‹ Les tragedies de ParisChapitre 9 sur 50 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

— Et — s'écria Georges Tréjan — vous n'avez pas revu le prince?.

— Non, — répondit Fanny.

— Depuis votre départ de Russie n'est-il donc point venu à Paris?...

— Il y est venu peut-être, mais je n'en ai rien su...

— Vous a-t-il écrit?

— Jamais...

— Quoi ! pas une let lie!

— Non, pas une... ni lettre, ni nouvelles... Aucun signe de vie... — Je suis sa femme et je n'existe plus pour lui... sinon, peut-être, comme un obstacle...

Les yeu.x de l'artiste étincelèrcnt. Fanny reprit :

— Voici près de deux ans que je vis absolument seule, absolument libre, maîtresse sans contrôle de ma fortune et de mes actions... — Je puis aller partout tête levée, je puis dire avec assurance : Je suis une honnête femme! sans que personne au monde ait le droitdeme donner un démenti... — Rien de caché dansmon existence... rien de douteux... rien de suspect... — Eh bien ! je ne me fais aucune illusion : pour les trois quarts de Paris — (je parle naturellement du monde où l'on s'occupe des femmes élégantes), — je suis une habile et heureuse aventurière enrichie d'un seul coup par une princière aventure et tendant sans doute ses filets pour quelque capture nouvelle...

— Ne croyez pas cela... — murmura Tréjan. — Le monde est moins injuste.

— Le monde juge sur les apparences... — interrompit Fanny, — et les apparences sont contre moi... — Mes camarades de Russie ont naturellement raconté qu'à Saint- Pétersbourg Aldéonofî était mon amant... — Pouvaient-elles dire autre chose?... — Le prince lui-même ne prenait-il pas à tâche de propager ce bruit pour mieux cacher notre mariage?... — Bref, on ne me respecte point, et vous le savez mieux que personne, car vous, Georges, en entrant ici, quelle estime aviez-vous pour moi?... — Ah! j'avais raison de vous dire : — Je n'ai ni le droit d'aimer, ni le droit d'être aimée, ni celui d'être heureuse!... — Une chute, une seule, ce serait la boue, et la boue me fait horreur!... — Voilà pourquoi nous ne devons plus nous revoir... — ajouta la jeune femme après un silence.

— Ne plus vous revoir... — murmura Tréjan. — Allons donc!... est-ce que c'est possible?...

— C'est possible et c'est nécessaire...

— Mais je vous aime...

— C'est pour cela qu'il faut élever une barrière entre nous!... J'ai peur de vous et j'ai peur de moi-même...

— Comment m'empêcherez-vous de vous voir?...

— Je vous fuirai...

— Je vous suivrai partout...

— J'irai si loin, je me cacherai si bien, que vous ne me retrouverez pas..,

— Vous quitterez Paris !...

— Demain, si vous m'y contraignez...

Georges fit un geste de colère.

— Ainsi — s'écria-t-il — il vous est égal de briser mon cœur?...

— Ce sera l'une des grandes douleurs de ma vie, mais je n'hésiterai pas...

— Vous préférez l'estime du monde à l'amour, au bonheur!...

— Vous voyez bien que non! Je n'ai rien à sacrifier au inonde puisqu'il me refuse son estime, si digne que j'en sois; mais je ne veux point de mon propre mépris...

La servante revint accompagnée d'un valet. (Page 207.)

— Ah! — reprit le jeune homme avec emportement, — votre conduite à mon égard est odieuse!...

— Qu'ai-je donc fait?...

— J'étais calme, tranquille, indifférent a tout, ignorant la passion et souriant au plaisir lacile!... — Je ne vous cherchais pasl... j'aurais pu passer auprès de vous cent fois sans vous voir!... — Vous êtes venue m'apporter l'amour, et avec lui d'inguérissables souffrances!...

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— Savais-je que vous m'aimeriez?... — Ai-je été coquette?... ai-je voulu plaire?...

— Eh! vous plaisez sans le vouloir!... Vous plaisez comme le feu brûle et comme le soleil éclaire!... — Vous ne l'ignorez pas!... — Et aujourd'hui... aujourd'hui encore... pourquoi m'avez-vous appelé?...

— J'ignorais que votre sympathie fût devenue un sentiment plus vif... — Je croyais être pour vous un camarade... un bon garçon... un ami... — Enfin, je ne soupçonnais point le danger, ne m'étant pas interrogée moi-même...

— Et, maintenant?...

— Maintenant, je vous le répète, j'ai peur.

— Vous avez peur?... — Vous m'aimez donc? •

Fanny cacha son visage dans ses deux mains.

— Je n'en sais rien... — balbutia-t-elle, — et je ne veux p^JK savoir... et je ne \eux pas vous aimer... Oh! non... je ne veux pas!... ^^"

Tréjan poussa un cri de joie. ^^

— Ah! vous m'aimez!... — fit-il, — je le vois... jele sens... vous m'aimez... vous m'aimez...

— Non... non... — répcta-t-elle.

— Je vous dis que vous m'aimez...

Il la prit dans ses bras et, la soulevant, il la serra passionnément sur son cœur.

Elle se débattit; il ne dénouait point son étreinte. Elle se laissa glisser, souple comme une couleuvre, jusqu'à terre où, tombant à genoux, elle étendit vers lui ses mains jointes, en murmurant d'une voix suppliante et brisée :

— Par pitié, Georges, partez... Coulée le prinoç j'avais deux armes, ma haine et mon poignard... contre vous je n'ai rien... rien que ma faiblesse et ma prière... — Soyez généreux, Georges... laissez-moi... laissez-nuji, je vous eu conjure...

— J'obéirai, mais, avant que j^fc'("'loiyne, dites-moi que vous m'aimez...

— Eh! bien, oui... je vous aime... Ètes-Tmis content?... partez..

— Et vous me laisserez vous revoir?

— Oui...

— Bientôt -Oui... M

— Demain,ip'est-ce pas?

— Oui, demain... mais paricz... parlez vite...

Tréjan, soulevant de nouveau la jeune femme, appuya ?a lèvre ardente sur son épaule nue et fraîche et s'enfuit en lui jetant ces mois :

— Vous voyez bien que j'obéis... — à demain... — Je vous aime... — à demain.... Je t'adore...

Fanny Lambert, restée seule, s'approclia d'un grand miroir de Venise et se regarda longtemps.

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Pendant cet examen un sourire vint à ses lèvres; — le sourire de l'artiste qui contemple une œuvre parfaite.

Elle s'assit ensuite au coin du feu, sur une chauffeuse, et se versant une tasse de thé elle murmura, sans perdre son sourire :

— Ce pauvre Georges... il est charmant... — Je commençais en vérité à prendre tout à fait mon rôle au sérieux... — On a beau être sûre de soi, — ajouta-t-elle au bout d'une seconde, — il était grand temps qu'il partît, ce pauvre Georges...

Puis elle sonna sa femme de chambre, se fit déshabiller, se coucha, et dormit d'un sommeil agité plein de rêves où Tréjan jouait un rôle.

Nous avons quitté M. de Croix-Dieu au moment où, après sa courte mais concluante entrevue avec Reine GranJchamp, le bébé d'Octave, il remontait en voiture, regardait sa montre et disait à James, son cocher anglais :

— Rue Le-Sueur, et du train... Je suis en retard...

Il avait en effet promis la veille à Fanny Lambert de venir vers quatre heures lui demander des nouvelles de la soirée passée en tête-à-tête avec Georges; or il était en ce moment tout près de cinq heures.

La jeune femme l'attendait avec un commencement d'impatience.

— Vous me trouvez inexact, chère enfant, — dit-il en entrant. — Mais ne me grondez pas... — Je ne suis coupable qu'en apparence... — J'ai remué des montagnes depuis ce matin... — Allons droit au fait... — Avez-vous reçu, hier au soir, ma dépêche en temps utile?...

— Oui, et, selon votre conseil, j'ai ayi en conséquence...

— C'était un coup de fortune, n'est-ce pas"? — Le hasard se met dans notre jeu.

— Absolument, et c'est fort heureux, car l'artiste, je vous en réponds, ne se serait point montré commode oh! non!...

— Enfin, tout s'est bien passé?

— Mieux que bien... — J'ai été superbe.;. — Vous allez on juger...

Fanny fit au baron, aussi rapidement que possible, un compte rendu analytique de ce que nous avons cru devoir mettre in extenso sous les yeux de nos lecteurs, en ajouttiut :

— Georges est venu deux fois aujourd'hui, mais je ne l'ai point reçu... — Mes gens avaient l'ordre de lui répondre que j'étais sortie...

M. de Croix-Dieu formula une approbation sans réserve.

— Mené de main de maître ! — dit-il. — L'idée d'accrocher dans le boudoir ce portrait d'Aldéonotr pour faciliter l'entrée en matière était particulièrement un chef-d'œuvre...

C'est plaisir de collaborer avec vous, ma mignonne!... Vous avez une façon miraculeuse de mettre en scène les petits détails! — Si quelque jour l'ennui vous prend, faites des romans... — Ils auront un rude cachet, comme dit un certain Octave Gavard qui est pour moi presque un fils, et un fier succès, je vous le promets... — Nous tenons Georges pieds et poings liés... — Demain matin il déjeune chez moi... — Je l'achèverai... — A propos, il vous faut une copie de l'acte de mariage dressé à Saint-Pétersbourg par le pope authentique, et signé par les témoins sérieux... je me charge de vous la fournir et rien n'y manquera, je vous le promets, ni les signatures, ni les légalisations, ni les cachets... Ce sera plus vrai que nature...

— Baron, vous êtes un homme inouï! — Si l'un de vos amis avait besoin de la lune, vous trouveriez moyen de la décrocher!...

— Eh! eh! il ne faudrait pas m'en défier! — répliqua M. de Croix-Dieu en riant.

Il embrassa Fanny, remonta dans son coupé, et se fit condufre rapidement rue Gaumartin, où madame veuve Blanche Gavard lui donnait à dîner.

Qu'y avait-il de vrai dans le récit dramatique et pittoresque fait la veille au soir par Fanny à Georges Tréjan?...

Nos lecteurs sont en droit de nous adresser cette question. — Notre réponse sera simple et courte.

Tout était vrai, sauf un détail, — mais ce détail ne manquait pas d'importance. ■ — Nous voulons parler du mariage avec Aldéonoff.

La jeune femme était bien réellement restée sage jusqu'au jour où, dans le château voisin de Saint-Pétersbourg, les deux millions du prince avaient triomphé de sa vertu après une scène violence provoquée par sa résistance inattendue.

Le caprice éteint d' Aldéonoff ayant au bout de quelques mois dénoué cette liaison, Fanny, revenue à Paris, s'était mise à vivre en marge du monde galant, mais sans se mêler à ce monde.

Ses cent mille livres de rentes, augmentées encore par des placements habiles, lui permettaient de mener grand train et de n'avoir besoin de personne.

Sa situation lui interdisant de recevoir des femmes du vrai monde, elle n'admettait chez elle que des hommes, en petit nombre, généralement bien choisis, presque tous de la seconde jeunesse et occupant des situations sérieuses.

Elle n'avait aucun amant, et quand on pai-lait de ses galanteries — (ce qui ne manquait point d'arriver), — ce n'était pas de la médisance, mais de la belle et bonne calomnie.

Cette existence large, facile, indépendante, lui plaisait fort, et le désir de la modifier ne lui serait peut-être jamais venu si M. de Croix- Dieu n'avait pris soin de le faire naître.

Le baion — (en qui Fanny Lambert mettait une confiance sans bornes) — s'était donné beaucoup de mal pour persuader à la jeune femme qu'.elle se devait à elle-même de prendre dans le monde la position à laquelle elle avait droit, position qui ne se pouvait conquérir que par un mariage honorable.

Une fois Fanny convertie à cette idée, il s'agissait de trouver un mari.

Le baron, naturellement, s'en chargea.

Nous l'avons vu proposer l'artiste Georges Tréjan, ou plutôt le comte Georges de Tréjan, et le faire agréer.

Or, bien que la complaisance de M. de Croix-Dieu parût non moins inépuisable que désintéressée, toutes ses actions avaient un but d'intérêt personnel. — Nos lecteurs l'ont déjà compris.

Quel mobile le poussait à métamorphoser Fanny Lambert en comtesse de Tréjaii? — Nous ne tarderons guère à le savoir.

XXXIU

Le baron Philippe de Groi.v-Dieu occupait, rue Saint-Lazare, un entre-sol très-confortable, meublé avec un luxe sévère.

Son salon pouvait passer pour un véritable cabinet d'amateur, car les boiseries disparaissaient sous des toiles bien choisies de maîtres anciens et d'artistes contemporains.

Il était fort expert en fait de peinture et d'objets d'art. — Il fréquentait l'hôtel des Ventes, où les occasions sont moins rares qu'on ne le croit généralement, pour les véritables connaisseurs, bien entendu, et il en rapportait assez souvent soit un (ableau, soit un bibelot, qu'il n'avait pas payés la dixième partie de leur valeur.

— Si quelque jour je me décide à faire ina vente, — se disait-il parfois en se frottant les mains, — je trouverai dans ce bric-à-brac un joli capital...

Visiteur assidu des ateliers, il jouait avec un tac infini le rôle d'ami des artistes. — Personne mieux que lui ne savait profiter d'un moment de gêne pour acquérir moyennant cinquante louis un tableautin — (c'est le mot technique) — qui valait deux mille franc-; .

Il pratiquait d'ailleurs ces petits égorgements d'une façon si gracieuse, il avait si bien l'air de songer uniquement à rendre un service, que l'artiste dépouillé par lui se considéiait de la meilleure foi du monde comme son obligé, et ne manquait point de chanter ses louanges sur tous les tons.

Nous croyons, en somme, que l'arrière-pensée d'une spéculation des mieux comprises tenait une grande place dans les goûts artistiques dont s'honorait M. de Croix-Dieu.

Sa chambre à coucher était celle d'un homme de mœurs austères. — Meubles, tentures et tableaux, tout y affectait une extrême gravité.

Un immense cabinet de toilette attenant à cette chambre oftrait au contraire une installation si bien réussie qu'aucune coquette émérite n'aurait pu la désirer [ikis complète.

Dans ce cabinet, comme dans les loges des comédiennes sur le retour, on trouvait rangés en bon ordre ces mille engins, ces pommades, ces lotions, ces teintures et ces fards qui servent à combattre, avec plus ou moins de talent et do succès, les ravages du temps.

On y pouvait entrer tout à fait décati — (aurait dit Octave Gavard), — à l'état do vieille cassure, et en sortir rajeuni et méconnaissable, comme après un bain dans la classique fontaine de Jouvence.

L.t véritable fontaine de Jouvence du baron était un grand appareil hydrothérapique dont il faisait un usage à peu près quotidien, convaincu, non sans raison, que l'eau froide appliquée sous toutes les formes conservait à sa taille cette souplesse et à ses muscles cette élasticité dont il était fier à bon droit.

M. de Croix-Dieu, qui n'attelait jamais à deux, avait trois chevaux dans son écurie et trois voitures sous sa remise, un coupé, une Victoria et un phaéton.

Il dînait rarement chez lui, mais il y déjeunait presque tous les jours, et sa cuisinière était un cordon-bleu entièrement recommandablc.

Sa maison se composait du cocher James, d'un valet de chambre et d'un palefrenier.

Onze heures sonnèrent.

Le valet de chambre ouvrit la porte du salon et annonça :

— Monsieur Georges Tréjan...

— Vous êtes l'exactitude même! Soyez le bienvenu, cher ami! — s'écria le baron en faisant quelques pas, la main étendue, au-devant de l'artiste. — Mais, — ajouta-t-il vivejjjcnt, — que signifie cette figure de l'autre monde?... êtes-vous malade?

— Non... — répondit Georges

— Enfin, il vous arrive quelque chose?...

— Oui .. c'est vrai...

— Quelque chose d'heureux ou de malheureux?...

— Je ne sais...

— Si c'est un secret, je n'ai garde d'insister...

— Un secret, — répéta Tréjan; — je ne puis pas, je ne dois pas en avoir pour vous... — Je suis tout à la fois ivre de joie et désespéré...

— Alors, — interrompit le baron, — il s'agit de Fanny Lambert?...

— Oui.

— Vous l'avez revue?...

— J'ai passé chez elle la soirée d'avant-hier.

— Eh bien?...

— Eh bien ! c'est un ange !...

— Pardieu !

— Mais cet ange est marie, hélas!

— Je le savais.

— Vous me l'aviez caché!

— Je le devais... J'avais pris l'engagement de me taire...

— J'ai compris cela... — Fanny m'a raconté sa vie...

— Une vie sans tache... une vie pure entre toutes... je vous l'avais bien dit...

— Emporté par un premier mouvement de jalousie en voyant dans son boudoir le portrait du prince Aldéonoff, et ignorant encore à quel titre ce portrait se trouvait chez elle, j'ai voulu partir brusquement. — Fanny m'a retenu... — Alors, et presque malgré moi, l'aveu de mon amour s'est échappé de mes lèvres...

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— Ah! diable! ce que je craignais! — Cet aveu a été mal accueilli, n'est-ce pas?...

— Non! — Fanny m'aime autant que je l'aime...

— Elle vous l'a dit ! — s'écria le baron avec une stupeur admirablement jouée.

— Elle me l'a dit...

— Vous êtes, dans ce cas, le plus heureux des hommes...

— Non, j'en suis le plus malheureux !

— Pourquoi?

— Parce que Fanny ne m'a point caché qu'elle considérait notre amour comme un malheur pour elle et pour moi, qu'elle ne m'appartiendrait jamais, qu'elle ne voulait plus me voir et qu'elle me fuirait, s'il le fallait, jusqu'au bout du monde...

— Je vous avais prévenu...

— Cependant à la fin, émue par mes prières, elle a paru revenir sur cette décision et m'a permis de me présenter chez elle le lendemain...

— Que vous faut-il de plus?... tout va bien!

— Tout va mal!... — Le lendemain, c'était hier... — Deux fois je suis allé rue Le Sueur... — Deux fois j'ai trouvé la porte close... — « Madame est sortie... » me répondait-on... '

— Ne pouvait-elle l'être en effet?

— Non... j'ai bien vu que c'était une consigne, un parti pris, et je m'attends d'une heure à l'autre à apprendre que Fanny a quitté Paris... Or, jugez de mon désespoir... Si elle part, si elle s'en va jusqu'au bout du monde, ainsi qu'elle m'en a menacé, je n'ai pas même l'argent nécessaire pour la suivre, et je l'aime si follement que, ne la voyant plus, je mourrai... — Baron, sauvez-moi...

— Et, comment?

— Vous avez sur Fanny une grande et légitime influence... — Plaidez ma cause auprès d'elle... — obtenez qu'elle ne parte pas...

M. de Croix-Dieu secoua la tête.

— C'est bien difficile... — murmura-t-il. — Fanny est la vertu même !... L'amour qu'elle ressent l'épouvante... — Elle veut se soustraire par la fuite au péril qu'elle n'ose alïronlur... — Elle a peur de vous et d'elle-même.

— Ce sont ses propres paroles!... — balbutia Georges. — On croirait que vous l'avez entendue...

— Je la connais si bien! — Pauvre femme!... — Ah! cet Aldéonort, comme elle a raison de le détester!... — il l'a faite riche... mais quel obstacle!... — Plus de bonheur pour elle, lui vivant, et malheureusement il est jeune...

— Si je le tuais! — s'écria Georges.

— Nfauvais moyen... — Vous ne pourriez épouser sa veuve...

— Que faire, alors?

