes de ma maison étaient pour la plupart des jeunes gens. — lis se montraient avec moi pleins d'empressement, mais médioci-ement respectueux, et ne m'épargnaient point les déclarations, tantôt sérieuses, tantôt légères.
« Aldéonoff, loin de s'en formaliser, en riait.
« — Vos amis voient en moi une femme galante, — ra'écriai-jc un jour avec colère, — et ils me traitent en conséquence !...
(, — Qu'est-ce que ça fait? — répondit le prince, — puisque vous savez bien, vous, que vous êtes une femme honnête...
,( — Cette équivoque me déplaît!...
« Vous vous y habituerez très-bien... vous verrez... Dans le grand monde, je vous
assure, on fait aussi la cour beaucoup aux femmes mariées, qui ne s'en formalisent pas du tout....
« — Déclarez notre mariage, et je me charge de me faire respecter.
(( — Je vous ai dit, donc déjà, que c était inadmissible tout à fait, ma chère... — Laissez les choses comme elles sont... — Il faut accepter les galanteries sans conséquence, savcz-vous... — J'ai confiance en vous entièrement et je ne suis pas jaloux... »
« Il me fat impossible de tirer de lui autre chose ; mais à partir de ce moment je reçus ses amis avec une si grande raideur qu'ils cessèrent bientôt de trouver ma maison agréable, et qu'ils déclinèrent l'un après l'autre les invitations du prince.
« A partir de ce niùment aussi, ce dernier parut se détacher de moi rapidemeut. — Ses visites devinrent de plus en plus rares, de plus en plus courtes, et j'appris un beau jour par ma femme de chambre, avec laquelle je ne dédaignais point de causer quelquefois, que Serge venait de se donuer pour maîtresse une Circassienne d'une éblouissante beauté, qu'il paraissait fou d'amour pour elle et se montrait partout en sa compagnie...
« Autant et plus qu'autrefois je détestais le prince, et cependant j'eus un mouvement de rage. — Mon amour-propre, ou plus justement mon orgueil, recevait une profonde et douloureureuse blessure.
« Avais-je donc si peu de mérite qu'on diit, après avoir affiché tant de flamme, se blaser sur ma possession si vite et d'une façon si complète? — Pourquoi cet homme m'avaitil épousée, puisque au bout de quelques mois de mariage il devait me dédaigner? — Enfin me traiterait-il ainsi s'il m'avait regardée comme étant véritablement sa femme?...
« La première fois qu'il me fit l'homieur de venir me rendre visite, je lui dis avec énergie et non sans amertume tout ce que j'avais sur le cœur. — Il m'écouta d'un air impassible, et quand j'eus achevé il répliqua :
« — Vous avez raison tout à fait, ma chère... oh! certainement... — Je ne me conduis pas bien avec vous, et ne songe point à le nier... — ■ Est-ce ma faute, dites-moi? — J'avais cru naturellement que je vous aimerais toujours et, donc déjà, cela m'est passé!... — Il faut regretter, je vous assure, que nous soyons mariés... mais c'est vous qui l'avez voulu !... — Enfiu, la sottise étant consommée, le mal étant irréparable, rendons au moins la chaîne légère autant que faire se pourra... — La Russie vous ennuie, n'est-ce pas?...
« — Ah! Dieu! — m'écriai -je, — à mourir!...
a — Eh bien ! retournez à Paris, ma chère... — Vous avez vos diamants et deux millions qu'on vous payera, tout à l'heure, contre ce chèque que je vais signer... — Emportez aussi mon portrait, s'il vous plaît, afin de penser à moi quelquefois... — Soyez libre... tâchez d'être heareuse... c'e^st mon souhait, je vous assure... et je crois, donc déjà, que ça vous sera facile. »
« Huit jours plus tard j'étais à Paris... — Ti'ois mois après j'achetais cet hôtel... — Voilà, de poiut en point, mon histoire..