— Nous verrons... il faut réfléchir...

më*

Le valet de chambre interrompit la conversation en venant annoncer que le déjeuner était servi.

Georges, dont nous connaissons cependant la gourmandise, ne fit point honneur à la cuisine exquise de son hôte. — Il était dans cette période de divagation amoureuse où les préoccupations trop vives de l'esprit sont incompatibles avec les aspirations de l'estomac; bref, pour parler d'une façon moins prétentieuse, l'amour lui coupait l'appétit.

Le baron parlait peu et s'absorbait dans une visible préoccupation.

— Je n'ai plus besoin de vous, Joseph, — dit-il quand le valet de chambre eut posé sur la table le café et les cigares.

— Enfin nous sommes seuls... — murmura Tréjan; — avcz-vous réfléchi? avez-vous trouvé quelque chose?...

— Soyez franc... — reprit Croix-Dieu; — vous sentez-vous sérieusement incapable de vivre sans voir Fanny Lambert?...

— Si j'avais la cerlitude absolue que je ne la reverrai jamais, je me ferais sauter la cervelle aujourd'hui même, en sortant d'ici, je vous en donne ma parole d'honneur!... C'est de la faiblesse, de la lâcheté, de l'idiotisme, je le sais bien... — c'est tout ce que vous voudrez, mais c'est comme cela!...

— Donc, il faut plaider votre cause et la gagner...

— Oui, oh! oui, il le faut absolument!

— Enfin, j'essayerai, et je ne désespère pas de réussir, mais me promettez-vous d'être sage?... Prenez-vous l'engagement formel, si j'obtiens que Fanny reste à Paris et qu'elle consente à vous recevoir, de ne jamais lui parler d'amour?...

— Je me tairai, oui, je le promets. — Ce sera dur, mais enfin je la verrai...

— J'irai donc chez elle aujourd'hui.

— Baron, je vous devrai plus que la vie. — Vienne l'occasion de vous prouver ma reconnaissance, et vous saurez si je suis un ingrat...

— Vous pouvez me la prouver tout de suite... — J'ai un service à vous demander...

— Quel bonheur!... De quoi s'agit-il?...

— Vous connaissez un de mes amis, le marquis de San-Rémo?...

— Oui... — Nous ne sommes point liés, mais nous nous sommes rencontrés souvent dans la meilleure mauvaise compagnie et nous échangeons des poignées de mains. C'est un garçon charmant, qui m'est tout à fait sympathique... — Je serais heureux qu'il mo fût donné de vous être agréable à son sujet.

— San-Rémo est un grand chasseur devant le Seigneur, comme feu Ncmrod... — On lui propose en ce moment l'acquisition d'une propriété en Touraine, tout près des grands bois de votre cousin le vicomte de Grandlieu, qui ne chasse jamais...

— Je crois comprendre, — dit Georges en riant; — le jeune marquis voudrait obtenir de mon cousin le droit de chasser sur ses terres.

— C'est bien cela, et s'il obtenait ce droit, il se déciderait immédiatement à conclure l'acquisition dont je vous parlais tout à l'heure.

— Vous désire;- que je parle de cela à mon cousin?...

LES TRAGEDIES DE PAlllS

1 u lame aiguë et truiii;liuiite traversa l etolfi'. (l'âge 272.

— 11 nif piiraîtiait plus convciiahlc que San-ltémo formulât sa requotc lui-mcMiio... — Pouvuz-vous le présenter à M. de Grandlieu?... — Vous savez que je ii''ponds absolument de lui... — Pourquoi cette hésitation?... — Hépondez-inoi oui ou /)'/;(.. . — Y at-il un obstacle?...

— Oui ci lion... — répliqua Georges (jui sciiililait en ell'i'l inrt iirsitaiit.

— .le ne comprends pas... — mutniura l'liilip]ii' de, Croix-Dieu en fronçant le sourcil.

— Voici la cause de mon embarras, cher ami, — reprit Tréjan. — Le vicomte me

témoigne beaucoup de bienveillance parce que nous avons tous les deux dans les veine? quelques gouttes du même sang, mais je ne dois pas oublier rhumilité de ma situation de parent pauvre, d'artiste obscur, ayant mis bravement sa particule de côté et son titre dans sa poche, à côté de la haute position d'un grand seigneur immensément riche... — Egal du vicomte par la naissance, je lui suis inférieur pour tout le reste, au puint de vue du monde... — Je suis en outre un très-jeune homme, et il est un vieillard... — Je ne puis donc me permettre, sans choquer outrageusement les convenances, de présenter quelqu'un chez lui sans en avoir préalablement sollicité l'autorisation... — A'ous comprenez cela... — Mais il existe un moyen de tourner la difficulté...

Le visage fort assombri de M. de Croix-Dieu se rasséréna.

— Voyons le moyen... — dit-il.

— Mon cousin désiré nn portrait de sa jeune femme et m"a fait l'honneur de me trouver assez de talent pour liie charger de ce portrait, — reprit Georges. — Il doit amener la vicomtesse dans mon atelier où les séances commenceront d'un jour à l'autre. — Je lèverai pour San-Rémo la rigoureuse consigne qui, pendant ces séances, rendra ma porte infranchissable. — Un malentendu, adroitement combiné d'avance, lui permettra de franchir mon seuil, et je le présenterai séance tenante ce qui, dans de telles conditions, n'aura rien d'excessif. — La présentation faite, il s'arrangera pour plaire à mon cousin et pour obtenir de lui son droit de chasse... — Cela vous va-t-il?...

— Parfaitement, — répondit Croix-Dieu, — et même les choses seront mieux ainsi...

L'entretien des deux hommes se prolongea quehjuo temps eni'Oi'u, puis Georges prit congé de son hôte en lui disant :

— Vous avez bien voulu me promettre d'aller sans retard chez Fauny... — N'oubliez pas, je vous en supplie...

— Quand il s'agit d'être utile à mes amis, — répliijua Cruix-Dieu, — je n oublie jamais... — Je vais faire atteler et je par<...

— A'ous reverrai-je aujourd'Inii?

— J'en doute fort, mais je prends l'engagement furmel de ne point vous laisser sans nouvelles... — 11 est possible que Fanny soit sortie quand je me présenterai chez elle... — En ce cas, j'y retournerai en temps opportun, et aussitôt après notre entrevue je vous écrirai un mot que vous recevrez certainement dans la soiiée... — .Vtlendez donc avec patience... — C-ourage et bon espoir!...

Georges rentra chez lui, et selon la recommandation du imron il alteiulit, mais non sans impatience.

L'après-midi s'écoula. — La nuit vint.

L'artiste trépignait dans son atelier, bousculait Valontin, mauLlissait Fanny Lambert, maudissait le baron, se maudissait lui-même et méditait d'accomplir les plus invraisemblables folies...

Un peu avant neuf heures, un coup de sonnette retentit.

Le cœur de Tréjan cessa de battre.

— Pour monsieur... — dit Valentin eu ouvrant brusquement la porte et en présentant il son maître une lettre et un très-petit paquet.

Georges reconnut du premier coup d'œil l'écriture de l'adresse. — C'était celle du baron.

Il déchira l'enveloppe et dévora ces lignes :

« Je vous envoie, cher ami, un journal du soir où vous trouverez quelque chose qui vous intéresse.

« Vous êtes un homme, que diable! — Soyez fort contre la joie comme vous l'auiii'z été certainement contre le chagrin.

« J'irai demain vous complimenter.

a Fanny que j'ai vue à six heures et qui, malgré mes efforts et la chaleur de mon éloquence, persévérait dans son absurde projet de départ, ne sait rien encore, mais tout va changer, car je lui fais porter à liusiani un exemplaire du même journal.

« A vous de cœur.

" Croix-Dikii. 1)

— Que veut dire ceci?... — se demanda le jeune homme pris d'un tel In'midemi'nt nerveux qu'il eut quelque peine à extraire du papier blanc qui le renfermait un numém de la Liberté. — Que peut-il y avoir dans ce journal d'intéressant pour moi et pour]''aniiy Lambert?...

La réponse à cette question ne se fit point attendre.

Un paragraphe encadré au crayon rouge, sous la rubrique de Nouvelles diverses, attira SOI) attf^ntion. — Le voici :

« L Invalide russe nous annonce en ces ternies la fin triste ut prématurée d'un personnage considérable, bien connu des notabilités du high-lifo et du sport, et que l'élégance de ses mœurs et ses sympathies pour la France et pour Paris avaient presque naturalisé Français et Parisien : — Le prince Serge AldéonofI', à peine âgé de quarante ans, vient de mourir d'une façon tragique dans ses vastes domaines de Crimée, assassiné par un moujick qu'il avait frappé de son fouet. — Le prince allait, dit-on, rendre publique une alliance rnorganatirjue contractée par lui avec une Françoise. Cet événement déplorable met en deuil une pailie de la plus liante milih^sse russe. »

La modification appurtée au texte original, dans la traduction des deux lignes que nous avons soulignées, trahit suffisamment pour nos lecteurs l'intei'vention du baron de Croix- Dieu.

— Elle est veuve !... Elle est lil)r(i!... — murmura Georges après avoir lu.

Le journal s'échappa de sa main et lui-même, pâle comme un mort, se laissa tomber, presque évanoui de saisissement, dans le grand fauteuil de style Louis Xlll principal ornement de l'atelier.

Mais, quoi qu'en ait dit madame Emile de Girardin dans un acte qui est un chefd'œuvre, les émotions causées par la joie sont rarement dangereuses, — surtout à l'âge de Tréjan.

Il revint proraptement à lui-même. — Il ramassa le journal, il lut de nouveau le paragraphe encadré de rouge, afin de se bien convaincre qu'il n'avait point été le jouet de quelque hallucination, puis il cria d'une voix frémissante :

— Valentin, mon paletot, mon chapeau!... Vite!... vite!...

Valentin accourut, fort ahuri, avec les objets demandés, et trouva que son maître avait positivement l'air d'un fou.

• — Monsieur sort? — demanda-t-il.

— (Dui.

— Irai-je chercher une voiture à monsieur?

— Inutile...

— Monsieur se souviendra qu'il n'a pas dîné?

— Sois tranquille... — X propos, digne Valentin. fils aîué de Jocrisse et cousin germain de Calino, voici un louis...

— Pourquoi faire, monsieur?...

— Pour en faire ce que tu voudras. — Je te le donne...

— X compte sur mes gages?. ..

— Non... à titre de gratification pure et simple... — Amuse-toi. Valentin... sois joyeux... la vie est bonne...

Et Georges s'élança dehors.

— Il est fou, positivement... mais sa folii' est douce... murnuna le naïf valet en regardant avec amour la pièce d'or étincelant dans le creux de sa main.

Où allait Georges? — Il n'en savait rien. — 11 avait besoin de mouvement et de grand air. — Rester en place lui semblait impossible. — Il arpenta les boulevards, marchant au hasard, droit devant lui, coudoyant les passants, qui d'ailleurs étaient rares, car la neige tombait à gros flocons sans qu'il s'en aperçût.

Les tiraillements de son estomac lui rappelèrent qu'en effet il était à jeun. — 11 entra dans un café, mangea ce qu'on lui servit, but une bouteille de vin de Bordeaux qui suffit presque pour le griser, paya, sortit, reprit sa course, et au moment où sonnaient onze heures du soir se trouva tout en haut des Champs-Klysécs, près de l'Arc de Triomphe, sans savoir comment il y était venu.

Cent pas à peine le séparaient de la nie Le Sueur. — 11 fram-liil cette distance et s'arrêta eu face de la grille du petit hôtel.

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De l'autre côté des trois platanes tout hlancs de givre une des fenêtres de la faradc sombre restait éclairée, et sur le store de guipure passait et repassait une forme féminine, comme une gracieuse ombre chinoise.

Georges eut envie de crier à cette forme ;

— Fanny, vous êtes libre!... Fanny, me voilà!... — Voulez-vous m'épousor?...

Une vague lueur de bon sens l'empêcha de consommeT cet acte de démence, mais il resta là, immobile, muet, couvert de neige, jusqu'au moment où la fenêtre lumineuse redevint sombre comme les autres. — Alors il se remit en marche, revint chez lui, toujours à pied, se coucha et ne dormit pas.

Le lendemain, vers midi, Croix-Dieu entrait dans l'atelier.

Georges se jeta dans ses bras.

— Penser que sans vous je ne saurais rien!... — s'écria-f-il. — Raron, vous êtes un Dieu pour moi...

— Très-bien!... — répliqua Philippe en riant. — H,il)illez-vnus vile, et venez.

— Oii allons-nous?

— Chez Fanny, pardieu !...

— Ni' pourrais-je donc la voir seule?... — murmura le jeune homme.

— Vous avez devant les mains tout un avenir de tète-à-tête, que diable!... Il est plus convenable aujourd'hui que je vous accompagne... — .le vous servirai de père et ferai la ileraande, car vous épousez, n'est-ce pas?...

— Si j'épouse?... Ah! certes!...

— Une adorable femme, adorée, qui vous adore, et qui tient dans ses mains mignonnes un bijou d'hôtel et deux millions!... — C'est joli, mais franchement vous le méritez, car vous êtes bien amoureux...

En cinq minutes Georges tut prêt, et le siepper irlandais du baron piit île son trul lu plus rapide le chemin de la rue Le Sueur.

Fanny, prévenue par un mot, attendait les deux hommes.

Klle présenta son front à M. de Cioiv-Dieu et teiulit la ni;iin à 'rréjan avec un adorable sourire.

Rien ne se pouvait imaginer de plus charmant que la prétendue veuve, vêtue de grand deuil. — Le crêpe noir de sa ruche, ses boucles d'oreille d(^ jai-;. faisaient ressortir encore l'éblouissante blancheur de sa peau.

En grande comédienne — (ù la ville) — elle avait su se compuM r une physinninuie qui à elle seule était tout un poëme. — On ne lisait point sur son visage une ilonleni hypocrite à laquelle elle savait bien que Tréjan ne pourrait croire; il n'exprimait pa> davantage une insolente joie, mais je ne sais quoi de réservé, de contenu, plein de douce pudeur et de divinité calme.

— Uni imn- aurait dit, inmi ;imi, — nnii-rmira-t-elle en s'ailri;ss;uil à Georges, — que je parlais d'un innrt quand, il y a fr-ni^ jours, je voii< contais ma vii'?...

— Dieu a brisé la ohtiîne! — s'écria le jeune homme; — r'élait justice! — Le brutal insensé par qui vous avez tant souffert méritait de mourir ainsi...

Fauny mit vivement sa main sur la bouche de Tréjan.

— Je vous en prie, taisez-vous ! — lui dit-elle ; — vivant, le prince étrtit haïssable peut- ("tre... — Il faut le respecter aujourd'hui qu'il n'est plus...

— Que votre volonté soit faite! — répliqua Georges. — En cela comme en tout, je veux vous obéir. — Entre le bonheur et moi cet homme était l'obstacle; il a disparu, paix à son âme! — Oublions-le!... — Maintenant vous avez le droit d'aimer, d'être aimée, d'être heureuse...

— Soit... — balbutia Fanny Lambert; — mais vous me dites cela trop tôt... — vous voyez bien que je suis en deuil...

M. de Croix-Dieu intervint.

— Mes enfants, nous nous égarons! — fit-il en souriant; — à quoi bon discuter, ji^ vous prie, l'opportunité d'un respect posthume qu'aucun de nous ne peut éprouver? — Je suis chargé d'une mission grave et je voudrais m'en acquitter sur-le-champ... — Me le permettez-vous?

La jeune femme fit un signe affirmatif.

— J'ai donc l'honneui-, ma chère Fanny — reprit le baron — de vous demander votre main pour mon ami le comte Georges de Tréjan, qui mourrait certainement de désespoir si vous refusiez de la lui accorder, car il vous aime, je l'affirme, autant qu'on puisse aimer...

— Je sais qu'il m'aime, — répondit Fnnny avec une simplicité charmante, — et il sait bien que je l'aime aussi — Georges, voici ma main, je serai votre femme...

L'artiste poussa un cri de joie et couvrit de baisers la jolie gritfe rose qui se donnait à lui et qui, cette fois, ne se retira pas.

— Mais — continua la pseudo-princesse — notre mariage ne saurait avoir lion saiv retard?

— Pourquoi donc? — demanda Georges impétueusement.

— Depuis huit jours à peine, je suis veuve...

— D'un mari qui vous défendait de porter son nom!... — interrompit l'artiste.

— Il n'en était pas moins mon mari devant Dieu... — Je me dois à moi-même d'obéir aux convenances les plus simples et de laisser un intervalle entre l'union nouvelle et l'uniou rompue par la mort... • — C'est mon devoir et c'est ma volonté...

Georges supplia. — Fanny fut inébranlable. — Bref, on décida que le mariage aurait licju après trois mois écoulés, et que d'ici-là Tréjan serait admis chaque jour pendant une heure ou deux, en qualité de fiancé officiel, à l'iiôtel de la rue Le Sueur.

Fanny Lambert ne voulait épouser qu'un artiste en renom, et il lui fallait trois mois pour créer à son mari futur, avec l'active collaboration du liaron de Cinix-Dicu et ]inr des moyens que nous connaissons déjà, un sémillant de célébrité...

(ieorges dut se résigner.

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Nou? prions nos lecteurs de vouloir bien nous accompagner de nou\eau dans l'atelier de Georges Tréjan, dix ou douze jours environ après les faits que nous venons de raconter.

Une coquetterie tout exceptionnelle présidait à ranangement de la vaste pièce au moment où nous en franchissons le seuil.

Le parquet, frotté à outrance par Yalentin pendant une heure, était plus brillant qu'un miroir et glissant comme une couche de verglas.

Près du poêle chauffé à blanc les fleurs de deux jardinières exhalaient leurs parfums, neutralisant de façon complète l'odeur pénétrante de l'essence et du vernis.

Un tapis de lampas antique, — acquisition nouvelle, — couvrait la petite table de chêne noir à-pieds tordu*, chargée d'albums, de gravures et de photographies.

Un chevalet neuf supportait une belle toile blanche sur châssis à clefs, placée dans le jour le plus favorable et prête à recevoir une esquisse encore à naître.

Enfin Tréjan lui-même avait donné à son costume d'atelier — (veston de velours noir tt pantalon clair) — des soins particuliers.

Le peintre cependant n'attendait point Fanny Lambert, ainsi qu'on aurait pu le supposer en voyant ces préparatifs, mais M. de Giandlieu devait amener sa femme pour la première séance du portrait.

A l'heure convenue le vicomte et Germaine arrivèrent, et 'Valentin, en grande tenue, les introduisit avec solennité.

Armand Iloger, vicomte de Gr.mdlieu, âge de soixante-sept ans sonnés, était, nous l'avons dit quelques pages plus haut, un beau vieillard de très-haute mine, jeune encore de tournure et presque de visage, malgré ses cheveux argentés et ses favoris blancs, et vêtu avec une élégance tout à la fois sévère et recherchée qui convenait bien à son âge.

Un fort petit nombre di: rides jji'u profondes sillonnaient sa figure énergique et douce, au teint mat. — Autour de ses paupières on voyait ce cercle marbré qui trahit les longues insomnies ou les soucis cuisants. — Sous les sourcils épais restés noirs ses yeux brillaient d'un éclat juvénile. — On pouvait même s'étonner dejeur ardeur fiévreuse que remplaçait parfois brusquement une expression de profonde mélancolie.

Ainsi que bon nombre de vieux gentilshommes, héro'i'ques volontaires prêts à verser pour la France envahie les dernières gouttes de leur sang, M. do Grandlicu avait accepté, en 1870, le commandement d'un bataillon de mobiles de son département, et s'était battu comme on se ])at quand on marche h. l'ennemi en criant : Dieu et la France!...

Blessé à Urléans d'une façon très-grave, il avait exigé (ju'on le liât sur son clicval pour

aller au feu ju.-(iu'ù la fin. — Le luoiceau de ruban rouge attaché à sa boutonnière en cette occasion était littéralement teint de son sang.

Nous savons que Germaine de Randal, vicomtesse de (irandlicu, avait vingt-deux ans. — Nous savons aussi qu'elle paraissait en avoir dix-sept ou dix-huit tout au plus.

Adoraiîlement jolie, blanche et blonde, grande et souple, un peu îr'le, mais sans maigreur, elle rappelait beaucoup sa mère, surtout par ses yeux d'un bleu sombre, doux et l'andides, tantôt rieurs et tantôt rêveurs.

La distinction native de Germaine ne se pouvait surpasser. — Ses mains patricienni's, ses pieds d'enfant, sa grâce inconsciente, son naturel ex(juis, tout en elle dénotait la racr.

Seulement — chose inexplicable — Germaine, mariée depuis six mois, n'avait rien dune jeune femme et tout d'une jeune fille, — la virginité rayonnant sur son front pur semblait faire une auréole à sa chevelure soyeuse et cendrée, pareille à celle de sa mère...

Vous avez vu ces touchantes figures de jeunes saintes que les artistes de la Renaissance peignaient sur des fonds d'or, lumineuses et presque immatérielles dans leur divine expr'essiun de chasteté.

(jcrmaine leur ressemblait, mais modernisée, /laristan/sce en quelque sorte — (si on veut bien nous passer ce néologisme audacieux).

L élait un ange et une madone, mais un ange à la mode, une madone en toilette exquise. — Seulement elle semblait si jeune, si enfantine en quelque sorte sous son costume du grand faiseur, que sa robe de velours à traîne immense avait l'air d'un déguisement. — C'était gracieux, un peu bizarre, et plus piquant qu'on ne saurait croire.

Georges Tréjan, nous le lui avons entendu dire à lui-même, recevait un bienveillant accueil à l'hôtel de Grandlieu où d'ailleurs il allait rarement.

Le vicomte Armand l'estimait fort depuis certain jour où, le supposant non sans raison très-gêné, il lui avait gracieusement oll'ert de puiser dans sa bourse.

— Grand merci, mon cousin, — s'était écrié Georges, — cette proposition cordiale me touche prul'ondément, mais je vous demande la permission de n'en pas profiter... l'ii parent pauvre, selon moi, ne peut reconnaître un parent riche qak la condition absolue do ne rien accepter de lui...

— C'est de l'orgueil, cela...

— Eh! mon Dieu, je ne dis pas non...

— L'orgueil est un défaut, mon enfant...

— Un défaut!... Bah! j'en ai tant d'autres!... un de plus, un de moins, qu'importe?...

Germaine aimait beaucimp l'arliste qu'elle regardait comme un camarade et qui faisait, avec uni! inépuisable complaisance, des croquis sur ses albums. — Elle se plaignait à lui volontiers de la rareté de ses visites.

— (Jue viiulez-vuus, mademoiselle".' — répondait-il en riant, — dans l'hôtel de mon noble cousin je suis, bon gré malgré, le comte de Tréjan, ce qui me gêne un peu, Je l'avoue, vu ma grande habitude de n'être que Georges Tréjan...

iJeorffes... laissez-moi... laissoz-nioi... JB vous ou conjure! (l'afK- 282.)

La jeuni' liMuini- — non- alliuiis diie la ji'uiie lillc — navuil jamais Irunclii le seuil (liiii atelier, et se réjouissait naïvement de la première séance comme d'un voyage de découverte dans quelque pays inconnu.

Les vieux bahuts médiocres, les porcelaines et les faïences un peu fêlées, les antiques trravures jaunies, les esquisses suspendues uux murailles, elle admira tout, elle trouva tout charmant, orij^inal et pittoresque, et déclara que les artistes lui semblaient les gens les plus heureux et les mieux logés qu'un pût rencontrer dans le monde entier.

îî m*

M. de Grandlieu écoutait avec un sourire paternel le babillage de Germaine, mais par instants ce sourire s'offaçait, un nuage passait sur sou front et son regard devenait sombre.

Georges, ne cachant point son ravissement, s'avouait à lui-même que sa cousine par alliance était une créature absolument enchanteresse...

— Commençons-nous? — demanda la jeune femme lorsqu'elle eut amplement satisfait sa curiosité.

— Quand il vous plaira, ma cousiue...

— Placez-moi donc... — Où dois-je m'asseoir?...

— Là, sur ce fauteuil, en pleine lumière...

— Il faut ôter mon chapeau, je suppose?...

— Oui, s'il vous plaît...

— Suis-je bien coiffée?

— Trop bien...

— Comment?...

— Je voudrais, dans vos cheveux blonds, un peu plus de désordre... — Nous arrangerons ou plutôt nous dérangerons cela, si vous le permettez, quand il en sera temps...

— Je le permettrai, n'en doutez point. — Vous avez peint déjà de nombreux portraits de femme, mon cousin?...

— Quelques-uns...

— Eh bien ! aucun de vos modèles n'aura posé plus docilomeat que moi, je vous le promets, — vous verrez... — Faudra-t-il beaucoup de séances?

— Douze ou quinze.

— Me fercz-vous joUe?

— Oui, si je vous fais i-essemblanlc...

— Un compliment! — dit Germaine on riant, — je ne le clierrhais pas! — Indiquezmoi l'attitude à prendre... — Est-ce cela?

— Non,j)as tout à fait... — Pour être gracieuse, soyez vous-même... C'est bien facile, ^ la pose n'est bonne que quand elle est simple...

— Est-ce mieux?

— Oui... — Restez ainsi...

• — Puis-je pai'ler?

— Vous le pouvez et je vous en prie... — Il sera grandement temps de vous taire quand nous en serons à la Inuiche...

Georges traça d'une main rapide quelques traits au fusain sur la toile blanche, puis s'arrêtant tout à coup, après avoir regardé très-attentivement Germaine pendant quelques secondes, il dit à M. de Grandlieu :

— Délibérons, s'il vous plaît, mon cousin...

— A quel propos? — demanda le vicomte.

— A propos du portrait que je commence...

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— Aurai-je voix au conseil? — fit Germaine avec un sourire d'enfant ccâté.

— Oui, certes!... et voici l'oljjet de la délibération : — il y a deux manières de cimprcndre et de traiter ce portrait. — Je puis peindre ma cousine telle que la voilà, vêtue de velours, 'des diamants aux oreilles et des- perles au cou, détacher vigoureusement sa tête blonde sur le fond pourpre d'une draperie, et placer à l'angle supérieur de la toile, à gauche de la souriante châtelaine, les écussons accolés do Grandlieu et de Randal.

— Ne sera-ce donc pas bien ainsi? — murmura le vieillard.

— Ce sera bien sans doute, mais une autre idée m'est venue et je vous la soumets..

— Voyons l'idée...

— Remarquez, — reprit Georges, — remarquez que ma gracieuse cousine a compléteniiTit l'air d'une jeune fille, et que jamais Raphaël lui-même n'a fait rayonner sur' un plus pur et plus doux visage une expression plus virginale.

.\rmand de Grandlieu tressaillit.

Une vive et soudaine rougeur cnlura sa figure pàli\ et il hallnitia d imkî voix dont il s'cfl'orçait d'atténuer l'altération :

— f)iii... c'est \rai... vous aviv. rai-^nn...

Gciuiainc ne baissait point les yeux et conservait son souiin.' enfantin.

— Je propose, — continua l'artiste, — un portrait qui soit un taMeau... — Si vous li' ti- Hivf'Z ])on je peindrai ma cousine en robe blanclie, au milieu d'un parc baigné de la l'raîche lumière du matin... — Je mettrai dans ses cheveux un iiru défaits un soupçon de fouillage et quelques gouttes de rosée; — elle tiendra par les rubans son chapeau de paille, eorbeille improvisée remplie de fleurs champêtres, et ce sera la fée du piiiitemps... — Ou'en pensez-vous?

— Oui, — s'écria Germaine, en fiappant joyeii-ement ses petites mains l'une dans , 'autre. ~ Oui, cent fois oui !... C'est cela qu'il faut faire !... — Ce sera délicieux!...

Georges, du regard, interrogea le vicomte.

Ce dernier avait eu le temps de se remettre et d'effacer les derniers vestiges de son trouble.

— J'approuve al)solument, — dit-il. — Nou'^ supprimerons les écussons, et si le cAté héraldique y perd quelque chose, le côté [littoresquo y gagnera beaucoup.

— Alors c'est entendu... — à l'œuvre!...

Les premiers traits du fusain furent effacés à l'in-lant nu'nie, et Geoi'ges recomnieni;a son esquisse dans le sens indif|ué.

Au bout de trois séances l'ébauche domiait une itiée de ce que serait le tableau, et la ressemblance de Germaine promettait d'être merveilleuse.

Le jour de la quatrième séance, nu moment où venaient d'arriver b- ; iromte et sa femme, l'artiste appela 'Valentin et lui donna très-ostensibli-nient un (jrdic dont l'exécution devait le tenir au dehors pendant f)lus de deux heures.

— Ferme bien la porte de l'anticbambre et prends lu clef, — ajouta-t il en fa(;()n dt; imst-fcriplum.

^ Oui, monsieur.

La séance commença.

Mais sans doute le jocrisse en gilet rayé avait mal compris ou rapidement oublié la dernière partie des instructions de son maître, car une demi-heure après son départ lu porte de l'atelier s'ouvrit et un visiteur en franchit le seuil.

Ce visiteur intempestif était André de San-Rémo...

Le nouveau venu semblait très-timide, ou du moins très-intimidé

En voyant Germaine assise en face de Georges, et M. de Grandlieu debout derrière elle,

il devint pourpre, perdit tout à fait contenance, s'arrêta net, le chapeau à la main, salua

d'une façon presque gauche, et balbutia :

— Pardonnez-moi, mon cher Tréjan... — La clef était sur la serrure de la porte extérieure, et je n'ai pu me faire annoncer n'ayant trouvé personne dans l'antichambre... — Si je suis importun, je me retire...

Georges avait fait un mouvement visible de contrariété.

— Importun, mon ami, — répondit-il avec un embarras presque aussi grand que celui d'André, — vous ne pouvez pas l'être... Mais... vous voyez... Je suis en séance... et...

L'artiste parlait lentement en cherchant ses pai'oles.

La petite combinaison, — tout à fait innocente, croyait-il, — inventée par lui, sur la demande de M. de Croix-Dieu, pour mettre André en rapport avec le vicomte, allait évidemment échouer, ce qui le contrariait fort, car il tenait, nous le savons, à ne point désobliger le baron.

Armand de Grandlieu intervint.

Touché de la déconvenue d'un jeune homme qui, à en juger par sa bonne mine et son irréprochable élégance, devait appartenir au meilleur monde, il arrêta du geste André au moment où ce dernier, sentant s'envoler son espérance, saluait de nouveau et s'apprêtait à sortir, et il lui dit :

— Je regretterais, monsieur, que notre présence privât M. de Tréjan du plaisir de vous recevoir. — Votre visite n'a rien d'indiscret. — Restez, je vous en prie...

André nuirmura un remerciement à peu près indistinct, fit quelques pas en avant et s'arrêta de nouveau, en proie à un trouble si grand, à une émotion si violente, que c'est à peine s'il avait conscience de ses actions.

Ce trouble et cet embarras qu'une timidité prodigieuse expliquait à peine et ne justifiait pas, aurait infligé à tout autre qu'André un ridicule inell'açable; mais il était si beau,

si charmant, si distingué, qu'à une époque où les adolescents poussent trop volontiers l'aplomb jusqu'à l'impudence, cette crainte de paraître indiscret lui donnait, malgré son exagération même, une grâce de plus.

La séance était interrompue.

Germaine attachait ses yeux avec quelque étonnement sur ce jeune homme plus réservé qu'une jeune fille, et, se croyant certaine qu'elle ne le voyait pas en ce moment pour la première fois, elle interrogeait inutilement sa mémoire.

Nous savons quelle persistance avait mise .\ndré à se trouver sans cesse sur son passage. — Elle l'avait vu vingt fois, cent fois peut-être, mais elle ne l'avait jamais regardé.

De là ce souvenir incomplet...

Georges, abandonnant pour quelques minutes sa palette et ses pinceaux, venait de se lever.

Il donna une poignée de main à André, et, saisissant l'occasion aux cheveux, le conduisit auprès du vicomte, en disant à ce dernier :

— Permettez-moi, mon cousin, d'avoir l'honneur de vous présenter un de mes bons amis, le maj-quis de San-Rémo...

Armand répondit avec une politesse bienveillante au profond salut d'André.

— Le vicomte de Grandlieu, mon cousin... — ajouta Georges. .\ndré pensait :

— Si ce vieillard me présente à Germaine, il me semble que je tomberai sans connaissance à ses pieds...

Mais le vicomte n'eut pas même l'idée de cette présentation qui n'avait point de raison d'être.

La glace était rompue.

Tréjan se remit au travail, et tout en peignant affecta de parler beaucoup à la jeune femme, afin de laisser à San-Rémo la facilité de s'isoler en quelque sorte avec M. do Grandlieu.

Honteux de sa faiblesse, André s'était remis rapidement. — Avec cette lâcheté caractéristique habituelle aux amoureux bien épris, il s'efforçait de faire la conquête du mari, et nous n'étonnerons personne en affirmant qu'il y parvenait.

— Monsieur le vicomte, — dit-il après une conversation assez longue, — je suis doublement heureux que le hasard ou plutAt ma bonne étoile m'ait permis d'avoir aujourd'hui l'honneur de vous être présenté, car il est probable que je vais devenir votre voisin de campagne...

— En Touraine ou en Normandie? — demanda M. de Grandlieu.

— En Touraine... — Je suis en marché pour le domaine des Ridelles...

— C'est une propriété charmante, et ti-ès-prochc en effet de ma terre de Grandlieu où je passe deux ou trois mois tous les ans... — J'ai là des bois considérables... — Etes-vous chasseur, monsieur le marquis?

302 LES TRAGEDIES DE PAlilS

— Autant qu'on le puisse être, monsieur le vicomte...

— Eh bien ! si vous achetez les Ridelles, mes gardes auront l'ûrdrc de vous laisser chp.ssci- tout à votre aise dans mes bois...

— Que de bontés!...

— C'est à peine si cela vaut un grand merci !... — interrompit le vicomte en riant. — Jp ne suis plus chasseur...

— Me permettez-vous d'aller vous porter chez vous l'expression de ma gratitude?...

— Je serai enchanté de- vous recevoir à Grandlieu, l'automne prochain...

.\ndré crut sentir une douche d'eau froide lui tomber sur le crâne.

L'exclusion, pour être merveilleusement polie, n'en était pas moins formelle.

Le vicomte serait enchanté de le recevoir à Grandlieu... Donc il ne le serait aucunement de le recevoir à Paris... — Donc les portes de l'hôtel du Faubourg-Saint-Honoré ne s'entie-bâillaient même pas!... — Jamais désappointement ne fut plus complet.

Insister était impossible.

André le comprit et ne tarda guère à se retirer, ayant à peine osé, pendant sa courte visite, jeter sur Germaine un regard furtif.

11 venait cependant de faire un grand pas...

11 n'était plus un inconnu pour M. de Grandlieu. — 11 avait désormais le droit de saluer Germaine quand il la rencontrerait... — C'était beaucoup, — mais les amoureux sont insatiables.

— Ce jeune liomme est fort bien... — dit le vicomte à Georges, aussitôt après le départ d'.Vndré; — le connaissez-vous depuis longtemps, mon cousin?...

— Depuis deux ou trois ans... — répondit l'artiste. — Ce n'est point un inlime ami pour moi, mais nous nous rencontrons souvent et je fais grand cas de lui...

— Son nom de San-Rémo semble indiquer une origine italienne...

— André possède en efl'et une propriété en Italie, mais il a toujours vécu en Fi-ance après avoir fait de brillantes études au collège Louis-le-Grand...

— Habito-t-il Paris avec sa famille?

— Il vit seul, et je crois qu'il n'a plus de parents...

— Est-il riche?...

— Je n'en sais rien, mais je le suppose... — Son train de maison nécessite une fortune assfz considérable, et vous l'avez entendu parler de la prochaine acquisition d'un domaine voisiu de vos terres...

— Ceci ne pr(unerail pas grand'chose... — Les Ridelles sont un petit bien sans importance, valant Imil au plus cent mille francs...

Germaine écoutait distraitement ces paroles échangées qui l'intéressaient peu. — (Juc lui inipoi'lait le manjuis de San-Rémo?... — Elle l'avait regardé par curiosité pure et à moins qu'il ne vînt, l'automne suivant, faire une visite au chàleau de Grandlieu, elle ne le reverrait vraisenibla])lement jamais. ..

M. de Croix-Dieu, ce jour-là, attendait André.

Il avait été convenu que ce dernier, en sortant de l'atelier de Georges Tréjan, viendrait lendre compte au baron du résultat de sa présentation au vicomte.

— Eh bien? — demanda vivement Philippe, — ètes-vous satisfait? André secoua la tète.

— Qu'y a-t-il donc? — reprit M. de Croix-Dieu.

Le jeune homme, avec un découragement profond, raconta l'entrevue et termina son récit par ces mots :

— Vous voyez que tout va mal. .

— Je ne vois pas cela du tout!... — s'écria le baron; — il n'y a nullement lieu de jeter le manche après la cognée, croyez-moi... — Aviez-vous, par hasard, la prétention étrange que le mari de votre idole vous invitât à dîner pour demain? — La preuve que vous ne lui déplaisez point c'est qu'il vous a gracieusement octroyé, sans même attendre votre demande, le droit de chasser sur ses terres, et qu'il vous a permis, en outre, de l'aller voir au château de Grandlieu...

— Dans six mois!... — répliqua San-Rémo d'un ton d'ironique amertume. - Et en supposant (Jue je devienne le propriétaire des Hidelles!...

— Eh bien! on achèterait les Ridelles s'il le fallait... — reprit Cruix-Dieu. — Mais point ne sera besoin de recourir à cette extrémité et d'attendre l'automne prochain, et l)ieM longtemps avant cette époque vous serez admis à l'hôtel de Grandlieu sur un pied d'inti-

illité...

— (Comment?...

— Je ne le sais pas encore, mais cela sera, je vous le promets... — La chose essentielle était votre présentation au vicomte... — La voilà faite. — Dormez en paix... ^ Je vous recommande seulement de vous trouver le plus souvent possible, mais sans alTec- ^ation et comme par hasard, sur le passage de M. et de madame de Gramllien, dans hîs endroits publics oii se rencontrent les gens du monde...

— Je m y suis trouvé déjà, vous le savez bien, avec une persistance ([ue vous me reprochiez l'autre jour, et la vicomtesse n'a jamais daigné m'accorder un regard...

— C'est absolument naturel... — Vous étiez alors un inconnu perdu dans la foule... — — Vous n'existiez pas pour elle... — Elle sait à présent qui vous êtes, elle ne pourra faire autrement que de remarquer votre présence, et avant peu son premier mouvement, — mouvement tout instinctif et provisoirement très-innocent, — sera de vous chercher du regard en arrivant au lac ou en entrant dans une salle de spectacle... — Rapportez-vousen ;i moi puur le reste...

Un écrivain fort h la mode, plutôt romancier vju'auteur dramatique, célèbre par le succès de ses livres qu'apprécient surtout les femmes, allait faiic représenter, sur un théâtre du boulevard — théâtre qu'il ne nous convient point de mimnicr, — une grande pièce tirée d'un de ses romans.

Le roman avait fait scandale par certaines pointures un peu crues d'un monde bizarre, et par des scènes de passion d'un réalisme audacieux.

Le drame, selon toute apparence, devait continuer le scandale en l'agrandissant.

L'auteur, personnalité très-brillante, très-élégante, très-sympathique, homme du monde, gentleman artiste menant à grandes guides la haute vie, était accueilli avec une égale faveur dans les salons patriciens et dans ceux de la plus séduisante mauvaise compagnie, — nous voulons parler, bien entendu, de la mauvaise compagnie féminine.

Ceci posé, on comprend sans peine que la première représentation de sou drame : les Aspasies, devait être un événement de capitale importance pour ces trois mille personnes que les chroniqueurs appellent tout Pa?-is.

Il est certain que la moindre loge se vendait haut la main vingt-cinq louis dans les agences, et qu'on ne pouvait obtenir à moins de quarante francs un strapontin des fauteuils d'orchestre!...

Germaine, depuis son mariage, avait lu avec un extrême intérêt plusieurs romans do l'auteur du drame. — Elle désirait vivement assister à l'une de ces solennités dramatiques qu'elles ne connaissaient pas encore et qui réunissent dans un théâtre un si grand nombre de célébrités, et deux jours avant la première représentation elle pai-la de ce désir devant Georges, tout en posant.

— Eh bien! mais, — s'écria M. de Grandlieu, — je vais avoir une loge... Il me semble que c'est facile... ■. i

— Et c'est ce qui vous trompe, mon cousin, — dit Tréjan ; — il est trop tard. ..

— Vous en êtes sûr"?...

— Absolument... — Je suis allé hier retirer un fauteuil d'orchestre retenu par moi il y a huit jours... — Sauf ce fauteuil, il ne restait rien... mais rien...

— Il ne sera pas dit, cependant, — répliqua le vicomte, — qu'un désir formulé par Germaine n'aura point été satisfait... — Voulez-vous me donner, mon cousin, une plunio, de l'encre et du papier?...

Armand de Grandiieu connaissait l'auteur des Aspasies.

Il lui écrivit.

Deux heures après il recevait, avec un mot charmant, la propre loge de l'écrivain.

Chaque matin M. de Croix-Dieu voyait Georges Tréjan, et ne manquait jamais de le questionner de façon minutieuse sur ce qui s'était dit dans sou ateHer pendant la séance de la veille.

En apprenant l'incident relatif à la loge, et en acquérant la certitude que le vicomte et sa femme assisteraient à la première représentation des Aspasies, le baron se frotta les

-BS»S:j<

L« va,et ae c„a„a>.e ouvrit la po.te .u sulou et a. ;. „u.„s,eur Georges Tréjuu. U'age m.)

tou nature, onnu.és en une écriture hiér.g,,p,,,no ,ue lui .seul pouvait Lplle: Il se fit conduire ensuite au quartier latin et descendit de voiture h la porto dun café de bonne apparence situé dans le voisinage de l'Odéon, - ,e café des Bo!^

pre'te '""^"^"""'^ '^ ^^''- P- '^ i— d" au-ti.r, é.ait en ce „.„„..nt à p.u

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306 LES TilAUEUlES DE PARIS

Une dame entre deux âges, prétentieusement coifîée et peinte avec art, sommeillait au comptoir.

Une dizaine de fdles, dont quelques-unes étaient jolies, dont les autres avaient au moins a Ijeauté du diable, assises sur les divans dans des poses pleines d'abandon, lisaient les journaux de l'établissement ou se tiraient les cartes avec de vieux jeux de piquet.

Elles portaient des costumes d'Italiennes de théâtre, avec profusion de fausses nattes et de colliers à grosses perles de verre.

Ces Milanaises des Batignolles, ces Vénitiennes de Montmartre, ces Romaines de Montrouge, remplaçaient les classiques garçons en veste ronde et en tabliers blancs, et servaient aux consommateurs des bocks et des œillades, des absinthes et des sourires.

Dans la quasi-sobtude d'une seconde salle, une Napolitaine de contrebande fumait nonchalamment la cigarette d'un étudiant en écoutant ses madrigaux. — Une autre faisait avec art l'absinthe d'un sous-lieutenant dont l'un des bras enlaçait sa taille...

Les mœurs de l'âge d'or!

Croix-Dieu était un homme de grande mine et, n'étant plus précisément jeune, un homme sérieux.

A travers les vitrages on voyait devant la porte son coupé bien tenu, son cheval de sang et son cocher James, aussi correct et non moins important qu'un membre de la Chambre haute.

Tout ceci paraissait constituer un client exceptionnel...

Son entrée fit sensation.

Les demoiselles de café, abandonnant leurs journaux, leurs réussites, et même leur étudiant et leur sous-lieutenant, s'empressèrent autour de lui.

Le baron les honora d'un sourire, s'approcha du comptoir, salua la dame peinte et lui dit:

■— Si je ne me trompe, madame, vous comptez au nombre de vos habitués un gentleliian nommé le capitaine Grisolles...

-t- Oui, monsieur...

— Le capitaine est-il ici en ce moment, je vous prie?

— 11 ne vient jamais que le soir.

— Vous est-il possible de me donner son adresse?...

— Non, monsieur, mais adressez-vous à Léocadie...

— Léocadie? — répéta Croix-Dieu.

— Une de ces dames.... — Léocadie, servez jnonsieur...

Une belle fille, qui sans autre prépaiation aurait pu ligurer dans la Miiclte de Purlici, fit une révérence et demanda :

— Que faut-il servir à monsieur?

— Ce que vous voudrez, mademoiselle.. -

— De la chartreuse verte, alors... c'est cg que j'aime le mieux...

JCioix-Dieu s'assit dans un angle du café. i'^^^-.^^ — . = , — '"^j 1

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Mademoiselle Léocadie apporta sur un plateau une l>outeille de chartreuse et deux petits verres, s'installa sans cérémonie à côté du baron, remplit les deux verres, les heurta légèrement l'un contre l'autre, vida le sien d'un trait en clignant de l'u-il, fit claquer sa langue et dit :

— Qu'est-ce que vous demandiez donc à madame à propos du capitaine Grisolles?

— Son adresse tout simplement... — la connaissez-vous?...-

— Cette bêtise!... — Oui, je la connais... — Qu'est-ce que vous lui voulez, au capitaine Grisolles?

— J'ai une affaire à lui proposer... • .

— Une bonne affaire?... — Une afTaire oii il y a de l'iirgent h gagner?

— Naturellement. — Sans cela elle ne serait pas bonne... — dit le baron en riant.

— Et point de danger?...

— Comment l'entendcz-vous?...

— Dame! vous savez... il est imprudent, Grisolles... — Pour un oui, pour un non, il s'attire du désagrément... — Il a déjà eu des mots avec le commissaire... — • je lui disais encore hier : — « Méfie-toi... un de ces jours on te pincera... » — Il m'a ri au nez... — Ah! si on le connaissait comme je le connais!... — il y a des gens qui se figurent que c'est une canaille, un rien qui vaille... — Eh bien, monsieur, pas du tout!... songez donc!... un ex-of(icier au service du gouvernement de l'Amérique du Sud!...

— Je vous assure, mademoiselle, qu'il n'a rien à craindre avec moi... — Je no le compromettrai d'aucune façon... — répliqua le baron.

— Vous avez l'air d'un homme chic... vous n'êtes pas de la police, vous, pour sûr... — fit Léocadie ; — je vais vous donner l'adresse. .. — Allez boulevard Saint-Michel, numéro 1 27, — ne demandez rien au portier et montez au sixième étage... — Vous verrez une porte grise en face de l'escalier, sur cette porte une bande de papier collée avec des pains à cacheter, et sur cette bande ces mots écrits à la main : Salle d'armes... — Frappez quatre petits coups, les uns après les autres; si Grisolles est chez lui, il vous ouvrira...

— Grand merci, mademoiselle...

— Vous ne buvez pas votre chartreuse?

— Non...

— Alors je me l'adjuge... inutile de la laisser perdre...

Et mademoiselle Léocadie vida h; second polit verre comme elle avait vidé le premier. Croix-Dieu lui mit dans la main une pièce de dix francs.

— Un franc cinquante à payer... — dit-elle; — je vais vous chercher la monnaie...

— Gardez tout, mademoiselle, s'il vous plaît, — le reste est pour le renseignement.

Le baron quitta le café des Horgia, et quelques minutes plus tard il gravissait les n'iinbreux étages de la maison du boulevard Saint-Michel désignée par Léocadie.

Au sixième il vit en face de lui la porte grise et la bande de papier illustrée des mots : Salle d'armes.

Il frappa quatre petits coups, bien espacés; une ou deux secondes s'écoulèrent, puis la

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porte s'ouvrit et un hoinnip jeiinp encore s'eiïara pour lni«'=er passer le visiteur en lui faisant ie salut militaire.

La chambre dans laquelle le baron pénétra, et qui constituait la seule pièce du logis du capitaine Grisolles, essayait de justifier son titre de salle d'armes par des fleurets, des masques et des plastrons suspendus aux murailles, mais elle offrait des dimensions tellement exiguës que deux adversaires ferraillant entre ses murs n'auraient pu rompre de quatre pas.

Un canapé-lit fort en désordre, installé contre l'une des parois, diminuait encore l'espace libre.

L'unique fenêtre n'avait pas de rideaux.

On voyait sur la cheminée, en guise de pendule, une statuette de femme en costume absolument primitif. — A droite de ce plâtre une bouteille d'eau-de-vie coiffé d'un verre commun, un pot à tabac ébréché et des pipes culottées. — A gauche une cuvette, une carafe, un rasoir, quelques autres objets de toilette, des flacons de parfums et une boîte à poudre de riz.

L'habitant de la chambre dont nous venons de tracer un croquis rapide était un beau garçon de vingt-six ou vingt-sept ans, de taille moyenne, bien bâti, avec une forêt de cheveux noirs un peu crépus, un visage brun, soigneusement rasé à l'exception de deux longues moustaches effilées, roidies par la pommade hongroise.

Les traits réguliers de ce visage auraient offert un ensemble agréable sans leur expression d'efl'ronterie poussée jusqu'au cynisme, ce qui n'empêchait pas les yeux d'être faux et fuyants.

Le personnage en question portait un pantalon à pieds de flanelle grise, des pantoufles rouges, une chemise rouge et un veston ronge.

— Le capitaine Grisolles, je pense... — dit le baron de Croix-Dieu en saluant, après avoir refermé la porte.

— Ex-officier d'ordonnance de divers généraux de l'Amérique du Sud, — répliqua le jeune homme, — oui, monsieur... — Pnis-je vous prier de m'apprendre ce qui me procure le plaisir de votre visite?

— Je viens vous proposer une affaire...

— A merveille... — Si elle est bonne, nous nous entendrons sans peine. Mais d'abord, et avant tout, veuillez me dire qui vous adresse à moi...

M. de Croix-Dieu pronnnça un nom.

— Très-bien... — reprit le prétendu capitaine; — c'est un bon... un vrai... un solide.., nous avons eu d'excellents rapports ensemble... — mais comment sait-il mon adresse?

— Il sait seulement qu'on a chance de vous trouver au café des Borgia... — J'en arrive, et c'est une personne charmante, mademoiselle Léocadie, qui m'a donné le moyen d'arriver jusqu'à vous...

Le capitaine Grisolles indiqua par un jeu de physionomie que l'explication lui semblait satisfaisante.

— Présentemont, — dit-il, — rien ne nous empêche d'aller droit au but... — De quoi s'agit-il?

— D'un soufflet à recevoir...

L'ex-officier d'ordonnance bondit, prit une pose de capitan et roula des yeux furibonds.

— Si c'est une raillerie, monsieur, — s'6cria-t-il, — je la trouve d'un goût très-risquô, et j'ai l'habitude, je vous en préviens, de châtier les mauvais plaisants!. .

Le baron sourit.

— Laissez-moi donc achever... — reprit-il; — j'ai dit : — d'un soufflet h recevoir! — j'ajoute : — et d'un coup d'épée à donner...

Le visage de Grisolles se rasséréna tout aussitôt.

— A la bonne heure comme cela!... — fit-il; — la seconde partie de votre proposition change l'aspect de la première... — Du moment que la réparation doit suivre de si près l'outrage, la chose devient acceptable et l'illustre général dont j'étais le bras droit, le héros légendaire des combats de aâants du Rio de la Plata, n'y saurait trouver luimême rien de contraire à l'honneur... *

— Votre prix, capitaine, s'il vous plaît?...

— Occupons-nous du soufflet d'abolC... — S'il s'agissait de le donner, ce serait dix louis... — Mais il s'agit de le recevoir... c'est très -désagréable et naturellement ce sera plus cher... — ||kis comprenez ça...

— Eh bien ! mettons quinze louis pour le soufflet, voulez-vous?.,.

— Soit. — Je suis arrangeant...

— Reste le coup d'épée... — Combien vaut le coup d'épée?...

— Cela dépend... — Faut-il blesser dangereusement l'adversaire, ou même le laisser sans vie sur le terrain de la rencontre?...

— Ni l'un ni l'autre... — 11 faut, au contraire, lui faire à la main nu au bias une légère blessure, suffisante pour arrêter le combat, mais dont il puisse guérir eu huit jours...

— L'adver^ire est-il un jeune homme?

— Oui.

— Bon tireur?...

— De quatrième force, tout au plus...

— Sera-t-il d'accord avec moi?

— Non pas!... — Diable!... il prendra le duel, au contraire, tout i\ fait an sérieux...

— Il y a, dans ce cas, des risques h courir... — Ces mazettes-là font quelquefois des coups de maladresse qui sont bigrement dangereux, et, pendant qu'on s'occupe à les ménager, on reçoit tout au travers des côtes cinq ou six pouces de fer, ce qui n'est pas du tout drôle...

— Auriez-vons penr, p-Tr hasard, capitaine''.. — demanda ('roix-Dieu en rianf.

— Peur!... — s'écria Grisolles. — Allons donc!... jamais de la vie!... — J'examinais l'affaire uniquement au point de vue commercial... — Je vais vous arranger cela au plus juste prix... — Ce sera cinquante louis...

— En tout?...

— Non, cinquante pour le coup d'épée, et quinze pour le soufflet.

— C'est trop cher...

— Eh bien! pour vous être agréable je vous passe le soufflet à dix louis; mais vous payerez moitié d'avance, et vous déposerez le reste de la somme au comptoir du café des Borgia...

— C'est convenu, capitaine... — Maintenant écoutez-moi... Voici le scénario détaillé de la pièce héroï-comique dont vous serez le grand premier rôle...

Le jour de la première représentation des A<^s/(?s était arrivé.

Un quadruple cordon de gaz illuminait la façade du théâtre dont le directeur, généralement, ne se montrait point prodigue. ^ê^

Le public élégant, depuis longtemps déjà éloigné de ce théâtre par les habitudes bien connues d'économie de l'imprésario, affluait ce soir-là.

Les voitures de maître se succédaient. — Les jolies toilettes dcfilaimit devant les contrôleurs ébahis. — La salle se remplissait rapidement.

L'affiche annonçait pour huit heures le lever du rideau, et dès huit heures moins cinq minutes la chambrée se trouvait déjà presque complète.

D'après ce que nous avons dit dans l'un de nos précédents chapitres de la curiosité très-vive excitée par la pièce nouvelle du romancier en vogue, il nous paraît presque superflu d'affirmer que la composition de la salle était exceptionnellement brillante.

Toutes les aristocraties avaient là leurs représentants ; l'aristocratie dtf l'art, l'aristocratie du nom, l'aristocratie de la fortune et l'aristocratie du vice. — Nous ne parlons que pour mémoire du journalisme militant dont la place est naturellement marquée dans les solennités de ce genre.

Un observateur curieux, passant en revue les loges et les fauteuils, aurait retrouvé ce soir-là, au théâtre que nous avons résolu de no point nommer, bon nombre des personnages principaux de notre récit.

M. de Grandlieu et sa femme occupaient la loge de face envoyée. au vicomte par l'auteur.

Joyeuse de la réalisation d'un de ses vifs désirs, Germaine, souriante et délicieusement jolie dans sa toilette choisie à dessein quelque peu sombre, mais d'un granâ stylo, servait de point de mire à bon nombre de jumelles masculines qui, se détournant ;ivo^ peine de

son profil de duchesse et de madone, se dirigeaient ensuite vers une loge presque voisine où resplendissait la beauté brune de madame Blanche Gavard, venue en compagnie d'une amie plus âgée et à peu près laide, qu'elle destinait sans doute, en sa coquetterie féroce, à lui servir de repoussoir.

Les écrans levés à demi cachaient en partie l'intérieur de l'avant-scène du rez-dechaussée du côté droit, doû s'échappaient des éclats de rire. — Au-dessus de ces écrans apparaissait tantôt l'aigrette blanche d'un chapeau minuscule posé sur un édifice de cheveux blonds ébouriflés, tantôt un éventail immense, tantôt un bouquet colossal.

Parfois des tètes de gummeux mineurs, imberbes et blafards, se penchaient au dehors, lorgnant un moment dans la salle et disparaissant tout à coup d'une façon brusque et comique, comme disparaissent les bonshommes de bois du théâtre de Guignol.

La dame à l'aigrette, à l'éventail et au bouquet n'était a'utre que Reine Grandchamp dont la toilette d'un bleu pâle avait un relief épatant, pour parler comme Octave Gavard, l'un des quatre gommeux anémiques qui toussotaient au fond de la loge.

Juste au-dessus du bébé d'Octave, Fanny Lambert, absolument seule dans l'avant-scène du premier étage, étalait un merveilleux costume de deuil fantaisiste et d'ordre composite, moitié russe, moitié parisien, noir brodé d'argent, soutaché d'argent, et agrémenté de petits boutons d'argent en forme de grelots.

Georges Tréjan, Philippe de Croix-Dieu et André de San-Rémo occupaient des fauteuils d'orchestre. — Le baron et le jeune marquis étaient l'un à côté de l'autre. — L'artiste se trouvait un peu en avant, dévorant des yeux Fanny, mais n'osant la rejoindre sans y avoir été autorisé par un signe qu'elle avait promis de lui adresser pendant l'un des entr'actes de la pièce.

En face du Id-ine Grandchamp, c'est-à-dire du côté gauche, un couple bien connu des Parisiens occupait tout entière l'avant-rcène du rez-de-chaussée dont on avait enlevé la cloison.

L'homme, ancien armateur d'Anvers, du nom de van Artoff, était venu se fixer à Paris dix ans auparavant avec vingt millions, dans le double but de fuir sa femme et de manger ses revenus, et même au besoin son capital, en galante compagnie. — Van Artofî avait si bien et si complètement réalisé son programme qu'âgé de soixante ans à peine au moment où nous le présentons à nos lecteurs, il paraissait en avoir au moins soixante et quinze.

Difficilement on pouvait rêver quelque chose de plus ingrat que son apparence.

Quehjuos mèches de cheveux presijue blancs poussaient çà et là sur son crâne dénudé. — Des favoris grisâtres, rudes et courts, encadraient son visage flasque, boursouflé, sans expression, véritable face de gâteux de la Salpètrière. — Ses yeux mornes et teinos, ensevelis sous des paupières plissées et tombantes, se ranimaient soudain et brillaient comme des charbons ardents quand leur regard hébété rencontrait dans son axe une femme jolie et séduisante.

Van Artoff, gros et court, ne pouvait marcher, — et encore bien lentemfnt, — qu'en s'appnyant de la main droite sur une forte canne, et de la main gauche sur le bras d'un grand valet de pied avec l'aide duquel il gagnait un large coupé construit exprès pour lui, et si bas que la caisse touchait presque le sol.

Une maladie de la moelle épinière, résultant à coup sûr des prodigieux excès de l'cx-

armateur — fructus belli! — avait sinon paralysé complètement les jambes, du moins rendu leurs mouvements difficiles et pénibles.

Rieu ne survivait chez ce vieillard cadavéreux, — vêtu à la mode du lendemain et couvert de parfums violents, — rien, sinon les instincts d'un insatiable libertinage.

A force de se montrer chaque après-midi sur les boulevards et au bois dans son coupé bas, chaque soir dans quelqu'un de nos théâtres, le Flamand était devenu une figure presque populaire, — comme le Persan, de légendaire mémoire, et comme d'antres individualités bizarres que nous pourrions citer.

Et ne croyez pas que cette victime de la débauche effrénée, étalant sans cesse et partout son effroyable et précoce décrépitude sous les yeux des PcU-isiens, fût pour eux un exemple et un enseignement!...

Allons donc!...

Tout le monde le connaissait...

Quelques-uns le plaignaient...

Beaucoup l'enviaient... oui, l'enviaient... — Que voulez-vous?... — il était si riche!...

La personne qui se trouvait avec lui dans l'avant- scène, sa compagne patiente, docile, résignée, assidue sinon fidèle, jamais rebutée, jamais lassée, était vêtue de faille gris-perle et portait aux oreilles des diamants de cinquante mille francs chacun.

Ayant dépassé depuis quelque temps déjà le cap si fertile en naufrages qui marque la plus extrême limite de la seconde jeunesse, cette personne produisait encore, à distance, un agréable effet. — Merveilleusement jolie et chantant le grand opéra d'une façon suffisante, elle avait eu jadis une immense réputation de beauté et une petite réputation de talent, mais ses succès d'artiste étaient toujours restés bien chctifs auprès de ses succès de femme.

Deux noms éclatants se lisaient sur la liste de ses victoires et conquêtes, parmi des myriades de noms inconnus : — au moment de ses débuts dans la vie galante un jeune homme, qui devait être plus tard un grand écrivain, — à la veille de son déclin, un jeune homme qui était déjà un grand peintre, avaient eu des bontés pour elle.

Elle ne songeait plus maintenant qu'avec une nuance de dédain à ces futilités galantes, et son ambition légitime, le but uniijue de sa vie, étaient désormais de ne point laisser quelque croqueuse de pommes aux belles dents approcher des millions de l'ex-armaleur.

Brune autrefois, l'Égérie de van Artoff avait adopté récemment pour sa chevelure certaine nuance d'un jaune citron du plus piquant effet.

Elle enlaçait le Flamand, — même en public, — dans une guirlande d'attentions soutenues et de petits soins tendres qu'il accueillait avec une morne indifférence.

Au fond de la loge se tenait debout le grand valet de pied sans l'aide duquel van Artoff ne pouvait marcher. — De temps en temps, sur un signe de son maître, il sortait et rapportait tantôt une glace, tantôt un grog. — L'ex-armateur prenait la glace et buvait le grog, puis sa tète retombait sur sa poitrine, sa lèvre inférieure pendait, ses paupières s'abaissaient à demi sur ses yeux ternes. — 11 paraissait ne rien voir et ne rien entendre et demeurait immobile et muet comme une idole japonaise.

11 ne nous reste plus à parler que de trois personnages.

Li:? TP.AGKDIES DE PARIS

Pour nionsiijur, dit ValiMiliu en [iréseutuiit à suii iiiailn' nuo lettre. (Page 2ftl.^

Deux d'entre eux, un liûinine et une t'eiuine, occupaient une baignoire découverte.

La femme pouvait avoir cinquante-deux ou cinquante-trois ans.

Lorsque, vingt-deux ans auparavant, elle exerçait la profession d'accoucheuse au boulevard des Batignollcs dans la maison de Vignot, dit Fil-en-qualre, un bien petit nombre de lignes nous suffisaient pour faire son portrait.

M Madame Angot, — disions-nous alors, — (^tnit une petite personne d'une trentaine

d'années, maigre, et plutôt laide que joiio, mais douée d'une physionomie superlativement intelligente. — Ses lèvres minces et son nez pointu inspiraient des doutes légitimes sur la bonté de son caractère, — ses yeux mobiles, aux prunelles gris de fer, exprimaient la cupidité et l'envie. »

Depuis cette époque, madame Angot avait considérablement engraissé, ce qui, en raison de l'exiguïté de sa taille, lui donnait l'aspect d'un poussah féminin. — Son nez toujours pointu, ses lèvres toujours minces, disparaissaient à demi sous les tissus adipeux de ses joues couperosées. — Ses yeux, devenus presque invisibles au milieu de cette masse de chair soufflée, conservaient leur expression d'autrefois.

La sage-femme de 1850, bien en vue sur le devant de la baignoire, portait une toilette ultra-riche, voyante et prétentieuse, du mauvais goût le plus achevé. — Son chapeau, ridicule à la fois de forme et de couleur, couronnait un échafaudage extravagant et invraisemblable de faux cheveux.

Les pectoraux puissants de madame Angot, contenus au majestueux par l'ai-nialure d'acier d'un corset à haute pression, remplaçaient avantageusement la vitrine d'un joaillier pour l'exhibition de toute une orfèvrerie variée. Colliers, chaînes, médaillons, broches, boutons, etc., formaient sur le corsage de velours solférino de sa robe des cascades d'or et de pierreries... — C'était fort laid, mais éblouissant.

Les doigts jadis fluets, maintenant boudinés de l'ex-accoucheuse, menaçaient de faire éclater ses gants paille, sur lesquels eLe portait une demi-douzaine de bagues, tout au moins, à chaque phalange.

De la main droite elle tenait une de ces jumelles absurdes, comme on en voit quelquesunes chez les opticiens du Palais-Royal, et qui séduisent irrésistiblement les étrangères par leur prix élevé d'abord, et ensuite parleurs ciselures, leurs guillochures et les enluminures violentes de leurs émaux multicolores.

Madame Angot lorgnait presque sans cesseles loges et les galeries, et les canons de sa lorgnette se fixaient de préférence sur les femmes jeunes et jolies.

Elle paraissait connaître beaucoup d'hommes dans la salle, mais aucun de ces hommes ne lui adressait la parole ou ne la saluait en passant devant elle pour aller i-eprendre sa place. — Entre elle et eux tout se bornait à l'échange d'un clignement d'yeu.x furtif et d'un sourire à peine ébauché.

Le personnage qui servait do cavalier à madame Angot paraissait chercher l'omjjre dans la partie mal éclairée du fond de la baignoire, avec autant de soin qu'en mettait la sage-femme à se placer bien en évidence et en pleine lumière.

Ce personnage n'offrait rien de franc, ni dans sa personne, ni dans ses allures. — Tout en lui restait indécis, même son âge : — il pouvait avoir cinquante ans; il pouvait n'en avoir que quarante. — Ses cheveux, d'un blond fade, séparés au milieu du front par une raie, tombaient en mèches plates jusque sur les -oreilles, — son visage glabre et incolore semblait sans expression, ce qui tenait peut-être d'ailleurs à ce que les yeux disparaissaient sous des lunettes légèrement teintées de bleu.

La toilette du quidam en question affectait des tons neutres. — Sur son costume de drap gris de for il portait un ample paletot du gris jaunâtre le plus affreux; — des gants noirs et un chapeau à forme basse romplétaieut sa misi; vulgaire.

fcçw-

LES TllAOEUlES Di: PAlllS 315

Il ne regardait personne, ne lorgnait pas, ne parlait jamais le promior à madame Angot, et, quand elle lui adressait la parole en se retournant à demi, il ne se penchait point en avant pour lui répondre.

Nous n'avons désormais à nous occuper ([ue d'un spectateur, placé aux fauteuils d'orchestre sur le même rang que M. de Croix-Dieu, mais séparé de lui par quatre ou cinq personnes.

Ce spectateur, vêtu militairement d'un pantalon à la hussarde de drap bleu, et d une courte nnlingote noire serrant la taille comme un corset et dessinant les hanches, lorgiiail les femmes avec une petite lunette à seul tube, faisait des effets de torse, et roulait sans cesse entre ses doigts les pointes pommadées de ses moustaches.

C'était le capitaine Grisolles, ex-officier d'ordonnance de plusieurs généraux américains, directeur de la salle d'armes en chambre du boulevard Saint-Michel, et ami de cœur de mademoiselle Léocadie, l'une des Italiennes postiches du café des Borgia, bonne fille qui le soutenait de ses économies quand il se trouvait, — par hasard, — un peu gêné...

L'aflichc proiijctfail le lever du rideau pour huit heures précises.

Or il était huit lieures et quart et les musiciens arrivaient à peine à leurs pupitres.

Le publie de ces hautes régions qu'on nomme inditléremmenl le poulailler ou le liarndis commençait à témoigner son impatience en poussant des cris inhumains, mêlés d'imitations plus ou moins réussies du chant du coq appelant ses poules, du miaulement du chat amoureux, de l'aboiement plaintif du chien à qui l'on marche sur la patte, et du vagissement de l'enfant au mailUif.

Bon nombre des spectateurs de la galerie et de l'orchestre mauih'sl aient de leur ci'ilé en frappant du pied le plancher, sur le rhythme des Lampions, ce qui faisait monter vers le lustre des nuages de poussière grisâtre et mal odorante.

Enfin le chef d'orchestre, en cravate blanche, en habit noir, i?ii gants clairs, parut, majestueux et superbe, jeta un regard curieux sur la salle irritée, s'initalla dans son fauteuil et saisit de la main droite l'archet qui devait lui servir de bâton de commandement.

Presque en même temps un régisM'ur frap[ju les Irnis coups, accueilli!^ par des applaudissenients panachés de laz/.is. — (Jn joua l'ouverture, et la toile se leva .sur h' pieniier acte des Aspasie<.

Ce titre antique servait d'eti(|uette à un drame absohiini'ut parisien.

Par le nom de la courtisaue légendaire, l'auteur avait voulu désigner ies bétaïres du Paris moderne.

fc^**-

Nous n'analyserons point la pièce dans laquelle, à côté d'une grande inexpérience des moyens scéniques, se trouvaient un talent réel et de l'esprit semé à foison.

L'auteur s'était promis d'arriver au succès en faisant défiler sous les yeux du public toute une galerie de types de pécheresses dessinés et enluminés d'après nature, depuis la courtisane chevronnée, couverte de ces diamants qui sont la croix d'honneur du vice, jusqu'à la cocotte surnuméraire, — pauvre petite débutante attendant son premier coupé, et malgré ses dix-huit ans et son joli visage .le le voyant pas venir.

Pour donner un relief hors ligne, un cachet tout à fait spécial à ces divers rôles, le romancier-dramaturge avait exigé l'engagement de diverses femmes appartenant beaucoup plus au monde de la galanterie qu'à celui du tliéàtre, mais enfin ayant traversé le théâtre avant de se livrer exclusivement au culte de Vénus Mérétrix.

L'affiche offrait donc un ensemble de noms très-connus et dont quelques-uns pouvaient même, à un titre quelconque, se targuer de célébrité.

Or, parmi ces noms, il en était un que le public de la première représentation, si ferré cependant sur les choses des coulisses, ne connaissait point, quoiqu'il fû* placé en vedette, ni plus ni moins que ceux des principaux artistes.

Une ligne de l'affiche disait : « Mademoiselle Din.\u Bluet, [jour ses débuts, jouera le rôle de Violette. »

Quelques journalistes, quelques auteurs, en lisant la distribution des Aspasieskld quatrième page d'un journal quelconque, avaient demandé à leurs voisins :

— Dinah Bluet?... (ju'cst-ce que c'est que ça?...

Tout le monde semblait l'ignorer.

Un vieux comédien avait cependant répondu :

— Dinah Bluet est, paraît-il, une petite fille qui vient de Belleville. a du talent...

On prétend qu'elle

Le rôle confié à la débutante, — disons-le tout de suite afin di' n'y plus revenir, — • était absolument sympathique.

Violette personnifiait l'honnêteté dans une pièce de mauvaises mœurs. — Les divers personnages du drame se donnaient, pendant cinq actes, un mal véritablement prodigieux pour faire trébucher la vertu de la pauvre fille, — brodeuse de son état, sorte de liigolette ou de Mimi-Pinson, — et, bien entendu, n'y parvenaient point.

Un amour pur, une chasteté native, défendaient victorieusement Violette contre toutes les séductions, et la sauvaient de tous les pièges.

Dès la première scène d'exposition, l'héro'i'ne du drame, la plus chevronni'e des Aspasies, avait j)Osé le caractère de Violette d'une façon très-moqueuse, très-mordante et ti'èshabile. — La jeune fille était peinte de main de maître au physique et au moral.

Lorsque, vers le milieu de l'acte, Dinah Bluet entra en scène, oppressée par l'épouvante et prête à défaillir, mais cachant hôro'iquement son effroi, on entendit passer dans la salle un petit murmure vague, faible comme un souffle, et d'un heureux augure pour le succès de la débutante.

Tous les spectateurs, en ellut, ou du moins presque tous, se senluiciil captivés cl

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LES TKAGKUlliS Uli PAlilS 'SM

cliai-més, tant Diiiah Bluet semblait riiicamation vivante et complète du personnage quelle devait interpréter.

La future étoile avait tout au plus dix-sept ans.

Elle était de taille moyenne, mince et souple, et gracieuse dans ses moindres mouvements.

Des cheveux soyeux d'un blond pâle, épais, longs et faiblement ondulés, couronnaient un visage délicat, sérieux, intelligent, remarquable par la finesse et la régularité du ses traits, mais bien plus encore par son expression d'admirable candeur.

Les yeux très-grands de la jeune fille, aux prunelles d'un bleu sombre, aux paupières frangées de longs cils, disaient la chasteté et presque l'innocence, aussi bien que les lignes nettement arrêtées de sa petite bouche.

Le front pur de la comédienne était virginal comme celui de Germaine de Ilaiidal, vicomtesse de Grandlieu...

De quelle façon expliquer la double auréole rayonnant sur ces deux femmes, dont 1 une iHait mariée et dont l'autre appartenait au théâtre, lieu de perdition s'il en fut? — L'avenir nous l'apprendra sans doute.

Dinah Bidet ou plutôt Violette, en sa qualité de petite ouvrière honnête et pauvre, portait une robe de toile d'une absolue simplicité.

Dans son costume rien ne trichait et cependant, ainsi vêtue, elle paraissait plus élégante, et surtout plus distinguée, que les actrices en toilettes tapageuses au milieu desquelles elle venait de faire son entrée.

La jeune fille prononça les premiers mots de son rôle.

Ce fut alors un enchantement général.

Jamais voix plus limpide, plus cristalline, mieux timbrée, plus délicieusement musicalen'avait retenti dans ce théâtre classique du mélodrame violent, do la déclamation h outrance, du : Grâce pour moi, monseifjneur! grâce et pitié!! du : Mnl/ieureu.v, c'est ta mère! ! ! et du : — Merci, mon Dieu!...

Le petit murmure vague et approbateur dont un peu plus haut nous avons parlé s'accentua et devint une sorte de frémissement contenu.

On n'applaudit point, cependant, — il n'y avait pas encore lieu. — Mais, chose rare!... on en eut envie!...

Meinherr van ArtolV, l'ex-armateur d'Anvers, ne s'était nullement départi de sa bestiale et somnolente immobilitii d'idole japonaise au moment de l'entrée en scène de Dinah Bluel.

Mais, quand la jeune fille eut parlé, le corps du Flamand tressaillit, comme si l'étincelle d'une pile de Volta venait de toucher sa machine épaisse. — Les paupières flasques cachant à demi ses yeux moi-nes se soulevèrent l'une après l'autre, — sa lèvre inférieure cessa de pendre sur son menton, il releva la tète, il prit sur le rebord de la loge une gigantesque jumelle d'ivoire dont il dirigea les canons vers la débutante, et, à mesure qu'il la contemplait, étudiant en connaisseur émérite les traits de sa figure et les lignes de son corps, son visage teireux et bistré devenait rouge, puis pourpre, puis violacé... — Une congestion semblait imminente, tant la violence de sou émotion faisait affluer brusquement le sang à son cerveau.

Mademoiselle Desjardins, — ainsi se nommait la ci-devant cantatrice qui consacrait sa vie à préserver de toute atteinte le cœur ou pour mieux dire les millions du Flamand, — prit peur aussitôt. — • Elle attacha sur van Artoff le regard fixe et flamboyant avec lequel le dompteur se fait craindre du lion et du tigre, — puis se penchant vers lui en souriant — (le sourire était pour la salle) — elle dit d'une voix très-basse, mais nette, tranchante et sévère :

— Ah çà! voyons, bon ami, qu'est-ce que c'est? — Que regardez-vous donc avec une attention si tendue que vous allez faire éclater les veines de vos tempes? — Ce n'est pus, j'imagine, cette petite débutante qui ne sait ni marcher en scène, ni se tenir en place, ni écouter, ni parler! — Si c'est elle qui vous absorbe et vous agite de cette façon, je ne vous en fais point mon compliment! — C'est un vrai chiffon, cette grue! — Oh! les hommes! — Serez-vous donc toujours un affreux libertin? — Que je suis faible de vous aimer! — En vérité, c'est scandaleux! — Quand vous voudrez vous donner en spectacle, allez seul au théâtre! — Quittez votre jumelle et dépêchez-vous! — Je le veux!...

Van Artoff s'empressa d'obéir. — Ce millionnaire avarié craignait comme le feu mademoiselle Desjardins, mais elle le tenait solidement, car elle le' tenait par ses vices; il ne pouvait se passer d'elle et se contentait de lui donner, le plus souvent possible, d'obscures et passagères rivales, ainsi que le faisait d'ailleurs pour Jeanne 'Vaubernier, comtesse Dubarry et Reine Cotillon, un roi fantaisiste, en amour, un peu plus qu'il n'aurait fallu.

Dans la loge de face, occupée par M. de Grandlieu et sa femme, on portait sur la débutante un jugement qui ne ressemblait guère à celui de mademoiselle Desjardins.

Germaine, se tournant vers son mari, lui dit :

— Voyez donc, mon ami, cette jeune fille... — Commeul la trouvez-vous?...

— Port bien, — répliqua le vicomte.

— N'est-ce pas? — reprit Germaine. — LUe est distinguée, jolie, sympathique et charmante... Elle me plaît beaucoup... — Je ne me faisais pas du tout cette idée-là des comédiennes du boulevard... — Savez-vous son nom?...

Armand consulta le programme.

— Dinah Bluet... — répondit-il.

— Ce nom est ravissant comme elle... — .\-t-ellc une réputation?...

M. de Grandlieu se mit à rii-e.

— Pourquoi riez-vous au lieu de ri^iundre? — demanda Germaine.

— Parce que je me vois forcé de vous avouer en rougissant, chère enfant, mon ignorance absolue au sujet du personnel de ce théâtre et de plusieurs autres... — Je ne SUIS pas venu ici plus de trois ou quatre fois dans ma vie, et jamais, jamais, jamais, je n'ai entendu parler de mademoiselle Dinah Bluet... C'est une très-gracieuse artiste... Son honnête physionomie prévient en sa faveur... Elle \w, me paraît point sans talent, mais elle est toute jeune et je doute qu'elle soit célèbre...

— Eh bien! — répliqua Germaine avec un niduvemenl de tète dune adorable nnilinerie, - si elle ne l'est pas encore, elle le devicndia, car elle le mérite... — nous la verrons un jour au Théâtre-Français.

— Ah! — inunmira M. de Graudlieu, — mieux vaudrait la voir ignorée de tous, dans une obscurité modeste, heureuse femme d'un heureux mari, loin des ivresses du succès et du bruit des bravos...

Au même rang des loges de face madame veuve Blanche Gavard, lorgnant Dinah Bluel, se disait à elle-même :

— Très-gentille, sa robe de tuile! — Comment font-elles, ces filles-là, pour avoir tant de chic avec dix francs d'étoffe?...

Dans la baignoire découverte voisine des fauteuils d'orchestre, madame Angot, après un examen long et détaillé de la débutante, fit pivoter sur son siège sa massive personne, et, se penchant vers l'horcme au paletot jaunâtre qui s'immobihsait derrière elle, elle lui glissa ces mots dans Toreille :

— Joliment mignonne, hein, la petite? — Si elle voulait! — Elle n'a pas l'air... — Mais bah! on ne sait jamais... — Si trompeuses, les physionomies !... — Montez dès ce soir, pendant un entr'acte, chez le portier du théâtre, et s'il faut se fendre de dix francs pour lui délier la langue, allez-y carrément... je vous les rembourserai.

Le silencieux spectateur ne répondit que par un geste d'adhésion, puis, s'adossaut de plus belle à l'un des panneaux du fond de loge, il sembla s'isoler de nouveau du spectacle et du monde entier.

A l'orchestre Georges Tréjan admirait, en artiste, la beauté fine de Dinah Bluet, et se disait qu'on pourrait peindre, d'après cette enfant, une adorable figure de l'innocence,

Fanny Lambert, elle aussi, subissait à son insu le charme presque irrésistible de la jeune fille, mais la loge de tout le théâtre oîi la débutante produisait sans contredit l'impression la plus vive, était l'avaut-scène de Reine Grandchamp ou plutôt d'Octave Gavard,

Quiconque connaît un peu les mœurs des petits gnmmeux ridicules sait à merveille que pour ces messieurs le chic suprême est de blaguer.

D'après le code fantaisiste qui les régit, prendre une chose quelconque au sérieux, c'est rCélre pas dans le mouvement. — Admirci- n'importe quoi, c'est l'ancien Jeu.

Fidèles à la saine tradition, Octave Gavard, ses deux amis et Reine Grandcliamp, après avoir dîné ensemble fort anipl(,ment au coliaret, blaguaient à qui mieux mieux depuis le lever du rideau, mais en ayant soin de mettre à leurs ricanements une sourdine assez prudente pour ne pas se faire enlever par le vrai public qui, devenu féroce quand on interrompt son plaisii-, exige à grands cris l'expulsion des cocodès trop bruvaiits, et l'obtient neuf fois sur dix.

Tout était matière à raillerie pour la drôles.se et les trois gamins. — Pièce et décors, comédiens, comédiennes et toilettes, ils raillaient tout impitoyablement.

Deux ou trois : chut! bien accentués s'étaient déjà fait entendre au parterre.

Dinah Bluet parut eu scène.

Octave ouvrait la bouche pour accueillir son entrée par quelque quolibet idiot, mais à peine eut-il regardé la jeune fille qu'il devint brusquement sérieux et attentif.

Reine Grandchamp, étouffant à demi sous son éventail sa voix notablement enrouée, comme celle de presque toutes les femmes qui font de la nuit le jour, commença une phrase désobligeante qu'Octave ne lui laissa point achever.

Ah! zut au débinage!... — fit-il brusquement. — Tu sais, le bébé, il n'en faut

plus...

Hein?... Tu dis'?... — demanda Reine étonnée.

— Je dis, mon chien-chien, que tu vas te taire!...

— Bah! et pourquoi?

Parce que la pièce m'amuse et que je veux entendre...

Entendre cette rengaine!... Allons donc!...

Rengaine tant qu'il te plaira, j'ai le droit de m'y amuser, moi, même si ce n'est pas

amusant!... — Fiche-moi donc la paix, mon canard, et ça aura un rude cachet!...

Octave, en disant ce qui précède, avait un peu trop élevé la voix. — Un orage se formait au parterre. — ^ Déjà l'on criait : — A la porte!... — Continuer la discussion dans l'avant-scène était impraticable.

Reine Grandchamp, à qui l'anémique cocodès venait de tenir tète pour la première fois, lui tourna dédaigneusement le dos et mordit à belles dents la batiste de son mouchoir afin de dissimuler sa colère.

Octave ne s'en inquiéta point. Son attention tout entière se concentrait sur la scène et sur la débutante.

Les deux autres gommeux, pénétrés d'une vénération profonde pour l'héritier de six millions, jugèrent opportun d'imiter son exemple et se tinrent cois, ne soufflant mot et faisant mine d'écouter.

Le premier acte du drame marchait bien.

Dinah Bluet, redevenue tout à fait maîtresse d'elle-même et ne se sentant plus sous le poids d'une écrasante émotion comme au moment ae son entrée en scène, déployait dans siui jeu un charme pénétrant.

Son succès paraissait devoir être très-vif.

Une jolie scène lui permit de prouver qu'à ses qualités de naturel, de grâce et de candeur elle joignait une réelle énergie^ et les applaudissements éclatèrent.

— Br.ivo! — cria Octave de toutes ses forces. — Bravo! bravo!... ah! bravo!...

Et il se mit à battre des mains avec une énergie si giande ([u'il fit sauler les boutons do ses gants.

Reine Grandcbamp se retourna, ahurie de stupeur et ne pouvant en croire ses oreilles.

Ife.

Ii*«-

Georges recomnieuça son esquUse clans le sens indiqué. (Page 290.)

Quoil Octave, tictavc qui du sa vie n'avait rien admiré! — Octave ce blasé de viii-t ans qui formulait sur toutes ctioses un jugement sans nppel en disant : — C'est ni/ccil Octave applaudissait!

C'était le monde renversé!

Un double éclair jaillit des yeux d<- Itrine.

IClle prit le gommoux par le poignet, le forranl ainsi à s'approeiier d'elle, et de ses lèvres touchant son oreille elle lui dit d'une voi.x basse et vibrante :

— Tu la tj^iyes donc jolie, cette pécore?...

— .\h! t^^Bma chère, — répondit carrément Octave, — jolie n'est pas le mot!... — il y en a ires flottes, de femmes jolies... il y en a trop... Ça devient gênant... ça encombre... — Mais celle-ci est épatante!... — Non! parole! un galbe à tout casser!... Quel relief!...

Uciiie Graiulchamp haussa les épaules.

— Une chipie!... — murmura-t-elle. — Tout au plus la beauté du diable!

— Connu! — fit Octave en riant; — les raisins sont trop verts...

Reine Grandchamp frappa du pied et reprit avec colère :

— Pourquoi ne te toques-tu pas de celte caliotine?

— J'ai dans ma folle idée que je le suis, ma chère...

— Qui t'empêche d'aller le lui dire?

— Sois paisible... j'irai tout à l'heure...

— Pourquoi pas tout de suite?

— C'est une idée. . j'y vais tout de suite.

Octave se leva.

Reine, qui le tenait toujours par le bras, le contraigult à se rasseoir.

— Tu sais que je te le défends! — fit-elle.

— Ah! bah!... — Eh bien, le bébé, nous allons voir un peu ça!...

— Si tu sors, je sors avec toi!... — Si tu y vas, je fais du bruit... — On noas mènera tous les deux au poste... Au moins, comme ça, tu n'iras pas!...

— Très-joli, mais trop de galbe!... — J'attendrai la fin de l'acte... — Ah çà! mais tu es donc jalouse!... — Non, ma parole, elle est bien Ijonne!... Quel cachet!

Tandis que s'échangeaient dans l'avant-scènc ces paroles rageuses d'un côté et moqueuses de l'autre, une tirade bien dite par Dinah Bluet enlevait la salle et provoquait une triple salve d'applaudissements.

Octave, dans le paroxysme de son eulhou-iasme, saisit à deux mains l'énorme bouquet que Reine avait placé sur une chaise à côté d'elle, et le lança aux pieds de la débutante.

Reine devint pâle sous son rouge.

— Mon bouquet! ! — dit-elle avec fureur. — Polisson, paltoquet, goujat, mon bouquet à cette coquine!...

— Ah ! — fit le gommcux menaçant, — je te défends de l'insulter!...

— Défends-moi donc aussi de la siffler!... défends un peu!... — Tu verras si j'obéis...

Et la jeune femme, tirant de sa poche la clef merveilleusement ciselée d'un petit meuble où elle enfermait ses valeurs, l'approcha de ses lèvres. Octave voulut la lui arraclier; il ne put en venir à bout.

— Prends xaide! — balbutia-t-il.

— A quoi?...

— Si tu siffles, je t'étrangle 1

— Tu n'oserais pas!...

— Essaye un peu!...

Reine jeta un coup d'u'il sur le cocodps anémique.

Il était méconnaissable, tant une résolution farouche modifiait le caractère ordinairement si doux de son visage blême, aux pommettes saillantes. La drôlesse eut peur.

— Il le ferait comme il le dit, — pensa-t-elle, — il m'étranglerait 1 Et elle remit sa clef dans sa poche.

Ce qui précède s'étant dit tout bas, entre cuir et chair, pour erdprunter à l'argot du

théâtre une expression pittoresque et frappante, le public n'avait accordé aucune attention à cet orage dans une loge.

La toile tomba au milieu d'un grand tapage de bravos, suivis d'un rappel général, mais qui, dans l'esprit des spectateurs, s'adressait tout particulièrement à Dinah Bluet.

— Vous savez, ma chère, je sors, — dit Octave en prenant son stick et son chapeau, — et si vous voulez faire du chabannais, h présent qu'on a baissé le rideau, je vous préviens que ça m'est égal...

Reine était devenue calme.

— Du chabannais! — répéta-t-elle avec une imposante dignité. — Allons donc! — Pour qui me prenez-vous? — Je ne vous retiens pas!... — Allez faire miroiter aux pieds de cette cabotine la magique perspective des six millions de feu papa... — Mais charitablement je vous préviens, mon bon, que vingt-cinq louis comptant feraient mieux son affiiiro...

Octave sortit sans répondre et referma violemment derrière lui la porte de la loge. Reine se tourna vers les gomraeux que la petite scène d'intérieur dont ils venaient d'être témoins agitait visiblement.

— Ah çà! voyons, — leur demanda-t-elle, — à quoi diable pensez-vous, vous autres? — Au lieu de rester là plantés comme deux bons idiots, à sucer les pommes de vos cannes remuez- vous donc un peu pour me rendre un service...

Les bons idiots indiquèrent par leur attitude empressée et soumise qu'ils étaient prêts à tout, — à tout absolument.

— Vous connaissez M. de Croix-Dieu, — reprit la jeune femme; — il est ici, je le sais... h l'orcliestre sans doute, ou bien dans quelque loge... — J'ai besoin de le voir. — Allez mr' le f;hercher... — Trouvez-le... — Amenez-le... — Dépêchez-vous... — j'attends...

Les gommeux s'élancèrent au dehors, et, cinq minutes après, reparurent avccle baron.

— Le voilà! — s'écria l'un d'eux d'un air de trionîphe.

— Eh bien! c'est parfait, — dit Reine. — Vous êtes gentil-!... Allez-vous-en!...

Les gommeux disparurent.

— Qu'y a-t-il, ma chère? — demanda Philippe en entrant dans l'avant-scène. — Vous n'avez péis ce soir, ce me semble, votre visage habituel?

— Baron, — demanda brusquement Reine, — vous souvenez-vous de notre entretien de l'autre jour et de vos gracieuses menaces?...

— Ma mémoire est excellente, — répondit CroLx-Dieu avec un sourire; — oui, je me souviens... — Mais à quel propos?

— A propos de ceci : — ce n'est pas moi qui vais congédier Octave... C'est Octave qui va me quitter...

— Allons donc! — que me contez-vous là! — Je l'ai vu dans l'après-midi et il ne m'a pas dit un mot de cola... — il ne songeait point, je l'affirme, à briser une chaîne que vous rendez charmante...

— 11 n'y songeait point alors... il y songe à présent...

— Et pourquoi?...

— Parce qu'il vient de se monter la tête pour cette fille aux grands yeux bêtes qui s'appelle Dinah Bluet et qui débute dans la pièce!...

— Comme cela? tout de suite? à première vue? — fit le baron en riant.

— Ne riez pas, c'est sérieux, allez! ! — il est pincé, et solidement! — il m'a défendu de blaguer... il m'a pris mon bouquet pour le jeter à cette chipie, et, comme je le menaçais de la siffler, il m'a menacée de m'étrangler... oui, baron, de m'étrangler, et d'un ton à donner la chair de poule... — Enfin, au moment où je vous parle, il déclare sa flamme... — mon Dieu! oui, tout simplement.

— A Dinah Bhiot! ! — sur le théàlre?...

— Oui, mon bon, et je tenais <à vous prévenir tout de suite, vous comprenez ça, car ne pouvant rien empêcher je ne dois pas être responsable... Ah! non, par exemple!...

— C'est trop juste... Soyez sans crainte... — Merci de l'avis, ma jolie Reine... Je vais voir un peu ce qui se passe... et je vous ramènerai le fugitif soumis et repentant...

Croix-Dieu quitia la loge et le théâtre et se dirigea vers l'entrée des artistes, située sur le boulevard.

Il allait l'atteindre quand il en vit sortir Octave, point du tout triomphant, mais penaud, vexé autant qu'on le puisse être, et :

Confus l'omine un reniird qu'une (fôule aurait pris

II y avait foule sur le boulevaiil (]ui, pi'udant les eiitr'acles, 'servait en quelque sorte de second foyer au public.

M. de Croix-Dieu, en allant à la rencontre d'Octave, disiriliiia à droite et à uauehe nue dizaine de poignées de main, et, forcé de faire halte pour répondre à un prcmieneur de sa

nilSi-K

connaissance, heurta légèrement l'individu h cheveux plats et incolores, à lunettes tintées de bleu et à paletot d'un gris jaunâtre, qiw. nous avons vu dans la baignoire de madame Angot.

— Mille pardons, monsieur!... — dit-il, «ans même se tourner vers celui que venait d'effleurer son coude.

La lumière d'un bec de gaz tombait d'aplomb sur le visage du baron.

Le bizarre personnage, photographié par nous quelques pages plus haut, regarda M. de Croi.K-Dieu, distraitement d'abord, puis avec une profonde attention, fit un geste de stupeur, enfonça sur ses yeux son chapeau bas de forme et s'éloigna d'un pas si ra} ide et avec un trouble si grand qu'il faillit renverser André de San-Rérao qui vena't en sens inverse.

— Maladroit! — s'éci-ia le jeune niar([uis.

— Pardon, monsieur !,.. — balbutia l'inconnu. — Je ne l'ai point fait à dessein...

En entendant la voi.x, .\ndré tressaillit, regarda l'homme, et à .son tour parut stupéfait.

— Monsieur, — dit-il avec agitation, — deux mots, je vous prie...

— Excusez-moi, monsieur... — répliqua l'inconnu, — je suis pressé...

— Il faut que je vous parle, monsimir, il le faut absolument...

— C'est impossible... On m'attend et je suis en retard...

— Je crois vous reconnaîlre...

— "Vous vous trompez... je suis étranger... Bonsoir!...

Et l'homme aux lunettes, décidé h couper court au dialogue, se glissa comme une anguille dans la foule en louvoyant à travers les groupes. André allait le suivre.

Il en fut empêché par M. de ('rciix-Dieu qui lui saisit le bias en lui disant :

— Qu'y a-t-il donc, et pourquoi cette physionomie bouleversée?...

— Baron, je ne me trompe pas... — répliqua le jeune homme; — c'est lui... j'en suis si'ir.

— Lui?... qui?...

— L'homme qui m'est venu chercher autrefois dans la maison du bord de l'eau pour m'amener à Paris... l'homme qui sans doute connaît ma fauiille...

— Vous avez revu cet homme?...

— A l'instant .. Des lunettes jjleues... un cliapeau bas... un jialetot jaunâtre... — 11 était là... il ne peut être loin...

— - l'Ji bien ! nou> allons le chercher ensemble...

André et le baron se miient en cha.sse aussitôt, mais l'inconnu fut introuvable. — Il n'était pas loin, cependant. — Réfugié dans un café voisin du théâti'C, il avait prestement mis bas son paletot trop facile h reconnaître, et il épiait ;\ travei-s le vitrage les deux hommes qui, désespérant de le rejoindre, no tardèrent pas fi rentrer dans la salle, eu compagnie d'Octave Gavard.

La déconvenue de ce dernier et sa mine piteuse avaient la cause du monde la plus simple.

Éperonné par les menaces de Reine Grandchamp, le gommeux s'était résolument élancé dans l'escalier des artistes, persuadé qu'une pièce de vingt francs mise à propos sous les yeux du concierge lui procurerait l'entrée des coulisses, et lui permettrait de déclarer sans retard à Dinah Bluet qu'il éprouvait pour elle un béguin d'un fort calibre.

Mais les cerbères des théâtres sont parfois incorruptibles; — le jeune Octave se heurta contre une inflexible consigne, et comme il insistait un peu trop, le digne concierge, vieux soldat farouche et nerveux, oublia les égards auxquels avait droit l'héritier de six millions ot l'appela vilain pierrot...

Sans en écouter davantage, le gommeux tourna les talons.

L'homme au paletot jaunâtre attendit que le rideau fût levé sur le second acte des Aspasies et regagna sa place auprès de madame Angot.

— Eh bien! — lui demanda tout bas cette dernière, — avez-vous des renseignements?

— J'en ai, et ça aa rien coûté... — On parlait de la débutante au café du théâtre...

— Qu'en disait-on?

— La demoiselle est sage...

— .\llons donc!...

— C'est comme ça...

— Tout à fait sage?

— Tout ù fait... du moins c'est le hruit public...

— Quoi! pas un amoureux?

— Pas un...

— Pas seulement un petit cousin?

— Non... — Mais elle a mieux que ça...

— Ah! ah!... — Qu'est-ce qu'elle a donc?...

— l^ne vieille parente... Une tante...

— Qui vit avec elle?

— Oui.

— Et quelle femme est-ce, cette tante?

— Dame! c'est une tante comme il en faut... — Vous comprenez... ot vous vous entendrez avec elle le mieux du monde... s'il y a lieu...

— Ça va bien. — Avez-vous l'adresse?

— Pas encore...

— Vous ii-ez, j'imagine, la chercher tout à l'iicure?...

— J'ai des raisons pour ne pas me faire remarquer ce soir... — il y a dans la salle de vieilles connaissances à moi avec qui je ne me soucie pas de renouer... du moins en ce moment... — Mais je saurai après le spectacle ce qu'il faudra savoir...

— Suffit!...

Madame Angot cessa de s'occuper de son compagnon et ce dernier, relevant .sur son

front ses lunettes bleues et faisant de sa main arrondie une sorte de tube propre à concentrer les rayons visuels, explora minutieusement du regard tout ce que, depuis sa place, il pouvait découvrir de la ga'erie, des loges et de l'orchestre.

Enfin il aperçut M. de Croix-Dieu, et, dans le fauteuil contigu à celui du baron, André de San-Rémo.

11 tressaillit de nouveau.

— Bien changés tous les deux, — murraura-t-il, — mais reconnaissables... pour moi... Un indéfinissable sourire erra sur ses lèvres, et il ajouta :

— L'un à côté de l'autre... c'est drôle ! — Où diable se sont-ils connus?

Nous n'avons jamais eu l'intention de rendre compte, par le menu, des incidents multipliés de la représentation des Aspasies...

Le pi-emier acte avait bien marché; il n'en fut pas de même du secpnd.

L'auteur, romancier très-habile, mais dramaturge inexpérimenté, ne s'était pas rendu compte que l'être impersonnel que l'on nomme le public s'effarouche aisément, fùt-il exclusivement composé de gens de morale facile, et ne veut point du tout entendre, sur la scène, ce qu'il lit très-bien dans un livre.

Explique cela qui pourra : les mêmes spectatiuu-s qui prennent un plaisir extrême à voir exhiber dans une féerie des créatures à peu près nues, se cabrent lorsque dans un drame quelque situation un peu trop vive, quelque phrase un peu trop hardie viennent choquer leur pruderie de fraîche date.

L'auteur des Aspasies en eut, à ses dépens, la preuve.

La chute de sa pièce tiendra certainement une place honorable dans l'histoire des chutes épiques.

Dès le troisième acte on n'écoutait plus guère, et les tapages de la salle étoullaient par moments la voix des artistes.

Le succès de Dinah Bluet sombra, comme tout le reste, dans ce naufrage énorme.

Si le drame avait réussi, la débutante, du premier coup, aurait été classée parmi les étoiles dramatiques. Le drame tombant avec un tel bruit, c'était un début à recommencer.

Les Aspasies, cependant, allèrent jusqu'à la fin. — L'auteur eut l'héroïsme de faire jeter son nom à la salle orageuse, et ce nom fut vigoureusement applaudi, applaudi sans conteste, comme si le public avait voulu dire :

— Nous avons sifflé la pièce qui nous semblait mauvaise, mais nous saluons, aijiM (ju'il le mérite, l'auteur de tant d'œuvres charmantes...

Les divers personnages de notre récit n'avaient joué, pendant le cours des deinicrs actes, qu'un rôle fort effacé.

Tréjan, appelé par un signe de l'unny Lambert, était allé lui baiser la main; — un

tête-à-tête de cinq minutes, une fleur détachée du bouquet de la future comtesse et mise par elle à sa boutonnière suffisaient pour faire de lui le plus heureux des hommes.

Croix-Dieu, admis pendant tout le quatrième acte dans la loge de madame Blanche Gavard, avait dû subir une vive explosion de colère de la jolie veuve, qui, désignant du bout de son éventail l'avant-scène où trônait Reine Grandchanip, disait d'une voix assez haute pour faire retourner ses voisins :

— Regardez, baron !... la voilà, cette odieuse créature !... La voilà, triomphante, insolante, étalant sa figure peinte, et son luxe effronté que paye ma fortune ! Et mon fils est là, derrière elle, le sot, l'insensé, le malheureux, outrageant sa mère en s'affichant sous ses yeux, sans pudeur, avec une abjecte drôlesse!... — Tenez, il se penche... il se montre... je le vois !... Oh! c'est indigne!!

Madame Gavard se trompait.

Octave n'avait point remis les pieds dans l'avant-scène de Reine Grandchamp et, faute de trouver une place libre, il se tenait à l'une des entrées de l'orchestre, au milieu d'autres spectateurs debout comme lui et serrés les uns contre les autres comme des harengs dans un baril.

Van Artoff, profitant d'un moment de distraction de mademoiselle Desjardins, qui du bout des doigts envoyait de petits bonjours à d'anciens amis, avait dit un mot tout bas au grand valet de pied, et ce dernier, après s'être respectueusement incliné, était redevenu raide et solennel, mais avec un sourire aux lèvres.

Enfin, pendant le dernier acte, quelques regards significatifs s'étaient écliangés entre M. de Croix-Dieu et l'honorable capitaine Grisolles.

La toile tomba, et la difficile opération de la sortie commença avec cette extrême confusion et ce parfait désordre inévitables dans les théâtres de Paris où les voies de dégagement sont, presque sans exception, trop étroites.

Le baron ne quitta sa place qu'après s'être assuré, de visu, que M. de Grvindlieu et sa femme, immobiles dans leur loge, n'affronteraient point la cohue, puis il sortit de l'orchestre à son tour en compagnie d'André de San-Rémo et s'arrangea de façon à se trouver dans le couloir sur les talons du capitaine Grisolles qu'il semblait ne point connaître, et qui donnait le bras à quelque héros de son espèce, un giaud gaillard chauve, moustachu, et borgne par-dessus le marché.

Grisolles tordait sa moustache, gesticulait, parlait haut, ot semblait fort désireux d'attirer l'attention du public sur son intéressante personnalité.

L'ami de mademoiselle Léocadie et son compagnon, suivant la foule ((ui s'écoulait et toujoui'S suivis par le baron et par André, atteignirent le veslihulc lu'i vient aboutir l'escalier conduisant aux loges de face.

\ cet instant précis Germaine, enveloppée dans une ample pelisse de fourrures et s'appuyant sur le bras de M. de Grandlieu, parui au sommet de cet escalier.

Philippe de Croix-Dieu toucha, comme par hasard, le bras du capitaine Grisolles.

— Oui, — dit aussitôt ce dernier eu continuant d'une voix de plus en plus sonore la conversation commencée avec le borgne moustachu, — oui, mon cher, les aristocrates, il n'en faut pas ! — Lo peuple, c'est les vrais épis... Les nobles, c'est l'ivraie ! ! — Impos-

PonrI... çYcria Grisolles. Allons dmi. :.., jamais de la vie!... l'âge 310.)

sil)le de faire de la bonne farine avec du mauvais grain... L'ivraie .se mêle à tout; témoin la guerre franco-allemande... — Le.s patriote.s avaient beau donner leur sang pour sauver le pays... Les aristocrates étaient là, vendant la France à Guillaume! Ils pactisaient avec la Prusse et on les décorait pour ça! Eh bien! les croix qu'ils portent, ils les ont volées!! — Tiens, en voilà un!... regarde!... il a le ruban rouge au.ssi, celui-là, pour avoir trahi!... — Ah! je le connais ! — C'est le vicomte de Grandlieu... C'est un noble... c'est un lâche' ..

M. de Graudlieu s'était arrêté, pâle de stupeur et de colère en entendant prononcer ainsi son nom, en recevant en plein visage le plus sanglant et le plus inattendu des outrages. — Il fit un mouvement pour dégager son bras des deux mains de Germaine, qui tout effarée se cramponnait ù lui, et pour bondir sur l'insulteur.

11 n'en eut pas le temps.

André de San-Rémo avait déjà saisi par les épaules le capitaine Grisolles, et, le faisant pirouetter comme iiue toupie, le soutnetait sur les deux joues.

Ce fut pendant quelques secondes, sous le vestibule encore plein de monde, un indescriptible tumulte.

Grisolles, mis hors de lui-même par la violence des deux soufflets qu'il venait de recevoir, et ne se souvenant plus qu'il avait empoché d'avance le prix de ces soufflets, voulait s'élancer sur M. de San-Rémo et engager une lutte corps à corps, un pugilat de crocheteurs.

M. de Croix-Dieu et Georges Tréjan continrent à gi'and'pcine le jeune homme écumant.

— Ah! — vociférait-il, — j'aurai ton sang, misérable, tout ton sang!...

— Quand il vous plaira... — répondit André, — et, quoique vous soyez évidemment un drôle, je vous ferai l'honneur de me battre avec vous... — Voici ma carte.

— Voici la mienne!... Demain, je te tuerai!...

— A votre aise... — Mais ne me tutoyez pas, je vous prie... Cela me désoblige!...

Cependant les sergents de ville de service au théâtre accoururent et se mirent en mesure d'arrêter San-Rémo et le capitaine Grisolles, que la seule apparition de ces représentants de la loi avait calmé soudain.

Le vicomte de Grandheu intervint; il fit demander l'officier de paix, se nomma, expliqua qu'il répondait de M. de San-Rémo, et que l'autre personnage, ayant été vertement puni de la grossière injure qu'il s'était permise, ne paraissait pas devoii', sans quelque injustice, être conduit au poste.

La haute situation du vicomte lui donnait une grande autorité. — L'officier de paix s'inclina et fit un signe aux agents, qui rendirent aussitôt h la liberté les deux adversaires.

M. de Graudlieu s'approcha d'André et lui serra la main.

— Je regrette profondément, monsieur le inarquis, — lui dit-il, — que vous vous soyez laissé aller à frapper cet homme... — J'aurais vengé moi-même mon injure, non pai- les armes, mais par le mépris... — Vous avez cédé à un généreux et chevaleresque entraînement... — Je vous en remercie... — Une rencontre est inévitable. — A'oulez-vous de moi pour un de vos témoins?...

— Ah! monsieur le vicomte, — balbutia San-Rcmo, — j'accepte avec une pi-ofoiulo reconnaissance le grand honneur que vous daignez me faire...

— Et je vous demande comme une grâce d'être votre second témoin, moi... •■-- dit Georges Tréjan poussé en avant parle baron de Croix-Dieu. — Est-ce convenu?

— Certes! — Gomment s'appelle ce monsieur?...

Il jeta les yeux sur la cai-te et continua :

— Le capitaine Grisolles, ex-officier d'ordonnance des généraux de la République argentine. — Très-bien... — Tenez, le voilà là-bas... — il nous regarde avec la physionomie caressante d'un boule dogue en fureur... — Voulez-vous lui parler tout de suite, mon cher Georges, et convenir de l'heure où vous verrez ses témoins et du lieu de rendez-vous? — Je souhaiterais fort, je vous l'avoue, en finir dès demain avec cutte petite affaire.

Tréjan alla trouver l'ami de mademoiselle Léocadie et il fut arrêté entre eux, séance tenante, que les témoins du pseudo-capitaine se rendraient le lendemain, à huit heures du matin, à TateUer de la rue de Laval, et qu'aussitôt après leur entrevue le duel pourrait avoir lieu.

Le vicomte attendait sur le boulevard, auprès de sa voiture dans laquelle il avait fait monter Germaine.

Georges le mit au fait de ce qui venait d'être convenu. — M. de Grandlieu promit d'arriver chez son cousin à huit heures moins cinq minutes, et l'artiste se hâta do rejoindre San-Rémo et Croix-Dieu.

— Savez-vous bien, mon cher enfant, que vous avez une veine ins(;nsée? — (\\<'\\i lo baron au jeune homme, tandis que Tréjan dialoguait avec Grisolles, puis avec Armand de Grandlieu.

— En quoi donc? - demanda André.

— L'autre jour je vous disais — (vous en souvenez-vous?) — qu'avant qu'il soit peu vous seriez admis sur le pied d'une grande intimité dans l'hôtel du mari de Germaine...

— Eh bien?

— Eh bien, j'étais prophète!!! — Bénissez votre étoile! — Le plus habile des dramaturges n'arriverait pointa la perfection des scénarios combinés par le hasard!... — Voyez plutôt : — un drôle insulte le vicomte qui ne le connaît pas ! ! — Vous êtes là ! ! — Vous prenez fait et cause pour le vieux gentilliommc! ! — Vous provoquez son adversaire! ! — Vous allez vous battre pour lui ! ! — Soyez vainqueur, vous serez; son meilleur ami ! ! — Soyez blessé, vous deviendrez son fils!... — Qu'en dites- vous?

— Je dis, — répliqua San-Rémo en souriant. — je dis que vous aurii;z raison s'il n'existait une troisième cliance à laquelle vous ne pensez pas...

— Laquelle?...

— Celle que je ne suis ni vainqueur, ni blessé, mais tué raide d'une ijalle ou d'un coup d'épéu ..

M. de (^ruix-Dieu hau--a les épaules.

— Impossible... — dit-il; — j'ai loisé votre adversaire d'un seul regard... — l''"

admettant qu'il soit de première force dans une salle d'armes ou dans un tir, — ce que nous ignorons, — les bravaches de cette espèce, quand ils se trouvent sur un terrain sérieux, en face d'un fleuret démoucheté ou du canon d'un pistolet, n'ont plus ni la fermeté de la main ni la justesse du coup d'oeil... — D'ailleurs je suis fataliste... — Tout se prépare, selon moi, pour jeter dans vos bras votre adorée Germaine... Il est écrit que votre triomphe sera complet et qu'il sera prochain, et rien au monde, rien, vous entendez, ne peut vous ai-rêter ou seulement vous relarder dans votre marche rapide et sûre...

— Vous parlez avec une telle conviction qu'on se sent tenté de vous croire... — dit Andi'é.

— Vous me croirez bien mieux après l'événement...

— Pourquoi n'êtes-vous pas l'un de mes témoins?

— Parce que M. de Grandlieu s'étaut offert pour vous assister sur le terrain j'ai pensé qu'il lui serait particulièrement agréable de partager cet office avec Georges Tréjan, son cousin... — Et soyez sûr, mon cher enfant, qu'en cela aussi je suis dans le vrai.

— Quelle riche organisation que la vôtre, baron! — Vous prévoyez toutl vous pensez à toutl

— C'est ce qui fait ma force...

Tréjan arrrs ait en ce moment.

— Eh bien'? — fit M. de Croix-Dieu.

— Rendez-vous des témoins chez moi, demain matin h huit heures, répondit l'artiste.

— On ne saurait aller plus vite en besogne...

— M'accompagnez-vous? — demanda San-Hémo au baron.

— Impossible... — J'ai un rendez-vous. — Je vous quitte, mais je vous verrai avant la rencontre... Dormez d'un bon sommeil, mon enfant, et soyez calme, je réponds de tout...

Des poignées de main furent échangées, André proposa à Tréjan de le reconduire rue de Laval, et Croix-Dieu, remontant dans son coupé, prit la direction du boulevard Saint- Michel, se fît arrêter à la porte du n" 127, franchit les nombreux étages et frappa les quatre coups raaçonnniques ù la porte du logis de Grisolles.

L'ex-officier d'ordonnance s'occupait à bassiner avec de l'eau fraîche ses joues gonflées sur lesquelles la main vigoureuse d'André de San-Hémo avait laissé de rouges empreintes.

Il s'interrompit pour ouvrir.

— .\h! vous voilà, vous! — s'écria-t-il à l'aspect du nouveau venu. — Tonnerre du diable!... je suis bien aise de vous voir!...

— J'ai voulu vous apporter mes complinients sans le moindre retard, — répUqua le baron; — vous avez joué votre rôle à merveille...

— Mon rôle!... — répéta Grisolles avec fureur, en frappant du pied. — Ah! vous appelez cela un rôle!... Ah! c'était une comédie!... — Eh! bien, la comédie va tourner au drame, je vous en réponds!... — J'embrocherai ce petit marquis comme on embroche ■ine mauviette, et ça ne pèsera pas lourd!...

— Uuy a-t-il donc?... — reprit le baron en jouant la surprise, car au fond il s'atten-

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dait un peu à trouver Grisolles furibond. — Ce qui s'est passé tout à l'heure n'était-il pas convenu?...

— Il était convenu que je recevrais un soul'Uet de trois cents francs, souftlet que je vous passais pour dix louis!... — Au lieu de Cela, j'ai reçu deux claques, et de quel calibre!... — J'en vois encore cent millions de chandelles!... — Il doit assommer des bœufs dans les abattoirs, votre ami, pour se distraire à ses moments perdus!... — Regardez un peu ma figure!... Je serai joli garçon demain, quand ces marques que j'ai sur la face auront passé du rouge au bleu!... — Ah! tonnerre!... ce n'est pas de l'argent qui paiera ça!... non, de pEir de tous les diables!... — ça vaut du sang, et j'en aurai!

— Calmez-vous...

— Jamais de la vie!... ou plutôt, si, je me calmerai, mais ijuauJ j'aurai refroidi cet enragé boxeur!...

— Ecoutez-moi...

— Turlututu!...

— Mou ami a frappé peut-être un peu fort, et deux fois au lieu d'une, j'en conviens...

— Ah! vous en convenez, c'est heureux!... — • fit Grisolles avec un ricanement.

— En conséquence, — continua M. de CroixUieu, — il y a lieu, je le reconnais, do modifier nos conventions primitives...

— Je me charge de la modification, — interrompit le capitaine, — je suis l'insulté, je choisis l'épée, et six pouces de fer dans le ventre de ce monsieur arrangeront les choses !...

Le baron haussa les épaules.

— (ju'est-ce que ça vous rapportera? — denianda-t-il.

— La joie de me venger, donc!...

— Maigre régal!... — Vous êtes un homme intelligent... un homiue do plaisir... — Vous savez le prix de l'or... — Vous avez des maîtresses.

— Je ne donne pas d'argent aux femmes!... — s'écria Grisolles avec élan.

— Je m'en doute, mais les femmes ne sont pas tout dans la vie... — une bouteille do vin de Champagne, vous le savez aussi bien que moi, vaut mieux qu'une pinte de sang... — Transigeons... — Vous avez reçu dix louis pour le premier soufflet, je vous paye le second au même prix... — Acceptez- vous?

— Non pas!...

— Que voulcz-vyus donc?

— Je vous l'ai dit, je veu.\ trouer la peau de ce mai'qui-... — C'est mon idée... j'y tiens...

— Quinze louis...

— Des nèfles!...

— Vingt louis...

— Flûte...

— J'irai ju.-qu'à vin^t-cinq, et je vous préviens quo si vous vous obstinez dans votre refus le duel n'aura pas heu...

— Ah! hahl Et coniment l'umpèchuiez-vous, s'il vous plaît?...

— C'est bien simple... — • la police sera prévenue et vous trouverez queUjuc* bons gendarmes sur le terrain de la rencontre... — Voyez si ça vous va...

I^c mut police et le mot gendarmes avaient une influence magiiiue sur l'ex-capitaine. Il baissa le nez, et pendant quelques secondes il parut forf perplexe, puis tout à coup il prit son parti.

— Donnez le billet de cinq... — dit-il — et ne dérangez pas les goiularmes.

L'affaire était conclue. — Croix-Dieu ouvrit son portefeuille et quitta la salle cVarmes à la minute précise où mademoiselle Léocadie, ayant laissé son costume d'Italienne au café des Borgia, accourait rejoindre son ami.

— J'ai bien fait de venir... — pensait le baron en descendant l'escalier. — Ce drôle l'aurait tué!...

— J'ai bien fait d'accepter... — se disait Grisolles en même temps; — je le tueiai tout de même et j'en serai quitte pour dire que je ne l'ai pas fait exprès...

Armand de Grandlieu, quand il remonta dans sa voiture, trouva Germaine émue et tremblante.

— .-Vh! mon ami, — balbutia-t-elle, — quelle horrible scène!!...

— Oui, certes, — répondit le vicomte, — et je regrette, ma pauvre enfant, que vous en ayez été témoin.

— Et maintenant que va-t-il arriver?... — poursuivit la jeune femme, — Est-ce que M. de San-Rémo doit se battre demain avec cet être abominable?...

— Je ne vois, hélas! aucun moyen d'empêcher ce duel...

— C'est affreux!... Songez-y donc!... si M. de San-Rémo était tué...

— Ce serait un malheur dont je ne me consolerais jamais, car enfin c'est pour moi que risquera sa vie ce courageux et imprudent jeune homme!...

Germaine se tut et ne prononça plus un seul mot jusqu'au moment où la voilure s'arrêta devant le perron de Thôtel.

Elle pensait à André, — à André Ihéroïque défenseur de la cause d'un vieillard, — à André qu'elle honorait d'une souriante indifférence deux heures auparavant, et qui maintenant prenait dans son esprit des proportions gigantesques...

Ah! le baron Philippe de Croix-Dieu était un homme habile!...

A huit heures moins quelques minutes, le lendemain mafin, Armand de Grandlieu arrivait chez Tréjan.

A huit heures, les témoins du capitaine Grisolles sonnaient à la porte à leur tour, et Valentin les introduisait dans l'atelier.

L'un de ces témoins était le personnage chauve, borgne et moustachu auquel l'ex-offiier donnait le bras la veille au soir en sortant du théâtre.

Son compagnon, petit homme maigre aux cheveux crépus, tenait à la main un chapeau de forme tyrolienne. — Sa barbe épaisse et longue comme une barbe d'apôtre cachait h demi les revers crasseux d'un gUet à la Robespierre. — Ses bottes étaient fort crottées; ic les portait par-dessus son pantalon.

En somme, les nouveaux venus avaient de si étranges mines que le vicomte et Tréjan échangèrent un regard inquiet et désolé.

Il leur semblait profondément triste de voir un (jentleman jouer sa vie contre un advei'saire qui ne trouvait, pour l'assister, que des bohèmes de cette sorte.

Mais que faire?

San-Rémo avait frappé Grisolles sans avoir reçu de provocation directe. — Ses téniniris ne pouvaient le soustraire aux conséquences de son acte violent.

Ils ne l'essayèrent même pas.

L'entrevue ne dura que quelques minutes.

L'ex-officicr d'ordonnance, en sa qualité d'insulté, avait le choix des armes.

Ses témoins déclarèrent qu'il choisissait l'épée.

Il fut convenu que la rencontre aurait lieu deux heures après, c'est-à-dire à ilix heures précises, dans un endroit désigné du bois de Vincennes.

Les amis du pseudo-capitaine firent le salut militaire, espérant sans dmile persuader ainsi qu'ils avaient été soldats, et se retirèrent.

— Vilaines gens! — murmura le vicomte quand la porte se fut refermée derrière eux.

— Et vilaine adaire. . — ajouta Georges. — Est-ce que vous connaissez ce Grisolles, mon cousin?

— Nullement. — Je l'ai vu hier au soir pour la première fuis de ma vie...

— Comment vous connaissait- il. lui'

— Je l'ignore...

— Quels motifs ont pu le pousser à s'attaquer à vous?...

— Je les clierche et ne puis trouver aucune explication plausible... — Une haine de caste, sans doute. . ww ex illatinn poussée jusqu'à la fi'énésie... — L'outrage, d'ail-

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leurs, ne m'atteignait pas... — Il est désolant que M. de San-Rénio, avec la fougue de son âge et de son caractère généreux, se soit trouvé là pour le relever...

— San-Rémo va défendre une cause juste entre toutes... — il seraTainqucur.

— Dieu le veuille!...

— Vous pjaît-il, mon cousin, que j'aille le prévenir?

— Je vous accompagnerai... — Mon chirurgien attend en bas, dans le landau, et j'ai pris à tout hasard des épées de combat et une boîte de pistolets.

Le vicomte et Tréjan se rendirent au petit hôtel de la rue de Boulogne, où ils trouvèrent M. de Croix-Dieu faisant des armes avec André.

.Armand de Grandlieu répondit comme d'habitude avec une politesse froide au salut du baron, pour lequel, instinctivement et sans motifs déterminés, il n'éprouvait aucune sympathie.

En revanche, il y eut une véritable et cordiale eiïusion dans la manière dont il serra la main d'André.

— A quelle heure la rencontre, monsieur le vicomte? — demanda ce dernier.

— A dix heures, au bois de Vincennes, ot nous venons vous prendre...

— Je vais faire atteler mon coupé...

— Soit... — Il nous suivra, mais vous viendrez dans ma voiture...

Les choses que nous racontons se passaient au milieu du mois de février, l'un dos vilains mois de l'année.

Difficilement on aurait imaginé un temps plus sombre et plus maussade. — L'hiver a souvent de belles gelées, lumineuses et presque souriantes. — Ce jour-là le froid était humide et noir.

De lourds nuages chargés de neige empêchaient les clai-tés célestes d'arriver jusqu'à la terre, et noyaient Paris dans une sorte de crépuscule brumeux.

Ces nuages commençaient à se fondre et de gros flocons blancs rayaient l'horizon gris, au moment où le landau du vicomte et le coupé d'André arrivèrent au bois de Vincennes et s'arrêtèrent sur la marge d'une avenue voisine de la clairière désignée.

M. de Croix-Dieu avait pris place dans la voiture du jeune homme, se ménageant ainsi la possibilité d'assister de loin au combat.

Un vieux fiacre à deux chevaux, qui sans doute venait de marcher grand train, stationnait déjà sur la route; des nuages de vapeur se dégageaient du corps des haridelles efflanquées et la neige se fondait en tombant sur leurs maigres échines.

Ce fiacre venait d'amener Grisolles et ses témoins.

Le ci-devant capitaine, nous l'avons dit, était joli garçon et considérait vulontiers son physique comme un capital dont il tirait de bons revenus.

Ce capital, il faut bien l'avouer, se trouvait notablement compromis depuis la veille,

Les meurtrissures rouges du visage avaient pris pendant la nuit une teinte bleuâire, frann-ée de jaune, du plus déplorable effet. — En outre un large cercle noir entourait Vœïï droit que les paupièr.^s tuméfiées recouvraiont à moitié.

LES TUAGEDIliS DE PARIS

Si lu siffles, je t'élriiiiKle ! (Page 323.)

Kii v;iiii Grisolles s'était eflorcé de ramener sa figure à l'unité de tuii en la couvrant d'une couche épaisse de poudre de riz. — Il ressemblait à un sauvage incomplètement tatoué, et enfariné comme un pierrot; aussi sa pliyaionomie contractée trahissait-elle une humeur massacrante.

Les préliminaires .s'accomplirent rapidement.

Les témoins de l'ex-capitaine acceptèrent les épécs apportées par M. de Giandlieu. —

On choisit le terrain. — Les adversaires se mirent en garde, et le? paroles sacramentelles :

— Allez, messieurs! — furent prononcées par le vicomte.

La siipL^riorité de Grisolles était écrasante. — Elle s'affirma dus les premières passe-.

— Snn-Uémo comprit qu'il avait affaire à un tireur hors ligne, et l'inquiétude de ser; témoins devint de l'angoisse.

Armand de Grandlieu et Georges se rassurèrent un peu, en croyant cependant s'apercevoir que le bretteur ménageait André.

— Sans doute, — se dirent-ils du regard — une parcelle de générosité existe encore au fond du cœur de cet homme... — il ne veut pas abuser de sa force, il recule devant une victoire trop complète et trop facile qui serait un assassinat...

Grisolles en effet se contentait de parer, mais il le ftiisait avec une précision mathématique et avec une raideur attestant que son poignet avait tout à la fois la souplesse et la rigidité de l'acier.

La contraclion de son visage disparaissait graduellement. — La colère se changeait en ironie. — H souriait, montrant ainsi sous ses moustaches noires et effilées des dents éblouissantes.

André, tfès-calme au début de l'engagement, commençait à perdre quelque peu de son sang-froid en voyant la physionomie moqueuse du spadassin dont l'épée, prompte comme la foudre à la parade, déconcertait toutes ses attaques.

II sentait venir la fatigiie et, en même temps que la fatigue, l'impatience.

Ah ça! mais, mon petit monsieur! — dit tout à coup Grisolles — vous avez, ce me semble, la main rudement solide pour souffleter les gens, mais bigrement molle lorsqu'il s agit de les pourfendre!... Vous n'êtes pas mahn du tout!... — Il faudrait un peu de prudence quand on a si peu de savoir-faire!... — J'aurais pu vous tuer une demi-douzaine de fois déjà, depuis trois minutes, savez-vous!... — Il n'aurait fallu que vouloir.

Eh! monsieur, — répliqua San-Hémo, — épargnez-moi vos railleries de mauvais goût, et tuez-moi si vous pouvez!...

Rien ne presse... — Nous avons du temps devant nous... — il fait froid, je me réchauffe...

La colère gagnait André.

Ah! — pensait-il, — si je pouvais donner à cet impudent drôl(> une leçon sévère!

Il redoubla ses attaques avec une impétuosité rageuse, s'inqniélant peu de se découvrir et clierchant un jour par où son épée se glisserait pour atteindre la pditiine de son adversaire.

11 y réussit presque, et par un coup désespéré il lui eftleura lavant-bras. Grisolles redevint som]»re brusquement.

— Ah! ah! — fit-il — nous voulons piiiuer papa!... — Alors, c'est fini de ;iie! — Attention, jeuiu; homme, et tâchez de vous souvenir, pour votre prochaine allaire, du juli coup que je vais vous enseigcier...

Ifr^ ^r^^

Grisolles, les dents serrées, les sourcils froncés, feignit de se d(^convrir, revint à la parade avec une violence irrésistible, fit sauter à dix pas l'arme de San-l'iénio ot si- fondit à fond.

Son épée entra dans le côté droit de la poitrino d'André et la pointe du fer sortit de l'autre côté, sous l'épaule.

— Germaine, je meurs pour vous... — se dit André tout bas.

Il tomba à la renverse les bras étendus, et il se serait abattu sur la terre à demi rouverte de neige si le vicomte et Georges ne s'étaient élancés pour le soutenir.

L'ex-officier , saluant avec son épée sanglante comme il eût salué dans une salle d'armes après un assaut, déclama :

— Vous me rendrez témoignage, messieurs, que j'ai fait en homme d'honneur. Personne ne lui répondit. — Alors, s'adressant à ses témoins, il ajouta :

— Filons...

Il remit son paletot, reprit son chapeau, et les tiois hommes se dirigèrent rapidement vers le fiacre qui les attendait.

M. do Croix-Dieu, laissé par nous dans le coupé d'André, ne s'était que fiès-impnrfaiteinent rendu compte de ce qui se passait derrière les arbres dépouillés bordant la clairière.

Il avait cependant vu tomber le jeune homme après un combat d'une interminable longueur, et cette chute, qui semblait annoncei- une blessure grave, le remplissait d'ellroi.

— Il avait besoin que San-Rémo vécût, car sa mort ferait crouler les plans audacieux échafaudés sur lui.

Le bretteur et ses témoins arrivaient.

Le baron fit quehjues pas en avant et barra le passage à Grisolles.

— Eh bien? — lui demanda-t-il vivement.

— Eh bien, quoi? — répondit le drôle, — vous m'avez payé un coup d'épée... ,1',-ii donné un coup d'épée... Je ne vous dois plus rien... — Bonjour...

— 11 était convenu, vous le savez, — reprit Croix-Dieu, — que vous ménageriez ce jeune homme... — Avez-vous tenu parole?

— Oui, de par tous les diables, j'ai tenu parole, et largement, puisque nous avons ferraillé pendant dix minutes et que j'aurais \m le toucher eu moins de dix secondes!...

— Quelle iiiazette, ah ! mes enfants, quelle mazuUel

— Pourquoi est-il tombé?

— Eh! donc, parce qu'il est venu, bien malgré moi, s'enferrer comme un sof...

— .Mors, la blessure est dangereuse?... mortelle peut-être?

— Je n'en sais rien... Ça ne me regarde pas... Je m'en lave les nuiins... — Est-ce qu'on est maître de ces choses-là?

— Capitaine Grisolles, vous m'avez indigncuieiit Ironiiié!

L'ami (le Lf^ocadio fiappa du pied et prit une attitude menaçante.

— Tonnerre! — s'écria-t-il, — savez-vous que vous me lasez, h la fin!... — Est-ce une affaire que vous cherchez pour votre propre compte?... — Alors, je suis votre hommr... Envoyez vos témoins... vous avez mon adresse ; mais, présentement, fichez-moi la paix!... bonsoir!...

Et Grisolles, en compagnie de ses honoiablos acolytes, monta triomphalement dai s son fiacre.

Le baron, an risque de paraître impurtun à M. de Grandlieu, se dirigea vers la clairière sans perdre une minute.

Quand il arriva sur le terrain où le duel avait eu lieu, André, sans connaissance, livide, les yeux fermés, respirait péniblement. — Une mousse sanguinolente venait à ses lèvres à chaque aspiration, et le chirurgien dis;iit au vieillard agenouillé dans la boue et soulevant le corps inerte :

■ — Je crois bien, monsieur le vicomte, que le pauvre jeune homme est perdu...

— Tué pour moi! — bali)utia Armand de Grandlieu. — Ah! c'est horrible et je ne m'en consolerai pas!...

Les Parisiens tant soit peu noctambules, et qui connaissent véritidilement Paris, savent que la sortie des. artistes quittant leur tliéàtre après la repnVentation présente assez souvent un spectacle curieux.

Quand . au boulevard, on vient de jouer un drame à succès, certaine portion d;i public, qui n'appartient pas précisément à l'aristocratie, attend le traîlj-e pour le maudire et le premier rôle pour l'acclanier.

Mélingue et Dumaine avaient jadis l'habitude de ces ovations, et nous n'avons point entriidu dire qu'elles leur parussent intempestives.

Les théâtres de genres et d'opérettes ont, à la suite du spectacle, un public presque aussi nombreux, mais d'un aspect tout différent, venu dans nn autre but et composé presque exclusivement de gommeux de troisième catégorie, guettant la sortie des petites comédiennes de cinquième ordre, pour faire agréer leurs hommages, ou pour offrir leur .bras et nn coupé à l'heure lorsque ces hommages ont été agréés précédemment.

Allez vers minuit, en hiver, faire un tour au passage des Panoramas [Galerie des Variétés), quand le théâtre du boulevard Montmartre joue une grande pièce à figuration, et vous y verrez le clan des cocodès à bonnes fortunes, le collet de leur paletot relevé jusqu'aux oreilles, le chapeau sur les yeux, les mains dans les poches, le cigare aux lèvres, battfint la semelle pour se réciiauITor, se lançant de temps en temps des regards farouches, dans la prévision d'une rivalité possible, et paraphrn-ant dans leur for intérieur les deux vers d'opéra-comique :

Quand on attend sa belle, ^

Que l'allenle est cruelle !

A la suite de la première représentation des Aspasies, à minuit et demi, c'est tout au plus si huit ou dix personnes faisaient le pied de grue sur le boulevard Saint-Martin, épiant la sortie des artistes du tliéàtre que nous ne voulons pas nommer.

Le premier rôle et le traître n'ayant mérité ce soir-là ni acclamations ni malédictions, les enthousiastes des troisièmes galeries avaient regagné leur logis.

Une jeune fille enveloppée dans un grand tartan, et la tête emmitouflée d'une capeline de flanelle bleue, parut sur le seuil du couloir étroit, nauséabond, mal éclairé par un quinquet et flanqué à droite et à gauche de deux immenses affiches dans des cadres de bois.

Une longue et maigre femme d'une soixantaine d'années, pauvrement mais prétentieusement vêtue, suivait d'un air très-digne en portant un petit paquet.

— Quel temps fait-il? — demanda la vieille.

— Très-froid, ma tante... — Je crois qu'il va tomber de la neige... — Dépêchons-nous de rentrer... — répondit la jeune fille en filant d'un pied léger sur le boulevard, dans la diii'ction de la' rue de Lancry.

La capeline empêchait de voir les traits, mais la voix était celle de Dinah Bluet. — Impossible de se tromper à cet organe de cristal.

Quand les deux femmes eurent parcouru un espace de trente-cinq ou quarante pas, trois des personnages faisant faction auprès du théixtre se détachèrent du petit groupe et se mirent en devoir de les suivre.

Aucun de ces trois personnages ne nous est inconnu.

C'était d'abord Octave Gavard, — puis l'homme aux limettes bleues, — et enfin le grand valet de pied du Flamand van Artoff.

En se voyant lancés tous les trois dans la même direction et vraiseinblahloment sur la même piste, ils se regardèrent avec étonnement d'abord, puis avec défiance, et songèrent à se donner mutuellement le change.

L'homme aux lunettes ralentit le pas, d'un air indifférent.

Octave Gavard s'arrêta tout à fait pour allumer un cigare.

Le valet de pied, au contraire, précipita sa marche de manière à dépasser les deux femmes, mettant en pratique le précepte si connu des policiers : — Suivre en précédant.

Dinati Bluet et sa tante s'engagèrent dans la rue de Limcyy.

L'homme aux lunettes était à vingt pas derrière elles, — Octave à vingt pas derrière l'homme aux lunettes.

Le silence de la nuit et la solitude de la rue donnaient une sonorité singulière à leurs pas foulant le pavé.

La jeune fille se n-tourna à deux ou trois reprises.

— Ma lante, je crois qu'on nous suit... — nmrmura-t-ello.

— Eli bien! (]u'estce (|ue ça peut nous faire? — répli(jua la femme maigre, — il me

semhlc que nous n'avons rien sur nous qui puisse tenter les filous... — On dirait que tu a peur...

— Un peu, ma tante, — et même beaucoup... — Tenez, voilà un sergent de ville... — Voulez-vous que je l'appelle?...

— Petite sotte!... Et pourquoi faire?... Te figures-tu qu'ji Paris il est défendu de suivre

les femmes?... — J'ai toujours été suivie, moi qui te parle! — C'est flatteur On ne suit

jamais les femmes laides... — 11 faudra t'y habituer... — Combien sont-ils, derrière nous, ces gens qui suivent?...

— Deux, ma tante...

— Ensemble?...

— Non... séparés...

— Parfait... — Alors ils sont trois...

— Comment?...

— Tu vois bien ce beau domestique en longues guêtres avec une cocarde au chapeau... — Eh bien! il nous guigne aussi, celui-là, et c'est pour le compte de quelque personnage important... — J'ai vu ça tout de suite, moi, et tu vas le voir aussi, car il ne tournera certainement pas la rue des Marais, ce laquais, sans s'être assuré d'abord si nous allons à droite au à gauche, ou tout droit devant nous. — Ah I j'ai l'ieil américain, petite fille.

La ft mme maigre ne se trompait pas et le fait confirma ses prévisions.

Dinah Bluet ne dit plus rien et se contenta de penser que sa tante en sa\ait terriblement long...

La tante et la nièce s'arrêtèrent en face d'une laide et haute maison de la rue des Marais- Saint-Martin, et Dinah Bluet dut sonner à plusieurs reprises avant que le portier, sans doute endormi, se décidât à leur ouvrir.

Quand la porte se fut refermée derrière elles, l'honnne aux lunettes continua son chemin d'un air indifférent, en ayant soin d'examiner au passage le numéro de la maison et de le graver dans sa mémoire.

Octave accomplit la même manœuvre, puis, voyant passer à vide un maraudi'iir attaidé qui regagnait sa remise, il le héla et se fit reconduire rue Caumaifin.

Pour la première fois, depuis bien des semaines, ranémiqu<> héritier des millions de feu Gavard rentrait coucher dans sa maison.

L'homme aux lunettes s'arrêta pour regarder la voiture s'éloigner, puis il fit demi-tour cl revint sur ses pas, après s'être assuré que le valet de pied en faisait autant do son côté; il marcha si lentement qu'il ne tarda point à être rejoint par ce dernier, et il profita du moment oîi ils s(ï trouvaient côte à côte pour dire d'un ton engageant :

— Cher monsieur, deux mots, s'il vous plaît...

— Hein? qu'est-ce que c'est? — fit le domestique en toisant dédaigneusement du haut en bas son interlocuteur dont la mine lui semblait médiocic. — Passez votre chemin, je ne vous connais pas ! I

— Oui, mais je vous connais bien, moi... — Vous liiite^ partie de la maison de M. van Artoir.,

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